A NOTRE TRÈS SAINT PÈRE LE PAPE INNOCENT XI
1682, 3 février. — Paris.
L'assemblée du clergé rappelle les décisions des Pères , des Conciles, des évêques sur les droits respectifs du Sacerdoce et de la Royauté. Elle craint que la paix de lEglise ne soit troublée par les contestations qu'a fait naître la Régale.
Les décrets des saints Pères peuvent, de leur aveu même, être adoucis quand la nécessité l'exige. La Régale ne touche ni la règle de la foi ni celle des mœurs; c'est une affaire de discipline qui peut changer selon les temps.
La lettre rappelle ce qu'a fait le roi pour l'Eglise et contre l'hérésie; elle expose les doctrines du Parlement sur les droits de la Couronne; elle invoque en faveur de la modération qu'elle recommande les exemples d'Innocent III, de Benoît XII et de Boniface VIII ; elle fait appel à l'esprit de conciliation du pape pour assurer la paix et l'unité de l'Eglise.
Cette lettre a été transmise à M. le duc d'Estrées, ambassadeur à Rome, pour être communiquée au Souverain Pontife avec lacté de consentement à l'exécution de la déclaration de 1673.
Les notes en latin qui accompagnent cette pièce font corps dans l'original avec le texte même. Nous les avons rejetées au bas des des pages pour la commodité de la lecture.
(Collection des procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé de France, Paris, Guillaume Desprcz, 1772, t. V, p. 232.)
Très saint Pkue,
La promesse que nous avons faite à notre Sacre d'obéir, selon les Canons, au S. Siège nous oblige k vous rendre compte de ce que nous avons fait à Pans, où nous sommes assemblés par les ordres du Roi, et à vous découvrir comme à notre Père, le sujet de nos justes craintes. Notre Seigneur ' vous a mis sur le Siège Apostolique par une grâce toute particulière, et il vous a doué de tant de vertus qu'on pourroit plutôt nous accuser de négligence, si nous manquions à vous représenter ce que nous connaissons des besoins de l'Eglise , qu'on ne croiroit- votre Sainteté capable de mépriser nos conseils ou de les négliger; c est pourquoi nous ne doutons pas que vous n'employiez votre soin Pastoral à nous garantir des grands périls dont nous sommes menacés.
Nos Prédécesseurs, Très saint Père, ces hommes si recommandables par leur sainteté et par leur sagesse, nous ont appris que toute la sûreté des Etats est appuyée sur la pieuse union de la Royauté et du Sacerdoce ; que, quand''- V une de ces Puissances attaque l autre, toutes les deux sont en danger ; que par leur désunion la Justice est bannie d'un Etat, et la paix de l'Eglise; que de là naissent les schismes, les scandales, la perte des âmes aussi bien que celle des corps; et qu enfin sans cette union rien ne peut demeurer en assurance parmi les hommes. C'est ce que Géofroi de Vendôme, c'est ce qu'Yves de Chartres", ces saints et graves Prélats de l'Eglise Gallicane nous ont enseigné dans des ouvrages qui ne mourront jamais. Nous nous servons de leur témoignage , et nous citons volontiers à votre Sainteté deux hommes qui ont tant souffert pour la liberté de l'Eglise, et pour l'autorité du saint-Siège, que vos Prédécesseurs les ont non seulement regardés comme des gens d'une doctrine approuvée, mais qu'ils les ont honorés d'une amitié parti-
1. Epistola Goncilii Milevitani ad Papam Innocentium, intcr Epistolas S, Augustini Epist. 92.
i. GofFridus Vindocinensis opusculo quarto, 3. Ivo Carnotensis, Epistola 60,
culièie. Nous joindrons à ces deux grands Personnages saint Bernard, abbé de Clairvaux, qui a été la lumière de l'Eglise universelle aussi bien que de l'Eglise Gallicane ; ce généreux défenseur des Canons, lui qui soutenoit tous ses sentiments avec tant de fermeté, voyant l'union du Sacerdoce et de la Royauté, qu'il comparoit à la robe sans couture de Jésus-Christ 1, sur le point de se rompre, parce qu'on voulait faire observer les Canons avec trop de rigueur, fut le premier à remontrer au Pape qu'il en falloit quelquefois tempérer la sévérité par une condescendance utile : il le supplia de considérer que la paix étant le seul appui de ces deux Puissances, on ne pouvait user de trop de douceur pour la maintenir, surtout dans les Gaules, où les anciens Evèques se glorifioient, quil nxj avoit jamais eu de schisme entre la Puissance Ecclésiastique et la Temporelle-, et où luimême remarquoit que, durant la tempête, qui avait tant de fois agité le monde et les Souverains Pontifes, bien loin d'y soufiFrir des schismes-^, on avoit heureusement terminé tous ceux qui s'étoient élevés dans les autres Royaumes.
Les Prédécesseurs de votre Sainteté^ n'ont pas été moins affectionnés à recommander cettç union de la Royauté et du Sacerdoce, et ils ont été soigneux de prouver par les saintes Ecritures que tous les Etats doivent être gouvernés par cette double Puissance, qui assure la paix publique et fait le bonheur de tous les hommes. Voilà F homme (dit le Prophète Zacharie ^, voulant désigner Zorobabel en personne, et Jésus-Christ en figure, qui certainement étoit Conducteur et Prince du peuple de Dieu,) voilà l'homme, il s'appelle Orient, il bâtira un Temple au Seigneur, et revêtu de gloire, il sera assis sur son trône, oii il dominera; le Pontife en même temps sera assis sur le sien, et il y aura un Conseil de paix entre eux. Que les deux Trônes subsistent donc, l'un pour le Prince, et l'autre pour le Pontife, toujours