‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique orientaleChapitre 10 sur 16 · RÉCIT D’UNE DB SES ACTIONS GÉNÉREUSES · texte numérisé non relu

RÉCIT D’UNE DB SES ACTIONS GÉNÉREUSES

« Je me trouvais près de lui un vendredi , au moment « où il venait de sortir de la prière, pour retourner à sa « maison, lin fakir du Yaman se présenta devant lui et lui u dit : O Abou'ImewAhib ! — Me voici, répliqua-t-il ; à fa « kir 1 quel est ton besoin? — Donne-moi ces vêlements qui

« te couvrent. — Très-bien; je te les donnerai: — Sur « l’heure. — Oui certes, à l'instant. Il retourna à la mos- « quée. entra dans la maison du prédicateur, ôta ses vète- « ments, en prit d'autres, et dit au fakir : Entre et prends- « les. Le fakir entra, les prit, les lia dans une serviette,

« les plaça sur sa tête, et s’en retourna. Les assistants com- « blèrent le sultan d'actions de grâces , à cause de Thumi- « lité et de la générosité qu’il avait montrées. Son fils et « successeur désigné reprit cet habit au fakir, et lui donna « en échange dix esclaves. Le sultan, ayant appris combien « «es sujets louaient son action, ordonna de remettre au « fakir dix autres esclaves et deux charges d'ivoire ; car la « majeure partie des présents , dans ce pays, consiste en « ivoire, et l'on donne rarement de l'or.

« Lorsque ce sultan vertueux et libéral fut mort , son » frère Dâoûd devint roi et tint une conduite tout opposée. « tjtiand un pauvre venait le trouver, il lui disait : Celui qui « donnait est mort, et n’a rien laissé à donner. Les visi- « leurs séjournaient à sa cour un grand nombre de mois, « et seulement alors il leur donnait très-peu de chose; si « bien qu’aucun individu ne vint plus le trouver.

« Nous nous embarquâmes, è Cou loua, pour la ville de « Zhafâr al houmoùd (Zhafâr, aux plantes salines et amères); « elle est située à l'extrémité du Yaman, sur le littoral de « la mer des Indes, a

Les principales assertions de notre voyageur, en ce qui concerne Kiloua, s’accordent parfaitement avec certains détails de la chronique des sultans de Kiloua, que nous avons reproduite au commencement de ce livre. D’après cette chronique, le sultan régnant en Tan 75i de l’hégire était bien ,

comme ledit Ihn-Bathoutha, un sultan Hhacen, auquel succéda son frère Dâoud , environ douze ans après le passage du voyageur à Kiloua, particularité dont celui-ci eut, è ce qu’il parait, connaissance dans la suite de ses pérégrinations. Elle nous apprend aussi que ce Hhacen, à l’époque de la mort de son père , faisait le pèlerinage de la Meltke, et que le pouvoir, exercé, en son absence, par son frère cadet Dâoud, lui fut remis à sou retour. Ce pèlerinage, qui , si nous en jugeons par l’ignorance des lettrés de l’Arabie au sujet des villes de la côte d'Afrique, était rarement accompli par les chefs musulmans de cette côte, confirme encore ce que le voyageur raconte des sentiments religieux et des bonnes œuvres du sultan qu’il trouva régnant à Kiloua. Enfin, celte concordance entre deux documents de nature et d'origine toutes différentes nous semble témoigner à la fois et de l’exactitude de la relation et de celle de la chronique.

Ajoutons, en dernier lieu, que le rite suivi par les habitants de Kiloua, comme par ceux de Mombase et de tout le Souahhel, est bien le rite chaféite.

Pour ce qui est du pays de Limiîn, dont faisait partie la ville de Yoûfi, située, d’après les informations données à Ihn-Bathoutha, à un mois de marche de Kiloua, nous ne pouvons, sur cette simple indication, nous faire une idée de sa position ni de celle du pays auquel elle appartenait.

Il est à regretter qu’Ibn-Bathoutha ne se soit pas étendu plus qu'il ne l’a fait sur les relations politiques et commerciales de l'État de Kiloua, qui était alors la partie de la côte des Zendj où la colonisation musulmane était le plus développée et le plus solidement constituée : mieux que tous les géographes ses compatriotes, il aurait pu donner sur ce

pays des détails ethnographiques intéressants. Mais il nous dit à peine quelques mots même de la ville, où il a pourtant séjourné, et, si nous en croyons la chronique déjà citée, le peu qu'il en dit manquerait de précision. D'après ce document, en effet, à l’époque dont il s'agit, Riloua ne devait plus être, comme l'indique Ibn-Bathoutha, entièrement bâtie en bois, puisque 130 ans auparavant une forteresse et quelques édifices en pierre y avaient été élevés par un sultan du nom de Séliroau-Hhacen ; or, notre voyageur ne fait mention ni de cette forteresse ni de ces édifices. Il se tait également sur la position insulaire de la ville, particularité qui n'a pu, cependant, lui échapper, et qu’il n’a pas omise, d'ailleurs, en parlant de Mombase.

Malgré tout ce que laisse à désirer la relation d'Ibn-Bathoutha sur les points de la côte qu’il a visités, on attache un très-grand prix aux quelques renseignements précis qu’elle contient, quand on a, comme nous l’avons fait, compulsé presque sans résultat les volumineux traités des géographes arabes. F.n comparant ce que ces derniers nous ont appris au sujet de Moguedchou, de Mombase et de Kiloua , à ce qu’étaient réellement ces villes au temps où ils écrivaient , on ne trouvera, sans doute, pas trop sévère le jugement que nous avons porté sur leurs travaux.

Nous terminerons la série des renseignements que nous leur avons empruntés par quelques mots concernant les villes de Làmou et de Moguedchou, extraits du Manhal-el- Safi d’Aboul-Mahassen. L’auteur nommant, d'après Makrisi, un certain individu né en l'an 780 de l'hégire (1385 de J. C.), et désigné comme ayant été « cadi de la ville de lèmou, ville du pays des Zendj, sur la mer de Beurbera , à environ

20 marhâla de Moguedchou, » l’auteur, disons-nous, signale celte ville comme étant actuellement ensevelie sous les sables (I), à une profondeur de plusieurs hauteurs d'homme; puis il ajoute : « Or voici ce que dit Makrisi au sujet de ce « cadi : Il vint à la Mekke pendant que j’y étais, à la lin de a 839 de l’hégire (1 44-1 de J. C.) ; je reconnus que cet « homme était fort instruit dans la jurisprudence, d’après « le rite de l’Iman-Chafey. Ce cadi nous dit que les singes « s’étaient rendus maîtres de Magdachou depuis environ l’an- « née 800 (4402 de J. C.), au point qu’ils gênent les habi- <i tants dans leurs demeures et dans leurs marchés. Ils vien- « nent prendre les aliments jusque dans les plats, attaquent « les hommes dans leurs maisons, et enlèvent ce qu’ils « trouvent. Le maître de la maison poursuit le singe voleur, u et ne cesse de lui faire des (laiteries jusqu’à ce que la « bête, ayant mangé l’aliment , lui ait rendu le plat ou le « vase. Quand les singes entrent dans une maison et qu’ils « y trouvent une femme, ils ont commerce avec elle.

« L’usage est que le roi de Magdachou convoque à une « certaine heure les officiers de l’empire dans son palais. « Lorsque ceux-ci sont tous rassemblés, il ouvre la fenêtre « au-dessous de laquelle ils se trouvent. Aussitôt les offi- « ciers se prosternent, et, quand ils se relèvent, ils voient « le roi qui , de la place qu’il occupe au-dessus de leur tête,

(1) Ou uc sait trop, d'après la contexture de la phrase, si c’est de Làmou ou de Moguedchou qu'il s’agit; mais nous pendions pour cette dernière. Aujourd'hui même toute la partie orientale de Mogucdchou est envahie par les sables, qui , incessamment balayés de la plage par les vents du large, viennent s'amonceler contre les murailles des maisons on des tombeau* situés à la partie est de la ville. ISous n’avons ni vu ui appris rien d’ analogue au sujet de Làmou. #

« leur donne ses ordres et règle les affaires de l’État, lin « jour que, suivant l'usage, cette cérémonie s'était accom- « plie, les officiers, au moment où ils se relevèrent et diri- « gèrent leurs regards vers la fenêtre ouverte, aperçurent u un singe à la place du roi.

« Les singes sont divisés en bandes, et chacune a son « chef particulier, derrière lequel ils marchent en bon or- « dre. Les habitants ont beaucoup à en souffrir.

« La mer jette de l’ambre sur la côte de Làmou : c’est « toujours le roi qui s'en empare'. Une fois, on en trouva a un morceau qui pesait \ ,200 rotols. Les bananiers y vien- « nent très-grands. Il y en a de différentes espèces, et enu ire autres une dont le fruit atteint la longueur d’une « coudée. On en fait un miel qui dure plus d'un an, et di- « verses friandises. Voilà ce que dit Makrisi, qui parle de a cela plus au long. »

La seule conséquence de quelque intérêt ressbrtant de ces passages*de Makrisi et d'Âboul-.Mahasscn, c'est que nonseulement la ville de Lâmou existait en 1583, mais encore que sa fondation remontait à une époque assez éloignée pour qu'à la date citée il s’y trouvât une population musulmane ayant un cadi savant dans la jurisprudence.

Ici nous terminons notre tâche; car de nouvelles recherches n'apporteraient pas une pierre de plus à notre édifice : combien, pourtant, il est informe et incomplet!

Point de science, peu de vérités, beaucoup d’erreurs et de fables, voilà ce que nous offre la lecture des documents laissés par les Arabes relativement à la côte orientale d'Afrique. Et cependant, leurs marchands et leurs navigateurs de l'Arabie sillonnaient ses mers et fréquentaient ses rivages

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depuis un temps immémorial ! Et cependant , des établissements intéressants sous le double rapport politique et religieut y avaient été fondés, et leur commerce était assez important pour y attirer de nombreux marchands de la mer Rouge, du golfe Persique et de l’Inde ! De tout ce bruit de vie, les écrivains arabes semblent n’avoir entendu que quelques échos lointains et trompeurs.

En effet, que nous ont-ils appris? Les noms d’un petit nombre de villes, et, pour quelques faits insignifiants, le plus souvent mal exposés, une foule de particularités extravagantes ou puériles. Heureusement, il s'est trouvé sur ce vaste rivage de 800 à 900 lieues un point où il y a eu tout juste assez de civilisation pour que les traits principaux de son histoire aient été conservée .dans une chronique que les Portugais nous ont transmise. C'est è cette circonstance seule que nous devons de connaître l’origine de rétablissement politique des Arabes musulmans à la côte d’Afrique, l'émigration des Émozéides, leur fusion avec les indigènes, par suite d'immigrations subséquentes; ta fondation de Moguedchou et de Braoua ; enfin, celle de Kiloua et f extension de la prépondérance de cette ville sur les pays qui l'avoisinaient, notamment sur les îles Zanzibar et Mafiia et sur Sofala. Ainsi , pour découvrir les éléments de l’histoire de ces populations, il a fallu nous porter de sept siècles en avant, et fouiller dans les annales d’un peuple qu’une distance de 3, 500 lieues séparait d’elles. Certes, il est un fait incontestable, et l'on en verra de nouvelles preuves dans les pages suivantes : c’est la prééminence de l’État de Kiloua, au moins dans les quatre ou cinq derniers siècles qui précédèrent l’arrivée des Portugais sur la côte ; et pourtant il n’eu

est pas fait la moindre mention dans les récits des géographes orientaux qui, tous, sauf Y a coût , semblent n'en avoir pas même connu le nom. En revanche, celui de Sofala, d'abord comme pays, puis comme ville , revient sans cesse dans leurs écrits, grâce, sans doute, à la célébrité que lui donnait l'or de ses mines inépuisables; mais comment ce nom ne rappelait-il pas celui de kiioua, qui possédait le monopole du trafic de cet or, et qui y avait placé, en qualité de gouverneur, ce Dâoud, qui fut un de ses rois, deux cents ans avant le voyage d’Ibn-Bathoutha, et même avant l’époque où écrivait Edrisi? ;

Le nom de Moguedchou, ville que le voyageur arabe a dite être si importante, ne commence, malgré l'antiquité de sou origine, à figurer dans leurs descriptions qu'au vu* siècle de l'bégire. Lâmou, moins heureuse encore, n’obtient une mention que postérieurement à Ibn-Balhoulha. Enfin, les noms de Braoua, de Melinde et de Mombase, ajoutés aux trois précédents , complètent la nomenclature aride des villes dont l'existence a été signalée par les écrivains arabes sur ce vaste littoral, où ks Portugais trouvèrent, à moins d’un demi-siècle au delà de l'époque à laquelle nous nous sommes arrêté, tant de cités populeuses et florissantes.

Et, même pour les villes dont ces écrivains parlent, le nom dç chacune, souvent défiguré, esta peu près tout ce qu'ils nous en apprennent : ils ne disent rien ou presque rien de leur origine, de leur puissance, de leur population, des conditions de leur gouvernement, de leur industrie ni de leur commerce particulier ; rien, enfin, de leurs relations avec les indigènes ou avec celte race de métis descendus des Eraozéidcs, qui habitaient la zone continentale la plus voisine du littoral.

C'est, il nous faut bien le redire, que les historiens et les géographes étaient mal renseignés : les propos de quelques rares pèlerins venus aux lieux saints, ou quelques commerçants préoccupés, avant tout, du soin de leur négoce, les rapports de quelques patrons de barques ignorants et crédules, telles étaient les sources où ils puisaient. C’est , aussi, que toutes ces villes de la côte orientale d'Afrique étaient des colonies de marchands plus ou moins enrichis, ne s’occupant que d'exploiter, d’un côté, les naturels, de l'autre, les consommateurs de l’extérieur qui s’adressaient à leur monopole; des marchands s’isolant dans leurs Iles, qui les mettaient, il est vrai, à l’abri des attaques des naturels, mais où ils se trouvaient, par cela même, hors d'état d'exercer une influence civilisatrice sur les populations de l’intérieur. Peu soucieux, en outre, d’étude et de science, il y avait parmi eux tout juste assez d'érudition pour qu’il se soit trouvé à Kiloua quelques lettrés transmettant à ses futurs habitants la tradition de ses premiers jours et la liste de ses rois; à Lâmou, quelque cadi conteur allant amuser les badauds de la Mekke du récit des exploits accomplis par les singes dans la cité de Moguedchou.

Sans aucun doute, les relations des écrivains musulmans eussent été plus fécondes pour la science, la présence des établissements arabes aurait plus contribué à la civilisation de cette région, si, au lieu d'être isolés et indépendants l’un de l’autre, tous les petits Etats, entre lesquels cette côte était partagée, avaient été reliés à quelqu'un des grands centres politiques et religieux que créa la conquête musulmane. Mais l’islamisme portait alors toute son énergie et tous ses efforts vers les régions envahies par les civilisations

antérieures , laissant derrière lui ses marchands occupés à lui assurer le monopole du riche commerce de l'Orient, et ne prévoyant pas que l'Europe chrétienne viendrait un jour l'attaquer à l'improviste dans ces mers, que ses géographes et ses savants croyaient inaccessibles par le sud de l’Afrique.

Ce jour, cependant, n'était pas éloigné, et, au moment même où Aboul-Mahassen écrivait les derniers récits que nous transcrivions tout à l’heure, les flottes portugaises s’avançaient hardiment , le long de la rive occidentale du continent africain , vers ce Cap des Tempêtes , que , dans ses glorieuses et persévérantes aspirations, le roi Jean II baptisa , dès sa découverte , du nom de Cap de Hon.vk- Espébakcb.

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