‹ Documents relatifs à l'histoire du CidChapitre 68 sur 85 · JIM£KA · texte numérisé non relu

JIM£KA

Rodrigo l vous y dans mon appartement? Que les amants sont audacieux !

RODRIGO

j'ai plusieurs raisons, belle Jîmena, pour venir vous visiter, et ce n'est pas la moindre de toutes que le peu d'adresse de inon écuyer Nuno à vous remettre une lettre oubliée par mon père sur un bureau, je voulais que vous y vissiez les offres et les compliments que lui fait le vôtre^ ainsi que le désir de ienlr conseil avec lui et d'agir en sa faveur auprès du roi. Il lui disait aussi qu'il avait une affaire très-grave à lui communiquer qui les intéressait également tous deux : on ne peut pas parler plus clairement.

JIMENA.

ff

Que vous^ vous païUex si clairen^nti cela m'étonne^ ïiù* drigo,

RODRIGO

Rien ne saurait-il vous toucher! Voilà, belle Jimena, la causer qui m'amène, outre celle d'adorer le soleil dans vos yeux célestes, doux charme des miens; jugez si cette raison est assez puissante, et si par conséquent je mérite que vous me traitiez d'audacieux.

JIMENA.

Tout cela est bien; mais n'oubliez pas qu'une femme de mon sang, même recherchée avec respect, risque toujours beaucoup. La malice, Rodrigo, ressemble à cet instrument qui grossit les objets : elle se sert de l'apparence en guise de verres ; et il y a de tels argus et de tels lynx dans la maison ei

140 BCGUMENTS RELATIFS

dans le voisinage, qu'en exagérant tout, ils peuvent le comparer à ces microscopes qui augmentent les choses cent fois.

RODRIGO

Mais que ferais-je, si je ne puis ni vous voir, ni vous parler ; si, accablé par mes noirs soucis, je n*adore pas le seuil de cette maison? Mes regards vous ofîensént-ils au point que ma présence vous irrite? Mes cbagrins sont-ils si peu de chose que vous veuilliez les augmenter ? La vie de Tespérance, s*il y en a une au milieu de tant de maux, n*est une vie pour moi que si elle est durable. Mes cuisantes peines m'ont placé entre la vie et la mort; car, tout en étant assez fortes pour me tuer, elles me laissent vivre pour souffrir. Augmentez leur poids si vous voulez vous venger de mon cœur, ou faitesles disparaître. Si mes prières vous touchent, si mon malheur vous afflige, mettez-y un terme favorable, mais ne consentez pas à ce que mon existence vous fatigue. Vous savez bien que vous êtes belle, et que vos formes divines ont contraint ma volonté à vous adorer. Excusez mon amour, quoique si bien fondé; car les actes les plus naturels, venant de moi, ont besoin d'excuses. Votre beauté est mon crime, et mon obstination à vous rendre hom^lage n'est pas plus blâmable que le plaisir de vous regarder. Je sais bien, Jimena adorée, que vous ne saunez nier cette vérité... Mais à quoi me sert-elle si je ne réussis pas?

JIMENA, à part.

Tu réussiras.

RODRIGO

Que dites- vous?

JlMENÀ.

Je dis... (A part.) Mais renfermons ma passion dans la prison du silence.

RODRIGO

Vous commenciez à m'accorder quelque faveur^ sans doute?

A L^HISTOIRE DU C!D- 141

JIUENA.

N'est-ce pas une faveur que de vous écouter?

RODRIGO

Oui, mais j'en mériterais une autre.

JIMENA.

Laquelle?

RODRIGO

Celle de permettre qu'on fasse votre portrait, pour que je puisse VOUS contempler dans la solitude, sans crainte de vous offenser. Pourtant, si le portrait est d'une ressemblance frappante, je crains que, privé de voix, il ne me blâme par signes : mon amour et le respect que je vous porte me rendent si cr^ûntif, que votre image même m'en imposera.

JIMENA*

Mon portrait? Mais il n'y a que les personnes royales et les dames Indiscrètes ou fières qui désirent que leur beauté attire des admirateurs, et qui font reproduire leur image. Du reste, c'est une bien grande erreur, car je n'ai jamais vu de portrait qui vaille l'original; on peut peindre les formes et la couleur, jamais la grâce et l'expression. Mais en voilà assez pour la première visite que vous me faites.

RODRIGO

Si j'osais vous en faire une seconde, m'en voudriez-vous?

JIMEPIA.

Sans doute.

RODRIGO

Alors, quelle espérance me laissez-vous?

Celle de vous assurer que si je ressentais un jour de l'amour pour quelqu'un, ce serait pour vous, Rodrigo. Adieu! car il est tard, et il faut que je voie Son Altesse.

RODRIGO

Jimena, adieu !

îi^ DOCUMENTS RELATIFS

jixEi^Â^ à part.

Âffireux moment que celui de la séparation pour deux âmes réunies dans les chaîûes dé Tamour. Comme Rodrigo est pensif ! Il est injusta à moi de le traiter avec tme si gfàhde rigueur, lorsque je suis à la veille d'être à lui. {Haut,) Qu'estce qui vous préoccupe, Rodrigo? Qu'avez-vousî

RODRIGO

Je cherchais comment j'oublierai» voire absencoi

llMEKAi

Dans cet oiAli> il est constant que Jimenà court grand risque.

RODRIGO

Pouvez-vous parler ainsi ! Qu'un aspic furieux sè iiotirrisse de mes entrailles; que je voie ma maison sans honneur; que mon père me méprise; que vous me haïssiez vobsmêrtie, ce qui serait la plus grande malédiction; que je craigne le cimeterre du Turc dans la lice, ou que le javelot d'un Allobroge me perce la poitrine, plutôt que je ne vous oublie.

jiMENA, à part.

Dieu t'en préserve, mon bien 1

Que dites-vous?

JIMEMA.

Que Dieu vous garde ! (Elle sort.)

RODRIGO

Ah! amour, je te dois bêaticoup ! Jimena, tu me fais une

grande faveur en nourrissant mes e^éràiKjes : nos pèfë& sont

d'accord, le délai que j'attends est court, tout est pour nous.

Oh! fortune, si cette fois tu pouvais être constante dans le

Bien. (Il sort. — Entrent l'infante^ Elvira et plusieurs dames.)

l'ii^fante, à Èlvira.

Il serait temps que ta maîtresse vînt me voir, et me distrahre, hélas! de ma profonde mélancolie.

A l'histotre du cid. |43

ELYIRA.

Essayez de la dissiper en vous promenant dans cette galerie qui donne sur le jardin; mais songez qu'il y aune cause à votre mélancolie, je dirai plutôt à votre tristesse.

Tu as raisoB, il n'y a que Jiiqena qui puisse alléger mon chagrin.

SLVmA.

Elle peut aussi Taugmenter, car aussitôt que vous êtes avec elle et que vous lui parlez de son amant, en lui demandant où en sont ses soucis, vous les ressentez comme s'ils étaient les vôtres, et au Iïq^. de consoler son afflictjQDj ypus laissez voir quelques larmes dans vos yeux.

l'infante.

Je dois lui demander maintenant où en est son bonheuTi puisque j'ai été l'auteur de ma disgrâce, puisque, imprudente médiatrice, je l'ai presque forcée à l'aimer; et enfin, ayant forgé leurs chaînes, je dois prendre part à leurs joies et à leurs tourments.

ELrVIRA.

CepanddAt vous témoignez pour la réussite de leurs vosux une certaine passion qui va presque à l'excès. Gomment sa. fait-il que cet amour, qui est leur gloire, cause votre chagrin ? Mais je suis curieuse et indiscrète!

l'infante.

Plus le dévouement est secret, plus il est vif; faisons mon devoir, et à mesure que mes désirs se tairont, la raison reprendra son empire. Mais le roi sort maintenant du conseil !

ELYIRA.

II doit passer ici, Madame, retirons-nous.

l^'lIiFANTB.

C'est imppssil)Ie, le voici ; je saurai trouver un prétexte pour le quitter et nous retirer.

i^ài DOCUliESTS RELATIFS

ËLVIRA.

Pourqaoi n'éteignez-vous pas ce fea qui vous embrase et tourmente votre cœur?

l'infakte.

En voulant Téteindre^ toujours on Talimente.

Les MÊMES, LE ROI, DON DIEGO LA1NEZ, LE COMTE, DON

SANGHO, SUITE.

LE ROI

Le choix a répondu à mes désirs.

DON DIEGO

Le vassal que vous élevez aujourd'hui à une si haute dignité baise humblement vos pieds.

LE COMTE, à part.

J'enrage de jalousie de ce que le roi ait pu me faire un pareil affront.

DOM DIEGO

Aujourd'hui Rodrigo sera un plus beau parti pour Jimena; je devrais dire sa Jimena, car elle Taime.

LE ROI

Mais, voilà ma fille. Infante, fais à don Diego tes félicitations sur sa nouvelle charge, 11 vient d'être nommé gouverneur du prince.

L*INFANTE

Qu'il le soit pendant de longues années ! J'irai même cornphmenter mon frère; car, avec un pareil maître, il ne peut que prendre de hautes leçons, et accompUr de grandes actions.

DON DIEGO

A l'occasion d'une faveur si signalée, permettez que je baise votre main.

A L^HISTOiuE DU CID. i\6

l'infante*

Relevez-vous, don Diego, vous aurez en moi un second élève. (Au roi,) Sire, permettez-moi de me retirer : Jimena m'attend dans mon appartement, et je désire lui parler.

LE ROI

Je te le permets, ma fille, je veux même t'y accompagner.

L*INFANTE

Que le ciel garde Votre Altesse ! {Ils sortent. Don Diego Lainez et le comte restent seuls.)

LE COMTE, en les voyant s'éloigner.

Aussitôt que le roi sera parti, je veux vous parler en particulier.

DON DIEGO

Le roi est parti maintenant, comte, parlez.

LE C031TE

Enfin, vous l'avez emporté; on vous a conféré un poste et un honneur dont moi seul j'étais digne.

DON DIEGO

En accordant cette marque d'honneur à mon expérience, le roi prouve (fu'il est sage et juste, et que sa main royale sait récompenser les hauts faits de ses anciens serviteurs.

LE COMTE

Si les hauts faits ont conservé son royaume, les plus récents ont-ils moins de prix que les anciens?

DON DIEGO

Sans les miens, seigneur, les vôtres seraient arrivés trop tard.

Les rois ont beau être grands, ils sont de la même nature que les autres hommes, et peuvent se tromper comme eux.

DON DIEGO

Cela se peut; mais le fait est accompli, résignez-vous, et, à

446 DOCaiTENTS RELATIFS

cette faveur que je dois au roi, ajoutez-en une autre qui nous réconcilie. Unissez nos deux maisons^ puisque Rodrigo le désire^ et que Jimena y consent; la lettre même que vous m'avez écrite me laisse croire que ce projet ne vous déplaît pas. Qu'un tel lien, comte, rende notre amitié éternelle.

LE COMTE

Rodrigo peut viser plus haut maintenant, grâce à la nouvelle splendeur que lui attire son père aujourd'hui; ne mettez donc pas ainsi de bornes à son ambition; et vous. Monsieur, allez apprendre au inince à gouverner des provinces, à se faire craindre des méchants et à s'attacher les bons. A ces vertus, faites-lui joindre de martiales entreprises dignes d'un grand capitaine, telles que d'employer le temps de la sieste à monter à cheval, de passer les nuits couché sur le sol des montagnes, de prendre du repos armé de toutes pièces, de donner lassant à une forte muraille; de faire en sorte qu'il ne doive qu'à lui les lauriers d'une victoire, de conquérir de nouveaux pays qui agrandissent sa monarchie... N'oubliez pas surtout qu'il faut confirmer par l'exemple ce que Ton enseigne par la parole.

DON DIE(]0

Pour s'histruire, en dépit de l'euvin, il n'aura qu'à lire mou histoire, et il ne manquera certainement pas de hautes leçons : il saura comme il faut commander une grande armée, ranger les soldats en bataille, bien former les rangs, donner les ordres à propos, se faire obéir de tous, prendre l'avantage dans la position, attaquer lorsqu'il le faudra, et par des hauts faits acquérir une renommée immortelle.

LE COMTE

Les exemples vivants ont bien plus de crédit et de force* Du reste, dans les années que votre grand âge compte, qu'avez-vous fait qu'une de mes journées n'égale ou ne surpasse?

A L'itrSTOIÈB t)U Ctt). U?

DON DIEGO

Que l*Espagne et la renommée parlent pour moi, elles en diront assez.

LE COMTE

Je VOUS répète que Ton vous a accordé ce qui m'était dû.

DON DIEDO.

Si on m'a accordé cet emploi, c'est une preuve que je le méritais.

LE COMTE

Celui qui peut l'exercer le mériterait bien mieux.

DON DIEGO

Ce n'est pas très-bon signe, qu'on ne vous ait pas choisi.

LE COMTE

C'est parce que vous êtes un vieux courtisan, que Son Altesse vous a préféré.

DOli DIEGO.

C'est le souvenir de mes exploits qui m'a valu cette grâce.

LE COMTE

Parlons clairement; c'est à votre âge que le roi a fait cet honneur*

DON DIEGO

Le roi apprécie la valeur et la prudence plus que Tàge.

LE COMTE

Est-ce que je n'ai pas ces vertus?

DON DIEGO

Ne Tayant pas obtenu, c'est que vous ne le méritiez pas.

LE COMTE

Je ne le méritais pas, moi! Oh! stupide vieillard, moi!

DON DIEGO

Vous! oui, vous!

LE COMTE

Pour éviter des paroles, voilà la récompense de ton inso-

ii8 DOGUMSNTS RELATIFS

Icnce! (// lui donne un soufflet. Don Diego tire son épée, qui tombe aux pieds du comte.)

DON DIEGO

 quoi bon conserver la vie après une telle offense?

Que veux-tu faire avec tant de faiblesse ?

DON DIEGO

J*ai perdu mon épée, et mes pieds prennent racine au sol^ soit par le poids de Toffense, soit par le poids de l'âge.

LE COMTE

Ton épée est à moi, mais je ne veux pas prendre ce trophée sans éclat; ajoute ce nouvel exploit au livre de tes hauts faits» que doit lire le prince. (// sort.)

DON DIEGO

rage! injuste loi du temps! rigueur de la destinée ! Ài-je conservé la vie pour un pareil outrage ! Un affront après une injure! et il me refuse la mort! Qu'il vienne m'arracher la vie, qu'il vienne ! et, s'il refuse, que le chagrin me consume, ou du moins que les pleurs m'ôtent la vue ! Et toi, glorieux instrument de mes exploits, que fais-tu? Ah ! tu ne veux plus rester dans une main oisive ! Il fut un temps où cet acier brillant répandait la terreur dans l'Andalousie, le Portugal et l' Aragon ; pourquoi cette vigueur d'un jour n'est-elle que passagère? (// soulève son épée.) Viens, tu ne seras plus pour moi une épée; à partir d'aujourd'hui, tu seras mon bâton de vieillesse. Oh! que tu es brillante! Mais, que vois-je? Je ne veux pas devoir la vengeance ni au cristal de ces pleurs, ni au brillant de cet acier (1). (Entrent Rodrigo et Nuno, qui tient un portrait.)

RODRIGO

Jimena s'est-elle donc laissé peindre?

(l) Don Diego entend par là qu'il n*a pas besoin d'exalter le coarage de son fils par lavae de ses pleors ou de son épée.

A l'histoire du CID. 149

NCNO.

Le peintre Ta vue passer au palais et Ta regardée si attentivement, qu'il a reproduit ses traits et sa tournure, comme vous pouvez le voir.

RODRIGO

Grand peintre!

NUNO

Mais votre père est là ! Que peut-il avoir î Que veut dire ce maintien, son épée d'une main et de Tautre son mouchoir?

DON DIEGO

Hélas! Mais, que vois^je? est-ce une illusion?

RODRIGO

Mon père, vous dans cet état?

DON DIEGO

Ah! Rodrigo!

RODRIGO

Qu'est-ce qui vous tourmente ainsi?

DON DIEGO

Ah! mon fils!

RODRIGO

Qu'est-ce qui vous afflige?

DON DIEGO

Ah! honneur!

RODRIGO

J'attends un mot de vous.

Auras-tu du courage?

RODRIGO

Si tout autre que mon père me demandait cela, hientôt il en aurait la preuve,

DON DIEGO

Que la réponse me charme! Que je vois avec plaisir, Ro-

i80 BOGUMSNTS REtÂÎIFS

drigo, cette juste indignation I Va-t*en Nuno; nous avons à nous parler.

MUNO.

Je suis bûuiîon de comédie^ et lorsque arrive une affaire sérieuse, on me renvoie : dans de pareilles circonstances, les bouffonneries sont toujours déplacées. {Il sorL)

RODRIGO

Vous demandez si j'aurai du courage? Mettez-le aujourd'hui môme à l'épreuve, et vous verrez, mon père, que ma conduite prouvera que votre sang coule dans mes veines.

DON DIEGO, à part.

L'expérience du courage est déjà faite; faisons maintenant celle de la souffrance; car, quoique ma force soit bien faible, mon but sera toujours atteint. En supposant qu'en lui serrant la main je ne lui fasse pas grand mal, selon toute apparence, il est certain qu'il ne le souffrira pas, car j'ai acquis la conviction que celui qui pardonne une petite offense en fait autant d'une grande. {Haut.) Soyons amis, donne-moi la main.

Je vous la donnerai à genoux, comme je le dois, pour baiser la vôtre. Mais, que faites-vous? Lâchez-moi, mon père !

DIEGO

Tu te plains pour si peu de chose?

RODRIGO

Lâchez-moi, mon père, sans quoi vous verrez votre main déchirée par mes dents.

DON DIEGO

Assez, mon fils.

RODRIGO

Puisque vous me lâchez, soit.

DON DIEGO

Tu m'as blessé. Tu commences à verser du sang? {A part,) Tu vengeras mon offense, l'épreuve m'a réussi.

A L^HISTOIHB DU GIB. 151

RODRIGO

Pardonnez-moi si je vous ai fait mal : la douleur ne saurait épargner personne, et, si ma chair m'offensait, je mangerais ma propre chair.

DON DIEGO

Ma jeunesse ressuscite. Ah ! honneur ! dur au combat 1 Va, Rodrigo^ venge-moi.

RODRIGO

De quoi?

De...

RODRIGO

Lorsque je croyais entendre de votre bouche la cause de la vengeance que vous désirez, vous vous arrêtez en versant des larmes?

DON DIEGO

Les larmes que tu vois sont un bienfait de la nature. Il ne faut pas que la vue et les oreilles soient blessées à la fois; ce serait offenser deux sens. Comme la tache injuste est trop fraîche sur mon visage pour que tu ne la reconnaisses pas tout de suite, la nature commande à ces pleurs de baigner par torrents ma joue flétrie, afin de la laver sans doute; acte miséricordieux de sa part, car, tellement horrible est la cause, que c'est assez du courage de l'entendre, sans le malheur de la voir.

RODRIGO

Adoucissez votre récit, mon père, car si, pour m' empêcher de voir cette tache, vous appelez à votre secours les pleurs, véritable faiblesse chez un homme comme vous, et que ces pleurs soient un remède, il est évident que le remède étant si violent, la souffrance doit être bien grave : on ne saurait employer pour soulager une légère blessure un moyen qui coûte autant. Mais achevez, prononcez cet injurieux arrêt contre ce que vous valez; c'est dommage de

perdre on temps si précieux; mon cœur brûle déjà : le retard qu'il mettra à venger Toffense est celui qu*il met à rapprendre.

DON DIEGO

Eh bien^ mon ûls^ prends cette épée.

Cela prouve encore que Toutrage est grave ^ la réparation .demande du sang.

DON DIEGO

Regarde bien cette épée : c'est celle que j'eus en héritage de Mudarra^ ce brave guerrier; une fois qu'elle sera dans ta main^ je pourrai en espérer de plus grands hauts faits. Meurs ou tue.

RODRIGO

Ma confusion augmente^ car il faut donner la mort.

DON DIEGO

Et songe qu'on ne lave une offense, que dis-je, une offense? un outrage, mon fils, qu'avec le sang de celui qui en est l'auteur. Si tu veux tuer ton ennemi, ne le ménage pas, car tu mourrais de sa main. Songe qu'il est bon soldat; que je l'ai vu, dans les combats, faire, avec les ennemis qu'il avait tués, un rempart contre les Maures; et, pour t'irri ter davantage, sache que l'affront consiste... que ma bouche éprouve ce supplice!., à m'avoir appliqué... quel martyre!... siu* mes cheveux blancs les cinq doigts de sa main, qui, comme au* tant de flèches, ont traversé mon cœur.

RODRIGO

Arrêtez! Grand Dieu! que dites-vous, mon père? Pourquoi ne m'avez-vous pas fait connaître le nom avant l'outrage? Dites-le, car mon âme se noie dans une mer de feu.

DON DIEGO

Il faut que je t'en dise davantage : il est plus que brave

soldat.

A l'histoire du GID. 153

RODRIGO

Parlez^ de grâce^ ne me laissez pas dans cet état!

DIEGO

Sache que c'est le père

RODRIGO

De qui?...

DIEGO

De...

RODRIGO

Achevez.

DIEGO

Le père de ta Jimena^ Rodrigo... Dans de pareilles circonstances^ où rhonneur est en jeu, celui qui accepte la vie sans lui est indigne de vivre. Je n'ai pas besoin de t'en d re davantage. Tu connais maintenant l'oiïenseur et l'offense; que Dieu guide 4es pas, et, d'un môme coup, venge ton père, mon fils, et venge-toi. (Il sorL)

RODRIGO

Affreuse position!... Quelle douleur!... Dans quelle alternative me met cette offense! Ah! funeste devoir! Si je la venge, mon honneur conserve son éclat; si je la laisse, mon amour conserve ses espérances. Pourquoi la nécessité d'une vengeance vient-elle aujourd'hui troubler ma joie, alors même que je me croyais le plus aimé? Oh! peine amère! coup fatal ! se peut-il que mon père soit l'offensé et le père de Jimena l'offenseur?... Oh! quel dur combat! nouveau genre de mort! Que l'amour soit sacrifié; vengeons un père méprisé et perdons Jimena, perdons tout! Mais comment puis-je décider ainsi? Terrible situation que celle où je me trouve! Quel tourment! quelle douleur! Ou laisser une offense sans châtiment, ou la venger dans le père de Jimena. (Il tire de son sein un portrait,) Que dis-tu, objet de mes maux? Conseille-moi dans une position si terrible : tu es si ressemblant, que tu ne saurais manquer de voix. Mais les re-

gards sereins de ces célestes beaux yeux me disent de ne pas te causer une telle douleur; je leur obéirai; mourons au moins sans obscurcir d'aussi beaux astres... Mais puis-je parler ainsi en présence de ce fer? Je mourrai sans venger mon honneur? Je prends bien à cœur le sang de Lainez Calvo! {Au portrait.) Mais, hélas! tu semblés me regarder d'un air sévère; retourne sur mon cœur... {// l'y remet.) car je ne veux pas décider d'après ma passion. La peine doit être confirmée; il faut sauver l'honneur de mon père : perdons l'amour, perdons Jimena!... Outre que ce serait une infamie et une action vile que de continuer à aimer Jimena^ elle-même serait mon ennemie, si je ne cherchais pas à venger mon honneur ou à mourir. Mais il est temps d'agir, obéissons à la voix de l'honneur, tuons le comte ou périssons par son fer, puisque, de toute manière, Jimena est perdue pour moi.

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