‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 3)Chapitre 26 sur 56 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Traversée de Mombase à Maïotte. — Rectification de la longitude des lies Aldabra. — Arrivée à Maïotte. — Ordre de rallier Bourbon. — Nouvelle interruption de la mission. — Avenir de Maïotte au point de vue commercial et agricole.

On se rappelle qu’en quittant Mombase le Ducouè'dic avait fait route pour Maïotte. Notre traversée s’effectua sans aucun incident dont le récit puisse offrir quelque intérêt; seulement, en passant près des îles Aldabra, nous eûmes l’occasion de reconnaître que ce groupe était marqué, sur les cartes, 18' trop ouest. Nos observations chronométriques (la marche de nos montres ayant été vérifiée, six jours après, à Maïotte) placeraient la pointe occidentale de l’île du nord par 9° 22' 15" de latitude sud et 44° 2' 5" de longitude est.

Comme les vents régnant à cette époque varient du sudsud-ouest au sud-est, dans l’espace compris entre les Comorres et l’équateur, nous eûmes à lutter contre la brise et le courant, et ce ne fut que le 19 juin que nous atteignîmes notre destination.

A mon arrivée à Maïotte, je trouvai des ordres qui m’y avaient été adressés par le commandant de la division navale, et qui m’enjoignaient de rallier son guidon aussitôt que j’aurais embarqué les vivres transportés en cette localité pour le Ducouè'dic.

Il me fallait donc interrompre encore une fois mon exploration dans un moment où ma santé, suffisamment rétablie, m’eût permis de la mener à bonne fin. Nous avions trouvé dans nos travaux précédents la clef des questions se rattachant à notre mission; il ne nous restait donc plus qu’à parfaire notre œuvre, à jeter sur toutes ses parties un coup d’œil plus général , et à recueillir ainsi le fruit de nos longs et pénibles efforts.

Enfin, pour me conformer à mes nouvelles instructions, je me hâtai d’embarquer mes vivres, et le 26, nous mîmes à la voile pour Bourbon.

En parlant de mes précédentes relâches à Maïotte, je n’ai donné aucun détail sur cette île : tout ce que j’aurais présenté de renseignements historiques et ethnologiques a été publié, par divers auteurs, soit dans V Univers pittoresque, soit dans la Revue coloniale (1). Il en est de même des observations hydrographiques insérées dans celle-ci, travail très-remarquable de M. le capitaine de vaisseau Jehenne. Je me borne donc à rappeler que la cession de Nlaïotte nous a été faite en 1841 par le chef Sakalave Andrian-Souli , qui en était devenu le souverain, et que le gouvernement français y a fondé un établissement militaire en 1845.

Mais il est un point de vue sous lequel je ne puis m’abstenir d’examiner l’île en question, c’est celui de son avenir commercial et agricole, et de son utilité dans les relations que nos négociants voudraient établir avec la côte orientale d’Afrique.

De l’ensemble des renseignements contenus dans le cha-

(1) lies d’Afrique , tome IV, III” partie, page 129.

pitre précédent, ressortent, comme déductions principales, les propositions suivantes :

1° Presque tous les points de la côte à la souveraineté de laquelle le Sultan de Mascate prétend, et qui ont une population sédentaire, participent plus ou moins au commerce de cette côte; ce sont autant de marchés où viennent s’échanger les produits de l’intérieur de 1’ Afrique contre ceux de l’Inde, delà Perse, de l’Arabie, et des divers pays de l’Europe et de l'Amérique.

2° Les principales marchandises qui alimentent ce commerce sont :

Du côté de l'Afrique, l’ivoire, les esclaves, le copal, le sésame, le gros et le petit bétail, les peaux, le suif, le semen, les cornes de rhinocéros, les grains, le miel et la cire, l’écaille, l’ambre gris, les huiles de coco et de sésame, des gommes et résines; et, comme production particulière de Zanzibar et de Pemba, le girofle;

Du côté de Vextérieur, le sucre, le café, les dattes, le coton en laine, les cotons manufacturés, le sel, la verroterie, le fil de laiton et le fil de fer, la poudre de guerre, les armes, la vaisselle, la verrerie, la quincaillerie, les meubles, le tabac, le savon, les soieries, la passementerie, les sirops, fruits confits et liqueurs, et des fournitures de marine.

3° Les Arabes et les Indiens ne sont plus, comme autrefois, seuls explorateurs de tout ce commerce; depuis une quinzaine d’années, dix ou douze navires, sous pavillons américain, anglais et autres, y prennent une part que, d’après leur tonnage total, on peut évaluer au quart environ de celle des Arabes et des Indiens réunis.

4° Le transport des objets d’échange des pays de produc-

lion aux pays de consommation s’effectue alternativement par terre et par eau, à des époques périodiques absolument dépendantes des moussons et autres phénomènes météorologiques propres à ces localités; de telle sorte que l’époque des transactions les plus importantes s’opérant à la côte avec les peuplades de l’intérieur est soumise à celte même périodicité.

5° Par suite de ces circonstances, les marchandises de l’extérieur, quoiquedestinées, pour la plupart, à la consommation de l’Afrique, arrivent presque toutes directement à Zanzibar, d’où elles sont ensuite réparties, par le cabotage, sur les divers marchés du littoral , y acquérant naturellement une plus grande valeur vénale à mesure qu’elles passent dans de nouvelles mains.

6° Les produits de l’intérieur et de la zone maritime, principalement l’ivoire, le copal, le sésame, les peaux et la cire, sont aussi , avant d’être livrés à la consommation extérieure, transportés à peu près en totalité à Zanzibar, où les frais résultant de ce déplacement, joints aux droits assez élevés qu’ elles y payent à l’entrée, augmentent leur prix necessaire.

Bref, il a été clairement démontré que les articles d’importation ayant à Zanzibar une valeur moindre qu’à la côte d’Afrique, en même temps que ceux d’exportation n’y sont achetés qu’à un prix plus élevé, il y aurait un double avantage, pour les étrangers, à aller sur le continent traiter directement avec les indigènes. Ce serait le seul moyen de dégrever l’échange des charges que font peser sur lui le courtage souahhéli et la concentration préalable, à Zanzibar, des marchandises offertes et demandées de part et d’autre.

Or ces relations directes avec les peuplades de l’intérieur, ou même avec les habitants de la côte, n’ont pu s’établir jusqu’à présent : je l’ai dit ailleurs, il faut en chercher les raisons dans la dissémination des populations indigènes, la difficulté de communiquer avec elles, l’absence de grands centres de production et de consommation, des mesures fiscales préventives, enfin dans les obstacles matériels que la côte présente à la navigation pour des bâtiments d’un fort tonnage. Zanzibar est encore l’unique marché où les navires étrangers aient la facilité de placer une cargaison et de trouver un chargement de retour; partout ailleurs, le commerce se réduit à une espèce de troque qu’entreprennent exclusivement des caboteurs et des traitants établis sur les lieux : les Arabes et les banians, ceux-là par conformité de religion et de mœurs avec les populations du littoral, les uns et les autres par la faculté qu’ils ont d’en être compris, et par leurs longues et anciennes relations avec elles, ont seuls réalisé ces rapports directs. Les Américains et les Anglais l’ont vainement tenté, quoiqu’ils eussent des établissements à Zanzibar. Les premiers l’ont essayé avec les navires qui desservaient la ligne commerciale de Zanzibar à l’Amérique; ils y ont renoncé, en raison de la lenteur et des difficultés de ce mode d’opération, qui, avec un grand bâtiment et tout bien calculé, faisait monter le prix des objets ainsi obtenus à peu près à celui auquel on se les procure à Zanzibar.

Les Anglais, de leur côté, n’ont surmonté aucun des obstacles que nous avons signalés; c’est à peine s’ils diminuaient, eu égard au tonnage de leurs navires, de moitié plus faible que celui des Américains, les frais résultant de

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