‹ Documents relatifs aux églises de l'Orient considérées dans leurs rapports avec le Saint SiégeChapitre 50 sur 56 · LE MARQUIS DE BONNAC · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE BONNAC

encore attachés à ces Églises. Il n'y a peutêtre rien de si nécessaire que cela.

Il n'y a pg^s encore trente ans que nos missionnaires allaient célébrer et prêcher avec toute sorte de liberté dans les églises des Arméniens *, et ils le font encore (en 1724) en Grimée. Quelques-uns d'entre eux voulurent changer cette méthode et cherchèrent à les attirer dans nos églises. Je suis persuadé qu'ils le firent à bonne intention; mais la chose réussit mal, et ce fut le premier motif de la persécution qui suivit bientôt après.

Présentement, on voudrait bien revenir à cet usage, mais les Arméniens y ont mis un obstacle difficile à surmonter, en une espèce d'anathème qu'ils prononcent à certains jours de l'année dans leurs églises contre le

1. Voir f)lus haut, ch. XH. — La relation du P. Fleuriau continue ainsi : « Pendant le temps de Carême et d'Avent nous redoublons les instructions dans notre église... L'église est toujours pleine ; les prédicateurs en sortant de chaire sont quelquefois obligés d'aller remonter dans les églises des Grecs et des Arméniens pour satisfaire le désir qu'ils ont d'entendre la parole de Dieu. » — État des missions de Grèce, page 81.

concile de Chalcédoine et le Pape saint Léon.

En général, il paraît que, tant par rapport aux Grecs qu'aux Arméniens, le plus important est de chercher à s'approcher d'eux, de diminuer les préventions dans lesquelles ils sont élevés et nourris contre nous, de leur inspirer le plus de respect et d'admiration qu'il se pourra pour la pureté des mœurs, et pour l'étendue des connaissances et de la doctrine de ceux qui s'emploient à les réunir. Ces sentiments une fois établis, le reste ne sera pas difficile à faire; mais il faudrait, pour cela, préparer de bonne heure des sujets, les appliquer aux langues, et n'en point employer qui ne les sussent et parfaitement, etc., etc.

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DE l'union

Que les catholiques occidentaux se confirment donc de plus en plus dans la conviction qu'il n'est pas permis de porter atteinte aux rites et aux usages des Orientaux consacrés par l'approbation du saint- siège. Là où ces rites ont pu être altérés de manière à devenir un objet antipathique aux populations, ils doivent être rétablis {ne aliqua sensim in iisdem obrepat difformitas)^ non pas, il est vrai, arbitrairement et au gré de chacun, mais après mûre délibération et conformément aux règles de la hiérarchie. Benoît XIV a dit dans sa bulle de 1755 : non corrumpantur, et encore : salvis et integris ritibus. Pie IX a aussi déclaré, dans l'acte du 6 janvier 1862, que, s'il a été

apporté des altérations aux coutumes orientales, ce n*est pas par le fait du saintrsiége.

Non-seulement il n*est pas permis de contrevenir à des ordres formels de l'Église , mais Ton ne saurait éveiller à cet égard le moindre soupçon sans de très-graves inconvénients; même lorsque le changement projeté paraît le plus justifié et quand il ne s'agit pas à proprement parler de rites religieux. Il convient, dans des cas semblables, de laisser complètement aux in* téressés l'initiative et la responsabilité du changement. Ainsi, par exemple, il est certainement plus naturel de compter Tannée d'une manière régulière d'après le cours des astres que de le faire d'après d'anciens calculs que tout le monde a reconnus erronés; mais ne vaut-il pas mieux que quelques milliers de catholiques soient en contradiction avec l'astronomie que d'autoriser les ennemis de l'Église à croire, ou du moins à dire que l'Église romaine veut latiniser les Orientaux, et amener des réformes même utiles sans la participation de ceux qui ont droit d'y concourir?

Le respect des hiérarchies n'est, en effet,- pas moins indispensable que celui des rites et coutumes. Aussi, lorsqu'une autorité constituée légitimement (quoi de plus légitime que la succession apostolique des évêques ?) parait avoir manqué en quelque chose, le saint- siège ne procède à son

égard qu'avec un respect scrupuleux des règles ecclésiastiques, et en s'inspirant de la charité chrétienne, de même que l'on ne pense pas à supprimer les droits du père de famille ou ceux de la commune^ parce que des homiyies peuvent avoir mal usé de ces droits qui sont les bases de la société civile.

Et comme l'autorité souveraine de l'Église et de son chef est la première, la plus excellente et la plus légitime de toutes , elle se montre en même temps, suivant l'expression déjà citée du pape Léon IX, la plus discrète, la plus modérée et la plus clémente. •

Si les Orientaux renonçaient à de funestes préventions, ils comprendraient qu'en les invitant à rester ou à entrer dans l'union, l'Église romaine' ne veut ni les latiniser, ni les absorber. Ils comprendraient surtout qu'ils ne peuvent assurer l'indépendance de leurs Églises contre les abus du pouvoir temporel et les empêcher d'être absorbées par les synodes des États plus puissants, qu'en s'appuyant sur le siège qui garantit une vraie indépendance ecclésiastique, dans tous les États de l'Occident et de l'Amérique. S'ils voulaient se rendre compte de ce qu'est sous ce rapport l'Église catholique, non pas seulement en France ou en Belgique, mais en Prusse et en Pologne, et de ce que sont, dans leurs relations avec la puissance

temporelle, les Églises non unies de tout l'Orient, les prélats et les prêtres orientaux verraient clairement que l'union avec Rome, ce n'est pas la perte de la liberté, mais Taifranchissement. Certes il peut sembler commode à quelques individus de n'être jamais gênés par la religion ^ ni dans les opinions, ni dans les mœurs ; mais les hommes éclairés de rOrient , s'ils étaient une fois libres de préjugés contre les catholiques , sentiraient que cette quiétude n'est autre chose que la léthargie de l'âme. Si l'on parvenait à les rassurer sur la conservation des droits et des coutumes qui leur sont si justement chers, ces chrétiens, surtout ceux qui jouissent d'une indépendance à peu près complète sous la garantie de l'Europe , n'ont pas assez perdu le sens religieux, le sens moral, le sens politique et le sens commun pour ne pas comprendre qu'un clergé asservi même à un pouvoir national ne peut pas remplir la haute mission qui lui est dévolue pour le salut des âmes, pour le maintien de la société et pour la préservation des liens sacrés de la famille *.

1. Par exemple, pour faire prononcer des divorces contraires à tontes les règles des Églises orientales.

2. « Nous ne disconvenons pas, dit un Basse, que dans a certains cas les princes séculiers aient prédominé, sinon « sur les principes spirituels en eux-mêmes, du moins dans

Mais ce n'est pas assez que le respect du droit strict et le maintien de Tordre établi. 11 ne faut pas laisser croire aux Orientaux qu'ils soient supportés, avec leurs diversités , comme une nécessité fâcheuse. Non, rÉglise catholique les aime pour euxmêmes, tels qu'ils sont, et elle ne voudrait pas qu'ils fussent autrement * .

Certainement il y a des communions orientales, unies et non unies, qui languissent dans un état déplorable ; mais l'Église sait que ces chrétiens ne sont pas toujours responsables'' de leur état, et, d'ailleurs, cet abaissement même est encore une raison de les aimer davantage. Ces chrétiens sont les vieillards ou les enfants de la grande famille du Christ : ils ont droit aux égards, à la tendresse et aux soins que reçoivent les enfants et les vieillards dans une famille chrétienne. Qui sait, du reste, si les plus humbles devant les hom mes ne sont pas les plus grands devant Dieu? Dans notre monde civilisé où la voie du salut est comme semée de fleurs, qui oserait se vanter d'avoir reçu

« les conjonctures où ces principes se sont trouvés en contact « immédiat avec les principes temporels. » Parole de VOrtho^ doxie catholique au catholicisme romain^ p. 30. — Voir Des canons et des collections canoniques de VÊglise grecque, par Dom Pitra, ch. x-xiv. L'histoire du droit canonique byzantin y est indiquée avec autant de science que d'élévation. 1. Benoît XIV. Voir plus haut, page 46.

autant de grâces que tel noir abyssin que Tapostolat de M«' de Jacobis a entraîné au martyre?

D'ailleurs les Orientaux ont bien mérité de la chrétienté rien qu'en restant chrétiens, au milieu de tant d'épreuves*, et ils ont rendu à la cause de la religion des services que l'Église romaine n'a jamais oubliés.

Le P. Fleuriau rappelle dans les lignes suivantes la reconnaissance que les Occidentaux doivent à l'Orient chrétien :

Il suffit de lire dans Eusèbe cette admirable lettre que les Églises de Lyon et de Vienne écrivirent aux Églises d'Asie pour leur rendre compte des progrès que faisaient dans les Gaules les apôtres que l'Orient leur avait envoyés. Elles font encore, dans les mêmes lettres, le récit de tous les différents supplices qui terminèrent l'apostolat de ces héros du christianisme, qu'elles appellent les bases et les colonnes de l'Église d'Occident 2.

i. Saint-Marc Girardin. La Syrie en 186 f. Condition des chrétiens en Orient. Paris, Didier, 1862, page 228. — Neale, ouvrage cité, page 2.

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