‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 2)Chapitre 7 sur 33 · OBSERVATIONS TI1ERMOMÉTRIQUES ET BAROMÉTRIQUES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS TI1ERMOMÉTRIQUES ET BAROMÉTRIQUES

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Et le minimum — — — dans le mois d’octobre 1847, à minuit et à 6 heures du matin.

11 existe, à Zanzibar, une population libre et une population esclave. La première est un mélange d’individus appartenant à trois races différentes : les Souahhéli , qui sont les indigènes et forment la majorité de la population , les Arabes ou descendants d’Arabes, et les Indiens.

Les Souahhéli doivent leur origine aux colons arabes qui s’établirent sur la côte à diverses époques, dans les temps reculés, et notamment lors des grandes émigrations musulmanes dont j’ai esquissé l’histoire au livre III de la première partie de cet ouvrage; ce sont eux que les Portugais trouvèrent maîtres du pays et désignèrent sous le nom de Maures. Le type des fondateurs de ces établissements s’est altéré de plus en plus par suite des alliances qu’ils ont contractées avec les individus de race africaine, et les caractères de celte dernière en sont venus à prédominer sur ceux du type primordial. Cette dégénérescence physique ne s’est pas produite, on le comprend, sans entraîner avec elle une dégénérescence morale analogue qui justifie, jusqu’à un certain point, l’état d’infériorité sociale des Souahhéli de Zanzibar par rapport aux Arabes. A cette cause inces¬

sante d’abaissement s’en joignit une autre, qui prit sa source dans les changements politiques survenus au sein du pays, et que je dois mentionner sommairement ici, aGn de faire ressortir les conséquences qu’elle eut pour la population qui nous occupe.

L’établissement des Portugais sur plusieurs points de la côte, leur suzeraineté reconnue par les chefs indigènes avaient plus ou moins subaltcrnisé ceux-ci. Toutefois, comme, sur la plupart de ces points et particulièrement à Zanzibar, les conquérants n’avaient pas d’établissement

militaire, mais seulement des facteurs et quelques négociants qui trafiquaient pour leur compte particulier, l’état social des populations indigènes y était demeuré le même, et, tout en acceptant la suzeraineté plus ou moins nominale du Portugal , leurs sultans ou cheikhs avaient conservé la souveraineté effective et gouvernaient comme avant la conquête. Il a été dit, en effet, ailleurs (1), d’après les renseignements puisés dans Rezende, que Zanzibar ne payait pas de tribut et que les Portugais n’avaient qu’à se louer de leurs relations avec les indigènes, ceux-ci les affectionnant et facilitant leurs opérations commerciales. Cette situation laissait donc le petit nombre de Portugais établis dans chaque localité en dehors de sa population , et les Souahhéli gardaient ainsi la supériorité relative et la prépondérance qu’ils tenaient de leur origine. Telle fut, particulièrement à Zanzibar, la position de cette caste jusqu’au moment où les Portugais, se départant de la ligne de modération qu’ils avaient antérieurement suivie, poussèrent les populations de la côte à se révolter contre leur domination oppressive, révolte dont le signal fut donné par la cité de Mombase. Zanzibar fit aussi sa révolution , massacrant une partie des Portugais et chassant les autres ; mais, cette indépendance recouvrée, il fallait la conserver. Or les sultans de Zanzibar n’étaient pas de force à soutenir seuls une lutte contre les Portugais; ils réclamèrent donc, comme l’avait fait Mombase, le secours de l’imam d’Omûn. On a vu, au livre Y de la première partie, que la supplique fut agréée.

Ces sortes de services se font toujours payer chèrement.

(1) Livre iv, page 467 de la Iro partie.

Quand le cheval de la fable demanda l’assistance de l’homme pour se venger de son ennemi, cette assistance lui coûta la liberté. Les Souahhéli de Zanzibar ne furent pas secourus à meilleur marché, et l’intervention de l’Imam ressembla moins à un protectorat qu’à une prise de possession. Les Arabes venus d’Oman n’eurent pas seulement la haute main dans les affaires du pays et la suprématie politique, ils se posèrent encore en conquérants, et les Souahhéli devinrent alors, sous leurs nouveaux maîtres, une sorte de caste taillable et corvéable à merci. Ils portèrent même, à compter de cette époque, un nom qu’ils conservent encore aujourd’hui et qui fut comme le cachet de leur condition inférieure ; on les appela Moukhadim’ (homme de labeur) (1).

Cependant les Moukhadim’ (2) restaient constitués entre eux ainsi qu’ils l’étaient auparavant, et ils continuèrent à être gouvernés par leurs cheikhs ou sultans, issus de la famille des sultans de Kiloua et se succédant comme par le passé ; le sultan des Moukhadim’ fut toujours l’intermédiaire officiel entre les chefs arabes et la population. Son prestige et son intluence ne diminuèrent, d’ailleurs, que progressivement, et, dans les commencements, l’un était même assez réel, et l’autre jugée assez utile aux vues du suzerain pour qu’il y ait eu des sultans souahhéli qui furent

(1) Ce mot parait dériver de l’arabe khedem ou khadama, indiquant l’état de serviteur ou d’esclaves travaillant , et qui a reçu une forme souahhéli ; précédé de la syllabe mou, abréviation de moutou, il signifie ainsi, dans cette dernière langue, homme de labeur, homme esclave ou vaincu, d’après les règles des sociétés barbares.

(2) Les Moukhadim’ sont plus noirs que les Souahhéli en général ; cela tient, sans doute, à ce que ces derniers ont eu moins de croisements avec la race africaine pure.

en môme temps gouverneurs pour l’Imam. On cite, entre autres, Saïd-ben-Gobedin’, qui remplaça le premier gouverneur envoyé d’Omôn ; Saïd ben-Gahnen’ el Maôuli , qui garda ces fonctions pendant sept ans. Mais, peu à peu, la situation politique et sociale de ces sultans et de leurs gouvernés s’est considérablement amoindrie, résultat fatal auquel les imams d’Oman devaient naturellement travailler par raison d’État. Aujourd’hui le sultan des Moukhadim’ ne l’est plus que de nom. Sa plus importante prérogative consiste à faire rentrer et à transmettre au souverain l’impôt de capitation qui a remplacé , depuis le règne de Syed Saïd , le droit de corvée, non aboli cependant d’une manière complète. Cet impôt est de 2 piastres par tète. Sur la somme totale, le sultan des Moukhadim’ garde 2,000 piastres pour lui et verse le reste entre les mains du sultan Saïd, qui lui fait un présent d’environ 2,000 autres piastres. Les femmes , les enfants et les célibataires n’y sont pas soumis.

Je ne possède aucun renseignement sur la série des sultans souahhéli qui se succédèrent à Zanzibar; je sais seulement que, lors de l’avénement d’Ahhmed-ben-Saïd en Omûn, le titulaire s’appelait Ahhmed-ben-SouItan'-ben-Hhacen el Alaoui.

Le lecteur a, sans doute, compris que parmi les Souahhéli dont nous avons parlé n’ont pas été comptés ceux qui sont ou venus ou nés à Zanzibar postérieurement à la prise de possession de l’île par les imams. Cette dernière classe, bien moins nombreuse que l’autre, n’a pas subi la même déchéance sociale que les Moukhadim’; aussi les individus qui la composent ne sont-ils jamais désignés sous ce nom, qui s’applique exclusivement aux anciens indigènes de Zan-

zibar. Quant a ceux-ci, ils sont très-nombreux; mais je n’ai pu me procurer que des renseignements fort incertains sur le chiffre auquel ils atteignent. Au dire d’un personnage important du pays, ils compteraient dix-huit mille chefs de famille, ce qui ferait supposer une population au moins quadruple; mais on m’a assuré, d’un autre côté, qu’il n’y en avait pas plus de sept mille, se fondant sur ce que le revenu de l’impôt, auquel les chefs de famille seuls sont astreints, était de 14,000 piastres. Ce dernier renseignement me paraît exact, car il m’a été confirmé par diverses personnes. Maintenant il reste à savoir si Syed Saïd n’est pas trompé par le mandataire qui lui sert de percepteur, et, alors même qu’on aurait toute garantie à cet égard, il serait encore difficile de déterminer, d’après ce chiffre, celui de la population dont il s’agit; car, quoique nous connaissions les classes exemptes de l’impôt, nous sommes loin de pouvoir les dénombrer, d’autant plus que, parmi elles, se trouvent les femmes, dont le nombre surpasse, dit-on, chez les Moukhadim’, la proportion ordinaire entre les deux sexes.

La population arabe se compose des descendants d’Arabes venus dans le pays lorsqu’il passa sous l’autorité des imams, puis de ceux qui , à diverses époques, s’y sont établis dans un but de convenance ou d’intérêt : c’est parmi eux que le Sultan choisit ses principaux dignitaires ou fonctionnaires. Je ne saurais évaluer au juste le nombre des Arabes résidant sur l’île; mais il est relativement très-petit et ne dépasse pas, je crois, 5,000 âmes (1). Plusieurs circonstances ren-

(1) Dans ce nombre est comprise une population flottante de trois à quatre cents individus provenant de la côte sud-est d’Arabie, dont je

dent cette évaluation difOcile : d’abord beaucoup deSouahhéli peuvent être pris pour des Arabes, ne se distinguant de ceux-ci ni par les traits ni par le costume; ensuite les femmes d’Arabes ne se montrent pas dans les rues, et les enfants restent enfermés avec elles.

Je dois dire, en passant, que la difficulté n’est pas moindre pour se faire une idée de la population générale de l’île : le gouvernement local ne sait pas ce que c’est qu’un recensement, et il n’est point de voyageur, ayant écrit sur Zanzibar, qui ait parcouru toutes les parties habitées de l’ île pour se rendre compte, autant que cela est possible à vue d’œil , du nombre de ses habitants. D’un autre côté, voici un fait qui édifiera le lecteur sur la valeur des renseignements qu’on obtiendrait des personnages importants du pays. Un

dois faire une mention particulière. Ces hommes se transportent sur tous les points où ils savent pouvoir se procurer du travail et amasser, par ce moyen, un petit pécule, avec lequel ils retournent ensuite dans leur pays natal. Ils sont connus, h Zanzibar, sous le nom de Hammalin ’ (porte-faix), parce que c’est l’emploi auquel la plupart d’entre eux se livrent. Il en est aussi, cependant, qui s’engagent comme maçons, laboureurs et même comme soldats.

A en juger par la réputation qu’ils se sont acquise à Zanzibar, ce sont des hommes honnêtes, laborieux et durs à la fatigue. Bien pris du corps, d’un caractère vif et énergique, ils paraissent, pour l’activité physique et pour l’intelligence, fort au-dessus des naturels des Comores et de tout le Souahhel. Ils présentent, en un mot, toute la supériorité de la race arabe pure sur la race bâtarde des Souahhéli. Le Sultan en entretient un assez grand nombre, à sa solde, dans les garnisons d’Afrique et d’Omân ; ils y sont connus sous le nom de Hhadeurmi (hommes du Hhadeurmaut). A Aden, beaucoup de ces mêmes hommes sont employés, à divers titres, au service du gouvernement; ils y reçoivent, m’a-t-ou dit, un soumouni par jour, outre la nourriture. Il y a donc lieu de croire qu’on trouverait également, dans cette population, des travailleurs libres pour Maïotte, dont ils supporteraient le climat tout aussi bien que les indigènes des autres Comores et du Zanguebar.

jour que je demandais ail Sultan à combien de têtes il évaluait la population de Zanzibar : « Comment pourrais-je le « savoir, me répondit-il, puisque j’ignore môme combien « de personnes demeurent dans ma maison. » N’ayant pas la prétention d’être mieux informé, à cet égard, que le Sultan, je n’adopterai aucun chiffre depuis celui de deux cent mille, écrit (sous toutes réserves, il est vrai) par le capitaine Th. Smée, jusqu’à celui de soixante mille, le plus faible qui ait été indiqué. Je puis dire seulement qu’il nous a été affirmé que la population allait s’accroissant d’une manière notable. Pour celle qui appartient en propre à la ville, comme elle est plus facilement appréciable, il m’est permis de me montrer moins timoré, et j’estime qu’elle doit être de 20,000 ou 25,000 âmes, esclaves compris.

Il me reste à parler de la troisième des classes formant la population libre de Zanzibar, c’est-à-dire la classe des Indiens. Celle-ci se compose d’Hindous proprement dits, natifs de Surate, de Bombay ou de quelques autres points de la cote de l’IIindoustan, et de banians, originaires du Keutch. Non-seulement les Indiens diffèrent complètement de mœurs et de religion avec les gens du pays, mais encore ils vivent à part, ne contractant avec eux ni relations intimes ni alliances de famille, et n’ayant pas dans Pile de résidence fixe. C’est une population commerçante mobile, se renouvelant périodiquement, et pour laquelle Zanzibar n’est qu’un comptoir où chaque individu vient faire valoir ses capitaux ou ceux qui lui ont été confiés, et, au bout de quelques années, s’en retourne enrichi dans son pays, laissant la place à des compatriotes nouvellement arrivés. Du reste, ils sont tout au plus 500.

Les esclaves forment les deux tiers ou les trois quarts de la population totale ; ce sont des Africains provenant de toutes les peuplades qui occupent les régions intérieures de l’Afrique orientale comprises entre le Mozambique et le Djoub. Inutile de mentionner spécialement des individus isolés appartenant à d’autres contrées, tels que, par exemple, les esclaves abyssiniennes qui ornent le harem du Sultan et celui de quelques hauts dignitaires.

La majeure partie des gens libres habitent la ville, seul grand centre de population qui soit sur l’île; quelques-uns seulement résident sur leurs propriétés rurales, qu’ils exploitent à l’aide d’esclaves. Quant à ceux-ci, ils sont surtout répandus dans les campagnes, où on les emploie aux travaux de l’agriculture.

Enfin on compte encore, parmi les habitants de la ville, les étrangers établis à Zanzibar pour faire du commerce ; ce sont des Anglais, des Américains ou des Français ; mais le nombre en est excessivement restreint, et le climat ne leur permet jamais un séjour de bien longue durée.

Il ne faut pas s’attendre à rencontrer, dans cette localité, beaucoup de ces belles physionomies arabes dont le type est connu. Il y existe des individus qui se donnent pour Arabes et qui ont les traits plus africains que bien des Souahhéli ; le type primitif, dans toute sa pureté, n’est conservé que chez quelques familles principales ou récemment établies dans le pays. Quant aux Souahhéli, il y a parmi eux une grande variété de caractères physiques, qui tient au plus ou moins de croisements opérés dans l’ascendance de chacun d’eux entre les races arabe et africaine : les uns se rapprochent du

premier type, mais ils sont rares; les autres s’en éloignent IL 6

de plus en plus , jusqu’à se confondre presque entièrement avec le second ; aussi leur teint varie-t-il de l’olivâtre au noir. Au reste, on pourra se faire une idée de ces différents types par l’inspection des portraits qui se trouvent dans l’album de la relation. La taille des Souahhéli est généralement assez élevée et ne descend guère au-dessous de la moyenne; toutefois, avec une certaine apparence de force, ils sont, en réalité, assez faibles, car ils n’ont, pour se maintenir robustes, ni les fatigues de la guerre ni les travaux de l’industrie ou de l’agriculture. Je pense que c’est là un mal local et que la race n’est ainsi dégénérée, à Zanzibar, qu’à cause de la grande quantité d’esclaves qu’on y possède, et dont on use et abuse de toute façon. J’ai vu quelquefois venir, de la terre ferme, des Souahhéli qui étaient d’une taille très-élevée et semblaient avoir une vigueur remarquable.

Dans cette population mêlée, qui touche, d’un côté, à l’état sauvage, de l’autre à la civilisation orientale, et se compose, en outre, de castes diverses et de races hétérogènes, lecostume ne saurait être uniforme. Les Arabes et les Souahhéli aisés ou soigneux de leur personne se coiffent du turban roulé selon la fantaisie ou le goût de chacun , mais ordinairement de forme peu élevée et les bouts de l’écharpe tombant sur les épaules. Dans la maison, ils ont, de préférence, une sorte de calotte ( koufîa ) en étoffe, sans aucun ornement. Cette dernière coiffure est la plus généralement adoptée; elle est toujours fort sale, mais le paraît bien moins que certains châles-turbans portés par quelques-uns. La tête est rasée , la barbe et les moustaches sont conservées, ces dernières tenues petites.

Le vêtement commun à toutes les classes de la société est

une chemise ( karizou ), le plus souvent de coton blanc, sans col , boutonnée au cou et ouverte devant jusqu’à la taille : les bords de cette ouverture sont, au goût de chacun, enjolivés de cordonnets blancs ou roses. La chemise, qui tombe jusqu’à mi-jambe, et dont les manches sont larges et presque flottantes, est serrée au corps par une ceinture [hheuzâm en arabe, et hhazami en souahhéli), remplacée quelquefois par une pièce de coton blanc, bordée de franges de soie rose foncé, ou de raies de couleur ménagées dans le tissu. Cette pièce d’étoffe, nommée chouka, est portée, par les hommes, de manière à former à la fois et la ceinture et une sorte de jupe.

Les individus de la classe aisée, et surtout les Arabes, ont, en outre, pendant la saison relativement froide, et même en toute saison, pour mettre alors plus de convenance dans leur toilette, un pantalon étroit et court, ou plutôt une espèce de caleçon qui se passe sous la chemise. Par-dessus celle-ci, le buste est aussi couvert d’un gilet ( relila en arabe, kizibao en souahhéli) , tantôt à manches, tantôt sans manches, en drap léger ou en soie, garni de passementeries, brodé sur le devant et pouvant se boutonner jusqu’au cou. Enfin les hommes âgés, et principalement les personnages de haut rang , quand ils sont en cérémonie ou seulement hors de leur maison, revêtent encore une longue lobe flottante et ouverte, d’étoffe plus ou moins riche, connue en Europe sous le nom de cafetan, et qui , dans le pays, porte celui de djoukha. C’est ainsi que le Sultan se montre dans ses réceptions à la ville; c’est pareillement la tenue habituelle de son fils Khaled, du gouverneur et des principaux fonctionnaires.

Tous les habitants de Zanzibar vont les jambes nues, mais ils chaussent des sandales ( vialou en souahhéli) lourdes et traînantes, composées d’une semelle plate de bois ou de cuir, retenue au pied par un petit rebord emboîtant à peine le talon et par une bride qui entoure le cou-de-pied : à cette bride vient se joindre, en dessus, une lanière s’attachant, par l’autre extrémité, à un court tenon en bois planté dans la semelle, et qui se loge entre le gros orteil et l’orteil suivant. Ces sandales rendent nécessairement la marche lente, et dénoteraient à elles seules les habitudes et le caractère de ceux qui en font usage; elles se prêtent, d’ailleurs, à la coutume établie de quitter sa chaussure non-seulement à la porte des mosquées et en entrant dans l’appartement de toute personne à qui l’on doit du respect, mais encore dans l’intérieur de sa maison, surtout quand les parquets y sont recouverts de tapis ou de nattes.

Les esclaves n’ont, pour la plupart, d’autre vêtement qu’une pièce d’étoffe qui ceint le corps au-dessus des hanches et tombe, en façon de tunique courte, de manière à cacher les parties honteuses; bien peu y ajoutent une chemise : il va sans dire que tous, sans exception, marchent pieds nus.

Autant qu’il est permis d’en juger, le costume des femmes est sans élégance et sans grâce. Quelquefois elles ne sont vêtues que d’une sorte de sarrau à manches courtes , avec une ouverture étroite pour le passage de la tête ; ce vêtement est assez ordinairement en étoffe de couleur claire, colonnade ou soie rayée ; toutefois elles portent, le plus souvent, une chemise qui a pour complément un pantalon large ( sourouali en souahhéli, en arabe seroûal ), serré par une

gaine ou coulisse au-dessus des hanches. D’autres, particu' lièrement les femmes souahhéli, substituent à ce dernier une longue pièce d’étoffe ( goûho ) qui se roule autour du corps et l’enveloppe depuis les aisselles jusqu’aux pieds : c’est bien le maillot le plus disgracieux et le plus contre nature qui se puisse voir; il pèse sur la face supérieure des seins et les rabat vers le ventre, contribuant ainsi à les déformer, même chez les plus jeunes. Une semblable mode n’aurait jamais dû être acceptée dans un pays où les femmes ne peuvent compenser que par la beauté des formes l’imperfection des traits du visage.

Par-dessus les vêtements que nous venons de décrire, les femmes jettent un ample pagne (en souahhéli, kitambi), généralement de couleur sombre , noir ou bleu , à bordure de soie ou de coton de couleur, ou seulement garni de franges de soie; il couvre la tète et les côtés de la face, dont on n’entrevoit, d’ailleurs, le reste qu’à travers un masque (i beurqou ). Celui-ci n’a, dans le genre, aucun rapport avec les nôtres; il est composé de deux bandes d’étoffe de soie noire, maintenues par quelques baleines qui servent à leur donner la forme voulue : l’une de ces bandes cache le front, se joignant, en haut, avec une sorte de résille, et descend jusqu’aux sourcils ; l’autre voile la partie du visage comprise entre le milieu du nez et la lèvre supérieure. Les deux pièces sont soutenues, en avant, par une baleine étroite et plate qui suit la crête du nez, et donne ainsi au masque la forme d’une carène. Il est conservé, même dans la maison, en présence d’un homme. Ce n’est que par une faveur tout exceptionnelle, et grâce à ma qualité d’ami du maître, qu’il m’a été permis de voir quelques femmes sans ce voile gro-

tesque. Lorsque celle qui le porte veut manger, elle le relève sur la tète , comme faisaient de la visière de leurs casques nos anciens chevaliers. Nous ne savons trop ce que gagnent à une pareille invention la fidélité conjugale et la dignité des femmes ; mais tout le monde comprend ce qu’y perdent ces malheureuses sous le rapport des commodités de la vie, dans un climat brûlant.

Les femmes ont aussi les jambes nues, mais garnies, audessus de la cheville, d’une ou de plusieurs manilles [hâlihâli ), grands anneaux creux soit en argent, soit en cuivre. Leurs pieds sorit nus ou chaussés de sandales semblables à celles des individus de l’autre sexe, et quelquefois de babouches à la turque.

Les hommes n’ont d’autres bijoux que des bagues simples, parfois garnies d’une cornaline sur laquelle sont gravés quelques sentences du Coran ou leur nom, et, dans ce dernier cas, ils s’en servent comme d’un cachet. Il y a cependant , par-ci par-là , quelque lion de haute volée qui possède une montre ( sâa ) et bat breloques comme un élégant du boulevard des Italiens , à Paris.

Les femmes, outre les anneaux qui ornent leurs jambes, ont encore des bracelets ( kikéhé ) d’or ou d’argent, de cuivre ou de verroterie, des bagues (p’hété, ta kédôlé) d’espèces diverses et des colliers ( m’kofou ) auxquels sont suspendues de petites cassolettes ( tchouho ). Ce ne sont point des boucles qu’elles mettent à leurs oreilles, mais des boutons doubles, ne différant que par une plus grande dimension de ceux qui servent à fermer nos chemises : il y en a d’aussi larges qu’une pièce de 2 francs. Leur nom souahhéli est djaci au singulier, et madjdci au pluriel. Ce n’est pas, du

reste, le lobule seul de l’oreille qui est percé; il y a encore plusieurs trous pratiqués dans le pli qui borde cet organe en arrière et en haut : ces ouvertures sont occupées par d’autres boutons (kipîni) semblables à ceux du lobule, quoique plus étroits. Ils sont en métal , en corne , en pâte de girofle très-dure, ou bien en une autre substance qu’ils appellent tchakazi et qui joue le corail. C’est un mélange de tchakazi , espèce de gomme-résine dont j’ignore l’origine, de copal dur et de cinabre, qui, mis en fusion, se coule dans la forme voulue, et qu’on polit ensuite. Enfln un bouton, de même forme et de même nature, mais qui tient le milieu, pour la largeur, entre ceux du rebord de l’oreille et celui du lobule, est aussi porté, surtout par les femmes souahhéli , dans une fente pratiquée au-dessus de l’aile du nez.

Les petites filles ont un anneau, dans le genre de nos grandes boucles d’oreilles rondes, passé dans la partie inférieure de la cloison du nez , comme cela se voit dans le portrait de la petite Aziza (1); cet anneau s’appelle p’hétéia-poua (anneau du nez).

Je ne puis rien dire de la coiffure, la tète étant toujours couverte : Aziza avait les cheveux tressés en nattes tombantes. Au reste, les femmes souahhéli m’ont paru avoir les cheveux crépus et, par conséquent, peu susceptibles d’être lissés ou tressés. Elles ont un goût prononcé pour les parfums et emploient habituellement les essences de rose, de jasmin, de girofle, de sandal; elles aiment nos cosmétiques et accordent une estime particulière à l’alcoolat balsamique qui a rendu célèbre le nom de Jean-Marie Farina. Malgré

(1) Voyez planche 29 de l’album.

cela, comme elles sont fort sales, et ne pratiquent pas les ablutions avec toute la fréquence et les soins minutieux qu’exigerait le climat; comme elles ont des effets de toilette qui sont rarement changés et que ne protège, la plupart du temps, aucun linge, il se fait, entre les émanations qui s’exhalent de leur corps mal lavé, continuellement en transpiration sous ces vêtements inamovibles, et les parfums employés avec profusion, une lutte où ces derniers sont vaincus, au grand détriment des organes olfactifs, affreusement blessés par ces fauves senteurs humaines.

Quelques habitants du pays, hommes et femmes, ont emprunté aux Européens ou aux Indiens l’usage du parasol. Ce n’est point du parasol indien qu’ils se servent, mais du parapluie d’Europe; ils l’appellent, en souahhéli, irivouli .

Aucune arme ne fait partie essentielle du costume national ; le poignard, que placent ordinairement à leur ceinture les Arabes et les autres individus vêtus comme eux , n’est guère qu’un ornement ; c’est le poignard recourbé des Turcs et des Arabes, connu sous le nom de djambia. On rencontre çà et là quelques Arabes ayant à la main ou sous le bras un sabre à lame tantôt droite (sîf en arabe ou pangga en souahhéli) et à double tranchant , tantôt recourbée comme un cimeterre; il est porté plutôt pour servir de contenance que dans une prévision d’attaque ou de défense : ainsi se présentait souvent à nous Syed Saïd, jouant avec son sabre à poignée de fer et à fourreau de cuir frappé, comme on le fait avec une canne. D’ailleurs, c’est ce dernier objet, la canne ( fimbo ’), faite de liane tortue, qu’un grand nombre d’ individus , surtout les vieillards, portent habi-

tuellement ; il remplit là, comme chez nous, le rôle du bâton de vieillesse ou de la badine du muscadin. On rencontre parfois quelque individu armé de la sagaie africaine; mais c’est alors un nouveau débarqué de la côte ferme. Quant aux fusils (boun doulii), on n’en voit qu’entre les mains des soldats commis à la garde du fort ou attachés au service militaire de la maison du Sultan. Ces fusils sont d’une longueur interminable et d’une mode plus qu’arriérée, car l’amorce ne

s’enflammequ’aveclamèched’antique mémoire. Ce n’est pas

qu’il n’y ait beaucoup de fusils européens dans le pays; mais les troupes du Sultan, qui viennent de l’Omân ou du Beloulchistan, n’ont pas encore appris à se servir du mousquet à pierre; à plus forte raison seraient-ils embarrassés avec un fusil à piston.

On remarque encore, à Zanzibar, des hommes portant un bouclier ( tcur'si ) en peau de rhinocéros : c’est un cône de 15 à 20 centimètres de hauteur et dont les côtés sont légèrement concaves. La base n’a pas plus de 25 à 50 centimètres. Le peu d’étendue que couvre un pareil bouclier montre assez qu’il est plutôt un objet de parade que de défense. Sa surface est arrondie, au sommet, en forme de gros bouton, polie partout et enjolivée de rainures et de saillies circulaires, avec un épais bourrelet à la base. Une forte poignée de cuir très-dur est assujettie à sa partie concave, et les points d’attache en sont ornés, à l’extérieur, d’étoiles ou de rosaces en métal. A cette poignée est attachée une lanière qui sert ou à le fixer autour de la main lorsqu’on veut en faire usage, ou à le suspendre à l’épaule gauche, de manière qu’il se pose, la face convexe tournée en dehors, un peu au-dessous de l’omoplate. Ces

boucliers ne sont portés que par des soldats ou des Arabes d’Omân, de passage dans le pays.

Les habitants sont sujets à des maladies endémiques assez nombreuses : les fièvres intermittentes simples et pernicieuses, la dyssenterie, les ophthalmies, l’éléphantiasis, l’hydrocèle, le sarcocèle, les hernies ombilicales, certaines maladies de la peau ont élu domicile parmi eux; au nombre de ces dernières, j’en ai surtout remarqué une, qui consiste en taches blanches plus ou moins grandes dont le corps est parsemé. Je pense que c’est l’espèce de lèpre que les Arabes, selon Niebuhr (1), nomment bohak, et qu’il dit n’être ni contagieuse ni funeste. Enfin les maladies vénériennes y sont fort nombreuses, et de temps en temps des épidémies de variole très-meurtrières viennent porter le ravage dans la population. Lors de son voyage en 1811, le capitaine Smee tenta d’introduire la vaccine parmi les habitants; ses efforts furent vains; les préjugés ou l’indifférence lui opposèrent une barrière infranchissable. Et cependant l’adoption de cette pratique pouvait avoir une immense utilité pour des gens dont les esclaves constituaient la principale richesse; mais l’aveuglement que produit l’ignorance chez les peuples attardés l’emporte même sur les suggestions de la cupidité. D’ailleurs, antérieurement au passage du capitaine Th. Smee, les Français avaient déjà inutilement essaye de populariser ce moyen préservatif, et, de nos jours encore, la vaccine est presque aussi étrangère aux gens de Zanzibar qu’elle l’était , en Europe, avant la découverte de Jenner.

(1) Voyez Description de l’Arabie, par Carsteu Niebuhr; traductiou de Mourier. Tome III, page 119.

La prophylaxie et le traitement des maladies sont abandonnés, pour ainsi dire, au hasard ou aux inspirations du premier venu : il n’existe pas un seul médecin dans le pays ; deux ou trois individus sont réputés connaître des remèdes empiriques, et on les consulte quelquefois. Mais, en général, les soins sont administrés par la famille, selon le plus ou moins d’expérience de ceux qui la composent. Beaucoup de personnes ont recours aux conjurations ou aux prières, et font venir, à l’occasion, des savants renommés pour l’administration de ce genre d’assistance. D’autres, enfin, s’en tiennent aux aumônes et à leurs propres prières.

Nous avons rencontré souvent, dans les rues de Zanzibar, des individus ayant une partie du visage couverte d’une pâte jaunâtre qui leur donnait la plus burlesque physionomie : on s’en fût amusé comme d’une mascarade, si l’on ne s’était aperçu, à la décomposition des traits, que le sujet ne prêtait nullement à rire. C’étaient des malades qui , pour des maux de tête ou certaine fièvre, se plâtraient ainsi la figure avec une pâte dont l’ingrédient principal est la feuille du hhenna ou henné, séchée et réduite en poudre. Après avoir cru à son efficacité topique dans plusieurs maladies, on en a fait bientôt un préservatif, et, par extension encore, on s’en est servi comme d’un charme propre à sauvegarder les enfants des maléfices. C’est à ces divers titres que l’usage de pareils emplâtres est répandu sur toute la côte, aux Comores et à Madagascar.

Un de leurs moyens curatifs est la ventouse; ils appellent kouhoumika l’action de les appliquer : ils emploient empiriquement ce procédé de petite chirurgie; il en est,

d’ailleurs, toujours ainsi des remèdes si bornés dont se compose leur médication.

La population n’éprouve pourtant, à recevoir les secours de la médecine, aucune répugnance inspirée par la superstition, l’ignorance ou toute autre cause. Chaque fois que nous arrivions dans le pays, le médecin du bord avait quelques consultations à donner. En 1846, un officier de santé auxiliaire de la marine s’établit dans la ville, fut appointé par le Sultan et soigna beaucoup de malades; mais nous ne savons pour quelle raison il se retira au bout de deux ou trois années. Peut-être l’habitude de recourir régulièrement à un médecin n’existant pas encore dans cette population , où les gens riches sont assez nombreux cependant, l’acquisition d’une clientèle suffisante serait-elle trop lente pour rémunérer suffisamment l’homme de l’art qui irait se fixer dans cette résidence, ou bien les chances de résister aux atteintes mortelles du climat sont-elles trop précaires pour qu’aucun médecin s’expose à les braver. Quoi qu’il en soit, et le fait est là comme preuve du degré de barbarie auquel en est encore la capitale des Etats de Syed Saïd , les pauvres sujets du glorieux Sultan n’ont rien à attendre que des seules forces médicatrices de la nature. Tout conspire cependant, outre les chaleurs brûlantes du jour et le froid, quelquefois très-vif, des nuits, à développer ou à entretenir les maladies. Ni le gouvernement ni les particuliers ne s’occupent de prendre des mesures hygiéniques : la ville est d’une saleté affreuse ; on y enterre les morts dans les cours, et on jette au bord de la mer, très-près des habitations, toutes les immondices, les cadavres des animaux, que les eaux n'entraînent pas complètement et qui répandent bientôt des

miasmes putrides dont la plus simple prévoyance empêcherait le développement. C’est pendant la mousson du sud, et surtout à l’époque des grandes pluies, que surgissent les principales affections, notamment les fièvres; mais, pour les Européens, il n’y a pas de saisons; toutes sont périlleuses au même degré. Sauf de très-rares exceptions, parmi lesquelles nous avons déjà signalé celle si remarquable du capitaine Hamerton , le consul anglais , les Européens ne peuvent pas vivre à Zanzibar; au bout de quelques années, les deux tiers de ceux qui s’y établissent succombent, et le reste est obligé de quitter le pays avec une santé délabrée. Le capitaine Owen raconte, dans l’histoire de son voyage à la côte orientale d’Afrique, que le commodore Nourse, de Y Andromache, qui se trouvait sur rade en août 1824, ayant accepté du gouverneur une invitation à passer la nuit à sa maison de campagne , avec les officiers de son état-major, fut, ainsi que la plupart de ceux qui l’avaient accompagné, pris de fièvre au bout de quelque temps, et que tous succombèrent (1). Deux Français, créoles de Bourbon, qui étaient allés à Zanzibar monter et diriger une sucrerie pour le compte du Sultan, périrent aussi après un court séjour. Nous n’en finirions pas, si nous voulions reproduire tous les faits qui prouvent combien le climat de cette île est meurtrier pour tous ceux qui n’y sont pas nés, à moins qu’ils ne viennent de contrées également insalubres. Ma conviction, à cet égard, est tellement forte, que j’engage tout Européen qui voudra séjourner à Zanzibar à installer son logement de nuit à bord de quelque navire stationnant sur rade : comme

(l) Voyez Voyages to the shores of Africa, etc.; par W. F. W. Owen. Tome I, page 430.

il s’y trouve toujours, sans compter la frégate Chali-Alleum , plusieurs navires du Sultan désarmés, le moyen préservatif que j’indique ne serait pas d’une pratique aussi difficile ou aussi gênante qu’il le paraît. Rester à terre entre huit heures du soir et le lever du soleil , c’est s’exposer à une mort trèsprobable, sinon certaine.

L’idiome presque exclusivement usité dans l’île est le souahhéli, langue africaine qui a pris son origine dans l’ancien Souahhel, c’est-à-dire la partie du littoral commençant à quelques lieues au sud de Mombase et s’étendant jusqu’au cap Delgado. Depuis, les limites de ce pays ayant été reculées, du côté du nord, jusqu’au Djoub, et dans le sud jusqu’au sein des possessions portugaises du Mozambique, l’usage du souahhéli dut recevoir une extension correspondante. Par suite, il s’est assimilé quelques mots portugais défigurés, outre les locutions que les Arabes y avaient introduites : c’est encore à ces derniers qu’il a emprunté sa manière défectueuse de représenter les sons. Tous les individus appartenant à la population sédentaire de Zanzibar parlent souahhéli ; parmi les Arabes les plus fiers de leur nationalité, il en est bien peu qui sachent s’exprimer en arabe : cette langue n’est employée que dans l’exercice du culte et dans les relations officielles du Sultan, soit avec ses sujets, soit avec les étrangers. Je ne dis rien de plus ici sur la langue souahhéli, parce que je donnerai à l’appendice un vocabulaire précédé de quelques observations grammaticales.

La religion professée à Zanzibar est le mahométisme, et ses divers rites y ont des adhérents. Dans le nombre des Arabes qui sont originaires d’Omân, le schisme ibadhite

compte beaucoup de sectaires, et entre autres, le Sultan. Quant aux Souahhéli , ils sont sunnites et ont généralement adopté le rite chaféi. En dehors du mahométisme, il n’y a de religion que celle des banians, qui ne sont nullement inquiétés dans l’exercice de leur culte. A part le souverain mépris que tout vrai croyant professe pour les infidèles, une grande tolérance est accordée à ceux-ci , quel que soit , au reste, le faux dieu qu’ils adorent.

Comme celle de tous les peuples ignorants, la religion des Souahhéli consiste plutôt en pratiques extérieures que dans l’observance des prescriptions morales du Coran. Ils exécutent avec une régularité à peu près irréprochable toute la série d’exercices pieux que la règle leur impose, tels que les prières, les purifications, les ablutions, etc.; mais cela ne les empêche pas d’être fourbes et voleurs envers l’étranger, et même quelquefois entre eux , sans plus de pudeur que s’il s’agissait tout bonnement d’un chien de mécréant : ils sont, en outre, tout aussi débauchés que s’ils avaient pour excuse l’excessive austérité d’une loi moins prudente que celle du Prophète. D’ailleurs, ainsi que tous les mauvais dévots, et je ne sépare pas, en cela, l’Arabe du Souahhéli , ils mettent , selon les circonstances , un certain apparat , une ostentation mal déguisée dans leurs dévotions, et leur ferveur s’accroît en raison de la proximité où ils sont du regard des étrangers. Us ne boivent pas de vin , cela est vrai, au moins en public et dans les circonstances ordinaires; mais, si j’étais indiscret, je pourrais dire, tout bas, que tel et tel pécheur, craignant plus l’œil du prochain que l’œil de Dieu, a, dans la solitude ou sous prétexte de quelque maladie feinte, désobéi souvent aux injonctions d’Allah.

Cependant, pour éloigner, autant que possible, les occasions de pécher, et comme il est avec le ciel (sous quelque latitude que ce soit) des accommodements, ils ont trouvé un moyen d’adoucir la rigueur extrême du Coran au sujet des boissons fortes : ils boivent des liqueurs douces, et ils en boivent beaucoup. Certes, c’est bien là, ou jamais, abandonner la lettre qui tue pour V esprit qui vivifie.

Ainsi vont les choses de ce monde : tout est permis, pourvu qu’on y mette la forme convenable. Il n’est pas de boisson, pas plus que d’idée de contrebande, qui ne réussisse à se faire livrer passage, si elle a soin de se masquer ou de s’habiller de certaine façon.

On serait bien étonné qu’un peuple tel que celui-ci ne payât pas un large tribut à la superstition et aux arts divinatoires. Avec un peu d’ignorance et de fanatisme (et nous n’entendons par ce mot que l’exclusivisme d’une croyance religieuse donnée) , on va loin dans cette voie : que sera-ce donc quand à beaucoup de fanatisme se joint l’ignorance la plus épaisse! On connaît les superstitions des peuples musulmans; les habitants de Zanzibar les ont presque toutes acceptées. Donc ils croient aux bons et aux mauvais génies, djinns rahmany (divins) et djinns scheilany (qui procèdent de Satan); les Souahhéli les nomment p’hépo et mzouk : les premiers sont musulmans, les seconds, tout naturellement, infidèles. Ceux-ci cherchent à causer autant de mal que possible aux vrais croyants ; ils s’ introduisent quelquefois dans un individu , pour le tourmenter et le faire parler à leur guise. Si l’infortuné essaye de lutter contre le malin esprit, il se sent bientôt, en punition de sa résistance, boucher les narines, clore la bouche, et il tombe suffoqué

jusqu’à ce que par des conjurations on l’ait délivré de son tourmenteur infernal. Il arrive parfois que les conjurations restent infructueuses; c’est là un fâcheux contre-temps, car alors le pauvre possédé , considéré comme mort , est enterré, à la grande satisfaction du djinn maudit. Les djinns habitent les broussailles, la mer, les ruines, et en général les lieux isolés et ceux où se produisent des effets dont l’apparence prête au merveilleux. Ils pénètrent quelquefois dans les mosquées; mais il n’y a que les bons djinns assez osés pour cela. Tous les actes, tous les accidents heureux ou malheureux que ne peuvent s’expliquer les Souahhéli (et ils font de bien faibles efforts de raison et d’intelligence pour arrivera comprendre) sont l’œuvre d’un djinn. Il en est qui prennent la forme d’une femme pour tromper les coureurs d’aventures : sont-ce, dans ce cas, de bons ou de mauvais djinns? . D’autres se font l’ami d’un homme marié

et empêchent les tentatives d’infidélité de la part de son épouse. Il est à présumer qu’il en est, par-ci par-là, quelques-uns, moins bien intentionnés, jouant, à leur tour, un rôle plus favorable aux amants.

Le verset de la chèvre, dans le Coran, est celui qui a le plus d’efficacité pour conjurer les djinns. Une étoile filante est un djinn qui a tenté de s’introduire dans les demeures célestes et qui en est précipité par les anges ; à la vue de ce phénomène, le crédule et craintif musulman prononce ce verset : « Je cherche un refuge en Dieu contre le génie malfaisant. » Les djinns ont un corps d’homme recouvert de longs poils ; leurs yeux sont percés verticalement : ils se manifestent ainsi quand ils se trouvent dépouillés de leur pouvoir par un talisman d’une puissance supérieure. S’ils sont II. 7

alors aperçus d’un œil humain, ils meurent, dit-on, immédiatement. On voit que toutes les absurdités qui infestent les cervelles humaines sortent du môme moule et qu’elles ont subi peu de modifications en passant d’Orient en Occident, ou vice versa. Quoique leur origine se perde dans la nuit des temps, cela ne les rend pas plus respectables. L’ancienneté et le consentement universel ne sont heureusement pas toujours, pour les traditions, une consécration de leur légitimité.

On n’a pas, à Zanzibar, pour les fous ou idiots fanatiques que nous connaissons sous le nom de santons, et qu’on appelle, dans le pays, medjanoun (possédé d’un génie) , le respect et les égards qu’on leur témoigne en Orient; et, quand ils commettent quelque acte condamnable ou scandaleux, on les fait enfermer ; en quoi les Souahhéli se montrent plus sages qu’ils n’ont coutume. Mais ils ont beaucoup de vénération pour certains hommes que leur piété et leurs vertus entourent comme d’une auréole : ces saints personnages, qu’on appelle, en arabe, oûeli (favoris du ciel), et que les Souahhéli nomment aabeud, se livrent aux plus grandes austérités, poussent le jeûne à l’excès, se vêtent d’étoffes grossières et souvent de costumes bizarres. Pendant leur vie, on les visite pour leur demander des prières; après leur mort , leur tombeau devient le but de pèlerinages, et, en signe de distinction, on le recouvre d’une voûte ou même on y bûtit parfois une mosquée.

Les habitants de Zanzibar, ainsi que tous les peuples orientaux, ont leurs derviches, dont le nom est maciguini ou bien moukatha. Les Souahhéli , comme tous les bons musulmans, croient au mauvais œil (en arabe nazar , et en lan-

gage souahhéli hhacidi ) ; ils le redoutent et prennent de nombreuses précautions contre lui : aussi, par un désir de réciprocité, s’efforcent-ils d’en épargner la crainte aux autres. À leurs yeux, il est inconvenant d’exprimer une admiration trop vive pour une chose qui n’est pas à soi : ils s’en abstiennent, parce qu’ils se méfient, quant à eux, des formules admiratives exaltées qu’on pourrait leur adresser. L’éloge est soupçonné cacher l’envie et le trait du mauvais œil. Pour conjurer cette influence maligne ou prévenir le soupçon chez les autres, ils ont certaines phrases, parmi lesquelles voici la principale : « Ma cha Allah, ou la qoua illa billah! Ce que Dieu a voulu, et il n’y a de force qu'en Dieu ! » Elle s’emploie le plus généralement lorsqu’on est enchanté d’une chose qui appartient à un autre, afin que le diable, toujours aux écoutes, ne s’empare pas de votre pensée d’admiration pour en faire une de convoitise, auquel cas il obtempérerait immédiatement à vos désirs en gâtant cet objet. Quand on prononce ces mots, on leur donne évidemment ce sens : la belle chose; mais c'est Dieu qui a voulu quelle fût telle, et, par extension, qu’elle appartînt telle à celui qui la possède. Et, il n'y a de force qu'en Dieu, je ne puis aller contre ses décrets et je m’y résigne sans murmure ni envie, car ce serait agir contre sa volonté. Si une louange indirecte a été lancée sans la phrase sacramentelle, le propriétaire de l’objet admiré, pour détourner la mauvaise intention de l’admirateur imprudent, lui dit : Bénis le Prophète; si celui-là répond : Dieu le bénisse ! l’heureux possesseur n’a plus rien à redouter.

D’autres phrases encore sont destinées à repousser l’esprit du mal ; ainsi celle-ci, Allahoum solli ala M’hham-

med (o Dieu, répands les grâces sur Mohhammed)\ est en usage lorsqu’il arrive à autrui un accident fâcheux ou même un malheur, généralement dans toutes les occasions de surprise; elle s’échappe naturellement de la bouche comme le ferait chez nous une exclamation. Elle est, sans doute, l’expression d’un sentiment d’abnégation, mais, de plus, une invocation contre Satan, présent partout et toujours prêt à saisir en vous une mauvaise pensée, une velléité de révolte contre la volonté de Dieu, dont il pourrait faire son profit.

En outre des phrases auxquelles les Arabes et lesSouahhéli attribuent une vertu protectrice, ils ont des talismans (1) et des amulettes de diverses natures. Ils ont recours à des signes cabalistiques, parmi lesquels sont certains nombres, qu’ils gravent sur leurs cachets, sur les tombeaux, etc. Ils croient enfin aux songes et aux jours fastes et néfastes, tout comme de vrais chrétiens d’Europe. Les jours heureux sont le lundi , le jeudi et, voyez l’esprit de contradiction, le vendredi! Voilà, ma foi, un jour bien empêché, et qui, entre l’anathème catholique et la glorification musulmane, ne peut que dire :

Je n’ai mérité

Ni cet excès d’honneur ni cette indignité.

A Zanzibar aussi, on désire connaître l’avenir. Pour ravir les secrets du destin, on possède plusieurs pratiques plus ou moins ingénieuses : quelques hommes, plus versés que

(1) Les charmes et les talismans s’appellent, en langage souahhéli, khinga; en arabe, hejiab ou bien hhouzzi , que les Souahhéli prononcent hherizi.

le vulgaire dans celle science occulte, s’en font une industrie lucrative et exploitent quelquefois assez largement la crédulité publique. 11 y a partout des demoiselles le Normand, et des sots ou des ambitieux pour croire à leur savoir ou faire semblant d’y croire; mais, comme tout le monde n’est pas à même, pour chaque petit événement ou entreprise qui se présente, de payer à beaux deniers comptants la prescience du bon ou du mauvais succès, on emploie, à l’occasion, certaines combinaisons usuelles et à la portée de tous, afin de se satisfaire sans bourse délier. Il en est de fort compliquées et d’autres fort simples. La suivante appartient à celte dernière catégorie :

On a une petite règle équarrie symétriquement, sur laquelle sont écrites les quatre lettres a, b, dj , d , et qui, d’après ces caractères, s’appelle abedjed. On récite d’abord, avec recueillement, une invocation dont voici la traduction :

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux. Louange à « Dieu, maître de l’univers. Que Dieu répande ses grâces « sur notre seigneur JVIohhammed, le prophète, le père « (des hommes), ainsi que sur sa famille et scs compa- « gnons, et qu’il les sauve.

« Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu, être élevé « et magnifique. »

Après cela, on fait rouler la petite règle, et, lorsqu’elle s’arrête, on prend note de la lettre écrite sur la face tournée en l’air; puis on ouvre un Coran au hasard, et Ion cherche, dans la page de droite, la première ligne commençant par la lettre notée. En méditant le sens renfermé dans cette ligne du livre saint, l’on arrive à connaître si l’entre-

prise formée ou l’événement attendu doit être heureux ou malheureux.

La formule ou invocation ci-dessus est aussi une de celles qui sont usitées pour conjurer les génies, démons ou autres êtres surnaturels et malfaisants.

Dans l’opération de Yabedjed, les personnes instruites récitent des invocations plus longues ou plus compliquées, qui sont : 1° la ire sourate du Coran, dite de l’ouverture du livre; 2° les sourates H2, 115 et 114, dites de la fin, de l’infortune et des hommes; 5° le 256e verset de la 2° sourate dite de la vache; 4° le 59° verset de la 5e sourate dite de la bénédiction. Tous ces morceaux du Coran doivent être répétés chacun trois fois, consécutivement, avant de passer au second, et à la fin on répète, en outre, trois fois le dernier mot du 59e verset susdit, ajoutant : la Moubinl ia Moubinl ta Moubin (ô toi qui rends tout évident, qui expliques tout) ! Après quoi , on opère comme je l’ai dit précédemment.

Il y a d’autres procédés pour atteindre le même but : ainsi on prend de petites poignées de cailloux ou de graines telles que le riz, le mil , etc.; on en retire des lots de sept ou neuf, selon celui de ces deux chiffres qui a été fixé d’avance; puis le nombre de cailloux ou de graines restés après cette opération révèle l’issue du projet qu’on a conçu; les nombres heureux sont î , 4, 6, 5, et les malheureux 8, 7, 5, 2. Pour se les rappeler facilement, on a formé deux mots composés des lettres de l’alphabet arabe auxquels ces chiffres répondent : celui des chiffres heureux se prononce houdan, celui des chiffres malheureux baguezahh.

On se sert encore d'un rosaire ( sebbah ), dont on fait

glisser les grains entre ses doigts, en prononçant alternativement les mots Ali, Gabraïl (Gabriel), Mohhammed : d’après celui de ces noms qui arrive avec le dernier grain du chapelet, on peut s’attendre à un événement heureux ou malheureux à divers degrés; car Ali annonce un dénoûment fâcheux, Gabraïl un résultat médiocre; quant à Mohhammed, on est sur, avec lui, que tout se passera très-favorablement. Cet ingénieux moyen d’obtenir des oracles ressemble beaucoup, comme on le voit, à celui qu’emploient avec moins de sérieux, mais avec plus de grâce, nos jeunes filles de France, lorsqu’elles demandent aux pétales de la marguerite qu’elles effeuillent, si tel beau jeune homme les aime un peu, beaucoup, pas du tout.

Voici maintenant une façon d’oracle d’une portée bien autrement savante. Nous ne déciderons pas s’il est plus sûr que celui de Calchas ; quant à la manière de s’en servir, elle est, certes, plus compliquée. C’est une espèce de tableau comme la table de Pythagore : on le nomme Zaïrgeh. J’en ai vu un à Zanzibar, dans la maison de Khamis, l’indispensable factotum dont j’ai parlé au chapitre précédent. A. B. Clot-Bey en donne la description suivante dans son Aperçu général de l'Egypte, tome II, page 60 :

« Le Zaïrgeh comprend cent petits carrés, dans chacun « desquels se trouve écrite une lettre arabe. Voici cornet ment on s’en sert. On lit d’abord le premier chapitre du « Coran et le cinquante-huitième verset du sixième : En « lui sont les clefs de toute chose; personne ne les con~ « naît que lui. U sait tout ce qui est sur la terre et sur « la mer. Il ne tombe pas une feuille sans qu'il le sache. « Il n'y a dans les entrailles de la (erre ni un grain de

« sable, ni une chose verte, ni une chose sèche qui ne soient « écrits. On place ensuite le doigt sur le tableau , sans re- « garder; on écrit la lettre sur laquelle il est tombé, et, à « la suite, en les alternant d’après des règles déterminées, « toutes celles qui se trouvent dans la même colonne verte ticale, ainsi que les lettres que renferme la cinquième « colonne à droite de celle que le sort a désignée. L’as- « semblage de ces caractères compose des mots qui expri- « ment un conseil. Les Zaïrgehs sont disposés, en général , « de manière à donner quatre réponses négatives pour une « affirmative. »

Enfin il existe un livre contenant toutes les prières préparatoires ou conjurations à réciter lorsqu’on accomplit quelque pratique de dévotion. Les Arabes et les Souahhéli le nomment Phâl ou Phdli et Rarnli. Je ne sais trop cependant si ce dernier mot s’applique bien au livre en question ou à une branche de l’art de la divination (1).

Terminons ici cette longue litanie de pratiques et de croyances stupides, qui sont la honte de l’humanité tout entière ; car il n'est pas de peuple, si avancé qu’il soit dans la civilisation, qui, à ce sujet, ait le droit de jeter la pierre à ces pauvres peuplades semi-sauvages, semi-barbares du Souahhel. Disons, pour excuser les uns et les autres, que l’enfance de toutes les races humaines est comme l’enfance

(1) « La science ramie appartient encore, si je ne me trompe, à la simia « (magie naturelle). Par elle, on prétend pouvoir dire à quelqu’un sa

« destinée, moyennant qu’il donne son nom et celui de sa mère . La

« pratique des sciences kurra (partie de la simia) et ramie est décla- « rée criminelle par les principaux docteurs sunnites, car ils savent très- « bien que c’est un moyen de voler l’argent du peuple. » ( Description de l’Arabie , par Carsten Niebuhr, tome 111, page 113.)

de l’individu, le temps des erreurs, des fables et du mensonge.

Il y a plusieurs mosquées à Zanzibar : la principale, située dans la partie nord-est de la ville, est la seule qui ait un minaret; j’ai déjà dit quelle était l’un des points de l’alignement à suivre pour venir au mouillage par la passe du sud. Les autres sont très-petites; lorsque j’étais à Zanzibar, on en bâtissait au centre de la ville une nouvelle, qui m’a paru devoir être très-vaste : le cadi présidait à la construction, et le Sultan en faisait les frais.

Le personnel de chaque mosquée est composé de l’imam et du mouazzim; il y a en outre, pour la grande mosquée seulement, un fonctionnaire nommé khetib, dont l’emploi consiste à faire la prière du vendredi , la khotba. On sait qu’il est d’usage, dans les pays musulmans, de dire la prière du vendredi à l’intention du souverain, pour appeler sur lui les faveurs du ciel : pendant longtemps, cet usage n’a pas été suivi pour Syed Saïd , qui, aux yeux de ses sujets, manque du prestige religieux attaché au titre d’imam ; mais, depuis qu’il réside à Zanzibar, il a été rétabli, grâce, m’a-t-on dit, à une gratification donnée à l’imam de la mosquée.

Chaque imam dispose, à son gré, des fonds qui lui sont remis, par les fidèles, pour le service et l’entretien de sa mosquée, ou toute autre destination; toutefois il est bienséant qu’il consulte un peu, à cet égard, les habitués du temple dont il est le desservant, et qu’on nomme ratebiri . Les imams et les mouazzin’ vivent, au besoin, sur les revenus de la mosquée, quoique les fonctions des premiers soient ordinairement considérées comme purement honorifiques :

les mouazzin’ reçoivent quelque argent de la famille qui a fait bâtir la mosquée dont ils dépendent ; ils ont aussi , et c’est leur plus grand bénéfice, les vêtements que portent les morts au moment où ils les ensevelissent.

Les fêtes principales des habitants de Zanzibar, celles qui sont célébrées avec le plus d’éclat par la population, sont l’ Aïd-el- Kebir et Y Aïd- es- Serir.

L’Aïd-el-Kebir ( la grande fête ) est celle que les Turcs nomment le grand Beïram. Son institution se rattache au souvenir du sacrifice d’Abraham. Elle dure trois jours, en chacun desquels on égorge des moutons à l’heure dite dohha, d’où on appelle encore cette fête Aïd-el-Od’ lihia. Elle est également connue sous le nom d’Aïd-el-Doua (fête de l’adieu) : les musulmans donnent pour motif de cette dénomination que Dieu, ayant, ce jour-là, cessé ses révélations au Prophète, lui dit adieu et lui confia, pour la suite, la direction des fidèles. Cette fête se célèbre les 10e, 11e et 12e jours du mois de deul-hhidja, le dernier de l’année musulmane, époque à laquelle s’accomplit le pèlerinage de la Mekke, et elle donne lieu, dans la ville sainte, à des veilles, à des cérémonies, à des sacrifices, auxquels les pèlerins procèdent avec la plus grande pompe. Eu égard à cette coïncidence, les Arabes de Zanzibar la désignent ordinairement sous le nom d’ Aïd-el- H lieudj (fêle du pèlerinage). Les Souahhéli la nomment Sieoucouhou-ia-Aïdi.

L’Aïd-es-Serir (la petite fête), le petit Beïram des Turcs, est aussi nommée Aïd-el-Feteur (fête du déjeuner), parce qu’elle est consacrée à solenniser la fin du jeûne du ramazan ; elle commence le 1er du mois de choual et dure trois jours. A l’occasion de cette fête, il n’y a aucun sacrifice; on

prononce seulement quelques prières extraordinaires dans les mosquées : voilà pour la partie religieuse. Quant aux divertissements publics et privés qu’elle provoque, j’en ai déjà fait le récit au chapitre Ier.

Enfin les Souahhéli comptent au nombre de leurs fêtes principales celle du Nirouz, c’est-à-dire du premier jour de l’année solaire, qui, pour les années 1846 et 1847, s’est trouvé correspondre au 29 août, et, pour l’année 1848, au 28 du même mois. Ce sont surtout les gens de la campagne qui font de ce jour une occasion de réjouissance. Les individus des deux sexes, et particulièrement les femmes, parés de guirlandes de feuillage, se rendent, par bandes, à la ville et en parcourent les rues, en se livrant à des manifestations bruyantes. Les Arabes de Zanzibar ne prennent aucune part à cette fête. Les Souahhéli la nomment Sicoucouhou-ia-Mouaka (le grand jour de l’année).

La naissance des enfants n’est pas fêtée; ce n’est que très-exceptionnellement qu’elle donne lieu à une réunion à laquelle on appelle des parents et des amis. Le père, sans plus de cérémonie, impose un nom à son fils peu de temps après qu’il est venu au monde. La circoncision se pratique à des âges différents, mais le plus ordinairement vers l’âge de sept ans : c’est le sujet d’une fête pour les parents et les amis. Les femmes ne sont pas soumises à l’opération analogue qu’elles subissent en certains pays.

Tout ce qui regarde le mariage se règle, chez les Souahhéli , tant au point de vue civil qu’au point de vue religieux, d’après la loi musulmane. Nous donnons seulement ici un aperçu des usages qui servent de préliminaires à l'accomplissement de cet acte important.

Les négociations relatives à un mariage sont conduites par un personnage qui , dans ce cas, prend le titre d ’oulgi (préposé à la direction d’une affaire). Avant d’entamer aucune démarche définitive, il y en a toujours une préparatoire, ayant pour but de s’assurer si l’on peut, avec espoir de succès, solliciter la main d’une femme. Lorsque les informations prises sont de nature satisfaisante, la demande ou khitba est faite par Youlgi, qui est un parent ou un ami, au père de la fille ou, à défaut de celui-ci , au grand père ou à quelque proche parent mâle ; s’il n’en existe aucun, il s’adresse à la mère, et enfin, en l’absence de parents quelconques, à l’autorité supérieure de la localité. Cette demande ayant été accueillie favorablement, ou, pour employer le style local, après Youtoumba heureusement effectuée, il y a, chez le père de la fille, un repas en petit comité; on y invite l’oulgi. L’omtoumba n’est qu’une mutuelle promesse, de laquelle il est permis de se dégager pour tel ou tel motif, qu’on déguise sous des formes propres à ne pas rendre la rupture désobligeante : dans ces sortes de conjonctures, on met en avant ou des consultations prises auprès de gens compétents sur la convenance de l’union projetée, ou les résultats défavorables de quelque pratique divinatoire.

Bien que les fiancés soient en état d’ outoumba ou promesse, la fiancée ne peut paraître le visage découvert devant son futur ni lui parler, pas môme devant témoins, et, s’il veut se faire une idée de ses traits, il doit, pour savoir ce qui en est, envoyer près d’elle quelqu’une des personnes autorisées à la voir. S’il rend une visite et que le père ou tout autre parent mâle, tuteur de sa promise, soit absent de la maison, il reste dans ie vestibule et se contente de faire dire à la fille qu’il est

là : celle-ci (comme consolation, sans doute) lui envoie du bétel , que le pauvre prétendant se résigne à mâcher tout seul ; puis il s’en va . comme il était venu.

Les filles qui ont père ou grand-père se marient à tout âge ; celles qui n’en ont pas ne sont admises à se marier qu’à l’âge de puberté, qui pour elles est celui de leur majorité. Les filles de Zanzibar sont nubiles à l’âge de treize ou quatorze ans.

Chez les musulmans qui suivent le rite chafeï, ainsi que les Souahhéli , le père ou le grand-père a droit de marier sa fille sans le consentement de celle-ci.

On contracte parfois une sorte de mariage à terme, c’està-dire qu’on épouse avec la condition de n’entrer en possession qu’après un certain laps de temps. Ceci a lieu dans le cas de trop grande jeunesse des conjoints ou de manque d’ar gent; car l’époux doit payer tout de suite la moitié de la dot et les frais de la noce, parmi lesquels figurent des présents à la mariée et les dépenses de Youlima. On appelle ainsi le repas qui suit le mariage et qui est offert aux témoins, aux amis et aux connaissances : ce repas est souvent une espèce d’aumône en vivres faite aux pauvres; il est alors servi de telle sorte que tout venant soit libre d’y participer. Enfin le retard apporté à la célébration d’un mariage a aussi pour cause le désir d’attendre une des époques regardées comme ayant une heureuse influence sur cet acte; ces époques sont le vendredi, qui est le dimanche des musulmans, et surtout le premier vendredi après le ramazan et le jour du pèlerinage de la Mekke.

On se marie au moment de la prière du matin ou de celle qui se dit à une heure. La cérémonie se passe, en général.

dans la maison de la future, et quelquefois à la mosquée. Les parents mâles du fiancé y assistent seuls. Le cadi prend connaissance des intentions du mari , l’exhorte à bien traiter sa femme et à ne pas coucher hors de chez lui (ceci en outre des préceptes du Coran). Il va ensuite trouver le père ou, à défaut de celui-ci, le grand-père de la fille, lui fait part des dispositions du mari et s’assure de son consentement; s’il n’y a ni père ni grand-père, c’est à la fille même que le cadi s’adresse. Il constate d’abord son identité par le témoignage des femmes présentes; puis il lui demande si elle accepte les propositions qu’il a reçues du futur. Ces préliminaires accomplis, il conclut le mariage.

Le nouvel époux est conduit près de la mariée, dans une chambre obscure où elle est avec d’autres femmes, voilée et enveloppée. Le mari, guidé par ses compagnes, lui pose la main droite sur la tête et récite quelques prières en forme d’invocation. Après cela, les gens de la fête sont régalés. La journée se passe en visites reçues par l’épousée, en festins, danses et chants religieux accompagnés de trois ou quatre tambours de basque. Les deux sexes prennent part séparément à ces réjouissances, qui durent plusieurs jours, selon la richesse et la générosité du père de la fille. Quand elles sont terminées, le marié entre en possession de sa femme. S’il la trouve vierge, il lui fait un présent et livre, en témoignage de sa bonne fortune, le drap nuptial aux femmes présentes, lesquelles chantent alors les louanges de la mariée, qui a su se conserver pure. Le père récompense aussi sa fille par un présent, si la virginité a été constatée.

Le cadeau par lequel on récompense la virginité est ap-

pelé djeziha en souahhéli, en arabe djazoïîa. Les danses, avec accompagnement de chants et de tambours de basque, sont nommées tari, du nom de cet instrument.

Dès que l’époux a pris possession de sa femme, le père de celle-ci s’absente de la maison et n’y rentre qu’ après sept jours, pendant lesquels le mari a traité ses parents et ses amis.

Le temps consacré aux fêtes qui suivent la défloration est appelé fongala ; fongata est le nombre sept de l’ancienne numération souahhéli. Ce temps écoulé, l’époux conduit sa femme dans une case qui est ordinairement donnée à la nouvelle mariée par son père. Il est même d’usage, si celui-ci en a le moyen , qu’il continue de nourrir sa fille jusqu’à la naissance de son premier enfant.

L’homme qui épouse une esclave ne doit entrer en contact sexuel avec elle que lorsqu’elle a fait preuve de nubilité une fois depuis le mariage.

Les femmes accouchent facilement à Zanzibar, et les accidents sont fort rares. Il y existe des sages-femmes titrées.

Lorsqu’une personne meurt, ses parents et ses amis en sont avertis, et viennent dans la maison mortuaire rendre une visite de condoléance. Ils y sont informés de l’heure de l’inhumation. Le corps, lavé peu après la mort, est enveloppé de linges neufs plus ou moins riches, selon le rang ou la fortune du défunt, et placé dans une pièce réservée aux parents. Le mari ne peut, sans profanation, toucher sa femme quand elle est morte; mais il prend part au lavage du corps en versant de l’eau sur elle, comme le font tous les parents, pour qui c’est une pieuse obligation. Quelques instants avant que le convoi se mette en marche, on en-

sevelit le mort; le linceul dont on se sert est toujours de couleur blanche et se prépare à la mosquée, où la famille envoie l’étoffe nécessaire. On introduit souvent dans ce linceul des objets de senteur; toutefois le corps n’est jamais ni embaumé (1) ni placé dans un cercueil (2). Ce sont les plus proches parents qui le portent devant la mosquée, où on s’arrête un moment pour les prières que font, en commun, toutes les personnes assistant à la cérémonie funèbre. Là on sert le café, que la famille du mort y a fait porter; puis on se dirige silencieusement vers le cimetière, où le cadavre est déposé dans la fosse ; on l’y place, la tète du côté de l’Orient et le visage tourné vers la Mekke. C’est l’imam de la mosquée ou le plus savant de l’assemblée qui récite la prière et dirige la cérémonie. Quand le corps a été recouvert de terre, le mouazzin’ rappelle la profession de foi musulmane, et, s’adressant au cadavre, il prononce tout haut, comme pour en instruire l’àme qui a quitté son enveloppe matérielle, les réponses qu’elle devra faire aux questions qui vont lui être adressées par le Juge suprême.

Les femmes, pas même celles qui sont esclaves, ne suivent jamais un convoi.

Quelques jours après l’inhumation, a lieu une nouvelle cérémonie que les Arabes appellent halil , et les Souahhéli mboué. Voici en quoi elle consiste : on a rassemblé d’avance un bon nombre de ces cailloux unis, de forme

(1) Aux approches de la mort, l’usage, chez les Souahhéli, est d’administrer une cuillerée de miel au mourant , pour solliciter un effet purgatif qui précipite les excréments et facilite ainsi le lavage du corps, en nettoyant d’avance les intestins.

(2) La coutume musulmane est de mettre le cadavre des femmes dans un cercueil, mais non celui des hommes.

plus ou moins arrondie , qu’on trouve sur les rivages sablonneux, et que les marins nomment galets. Ils ont été choisis parmi ceux de petite dimension , et consacrés pour l’usage auquel on les destine par une sorte de bénédiction. D’un autre côté, on a préparé une espèce de pâte liquide, dans laquelle entrent des feuilles de roses desséchées, du patchouli , du vétiver, du catchiri , du girofle surtout, des semences de coriandre et de fenugrec. On trempe dans cette pâte les pierres bénites, qui prennent, par l'effet de cet enduit, une couleur brun noir, et on les fait sécher au soleil. Au jour convenu, les parents et les amis se réunissent dans l’endroit où le mort est inhumé, et, après avoir récité les prières d’usage, couvrent de ces pierres le dessus de la tombe (I).

Il n’y a pas de lieu formellement consacré aux sépultures; chaque famille est autorisée, sans doute, à inhumer ses morts sur l’emplacement dont elle est propriétaire, car beaucoup de maisons ont des tombes dans les cours, comme je l’ai déjà fait remarquer, ou dans de petits enclos construits près des habitations qui appartenaient aux personnes décé-

(1) Voici l’origine probable de cette cérémonie du Halil : Dans les premiers temps de l’islamisme, les chapelets étaient peu luxueux et souvent composés de pierres ramassées au hasard, ou de noyaux d’olives ou de fruits quelconques. 11 est à supposer qu’on avait alors l’habitude de déposer le chapelet du mort ou d’en semer les grains sur sa tombe. Depuis, cette coutume s’est modiliée : soit que, les chapelets ayant été fabriqués avec des matériaux plus précieux, les héritiers aient voulu les conserver, soit pour toute autre cause , on les a remplacés par de petites pierres sur chacune desquelles ou prononce des paroles sacramentelles, et qui, au dire des fidèles, acquièrent ainsi, pour sauvegarder le tombeau, la vertu qu’ils attribuaient autrefois aux graius du chapelet du défunt, quand sa piété avait été notoire.

dées. C’est probablement cette multiplicité d’enclos funéraires particuliers, qui a fait dire au docteur W. S. W. Ruschemberger, auteur de la relation que nous avons citée précédemment , « que les cimetières sont nombreux à Zanzibar. » Nous n’avons aperçu que trois enclos publics où les tombes fussent groupées de façon à mériter le nom de cimetière : l’un se trouve non loin de la plage, derrière le palais du Sultan, à côté des ruines d’une ancienne mosquée; l’autre, vers l’est de la ville, près du chemin qui mène à M’toni; le troisième, au sud-ouest de la ville, entre elle et le temple indien déjà mentionné. Ces champs de sépulture ne sont pas fermés, mais seulement entourés de murs peu élevés en grande partie ruinés. Le terrain est à peu près nu ; il n’existe çà et là que quelques broussailles ou arbustes rabougris, qui paraissent y avoir poussé spontanément. Tout y respire l’incurie et l’abandon, bien loin d’indiquer un respect sincère pour les restes de ceux qui ont vécu. Les tombes, en maçonnerie grossièrement façonnée, sont très-basses, longues d’un mètre trente à un mètre soixante centimètres, blanchies à la chaux, et sans épitaphe, sauf pour quelques-unes où de hauts personnages dorment ce dernier sommeil que petits et grands nous dormirons tous.

Chez un peuple dont la vie intime est, pour ainsi dire, cloîtrée, les renseignements sur l’intérieur de la famille, sur le premier âge, sur les relations conjugales sont très-difticiles à obtenir, principalement pour le marin qui séjourne peu à terre, à part les esclaves, on ne voit guère, dans les rues, d’autres femmes que les plus pauvres, voilées et couvertes de haillons, et portant sur le dos, lorsqu’elles sont

mères, leur jeune enfant attaché avec quelque lambeau d’étoffe (1). Généralement, les enfants vivent enfermés avec les femmes jusqu’à l’àge de six ou sept ans; s’ils appartiennent à des gens aisés, ils restent entre les mains d’esclaves femelles, qui les soignent et les gardent. A l’âge que nous venons d’indiquer, ils commencent à se rendre dans les écoles, où ils apprennent à lire et à écrire les versets du Coran, et reçoivent sans doute aussi les premières notions du calcul , car les Souahhéli savent compter de bonne heure. Ces écoles ressemblent, du reste, à celles de tous les pays musulmans : il n’y en a plus que deux ou trois à Zanzibar, et encore sont-elles peu fréquentées. Comme le commerce est la principale affaire des Souahhéli, ils ont toujours assez d’instruction pour exploiter le producteur et le consommateur; dès lors la science, les arts industriels, la littérature sont pour eux lettres closes. Kn dehors des opérations du trafic, leur plus grand bonheur est de ne rien faire. Ce n’est qu’exceptionnellement qu’ils travaillent de leurs mains; ils ne se livrent guère à l’industrie ou à la culture que contraints par la nécessité et le manque d’esclaves. Aussi n’y a-t-il que quelques jeunes hommes qui s’adonnent à un métier, et c’est ordinairement celui de leur père, lin peuple marchand peut, s’il est resté guerrier, conserver l’activité du corps à cause de la nécessité des exercices qui

(1) « Au nombre des choses étranges qui attirèrent notre attention, » dit le docteur Ruschembergcr dans son livre, « furent de jeunes enfants « portés dans les bras et sur le dos de leurs nourrices. Leur visage « était marqué de ligues noires, deux sur le front, une sur le nez, croire sées par trois autres verticales. Les carreaux formés par ces ligues « donnaient à ces petits êtres l’air de jeunes arlequins. »

Il est probable qu’il s’agit ici de quelque pratique superstitieuse contre la maladie ou le mauvais esprit.

le préparent à la guerre; si, au contraire, l'échange est son unique occupation, il s’énerve de plus en plus. Cette dégénérescence physique chez les Souahhéli de Zanzibar a déjà été signalée. Les femmes assez riches pour avoir des esclaves passent leur vie dans l’oisiveté.

Nous ne sommes pas à même de dire quelle est la conduite des enfants envers leurs mères ; mais ils ont généralement, pour leurs pères, un grand respect et une soumission absolue.

L’éducation donnée par une société qui emploie toutes ses forces à vivre en parasite sur le travail d’autrui, en accaparant les produits pour les transmettre à des acheteurs, n’est pas de nature à former des générations bien morales; la nécessité d’obtenir au meilleur marché possible, la tendance à vendre aussi cher qu’on le peut, entraînent l’habitude du mensonge et une facilité déplorable au vol, déguisées sous le nom d’habileté commerciale. Le peuple de Zanzibar en est là; l’astuce et l’avidité constituent le fond du caractère de ceux qui le composent. Ils sont paresseux et sensuels, sans bravoure et sans bonne foi. Ne vous fiez pas à leur parole et veillez de tous vos yeux à vos intérêts quand vous faites une affaire avec eux.

Graves et flegmatiques en apparence, à la moindre excitation ils s’emportent avec violence et poussent d’étourdissantes vociférations; il n’y a qu’un petit nombre de personnes de distinction qui sachent se maintenir dans un calme et une réserve imperturbables. Cependant, fanatiques à un moindre degré que les Arabes, les Souahhéli traitent les chrétiens sans morgue et avec plus de douceur; en outre, leur accueil est généralement bienveillant, et ils remplissent

avec, empressement les devoirs de l’hospitalité. Il n’est pas bien certain pourtant que cette hospitalité ne cache une arrière-pensée, un calcul peu louable; ce serait, si l’on en croit des personnes qui prétendent les bien connaître, une sorte de prêt intéressé, duquel ils espèrent un rendement avantageux.

Du reste, je n’ai pas la prétention de faire ici, de ces bonnes gens de Zanzibar, un portrait achevé ; je ne les ai point assez vus ni fréquentés pour dessiner, d’après mes seules observations, tous les traits qui les caractérisent; mais voici un résumé de ce qu’en dit, dans son rapport, M. Loarer, qui, étant resté plusieurs mois chez eux, a eu l’occasion de les étudier à loisir.

« Les Arabes (1) sont paresseux, brouillons, menteurs, « fourbes etvoleurs effrontés, dèsqu’ilstrouventunevictime; « flatteurs jusqu’à la bassesse, ils vendront pour une piastre « celui qu’ils disent leur meilleur ami. 11 faut se défier même « de leurs cadeaux : et dona f erentes . L’Arabe est enchanté « de tout ce qu’il voit chez son ami l’Européen; il demande « sans façon et se fâche d’un refus. Donnez-lui une pièce « d’étoffe, s’il y a une tache, il vous envoie demander de la « lui changer; faites-lui cadeau d’une caisse de sirop, il vous « fait dire qu’il a trouvé toutes les bouteilles cassées et vous « prie de les remplacer. Il regarde attentivement aux dents « du cheval qu'on lui donne. Il est fidèle à sa parole, mais « tant qu’il n’a pas le moindre intérêt à la violer. Il vous « donne, en garantie d’un payement, une propriété magni- « tique et une réputation non moins magnifique d’honnête

(1') Il ne s'agit, dans ce passage, que des indigènes de Zanzibar, Arabes et Souahhéli.

u homme; mais, l’échéance arrivée, un autre créancier se « présente avec unehypothèqucquiabsorbelegage.Ilestvrai « que quelquefois le fripon trouve un fripon et demi dans le « compère qui, prenant son rôle au sérieux, garde la pro- « priété qu’il s’était engagé à sauvegarder contre le véritable « créancier. »

On dit que les portraits les moins flattés sont les plus ressemblants. A ce compte, celui-ci serait très-fidèle; cependant nous n’avons voulu faire qu’une citation, sans assumer une responsabilité quelconque.

Le climat doit prédisposer les Souahhéli aux plaisirs amoureux, et tout prouve, au reste, qu’ils ne s’en font pas faute. Heureusement les facilités données par la loi de Mahomet aux exigences sensuelles rendent les scandales peu fréquents; mais Mahomet ayant infligé à l’épouse l’humiliation de la polygamie et du concubinage permis à l’époux, elle s’en venge parfois; voilà pourquoi l’adultère existe encore dans une société où il est légal d’avoir autant de femmes qu’on a les moyens d’en entretenir. Tant il est vrai que le voile et la séquestration ne sont pas des garanties suffisantes contre la passion ou le caprice! A ceux qui croiraient qu’avec de telles sûretés la morale ne court aucun risque, nous raconterions l’histoire suivante, qui circulait dans le pays pendant le séjour que nous y fîmes, et qui vint à nos oreilles avec toute la désinvolture d’un cancan de petite ville d’Europe.

Unebelledame (les dames sont toujours belles dans les histoires d’amour), une belle dame, citée déjà pour maints exploits amoureux, prenait un jour le frais à sa fenêtre, et, quoique voilée, selon les saines prescriptions musulmanes,

n’en laissait pas moins deviner qui elle était aux passants intéressés à le savoir, car un jeune homme, suivi de son esclave, s’arrêta pour solliciter de la belle l’aumône d’un peu de tamboul (nom arabe de la feuille de bétel). Dans ce pays, on demande du tamboul à une femme, comme en Europe on lui demande une fleur. La prière fut faite et reçue d’un ton qui annonçait d’anciennes connaissances. Avait-elle un sens mystérieux et quel était-il? nous l’ignorons; mais l’esclave, sur l’ordre de son maître, entra dans la maison. Par un hasard, très-fréquent encore dans les aventures galantes, l’esclave était beau, bien fait, jeune, un véritable Antinoüs cafre. Sans avoir lu le Caprice d’Alfred de Musset, notre héroïne n’en était pas à apprendre quel charme on éprouve en satisfaisant, à propos, celui que l’occasion inspire. L’occasion s’offrait avec tout le piquant de ces sortes de substitutions; elle fut saisie avectoute l’ardeur d’un désir allumé déjà pour un autre. Quant à l’esclave, ce n’était pas un Joseph, et d’ailleurs il n’avait pas le moindre pan de manteau à laisser aux mains de la tentatrice, pour sauver sa vertu en péril.

Cependant l’amoureux s’impatientait à la porte, et trouvait que le temps écoulé aurait suffi à mâcher tout le bétel que peut porter un esclave. Las enfin de se morfondre, il s’élance dans la maison. Or, dans une maison musulmane, surtout chez une femme qui a de l’expérience, les surprises ne sont pas possibles; et, avant qu’il fut arrivé au seuil de l’appartement où s’était accompli le mystère, l’esclave avait été caché. L’amant portait sur son front plissé toute la mauvaise humeur qu’entraîne un désappointement de ce genre. Toutefois l’accueil est si empressé, le geste et la voix si cares-

sants, que, déconcerté dans son plan de récriminations, il accepte avec reconnaissance le bonheur offert avec ivresse. Le jeune maître, enchanté, n’eut rien à envier à l’esclave. Le temps s’écoule vite à beaucoup aimer, et, au milieu de cette alternative de contre-temps et de félicités, l’amant avait oublié que le mari n’était pas sorti pour toujours, et celui-ci revint en effet. Ce retour imprévu (on ne prévoit jamais ce qui doit naturellement arriver) fit subitement trouver au jeune homme son bonheur plus amer que ne l’avait été le supplice de l’attente. Le pauvre niais ne se doutait pas de la supériorité d’esprit de sax conquête. A l’aide de quelques mots rapidement échangés, celle-ci, sans s’émouvoir, lui dicte son rôle. Il comprend, se précipite hors de l’appartement, parcourt le logis en jetant les hauts cris et parlant d’esclave fugitif et rebelle; il passe brutalement auprès du mari , disant qu’il est sûr qu’on a caché le coupable, que cela ne peut se terminer ainsi, jure, enfin, qu’il aura raison du recélé et du rccéleur; puis il franchit la porte, et court chez lui se livrer à des réflexions philosophiques sur les inconvénients des amours heureux.

Le mari , ébahi de tout ce tapage, vient demander à sa femme la cause de cette scène et de la colère de son ami ; car, ou l’a deviné, sans doute, l’amant heureux était un de ses intimes. Il apprend alors que ledit ami ayant voulu châtier un esclave qui avait probablement commis une faute grave, l’esclave a fui, et, se sentant poursuivi, s’est jeté dans la première maison ouverte; que, à la vue du serviteur fuyant épouvanté, devant le maître en proie cà une violente colère, sa femme, dans la crainte d’un dénoùment sanglant, a caché l’un et congédié poliment l’autre. Quoique musulman,

ce mari était tout aussi mari que le premier chrétien venu ; il loue sa femme de la prudence qu’elle a montrée et promet d’aller chez son colérique ami , pour lui expliquer l’aventure, calmer sa fureur et lui demander la grâce du coupable. Un mari n’en fait jamais d’autres! Celui-ci étant parti pour accomplir l’acte de bienveillante intervention dont il s’était chargé, l’esclave fut tiré de sa cachette. Un pauvre garçon qui a passé par tant de péripéties mérite bien quelque dédommagement; la dame était trop généreuse pour le refuser : le maître et le serviteur étaient restés manche à manche; mais, grâce au dernier incident, ce fut celui-ci qui gagna la belle. Le soir, on le reconduisit chez son maître calmé, qui eut l’air de lui pardonner devant le mari, mais qui, intérieurement, le remerciait du service qu’il croyait en avoir reçu. Talent de conteur mis à part, cette anecdote n’est pas, au fond, indigne de Boccace, et ce quelle a surtout de piquant, c’est d’être originaire de la côte est d’Afrique et d’être née par 6° de latitude méridionale et 50° de longitude orientale.

Le commérage galant de Zanzibar ne conserve pas toujours la plaisante allure de l’histoire véridique (on me l’a, du moins, transmise comme telle) que je viens de raconter. Il prend parfois des formes tragiques et murmure aux oreilles avec des façons de mélodrame à donner la chair de poule. La voix mystérieuse dit alors que tel jeune seigneur, lils d’un haut personnage, se glisse fréquemment , à la dérobée, dans le harem paternel; que le père s’est, plus d’une fois, demandé, avec étonnement, la raison de la fécondité d’une partie du troupeau, fécondité qui u’est point en rapport avec son grand âge et la modération obligée de ses

appétits. Puis le bruit se répand, un beau jour, que deux femmes ont été secrètement transportées du palais à bord de tel navire, comme pour être envoyées en présent au chérif de la Mekke, mais que ce vivant colis n’est jamais arrivé à destination, et on ajoute que, par une nuit sombre, un homme de l’équipage, dont le nom est resté inconnu, a vu disparaître dans les flots deux masses aux formes indécises, du sein desquelles semblaient sortir des gémissements étouffés.

Il est clair que le code matrimonial , inspiré par le Coran, n’a pas si bien pris ses précautions, que l’esprit de désordre ne puisse se faire jour par quelque fissure. Si la loi musulmane a donné une large satisfaction aux passions de l’homme, elle a agi tout autrement envers la femme, et, pour peu que chez celle-ci les sollicitations du cœur ou des sens, ou même de la curiosité seule, soient énergiques, elles sont obéies dès que les précautions matérielles prises contre elles sont insuffisantes. Disons plus, il est de ces précautions, le voile et la claustration, par exemple, qui deviennent, à l’occasion, les auxiliaires de la ruse féminine. Ainsi un homme n’entre pas dans l’appartement de sa femme pendant quelle reçoit une visite, et, si le voile protège l’incognito de la femme coupable aussi bien que la pudeur de l’épouse vertueuse, ne protégera-t-il pas également tel Faublas d’Orient qui saura cacher sa taille juvénile sous un déguisement féminin ?

Mais en voilà assez sur ce sujet, qui prouve qu’à Zanzibar, comme partout, il y a de méchantes langues. Médire des femmes n’est ni généreux ni de bon goût, même dans un pays barbare, et nous ne voulons point paraître prendre notre

part de responsabilité dans des récits qui ne sont, peut-être, après tout, que des contes inventés par les badauds de la localité. Je terminerai cette esquisse du caractère et des mœurs de la population en disant quelques mots de la classe des banians. Ici M. Loarer me viendra encore en aide; j’emprunte à son rapport les détails qui suivent :

Les banians arrivent généralement jeunes à Zanzibar et entrent, avec un emploi subalterne, dans la maison de quelque ancien commerçant de leur caste; ils se mettent ainsi au courant du commerce et de la langue du pays, et vont ensuite dans leur patrie chercher une pacotille plus ou moins importante. A leur retour dans l’ île , ils trafiquent pour leur compte, et, comme ils sont patients et actifs, ils augmentent considérablement leur avoir, et partent pour ne plus revenir. Du reste, ils entreprennent tout ce qui leur offre une chance de gain, voire même le prêt sur gage et l’usure. Ils sont très-calmes en affaires, quoique irascibles lorsqu’on les blesse dans leurs croyances ou leurs préjugés; ils sont vindicatifs, mais incapables de violence, parce qu’ils sont faibles. Quand ils ont une vengeance à tirer de quelqu’un, ils s’attaquent cà sa fortune ou à son commerce, et se liguent pour le ruiner. Ils trompent sur la qualité et le prix de la marchandise sans le moindre remords, et restent scrupuleux observateurs de leur parole s’il s’agit d’un payement à faire; ils ne s’offensent pas des précautions qu’on prend contre eux, ayant soin, de leur côté, d’en prendre encore davantage : ce sont les plus rusés commerçants de ces contrées, et peut-être du monde entier. L’économie est, pour eux, une habitude, et ceux qui deviennent avares le sont à un degré sordide. L’Arabe, dit M. Loa-

rer, est prodigue à côté d’eux. Ne consommant rien qui n’ait été apporté de son pays et convertissant tous ses bénéfices en espèces métalliques qu’il y envoie, le banian est, pour les contrées où il trafique, un parasite qui prend toujours et ne rend rien. Les Arabes et les Souahhéli, dont il a ruiné le commerce, le haïssent aussi cordialement qu’ils détestent l’Anglais pour les avoir privés des bénéfices immenses que leur procurait la vente des esclaves.

La nourriture des habitants de Zanzibar est plus abondante que recherchée; leur cuisine est restée à l’état barbare comme celle de tous les peuples musulmans. La base de l’alimentation des classes pauvres est le moutama , sorte de gros millet qui se prépare de diverses manières. Us en font du pain et des espèces de bouillies. Il y a un autre millet plus petit, nommé mahouélé, qu’emploient les individus les plus pauvres. D’autres petits grains, nommés ouimbi et Idmangga, servent aux mômes usages. Ils mangent diverses espèces de faséoles et plusieurs racines nutritives, outre un peu de froment qui vient de l’Inde et de la l’erse par Mascate, du mais, du riz et des patates douces. La classe aisée mange du poisson frais, qu’on pèche en abondance dans les eaux de l’île; la basse classe fait une grande consommation de poisson salé.

On sait que la loi religieuse des musulmans leur prescrit d'égorger les animaux dont ils veulent manger, et que pour être sûr de se conformer à cette obligation un musulman ne doit faire usage que de la chair d’animaux tués par lui ou par quelqu’un de ses coreligionnaires; ainsi font les Souahhéli ; ils n’ont pas de boucherie , pas d’étal ; pour se procurer de la viande, ils achètent du bétail sur pied et

le tuent chez eux. Ils abattent fort peu de bœufs, non qu’ils aient une très-grande valeur sur le marché, car un bœuf ne se paye pas plus de 6 à 8 piastres à Zanzibar, mais parce qu’on préfère le mouton et le cabri. Ils mangent de la viande boucanée qui leur arrive de Madagascar. La volaille, poules et pintades, y est très-abondante, ainsi que les canards d’Inde et les pigeons. On peut se procurer, pour une piastre, deux douzaines de poulets ou douze à seize canards, ou bien encore vingt-quatre à trente pigeons ; les œufs sont gardés pour être couvés, et l’on a de la peine à en avoir même à un prix assez élevé proportionnellement à celui de la volaille. Le lait n’est pas rare dans le pays.

On trouve dans l’ île beaucoup de fruits , tels que des oranges, dont il n'est pas fait une consommation proportionnée à la production ; des bananes, des mangues, des cocos, des dattes sèches, de la canne à sucre, des pistaches de terre ou arachides, en souahhéli m’jogo.

Les huiles à manger sont extraites du coco, du sésame et de la graine d’une sorte de courge [joli fia africana), que les Souahhéli nomment koumé. Ils se servent aussi du beurre fondu, quoique leur assaisonnement de prédilection pour la confection des ragoûts soit le suivant : ils râpent la pulpe d’un coco dans toute sa maturité, la pétrissent et en expriment un suc laiteux et oléagineux ayant le goût sucré. Ils emploient cette substance en guise de beurre.

Le sucre et le miel sont abondants, et on en fait un grand usage. On mange ce dernier avec le pain ( irikaté) ; on le mêle aussi à une pâtisserie nommée manandazy ; on en compose, enfin, une boisson avec de l’eau de riz et du fenugrec ( holeba des Arabes, et ouatou des Souahhéli ).

Il est, entre autres pâtisseries, un gâteau qui paraît souvent sur leurs tables; voici comment ils le façonnent et le cuisent : ils ont, parmi leurs ustensiles de cuisine, une sorte de moule conique rappelant le chapeau d’un vole-au-vent, plus ou moins orné de dessins en bosse et terminé, à la base, par un rebord concave; ils préparent une pâte semiliquide, placent leur ustensile sur le feu, et, quand il est suffisamment échauffé, ils versent peu à peu, au sommet, cetle pâte, qui se répand à la surface jusqu’au rebord. Lorsque la cuisson est à point, on décoiffe le moule et l’on a un gâteau léger, tenant de la crêpe et de la gaufre, qui plaît fort aux gens du pays.

Ils mangent une espèce de vermicelle, qu’ils fabriquent eux-mêmes avec de la pâte de riz, à l’aide d’un moule à main appelé kinon-tchatambi et dont on voit le dessin dans l’album, planche 50. Enfin ils font encore une sorte de galette sur une plaque légèrement convexe, où sont gravés des dessins en creux, et dont ils se servent comme on le fait de la galetloire en Bretagne; ils nomment cet ustensile kipandé eclia kagni.

Leur boisson la plus ordinaire est l’eau ; mais ils boivent aussi le liquide contenu dans le coco frais, surtout pendant le ramazan ; le lait sucré ou miellé et les sirops, tels que celui de canne et très-souvent de calou frais. Les gens riches boivent des sorbets d’Europe, particulièrement ceux de limon et d’orgeat. Un cadeau de sirop d’orgeat est un des plus agréables qu’on puisse leur offrir. Les Souahhéli de la basse classe usent d’une boisson fermentée qu’ils tirent du moulama et qu’ils nomment p’hombé. L’usage du café est général dans la classe aisée, où, ainsi que je l’ai déjà dit,

on boit volontiers les liqueurs douces qui viennent parfois du dehors.

La description faite , au chapitre Ier, du dîner qui nous fut offert, à M’toni, par le Sultan a donné une idée du degré de luxe, d’élégance et de recherche que la table atteint chez les plus riches habitants de Zanzibar.

Dans un pays où les femmes sont tenues en charte privée et où l’enfance participe forcément à cette claustration de la mère et de la sœur, que peuvent être les relations sociales? Ce que serait la composition musicale sans les tons mineurs et avec une seule moitié de la gamme. Encore, si , en l’absence de ces deux ressorts affectifs essentiels, le sexe féminin et le sexe neutre (qu’on me passe celle expression, qui n’est pas de moi), la société possédait quelques-uns des éléments intellectuels qui naissent du besoin de se voir et de s’entendre, et le produisent à leur tour; si elle était lettrée, si elle aimait les arts et les cultivait, si elle était raffinée dans ses mœurs et dans ses coutumes! Mais elle n’a rien de cela à Zanzibar ; aussi les hommes ne s’y cherchent-ils que pour parler d’affaires, et, quand les femmes se visitent entre elles, ces rapprochements n’ayant lieu qu’au sein d’un sanctuaire impénétrable, il n’en rejaillit aucun charme sur les relations générales. Zanzibar, sous ce rapport, est, pour l’Européen, une véritable Thébaïde.

Il y a bien, nous l’avons dit, quelques fêtes publiques ou privées; mais, lorsqu’elles provoquent des réjouissances, chaque sexe s’y livre à part , et ce ne sont plus alors que des amusements grossiers et bêtes du côté des hommes, niais et monotones du côté des femmes.

Ce que font les femmes dans leurs réunions particulières,

je ne saurais le dire : les riches, peut-être, quelque travail de luxe, et toutes, certainement, des causeries frivoles et sans portée, seule ressource des femmes ignorantes de tous les pays. Quant aux hommes, ils parlent trafic et s’offrent, du bétel, comme on s’offre, chez nous, du tabac. Et, après mûr examen , je serais fort embarrassé de décider lequel des deux usages a le plus d’agréments ou d’inconvénients. La prise, le cigare, la pipe et la chique sont plaisirs civilisés et n’ont, en définitive, d’autre résultat que de noircir, empuantir, et faire suinter du nez et de la bouche un liquide couleur de suie; le bétel, amusement de sauvage, noircit et rougit les dents peu à peu, les convertissant en chicots usés jusqu’au niveau des gencives ; il a pourtant une supériorité marquée sur le tabac, en ce qu’il ne donne aucune mauvaise odeur à la bouche et ne nuit, ainsi, qu’à celui qui en use, sans être désagréable aux voisins qui n’en usent pas. Au reste, quoique mâchant habituellement le bétel , les habitants de Zanzibar n’ont pas complètement renoncé au tabac; bon nombre d’entre eux fument et se servent , à cet effet, du houka indien, nommé, dans la localité, kika par les Souabhéli , et reuchba par les Arabes.

Dans les visites, non pas chez les Arabes, si ce n’est exceptionnellement (1), mais chez les Souahhéli, c’est plutôt le bétel qu’on présente au visiteur. Chacun connaît la manière dont on le prépare pour la mastication : on prend une feuille fraîche de celte plante, on y roule un morceau de

(1) L’usage du bétel n’est pas ordinaire aux Arabes et n’est guère adopté que de ceux qui fréquentent beaucoup la côte d’Afrique ou qui y tout fixés. Chei les Souabheh , au contraire, il est général , surtout parmi les femmes, dont ou estime la beauté en proportion de la noirceur de leurs dents.

noix d’arec, que l’on saupoudre d’un peu de chaux, et l’on glisse cette sorte de chique entre les molaires et la joue; puis on mâche. C’est une volupté qui dure une heure ou deux, avantage que n’ont pas toutes les voluptés, et qu’on peut, en outre, se procurer aussi souvent qu’on le veut, avantage bien plus grand encore. La feuille s’appelle, en arabe, tamboul, et en souahhéli tambouho ; la noix d’arec, popo en souahhéli, et en arabe fôfeûl ; le nom souahhéli de la chaux est tclioka, et le nom arabe nora. Ces divers objets sont présentés aux visiteurs sur un plateau ; pour en user hors de chez soi , on les renferme dans une petite boîte (souahhéli, kedjalouba; arabe, mokafel), que l’on suspend à sa ceinture.

Quelquefois on offre des rafraîchissements, surtout quand on reçoit un étranger : ce sont des sirops ou des sorbets et du café chez les Arabes. Les pauvres gens lui présentent des cocos frais, dont ils ont ordinairement une provision chez eux ou qu’ils envoient chercher au moment même.

Si ce n’est à l’occasion de certaines fêtes, comme je l’ai dit à propos du mariage, les Souahhéli n’ont pas l’habitude de donner des repas; seulement, quand une personne arrive chez une autre pendant la réfection, les règles de la bienséance veulent qu’on lui offre de la partager. En ma qualité d’étranger, j’eus le privilège de quelques galanteries hors ligne : privilège dont je me serais bien passé, toute réserve faite en faveur de la bonne intention. Voici le récit d’un de ces dîners exceptionnels : ce n’est pas une critique, mais un échantillon de la manière de recevoir et de traiter chez ces braves habitants de Zanzibar. On concevra que le dîner de

M’toni appartient à une sphère trop élevée pour que je me II. i)

permette de le présenter irrévéremment comme un type; ce n’est jamais à la cour, d’ailleurs, qu’on peut apprendre comment les choses se passent à la ville.

J’avais été invité par un riche habitant, un grand seigneur, ma foi, très-fort de mes amis et qui m’a toujours accablé de bons procédés de toute espèce. Il ne s’agissait pas d’un festin d’apparat, mais d’un dîner d’amis sans façon, d’une vraie fortune du pot à la musulmane. Cela m’allait : pour juger des gens au point de vue du ménage, de la toilette, comme à tout autre plus sérieux, il faut les voir en déshabillé. Mon hôte, plein de bonhomie et de tolérance, me lit prévenir, avant le jour de notre réunion gastronomique, que, connaissant notre peu de goût pour les boissons musulmanes, il m’invitait à ne pas faire violence à nos habitudes et à me munir, à cet effet, de la quantité de vin qui me serait nécessaire : désirant, avant tout, disait-il , que son dîner me fût agréable. Ayant plusieurs raisons d’en agir ainsi , je profitai de cette offre et envoyai chez mon indulgent ami quelques bouteilles de vin de Bordeaux et de vin de Champagne.

Au jour et à l’heure fixés, je me trouvai au domicile de l’amphitryon, qui m’accueillit avec sa grâce accoutumée. La table était dressée dans une vaste pièce meublée de plusieurs canapés en rotin couverts de nattes et d’un lit massif, à la mode hindoue, orné de sculptures, ayant quatre montants qui supportaient un ciel sur lequel était jetée une immense moustiquaire. La salle à manger servait donc aussi de chambre à coucher; elle avait, sans doute, encore plus d’une destination , car, dans un coin, on voyait amoncelés des échantillons d’objets de commerce, et, dans un autre, de vieilles armes rouillées. Le surplus de l’ameublement se composait

(le deux glaces antiques, d’un vieux lustre et de quelques bahuts.

Cette pièce donnait, d’un côté, par une porte, sur la galerie qui entourait la cour intérieure, de l’autre, par de grandes fenêtres grillées, sur la rade, dont le spectacle récréait la vue et dédommageait des déceptions qu’éprouvaient les palais trop délicats. Nous étions quatre à table : notre hôte, deux officiers du Ducouè'dic et moi. Un cinquième personnage nous servait d’interprète et aidait au service : je voudrais ne pas le nommer, mais on le devinerait. Oui pourrait-ce être, après tout, que l’indispensable Khamis? Il était là comme il était partout, au même titre, avec les mêmes empressements. Si Khamis vient à mourir, cet événement fera une révolution dans les relations extérieures de Zanzibar.

Mais revenons à notre dîner. La propreté douteuse de la table n’était malheureusement dissimulée par la présence d’aucune nappe; les assiettes et les plats étaient de faïence grossière; les verres dépareillés et les couteaux d’une modestie peu commune figuraient en nombre strictement nécessaire; toutefois la partie la plus curieuse du service consistait en trois ou quatre couverts d’argent, qui paraissaient aussi étonnés de se trouver dans ce lieu que nous l’étions nous-mêmes de les y voir. 11 n’avait pas fallu moins que l’empressement habituel de notre hôte à nous complaire, et l’adresse connue de Khamis, pour arriver à nous procurer ces ustensiles, dont la délicatesse européenne s’est fait si maladroitement un objet indispensable. Je ne songeai pas à attribuer à mon ami la propriété de ces couverts ; il les avait empruntés sans nul doute, et cela doublait le mérite de

leur présence. Qu’aurait-il fait de telles inutilités? A la manière dont il essaya de s’en servir, nous vîmes bien que jamais le contact de semblables instruments n’avait souillé sa noble main.

Je ne décrirai pas le menu du dîner: il se composait de quelques-uns des mets qui ornaient la table du Sultan, à M’toni. L’humble sujet, quelque opulent et haut placé qu’il fût, ne pouvait imiter, surtout dans un repas sans cérémonie, la profusion et la prodigalité de son maître. Cependant, comme il y a toujours, dans ces occasions, la part de la surprise, on nous offrit des raretés : des radis et de petits oignons verts! Les premiers étaient magnifiques ; leur feuillage plantureux rivalisait avec celui du navet ou turneps à bestiaux de nos grasses terres normandes ; par compensation, le renflement radical s’allongeait en fuseau mince, violacé, quelque peu dur et ligneux. L’autre légume, d’une venue phénoménale, avait la longueur et l’épaisseur d’un beau poireau de nos contrées. Le maître du logis y mordait cà belles dents, comme s’il ne se fût jamais trouvé à pareil régal , et nous regrettions de suivre si mal le bon exemple qu’il nous donnait. Mais il nous émerveillait plus encore par ses efforts malheureux pour venir à bout de se servir de sa fourchette ; dans cet exercice, où il était si novice, il eut beau suer sang et eau pour nous faire honneur, en daignant se plier à nos usages, il n’y réussit pas, et, lassé de ses vaines tentatives, il jeta le manche après

la . fourchette, et recourut désormais à celle du père

Adam.

Nous dînâmes aussi gaîmcnt qu’il était possible à des gens qui ne se sont, pour ainsi dire, jamais vus, et qui, pour eau-

ser, sont forcés de recourir à un interprète. Le vin nous aida à digérer les produits peu assimilables d’une cuisine par trop primitive, et à nous maintenir en bonne humeur, malgré la monotonie de la conversation. Cependant, quoique nous ne l’eussions point ménagé, la moitié du liquide resta dans les flacons ; il est vrai que Khamis et notre hôte respectèrent scrupuleusement devant nous les austères prescriptions de la loi musulmane. En fut-il de même après notre départ? Cette question paraîtra fort indiscrète et quelque peu impertinente, mais voici pourquoi je la fais : c’est que, m’étant présenté le lendemain pour rendre visite à mon aimable hôte, j’appris qu’il n’était pas visible, parce qu’un violent mal de tète l’avait saisi la veille et forcé de rester au lit.

La ville de Zanzibar est bâtie sur une petite presqu’île de forme triangulaire, dont elle occupe la plus grande partie (4) : son principal développement suit une direction nord-est et sud-ouest. La presqu’île, réunie, dans le sud, au reste de I’île, par un isthme ayant en largeur moyenne 200 mètres environ, se trouve découpée, du côté de l’est, par une lagune que produit le mouvement des marées, et qui assèche à mer basse. Le périmètre de la ville est à peu près semblable à celui de la presqu’île, et sa superficie, de 50 hectares.

L’intérieur de celte cité ne répond pas à l’idée qu’on peut s'en faire d’après l’aspect qu’elle présente, vue du mouillage. L’illusion commence déjà à se dissiper lorsqu’on aborde à la plage; le lieu de débarquement le plus ordinaire est la partie du rivage comprise entre le fort et la maison du Sill¬

et) Voyez planches i et 9 de l'Album.

tan. J’ai dit précédemment que la construction massive de celle-ci et lq manière dont elle est percée, la font ressembler plutôt à une prison qu’à un palais, et qu’elle n’a de remarquable que ses dimensions.

Le fort, quoiqu’en très-mauvais état, a du moins conservé son cachet, et offre un assez bon spécimen du savoirfaire des Arabes en matière de fortifications. Il a la forme d’un quadrilatère irrégulier; celte enceinte est flanquée, à ses quatre angles et au milieu de son côté sud, de tours octogones qui s’élèvent au-dessus du parapet des courtines, de la moitié environ de la hauteur de celui-ci. Chacune de ces tours ou bastions est percée d’une embrasure où l’on voit poindre la bouche d’un canon de faible calibre. Les courtines présentent aussi quelques embrasures et meurtrières; celle du nord, couverte à 10 mètres en avant de la tour nord-ouest, par une batterie rectiligne armée de vingt et une pièces de 24, a été tracée avec une intention marquée d’en rendre l’approche plus difficile; elle est brisée et à crémaillère. C’est, du reste, au fond de l’angle droit formé par la retraite d’équerre opérée dans la courtine,, à 15 mètres environ de la tour du nord-est, qu’est cachée la porte de ce fort, qui, gardé par une vingtaine de soldats beloutchis et arabes, est transformé aujourd’hui en lieu de détention pour les malfaiteurs; on n’y entre qu’avec une autorisation du Sultan.

Devant le fort, et parallèlement à la plage, s’étend la batterie dont nous avons parlé; elle est rasante, et consiste tout simplement en une plate-forme avec un parapet. Ses vingt et un canons en fonte servent, au besoin, à rendre les saints faits à la terre par les bâtiments de

guerre étrangers qui arrivent sur rade; ils ne peuvent avoir d’autre utilité; car, pour la défense, ils seraient insignifiants. En effet, outre que la plate-forme et les affûts ne sont pas de nature à résister à un tir un peu actif, la muraille qui est censée protéger cette batterie n’a ni revêtement ni masque, et les premières bordées d’un navire embossé devant elle la démoliraient. D’ailleurs on la prendrait en écharpe, en venant mouiller, près de terre, devant la pointe Changany, et on la ruinerait ainsi sans s'exposer à ses coups.

Entre la batterie et le fort, au pied de celui-ci, sont entassés des boulets de divers calibres, et une cinquantaine de canons et de caronades , appartenant aux bâtiments désarmés. Au nombre de ces pièces, on en remarque quelquesunes en bronze, fort allongées et portant des légendes en langue portugaise; on m’a dit qu’elles provenaient de Mascate, où les Portugais les avaient abandonnées lors de la prise de cette ville par les Arabes.

L’intervalle qui sépare le fort de la maison du Sultan est occupé par les bâtiments de la douane ; ils consistent en une vieille mosquée et un vaste hangar couvert en feuilles, où sont amoncelées toutes les marchandises d’exportation ou d’importation assujetties à des droits. Parmi ces marchandises se trouvent, bien entendu, les esclaves, qui sont aussi placés là en dépôt provisoire. Aux époques où le commerce est en pleine activité, une affluence considérable et une grande animation régnent en ce lieu; on y distingue, d’un seul coup d’œil, des individus de toutes les castes, de tous les rangs, vêtus de costumes d’une grande variété. C’est la partie de la ville située à droite de la douane, qui est la plus ré-

gulièrement bâtie, la moins sale et la moins populeuse; on y remarque les demeures des consuls anglais et américain.

Derrière les constructions dont je viens de parler, et quelques autres placées sur le même plan , s’étend la ville, la vraie ville arabe, avec ses rues jetées sans ordre, sans alignement, s’élargissant ou se rétrécissant au hasard, et formant un réseau inextricable, dans lequel on ne se dirige que par suite d’une longue habitude ; bien qu’elles soient fort étroites, comme les maisons sont généralement trèsbasses, le soleil y donne à peu près toute la journée; ce qui, joint à la poussière du sol, aux miasmes résultant de l’absence totale de soins pour la voie publique, et aux odeurs animales se dégageant du corps des noirs, qui les parcourent constamment, rend la ville presque impraticable, pour un curieux, durant le jour. C'est seulement le matin qu’il est possible d’y circuler sans trop de gêne; le soir, il est difficile de se reconnaître dans ce dédale de ruelles : les magasins et boutiques des banians restent ordinairement ouverts jusqu’à neuf heures environ; mais'ils sont trop disséminés pour que la faible lumière qu’ils projettent éclaire suffisamment la voie. Il est inutile d’ajouter qu’aucun système d’éclairage public n’est encore adopté à Zanzibar.

Les constructions peuvent se ranger en trois classes distinctes : 1° les maisons des pauvres; 2° les maisons des familles aisées, dont la disposition réalise déjà quelques idées de bien-être et de confortable ; 5° les maisons des riches arabes.

Les maisons qui composent la première classe représen-

lent à peu près un tiers des habitations de Zanzibar; elles sont plus particulièrement groupées sur les côtés est et sud de la ville, longeant la lagune, puis s’étendant de celle-ci à la pointe Changany. La construction en est des plus simples : quelques pieux sans apprêt, non équarris, enfoncés à distance de trente centimètres environ l’un de l’autre, enceignent un carré de trois à quatre mètres de côté; cette enceinte est divisée en deux ou trois pièces dessinées par le même procédé; puis, toutes ces clôtures, extérieures et intérieures, sont complétées en torchis. Pour la toiture, trois fortes branches, fourchues à leur bout supérieur, sont plantées, deux aux extrémités, et la troisième au centre de la case; une ou plusieurs perches reposent sur ces fourches en guise de faîtage, et un certain nombre de chevrons, descendant des deux côtés, vont s’appuyer sur le sommet des murs extérieurs, qu’ils dépassent de soixante et quelques centimètres. Ces chevrons sont ensuite reliés entre eux par des pannes, et la charpente ainsi établie est couverte de feuilles de cocotier. Ces sortes de cases ne laissent pénétrer l'air et la lumière que par la porte et l’intervalle qui existe entre le toit et les murs. Dans un coin, deux pierres forment le foyer, et la fumée n’a pas d’autre issue que celles que nous venons de mentionner; aussi le séjour de ces masures n’est-il tolérable que pour ceux qui en ont l’habitude. L’ameublement est encore au-dessous de la construction : deux ou trois kibani (1) boiteux, sur chacun desquels s’étale quelque sale et vieille natte, servent de lit la nuit et de siège le

(1) Le kibani est composé d’un châssis rectangulaire soutenu pai quatre pieds et garni d’une espèce de filet en bastin ou eu rotin, que l’on recouvre d’une natte ou d’une peau.

jour; une râpe à cocos, un bloc de bois creusé, sorte de mortier dans lequel on pile le riz, et enfin quelques vases de terre, constituent le matériel de la cuisine.

Les maisons de la seconde classe sont bâties avec des blocs de corail en guise de pierres, réunis par un ciment moitié chaux, moitié terre; les murs ont une épaisseur de soixante à soixante-dix centimètres, quoiqu’ils n’aient pas d’étages â supporter. Cette précaution est nécessitéed’abord parcequ’on ne fait pas ordinairement de fondations, ensuite parce que les maçons connaissent si mal leur métier, qu’ils sont incapables d’élever un mur d’aplomb. Sur la façade s’appuie la varangue, espèce de portique où des pans de murailles et souvent de simples poteaux remplacent les colonnes; elle a une profondeur de deux mètres, et une largeur proportionnée à celle de l’édifice ; tout autour est placée une sorte de banquette en pierre, élevée de soixante centimètres au-dessus du sol , crépie sur toute sa surface, et dont une natte grossière tapisse le siège. C’est là que les Arabes prennent l’air et fument le houka. La maison et la varangue ont une toiture en feuilles de cocotier comme celle que j’ai décrite ci-dessus. Une lucarne ressemblant à une meurtrière éclaire chacune des pièces de l’intérieur. Çà et là , cependant, on découvre une maigre fenêtre garnie de barreaux et fermée par des volets. Quant à l’ameublement, il se compose de quelques chaises en bois, auxquelles se mêle exceptionnellement un lauteuil rotine. On voit encore là le kibani , mais beaucoup plus grand et protégé par une sorte de rideau suspendu à un bambou fixé dans la maçonnerie et traversant la piece. À la maison est generalement ajoutée une dépendance servant de cuisine, de logement des esclaves, etc. Quel-

ques-unes de ces maisons ont un étage ; dans ce cas , le toit en feuilles est remplacé par une terrasse.

Enfin les maisons des Arabes riches occupent la zone de la ville qui borde la mer du côté nord-ouest ; tout, dans leur architecture, annonce que l’argent n’y a pas été épargné, mais que l’art et l’artiste ont manqué. Comme celles du Sultan, elles ont l’air de casernes plutôt que de palais ; elles sont spacieuses, percées de croisées dont les châssis sont parfois garnis de vitres de verre, ce qui est un luxe à Zanzibar. Il en est même qui ont des jalousies. La menuiserie fine vient de l’Inde, ainsi que les ferrures. Les banians sont les architectes du pays.

Un vestibule orné, sur les côtés, d’une banquette en maçonnerie recouverte de nattes donne entrée dans toutes ces maisons, dont un petit nombre seulement possède une de ces cours intérieures si fraîches, particulières aux constructions des grandes villes musulmanes. Les escaliers sont obscurs et mal faits ; les chambres sans formes régulières, souvent plus hautes que larges. II y a des salons de réception où tiendraient deux cents personnes, dans lesquels il n’en est pas réuni vingt et une fois l’an. A défaut de richesse, l’ameublement pourrait avoir une simplicité sévère; mais il ne présente qu’un mélange grotesque d’arabe, d’indien et d’européen : de la vaisselle de faïence, des vases en verre peint, de riches tapis de Perse, quelques sales tentures ou rideaux; tout ce qu’il faut, en un mot , pour faire ressortir une nudité déplorable.

C’est particulièrement dans la construction de ces maisons que se trahit la faiblesse des ouvriers. Ils n’emploient jamais la pierre taillée ; aussi les fenêtres et les portes

n’ont-elles ni solidité ni élégance. Pourtant, parmi ces dernières, on en remarque dont les battants sont assez bien travaillés ; on les fabrique avec un bois de couleur rouge brun, appelé mouaninga et tiré de la grande terre : ce bois, comme celui de teck, a la propriété de se conserver indéfiniment; son grain serré et sa dureté le rendent très-convenable pour la sculpture. C’est à Zanzibar même qu’on sculpte les portes: mais on n’y cite guère qu’un bon ouvrier. Du reste, il varie peu ses dessins : une ligne de rosaces encadre ordinairement le battant; une autre ligne en partage la surface de haut en bas. Somme toute, ces travaux d’ornement n’accusent, pour la plupart, qu’un talent fort médiocre; on y découvre rarement quelques rosaces bien détachées, se distinguant par le goût et le fini de l’exécution.

Les fenêtres présentent quelquefois, à leur partie supérieure et en dedans, des espèces de niches, où se placent des vases ou d’autres ornements et des écussons en terre cuite travaillée à jour, et qui ne manquent pas d’une certaine originalité.

On fait les planchers en bois ou en terrasses. Dans plusieurs maisons, les murs sontstuqués en dedans, ce qui les rafraîchit sensiblement ; mais la plupart les ont peints à lachaux.

Zanzibar est aussi pauvre en monuments publics qu’en maisons élégantes. ISous n’y trouvons à signaler que les suivants :

Deux ponts traversent la lagune ou le marais qui entoure la ville dans l’est; ils ont été construits par les banians et rappellent, comme tout le reste, l’enfance de l’art; ils ont, je crois, une quinzaine d’arches chacun. Le plus petit, soutenu par des arches en pierre, a une longueur de cent quarante mètres environ et une largeur de trois à

quatre mètres; placé sur la partie la plus étroite de la lagune, il sert de communication entre la ville et un petit faubourg composé de cases en paille et torchis, au milieu duquel passe le chemin qui mène à M’toni.

L’autre pont, situé à trois cents mètres dans le nord du premier, n’était pas achevé en 1840.

Les mosquées se ressemblent à peu près toutes quant à la construction. A l’intérieur s’élèvent deux rangées d’arcades, presque toujours de genre mauresque, et dont les piliers sont gros et de forme carrée, ayant les angles abattus. Sur ces arcades repose le toit, construit en terrasse et ne s’élevant pas beaucoup plus haut que le plafond d’une chambre ordinaire. Les fenêtres, grillées, s’ouvrent un pied au-dessus du sol , afin que par là on puisse cracher au dehors , car il n’est pas convenable de cracher dans les lieux saints. Les murs sont stuqués et le sol, en dedans, est garni de nattes. En général, ces mosquées ne diffèrent nullement, par leur aspect, d’une simple habitation ; je dois, cependant, faire exception pour celle qui est surnjontée d’un minaret et que j’ai déjà mentionnée; elle est isolée de toute autre construction, à l’extrémité d’une petite place sur laquelle ouvre sa porte principale.

Dans la partie de la ville qui longe la plage du côté du nord, on brûle çà et là le corail pour le transformer en chaux; à cet effet, dans un espace circulaire de deux à trois mètres de rayon sont entassées, à une hauteur de deux mètres à peu près, des couches stratifiées de morceaux de corail et de rondins, qu’on met en combustion le soir. La lueur intense de ces foyers embrasés peut faire croire, la nuit, à un incendie.

C’est au milieu des misérables maisons qui bordent la ville vers l’est, au sein du quartier le plus populeux, que sont placés les ateliers destinés au petit nombre d’industries pratiquées à Zanzibar. D’un côté, sous un hangar, sont des forgerons dont tout l’outillage consiste en une enclume, quelques marteaux et un fourneau qu’alimente un soufflet composé d’une ou de deux outres (1) ; d’un autre côté, sous une tente, sont établis de petits métiers à tisser, où l’on s’occupe surtout d’ajouter, aux pièces d’étoffe préparées pour servir de vêtements, les passementeries ou les franges que la mode exige : c’est la seule confection qui s’exécute dans la localité. Ici sont des moulins à huile de sésame ou de coco, mus par un chameau; là des ouvriers travaillent aux boucliers de peau de rhinocéros. Enfin viennent des corroyeurs, des chaudronniers, puis des fabricants de tchakazi : et à Cela se borne à peu près toute la fabrication du pays, fabrication aussi primitive que routinière.

Presque au centre de ce quartier de l’est se trouve le bazar, qui n’est qu’une rue tortueuse, étroite et sale, bordée de boutiques de la plus pauvre apparence : on y vend en détail les grains, les huiles, les drogues, la poterie, la grosse vaisselle, la verrerie commune; en un mot tout ce qui sert à la vie matérielle, y compris les fruits et les autres substances alimentaires.

J’ai déjà parlé des puits et de la mauvaise qualité de leur eau , qu’expliquent très-bien la proximité de la mer et le peu d’élévation du terrain. On en compte de trente à quarante dans la ville; leur profondeur moyenne est de sept à

(1) Le soufflet de forge, quand il fonctionne avec une seule outre, est appelé m'vouho , et mivouho quand il fonctionne avec deux outres.

huit mètres. On y puise avec une corde ayant en longueur le double de la profondeur du puits et portant à chacune de ses extrémités un fruit de baobab nettoyé et percé d’une ouverture de cinq à six centimètres carrés. L’eau très-claire et très-bonne que boivent les riches propriétaires provient d’une source située dans la campagne, au debà du faubourg du côté de M’toni.

La ville ne pourrait, quant à présent, opposer aucune résistance à une entreprise dirigée contre elle; mais, si elle était entre les mains d’une puissance européenne et que l’on employât, pour la fortifier, toutes les facilités offertes par la nature, elle deviendrait un point d’une force assez imposante. Il y aurait, il est vrai, pour en assurer la défense, à se préoccuper d’abord de faire produire à l’ île les substances nécessaires à sa consommation , car elle tire du dehors presque toutes les denrées dont elle s’alimente ; la culture vivrière y est très-peu développée, et cependant la nature du sol conviendrait à la plupart des productions.

On sème les divers grains à trois époques, désignées ainsi qu’il suit : vouli , mouaka et m’tchvo. J’ai oublié de demander quelle est la signification de ces trois mots : ce ne sont pas des noms de mois; ce ne sont pas davantage des noms de saisons, puisque le nombre des jours qui constituent ces périodes est bien loin d’être le môme pour chacune d’elles. Peut-être ces mots expriment-ils seulement un état météorologique différent ou une convenance spéciale pour telle ou telle culture. Quoi qu’il en soit, vouli désigne un espace de trente jours comptés du vingtième après le mrouz ; la durée de mouaka est de quatre-vingt-dix jours après le cent dixième, et rntchôo commence vingt jours après le

deux cent quatre-vingtième : en d’autres termes, la première période, rapportée à notre calendrier, est comprise entre le 20 septembre et le 20 octobre; la seconde, entre le 20 décembre et le 20 mars ; la dernière, enfin, s’étend du 10 juin au 1er juillet.

Dans les années très-pluvieuses et celles de grande sécheresse, la semence, risquant de pourrir ou d’être brûlée, les semailles ordinairement faites en m’ichôo sont retardées plus ou moins, et parfois jusqu’en vouli.

On sème en vouli le riz, le maïs, le sésame, le mon gui ; en mouaka , le mil, quelque peu de sésame et du riz en plus grande quantilé que durant l’époque précédente, parce qu’à la fin de mouaka arrive la saison des pluies, et qu’alors le riz, même sur les hauteurs, se développe favorablement; tandis qu’en vouli, où l’on n’a pas le secours des pluies, il ne pousse que dans les terrains bas et marécageux. En m’tchôo, on cultive des légumes, brèdes, pipangayes, aubergines, etc., du manioc, des pastèques et plusieurs espèces de faséoles, sauf les amberazi (ambrévade), qu’on sème généralement vers les premiers jours qui suivent le nirouz et dont l’arbuste met un an à donner sa récolte.

La manière de préparer la terre et de l’ensemencer est fort simple : on brûle d’abord les herbes et autres végétaux qui se trouvent sur le sol , puis on remue la terre avec la pioche et on la brise, afin de la rendre bien meuble et de la niveler; on fait alors de petits trous rapprochés et peu profonds, on y jette quelques graines, et l’on recouvre.

En certain nombre de végétaux utiles viennent spontanément à Zanzibar, tels sont la canne à sucre, l’indigotier, la

patate douce, le cocotier, le ricin, puis quelques petits fruits dont, à part la goyave, nommée, dans le pays, mapéra, et un autre, qui n’est qu’une variété de celle-ci , et qu’on appelle rigonggo , je ne connais pas les analogues parmi les fruits de nos colonies : tels sont le tchonggoma, le kamazi et le m’ boula, qui a l’apparence d’une noix et une odeur très-agréable.

La production du riz ne monte guère qu’à deux ou trois mille hectolitres, quantité bien inférieure à la consommation de l’île, qui n’est pas moindre de soixante et dix mille hectolitres; mais on en reçoit beaucoup de l’Inde, de quelques points de la côte et de Madagascar. On récolte peu de maïs; c’est la côte ferme et Pemba qui le fournissent. La récolte du moutama est également fort restreinte; ce dernier se sème de la mi-décembre à la mi-février et mûrit au bout de six mois. Le sésame demande le môme temps pour produire sa graine; on le sème en janvier.

J’ai déjà raconté comment et par qui la culture du giroflier a été introduite à Zanzibar; j’ai dit aussi combien elle y a pris d’importance. Elle fut môme, il y a quelques années, l’objet d’un engouement général ; tout individu possédant un lopin de terre voulait y planter du giroflier; la production venant alors à augmenter dans des proportions qui n’étaient plus en rapport avec les débouchés , les prix ont baissé et le développement de cette culture a pris une allure plus modérée.

Le girofle se récolte à la main, et partant cette opération est fort longue; on y emploie un grand nombre d’esclaves : un pied d’arbre occupe quelquefois un homme près

d’un mois. Habituellement, la cueillette commence avec

octobre et se poursuit jusqu’en mars. Dans les années pluvieuses, où la floraison est précoce et active, on y travaille beaucoup plus tôt et sans interruption pendant environ huit mois. Dans les années de sécheresse, au contraire, la cueillette, commencée vers l’époque ordinaire (le mois d’octobre), est suspendue en novembre et décembre, pour être reprise en janvier; c’est ce qui fait dire souvent qu’il y a deux récoltes par an.

I.a baisse survenue dans le prix du girofle décida Syed Séliman, en sa qualité de riche propriétaire, à tenter une spéculation ayant pour base la production de l’indigo. L’idée lui en fut, d’ailleurs, suggérée par un Français de qui les antécédents à Zanzibar n’étaient cependant pas propres à inspirer une grande confiance. Ce Français, dont je crois inutile de faire connaître le nom, avait été engagé, par le Sultan, à titre d’ingénieur des mines, pour rechercher si, comme on l’affirmait, il existait réellement, dans quelques parties de ses États, des richesses métallurgiques exploitables. Mais le prétendu ingénieur, ignorant le premier mot du métier, avait complètement trompé les espérances de son patron ; et, réduit à l’inaction, il s’était mis en tête, pour tirer parti de ses loisirs forcés, de fabriquer de l’indigo. Pour faire un civet, il faut avoir un lièvre, et le dicton sous-entend, cela n’est pas douteux, qu’il faut encore savoir faire le civet. L’individu dont je parle n’avait rien et ne savait rien. Je ne suis pas sûr qu’il fût vraiment capable de reconnaître l’indigotier avant qu’on le lui eût montré à Zanzibar. Quoi qu’il en soit, il intéressa Syed Séliman à son projet et obtint de lui la concession d’un terrain assez étendu pour y cultiver en grand YAnil indigofera, que j’ai déjà dit croître spon-

tanément sur l’île. Syed Séliman lui fournissait, en outre, un certain nombre d’esclaves travailleurs et s’était aussi engagé à le munir de tous les ustensiles, cuves, fourneaux, etc., nécessaires à la fabrication désirée. Tout se passa bien dans le commencement; l’anil semé leva, grandit et atteignit le développement voulu. Mais alors commencèrent les perplexités de l’industriel improvisé. Comment devait-il employer ce végétal maudit, qui semblait n’avoir si bien poussé que pour le narguer? La Providence vint à son aide, sous la forme du brick le Ducouèdic; nous arrivâmes sur rade de Zanzibar au plus fort de ses embarras , et notre audacieux compatriote put, grâce au docteur, lire quelques ouvrages traitant de la matière. Il se mit donc à l’œuvre, et, après deux années de tâtonnements et plusieurs récoltes de feuilles non utilisées, après bien des difficultés, de la part du bailleur de fonds, au sujet de la fourniture des ustensiles qu’il avait promis, après bien des récriminations du manipuleur, qui rejetait sur le mauvais vouloir de son associé l’insuccès de ses tentatives, l’ex-ingénieur des mines parvint à faire quelques kilogrammes d’indigo de deuxième ou troisième qualité, dont j’ai eu en main un échantillon. On a prétendu, et c’est là probablement une assertion émise sans preuve par la malveillance, que les produits présentés avaient été achetés à un banian. Je n’ai pas à discuter la valeur de cette accusation; qu’il me suffise de dire que le promoteur de la fabrication de l’indigo à Zanzibar a quitté le pays, pour retourner en France, avant d’avoir réalisé son entreprise, et que, depuis, cette fabrication en est restée à ce premier et malheureux essai.

Une nation n’est, sans doute, pas responsable de l’excen-

tricité et de l’ improbité dont quelques-uns de ses enfants font preuve chez les peuples étrangers ; néanmoins il est très-fâcheux pour la France qu’elle soit si souvent compromise, dans les contrées lointaines, par des aventuriers. Le résultat en est déplorable. Quant aux spéculateurs de Zanzibar, ils auraient pu facilement se procurer, s’ils avaient voulu s’adresser aux autorités de Bourbon, les hommes spéciaux nécessaires à la création de certaines industries; mais ces gens-là ne savent ni faire une dépense à propos, ni agir avec la persévérance qui seule rend fructueuse une avance de capitaux.

La principale fabrication du pays est celle des huiles : toutefois on extrait seulement celles du coco et du sésame, négligeant de s’occuper de l’huile du ricin, dont les propriétés médicinales trouveraient cependant un emploi salutaire dans la localité. Pour faire l’huile de coco, on cueille les fruits dans leur complète maturité, puis on fend la noix pour en retirer le lait, et on la laisse rancir quelques jours. La pulpe devient molle, grasse, et se détache aisément de la coque. Alors on coupe l’amande par petits morceaux, on la met bouillir dans l’eau, et on enlève l’huile à mesure qu’elle monte à la surface. Un seul homme suffit, avec deux chaudières, à fabriquer cinq à six frazela d’huile par jour, pourvu qu’il ait le bois à brûler à sa portée et les cocos tout accommodés.

L’huile extraite par le procédé que j’indique ici sert pour le luminaire et le couroi qu’on applique sur la carène des bateaux; j’ai dit ailleurs comment se prépare celle qu’on destine à la cuisine.

On exprime encore, quoique moins habituellement, l’huile

dn coco à l’aide du moulin à huile de sésame qui porte le nom souahhéli de kinou tcha kouchiadikia ( moulin tournant) ; ce moulin se compose d’un mortier creusé, en forme de cône renversé, à une profondeur d’un mètre à un mètre trente centimètres, dans un tronc d’arbre d’un bois très-dur. Un fort pilon du même bois, destiné à se mouvoir circulairement, en remplit le fond, où il est retenu par son bout inférieur, tandis que le bout supérieur va s’attacher à une solive tournant horizontalement sur un pivot fixé au plancher. A. l’une des extrémités de celle-ci est attelé un chameau qui lui imprime le mouvement; à l’autre est suspendu un poids qui , agissant à la fois sur la solive et sur le pilon, augmente la puissance de trituration de ce dernier. Le point d’attache du pilon à la solive est un peu en dehors de l’axe du mortier, de manière qu’en tournant dans celui-ci il exerce une forte pression sur sa paroi intérieure. Souvent le conducteur du chameau, armé d’un long et mince épieu dont il se sert pour exciter l’animal, s’assied à l’endroit où se trouve le poids, et continue de la sorte sa besogne sans fatigue. La graine, versée dans la cuve et broyée par le pilon, rend son huile, qui est recueillie au moyen d’un bouchon de vieille toile faisant l’office d’éponge, et qu’on exprime au fur et à mesure dans une grande jarre disposée à cet effet. Un moulin travaillant sans interruption à l’aide de deux chameaux alternés peut faire, par jour, environ cent kilogrammes d’huile. Le rendement obtenu par ce procédé très-défectueux est à peu près de 35 pour 100 du poids de la graine. Cette huile, fabriquée proprement et bien convenablement épurée, est d’un goût agréable ; dans sa fraîcheur, les Arabes la préfèrent aux autres huiles comestibles.

Quelque imparfaite que soit la machine dont je viens de donner la description, elle n’en est pas moins de nature à laisser supposer, chez le peuple qui s’en sert, assez d’instinct industriel pour appliquer rationnellement la force mécanique à certaines fabrications. Ce serait là, pourtant, une erreur complète. D’abord le moulin à huile de sésame est sans doute originaire de l’Arabie; et puis, pour mon compte, je n’en ai vu que deux à Zanzibar. L’isolement où se trouve chaque famille, l’habitude de préparer chez soi ce qui doit satisfaire les besoins naturellement très-bornés de gens si peu avancés en civilisation, enfin la tendance, si facilement réalisée, à se servir, en tout et pour tout, de la machine humaine, l’esclave, toujours prête à fonctionner pour épargner au maître la fatigue du corps et le travail de l’esprit; ces diverses causes, jointes à l’apathie incurable d’une race qui a dans les veines plus de sang africain que de sang arabe, entretiennent, dans ces populations, l’ignorance des procédés mécaniques et l’inaptitude à sortir de la voie routinière où elles croupissent depuis si longtemps. Ainsi les habitants de Zanzibar en sont encore, pour les grains, à la mouture domestique, chaque ménage la pratiquant en proportion de ses besoins, et y employant les engins les plus grossiers et les plus incommodes. Quant au sucre, c’est la même disette de moyens d’extraction, et cependant la canne vient à Zanzibar spontanément et en grande abondance ; il s’ensuit que, au lieu d’une exploitation qui les enrichirait facilement, ils n’ont qu’une production bornée et de qualité très-inférieure. Si quelque personne intelligente, dans l’espoir de se procurer de meilleurs revenus, tente la création d’une industrie, comme l’a fait Syed Séliman

pour l’ indigo, ces expériences ont lieu sans suite, sans énergie, sans la ferme volonté d’atteindre le but : alors, quand l’insuccès se produit, c’est toujours dans des conditions telles, qu’il est irréparable. Cela est arrivé à Syed Saïd , un jour qu’il se mit en tête d’établir une sucrerie. Il avait appelé deux Français de Bourbon pour la monter et la diriger. Le climat (j’ai déjà mentionné ce fait) ayant tué ces deux malheureux, l’usine en est restée là, et le spéculateur, sans persistance, n’a pas essayé de réparer son échec. Zanzibar continue donc de fabriquer, pour son usage particulier, de mauvaise mélasse et un peu de sucre grossier, en broyant la canne entre deux poutres que l’on fait mouvoir l’une contre l’autre, en sens opposé ou à l’aide de quelque appareil non moins ingénieux.

Ainsi se perdent, entre les mains d’hommes nonchalants et ineptes, toutes les richesses que la nature a prodiguées à certaines contrées. Pourquoi n’y aurait-il pas, pour les nations, des conditions de déchéance comme pour les individus, et pourquoi n’appliquerait-on pas la loi de l’expropriation à qui possède un pays sans lui faire rien produire? Les Arabes ne sont maintenant, dans l’Afrique orientale, que des parasites, comme l’est tout peuple exclusivement commerçant.

.l’aborderai ce qui regarde le commerce de Zanzibar lors que, approchant de la fin de notre itinéraire, j’aurai fait connaître les plus importantes localités qui y prennent part. Le lecteur sera alors plus à môme d’en saisir le mécanisme. Pour terminer la série des renseignements que je puis donner sur l’île, il me reste à dire ce que sont le gouvernement du pays et le chef qui préside à ses destinées.

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