LETTRE DE L'ASSEMBLÉE AU ROI
CONCERNANT LES VŒUX DES JÉSUITES, QLE PLUSIEURS PaRLEMENS ONT ENTREPRIS d'aNNULLER.
(Bibl. nat, Procès-vcrb. de rAssemblée du clergé, LM 564 p. 159.)
Sire,
En VOUS demandant aujourd'hui la conservation des Jésuites, nous avons Thonneur de présenter à Votre Majesté le vœu unanime de toutes les Provinces Ecclésiastiques de son Royaume : elles ne peuvent envisager, sans allarmes, la destruction d'une Société de Religieux recommandables par l'intégrité de leur mœurs, Taustérité de leur discipline, rétendue de leur travail et de leurs lumières, et par les services sans nombre qu'ils ont rendus à TEglise et à TEtat. Cette Société, Sire, depuis la première époque de son établissement, n'a cessé d'éprouver des contradictions; les ennemis de la foi l'ont toujours persécutée, et dans le sein même de l'Eglise elle a trouvé des adversaires, aussi dangereux rivaux de ses succès et ses talens qu'attentifs à profiter de ses fautes les plus légères ; mais malgré des secousses violentes et réitérées, ébranlée quelquefois, jamais renversée, la Société des Jésuites jouissoit dans votre Royaume d'un état, sinon tranquille, au moins honorable et florissant. Chargés du dépôt le plus précieux pour la Nation dans l'éducation de la jeunesse, partageant, sous l'autorité des Evéques, les fonctions les plus délicates du saint Ministère, honorés de la confiance des Rois dans le plus redoutable des Tribunaux*, aimés, recherchés d'un grand nombre de vos Sujets, estimés de ceux mêmes qui les craignoient, ils avoient obtenu une considération trop générale pour être
1. Les confesseurs des rois appartenant à la Société. Voir sur ce poipt le compte rendu de Ripert de Monclar du Parlement de Provence. Bib. nat. L^^d p. 193 et 194.
LETTRE DE l'aSSEMBLÉE AU ROI 221
équivoque, et des Lettres patentes émanées de votre autorités, des Déclarations enregistrées sur les elîets civils de leurs vœux, des Arrêts des Parlemens rendus en conséquence de ces Déclarations, des procédures multipliées, où ils ont été admis comme parties, des donations, des unions faites en leur faveur et revêtues des formes lég-ales, la durée de leur existence, le nombre de leurs Maisons, la multitude des Profès, la publicité de leurs fonctions, leurg^enrede vie entièrement consacré à Tutilité publique, tout, jusqu'aux obstacles mêmes doit ils avoient triomphé, leur annonçait un avenir heureux. Et qui auroit pu prédire, Sire, Torag-e affreux qui les menaçoit? Leurs (Constitutions, déférées au Parlement de Paris, sont un signal qui est bientôt suivi par les autres Parlemens ; et, dans un délai si court qu'à peine auroit-il été suffisant pour Tinstruction d'un procès particulier, sur les rapport de vos Avocats Généraux ou sur la dénonciation de quelque Conseiller de vos Cours Souveraines, sans entendre les Jésuites, sans admettre leurs plaintes et leurs Requêtes, leurs Constitutions sont déclarées impies, sacrilèges, attentatoires à la Majesté divine et à Tautorité des deux puissances ; et sous le prétexte de qualifications aussi odieuses qu'imaginaires, leurs Collèges sont fermés, leurs Noviciats détruits, leurs biens saisis, leurs vœux annullés. On les dépouille des avantages de leur vocation ; on ne les rétablit pas dans ceux auxquels ils ont renoncé ; on les prive des retraites qu'ils ont choisies ; on ne leur rend pas leur Patrie. Proscrits, humiliés, ni Religieux, ni Citoyens, sans état, sans biens, sans fonctions, on les réduit à une subsistance précaire, insuffisante et momentanée ; et celle qu'on leur fait espérer * sufïîra-t-elle à des hommes accoutumés à vivre en Communauté, à se contenter du simple nécessaire, mais à le trouver sans peine
1. Voir sur ce point la Déclaration royale du 2 Avril 1764 par laquelle le roi décide, que, vu la nécessité de pourvoir à la subsistance des Jésuites qui étaient dans les collèges de la Société, il proroge la durée des secours déjà accordés à ceux des membres de la Société, qui avaient atteint Tàgede trente-trois ans.
et sans fatigue, et courbés, pour la plupart, sous le poids des années et des travaux ?
Une résolution si subite, et dont la rapidité étonne ceux même qui en sont les auteurs, sembleroit annoncer, Sire, de la part des Jésuites de France, quelque attentat énorme qui a dû exciter la vigilance des Magistrats. Quand nous voyons, dans le quatorzième siècle les deux Puissances se réunir pour la destruction des Templiers, nous voyons, en même temps, que cet Ordre trop fameux étoit un sujet de scandale et d'eifroi, et nous sommes presque autant étonnés de la patience avec laquelle on l'a laissé subsister si longtemps, que de la rigueur avec laquelle ou Ta détruit. Aujourd'hui, Sire, nous cherchons en vain les causes qui ont dû armer la sévérité des loix : on ne reproche aux Jésuites aucun crime; un Magistrat célèbre dans cette affaire convient même qu'ils ne peuvent être accusés du fanatisme qu'il attribue à l'Ordre entier; et, pour avoir un prétexte de les condamner, on est obligé de renouveller d'anciennes imputations contre leur doctrine et leurs Constitutions ^ .
Mais, Sire, si cette doctrine et ces Constitutions sont aussi condamnables qu'on le suppose, comment se peut-il faire qu'aucun Jésuite de votre Royaume ne soit coupable des excès qu'on prétend qu'elles autorisent? Quelle étrange contradiction que de proposer comme des Sujets fidèles et vertueux les Membres d'une Société qu'on assure être vouée, par serment, à toutes sortes d'horreurs, et de supposer que des milliers d'hommes puissent être attachés à des principes qui révoltent la nature et la Religion sans qu'aucune de leurs actions se ressente de la source empoisonnée qui doit les corrompre !
1. « Je le demande aux Jésuites eux-mêmes ; le jugement du public qui n'a contre eux aucune mauvaise volonté n'est-il pas qu'on n'a point vu de mal dans la Société, que tous les particuliers qu'on connoît sont d'honnêtes ^ens, des gens estimables, mais que le corps est mauvais parfois là ; et qu'il me soit permis de rapporter une espèce de proverbe familier que quand on veut donner une idée avantageuse des Jésuites avec lesquels on est lié o^ dit qu'ils ne sont pas Jésuites. » La Chalotais, Compte rendu, p. 191.
LETTRE DE l'aSSEMBLÉE AU ROI 223
Nous ne vous répéterons point, Sire, tout ce que les Evêques, assemblés par vos ordres au mois de Décembre dernier, ont eu l'honneur d'exposier à Votre Majesté, au sujet des Constitutions des Jésuites. Après les éloges qu'en ont faits le Concile de Trente, l'Assemblée de 1S74, et plusieurs Papes qui ont illustré la Chaire de saint Pierre, par Téclat de leurs lumières et de leurs vertus, comment a-t-onpu oser les traiter d'impies et de sacrilèges? La conduite de la Société pendant cent cinquante ans, n'était-elle pas suffisante pour rassurer sur les craintes que pourroient inspirer ses privilèges? Et quand même il y auroit eu dans rinstitut des Jésuites quelques défauts susceptibles de précaution, ces défauts pouvoient-ils être une raison de les détruire? Si l'expression trop générale d'un devoir nécessaire, si des privilèges trop étendus*, mais abolis par la renonciation de ceux même qui les ont obtenus ; si des dangers purement possibles suffisent pour détruire une Société qui réunissoit en sa faveur la possession de deux siècles et l'approbation de deux Puissances, quel est. Sire, l'Ordre Religieux dans vos Etats qui peut se flatter de ne pas éprouver le même sort? 11 n'en est aucun dont les Constitutions aient subi l'examen qu'on suppose aujourd'hui nécessaire. Quelle est la Bègle qui, dans tous ses articles, peut se promettre d'être entièrement supérieure à une critique sans bornes ? Les privilèges de tous les Religieux - sont presque tous les mêmes ; et les Jésuites sont-ils ceux qui en ont le plus abusé ? Nous ne nous permettons pas, Sire, de soupçonner des Magistrats d'agir par autres vues que par celles de la Justice ; mais si la partialité n'a pas dicté les Arrêts, que ne doit pas craindre de leurs principes tout le Clergé Régulier de votre Royaume?
1. L'Avis des évoques de France sur l'utilité, la doctrine, la conduite et le régime des Jésuites en France note qu'en effet ils avaient renoncé à la plupart de leur privilèges. Pour la prédication, la confession, l'enseignement de la théologie, la publication des thèses ou autres écrits, on proposait de les soumettre désormais par un règlement, qu'approuverait le Saint-Siège, à l'autorité des évèques diocésains.
2. Voir plus haut ÏInstrnclion pastorale de Tarch. de Paris, du 8 novembre 1763.
Nos craintes sont particulièrement fondées sur la nouvelle Jurisprudence qui commence à s'établir et à s'accréditer. L'état civil des Sociétés Religieuses a toujours fait partie du droit public, et ne peut être décidé que par votre autorité Royale. La fortune des particuliers est réglée par les Ordonnances générales émanées de votre Trône ; celle des Communautés est fondée sur les Loix qui leur sont relatives. Si c'est par vos Lettres patentes que ces Communautés doivent être établies, c'est aussi par vos Lettres patentes seules qu'elles peuvent être exclues. Nous réclamons, Sire, en faveur des Jésuites le maintien même de votre autorité : daignez les juger vous-même; et s'ils doivent être condamnés (ce qu'ils ne peuvent craindre de votre justice et de la bonté de votre cœur,) ils auront au moins la consolation d'avoir été jugés par Celui qui doit seul être l'arbitre de leur sort. Mais quelle humiliation ne seroit-ce pour eux et pour tous les Ordres du Royaume si, sous le prétexte de l'appel comme d'abus, de simples Arrêts de vos Parlemens pouvoient détruire les établissemens consacrés par une possession constante, des fondations, monumens respectables de la libéralité de vos Ancêtres, des Maisons dévouées k l'instruction de la jeunesse, la ressource des familles Françoises, et l'asyledes Etrangers qui y envoyoient avec empressement leurs enfans recevoir des leçons de sagesse et de vertu !
Nous ne pouvons, Sire, vous exprimer assez fortement les inconvéniens qui doivent résulter de la destruction des Collèges des Jésuites dans nos Villes et dans nos Provinces ^ L'éducation est le nerf et la force des Etats; c'est elle qui prépare les événemens des générations suivantes; c'est dans l'intérieur des Collèges que se forment ces hommes supérieurs qui doivent un jour éclairer ou conduire leur Nation, ces Ministres de l'Evangile qui sont chargés de guider les
1. Le Parlement de Bretagne, non content de fermer les collèges des Jésuites, déclara privés de toutes fonctions civiles ou municipales les parents qui enverraient leurs enfants étudier chez eux à l'étranger.
LETTRE DE l'aSSEMBLÉE AU ROI 225
peuples dans la voie du Salut ; ces Citoyens fidèles et vertueux qui sont Tornement de la Patrie et la plus douce consolation : cette éducation ne doit souffrir d'autre variation que celle qui peut tendre k la perfection, et toute interruption annonce nécessairement un vuide qui se fera sentir tôt ou tard par les malheurs attachés à l'ignorance et à la corruption de leur famille. Ces malheurs, Sire, seront une suite inévitable des Arrêts qui, par un même Jugement, ferment toutes les Ecoles des Jésuites. Quand il seroit facile de remplacer une Société qui, par la nature de ses engagemens, la multitude des sujets, la variété des talens, peut suffire à tous les âges et à toutes les conditions, ces Maîtres nouveaux substitués à des Maîtres consommés^, auront-ils acquis en un instant Texpérience qui leur seroit nécessaire? En supposant que dans chaque Ville il s'éleveroit un Ordre de Citoyens consacrés à l'éducation de la jeunesse, combien de temps ne leur faudra-t-il pas pour égaler ceux dont ils tiendront la place? Ils auront eux-mêmes besoin d'une espèce d'éducation qui aura ses progrès lents et successifs, et le temps qu'ils y emploieront sera un temps perdu pour la Nation ; perte irréparable qui resserrera les limites de nos connoissances et dont nos neveux sentiront encore plus que nous les effets. •
Nous ne vous dissimulerons pas, Sire, un autre sujet de nos craintes dans les nouveaux Collèges qu'on substitue à ceux des Jésuites. Le but principal de l'éducation n'est pas seulement d'instruire les hommes, son objet le plus intéressant est de les élever et de les former k la Religion et
1. Voici Topinion de laChalotais sur les Jésuites éducateurs : « Ce n'est point aux particuliers que je fais ces reproches, c'est au régime et aune mauvaise institution. Il est impossible qu'en choisissant comme ils font dans les Collèges ils n'aient plusieurs bons esprits dans la Société. Mais un cours d'études vicieux, des méthodes plus que défectueuses, un cercle de sciences parcouru rapidement, deux années précieuses perdues pour les sciences pendant le noviciat, neuf ou dix années de régence où ils apprennent à peine eux-mêmes ce qu'ils enseignent aux autres, les mettent hors d'état, avant l'âge de 32. à 33 ans, de placer les fondements de connaissances exactes et d'une solide érudition. Tous ceux qui sont versjs dans les sciences savent que tout dépend des commencements et de la méthode. » Compte rendu, p. 182.
Mention. — Rapporta du Clergé avec la Royauté. — II. 15
à la vertu ; sans cela les lumières mêmes deviennent dangereuses, et les connoissances les plus étendues ne sont qu'un écueil, et pour celui qui les possède, et pour ceux à qui il les communique. Ce rapport essentiel des institutions publiques à la foi et aux mœurs, est le principe du droit qu'ont les Evêques de veiller à l'éducation ; ce droit est fondé sur celui de prêcher et d'instruire, qu'ils ont reçu de Dieu, sur la sainteté de leur caractère, sur la nature des sciences divines qui font partie de l'instruction, sur la condition des Régens et Principaux, presque toujours Ecclésiastiques, sur l'importance du choix des Livres, même classiques, dans les premières études, enfin sur les Ordonnances des Rois, qui exhortent les Evêques à établir dans leurs Diocèses des Ecoles et des Collèges où les sciences divines et humaines soient enseignées sous leur autorité. Nous n'avions nulle inquiétude tant que l'éducation était confiée à des Communautés dont nous connaissions le zèle et l'amour pour la Religion ; aujourd'hui quelles ne doivent pas être nos alarmes ? Les Parlemens, au lieu de reconnoître le droit que nous avons sur l'administration des Collèges, l'attribuent aux Officiers municipaux, sans même parler de notre concours et de notre intervention. A Dieu ne plaise que nous voulions déprimer ces Officiers : nous savons que dans les grandes Villes ils réunissent presque toujours beaucoup de probité et de talens ; mais leur autorité sera-t-elle aussi utile que la nôtre ? Ont-ils les mêmes droits ? Leurs occupations leur permettront-elles la vigilance nécessaire? Et, dans les petites Villes, Votre Majesté sait elle-même que ceux qui remplissent ces emplois sont presque toujours des gens obscurs, sans talens, sans éducation. Sera-ce en de pareilles mains que vous laisserez la partie la plus précieuse de vos Sujets dont le sort doit décider un jour de celui de la Nation ?
Ainsi tout vous parle. Sire, en faveur des Jésuites. La Religion vous redemande ses défenseurs, l'Eglise ses Ministres, des âmes chrétiennes les dépositaires du secret
de leurs consciences; un grand nombre de vos Sujets les Maîtres respectables qui les ont élevés, toute la jeunesse de votre Royaume ceux qui dévoient former leur esprit et leur cœur. Ne vous refusez pas, Sire, à tant de- vœux réunis. Ne souffrez pas que, dans votre Royaume, contre les règles de la justice, contre celles de TEglise, contre le droit civil, une Société entière soit détruite sans l'avoir mérité. L'intérêt de votre autorité même Texige, et nous faisons profession d'être aussi jaloux de ses droits que des nôtres*.
Nous sommes, avec la plus respectueuse soumission. De votre Majesté,
Sire,
Les très-humbles et très-obéissans et trés-fidèles Sujets et serviteurs
Signé, -^^ G. A. Arch. P. de Narbonne, Président.