‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 2)Chapitre 8 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Syed Saïd. — Notice historique sur les événements de sa vie politique.

Dans tous les gouvernements absolus, et il n’en existe pas d’autres en Orient, l’État, c’est l’homme qui règne. Ainsi, dans cette vaste étendue de pays comprenant l’Omân et la moitié du littoral de l’Afrique orientale, une seule personnalité, celle de Syed Saïd, domine, résume et absorbe tout : le sultan Saïd est le principe et la fin de toutes choses. L'histoire de ce prince sera donc celle de son gouvernement et même celle de ses peuples depuis son avènement. Je vais essayer de la tracer, et je diviserai cette étude en deux parties : la première contiendra le récit des actes de sa vie politique; dans la seconde, qui formera le chapitre suivant, j’apprécierai l’homme et le souverain, et ferai connaître les moyens de gouvernement dont il dispose.

Soultan’-ben el imam Ahhmed avait, en mourant, laissé deux fils encore adolescents. « L’aîné, Syed Salem, était , « avons-nous dit ailleurs, d’un naturel doux et peu ambi- « tieux; le cadet, Syed Saïd, à peine âgé de quinze ans, « annonçait déjà le caractère entreprenant et énergique de « son père, et ne semblait pas disposé à permettre jamais « qu’on le frustrât de son héritage. » Bedeur-ben-Sîf, cou-

sin des jeunes princes, et, en outre, oncle maternel de Saïd, avait, dans l’espoir de prévenir leurs réclamations, donné à Salem le gouvernement de Monsanah, et à son frère celui de Beurka ; mais Saïd surtout n’était pas d’humeur à se contenter longtemps d’un si mince apanage. Il profita donc, pour nouer ses intrigues, des premiers embarras que rencontra son oncle et cousin dans l’exercice du pouvoir.

Le sort des armes, fatal à Bedeur, l’avait placé, dès le commencement de son règne, dans une situation humiliante par rapport au redoutable chef des Ouahhaby; il perdait, de la sorte, tout prestige aux yeux de ses sujets. 11 semblait, en effet, ne devoir le rang suprême qu’à la tolérance de son vainqueur et se trouvait, à l’égard de ce dernier, dans cet état de dépendance dont les peuples font toujours un crime au souverain qui les représente; de plus, il avait été entraîné ou forcé à une mesure impolitique : tandis que, d’un côté, les quatre cents cavaliers ouahhaby imposés par Souhoud campaient près de Beurka, il avait licencié les béloutchis qui formaient naguère la garde particulière de Soultan’; et ces soldats, attachés déjà à Saïd par souvenir de son père, devaient naturellement être disposés à servir les projets du jeune ambitieux. Ainsi aidé par d’heureuses circonstances (et nous pouvons dire, dès à présent, qu’en toute occasion importante les circonstances heureuses eurent la plus grande part dans la fortune de Saïd), ce dernier, qui montra d’ailleurs, celle fois, beaucoup de résolution et d’adresse, avait habilement préparé le terrain, quand les événements que je vais raconter vinrent précipiter le dénoument.

Syed Salem , ayant un jour quitté, sans autorisation, sa

résidence de Monsanah, Bedeur s’emporta en menaces qui frappèrent son cousin de terreur et le décidèrent à s’enfuir secrètement à Beurka, où Said lui donna asile dans la citadelle. Bedeur, instruit de ce fait, exigea que le fugitif fût remis entre ses mains, déclarant que, s’il ne lui était pas livré dans trois jours, il se rendrait en personne à Beurka pour assurer l’accomplissement de ses ordres. Said refusa d’obéir. Ce qu’il tramait, ce qu’il prépara pour se mettre en position de braver la colère de son parent, je l’ignore. Au milieu des versions différentes qui ont été et qui sont encore répandues, dans le pays, sur les particularités de la mort de Bedeur, il est difficile à un étranger de se prononcer, et celui qui écrit ces lignes, a, moins que personne, en raison de ses relations officielles avec le sultan de Mascate, le droit d’adopter, parmi les récits divers qu’il a lus ou entendus, ceux qui impliquent la culpabilité de ce prince. Bien des gens, il est vrai , ont attribué à Saïd lui-même le meurtre dont il s’agit ; mais d’autres ont nié péremptoirement qu’il en fut l’auteur. Une troisième opinion, tout aussi sévère, selon nous, que la première, sans admettre la participation directe du Sultan, laisse peser sur lui la responsabilité d’un consentement tacite. Laquelle adopter parmi ces versions contradictoires? A l’appui de l’accusation , les détails circonstanciés n’ont pas manqué. Il a été affirmé (on peut en voir la preuve dans l’histoire de Syed Said par le cheikh Mansour) qu’en apprenant la venue de son oncle, Said, dans l’intention bien arrêtée de s’en défaire, avait informé de son projet le djemadar (chef des béloutchis) ; qu’il s’était même concerté, pour l’exécution d’un assassinat longtemps prémédité, avec son cousin Syed Mohhammed-ben-Naceur , qui avait

promis sa coopération ; qu’un esclave nubien, à la fois confident, témoin et complice, n’avait pas su, plus tard , retenir de graves révélations. Mais, de son côté, la défense objecte qu’aucune preuve n’a été fournie; et l’historien impartial, n’acceptant qu’avec la plus scrupuleuse réserve des assertions sans contrôle et des témoignages qui peuvent être intéressés, doit alors, sans formuler aucun jugement, borner sa tâche à l’exposition des faits. Voici donc ceux que nous avons recueillis :

Bedeur , confiant dans son énergie et dans la supériorité que son expérience lui donnait sur ses cousins , se rendit par mer à Beurka, et , ayant débarqué, il partit imprudemment pour la ville sans avoir ordonné d’y réunir les cavaliers ouahhabyqui campaient aux environs. Il pénétra ensuite dans la citadelle et se dirigea vers l’appartement où Saïd se tenait d’habitude. Ce qui s’y passa, nul ne le saura jamais avec certitude. Mais, quelques instants après, Bedeur, blessé d’un coup de poignard, s’élança par une fenêtre et tomba sur un monceau de fumier qui amortit sa chute; puis il se précipita vers l’écurie, s’empara d’un cheval sellé et s’enfuit dans la campagne pour rallier ses fidèles Ouahhaby.

Bientôt ceux qui avaient attenté à ses jours, revenus de leur première stupeur, se mirent à sa poursuite, et ils étaient sur le point de l’atteindre, quand Bedeur, averti de leur approche par le galop des chevaux, se jeta dans un bouquet d’arbres placé sur l’un des côtés de la route. Il put, un moment, se flatter d’avoir échappé à ses ennemis; car déjà ceux-ci, emportés par l’ardeur de la course et le croyant toujours devant eux , avaient dépassé l’endroit où il se tenait caché, lorsqu’un de ces accidents fortuits dans lesquels

tout musulman voit lin arrêt de la fatalité décida de son sort : l’animal qu’il avait monté, entendant ou sentant passer les chevaux de ceux qui poursuivaient Bedeur, se mit à hennir et fit ainsi découvrir la retraite de son cavalier; les assassins retournèrent sur leurs pas et assaillirent avec acharnement leur victime, qui , déjà affaiblie par sa blessure, ne tarda pas à succomber.

Ils rentrèrent alors dans la ville, où des bruits divers, colportés par des émissaires secrets, se répandirent immédiatement dans la population. Ici l’on accusait Syed Mohhammed-ben-INaceur d’avoir tué Bedeur; là on rejetait le crime sur les Ouahhaby. D’autre part, ceux-ci, instruits du meurtre qui avait été commis, montèrent à cheval, et, guidés soit par leurs soupçons, soit par des avis reçus, vinrent investir le château de Beurka, demandant à grands cris que le meurtrier leur fût livré.

Syed Saïd protesta de son innocence ; on lui a même reproché d’avoir signalé comme le seul coupable Syed Mohhammed et invité les Ouahhaby à le rechercher activement. Quoi qu’il en soit, sur ces entrefaites, une masse d’Arabes trompés par des récits mensongers accouraient de la campagne pour venger le meurtre du Sultan : à l’aspect des Ouahhaby, ils se ruèrent sur eux en poussant des cris de mort. Il s’ensuivit une scène de confusion pendant laquelle ceux-ci, voyant l’impossibilité de prouver leur innocence, se retirèrent et se dirigèrent vers Déraïeh , menaçant Saïd de la colère de leur maître. Peu de temps après ces événements, Saïd parvint à s’embarquer pour Mascate avec quelques-uns de ses amis les plus dévoués, sans avoir communiqué son dessein à Syed Mohhammed, dont il craignait les

indiscrétions. Arrivé dans cette ville, il y trouva la population disposée en sa faveur, et, avec l’appui des béloutchis et des zeudgalis, il fut proclamé Sultan, quarante-quatre jours après l’assassinat de Bedeur. On raconte que, dans cet intervalle, Mascate ayant été attaquée par les partisans du dernier Sultan, ou de quelque prétendant à sa succession, Saïd étant encore à Beurka, Mouza-Benti-Ahhmed, sa tante, qui l'affectionnait particulièrement, sut, par sa prudence et son énergie, arrêter les agresseurs; puis, semant la désunion parmi eux à l’aide de présents adroitement distribués, elle conserva de la sorte cette ville importante, dont la possession pouvait, en ce moment, décider l’élection de son neveu. — Lors de son avènement, le prince était dans sa seizième année.

Depuis cette époque, Saïd n’a pas cessé d’avoir en main l’autorité suprême avec le titre de Sultan , mais non comme beaucoup le croient et le disent encore, avec celui d’imam : la dignité d’imam (1) a un caractère religieux et ne s’obtient qu’à des conditions que Syed Saïd n’a jamais remplies, à savoir : de faire preuve de certaines connaissances théologiques , de combattre toute sa vie les infidèles et de ne joli) On lit dans le récit du voyage de Frazer (’) : « Il paraît qu’il y a « deux sortes d’imams : l’imam e Schawri et l’imam e Diffaaee (e « châouri — e diflauhi). Du premier, on attend une vie pure et sainte ; « il doit toujours être prêt à mourir pour la défense de sa foi ou dans « une guerre religieuse. On exige moins du second; il a plus du ca- « ractère laïque d’un gouverneur et peut, dans certaines circonstances,

« sauver sa vie par la fuite sans déshonneur . Ahhmed-ben-Saïd était

« de cette deuxième sorte d’imams. » Je n’ai jamais entendu faire cette distinction en Oman, et je n’en ai eu connaissance qu’en lisaut l’ouvrage de Frazer à mon retour eu France.

(*) Narrative of a Journey into Khoratan in ch' years 1821 and 1822, etc. London, 1825

mais aller sur mer. Le titre, du reste, lui importait probablement bien moins que la puissance; son père, Soultan’, lui avait appris à s’en passer.

Dès son début dans la carrière, le jeune sultan prit à tâche de s’assurer le bon vouloir des hommes qui avaient le plus d’influence dans le pays. Pour les choses du gouvernement, il se dirigea, surtout, d’après les avis de son oncle, Syed Mohhammed-ben-Khalfan ; celui-ci , acceptant la situation telle que l’avaient faite les événements, auxquels il était , d’ailleurs, resté étranger, ne songea plus, dans l’intérêt du pays, qu’à affermir le pouvoir de son neveu. Il l’exhorta donc à se conduire désormais avec une grande prudence et, comme premier pas dans cette voie, l’engagea à écrire à Souhoud en termes conciliants et à charger un cheikh du soin de porter sa lettre à Déraïeh.

Cette dernière mesure convenait à la politique astucieuse de Saïd ; déjà son cousin, Mohhammed-ben-Naceur, lui avait créé de sérieux embarras; il s’était présenté à Mascate avec des paroles d’amers reproches ; il faisait entendre des récriminations compromettantes; il parlait de trahison, de foi violée, et se plaignait surtout que le Sultan parjure l’eût accusé d’un meurtre dont la responsabilité devait peser sur Saïd lui-même. Sans doute la vigilance de celui-ci ne s’était pas endormie en face de ce nouveau péril; par ses intrigues et ses menaces, il avait forcé son cousin à s’enfuir. Mais retiré à Zekki, ville forte qu’il avait autrefois habitée, Mohhammed-ben-Naceur préparait ses moyens de défense, et tout d’abord, pour s’assurer une protection puissante, il s’était mis en rapport avec le chef des Ouahhaby.

Saïd écrivit donc à Souhoud : il lui témoignait tous ses

regrets du crime qui , disait-il, l’avait obligé de prendre le pouvoir , et représentait comme le seul coupable Syed Mohhammed-ben-Naceur , ajoutant que ce meurtrier n’avait cherché un refuge à Zekki que dans le but de se dérober au châtiment. Puis , faisant allusion à la demande de secours adressée à Souhoud par Syed Mohhammed, il exprimait la pensée que le puissant chef des Ouahhaby ne voudrait sans doute pas prêter appui à l’assassin, et qu’au contraire il prendrait certainement des mesures pour s’emparer de lui. Saïd se montrait, d’ailleurs, très-disposé à remplir les stipulations du traité conclu avec Souhoud par Bedeur, et il déclarait que les quatre cents cavaliers pouvaient, en toute sécurité, revenir à Beurka, où ils jouiraient en paix des privilèges que leur avait octroyés son prédécesseur. La lettre se terminait par un exposé des faits arrangé selon les vues du narrateur, et par les plus grandes protestations de respect pour les doctrines des Ouahhaby et de déférence à leur gouvernement.

Souhoud, qui avait été tenu exactement au courant de ce qui s’était passé par son résident à Mascate, répondit avec une égale dissimulation , et parut abonder dans le sens de Saïd : toutefois il ne consentit pas au retour des quatre cents cavaliers. Ce refus n’avait, au reste, d’autre cause que la répugnance invincible des Ouahhaby à courir les chances d’une destination aussi dangereuse. Enfin Souhoud manifestait le désir qu’on pardonnât à Syed Mohhammed et qu’on laissât celui-ci jouir tranquillement de la possession de Zekki. Par cette politique, le gouvernement de Déraïeh ménageait, en vue de l’avenir, le rival d’un tributaire que tant de motifs devaient lui rendre suspect.

Syed Saïd, de son côté, comprit toute l’hypocrisie de ces semblants d’amitié ; néanmoins l’impossibilité dans laquelle il était alors de soutenir une lutte l’obligea de se montrer satisfait.

Ainsi l’avénement de Saïd ne changea rien à la situation dépendante où se trouvait Mascate à l’égard de Souhoud , situation qui avait pourtant le plus contribué à l’impopularité de Bedeur. Comme celui-ci, le jeune sultan s’était constitué tributaire, donnant aussi une sorte d’adhésion aux principes religieux des Ouahhaby. Mais Bedeur avait embrassé et servi avec zèle la nouvelle religion, tandis que Saïd ne s’y était pas converti; et, s’il manifestait pour elle un feint respect, cette concession n’était, de sa part, que le résultat d’un calcul. Ses sujets comprirent cela sans doute et ne se détournèrent pas de lui. Ils ne se trompaient pas, au reste, en pensant qu’au fond du cœur sa haine était grande pour les sectateurs d’Abd-el-Ouahhab, et qu’il était résolu à tout faire pour rétablir l’indépendance du pays.

Cet état de choses se prolongea cependant jusqu’en 1809, époque à laquelle le Sultan commença d’importants préparatifs de guerre, sans dire précisément quel en était le but; on sut bientôt qu’ils étaient destinés à châtier les Djouassim , dont les bateaux infestaient le golfe Persique. Ces pirates, de la secte ouahhabite, obéissaient à Souhoud ; Saïd avait donc contre eux un double motif d’animosité. Un écrivain contemporain affirme (1) que ce prince aurait déjà, dans les années précédentes, tenté de réduire ces bandits, et que l’insuccès de cette première attaque n’avait fait qu’exal-

(1) Voyez Histoire des Wahabis , par L. A, 1810, chap. xv.

Page 1