CHAPITRE Y
Départ de Zanzibar. — Arrivée à Diou. — Aspect de la ville et de la forteresse. — Population. — Industrie. — Commerce.
Te 10 du mois d’octobre 1846, après une relâche de quinze jours à Zanzibar, le Ducouè'dic appareilla avec une jolie brise de sud et sud-sud-est, et sortit du port par la passe du nord-ouest; le pilote ne voulait pas y diriger le brick, prétendant qu’il s’y trouvait trop de bancs; or celte passe est, ainsi que je l’ai dit précédemment, large et facile, et, pour croire le contraire, il fallait que ce brave pilote connût bien peu le port de Zanzibar. Il m’avait cependant été donné par le Sultan, comme pratique de la côle comprise entre Raz-Ilhafoun et Mozambique.
Dans le canal que forme Zanzibar avec la côte opposée, surtout près du rivage de l’île, le courant subit l’influence des marées; il porte au nord avec le flot et au sud avec le jusant; il est naturellement d’autant plus fort ou plus faible, dans chacun de ces deux sens, que la direction du mouvement de marée est en accord ou en opposition avec celle du courant général de la mousson.
Bien que mon séjour à Zanzibar eût été à peine suffisant pour exécuter, dans cette première relâche, tout ce que me prescrivaient mes instructions, le renversement de la mousson devant s’opérer très-prochainement, il ne m’était pas II. «
permis de m’attarder en ces parages sans avoir ensuite une extrême difficulté à avancer vers le nord; tout au plus, ayant, dans ma route vers la côte de l’Inde, à longer celle d’Afrique sur un certain espace, pouvais-je tenter de reconnaître quelques points de cette dernière. Force fut donc de remettre à un autre temps l’exploration de la rivière Panggâni devant l’embouchure de laquelle le brick allait passer. Après avoir doublé la petite île Moina-Moina, aussi nommée Djézirat-el-Djage (île des poules), nous continuâmes de suivre le canal à l’ouest de Pemba, que les Arabes, à cause de sa luxuriante verdure, ont appelé Djéziral-el-Khodhora (île verte).
La partie sud-ouest de cette île est très-basse, et pour la voir , môme dans une nuit claire, il faut en être très-près ; mais, si l’on suit attentivement les mouvements de la brise et l’état de la mer, on prévoit facilement, par l’appréciation raisonnée de ces mouvements, les erreurs que le courant ferait commettre dans l’estime du chemin. En effet, dès que l’on n’est plus masqué par Zanzibar, on reçoit la brise fraîche et la houle du large qui donnent alors librement dans le canal entre cette île et Pemba; une diminution très- marquée de la brise et de la houle commence dès qu’on est abrité par la partie sud de cette dernière île et se maintient jusqu a ce qu’on ait doublé la pointe nord, où la houle, sinon la brise, redevient très-sensible.
Le 1 1 , au jour, nous n’avions plus aucune terre en vue, et les observations de midi accusèrent, pour les dix-huit heures précédentes, un courant de 54' au nord 59° est. La latitude était 4° 12 sud; la longitude, 57° 58 est ; la déclinaison de l’aiguille, 12° nord-ouest.
Le 1 5, nous eûmes connaissance de la terre aux environs de Braoua. C’est une côte de moyenne hauteur , dont la crête est peu ondulée, et le rivage sans saillies remarquables; de grandes nappes de sable blanc s’y détachent sur un sol de couleur brun rouge, où croissent çà et là des buissons. Nous ne ralliâmes la côte qu’à quelques milles au nord de Braoua et sans avoir découvert ce point. Ici l’aspect se modifie légèrement; les nappes de sable blanc disparaissent ; les broussailles descendent presque jusqu’à la plage, plus clair-semées à mesure qu’elles s’en rapprochent. Le sommet des collines semble mieux garni de buissons et d’arbustes; le sol est aussi moins rouge.
Depuis midi nous longions la côte d’assez près, quand, vers trois heures et demie, nous aperçûmes un village bâti sur un petit promontoire et entouré d’une muraille ou palissade. Les cases qui le composent sont d’un gris foncé qui empêche de les voir de loin. Au dire du pilote, ce village, abandonné il y a longtemps, sert d’asile temporaire aux pêcheurs et aux caravanes : celles-ci côtoient , à ce qu’il paraît, le rivage pour se rendre d’un pointa un autre du liitoral. Nous en distinguâmes plusieurs cheminant lentement, avec leur longue file de chameaux, dans des sentiers dont nous suivions parfaitement la trace. Nos observations placeraient le village que j’indique par 1° 25' de latitude nord et 42° 04' de longitude est. Ce doit être le lieu désigné, sur la carte d’Horsburgh, sous le nom de Torré ou Torra.
Beu d’heures après, nous étions devant Meurka : quoique nous en fussions à moins d’un mille, le crépuscule, déjà faible, nous en laissait à peine deviner les détails; mais, ce point ayant été, quelques mois plus tard, visité par le
Ducouëdic, j’aurai l’occasion d’en donner une description dans la suite de cet itinéraire.
La ville de Moguedchou, située à peu de distance au delà de Meurka, devant être dépassée pendant la nuit, c’est-àdire sans qu’il fût possible d’y faire aucune observation, il était inutile de continuer à longer la côte : je gagnai donc le large et fis route directe vers l’Inde. Bien m’en prit, car la mousson de sud-ouest nous abandonna, le 17 octobre, par les 7° nord et les 51° est, et des brises variables du nordnord-ouest à l’est-nord-est ou des calmes lui succédèrent jusqu’au 19. Dans ces derniers jours, les courants, devenus contraires, nous avaient rejetés un peu dans le sud. Du 19 au 22, nous eûmes un retour de mousson dont je profitai pour faire du chemin à l’est, et échapper ainsi à l’influence des vents et des courants de cette partie, vents et courants établis dès le commencement d’octobre, suivant Horsburgh, à l’ouest du méridien de Socotra.
Le 22, nous étions par les 7° nord et les 57° est. De petites brises variables et des courants variables aussi , mais nous poussant presque toujours un peu dans le nord, nous avaient conduits, le 29, par les 12° nord et les 59° 28' est. A partir de ce point, nous eûmes des vents réguliers de l’estnord-est au nord-nord-ouest; les courants prirent une direction ouest-sud-ouest, puis, successivement, plus sud à mesure que nous approchions de la côte; ils donnèrent môme deux ou trois fois de l’est; ils se dirigèrent de nouveau plus à l’ouest par le travers du golfe de Cambaye et suivirent ce rumb franc à l’approche de la côte du Gouzerate.
Le 14 novembre au soir, nous eûmes connaissance du cap Diou et des hautes terres à l’est de ce cap.
Dans ce trajet, qui dura trente-cinq jours, de graves affections morbides, dont le germe avait sans doute été contracté à Zanzibar, en dépit de toutes les précautions hygiéniques, se développèrent sous l’influence des temps orageux que nous éprouvâmes en traversant la zone des vents variables. Nous perdîmes deux hommes atteints de dyssenterie présentant quelques symptômes typhoïdes. Le nombre des exempts de service fut, en moyenne, de quatorze.
Durant la nuit du 14 au 15, nous manœuvrâmes en vue de terre pour nous élever dans l’est; mais un fort courant de cette partie neutralisa pendant plusieurs heures notre sillage de 2 et 1/2 ou 3 nœuds en sens opposé, ce qu’il était facile de constater par le relèvement d’un feu de la côte. Au point du jour, le 15, nous nous trouvions à environ sept milles de terre. En premier plan se détachait, par son aspect pierreux et aride, une terre basse à l’extrémité orientale de laquelle on apercevait quelques édifices. Nous prîmes la bordée du nord qui nous faisait gouverner un peu au vent de cette pointe. Bientôt les rayons du soleil pénétrèrent la couche opaque de vapeurs qui voilait le rivage, et les objets s’illuminant tout à coup de brillants reflets, nous distinguâmes parfaitement les parties élevées de la ville et de la citadelle de Diou, où flottait le pavillon portugais.
Ce qui attire tout d’abord les regards, ce qui domine dans l’ensemble et donne, au premier aspect, à la ville de Diou un caractère de pittoresque grandeur, ce sont de nombreuses églises aux tours élancées : les unes d’une éclatante blancheur, d’autres accusant par leur couleur grisâtre et noire, ou par quelques-unes de leurs parties en ruines, les ravages du temps et les traces de l’incendie; ce sont en-
suite des couvents dont l'apparence indique que la vie s’en est retirée plus récemment; enfin, et comme pour protéger ces monuments de la foi, une haute muraille crénelée à l’ouest, la mer au sud, à l’est la citadelle de Diou, autrefois formidable, avec ses murs flanqués de tours et de bastions, hérissés de bouches à feu : bizarre accouplement du sacré et du profane, emblème frappant de l’esprit fanatique et guerrier qui animait les Portugais dans leurs conquêtes en Orient.
A huit heures, nous arrivions à bout de bord sous les murs de la citadelle, sans avoir vu aucun bateau s’avancer vers nous, bien que nous eussions depuis longtemps arboré le pavillon pour appeler un pilote. Pensant que le tirant d’eau du brick nous permettrait d’entrer dans le port et n’ayant pas de plan qui pût m’aider à m’y diriger, je persistai à attendre le pilote demandé et fis prendre la bordée de l’est sous petite voilure pour mieux marquer mon intention. Au fur et à mesure que nous avancions dans cette direction , l’entrée du port , masquée d’abord par la citadelle , se découvrit. Nous y remarquâmes un petit brick, mouillé devant la ville, puis, au milieu du bras de mer qui sépare P île du continent, un vieux bâtiment de forme irrégulière, surmonté d’une croix et isolé comme une sentinelle perdue. En arrière, sur la terre de Gouzerate, est un village fortifié du côté de la campagne par une enceinte bastionnée. A l’est, le rivage est bas et sa direction, un peu curviligne, incline vers l’ est-sud-est jusqu’à la pointe de Novo Bandel , formant ainsi entre celle pointe et celle de Pile une baie assez étendue, où, pendant la mousson de nord-est, la mer est très-calme. Les terres de l’intérieur sont élevées, et l’on y
distingue, par-dessus toutes, la montagne de Djanagliar.
A huit heures et demie, nous vîmes enfin une chaloupe sortir du port et se diriger vers nous; nous la ralliâmes et prîmes un pilote, mais il ne nous servit à rien, car, soit timidité de sa part, soit qu’il y eût impossibilité réelle de nous conduire à l’ancrage intérieur, il demanda à mouiller en dehors et même beaucoup plus au large que je ne l’eusse fait moi-même, sans aucun risque d’ailleurs, comme je le sus plus tard.
Le Ducouè’dic, ayant serré ses voiles, salua la ville de vingt et un coups de canon , puis l’on s’occupa d’affourcher : les ancres furent placées nord-est et sud-ouest, selon la direction moyenne des courants de marée. Ces courants sont trèsforts, et exigent de la vigilance quand on est sur la côte; dans la nuit que nous y avions passée à la suite de l’atterrage, nous nous étions presque subitement trouvés à une petite distance de terre, alors que l’estime en mettait encore le brick à distance de 5 à 6 milles.
Le salut ne nous avait pas été rendu, et, las d’avoir inutilement attendu pendant deux heures, j’allais envoyer demander la raison de ce retard , lorsqu’une nouvelle chaloupe arriva à bord avec le chirurgien de la place. Cet officier m’expliqua que, ne possédant pas de pavillon français et voulant cependant l’arborer au moment du salut, le gouverneur avait donné l’ordre d’en confectionner un : on n’avait donc différé de répondre à notre politesse que pour s’acquitter d’une manière plus complète, et en effet les batteries de la citadelle saluèrent bientôt de vingt et un coups de canon.
Dans l’après-midi, je descendis à terre pour faire visite
au gouverneur. En entrant dans le port, on a, sur la gauche, la citadelle et, sur la droite, le bâtiment isolé dont j’ai parlé ; celui-ci est un vieux fortin, jadis destiné à croiser ses feux avec ceux de la place ; aujourd’hui il est à demi ruiné et dégarni d’artillerie. Près de ce point, on est agréablement surpris par le panorama qui se déroule sous les yeux : d’un côté s’élève, encore imposante et forte, malgré sa vétusté, la citadelle bâtie sur les rochers qui forment l’extrémité orientale de l’île; tout ce que l’art de la fortification pouvait fournir de ressources, à l’époque où elle fut construite, a été épuisé pour la rendre inexpugnable; sur le glacis qui la sépare de la ville, on aperçoit plusieurs monuments funéraires. A quelque distance du rempart commence la ville, entourée d’une muraille garnie de meurtrières. L’aspect en est des plus capricieux et des plus variés : ce sont d’abord des maisons isolées, à terrasses, et dont la façade, bigarrée de riantes couleurs, se détache sur des massifs de verdure; plus loin se dessinent, en groupes compactes, les bâtiments qui composent le gros de la ville : c’est un mélange confus de tous les genres d’architecture, où se montrent pèle-mèle des dômes et des clochers d’églises ou de couvents, des minarets, des terrasses dentelées, des pagodes; plusieurs de ces édifices paraissent bien conservés; d’autres tombent en ruines : ensemble bizarre, où se trouvent incessamment accouplées la vie et la mort. Devant soi on a le fond du port où étaient mouillés, lorsque j’y arrivai , deux petits bricks et quelques bateaux. A droite, et à peine séparée par un étroit canal, s’avance la pointe du continent, couverte de bouquets d’arbres au milieu desquels apparaissent une partie du village de Gouguela et l’un
des bastions de la muraille qui le protège. La courbe suivant laquelle se développent les objets que je viens d’indiquer se termine par le fortin ruiné qui, avec sa configuration toute singulière, n’est pas le moins curieux détail de ce tableau; il est désigné dans les chroniques de Diou sous le nom de forte do mar (fort de la mer). On m’a dit qu’il existe entre lui et la citadelle une communication pratiquée sous le lit du bras de mer qui sépare Diou de la terre ferme.
Il y a un débarcadère à la citadelle et un second à l’arsenal, en face de la pointe Gouguela. A basse mer, ce dernier est le plus commode; j’y abordai et me fis conduire à la maison du gouverneur.
Je reçus chez le major J. J. de Macedo e Couto un accueil plein de cordialité; mais, malgré sa bonne volonté, il ne parvint pas à me procurer la viande fraîche dont j’avais besoin pour restaurer un peu mon équipage fatigué. Les bestiaux en petit nombre qu’on trouve à Diou sont la propriété des banians; et il ne faut pas penser à en obtenir d’eux : car la vache étant, comme on le sait, un des objets de leur culte religieux, ils ont pris sous leur protection toute l’espèce bovine. Ils poussent le fanatisme jusqu’à employer leur influence, leurs richesses, en un mot les divers moyens qui sont en leur pouvoir pour empêcher l’introduction, dans file, du gros bétail destiné à la boucherie. Le gouverneur m’avoua que, pour échapper aux conséquences de cette superstition, il devait, s’il voulait avoir un bœuf ou un veau, s’y prendre plusieurs jours à l’avance, l’envoyer acheter au loin, et user de mille précautions pour en cacher la destination et l’entrée dans la place. Telles sont ies concessions que l’autorité locale portugaise est, en quelque sorte, forcée