LEONOR
J'y vais. Madame; car personne n'ignore que ce serait mal de tenir debout un seul moment un roi, et un roi âgé. {Le roi paraît,)
LE ROI
Ma fille, il est juste que je t'annonce une telle nouvelle; connais-tu le bruit qui court?
l'infante.
Mon père et seigneur. . .
LE ROI
Je te répondrai assis. Prends un siège, toi aussi.
l'infante.
Je connais la victoire; mais la peine que vient de ine faire Jimena a changé mon plaisir en chagrin.
LE Ror.
J'ai déjà arrêté, avec don Diego, un moyen de découvrir son projet; je feindrai de la rigueur, et, cette fois-ci, elle ne saurait tralUr ses véritables sentiments... Mais, quel est ce bruit?
l'jnfante.
On dirait que c'est le tambour. {Le tambour continue à se faire entendre* — Diego Lainez et Nuno entrent avec des drapeaux qu'ils déposent aux pieds du roi.)
Grand Ferdinand, je vous apporte ces drapeaux, et je lé dois, car nous sommes trois qui y gagnons : vous, de la
gloire; moi, des blasons pour ma famille, et Rodrigo, qui les a remportés sur les Maures, le surnom de Courageux et celui de CiD, que Tennemi lui a donné aujourd'hui comme une marque d'honneur qui le rend supérieur à tous, et qui, dans son langage barbare, correspond à seigneur.
LE ROI
Est-ce que le vainqueur n'a pas de confiance en moi? Rodrigo se cacherait-il de son roi après une pareille victoire? Lui as-tu fait part de notre projet ?
DIEGO
Oui, sire, mais avec grande crainte.
LE ROI
Es-tu donc déjà fatigué, don Diego?
DIEGO
C'est mon amour porté à un nouvel excès.
LE ROI
Ma parole royale est plus que ton amour. Nous remédierons ainsi au mal.
DIEGO
Je ne voudrais pas le voir en prison.
Tes craintes sont inutiles ; n'as-tu pas confiance en moi?
DIEGO
Pourquoi, seigneur, m'accusez-vous, si vous savez ce que c'est que d'être père? Mais je vais vous obéir.
LE ROI
. Qu'il vienne.
DIEGO
Je vais l'appeler. (Il sort.) •
«UNO
Pendant ce temps, je pourrai vous raconter l'événement.
A l'histotrb du cm. ^83
vous détaillant comment j'ai accompagné le Cid dans la lice
et hors de la lice, et cela sans réclamer votre attention, ce
qui, chez un houffon, serait une grande absurdité.
LE ROI
Tais-toi, fou.
NUNO
En attendant qu'il arrive. L'affaire se passa ainsi... (On entend le tambour.) Mais ce récit ne me regarde plus, car le voilà qui arrive. Mon Dieii! quel récit on m'a volé!
Il devrait arriver sur un trône et couronné de palmes. Levons-nous, car je ne satisferais pas mon affection pour lui en le recevant assis. Je considère en lui un Mars, et alors il est digne de moi d'approcher ma couronne de ses lauriers. Viens, généreux héritier du courage ; viens, merveille de la splendeur de la Castille et du monde entier; viens dans mes bras, Rodrigo ! (Entrent Diego Lainez et Rodrigo, portant un étendard,)
AODRTGO.
Je viens baiser vos pieds, sire.
LE ROI
Tu peux bien m'embrasser comme ton roi et ton ami.
RODRIGO
Je suis votre esclave, et je regrette d'être au-dessous de ces faveurs.
LE ROI
J'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite.
RODRIGO
Le mérite que vous me supposez ne m'appartient pas, si je considère, d'après une pareille victoire, qu'un autre a combattu d'abord pour que je triomphasse ensuite. Ce fut lui, sire, qui vainquit l'inerte multitude, lui, impitoyable, doué d'une valeur surnaturelle ; pour prouver sa vaillance.
181 SOGCXKNTS RELATIFS
il saint de dire qu'il a vaincu avec un seul bâton. Celui qui a ainsi protégé vos soldats se trouvait toujours où le danger élait le plus pressant, ^et, déjà maltraité dans une autre bataUle d^infidèles, il a eu la poitrine déchirée. C'est à lui qu'est dû i'Iionnear de cette affaire !
Où estrû, que je poisse le serrer dans mes bras?
RODRIGO
Il vous attend avec les siens ouverts, sire. (Il déploie Vétendard.) C'est à lui que je dois d'avoir remporté les lauriers de la victoire, et tion pas à mon mérite; car j'ai bien vu que Je ne pouvais faire sans lui ce qu'il a pu faire sans moi. Avec ItM, je compte gagner toujours des victoires, sans jamais les aventurer, puisque je vaincrai avec le Christdes batailles. C'est a lui que mes succès sont dus, vous le voyez, car c'est lui qui les a remportés ; honneur donc à lui ! et ensuite à saint Pierre, mon avocat.
LE ROK
Tu mérites aujourd'hui le titre de vaillant chrétien; car, en combattant les infidèles, on ne saurait être brave sans être d'abord chrétien^ Dieu a vaincu, comme tu le dis; mais la gloire de cette victoire qu'il nous a accordée par ton entremise revient à lui et à toi, parce qu'il t'a choisi. Donnem'en les détails; je les attends avee impatience, pour pouvoir te récompenser dignement.
R06RTGO.
Les voici. Je quittais Burgos, grand Ferdinand, pour fuir les sévères reproches de Jimena courroucée, et votre ressenthnent. Mais ces raisons ne furent pourtant pas les seules causes de mon départ : la véritable est que je partis séduit par une perspective brillante qui m'attirait vers ce triomphe. Elle semblait me dire d'une voix flatteuse : a Ne perds pas par indolence ce qui est réservé à ton courage.aMoh cœur noble répondit à cet appel, sire, et aussitôt que les drapeaux mau-
A l'histoire pu gid. i85
resques flottèrent sur Carrion, dont les Maures voulaient faire une place forte pour leur défense, je partis avec une poignée de soldats, si Ton peut appeler ainsi une troupe de braves qui exposaient franchement leur poitrine au fer de rennémi. Je m'avançai à la rencontre de Celin, roi de Mé^ rida et chef de cinq rois maures, et je le joignis pluspromptement que je ne pouvais l'espérer: ce fut au moment où il se disposait à assiéger Montes de Oca. Si je ne craignais pas d'exagérer, je parlerais de la confusion immense de turbans, de cimeterres, de boucliers, de lances et de flèches; mais j'eus si peu de temps pour les examiner, que j'aurais presque tort de dire que je les vis; car aussitôt que mes soldats portèrent leurs clairons à leur bouche, donnant le signal du combat, la frayeur parcourut les lâches veines de ceux qui ne conservèrent d'hommes que l'apparence. En effet, aussitôt que j'eus invoqué l'assistance de saint Pierre, ce nom, en arrivant à leurs oreilles, eut un si grand pouvoir, ils restèrent tellement immobiles, qu'on n'aurait pas su distinguer si c'était un camp de guerriers ou une forêt* de statues. Mais la frayeur n'était pas générale, car il n'y aurait pas eu de mérite à vaincre un grand nombre d'ennemis s'ils avaient été inoffensifs. Je vainquis pourtant, quoique Celin m'opposât une telle résistance, qu'il me lit comprendre à lui seul ce que coûte une victoire. Le brave Maure s'élança à ma rencontre sur une cavale, sans doute flUe de Borée, car elle foulait le sol fleuri avec tant de légèreté que son pied paraissait se confier à là terre avec dédain, ne voulant pas qu'un autre que l'air possédât celle qui était fille du vent. Elle donnait aussi quelque attention à la longue crinière qui rembelUssait, évitant avec une grâce et une adresse extrêmes de la rèn*contrer sous ses pieds. Sa belle robe était noire, parsemée de taches blanches, pour démentir l'opinion du vulgaire, qui croit que la couleur noire n'en reçoit pas une autre; car oh a pu voir sur le charbon la neige congelée ou imprimée. L'^mal était beau; mais le maître qui le gouvernait le faisait si bien mouvoir à son gré et le maniait avec tant d'à*-
186 DOCUMENTS ABLATIFS
ûnssB, qa'il promrait que le frein et l*éperon étaient pour lui des aides nratâes;^effety le modérant ^aosfrNB^â ranimait sans éperon. L'animal obéissait si promptement au pied et à la main, qa*il aurait été impossible de reconnaître d*où venait Tobéissance, si par des menaces altières l'audace du Maure n'eût semblé s'exaspérer contre ce qu'il appelait la paresse du véloce coursier. ambition de renommée éternelle! se trouver au milieu du danger et ne pas le voir! Posé sur ses étriers, il m'attaqua. Si le Cid avait pu connaître la crainte, c'est alors qu'il aurait tremblé. Nos deux lances se croisèrent violemment, mais sans résultat; car, brisées en mille morceaux, elles s'élancèrent pour que la sphère les reçût comme des astres, ou nous les renvoyât comme des foudres. Nous revînmes tous deux en même temps à un combat plus rapproché avec les épées, et enfin, 'car la vie dépend des ordres du destin, je coupai d'un revers la tête du valeureux Maure, dans un moment où le moindre retard m'eût été fatal; un de ses coups me prouva mon danger, si je ne lui avais pas arraché la force avec la vie. Celin mourut, et vos soldats, à mon exemple, se précipitèrent connue des furies sur les ennemis qu'ils blessaient, avec tant de courage et de promptitude, que, dans un moment, l'arène fut couverte de sang, mer de leur destinée, où tous succombèrent sous la tempête. Je fis cinq rois prisonniers; je recouvrai ce que vos terres avaient perdu, je rétablis votre renommée, je poursuivis l'entreprise, et je laissai le royaume tranquille. Voilà la victoire, voilà la loyauté avec laquelle je vous sers, la raison pour laquelle vous me récompensez, la cause par laquelle je vous engage à me pardonner cette offrande. Cette tête est la mienne, et cette main, celle qui doit vous donner, confiante en qui la gouverne, victoires, triomphes, éloges, honneurs. Qu'elle demeure toujours à votre service, et qu'elle ne tombe jamais dans les combats.
LE ROI
Pour récompense, viens une autre fois dans mes bras, Rodrigo.
A l'histoire du CID. 187
L*INFANTE
11 est digne de pardon, seigneur.
DIEGO
Votre Altesse pense-l-elle que Rodrigo puisse remplacer le comte ? Je Tai écouté, Tâme pleine d'allégresse. Combien les applaudissements qu'on lui donne sonnent bien à mes oreilles! Dans une occasion semblable, la sollicitude d'un père recouvre tout ce que son fils lui a coûté.
NUNO
Puis-je parler, puisque tout le monde se taît?
RODRIGO
Tais-toi.
Laisse-le.
• Que veux-tu ?
LE ROI
RODRIGO
NUNO
Que tout le monde sache, seigneur, que cette victoire me coûte plus de peine qu'à Rodrigo.
LE ROI
Comment?
NUNO
De cette manière : d'un seul coup, le Cid tuait celui qu'il voulait tuer, et moi je ne fis pas même d'égratignure à personne, malgré plus de quarante coups, jusqu'à ce que je pris la résolution de chercher un petit Maure amoureux.
LE ROI
Dans quel but?
NUNO
Pour qu'il me fût plus facile de lui casser la tête.
Amoureux?
188 DOCUMENTS BEtATIFS
NCWO.
Sans donte; mais le tout était de le trouver.
LE ROI
Pourquoi î
HUlfO.
Parce qu'il m'épargnait la moitié de ma peine, ayant déjà la tête fêlée; mais je trouvai un jaloux, et j'allais mettre un terme à ses tourments, comme il expirait.
LE ROI
Et qui te dit qu'il était jaloux î
NUNO
Parce qu'il portait des aiguillettes bleues.
RODRIGO
Tais-toi, fou.
NUNO
Ce n'est pas tout. Je m'acharnai plus de deux heures et demie contre un vieillard, sans qu'il nous fût possible de nous blesser.
LE ROI
Comment cela î
KCNO.
Parce que nous nous tînmes^ toujours en garde l'un et l'autre.
LE ROI
Tu as de l'esprit.
PTONO.
Ceux qui se conduisent ainsi dans leurs querelles vivront pour servir d'exemple aux belles-mères.
DON SANCHO
Sire, dona Jimena vous demande une audience.
LE ROI
Qu'elle vienne. Don Diego, dis à Rodrigo, pour que ma
À l'hïstoike du cm. 489
sévérité ne l'effraye pas, qu'elle n*est qu'une apparence convenue entre nous, afin de satisfaire Jimena.
DIEGO
Mais, sire, quel est votre projet en vous armant de sévérité î
LE ROI
De mettre un terme à cette position.
DIEGO
Mais songez...
LE ROI
Pour toute réponse, obéissez à mon ordre.
Seigneur, avec votre permission. Je me retirerai.
DIEGO
Va, mon pis.
LE ROI
Non, sa préseace est indispensable à Tëprauve que ]e dois faire.
RODRIGO
O courage, où es-tu T Comment! une femme courroucée te fait trembler, toi qui as vaincu une armée entière? {Entrent Jimena et Elvira,)
ELVIRA
Songez-y, Madapie, où vous entraîne votre çomrrom!
JIMENA.
81 je perds Rodrigo, il faut qu'il soit perdu pour tous.
ELVIRA
J\é£lécbissez avant.
JIMENA.
Je suis jalouse et décidée, Elvira... Pardonnez-moi, sire, si robstins^Uon de ipçis plaintes vient vous interrompre dans un four si glorieui^.
190 D0CrM£5TS RELATIFS
LE ROI
Les rois, Jimena, ont toaioiirs Toreille ouverte aux plaintes de leurs sujets. VÛie, ta en as la pennissioiL
Qu'elle est belle!
RCIIO.
Vous pensez à cela quand elle vient demander de vous faire pendre par une jaînibe?
L*I1IFA1ITB.
Que les chûnes de rhonneur sont pesantes en un tel jour!
JIMENA.
Votre Altesse ne veut pas^ quelle tyrannie ! que je vienne ajouter un nouveau sujet aux triomphes de Rodrigo. Je viens^ roi de Gastille et de Léon, vous annoncer ma résolution de proclamer partout votre injustice, laissant impunis des crimes d'une si grande importance. Je suis née fille du comte don Gomez ; ma voix ne vous le dit pas pour vous rappeler sa vengeance, car ce serait inutile, mais pour vous rappeler, sire, qui je suis; sage avertissement que mon malheur ingénieux a trouvé pour que vous appréciiez davantage, au souvenir de Toffense, le mérite de mon coeur. Je viens me vouer à Tesclavage et oublier Toffense, prodiguer des hommages à la place de mes anciennes rigueurs, je viens avec joie, avec bonheur, m*ofirir, pour vous plaire, à Varrogance de Rodrigo. Je me constitue dès à présent sa prisonnière, et, puisque votre injustice le veut, subir ses lourdes chaînes. Rodrigo ayant tué le comte, Jimena doit être son esclave ; c'est une loi très-juste. roi! comment pouvez-vous oublier que le roi qui ne rend pas justice règne mal ou ne règne par? Gomment avez-vous pu oublier, pour une seule victoire, tant de hauts faits qui pourraient éclipser le souvenir des Numa, des Alexandre et des César? Mais pourquoi vous obséder par mes plaintes que je prononce à peine, et aux-
A l'hîstoire du cid. 191
quelles se mêlent des larmes abondantes, si ces tomes et ces plaintes, que je prodigue infructueusement, ne servent qu'à faire ressortir davantage vos injustices ?
NUNO
Quel orage, vive Dieu !
RODRIGO, à part.
Je ne sais plus où j'en suis.
LE ROI, à part.
Cette conduite est nécessaire à la réussite de mon expérience. {Haut.) Jimena, le roi ne manque jamais à son devoir... Écoute avec attention, Rodrigo.
RODRIGO
Sire, qu'ordonnez-vous î . .
: DIEGO, à part. ; ; !
Ici la feinte commence. , . : . . >
LE ROI
Don Diego! ^ ' '^
DIEGO. '
Sire?
(5* r , Vijigji^TVi, à parL ...
Quel peut être le projet de mon pèreî ; ^
ELviRA, bas à Jimena.
Qu'avez-vous fait ?
JIMBNA. '
Hélas! je n'en sais rien. ^
LE ROI
Rodrigo, ja.voudrais bien te pardonner, mais je ne le pois sans le consentement de la partie adverse. Jimena est fille du comte; elle te poursuit : c'est d'elle que ta vie dépend. (Aux gardes.) Emmenez le Cid dans cette première tour. {A Jimena.) Ton arrêt doit être aujourd'hui confirmé.
192 DOCUXEXTS EKLATtFS
JIMENA.
MonDiea!
L*I!iFANTE.
Je ne saurais le voir partir. {Elle sort.)