‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 3)Chapitre 27 sur 56 · MO · texte numérisé non relu

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l’emploi des grands bâtiments à une semblable opération. Ils s’adjoignirent deux bateaux du pays armés par des indigènes, et furent trompés et volés. On comprend, du reste, qu’il est impossible d’avoir des garanties réelles de la probité de pareils agents. Remarquons aussi que les Anglais et les Américains se sont bornés à traiter avec les gens de la côte. Leurs opérations demeuraient donc soumises aux charges résultant du courtage souahhéli, et pouvaient même, par quelque subterfuge analogue à celui dont le Sultan a depuis ordonné l’emploi à l’égard des exportateurs étrangers (1), rester grevées des droits qu’auraient payés les marchandises traitées à leur introduction à Zanzibar sous pavillon arabe.

Quelles que soient les causes du peu de succès de ces tentatives, toujours est-il que les expériences précédentes sont assez concluantes pour détourner nos commerçants de les renouveler dans des conditions semblables. Les résultats obtenus par les deux peuples cités plus haut dans leurs transactions ultérieures, sur le seul marché de Zanzibar, ne sont guère propres à encourager nos négociants à suivre cette voie. Nous savons, en effet, que les Américains, qui paraissent les avoir le plus sagement conduites, les ont restreintes dans ces dernières années; quant aux Anglais, deux liquidations successives de comptoirs qu’ils y avaient établis prouvent assez qu’il ne leur a pas semblé avantageux de persévérer dans celte entreprise. Et pourtant , comme on vient de le voir, les uns et les autres ont mis en œuvre tous les moyens dont ils disposaient; ils ont embrassé dans leurs spéculations les pays environnants : leurs navires fai-

(1) Voir, pour l’explication de cette mesure, le chapitre précédent, page 395.

saient escale à Madagascar et sur quelques points des possessions portugaises, puis, à l’occasion, un voyage intermédiaire à Moka, Mascate ou Bombay.

Tous ces moyens d’action déployés, cette combinaison de mouvements qui eût dû amener d’excellents résultats avec des conditions moins défavorables, ont échoué devant les difficultés que nous avons énumérées plus haut.

Donc, si nous n’avions par-devers nous quelques moyens de prévenir ces inconvénients, de vaincre ces obstacles; si notre commerce n’avait d’autre base, pour ses opérations, que l’île de Zanzibar, dont les Américains et les Anglais ont, faute de mieux, fait le centre des leurs, il est évident que son action se bornerait à l’expédition annuelle de trois ou quatre cargaisons, dont le placement me paraîtrait fort chanceux en l’absence d’un comptoir; or l’établissement de celui-ci ne saurait être justifié par des expéditions aussi limitées.

D’ailleurs, les ports de Madagascar seraient-ils ouverts à nos navires? le commerce avec les possessions portugaises nous serait-il rendu licite par un traité qui nous en donnât l’entrée, comme aux Anglais? des relations avec l’Inde anglaise nous seraient-elles possibles au même titre qu’à ces derniers? aurions-nous, comme les Américains, un article d’échange aussi recherché dans ces pays que leur coton dit khami? réunirions-nous, enfin, tous ces avantages, et aucun d’eux ne nous est acquis aujourd’hui, nos négociants, qu’on accuse, à bon droit, d’être peu entreprenants, routiniers et méticuleux, ne prétendraient certes pas réussir là où les Anglais et les Américains ont échoué, il n’est pas inutile de remarquer, en outre, que si, aux termes

du traité, le Sultan venait à entrer en concurrence avec nos spéculateurs, en envoyant des expéditions commerciales dans nos ports (1), comme il l’a fait dans ceux d’Amérique et d’Angleterre, cette concurrence arabe serait d’autant plus redoutable que les articles africains à exporter coûtent au Sultan bien moins cher qu’aux étrangers qui les achètent à Zanzibar.

On le voit, je ne dissimule nullement les difficultés de la situation, je cherche à les faire toucher du doigt et à mettre au grand jour la presque impossibilité qu’il y aurait à mener à bonne fin des opérations entreprises dans les mêmes conditions. Ces conditions peuvent être changées : nous possédons une colonie parfaitement située pour devenir l’entrepôt de tous les produits offerts et demandés non-seulement par l’Afrique orientale, mais par Madagascar, l’Arabie, la Perse et l’Inde; sa population indigène et son industrie maritime nous assurent un cabotage et des relations faciles avec la côte et l’intérieur, moyens identiques à ceux des Arabes, des banians et des Souahhéli; enfin, grûce aux circonstances particulières au milieu desquelles ces ressources seront mises en jeu, nos opérations seront affranchies de cette complication d’intérêts, de cette multiplicité de charges qui rendent le prix des articles africains si élevé sur le marché de Zanzibar. C’est dans les éléments de succès que nous offre ce point convenablement approprié au but

(1) Depuis que ceci a été écrit, cette hypothèse s’est réalisée : on sait qu’en 1819 le Sultan a expédié à Marseille sa frégate la Caroline, armée commercialement, et que, à dater de celte époque, de semblables expéditions ont été reuouvelées plusieurs fois et semblent devoir se continuer régulièrement.

qu’il s’agit d’atteindre, que nous trouverons la solution des difficultés que j’ai signalées; cette colonie est Maïotte.

Un coup d’œil jeté sur la carte suffit pour comprendre tous les avantages de la position géographique de cette île, et combien elle se prête déjà , sous ce point de vue, au rôle que je viens de lui assigner.

Également à portée de la côte d’Afrique et de Madagascar, elle peut prendre part, à la fois, au mouvement commercial de celle-ci et à celui des parties voisines du continent; elle semble providentiellement destinée à devenir un grand bazar, réunissant, pour en préparer l’exportation au loin, tous les produits disséminés dans ces contrées, et recevant de l’extérieur les marchandises demandées par les mêmes pays pour en opérer la répartition selon les besoins de chacun d’eux. Située sur la route la plus directe du Cap à la mer Rouge, au golfe Persique et aux côtes occidentales de l’Inde, Maïotte servira d’escale et de lieu de ravitallement aux navires qui suivront cette voie, pour l’aller comme pour le retour, selon la mousson régnante, et sera choisie d’autant plus volontiers par eux dans ce but, quelle leur offrira souvent l’occasion de nouvelles affaires. Maïotte est la seule des Comorres qui présente ces avantages; car, quoique placées dans une position analogue à la sienne, Anjouan, la grande Comorre et Mohëli ne possèdent pas, comme elle, le magnifique bassin qui permet d’en tirer parti.

Ces quatre îles ont été peuplées par des familles émigrées de l’Arabie, de la Perse et, peut-être, par quelques autres venues des colonies arabes et persanes antérieurement fondées à la côte d’Afrique. Leurs habitants ont donc entretenu des relations continues, non-seulement avec ces dernières et

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les pays voisins, mais encore avec les côtes de l’Arabie, patrie de leurs ancêtres et berceau de leurs croyances religieuses. Depuis une cinquantaine d’années, Maïotte, comme les autres Comorres, a vu diminuer sa population à la suite des invasions qu’y firent, à diverses reprises, au commencement de ce siècle, les hardis et belliqueux insulaires de Madagascar; des dissensions intestines et les guerres que ces îles se sont faites y ont aussi contribué; toutefois la population d’origine arabe et souahhéli y est encore plus que suffisante pour assurer à Maïotte des rapports faciles avec la côte d’Afrique. Il n’y a pas à en excepter celle de Mozambique, car on y trouve un plus ou moins grand nombre de familles de religion musulmane descendant de ces Maures qui occupaient les royaumes de Sofala et de Mozambique à l’arrivée des Portugais.

Outre le lien moral qu’établissent entre les habitants de Maïotte et ceux des pays dont il s’agit la communauté de religion et de mœurs, il est une autre circonstance qui leur permet de donner à ce lien toutes ses conséquences politiques. La langue des Comorres n’est pas absolument la même que celle du Souahhel , mais elle contient, ainsi que cette dernière et les divers idiomes usités à la côte, beaucoup de mots arabes. Ces insulaires ont eu et auront toujours, pour s’approprier ces idiomes, une facilité que développe et utilise pour eux la pratique des voyages.

Là ne se bornent pas, d’ailleurs, les moyens de relations que Maïotte possède avec les contrées voisines. On n’a pas oublié ( 1 ) que les Antalaot’s de Moudjangaie (côte ouest

\i) Voir, pour les événements historiques auxquels il est fait allusion

de Madagascar), qui ont été et sont encore les courtiers de tout le commerce de cette partie de l’île, ont eu pour origine des familles émigrées des colonies arabes de la côte d’Afrique; que Moudjangaie a été pendant longtemps l’entrepôt du commerce de Madagascar, et que ses relations s’étendaient aux Comorres, au Mozambique, au Souahhel , aux côtes de l’Arabie et même à différents endroits de la côte occidentale de l’Inde. On sait encore qu’après la prise de celte ville par Radama, suivie de l’expulsion d’Andrian- Souli de ses États de Bouéni, ceux des Antalaot’s, et c’était le plus grand nombre, qui avaient pu abandonner Moudjangaie durent, à la suite de quelques vaines tentatives pour fonder un nouvel établissement dans le nord-ouest, émigrer partie à Maïotte, partie aux îles de Mozambique et de Zanzibar. Enfin, comme une autre cause d’affinité et de rapports entre la population de Maïotte et celle de Madagascar, je rappellerai que depuis 1829 les persécutions sanguinaires exercées contre les membres de la famille de Radama par le gouvernement de Ranavalou, et la tyrannique oppression qu’il fait peser sur les peuplades malgaches soumises au joug des Uovas, ont produit un mouvement d’émigration de tous les points de la grande ile vers ses voisines. La population de Maïotte, particulièrement, s’est accrue d’un nombre assez considérable de ces émigrés pour que, de réfugiés qu’ils y étaient d’abord, ils aient pu en disputer la possession aux indigènes et en contester la souveraineté à son légitime sultan. Le pavillon de la France arboré sur Maïotte

ci-après, Documents sur l’histoire, la géographie et le commerce de la partie occidentale de Madagascar.

a mis fin à ces conflits : l’administration équitable et éclairée de nos agents a établi l’ordre et la paix entre ces éléments divers, mais non hétérogènes; elle en réalisera bientôt la fusion et l’harmonie par une direction intelligente des intérêts de chacun, et habile à faire fructifier tous les germes de prospérité et de richesse réunis sur ce point. Dans cette confiance, bon nombre de familles que les troubles antérieurs avaient éloignées de Maïotte y étaient déjà rentrées en 1846; d’autres, originaires du Souahhel ou des îles dépendantes du sultan Saïd, étaient venues aussi chercher, sous le nouveau gouvernement établi à Maïotte, plus de sécurité pour leurs personnes et leurs biens qu’elles n’en trouvaient sous l’autorité despotique et trop souvent spoliatrice de leur chef naturel.

L’émancipation des esclaves, réalisée en 1847 dans notre récente colonie, a subitement arrêté ce mouvement d’immigration ; il reprendra dès que ces populations auront pu se convaincre, par les résultats de cette transformation, que le service personnel et le travail ne sont pas solidaires de l’esclavage. On a pu bien constater, au sein du comité chargé de mettre à exécution le décret d’émancipation, que la crainte qu’il n’en fût pas ainsi était, pour le plus grand nombre des propriétaires d’esclaves, le seul motif de leur répugnance à accepter cette rénovation. D’ailleurs il n’y a chez les musulmans ni ces préjugés de caste et de couleur, ni ce sentiment exagéré de la supériorité de race dont sont imprégnés, chez des nations cependant beaucoup plus civilisées, l’esprit et le cœur du propriétaire d’esclaves. Dès que ceux-ci ont prononcé, môme sans la comprendre, la profession de foi musulmane : « Il n’y a de Dieu que Dieu et Ma-

liometestson prophète, » dès qu’ils sont devenus croyants, ils font, pour ainsi dire, partie de la famille de leur maître, et la religion recommande à tout fidèle, comme œuvre de piété, leur affranchissement. Il résulte de cet ensemble de faits et d’idées que le mahométan s’habitue à regarder l’esclavage comme une sorte d’apprentissage, une initiation à la vie sociale et religieuse, et non comme un ilotisme basé sur l’infériorité de race; aussi n’y a-t-il rien d’exagéré à croire qu’une fois rassurés contre la perturbation apportée dans les conditions économiques de la société, qu’ une fois édifiés sur la possibilité d’obtenir de bons effets de l’émancipation, les Arabes et les Souahhéli disposés à venir s’établir à Maïotte n’en seront plus détournés par l’état de choses que nous avons créé dans cette île.

Le ralentissement signalé plus haut dans l’immigration de nouvelles familles en notre établissement a été plus que compensé par un autre fait qu’y a produit également la libération des esclaves. Parmi eux se trouvaient des individus appartenant aux diverses peuplades de l’Afrique et qui pourront, à un moment donné, servir de guides, d’interprètes et d’intermédiaires plus propres que tous autres à diriger et à faire accueillir amicalement les caravanes que des négociants de Maïotte jugeraient convenable d’envoyer à l’intérieur du continent. Demeurés esclaves, on les eût difficilement utilisés de cette manière; mais leur mise en liberté et le bien-être qu’ils en peuvent tirer, en les attachant au pays, constituent désormais des garanties suffisantes pour qu’on les emploie, au besoin, dans ce but. Voici, d’après le recensement de 184G, comment était composée, à cette époque, la population de Maïotte, et le chiffre des groupes III. 27

de différentes nationalités qu’elle comprenait : Malgaches, 104; Arabes ou Antalaot’s, 802; Mahori ou autochthones, 1459; Makoua, 845; Makondi, 515; Mozambiques (1), 572; Sakalaves, 710; Souahhéli, 52; Anjouannais, 221; Mohéliens, 11 ; Adzouzou (indigènes de la grande Comorre), 201. Voyons maintenant si les aptitudes naturelles et l’industrie habituelle de tout ou partie de cette population sont telles que nous devions espérer d’y trouver les agents et les moyens nécessaires pour entretenir les relations dont il s’agit. Ce qu’on connaît de l’histoire des Comorres montre que, depuis la colonisation de ces iles par les Arabes, elles ont entretenu un cabotage plus ou moins actif entre elles et avec la côte d’Afrique, et qu’Anjouan particulièrement, dont le sultan exerçait naguère sur l’archipel une autorité suzeraine, possédait une petite flottille.

La colonie anlalaote de Moudjangaie, dont un certain

nombre d’anciens habitants figurent dans la population de

Maiolte, était essentiellement maritime et commerciale. Aux

familles de cette caste, déjà établies sur ce dernier point, se

joindraient encore, si un commerce actif les y attirait, de

celles qui sont venues se fixer à Nossi-bé à partir de l’époque

où nous avons pris possession de cette île (2). Pour constater

l’aptitude des Sakalaves quant à la navigation du cabotage,

il suffira de rappeler la situation de leur pays originaire sur

le littoral occidental de Madagascar et leurs expéditions

contre les Comorres poussées plusieurs fois jusqu’à la côte

(1) Dans ce groupe, ainsi que dans les deux précédents, se trouvent des individus d’autres peuplades situées en arrière de celles qui sont mentionnées, telles que les Oua-Manendé, les Oua-Iâo, les Oua-M’vita.

(2) Le chiffre des Antalaot’s résidant à Nossi-bé était, eu 1845, de 1276.

d’Afrique; les détails donnés précédemment ont surabondamment démontré qu’au môme point de vue les Souahhéli ne sont pas inférieurs aux Sakalaves.

Le génie commercial des Arabes est connu depuis les temps les plus reculés, et on peut dire que, chez toutes les populations bâtardes issues de leur croisement avec les indigènes de l’Afrique, chaque individu est une incarnation de l’esprit de négoce. L'amour du lucre est leur passion dominante; le trafic, leur industrie de prédilection, l’élément essentiel de leur activité. Supposez quelques familles d’Arabes et d’Antalaot’s réunies sur un coin de terre baignée par l’Océan et offrant quelques moyens d’échanges, faites qu’elles y trouvent une sécurité suffisante pour les personnes et les propriétés : vous verrez le groupe naissant tourner son attention et ses efforts vers le commerce maritime, et la petite colonie, incessamment développée, acquerra bientôt toute l’importance que comporte la localité. Ainsi se sont élevées ces villes maures de la côte d’Afrique dont l’état prospère et florissant étonna les compagnons de Vasco da Gama; ainsi fut créé Moudjandgaie. Et plus récemment n’a-t-on pas vu un fait analogue, quant au début, se produire au village d’Amban’ronggo ou Ambancroun à Nossi-bé, dont une partie des habitants sont déjà en relations régulières d’affaires avec les subrécargues et capitaines des navires américains qui fréquentent ces parages, aussi bien qu’avec divers ports de la côte ouest de Madagascar, du Souahhel et même de l’Inde.

Si nous examinons maintenant ce qui s’est produit à Maïotte depuis notre prise de possession de ceite île, nous

trouverons encore une preuve de la disposition naturelle de ces populations à trafiquer partout et toujours.

Il résulte du relevé des mouvements de la navigation et du commerce au port de Dzaoudzi

l°Que, du \ ar juillet 1847 au 1er juillet 1848, quatre-vingtsept bateaux indigènes, jaugeant ensemble 1 ,946 tonneaux, sont entrés à Maïotte et qu’il en est sorti soixante-dix;

2° Que les importations faites par ces bateaux représentaient une valeur de 252,008 francs, et leurs exportations une valeur de 15,914 fr. 50 c., presque tous ces navires étant partis sur lest;

5° Que les pays avec lesquels cet établissement a été mis ainsi en relations sont Zanzibar, les Comorres, Nossi-bé et la côte ouest de Madagascar ;

4° Que, parmi les bateaux qui ont pris part à ce double mouvement, vingt-sept appartenaient à Zanzibar, dix-sept à Maïotte, onze à Comorre, dix à Mohéli, neuf à Anjouan et trois à Nossi-bé.

Ces résultats, bien que très-minimes, ne contredisent pas l’assertion que j’ai émise sur le génie commercial des Arabes, ni celle de la possibilité d’un grand mouvement commercial à Maïotte.

Jusqu’à présent cette île ne s’est pas ressentie des nouvelles conditions dans lesquelles sa prise de possession par la France l’a placée, ni des facilités commerciales résultant, pour elle, de cette adoption. 11 est facile de s’en rendre compte. En effet, son rôle futur devant consister presque exclusivement à mettre en présence les produits de l’Afrique orientale, de Madagascar et de l’Inde occidentale, et les ob-

jets à la convenance de ces contrées que les pays plus ou moins lointains ont à offrir en échange, ce marché ne pourra entrer en activité dans ce sens qu’après y avoir été sollicité par des demandes faites de part et d’autre. Or il n’y a eu encore rien de tenté pour y déterminer une accumulation des premiers produits; les quelques navires français que les besoins de l’établissement et ceux de la société des Comorres y ont appelés avaient des instructions pour se diriger vers des points plus éloignés aussitôt que leur déchargement était effectué : on ne se préoccupait, en aucune façon, de leur préparer, sur les lieux ou dans les environs, une cargaison de retour. Les navires américains ont plusieurs fois touché à Maïotte pour y déposer, outre des vivres propres à la consommation de la population européenne, quelques marchandises destinées à celle de la population indigène et au commerce de la côte, mais sans chercher, plus que les nôtres, à s’y faire apporter les articles qu’ils trouvent à Zanzibar. D’ailleurs, ainsi qu’on le verra bientôt, cette affluence de produits de l’Afrique sur le marché de notre établissement demande, pour s’effectuer, un ensemble de mesures, un concours d’efforts que ne sauraient réaliser quelques induividus isolés, eussent-ils l’intelligence complète de ce nouveau mécanisme. Bref, il résulte de tout cela que Maïotte n’a pu avoir, jusqu’à présent, que les relations commerciales toutes spéciales auxquelles donnent lieu sa production et sa consommation. Or il suffit de se rappeler ce que nous avons dit de son étendue, de sa population et de l’état précaire dans lequel elle est encore, pour comprendre que, n’ayant que ces deux éléments, son commerce est forcément, aujourd’hui , très-restreint. Le personnel que le gouvernement

de la métropole y entretient et les travaux qu’on y exécute par son ordre déterminent, en partie, la consommation, sans nécessité d’une production correspondante.

Pour terminer cette digression et revenir à mon sujet, je ferai remarquer que les spéculations dont j’ai donné plus haut une idée générale ont été entreprises, pour la plupart, sous un pavillon moins favorisé que le nôtre dans les États du Sultan, sans combinaison appropriée aux besoins de l’extérieur, c’est-à-dire sans intelligence des voies nouvelles ouvertes au commerce général des contrées voisines par la création d’un port franc à Maïotte devenue colonie française, sans capitaux suffisants, sans ensemble, sans mot d’ordre, sans direction, sans autre mobile enfin que cet amour du lucre, cet esprit mercantile dont je ne fais, pour le moment, que constater l’existence dans la population de l’île, sauf à indiquer plus loin le rôle utile qu’on leur assignera.

Quant aux moyens matériels ou instruments nécessaires pour agir sur une plus grande échelle, les uns (les bateaux) y existent en partie déjà et sont en puissance de s’y développer rapidement , ainsi que dans les environs; les autres (les objets d’échange) y sont, je l’ai dit plus haut, actuellement insuffisants; ils doivent principalement venir du dehors, quoique la production et la consommation particulières de Maïotte et des Comorres soient en demeure d’y fournir aussi bientôt en de certaines limites. Il ne faut pas perdre de vue, d’ailleurs, que je n’ai pas à démontrer la richesse actuelle de la population, mais que je veux établir clairement qu’il y a en elle et autour d’elle des circonstances favorables propres à assurer de beaux bénéfices à ceux qui

engageraient leur industrie ou leurs capitaux dans tes spéculations çu’il est possible d’y tenter.

Aux d.;x-neuf bateaux que possède aujourd’hui le commerce de l’ île Maïotte, s’ajouteraient immédiatement , s’il en était besoin, ceux de tout l’archipel qui , dans le mouvement annuel dont nous avons donné les résultats principaux, ont figuré au nombre de trente. Beaucoup y viendraient encore de Zanzibar se faire franciser pour jouir du bénéfice accordé, par le traité, à notre pavillon, dans les Etats du Sultan. D’ailleurs, les constructeurs sont nombreux parmi les Àntalaot’s et les Arabes; sans parler des forêts qui couvrent les côtes voisines, les bois abondent dans les îles du groupe, surtout à la grande Comorre; celle-ci a pour industrie spéciale la confection du bastin, susceptible aussi d’être fabriqué dans plusieurs localités des environs; on confectionne dans ces dernières le coton tissé pour voiles; le coton en laine, et les résines qui remplacent l’étoupe et le brai pour le calfatage, sont des produits naturels dont Madagascar est richement pourvue; en un mot, tout ce qui est nécessaire pour la création d’une nombreuse flottille à Maïotte se trouve, en quelque sorte, sous la main. Mais, en l’état actuel du mouvement commercial auquel prend part notre établissement, les bateaux qui le fréquentent sont en quantité plus que suffisante, puisque la presque totalité de ceux qui y passent sont dans l’obligation de partir sur lest. Est-ce à dire qu’il en sera longtemps ainsi?

Je ne le pense pas, et je vais essayer de justifier mon opinion en expliquant d’abord comment aujourd’hui Maïotte ne fournit presque rien à l’ exportation .

Depuis un demi-siècle, et jusqu’à notre prise de posses-

sion, elle avait vu son territoire entièrement dévasté soit par les invasions de pirates malgaches, soit par des luttes avec ses voisins ou des dissensions intestines; sa population réduite, les maux et les agitations dont elle se sentait toujours menacée, l’absence de la sécurité indispensable au développement du travail , l’insouciance engendrée par le fatalisme oriental , la désespérance d’un meilleur avenir avaient plongé ses habitants dans une oisiveté que favorisait encore la fécondité de l’île en productions telles que noix

de cocos, bananes, patates et racines nutritives. Ils y trou-

vaient à coup sûr des moyens suffisants de subsistance, et c’est à peine si les plus exigeants y ajoutaient quelques plantations de moutama ou de manioc.

Quant au riz, ce grand élément de commerce, il n’y en avait même plus pour les semences. A la fin de 1841, alors que notre influence commençant à dominer à Maïotte y assurait le triomphe d’Andrian-Souli, et que l’espoir d’un avenir plus tranquille reportait vers l’agriculture tous les soins des insulaires, l’administration de Nossi-bé expédiait au sultan de Maïotte vingt et quelques sacs de riz en paille qu’il avait demandés pour ensemencer ses terres.

Dès ce moment, la culture du riz et des autres grains a pris de l’extension chaque année ; mais la population s’étant accrue, en même temps, par de fréquentes immigrations, la production agricole n’a pas encore dépassé les besoins de la consommation. Il faut remarquer, en outre, que, depuis quatre ans environ que les travaux d’établissement et de fortifications ont été poussés un peu plus activement, l’administration a employé comme manœuvres et ouvriers un grand nombre d’indigènes; tandis que d’autres

préparaient de l’huile de coco pour les besoins de l’établissement. Enfin la libération des esclaves, en changeant les conditions du travail , ralentissait aussi le progrès qui commençait à se faire sentir.

De ce concours de circonstances il est résulté que, jusqu’à ce jour, Maïolte n’a pu fournir en propre que des cocos et des sacs de natte à l’exportation. On comprend maintenant comment le chiffre de cette dernière est resté borné comme l’indique le relevé commercial donné plus haut. L’ industrie agricole de l’île ne doit pas se tenir dans les limites étroites des soins réclamés par les grains nourriciers et les plantes vivrières. De vastes portions de son sol , éminemment propres aux cultures coloniales, appellent un emploi plus lucratif. Le système de concessions que le gouvernement a adopté dès la prise de possession ouvre la voie à tous ceux qui sont disposés à consacrer au développement de ce genre de richesses leur industrie et des ressources suffisantes.

Jusqu’à ce jour, quoique des demandes assez nombreuses aient été faites, et plusieurs d’entre elles accueillies par l’administration, il faut reconnaître que les concessionnaires ont mis peu d’empressement à en profiter (1). En réalité, il n’est encore que deux de ces derniers dont le travail d’exploitation ait été sérieusement entrepris et poursuivi avec persévérance. La plupart des autres étaient de ces hommes sans conscience des moyens et des efforts intelligents que de telles créations exigent. Mus par la seule idée d’acquérir gratis une propriété territoriale dont ils espèrent, d’une

(1) Depuis que ceci a été écrit, l’état de choses a subi, à cet égard, de notables améliorations, dont il sera dit uu mot à la note finale.

manière quelconque, tirer parti, ils n’ont songé à s’adjoindre ni les capitalistes, ni les ouvriers nécessaires à la mise en valeur du terrain qu’ils avaient obtenu. D’autre part, à l’occasion de la mort d’un colon qui venait à peine de s’établir dans la localité, on proclama à grand bruit l’insalubrité du climat, et cet accident suspendit, parmi les créoles de la Réunion particulièrement, l’exécution de tout projet d’établissement agricole à Maïotte.

Cette insalubrité est un fait acquis pour les indigènes; pour moi, elle est incontestable; néanmoins je prétends qu’on peut s’en mettre à l’abri et qu’elle ne saurait, en conséquence, arrêter le mouvement colonisateur.

L’habitation de la grande île, pendant la nuit , paraît, sauf de très-rares exceptions, devoir entraîner, pour les étrangers, le développement d’une fièvre de la nature la plus grave. En cette limite, son insalubrité est permanente. Mais, durant le jour, on s’y livre aux travaux les plus pénibles sans avoir à craindre de telles influences. Cette différence n’est pas particulière à Maïotte; elle a été constatée dans chacune des localités voisines : à Zanzibar, sur la côte orientale d’Afrique et sur celle de Madagascar. Mon opinion à ce sujet est, de plus, basée sur des expériences multipliées.

J’ai vu, à diverses reprises, pendant le séjour du Ducouëdic à Maïotte, de quinze à vingt-cinq matelots travaillant au jardin de la station, depuis six heures et demie du matin jusqu’à la nuit, et cela durant trois mois consécutifs; aucun d’eux néanmoins n’a été atteint de fièvre ni d’autre maladie; c’étaient, au contraire, les hommes les mieux portants de l’équipage. Lorsque le temps était clair, on suspendait le travail au soleil , de dix heures et demie à deux heures et demie; mais

cette mesure, toute de précaution, serait certainement inutile pour des travailleurs indigènes. Quant à l’acclimatation des Européens sur les îlots Dzaoudzi et Pamanzi, à en juger par ce qui s’est passé depuis le commencement de l’occupation, elle semble devoir s’effectuer sans dangers sérieux (1). On peut donc les considérer comme un lieu de refuge pendant la nuit pour ceux que leurs travaux retiendraient le jour sur la grande île. Dira-t-on que ce qui est facile à faire à Kouéni , par suite de sa position rapprochée de l’établisse ment, deviendrait plus difficile et même bientôt impossible à mesure que les terrains à exploiter s’en éloigneraient? Mais il s’agissait d’une exploitation considérable, d’une opération qui doit enrichir ceux qui l’entreprennent; serait-ce donc un sacrifice hors de proportion avec un pareil résultat d’avoir en face de son habitation un bateau ou petit

( 1) La salubrité relative de Dzaoudzi et de Pamanzi a été depuis mise eu question par l’épidémie qui s’y est manifestée en 1849, et ou est, eu attendant de plus amples renseignements, retenu, à cet égard , dans un doute forcé; toutefois la coïncidence remarquable de l’aggravation extraordinaire des maladies avec l’exécutiou de certains travaux tendant à modifier l’état du marais de Pamanzi permet de croire que le nouvel état créé par ces travaux a été la plus active, sinon la seule cause d’une telle aggravation. Au pis aller, d’après l’expérience des années précédente?, d’après cellesqui ont été faites depuis notre installation à Nossi-bé, d’après ce qui se passe même à Madagascar, on serait autorisé à ne voir dans l’épidémie qui s’est produite à Dzaoudzi, durant l’hivernage de 1849, qu’un accident pouvant apparaître à des intervalles plus ou moins longs, comme, avec des ravages beaucoup plus terribles, sévit la fièvre jaune aux Antilles, et comme semble devoir le faire désormais le choléra dans le monde entier.

Que sout les faits résultés de l’épidémie de Dzaoudzi proportionnellement à ceux de ces deux fléaux? La fièvre jaune a-t-elle empêché de transformer les îles de l’Amérique eu riches et llorissantes colonies? La persévérante intelligence des Hollandais n'a-t-elle pas vaincu les fièvres mortelles de Java, cette île magnifique qui doit être à la fois une source

ponton, convenablement installé et offrant un logement suffisamment commode pour servir de refuge pendant la nuit (1)? De bonne foi serait-ce un argument sérieux et prouvant l’impossibilité de cultiver Maïotte que celui qu’on prétendrait tirer de cette nécessité, pour le maître, de ne pas coucher sur son habitation? Il est, d’ailleurs, une preuve irrécusable de ce que j’avance, ce sont les 1 ,200 hectares que, dans l’espace de moins de quatre ans et avec des moyens restreints, M. Ciret, représentant de la société des Comorres, a fait planter de cannes à sucre, de caféiers et de girofliers. Les cannes sont magnifiques, et il aurait pu manipuler dès la fin de 1848, si son usine avait été prête. M. Ciret a cependant bien quitté sa propriété, chaque soir.

Je vais terminer cette digression en donnant une idée de l’importance qu’est susceptible d’atteindre le développement agricole de notre établissement.

La superficie de Maïotte est de 32,000 à 33,000 hectares. D’après le rapport de toutes les personnes qui l’ont partie prospérité pour la mère patrie et le salut de sa puissance maritime? L’effrayante mortalité de Sierra-Lcone et des autres colonies anglaises de l’Afrique occidentale les a-t-elle fait abandonner par leur métropole? La France abandonne-t-elle le Sénégal? Eh bien! sans refuser satisfaction au sentiment d’humanité qui doit de plus en plus prédominer dans les décisions et les actes du gouvernement, il y a lieu moins encore de négliger Maïotte et de désespérer de sou avenir commercial et agricole, car l’insalubrité qui y règne peut être combattue, et elle ne saurait, moyennant l’adoption de certaines mesures, mettre obstacle à son exploitation agricole ni à l’activité commerciale dont elle peut être le centre.

(1) J’ai appris, depuis peu, que M. Soyer de Vaucouleurs, capitaine au long cours, qui, après avoir visité Maïotte, s’y était fait douner une concession, était parti, pour en diriger lui-même l’exploitation à, bord d’un vieux navire dont il comptait faire l’usage que je viens d’indiquer.

courue, les vallées et les plateaux, de hauteur modérée, sont couverts d’un terrain fertile, propre aux diverses cultures coloniales et dont l’étendue est évaluée à plus du quart de la surface totale; elle serait donc de 9,000 à 10,000 hectares. Cette fertilité se trouve déjà justifiée par les cultures réalisées à Kouéni. Les cannes y sont de la plus belle venue et tellement riches en matière saccharine, que, selon les autorités compétentes, le rendement de la gaulette serait plus du double de ce qu’il est à la Réunion. On a remarqué, en outre, à Kouéni, que les cannes de deuxième et troisième coupes étaient bien supérieures en grosseur et en nombre à celles de première ; elles rapporteront , assuret-on, pendant dix ou douze ans sans être désouchées : elles sont bonnes à être manipulées après un an de plantation; mais il y aurait avantage à attendre quinze mois : celles provenant de recoupes fleurissent au bout de huit mois et peuvent alors être également manipulées. Il résulte de ces détails que, sauf les mois de mars et avril , où la canne est aqueuse, on ferait du sucre, toute l’année, à Maïotte. M. Ciret, directeur de la plantation de Kouéni , affirme qu’il est loin de croire que l’évaluation de 20,000,000 de kilogrammes de sucre, donnée comme production possible de cette exploitation à Maïotte, soit exagérée (1) : cela porterait, d’après le rendement de l’hectare à la Réunion, à environ 3,500 hectares l’étendue de terrain propre à cette culture que devrait contenir Maïotte, et à 2,000 hectares seulement, si on tient en partie compte du rendement proportionnel, beaucoup plus considérable, que promet la fécondité du sol , à en juger par Kouéni.

(1) Voir sou rapport à la chambre de commerce de Nantes.

Le caféier y réussit parfaitement, aussi bien que le girofle, et l’exploitation de ces deux sources de richesses apportera de grandes facilités au début du mouvement commercial dont notre colonie deviendra le centre, car elle augmentera ses moyens d’échange. Le cocotier y est indigène; il s’accommode, d’ailleurs, des plus mauvais terrains : on le multipliera donc sans préjudice des cultures plus riches; l’huile de coco est un objet d’encombrement qui n’est pas dénué de valeur.

En prenant la quantité de sucre, diminuée de moitié, que nous venons d’évaluer précédemment, et en y ajoutant celle qu’il est permis d’espérer en café, girofle et huile de coco, on peut admettre, sans craindre aucune exagération, que Maïotte fournira dans peu d’années, par sa seule production agricole, plus de 13,000 tonneaux de fret; c’est l’emploi d’une trentaine de navires de 400 tonneaux, et notre commerce n’en est malheureusement pas à dédaigner une pareille opération.

Dans les produits qui viennent d’être mentionnés, il en est, tels que le café et le sucre, qui, outre leur convenance pour l’exportation lointaine, se trouveront aussi plus à portée de la consommation des localités voisines que leurs similaires de tout autre lieu. Avec un peu d’industrie et quelques dépenses fort modérées, on en appropriera d’autres à ce même usage : l’huile de coco servira à la fabrication du savon; de l’enveloppe fibreuse de la noix, connue dans le négoce sous le nom de queir , on fera du cordage ou baslin; on extraira du girofle l’huile essentielle, recherchée, par les indigènes, comme parfum et comme médicament; on préparera les sirops pour boissons et sorbets dont l’usage

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est si répandu chez les populations musulmanes; enfin le sucre blanc de Maïotte se substituera naturellement, sur le marché de Zanzibar, à celui qui y arrive d’Amérique à plus grands frais.

Il paraîtrait prématuré, sans doute, de parler de la création possible d’une industrie beaucoup plus importante, la confection des cotonnades recherchées par les Africains et les Malgaches. Je ne veux pas comprendre cette éventualité au nombre des éléments de vitalité commerciale que Maïotte posséderait bientôt. Je ferai remarquer seulement combien, par son voisinage de Madagascar, notre nouvel établissement aurait de facilités à en tirer le coton, les substances colorantes et les gommes que cette île fournit en abondance, c’est-à-dire toutes les matières premières nécessaires à la fabrication dont il s’agit. Il ne faut pas perdre de vue, d’ailleurs, que les pays environnant Maïotte sont complètement dépourvus de manufactures; et nous n’aurons pas à craindre, de longtemps, la concurrence de leurs populations.

Je crois avoir donné une idée suffisante des moyens et des ressources que Maïotte offre ou pourrait offrir pour un cabotage actif avec les régions circonvoisines, et particulièrement avec les ports du continent africain ; j’ai signalé les relations régulières quelle entretient avec diverses localités, et l’extension dont elles sont susceptibles à la faveur de certaines circonstances; enfin j’ai constaté la possibilité, pour cette île, au moyen de sa production agricole et de quelques industries faciles et peu coûteuses, d’alimenter en partie ces relations.

D’autre part, j’ai exposé les éléments et le mécanisme du

commerce qui se fait à la côte orientale d’Afrique, et les conditions dans lesquelles les négociants étrangers devraient se placer pour réussir. Du rapprochement de ces deux études il ressort que Maïotte, déclarée port franc et jouissant, comme possession française, du bénéfice de notre traité de commerce avec le Sultan, réunit toutes les facilités pour faire arriver sur son marché, avec des frais moindres, les produits des contrées environnantes, et distribuer ensuite ellemême aux peuplades indigènes les marchandises d’échange qu’elle serait à même de recevoir.

Ceci établi, j’aborde la question pratique, c’est-à-dire l’exposé de la marche à suivre et des moyens d’exécution.

Ce qui a nui jusqu’à présent au développement du commerce européen, c’est, d’une part, l’incertitude, la lenteur des opérations et le prix élevé des produits africains sur les marchés d’où ils sont exportés; d’autre part, les habitudes usuraires et l’esprit routinier des traitants arabes et souahhéli , qui ont eu pour résultat d’amoindrir au lieu d’accroître la consommation. Superfétation des agents pour la circulation et la distribution des produits, entraves fiscales apportées à l’une et à l’autre, voilà ce dont il faut débarrasser l’échange. Nos commerçants n’atteindront ce but que par la création d’un entrepôt à Maïotte.

Ce n’est pas, d’ailleurs, pour des spéculations avec le continent seulement, que ce point offre ces nouveaux moyens d’action à nos armateurs et à nos négociants. Si je me suis préoccupé d’abord exclusivement de ce qui concernait le commerce de l’Afrique, c’est que l’étude de ce dernier a été l’objet principal de mon exploration, et que les opérations qu’il comporte devront servir de point de départ et d’ali-

ment à toutes les autres ; voici , tel que je le conçois, le plan de ces opérations :

Je prends une maison de commerce ou une société disposant d’un capital social de 2 millions, par exemple, en numéraire, marchandises et matériel, et je suppose qu’elle ail obtenu à Maïotte la concession d’un terrain pouvant offrir de 1,500 à 2,000 hectares propres aux cultures coloniales, sucre, café et girofle. En même temps que les agents installés à Maïotte pousseront ces travaux avec la plus grande activité, ils procéderont à l’organisation du personnel spécial et du matériel nautique; celui-ci se composera, d’abord, de deux ou trois bateaux de 25 à 40 tonneaux, construits ou achetés sur les lieux. Ils serviront à la fois à munir l’établissement agricole de travailleurs indigènes, de matériaux fournis par les environs, et à commencer sur la côte quelques échanges au moyen des marchandises apportées de France.

Quant au personnel, le but que l’on doit se hâter d’atteindre étant d’établir des rapports directs avec les peuplades de l’intérieur de l’Afrique, ce personnel comprendra, outre les agents connaissant les affaires du Souahhel , des individus bien au courant de celles de l’intérieur et capables d’y diriger et d’y faire accueillir une caravane de marchands. Enfin, comme le résultat final est de substituer Maïotte à Zanzibar dans le rôle d’entrepôt de l’Afrique orientale, on évitera, autant que possible, l’intermédiaire de ce dernier marché. Pour cela, il faudra s’assurer des correspondants sur les diverses places avec lesquelles il serait avantageux d’avoir des relations : telles sont Mandevi, dans le

Keutch ; Mascate, en Omûn, entrepôt du golfe Persique ;

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