ÊtiU des missions de Grèce. Paris
XVIÏI
La charité et un désir sincère de réconciliation peuvent seuls rapprocher les chrétiens de l'Orient et de l'Occident, éloignés aujourd'hui par le souvenir d'anciennes inimitiés plus politiques que religieuses et par des préjugés qui ne résisteraient pas longtemps à une explication loyale.
Pax hominibus bonœ voluntatis... Les honmfies, dit Jean Gerson,sont ordonnés par Dieu conime une sorte de corps mystique,
qui, à l'exemple du corps physique, doit
avoir paix et union entre ses membres... et
il n'y a pas un membre vivant de ce corps mystique qui ne souffre et pâtisse, lorsque quelques-uns des membres sont divisés entre eux ! Aussi c'est un devoir pour chaque membre, si petit qu'il soit, de rechercher la paix et l'union de tout le corps... C'est sur cette considération que repose le précepte capital : Tu aimeras ton prochain comme toi-mémey car en son bien est ton propre bien et ton prochain ne peut avoir aucun mal que tu ne souffres aussi quelque mal toi-même * .
Pendant les troubles qui ont marqué la fin du dernier siècle et le commencement de celui-cî, le monde religieux parut peu préoccupé de la réunion des Églises. En 18/|7, au moment où ravénement de Pie IX avait ouvert les cœure à tant d'espérances, quelques catholiques, sousPinspiraliondeM. Pablié ■Terlecki et de M. le duc de Cadore, formèrent une Société dont la première réunion eut lieu à Home le 1" juillet 18/|7, sous la présidence du cardinal
1. Sermo pro pace Ecrlesiœ et unione Grœcorum, loc. cit., page lii.
Préfet (le la Propagande. Cette Société fut recommandée par le Pape dans Fencyclique du 6 janvier 18/|8, adressée aux Orientaux :
Le désir de vous être utile est commun à beaucoup d'hommes éminents romains et étrangers demeurant dans cette capitale.
Dans ce nombre , quelques évêques et d'autres hommes pieux, dont plusieurs de votre propre rite, se sont entendus dernièrement pour former une Société ayant pour but de venir en aide au culte de la religion .catholique dans vos contrées, d'y faciliter ses progrès au moyen des prières journalières et de quelques contributions volontaires, le tout sous les auspices de la Congrégation de la Propagande. Ayant eu connaissance du fait, non-seulement Nous avons loué leurs bonnes et pieuses intentions, mais encore Nous 1^ avons engagés à commencer sans retard.
La Société dont il s*agît s'étant transportée à Paris, adressa à tous les catholiques de TOccident un appel dont voici les premières pages :
Le brisement de Tantique unité qui a fait la force de TÉglise dans ses plus beaux jours est, en ce moment, le plus grand mal de la famille chrétienne. Les intelligences élevées, dans toutes les communions, sont unanimes pour avouer le malheur de la séparation.
Elles reconnaissent qu'il serait facile, grâce à quelques efforts généreux et désintéressés , de préparer les esprits à une réconciliation générale que TÉglise eut le bonheur de consommer au XV* siècle, et dont il suffirait da reprendre les principes et l'idée, puisque, du côté des communions orientales, aucun concile postérieur n'a brisé légalement cette réconciliation.
Ces pensées, oubliées depuis tant d'années dans notre Occident, commencent à occuper sérieusement les esprits d'élite. Ils comprennent que les sociétés temporelles et la civilisation qui les développe ont à gagner immensément à briser les barrières religieuses qui séparent les peuples et les mettent dans un état d'hostilité réciproque.
Si nos frères d'Orient consentaient à re-
prendre avec nous les bases de la réconciliation opérée au concile de Florence, il n^est pas douteux que cette grande pacification ne se réalisât d'une manière définitive. A coup sûr, devant la majesté des Églises d'Orient et d'Occident réunies de nouveau, le protestantisme perdrait de sa force, l'islamisme recevrait un échec immense, et le monde tout entier ne tarderait pas à s'agenouiller devant le Seigneur et son Christ^.
Dans un ouvrage, où il y a, cependant, beaucoup d'amertume contre le catholicisme, nous avons été heureux de trouver aussi, sous la plume d'un Grec non uni, une pensée de conciliation : c'est le conseil de rassembler en permanence à Jérusa-
1 . Annales de la Société Orientale pour l'union de tous les chrétiens d'Orient, Cet appel était signé par M. le duc de Cadore, M. Tabbé Barges et M. de Juvigny. La Société Orientale a cessé d'exister pour des raisons tout à fait étrangères à son but religieux. Nous sommes heureux d'avoir eu occasion d'en consigner ici le souvenir, qui sera toujours précieux à tous ses membres. Le numéro des Annales que nous avons cité est le seul qui ait paru. Il en reste quelques exemplaires à la librairie de M. Benjamin Duprat.
apporté des altérations aux coutumes orientales, ce n*est pas par le fait du saintrsiége.
Non-seulement il n*est pas permis de contrevenir à des ordres formels de TÉglise , mais l'on ne saurait éveiller à cet égard le moindre soupçon sans de très-graves inconvénients, même lorsque le changement projeté paraît le plus justifié et quand il ne s*agit pas à proprement parler de rites religieux. Il convient, dans des cas semblables, de laisser complètement aux intéressés l'initiative et la responsabilité du changement. Ainsi, par exemple, il est certainement plus naturel de compter Tannée d'une manière régulière d'après le cours des astres que de le faire d'après d'anciens calculs que tout le monde a reconnus erronés; mais ne vaut-il pas mieux que quelques milliers de catholiques soient en contradiction avec l'astronomie que d'autoriser les ennemis de l'Église à croire, ou du moins à dire que l'Église romaine veut latiniser les Orientaux, et amener des réformes même utiles sans la participation de ceux qui ont droit d'y concourir?
Le respect des hiérarchies n'est, en effet,- pas moins indispensable que celui des rites et coutumes. Aussi, lorsqu'une autorité constituée légitimement (quoi de plus légitime que la succession apostolique des évêques ?) paraît avoir manqué en quelque chose, le saint- siège ne procède à son
égard qu'avec un respect scrupuleux des règles ecclésiastiques, et en s'inspirant de la charité chrétienne, de même que Ton ne pense pas à supprimer les droits du père de famille ou ceux de la commune^ parce que des hommes peuvent avoir mal usé de ces droits qui sont les bases de la société civile.
Et comme l'autorité souveraine de l'Église et de son chef est la première, la plus excellente et la plus légitime de toutes , elle se montre en même temps, suivant l'expression déjà citée du pape Léon IX, la plus discrète, la plus modérée et la plus clémente. •
Si les Orientaux renonçaient à de funestes préventions, ils comprendraient qu'en les invitant à rester ou à entrer dans l'union, l'Église romaine' ne veut ni les latiniser, ni les absorber. Us comprendraient surtout qu'ils ne peuvent assurer l'indépendance de leurs Églises contre les abus du pouvoir temporel et les empêcher d'être absorbées par les synodes des États plus puissants, qu'en s'appuyant sur le siège qui garantit une vraie indépendance ecclésiastique, dans tous les États de l'Occident et de l'Amérique. S'ils voulaient se rendre compte de ce qu'est sous ce rapport l'Église catholique, non pas seulement en France ou en Belgique, mais en Priisse et en Pologne, et de ce que sont, dans leurs relations avec la puissance
temporelle, les Églises non unies de tout TOrient, les prélats et les prêtres orientaux verraient clairement que l'union avec Rome, ce n*est pas la perte de la liberté, mais Taifranchissement. Certes il peut sembler commode à quelques individus de n'être jamais gênés par la religion ^ ni dans les opinions, ni dans les mœurs ; mais les hommes éclairés de rOrient, s'ils étaient une fois libres de préjugés contre les catholiques , sentiraient que cette quiétude n'est autre chose que la léthargie de l'âme. Si l'on parvenait à les rassurer sur la conservation des droits et des coutumes qui leur sont si justement chers, ces chrétiens, surtout ceux qui jouissent d'une indépendance à peu près complète sous la garantie de l'Europe , n'ont pas assez perdu le sens religieux, le sens moral, le sens politique et le sens commun pour ne pas comprendre qu'un clergé asservi même à un pouvoir national ne peut pas remplir la haute mission qui lui est dévolue pour le salut des âmes, pour le maintien de la société et pour la préservation des liens sacrés de la famille *.
1. Par exemple, pour faire prononcer des divorces contraires h toutes les règles des Églises orientales.
2. « Nous ne disconvenons pas , dit un Russe , que dans « certains cas les princes séculiers aient prédominé, sinon « sur le» principes spirituels en eux-mêmes, du moins dans
Mais ce n'est pas assez que le respect du droit strict et le maintien de Tordre établi. Il ne faut pas laisser croire aux Orientaux qu'ils soient supportés, avec leurs diversités , comme une nécessité fâcheuse. Non, l'Église catholique les aime pour euxmêmes, tels qu'ils sont, et elle ne voudrait pas qu'ils fussent autrement*.
Certainement il y a des communions orientales, unies et non unies, qui languissent dans un état déplorable ; mais l'Église sait que ces chrétiens ne sont pas toujours responsables'' de leur état, et, d'ailleurs, cet abaissement même est encore une raison de les aimer davantage. Ces chrétiens sont les vieillards ou les enfants de la grande famille du Christ : ils ont droit aux égards, à la tendresse et aux soins que reçoivent les enfants et les vieillards dans une famille chrétienne. Qui sait, du reste, si les plus humbles devant les hom mes ne sont pas les plus grands devant Dieu? Dans notre monde civilisé où la voie du salut est comme semée de fleurs, qui oserait se vanter d'avoir reçu
« les conjonctures où ces principes se sont trouvés en contact « immédiat avec les principes temporels.» Parole de VOrtko^ doxie catholique au catholicisme romain^ p. 30. — Voir Des canons et des collections canoniques de VÊglise grecque, par Dom Pitra, ch. x-xiv. L'histoire du droit canonique byzantin y est indiquée avec autant de science que d'élévation. 1. Benoît XIV. Voir plus haut, page 46.
us DOCUMENTS.
autanl de grâces que tel noir abyssin que l'apostolat de M*' de Jacobis a entraîné au martyre?
D'ailleurs les Orientaux ont bien mérité de la chrétienté rien qu'en restant chrétiens, au milieu de tant d'épreuves^, et ils ont rendu à la cause de la religion des services que l'Église romaine n'a jamais oubliés.
Le P. Fleuriau rappelle dans les lignes suivantes la reconnaissance que les Occidentaux doivent à l'Orient chrétien :
Il suffit de lire dans Eusèbe cette admirable lettre que les Églises de Lyon et de Vienne écrivirent aux Églises d'Asie pour leur rendre compte des progrès que faisaient dans les Gaules les apôtres que l'Orient leur avait envoyés. Elles font encore, dans les mêmes lettres, le récit de tous les différents supplices qui terminèrent l'apostolat de ces héros du christianisme, qu'elles appellent les bases et les colonnes de l'Église d'Occident 2.
1. Saint-Marc Girardin. La Syrie en 4861, Condition des chrétiens en Orient, Paris, Didier, 1862, page 228. — Neale, ouvrage cité, page 2.