MÉCANISME DE L’ÉCHANGE
Les détails qui précèdent, et la position essentiellement maritime des pays dont il a été question, ont dû faire comprendre déjà que le transport des objets de traite devait avoir lieu tantôt par eau et tantôt par terre, pour qu’ils arrivassent à leur destination définitive. Ce transport n’est point, du reste, dévolu exclusivement à tel port ou à tel groupe de la populalion des États du Sultan, ni spécialement exécuté par quelqu’une des nations qui participent au commerce général. Tous et toutes y emploient des moyens à peu près en rapport avec la quantité de produits que chacun d’eux importe et exporte pour son compte.
Le transport par eau ne consiste ici que dans la navigation maritime proprement dite, sous les formes du petit et du grand cabotage. Quoique la région orientale de l’Afrique où s’effectue, pour moitié, le mouvement commercial que
je décris soit traversée par plusieurs beaux fleuves flottables sur une grande partie de leur étendue, et sillonnée par leurs nombreux affluents, ces cours d’eau ne paraissent pas, jusqu’à présent, avoir été utilisés pour le transport des marchandises ni pour les communications intérieures; et, soit par suite de l’existence de rapides et de cataractes , de la force du courant ou de toute autre difficulté pouvant entraver et même arrêter la circulation des bateaux, soit par le manque d’industrie ou le peu d’aptitude nautique des populations riveraines, on ne les a employés, comme voie commerciale, que dans un parcours de quelques lieues audessus de leur embouchure (J).
Le transport par terre n’emprunte rien non plus à nos moyens mécaniques de locomotion. Les marchandises sont portées à dos d’homme, dont la charge moyenne est de 40 livres; on ne se sert de bêtes de somme que dans les caravanes du Nyamouézi, pays très-riche en ânes, et dans celles des Soumal qui , outre les ânes, possèdent une quantité considérable de chameaux. Partout ailleurs, le transport des marchandises se fait à dos d’homme.
Les routes, à l’intérieur, ne sont autres que les sentiers battus par ces caravanes, et se réduisent à un petit nombre de grandes lignes menant, sans doute à travers mille sinuosités et des obstacles naturels infinis, de quelques points de la côte au cœur des populations avec lesquelles se font les échanges. Aussi tous ces trajets demandent-ils d’un mois à
(1) On a dit eue des Davires de 150 tonneaux remontent l'Oufidji pendant une semaine, et des bateaux pendant un mois ; mais je n’ai pu vérifier l’exactitude de cette assertion, et le fait reste au moins douteux pour moi, d’après les renseignements que m’out donnés les caboteurs.
deux mois et demi de marche pour être effectués par les piétons les plus diligents ; de plus, ils ne peuvent être entrepris qu’à certaines époques de l’année, soit afin de s’assurer, sur la route, des ressources en vivres et en eau, soit afin de ne pas trouver la circulation interrompue par les inondations qui proviennent des pluies torrentielles et du débordement des cours d’eau. L’époque de ces déplacements est, d’ailleurs, subordonnée aux habitudes commerciales et aux nécessités des travaux agricoles ou autres, auxquels se livrent, dans leur pays, les indigènes qui veulent trafiquer avec le littoral. Bref, les voyages de l’intérieur à la côte, et réciproquement, sont réglés par les saisons et divers autres faits non moins absolus, c’est-à-dire que le transport des marchandises par terre est périodique et ne peut être continu.
De plus, les circonstances météorologiques qui président à la navigation de l’océan Indien, la nature et les qualités nautiques des bateaux employés à la grande navigation, l’insuffisance de leurs moyens pour se diriger longtemps en haute mer, et l’impossibilité qui se présente, en vue de terre, d’aller contre vent et courant, les obligent à faire coïncider leurs opérations avec le cours régulier des moussons; le cabotage lui-même est en partie assujetti à cette périodicité de mouvements.
Ainsi, du côté de la mer comme du côté du continent, presque toutes les marchandises qui alimentent le commerce tant intérieur qu’étranger, et qui ne font, pour ainsi dire, que traverser les possessions arabes du littoral, n’arrivent aux lieux d’échange qu’à des époques données; et, par suite, le commerce de ces possessions est soumis à une intermittence semblable, et doit y conformer son mode d’o-
pération et de règlement. Ceci posé, je vais donner quelques détails sur les conditions et mouvements divers par lesquels passent les objets d’échange à partir du dernier point d’où ils viennent en entrant dans le pays, jusqu’à leur première destination quand ils en sortent.
Ainsi que je l’ai dit, chacun des pays qui prennent part au commerce de la côte y emploie à peu près la quantité de bâtiments nécessaires au transport des marchandises qu’il y importe ou qu’il en exporte.
L’Inde anglaise, le Keutch, les ports du golfe Persique, de l’Oman, des côtes sud d’Arabie et de la mer Rouge ont les leurs; il en est de même de Zanzibar et de quelques-uns des ports qui en dépendent. Le chiffre total de ces navires s’élève à environ cent soixante-dix; ils jaugent de 50 à 150 et 160 tonneaux, la plupart de 50 à 60. Beaucoup d’entre eux servent aussi au cabotage soit accidentellement, soit pour un temps donné et prévu ; toutefois celui-ci est principalement effectué par des bateaux plus petits et des barques, au nombre de cent cinquante peut-être, parmi lesquels une cinquantaine de bateaux pêcheurs, de Soûr, nommés beden , du port de 15 à 25 tonneaux, et qui font le cabotage entre Zanzibar et la côte de M’rima, particulièrement durant la mousson du sud-ouest; les autres petits bateaux et barques appartiennent nécessairement à Zanzibar et ses dépendances. Il en est de plusieurs sortes qui se distinguent par des différences dans la construction de la coque, dans la mâture et la voilure; je crois inutile de les décrire, et je renvoie à l’Album les personnes qui désirent s’en faire une idée.
Revenons aux navires de grande navigation : voici , à peu
près, leur répartition entre les divers pays qui les fournissent :
Inde anglaise et États protégés.. .
Côte d’Omân et du golfe Persique.
Côte sud d’Arabie (M’kellé, Chehheur et pays de Meheura).. . .
Mer Rouge (Djedda, Moka, etc.)..
Côte d’Afrique .
50 non compris les bateaux de pêche dits beden.
10 (de 6 à 15).
50 y compris 3 ou 4 bateaux, peutêtre, des ports soumal du nord.
Total. ... 170
Il y a quelques années, ce chiffre était plus considérable; le gouverneur de Zanzibar m’a raconté, à ce sujet, que, se trouvant un soir chez le fils du Sultan, Syed Khaled, avec d’autres personnes, la conversation tomba sur le mouvement de la navigation dans ce port. Des paris s’engagèrent sur le nombre des bateaux qui le fréquentaient : c’était alors l’époque où ils y sont réunis. Pour trancher la question, on fit le dénombrement, et on en compta deux cent dix. 11 s’ensuivrait que la diminution aurait été d’une quarantaine, et la cause en était, selon mon interlocuteur, dans la suppression de la traite sons pavillon arabe au nord de l’équateur. Le fermier des douanes m’a assuré, de son côté, qu’il résultait, pour lui , du même fait, une perte de 50,000 piastres par an (1). Quoi qu’il eu soit, voici quelle est la marche générale du mouvement et des opérations de cette marine de long cours.
En prenant pour point de départ le début de la mousson
(1) Je citerai encore, à l’appui de cette opinion, le passage suivant d’une note sur les affaires commerciales, que M. Ward, consul des Etats- JJnis à Zanzibar, m’adressait officieusement, en réponse à quelques ren-
de nord-est, les premiers arrivages du nord sont fournis par les bateaux de Zanzibar, qui ont été porter des grains à la côte d’Arabie, et qui sont ordinairement de retour de la fin de novembre au commencement de décembre. Cependant, avant cette époque, il arrive quelquefois un, deux ou trois bateaux de Mascate; mais cela ne se présente que quand il y a eu des marchandises pressées à envoyer à Zanzibar ou des nouvelles importantes à y faire parvenir, comme, par exemple, celles de troubles survenus en Oman, circonstance assez fréquente. Dans cette dernière occurrence, on expédie de Mascate, dès que la mousson du sud a cessé, un des navires du Sultan, qu’on charge en même temps d’une provision de dattes, raisins, amandes et autres fruits de la plus récente récolte.
A part les cas exceptionnels que je viens d’indiquer, les grands bateaux de l’Omân et du golfe Persique, qui partent les premiers, n’appareillent guère avant la seconde quinzaine de novembre; ils sont, d’ailleurs, en petit nombre, et ils n’avancent ainsi leurs départs que parce qu’ils doivent faire plusieurs escales, entre autres celle de Socotra, où ils portent des dattes et prennent du semen et de l’aloès. Au besoin, ils cherchent un refuge contre le mauvais temps à la baie de Hhafoun et, plus au sud, à Ouarcheikh, Meurka ou Braoua. Us y trouvent encore l’occasion d’exercer quelque négoce;
seignements que je l’avais prié de me donner : « Since the treaty with England to put a stop to the coast slave trade iu the Imam’ s dominions, the coast trade is very mueh diminished; there is not in Zanzibar so great a demand for goods as there was. » Depuis la convention passée avec l’Angleterre, pour mettre fin, dans les possessions du Sultan, à la traite des esclaves sur la côte, le commerce de celle-ci a beaucoup diminué; Zanzibar ne demande plus autant de marchandises qu’auparavanf .
sous ce rapport, les relâches de Lâmou et de Mombase, surtout la première, sont les plus fréquentées. Le gros de la flottille quitte l’Omân dans la première quinzaine de janvier. Tous ces navires, à de rares exceptions près , descendent jusqu’à Zanzibar, où ils arrivent à la fin de février. Leur chargement se compose, en proportions variées , d’étoffes pour turbans et ceintures, de vêtements (y compris les bouchti, burnous en poils de chèvre), de soies en fil, de tapis, de peaux en cuirs, de dattes et fruits secs, de pâtes et confitures, d’eau de rose, de blé, de fourrages [ibis), de gargoulettes et de diverses drogues.
Les bateaux partant de l’Inde (Bombay) et du Keutch appareillent de la fin de décembre à la mi-janvier, selon leur destination plus ou moins éloignée. Il en est qui vont jusqu’à Mozambique et à la côte ouest de Madagascar, après une courte relâche à Zanzibar ou à M’gâo; d’autres touchent à certains ports des Bénadir et du Souahhel. Dans ces escales, ils déposent quelques marchandises entre les mains de leur correspondant, s’ils en ont un; sinon, ils y laissent un agent qu’ils prennent à leur retour dans le nord. Tous ceux dont la destination définitive est Zanzibar y sont rendus d’ordinaire pour les derniers jours de mars.
Les bateaux de M’kellé, de Chehheur et de la côte de Meheura font route à la fin de janvier. Ceux de Meheura sont chargés de sel et de poisson salé. Les uns mouillent à Socolra, où ils s’approvisionnent d’aloès et de sang-dragon ; d’autres, aux Bénadir, où ils trouvent toujours des passagers et un peu de fret pour le Souahhel. Ils se défont d’une partie de leur sel à Lâmou, parfois à Mombase, et le reste arrive à Zanzibar. Les bateaux de M’kellé et de Chehheur ont, à
bord, des oignons, un peu d’aloès, de gomme et autres drogues, puis du requin salé. En passant aux Bénadir, ils prennent du semen, des cornes de rhinocéros, de l’ambre gris en petite quantité; ils ont aussi habituellement, comme passagers, un certain nombre d’individus qui quittent temporairement leur pays, pour aller chercher fortune à Zanzibar, où ils s’emploient, les uns comme heummaline (portefaix), et quelques autres en qualité de soldats. Chacun de ces bateaux a coutume d’emporter, en marchandises et argent, de quoi se procurer, pour son retour, au moins la moitié de son chargement, que compléteront les bagages et vivres des passagers, et les provisions, en grains principalement, que leurs compatriotes émigrés à Zanzibar envoient aux parents qu’ils ont laissés en Arabie.
Les bateaux de la mer Rouge partent à la fin de janvier. Ce sont eux spécialement qui servent au transport, aller et retour, des pèlerins du Souahhel et des Bénadir. Leur cargaison ordinaire comprend du café en grain et en coque, de la verroterie, des pièces de toile fine et soieries, de l’essence de rose, du vieux cuivre, quelques tapis; et quand ils ont touché à l’un des ports de la côte soumal , entre Beurbeura et Guardafui , ils ont aussi un peu d’encens et de gommes. Ils déposent aux Bénadir une partie de leur verroterie, le café en coque, le vieux cuivre, et les échangent contre des peaux et des cornes, des grains, de l’argent et parfois de l’ivoire qu’ils vendent à Zanzibar. La fin de février est le moment où les divers bateaux ci-dessus mentionnés se trouvent réunis en plus grand nombre dans le port de Zanzibar. Alors beaucoup d’entre eux se liaient à terre pour visiter et remettre leur carène en bon état; d’autres qui ne
doivent retourner dans le nord qu’à la fin de la prochaine mousson de sud-ouest ont été, peu de jours après leur arrivée à Zanzibar, dirigés vers les Kiloua, M’gâo ou la côte de Mozambique, ou bien se sont rendus aux Comorres , à Nossi-bé et à la côte de Madagascar, avec des chargements appropriés aux besoins des localités qu’ils veulent parcourir. Enfin c’est un temps de repos pour ceux qui vont repartir avec les premiers jours de la mousson de sud-ouest.
Alors aussi s’exécute le règlement des comptes pour les transactions opérées depuis le commencement du nirouz. L’ouverture de cette liquidation est signifiée, à la demande du fermier des douanes, par un ordre du gouverneur, et publiée à son de cornes jusque dans les faubourgs de la ville.
A l’arrivage du nord, ce sont généralement les négociants de Zanzibar qui sont les débiteurs. Ils soldent soit en numéraire, soit en produits (ivoire, grains, girofle, copal, etc.), ou bien font de nouveaux billets accrus du montant de l’ intérêt des sommes dues pour la prolongation accordée, et dont l’échéance est reportée au prochain règlement de comptes. Puis on recommence à négocier au sujet des articles récemment importés, et pour lesquels les recouvrements n’auront lieu, sauf conditions contraires, qu’à la fin de l’année, c’est-à-dire dans les derniers jours d’août. A cet effet, une obligation est passée devant témoins ou devant le cadi, portant que le débiteur payera aux créanciers, à une époque convenue, telle somme en argent ou en telle marchandise, à raison de tant la frazéla ; un échantillon de celte marchandise et de la qualité dont elle devra être reste entre les mains des deux parties.
Les comptes à peine réglés, les départs pour le nord corn-
mencent dès les premiers jours d’avril dans l’ordre suivant, fixé selon le plus ou moins d’éloignement du lieu de destination. Ce sont successivement les bateaux du golfe Persique et du Keutch, de Bombay, de l’Yémen et la côte sud d’Arabie; enfin les derniers sont ceux qui se rendent aux Bénadir et à Làmou.
L’époque des expéditions, pour le nord , des divers ports de la côte d’Afrique est la môme qu’à Zanzibar; elles ne sont, du reste, faites que par Làmou et Mombase.
Après ces départs, la grande navigation, par bateaux indigènes, est interrompue pendant trois mois et demi environ, des premiers jours de mai au 15 août. Les bateaux qui n’ont pas pris l’une des directions déjà indiquées concourent avec les caboteurs à la répartition, sur les différents points de la côte, des marchandises nouvellement apportées à Zanzibar. Je décrirai tout à l’heure les mouvements du cabotage; mais, pour en finir avec la navigation de long cours, je citerai un passage du rapport de M. Loarer, qui présente un tableau aussi pittoresque que fidèle d’une partie du mouvement commercial des Arabes le long de la côte d’Afrique.
« Les boutres et les Arabes, dans leur pénible naviga- « tion, rasent continuellement les côtes, et, toutes les fois « qu'une occasion se présente à eux de faire la plus chétive te spéculation, ils ne la laissent pas échapper. La composic< tion de leurs chargements et l’agglomération de petits c< pacotilleurs, que l’on trouve à bord de la plupart des bâte teaux, favorisent admirablement cet instinct mercantile, ce Tel individu, parti d’un port de l’Inde ou de l’Arabie avec ce une valeur de 500 piastres en marchandises dont il est
« sûr de trouver un placement avantageux à Zanzibar, et « dans l’intention première d’y amener sa petite pacotille, « la vend et échange trois ou quatre fois, sur la route, les <( articles qu’il s’est procurés en retour ; de sorte que, bien « souvent, il n’apporte à sa destination que les piastres pro- « venant de ces diverses spéculations.
« Le temps n’est rien pour le navigateur arabe : il a « six mois pour faire une traversée qu’un autre achève- « rait en moins d’un mois; il est excessivement curieux, « aventureux et en môme temps économe jusqu’à l’avarice. « La plupart du temps, il n’a d’autre habitation que son « boutre. S’il vous dit qu’il a une femme à Mascate, une « autre à Zanzibar, ces différents ménages ne lui coûtent « que peu ou point d’entretien ; ce sont pour lui des espèces « d’hôtelleries où il paye, quand il s’y trouve, pour son « loyer et sa pension ; ses femmes commercent, de leur côté, « par les mains des esclaves mâles et subviennent ainsi à la a dépense pendant les voyages du maître. Outre l’avantage « d’un pied-à-terre, celui-ci trouve, dans ces intérieurs qui « lui sont ouverts successivement, des factoreries tout in-
slituées, plaçant, pendant son absence, les marchandises « qu’il n’a pas pu vendre ou qui ne sont pas d’un débit im- « médiat. Le môme boutre, se rendant de Mascate à Zanzi- « bar, fait ordinairement dix à douze escales avant d’arriver « à sa destination. On ne doit excepter de cette règle géné- « raie que les bateaux appartenant à ce dernier port, les- « quels ne relâchent ordinairenent que pour faire de l’eau « et du bois. »
Maintenant je vais donner une idée générale des opérations faites par le petit nombre de navires chrétiens qui
participent au mouvement commercial de la côte orientale d’Afrique.
Les Américains et les Anglais sont les seuls qui entretiennent des relations suivies avec les États du Sultan (1). La marine française du commerce n’a fait, jusqu’à présent, à Zanzibar que de rares apparitions, sans aucune régularité, et le passage, dans ces derniers temps, de deux ou trois batiments de Hambourg et de Brême, d’un faible tonnage, n’est encore qu’un accident.
Dans un travail précédent, qui a été publié aux Annales maritimes et à la Revue coloniale, numéros de décembre 1845, j’ai déjà indiqué la nature et le mode d’opérations du commerce américain sur le marché de Zanzibar, et la valeur des échanges effectués par lui jusqu’en 1842. Ce travail comprenait aussi une appréciation analogue du commerce anglais. Il me suffira donc de signaler ici les modifications qu’ils ont pu, l’un et l’autre, éprouver depuis, sous ces divers rapports.
Après plusieurs transformations dans la raison de la maison de Salem, qui avait, dès lors, un comptoir à Zanzibar, et dans le personnel qu’elle employait, ce comptoir fonctionne toujours sous la direction ostensible d’un M. Febeen dit Franck; mais M. Ward, le consul américain, a une grande part d’influence dans les opérations, s’il n’en a pas même la direction supérieure. Celles-ci consistent à placer les chargements importés par les navires de la maison et à leur préparer des cargaisons pour le retour. Ces navires, au
(1) Je ne crois pas devoir tenir compte des opérations clandestines de traite que peuvent faire des navires négriers dans quelques ports du sud des possessions arabes.
nombre de cinq, sont expédiés successivement d’Amérique, à deux mois et demi, trois ou quatre mois d’intervalle l’un de l’autre; il en passe donc, selon les circonstances, trois ou quatre chaque année à Zanzibar. Malgré l’interdiction commerciale décrétée à Madagascar contre les blancs, et qui s’est étendue aux Américains (1), les navires dont il s’agit ont coutume d’y toucher et sont même parvenus, après bien des réclamations et des pourparlers, à y déposer de nouveau des marchandises; toutefois, par une sorte d’accommodement avec la défense de ne rien laisser emporter du pays par les étrangers, ces marchandises ont été payées à Zanzibar, au moyen d’une assignation sur un négociant de cette place, qui était, à ce qu’il paraît, en affaires avec quelques antalaot’s ou quelques banians de Majunga.
Outre ces navires, il en vient trois ou quatre expédiés par des maisons de Boston, et qui se font concurrence. Je crois, sans en être sûr, que l’une d’elles a eu pendant un certain temps un agent ou correspondant à Zanzibar; mais, dernièrement du moins, il n’y avait d’autre maison américaine, en cette place, que celle dont j’ai d’abord parlé. Les capitaines ou subrécargues des bâtiments de Boston sont chargés de gérer eux-mêmes les affaires du navire; chacun d’eux traite avec un, deux ou trois des grands négociants banians ou hindous établis sur les lieux, pour tout ou partie de sa cargaison ; en échange de quoi il devra recevoir, à une époque indiquée, une valeur équivalente en
(1) Cette interdiction eut d'abord pour effet de suspendre non-seulement les opérations du comptoir secondaire qu’ils avaient à Majunga, mais encore l’exportation de l’argent et des marchandises du pays déjà acquises par le gérant de l’établissement.
ivoire, copal, etc., etc., de telle qualité, à raison de tant la frazela.
L’affaire est ordinairement agencée par un courtier ou commissionnaire qui est chargé d’assurer les rentrées et de préparer les objets qui doivent composer la cargaison de retour; il lui revient 2 1/2 pour 100 de commission, tant sur cette dernière que sur celle d’arrivée.
Alors le navire va faire quelque escale intermédiaire h Nossi-bé et Madagascar, ou à Maïotte et Mozambique, ou à Moka. Plusieurs ont été sur la côte, à Tonggui ou Kiongga (1) , traiter du copal. En 1847, il est venu huit navires américains à Zanzibar; en 1848, le nombre en a été moindre de moitié, mais ce sont les navires de Boston qui ont manqué.
Les marchandises importées par les Américains sont toujours à peu près les mêmes quant à la qualité et à la variété ; il ne s’y trouve d’article qui soit spécialement convenable pour le commerce du Zanguebar que leur coton manufacturé ; et, d’après les renseignements que j’ai pu obtenir sur la valeur totale de leurs importations, le chiffre n’en a jamais été au delà de 500,000 à 550,000 piastres (piastres américaines), dont un quart ou un tiers seulement en numéraire. Les objets qui composent la cargaison, outre les cotonnades, sont : du sucre en pain, des farines et salaisons, des meubles, un peu de quincaillerie et de vaisselle, du savon, du tabac, de la bougie, quelques centaines de paniers
(1) Ces deux points, qu’on désigne le plus souvent par Tonggui, sont placés tout près l'un de l’autre et du cap Dclgado, sur la rive gauche de la rivière Ménaguené : Tonggui est aux Portugais, Kiongga est au sultan Saïd et a pour chef un certain Bacari-M’chiamo.
•Je cidre, du papier à écrire, de la poudre et des fournitures de marine.
Leurs exportations ont également peu varié; ce sont toujours principalement de l’ivoire, des peaux, du copal, du girofle, quelques drogues, du sésame et, plus récemment, des piments; ils n’exportent plus ordinairement d’huile de coco. Leurs chargements de retour comprennent, en outre, le café qu’ils vont prendre à Moka et les produits de Madagascar (peaux, suif, copal), qu’ils peuvent se procurer en partie à Majunga et en partie à Nossi-bé.
Je passe aux Anglais.
Après la liquidation de la maison Hunt, en 1840, une société, dont la raison était Anderson et compagnie, avait établi à Zanzibar un nouveau comptoir anglais, ayant pour gérant un M. Peters. Ses opérations étaient plus restreintes que celles de sa devancière et se bornaient, je crois, aux transactions possibles sur le marché de Zanzibar. Un M. Wilson y avait organisé, plus tard , un autre comptoir qui devait, disait-on, correspondre avec une maison de Bombay. Enfin plusieurs tentatives individuelles ont été faites soit dans ce sens, soit pour monter des opérations avec la métropole; mais tous ces essais ont échoué ou n’ont eu que de minimes résultats. A mon dernier passage à Zanzibar, M. Peters était mort; la maison de Londres, dont il avait été le représentant, avait envoyé un agent qui s’occupait de la liquidation des affaires, et le brick anglais l' Arrow se tenait prêt à emporter le matériel restant.
Les importations des Anglais consistent principalement en verroterie, vaisselle, quincaillerie, armes, poudre, étoffes de coton, représentant une valeur d’environ 21 5,000 pias-
(res; et leurs exportations, en eopal , sésame, ivoire, cornes • le rhinocéros, cire, drogues et peaux de bœuf. Outre les spéculations dont il vient d’étre question, deux ou trois navires de Maurice vont annuellement, aux époques des changements de mousson, charger des bœufs à Braoua. Une ou deux cargaisons d’ânes ont aussi été exportées de Moguedchou, il y a quelques années, par navires de cette colonie.
L’apparilion, dans les Etats du Sultan, des navires de Brème et de Hambourg, dont il est parlé précédemment, est de date récente, et a eu, sans doute, jusqu’à présent pour but plutôt une sorte d’exploration commerciale que des spéculations faites d’après un plan d’opération arrêté. Us ont importé des toiles, de la verroterie, de la quincaillerie, et exporté un peu d’ivoire, de copal, ainsi que des drogues; je crois qu’un ou deux d’entre eux se sont même rendus à Moka pour y prendre du café : en un mot , il n’y a encore rien de bien caractérisé dans la nature de leurs transactions.
Je dois maintenant expliquer commentsontdistribuées les marchandises importées des divers pays et par les diverses voies qui ont été indiquées, tant à Zanzibar qu’en quelquesuns des points du littoral qui en dépend; ce sera en môme temps décrire les mouvements du cabotage.
Les marchandises destinées à telle partie de la côte, soit pour la consommation, soit, surtout, pour être échangées avec les peuplades de l’intérieur, y sont transportées du port qui les a reçues directement, par des bateaux côtiers de dimensions et de genres différents, jaugeant de 8 à 25 et jusqu’à 50 tonneaux. Il faut y ajouter, ainsi que je l’ai dit
plus haut, un petit nombre de grands bateaux qui trouvent III. '24
avantage à s’y employer, au lieu de rester inoccupés jusqu’à la mi-août.
Les caboteurs les plus actifs sont les bateaux nommés beden ; une centaine environ de ces bateaux, le plus souvent du port de 18 à 20 tonneaux et construits, pour la plupart, à Sour (Omân), en partent, chaque année, approvisionnés de sel , et armés pour la pèche. Ils commencent en quittant le port et principalement de Uas-el-Hhad à Mocira ; passant ensuite rapidement, en deux ou trois jours de beau temps, de la côte sud-est d’Arabie à la côte d’Afrique, et s’arrêtant , au besoin, dans quelque baie de Socotra, ils la continuent dans les baies de Hhafoun et d’El-Khazaïne et successivement à Fechout , M’routi, jusqu’à Ouarcheikh, se procurant, à l’occasion, un peu d’ambre gris. Alors ils visitent les Bénadir et plusieurs ports du Souahhel, où ils trouvent le placement des produits de leur pêche (requin et tazar salés).
Les uns s’arrêtent à Lâmou, d’autres à M’rirna ou Zanzibar. Les premiers arrivés, qui vendent leur cargaison dans les ports du nord, font quelquefois une seconde excursion. Une partie de ces beden opèrent leur retour dans les premiers jours de la mousson de sud-ouest ; d’autres, à la fin, et, dans ce dernier cas, ils s’emploient, en attendant, au cabotage. Quoique solidement construits, ces bateaux ont des façons très-fines et sont très-bons voiliers, ce qui leur donne de l’avantage sur leurs concurrents.
Il y a un mouvement de va-et-vient pendant toute l’année entre Zanzibar et la côte de M’rima, et ce mouvement s’étend même jusqu’à l’Oufidji ; mais les communications entre cette île et les diverses parties des possessions arabes ou por-
lugaises du littoral ont lieu à des époques fixes et selon la mousson régnante.
Les départs de Zanzibar et de Lâmou pour les Kiloua et ports au sud, pour les Comorres, la côte de Madagascar et celle de Mozambique s’effectuent de décembre en mars. Une quarantaine de bateaux appareillent alors de Zanzibar pour ces divers parages; ils y restent pendant tout le fort de la mousson de sud-ouest , faisant du cabotage entre les Comorres, Nossi-bé et Madagascar.
Les bateaux armés pour le commerce spécial des Kiloua quittent Zanzibar à la mi-août au nombre de trente-cinq à quarante au plus, la vente des esclaves étant moins considérable qu’elle ne l’était autrefois. Ils descendent en louvoyant le long de la côte en dedans des îlots et récifs, profitant des brises de terre qui soufflent dans la matinée et des courants de marée; ils mettent ainsi, en moyenne, de sept à huit jours à se rendre à leur destination. A peu près à la même époque, arrivent aux Kiloua, pour y prendre du fret ou tâcher d’y placer un reste de marchandises, quelques-uns des bateaux partis au commencement de l’année pour les Comorres et la côte de Madagascar ou certains ports du Mozambique (Anggoji , Mozambique, Ibo, etc.).
Voilà donc, par suite des divers mouvements maritimes déjà décrits, tout le littoral des Bénadir à Tonggui, approvisionné de marchandises propres à la consommation de ses habitants et des peuplades de l’intérieur. D’un autre côté, de nombreuses caravanes envoyées par celles-ci y ont apporté les produits qu’elles destinent à l’échange. Comment et par quels agents ce dernier va-t-il s’opérer? Pour le faire
mieux comprendre, je dois d’abord donner une idée de la composition du personnel des possessions arabes.
Il y a, cà Zanzibar, une quarantaine de négociants banians, hindous et arabes qui s’occupent d'affaires : je ne parle ici, bien entendu , que des négociants ayant un nom connu et un certain crédit sur la piace.
En tète des premiers, qui sont les plus nombreux, il faut placer le banian Djîram, fermier général des douanes; puis encore la maison désignée sous le nom collectif d’Oulad- Bima (les enfants de Bima), Oulad-Monha , Ouiad-Rama , Oulad-Kelendji , Kandjisettie, Man’la, Yania et quelques autres.
On cite comme les plus considérables, parmi les Hindous, Topan, Benda-AIi, Hima, Liman-el-Hindi, Hardji et Moussa- Manké.
Parmi les Arabes, enfin, on m’a désigné Sid-Hammoud, Saïd-ben-Donirie, Hassan-ben-Ibrahim, et de plus quelques négociants originaires de l’Yémen ou y ayant des correspondants, et qui se livrent plus spécialement au commerce de la mer Rouge, à savoir : Sid-Abou-Bakari, Saad-Dibran, Sid -Mohhammed -Barkali , Ahhmed et Mohhammed , Ba- Abeud. Le gouverneur de la ville (Syed Séliman), l’un des fils du Sultan (Syed Khaled) et le Sultan lui-même pourraient figurer en tête de ce dernier groupe.
Les négociants banians tiennent, pour la plupart, à de grandes maisons de commerce du Keutch, en relations d’affaires avec d’autres maisons de Bombay ou réciproquement. Ils ont, en outre, des correspondants, soit à Mascate, soit à la côte sud d’Arabie; enfin ils entretiennent des agents sur
quelques-uns des principaux points de la côte, à Union, Vlombase, M’rima, les Kiloua, Tonggui , et même à Ibo,
Mozambique, Anggoji , selon la nature des objets sur lesquels ils commercent plus particulièrement. Ces agents stationnent d’ordinaire deux ou trois ans dans chaque localité, et sont alternativement remplacés par d’autres employés de leurs maisons de Zanzibar. On m’a dit que les banians ne demeuraient ainsi à la côte que depuis une vingtaine d’années, et que la concurrence que cette situation nouvelle leur permettait de faire aux Arabes et aux Souahhéü avait diminué de beaucoup les bénéfices énormes que ceux-ci retiraient du commerce avec les peuplades de l’intérieur. Les banians ont, en effet, tout ce qu’il faut pour l’emporter sur leurs rivaux : ils sont actifs, industrieux, sobres, et se contentent d’un léger bénéfice qu’ils savent s’assurer, d’ailleurs, dans leurs moindres spéculations; ils peuvent, en outre, vendre à plus bas prix, parce qu’ils reçoivent directement et de première main une grande partie des marchandises avec lesquelles ils traitent, et, quant aux
autres, celles qui sont apportées par les Américains et les Anglais, ils sont à peu près les seuls, sauf peut-être quelques-uns des principaux négociants hindous, qui puissent acheter en gros une partie de cargaison ; bref , ils amassent, avec facilité et en tout temps, le copal , les grains, la cire, le semen, l'écaille.
Le trafic des esclaves et de l’ivoire, auquel ils prennent aussi une large part, a lieu dans des conditions différentes que je ferai connaître plus loin.
Les Hindous opèrent de. la même manière que les banians, mais sur une plus petite échelle ; ils traitent seuls des
peaux, que ces derniers excluent de leur trafic par un scrupule religieux. Les uns et les autres donnent aussi des marchandises à des Souahhéli , qui leur rapportent en échange les articles déjà nommés, qu’ils vont chercher à plusieurs journées du rivage. Les banians ne quittent jamais leurs comptoirs de la côte; mais quelques Hindous, des Arabes et des Souahhéli, sont allés, m’a-t-on dit, jusqu’au pays de Nyamouézi.
Presque tous les négociants arabes qui prennent part au commerce du littoral ne le font d’ordinaire qu’à l’aide des banians et Hindous, au moyen de marchandises que ceux-ci leur avancent, et qu’ils rembourseront, à une époque convenue, en ivoire et en esclaves ; aussi ne peuvent-ils y réaliser des bénéfices notables qu’en envoyant échanger ces marchandises au loin dans l’intérieur.
J’ai dit que l’achat de l’ivoire et des esclaves à la côte avait lieu dans des conditions différentes des autres transactions. Ces deux articles viennent, en effet, de pays fort éloignés et ne se trouvent pas comme les grains, le copal, etc., à deux ou trois journées du rivage. Il ne faut pas moins de soixante-cinq à soixante-dix jours de marche pour se rendre du pays de Nyamouézi à M’rima; de quarante-cinq à trente-trois, du pays de Kamba, selon que les caravanes aboutissent au point déjà nommé ou bien en arrière de Mombase; de vingt à vingt-cinq, de Massai et de Kouavi à M’rima; trente journées de Marora et du pays des Oua-Héhé au môme marché; de trente-cinq à quarante, du pays de lào à Kiloua-Kivin’dja et de quarante-cinq à cinquante, de celui des Oua-M’viza, Les caravanes de Nyamouézi partent pour la côte en avril , et y sont rendues en juin et juillet;
c'est généralement l’époque à laquelle les Oua*kamba s’y présentent. Les Oua-M’viza et les Oua-Iâo n’arrivent guère qu’en août. Dans leur route, les premiers traversent le territoire des seconds; les Oua-Iâo, les Oua-M’viza, les Oua- Makondé, les Oua-Makoua se rendent aussi à Tonggui, Mi* kindami et Kissouéré.
Or les traitants se trouvant ainsi rassemblés sur les lieux indiqués, voici comment les choses se passent ;
Dans les ports du sud, particulièrement aux marchés des Iviloua (Kouavi, Kivin’dja, M’jin’guerra), les Souahhéli vont au-devant des caravanes, et comme ils ont, depuis de longues années, des relations avec les pays d’où elles viennent, et des liaisons personnelles avec les individus qui les composent, ils s’emparent en quelque sorte de ceux-ci. Arrivés avec eux au but du voyage, ils les conduisent à des cases qu’ils ont fait préparer en dehors de la ville, et s’entremettent dans toutes les transactions qui s’établissent entre eux et les banians ou autres marchands étrangers. Ces derniers ne peuvent se procurer un esclave ou un morceau d’ivoire, sans subir ce courtage dont ils payent naturellement les frais. Il serait, d’ailleurs, impossible de se soustraire à cet usage, à moins de connaître la langue des diverses peuplades de l’intérieur, et d’avoir, avec des individus de chacune, des liaisons assez solides pour pouvoir capter leur confiance, malgré les suggestions intéressées des courtiers souahhéli.
L’hospitalité qu’ils exercent envers leurs hôtes africains n’est pas plus désintéressée; ils en reçoivent toujours quelque cadeau en ivoire ou en esclaves qui compense amplement les frais de la nourriture qu'ils fournissent pendant
leur séjour et des provisions qu’ils leur donnent au départ.
Le marché étant ouvert, l’individu qui veut acheter de l’ivoire est abouché par un des courtiers souahhéli avec un des indigènes détenteur de ce produit, et conduit à la case que celui-ci occupe. La première chose qu’on ait à régler est le rri sapera ou maçapero , cadeau destiné au vendeur. L’ivoire examiné, le marchand en fait un lot, puis il conduit l’indigène à sa boutique pour y convenir de ce qu’il lui donnera en échange; cela se compose habituellement de plusieurs articles. Alors a lieu, pour chaque article, un débat entre les deux parties; on commence ordinairement par la verroterie, et, lorsqu’on est d’accord sur l’espèce et sur la quantité qui en sera livrée, on passe aux étoffes, puis au laiton, etc., etc.
Après mille difficultés, mille cajoleries et petites ruses par lesquelles les intéressés cherchent à faire tourner le marché à leur avantage, et où l’astuce et la convoitise du sauvage ne le cèdent en rien à l’avarice et à la rouerie du barbare, on finit par conclure et quelquefois au moment où on en paraissait le plus éloigné. L’indigène est ensuite reconduit à sa case par le courtier, qui vient plus tard y réclamer sa commission, désignée par le mot merouah, et dont la valeur est souvent aussi élevée que celle des marchandises troquées contre l’ivoire. Enfin il est prélevé sur chaque marché, pour le sultan indigène, un droit appelé doli. Ce nom est le même que celui d’une sorte de monnaie de compte employée aux Kiloua , comme évaluation commune des diverses marchandises , dans les transactions avec les gens de l’intérieur qui ne font pas usage du numéraire. On m’a dit que le prix de la frazela d’ivoire, estimée de cette
manière, le doti étant de 10 à la piastre, variait de 100 à 180 doti (1), selon la qualité des dents.
Pour les esclaves, le propriétaire, suivi de ceux-ci, et toujours assisté de son courtier souahhéli , visite les diverses boutiques des marchands et conclut sur place, pour chaque sujet, avec le plus offrant; après quoi, le courtier reçoit, de même, un merouah de commission.
Le prix d’un esclave, estimé en doti , peut varier de 10 à 80 et 100 doti.
Les Oua-lâo et les Oua-M’viza restent sur les lieux, tout juste le temps nécessaire pour achever leurs transactions. Quand ils se remettent en route, ils sont accompagnés ordinairement par le Souahhéli dont ils ont été les hôtes, jusqu’au territoire de Manen’dé. Là, ils échangent, contre des provisions, le sel qu’ils ont apporté de la côte, et dont ce territoire est privé. En quittant leur pays pour venir à la côte, ils en emportent dans le môme but. Ils vont chercher ce sel , aussi bien que l’ivoire et des esclaves, chez les Oua-Nyassa (2) et les Oua-Komangga.
Le commerce des Kiloua dure à peu près un mois et demi. Tous les bateaux qui y ont été employés sont de retour à Zanzibar pour les derniers jours de septembre, à l’exception
(1) Il y a quelque confusion sur ce point dans mes notes : il serait possible que ces chiffres m’aient été donnés comme indiquant la valeur de la commission ou merouah donnée au courtier pour chaque frazela d’ivoire dont il a négocié l’échange.
(2) Le sel de Nyassa parait être, au dire des indigènes, notre sel commun, obtenu par le lavage d’une terre saline abondante en ce pays, ou peut-être même du sel gemme qui, suivant des voyageurs portugais, se trouve aussi sur le territoire de Ouijila, mais les Oua-Komangga et les Oua-Iaô y suppléent par une barille qu’ils obtiennent du lavage des cendres d’une espèce de salsoka.
de ceux qui, chargés de grains pour la côte d’Arabie, font route directement pour leur destination. Pendant le reste de l’année, on ne peut traiter, au Souahhel, que des grains, du copal , de la cire et autres objets provenant de points peu éloignés de la côte; c’est ce dont s’occupent les banians qui y stationnent, et la modération du prix de leurs marchandises d’échange rend , en ces lieux , toute concurrence impossible de la part des Souahhéli. Du reste, ceux-ci les accusent de se récupérer en forçant la capacité des mesures en usage pour la troque du copal et des graines.
A la côte de M’rima, les choses se passent différemment qu’aux Kiloua pour la traite de l’ivoire; les courtiers ne jouent plus qu’un rôle secondaire ; ce sont les chefs de village, nommés dihouahouine par les Arabes et madihonâni par les Souahhéli , qui se font les directeurs du marché, et qui en tirent le plus de bénéfice. Chacun d’eux cherche à attirer chez lui les caravanes et se porte à leur rencontre, souvent jusqu’à deux et trois journées de distance, en ayant soin d’être muni du magoubiko (cadeau), consistant généralement en une ou plusieurs pièces d’étoffe dont on couvre le m’chin’zi (1) de la tète aux pieds. S’il y a concurrence entre les dihouahouine, c’est naturellement pour le village de celui qui a offert le plus beau magoubiko que l’étranger se décide. Il résulte, de cette rivalité entre ceux qui l’offrent, que ce cadeau est parfois d’un assez grand prix, relativement, bien entendu, aux idées de luxe du pays. Du reste, le m’chin’zi donne, en retour, un présent en ivoire, appelé
(J) M’cliiu'za ou m'iehiu’dza et nTchiu'zi sont les mois pat' lesquels on désigne ordinairement les indigènes de l'intérieur.
n'damonça , comprenant , parfois, jusqu’à 10 frazela , mais toujours plus que suffisant pour couvrir les frais du magoubiko : cette cérémonie accomplie, on se met en marche pour se rendre au village qu’il a choisi.
Après quelques jours de repos, on procède d’abord à la détermination contradictoire du prix du kitangga. Le kitangga est une dent choisie pour type entre les plus grosses, et dont le prix, une fois réglé, doit servir de base à tout le reste des transactions. Ici, comme aux Kiloua, s’entame un débat fort long, dont la conclusion nécessite souvent l’intervention des autorités de Zanzibar, et particulièrement celle du fermier général des douanes, à l’arbitrage duquel on se soumet. Enfin , après avoir fixé la quantité de verroterie, de laiton et d’étoffes qui représentera la valeur du kitangga, les deux parties se donnent la main, disant, à diverses reprises : l’une, « J’ai acheté; » l’autre, « j’ai vendu, » pendant que l’acquéreur verse dans la main du m’chin’zi quelques grains de verroterie qu’il avait dans la sienne. Les transactions se poursuivent alors, et, sans être fort promptes, ne sont cependant plus sujettes à tant de difficultés. Les affaires terminées, le dihouahouine ou les dihouahouine reçoivent le rrireubb’hha, c’est-à-dire le droit qu’ils ont l’habitude de prélever sur la vente, et l’individu qui a fait l’office de courtier ou d’interprète louche aussi une commission qu’on appelle ougali et uugari.
Il arrive fréquemment que le magoubiko ou les objets le composant ont été avancés par un ou plusieurs marchands aux dihouahouine, et, dans ce cas, les créanciers se remboursent en retenant le montant de leur créance sur celui du m’reubb'hha Le taux de celui-ci est réglé d’après la gros-
seur et la qualité des dents : il est de 6 piastres pour chaque dent de 50 livres et au delà ; de 3 piastres pour celles entre 20 et 50 livres; pour les petites dents (le meuscoub), on paye ordinairement 4 piastres la frazela. L’ougali est de 2 piastres pour les premières, de 1 piastre pour les secondes, et de 1 piastre 1/2 environ pour la frazela des troisièmes. Comme les habitants de la côte sont peu familiarisés avec l’usage des poids, c’est par tas et approximativement qu’on estime la quantité des marchandises à imposer; et il paraît que les droits payés sont, en réalité, plus faibles que les chiffres donnés ci-dessus ne l’indiquent.
Les caravanes les plus importantes qui arrivent à la côte de M’rima sont celles du pays de Nyamouézi; elles se dirigent le plus souvent vers Bouramaghi, à l’ouvert sud du canal qui sépare Zanzibar du continent, environ 15 milles dans le nord-ouest de la pointe Pounah. Elles repartent pour leur pays en septembre; le voyage dure environ neuf mois depuis le départ jusqu’au retour; mais, durant ce dernier surtout, on fait généralement de longues stations sur la route. Dans la partie nord de M’rima, les caravanes viennent plutôt des pays de Kamba, de kouavi, etc., etc.
Des Souahhéli et des Arabes de Zanzibar se joignent souvent à ces expéditions pour aller traiter dans les contrées qu’elles traversent; et on m’a assuré que plusieurs d’entre eux restaient deux et trois ans chez les Oua-Nyamouézi. Cette peuplade passe, d’ailleurs, pour l’une des plus riches et des plus populeuses de l’intérieur de l’Afrique; on vante ses mœurs douces et hospitalières.
J’ai dit déjà que le cabotage se continuait sans interruption entre Zanzibar cl les divers ports de la côte de M’rima. Les
marchands qui y sont établis traitent ainsi qu’aux Kiloua, en toute saison, le copal, les grains, la cire, les esclaves, les peaux, etc., qui de là, mieux que des Kiloua, peuvent être amenés, sans conditions précises de temps ou de vent , à Zanzibar.
Des communications existent de môme, durant toute l’année, entre Zanzibar et Mombase, soit directement, soit par l’intermédiaire d’un des points de la côte situé en face de Zanzibar, ce qui réduit le trajet à la traversée du canal, chose toujours facile en toute saison. Cette seconde voie n’est guère employée aux mouvements de marchandises qui s’opèrent entre ces deux îles; leurs relations de ce genre ont lieu par la voie directe aux époques convenables pour la navigation.
Les communications entre Zanzibar et Làmou, quoique plus absolument dépendantes des circonstances nautiques engendrées par les moussons et, par conséquent, soumises à une certaine périodicité, sont cependant assez multipliées par suite de l’importance relative de ce dernier marché. Outre les rapports que la grande navigation établit entre ces deux localités, il part aussi, dans le courant d’octobre, quelques bateaux de Zanzibar pour Làmou. De plus, ceux de ce dernier point font la navette entre lui et Zanzibar pendant les mois d’octobre et novembre. Plus tard encore, en décembre, quand la mousson de nord-est étant décidée, des bateaux de Làmou descendent vers les Comorres ou vers quelque port du sud de la côte, ils touchent ordinairement à Zanzibar.
Enfin Zanzibar communique avec les Bénadir, soit par quelques navires qui sont spécialement dirigés dans la pre-
mière quinzaine d’octobre, soit par ceux qui y touchent, dans leur route vers des points plus au nord , soit enfin par ceux qui, en janvier et février, font voile, vers cette île, de l’Inde, de la côte d’Omûn et de la mer Rouge.
Il me reste, pour terminer cet exposé du mécanisme de l’échange, à dire quelques mots de la troque faite à Mombase, à Lâmouet aux Bénadir, et, plus particulièrement, de quelle manière y arrive l’ivoire.
Les dents sont apportées aux divers villages oua-nika, situés en arrière de Mombase, par des caravanes de Kamba, qui s’y rendent ordinairement en juillet. Les Oua-Nika vont eux-mêmes en traiter à Tchaga ; des agents y sont aussi envoyés à cet effet de Mombase, et à deux ou trois reprises ils ont étendu leurs opérations jusqu’au pays de Kamba. L’ivoire qui a été traité par caravanes de Mombase est, en arrivant sur cette place, la propriété de ceux qui ont été le chercher, ou de leurs patrons, et est introduit en payant le droit établi. Mais l’ivoire qui est apporté par les indigènes de l’intérieur n’entre à Mombase qu’après avoir passé en d’autres mains sur des marchés intermédiaires oua-nika, où s’arrêtent habituellement les caravanes, et où les chefs et habitants de chaque village cherchent à attirer les détenteurs de ce produit et à s’assurer ainsi les bénéfices de courtage. Autrefois c’était à M’taoué que se rendaient les caravanes oua-kamba, mais depuis quelques années, sans avoir de lieu fixe pour leurs stations, elles s’établissent le plus souvent à Rabaye (1). Avant la soumission de Mombase au sultan Saïd, les Souahhéli et les Arabes habitant cette île
(1) Les autres villages qui ont parfois ce privilège sont, surtout pour la vente de la gomme, Deroumab, Gueriama, T’chimba.
avaient seuls le droit , à l’exclusion de tous les étrangers, d’aller traiter l’ivoire et la gomme dans les marchés ouanika; mais depuis lors, banians et autres peuvent y commercer.
Les marchands donnent un cadeau aux cheikhs du village, puis ils entrent en affaires. Le prix d’achat n’est pas, à beaucoup près, aussi avantageux qu’à M’rima et aux Kiloua. Les Oua-Nika connaissent très-bien la valeur des objets d’échange, et, d’après ce qu’on m’a dit, le gain fait par les acheteurs ne va pas au delà de 40 pour 100, dont il faut déduire le droit du fisc.
Pendant la durée du marché, le village de Djonvou est la station ordinaire des trafiquants de la ville et le lieu de dépôt de leurs marchandises; ils y sont ainsi en complète sécurité à portée du lieu où se traitent les affaires. Il est même plusieurs négociants de Mombase qui y ont constamment un assortiment d’articles pour acheter dans les villages oua-nika le copal, les grains, le semen et quelque peu d’ivoire qui arrive isolément en toutes saisons.
Les marchandises d’échange, employées dans ces diverses transactions avec les gens de l’intérieur, sont les mômes que pour le commerce de M’rima, sauf le laiton et le fil de fer, qui sont peu demandés, parce qu’il y a beaucoup de minerai de fer et de cuivre dans les pays de Kamba et de Tchaga, et que les indigènes les approprient à leurs besoins. Ces deux objets, et plus particulièrement le laiton, ne se placent que chez les Oua-Nika. Avec les Oua-Ramba et les Ouakouavi, on traite aussi l’ivoire au moyen de bœufs que l’on obtient d’abord des Oua-Nika en échange d’esclaves, à raison de trois tètes de bétail pour un individu.
Le principal marché indigène, pour Lâmou et Patta, se tient à Kâo, petite île située à une douzaine de milles de l’embouchure de la rivière Ouzi; les Galla y viennent porter de l’ivoire et les Oua-Dahalo vont eux-mêmes, comme les Oua-Nika pour Mombase, en chercher chez les Galla, leurs voisins.
Tous les habitants des Bénadir qui jouissent d’une certaine aisance, principalement ceux de Braoua, Meurka et Moguedchou, envoient leurs esclavesen caravanes à Ganané pour traiter de l’ivoire. Les individus qui n’ont pas d’esclaves s’y rendent de leurs personnes.
Ces caravanes partent ordinairement en novembre et décembre, et sont de retour en février et mars. De Braoua et Meurka à Ganâné, on compte au moins quatorze ou quinze journées de marche pour une caravane; de Moguedchou, vingt à vingt-deux jours. Les marchandises sont portées à dos de chameau. Elles consistent en cotonnades fabriquées dans le pays et en quelques étoffes de l’Inde, en verroterie, cotons rouges, fers de sagaies d’une forme particulière à l’usage des Galla, miroirs, cuivre rouge en barres. Les traitants emportent, en outre, du tabac et d’autres menus objets* qui leur servent à se procurer des vivres sur la route.
Ganané est le nom donné au Djoub par les Soumal et les indigènes riverains; mais le point précis vers lequel se dirigent les caravanes des Bénadir est Lokh. Les indigènes de ce pays viennent eux-mêmes aux Bénadir et particulièrement à Braoua; ils introduisent, outre l’ivoire et le mogat. du café qu’ils vendent en partie dans leur route, quelques esclaves, femmes et enfants, et de la gomme dite
golibi, espèce de gutte dont nous avons pris des échantillons. Moguedchou reçoit aussi un peu d’ivoire du pays de Chébel-leh. Enfin des négociants de Braoua en traitent avec les Galla habitant le territoire compris entre la rive droite du Djoub et la rivière de Bas Bourgào : à cet effet, des bateaux se rendent de ce port, les uns à Gobouine, village situé à 2 ou 5 milles au-dessus de l’embouchure du fleuve, sur sa rive gauche; d’autres, à Boubouche et Oua-Ioré, tous deux placés sur la rive droite.
Ces détails expliquent assez comment de nouveaux articles d’exportation ont pu être amassés à Zanzibar, Mombase et Lcimou, c’est-à-dire aux centres principaux des mouvements de la grande navigation. Aux produits du continent s’ajoutent les girofles de Zanzibar et de Pemba, dont la récolte commence en juillet, les cocos et les noix d'arec de ces deux îles, les huiles de coco et de sésame, le sandal de Madagascar, puis encore les cotons américains qu’on réexporte pour Mascate. Aussi les premiers jours de septembre sont le signal de nouveaux départs pour le nord, que favorisera la fin de la mousson du sud. Préalablement, aux approches du nirouz, le règlement des comptes de l’année a été ordonné et effectué dans le même ordre que le précédent, c’est-à-dire eu égard aux destinations plus ou moins éloignées des bateaux en partance. Les derniers départs pour l’Inde ont lieu avant le 5 octobre. Le 15 de ce mois, le port de Zanzibar est presque désert.