PÉRIODE MUSULMANE
Las Arabe* fondent de petits Etats indépendants à la cote orientale d'Afrique.
L'empire romain marchait rapidement à sa dissolution. De tous les points du monde, les barbares se ruaient à la curée gigantesque , et chaque horde , s’acharnant sur sa proie , emportait un lambeau du colosse agonisant. Obligés , pour se défendre, de rappeler leurs troupes disséminées dans les contrées lointaines, les césars voyaient ces dernières s'affranchir de la domination impériale ou succomber sous un nouveau conquérant. Ils n’avaient plus pour tributaire le commerce de l' Inde et de l'Afrique orientale ; le port d’ Aden, centre de ce commerce, et auquel ils avaient imposé le nom de port romain, n’étaît plus sous leur domination, et, peu à peu, leurs légions avaient abandonné l’Arabie tout entière.
Cependant l’Yémcu n’était pas resté longtemps indépendant : les chrétiens d'Abyssinie l’avaient conquis, et, par suite de la conformité de foi religieuse, des relations suivies s’étaient établies entre les nouveaux et les anciens
maîtres île l’Arabie Heureuse. Les intérêts commerciaux rendaient, d'ailleurs, cette alliance précieuse à la courdcConstantinople : car les ports de l’Arabie, qui s’ouvraient sur l'océan Indien, offraient, seuls, aux Romains un moyen de s’affranchir de la dépendance des Perses pour l’importation de la soie; celte considération avait môme engagé Justinien à envoyer plusieurs ambassades dans l’Yémen; mais les princes de celte contrée ne purent , ainsi que nous l’apprend Procope(î), remplir complètement les intentions de l'empereur. Les marchands persans , favorisés par l'heureuse situation de leur pays, par sa richesse et sâ puissance politique, continuèrent è affluer sur les marchés de l’Inde et à y dominer.
A cette époque, en effet, l’empire des Perses,- gouverné par la famille des Sassanides , acquérait une prépondérance de plus en plus marquée. Le commerce de l’Inde, auquel il participait déjà au temps des Séleucides, et qui, sous la domination des Parlhes, avait fait la prospérité de la ville de Sélcucie , s’était élevé à des proportions bien plus remarquables encore sous la nouvelle dynastie : on sait à quel point devinrent alors florissantes, par suite du mouvement de navigation qui s’établit dans le golfe Persiquc, les villes de llira, d'Obollah et de Sohhar. Sous Chosroès le Grand, ce commerce presque tout entier était tombé aux mains des Persans. Le peu de concurrence qu’ils eussent encore à redouter sur le marché indien venait des ports de l’Yémen; et cette partie de l’Arabie ne devait pas tarder à être ellemôme occupée par une armée persane.
Vers l’an GDI , Séif-ben-Dhou-Yezin, l’un des derniers des-
Procop. de Ihlli) Persico, ccliiion de 166*2, liv. I, ch. x%1 p 61.
rendants des rois Hymiaritcs , ayant drmandé le secours de Chosroès II (1) pourdélivrer l’Yémen du joug des Abyssins, le puissant monarque arma des troupes et fit envahir cette province. Ce fut près d’Aden, où le débarquement avait eirlieu, que se livra entre les Perses et les partisans de Masronk, le roi abyssin, un combat acharné où celui-ci périt. I.a mort de ce prince mit fin, dans l'Arabie méridionale, à la domination «les Éthiopiens, qui avait duré soixante-douze années ; et, à partir de cette époque, des vice-rois gouvernèrent le pays au nom de la Perse , jusqu’au jour où Mahomet le soumit à ses armes.
Cependant, quoique placés sous une nouvelle domination, les Arabes prirent, comme durant celle des Romains, une grande part dans le mouvement commercial , soit à titre d’agents, soit à titre de spéculateurs. Les relations qu'ils entretenaient à Socotra, à la côte d'Adcl et à la côte orientale d'Afrique, relations que les vicissitudes politiques avaient pu gêner mais non détruire , la position centrale de leur pays , relativement à ceux où se faisait le commerce , leur aptitude maritime, tout enfin contribuait à faire d'eux des intermédiaires. Leur abaissement , en tant que population vaincue et soumise, ne laissait pas moins persister leur su-
(1) Plusieurs écrivains orientons, entre antres Nikbi-bcn-Massoud , Histoire des rois de Perse, manuscrits persans, n* 61, et Sbehab-Eddin- Ahmed-cl-Mokri-Asaffy, Livre des Perles , attribuent le fait de lYipulsion des Abyssins de l’Yémen A Chosroès 1er, connu sous le nom de JVouchirvan. (Voy. les notices de M. de Sacy sur ces deui ouvrages, Notices et extraits des manuscrits de la bibliothèque du roi, t. II.) Nous avons cru, en cette circonstance, devoir adopter la version de M. Noël Desvergers, orientaliste distingué, auteur d’une Histoire de l'Arabie. (Voy. la partie Arabie de rilmvaaa httosmqce.)
prématie commerciale, éclipsée seulement, et plus encore en apparence qu'en réalité, sous la domination des conquérants que le flot des révolutions amenait et emportait tour à tour.
Après tout, dans ces mers où ils naviguaient depuis si longtemps avec tant de hardiesse et de bonheur, et notamment à la côte orientale d'Afrique, les Arabes (et c’était là une des principales causes de cette survivance opiniâtre de leur commerce en dépit de l'asservissement temporaire de leur pays), les Arabes, disons-nous, avaient seulement jusqu’alors fondé des comptoirs et non des établissements politiques. Les opérations commerciales s'y faisaient , il est vrai, sous la surveillance d'agents envoyés du port d’expédition, et auxquels certaines redevances étaient payées ; mais ces comptoirs ne constituaient en rien une forme quelconque d'État ayant scs lois , son gouvernement et sa population permanente. Dans beaucoup de lieux même, les transactions s’effectuaient directement, à tout risque et en toute liberté , sans l'intervention d’aucune autorité arabe. Bref, navigateurs entreprenants et trafiquants adroits , les Arabes n’avaient été, jusqu'alors, ni colonisateurs ni conquérants.
Il faut è l'esprit de conquête une base, l’unité nationale; l’Arabie n’avait pas encore constitué la sienne. Sa configuration se prêtait mal à une centralisation complète ; ses diverses provinces, malgré l'affinité de mœurs et de lan- . gage, étaient restées politiquement isolées; et, quelque grandes que fussent les richesses accumulées par le commerce dans ses villes, celles-ci, manquant entre elles de cohésion, n’avaient pu former un État puissant et pesant
de quelque poids sur le inonde. Toutefois, ces mêmes circonstances s'ajoutant à sa situation péninsulaire et à la difficulté de ses abords du côté du nord , l’Arabie, sauf l’asservissement momentané de certaines parties restreintes de son territoire , était demeurée indépendante. Il en avait été de même de ses groupes de population, chacun (l'eut se trouvant protégé contre ses voisins par de hautes montagnes ou de vastes plaines sablonneuses; il en était de même, enfin, pour chacun de ses habitants, qui, en respirant l’air de la patrie, sentait pénétrer en lui le besoin de cette liberté un peu sauvage.
L’indépendance était donc la passion de l'Arabe. Mais cette passion, quand elle n’est pas tempérée par l’esprit de sociabilité, fait naître dans les rapports individuels l'antagonisme et la turbulence. Aussi l'intérieur de cette grande presqu'île était-il loin de jouir de l’état de paix qui semble devoir être le fruit de la richesse et de la liberté. Scs populations avaient tourné contre elles-mêmes toute l'énergie de leur nature; les rivalités de famille entretenaient de perpétuelles discordes, et les dissensions intestines ensanglantaient, à chaque instant , les rues de ses villes et les sables de ses déserts.
Mahomet parut , et tout changea : la foi nouvelle eut le pouvoir de réunir tous ces tronçons divisés ; l'Arabie n'eut bientôt plus qu’un seul camp et qu'une seule armée composée d'apôtres. Alors le prosélytisme ardent de ce peuple se rua comme un torrent sur le monde; et si rapide fut son cours, si irrésistible son élan , qu'en moins d’un siècle et demi l'islamisme couvrait l’ Afrique, l'Asie et une partie de l'Europe comme d'un vaste croissant dont les pointes
menaçaient , d'un côté, le royaume, des Francs en Aquitaine, de l'autre les empereurs de Constatinoplc.
Cependant l'union que l'ascendant du prophète avait imposée aux tribus de l’Arabie n'eut pas une longue durée; sa mort fut le signal de querelles politiques et de dissidences religieuses qui déchirèrent et ensanglantèrent de nouveau le pays. Pour échapper aux persécutions qu’elles engendraient, l’émigration fut Une ressource heureuse, et fréquemment employée par ceux des vaincus qui habitaient ou qui purent atteindre les rivas de l'Omân ou de l’Yémen. La côte orientale d'Afrique leur offrit alors un refuge naturel d’autant plus précieux que scs relations séculaires avec l’Arabie en avaient fait comme un prolongement de la patrie , et que sa distance du théâtre des événements assurait à l'exilé l'oubli et le repos.
Aussi les historiens qui ont parlé de la côte orientale d’Afrique nous apprennent-ils que les Émozéides ont été les premiers Arabes mahométans qui se soient établis sur cette côte. Leur opinion repose sur une chronique que les Portugais trouvèrent à Kiloua, lors de la prise de cette ville par dom Francisco d'Alméyda. Les Émozéides étaient des partisans de Zéid, fils d'Âli (surnommé Zéin-el-Abcdin), fils de Hhoucin, fils d’Ali, cousin et gendre de Mahomet. On dit que, sous le khalifat d'Ileseham-Ben-Abd-el-Malek, lors d’une levée de boucliers qui avait eu lieu à Coufa, au commencement de l’an 122 de l’hégire (739 de J. C.), en faveur de la famille des Alides, ce Zéid, proclamé khalife par les insurgés, ayant été vaincu et tué, bon nombre de ses partisans , dès lors en butte aux persécutions , émigrèrent à la côte d'Afrique.
Les Éinozéides n’y formèrent pas de populations considérables; mais, se groupant sur les points où ils pouvaient être à l'abri des attaques indigènes, ils s’y fortifièrent et se répandirent, plus tard, de proche en proche, sur tout le littoral.
Thévct prétend (I), d’après l'assurance qui lui en a été donnée par des Africains, que la loi de Mahomet fut apportée à la côte d’Afrique et imposée à quelques populations, par un certain Hamza, fils d’Ab-el-Mélik ou Abd-el- Malek. Si, par ce dernier nom, Thévet a voulu désigner le cinquième khalife de la race des Ommyades, qui régna de l'an 65 à l'an 86 de l’hégire, l’introduction du mahométisme dans l'Afrique orientale serait antérieure d'une cinquantaine d'années à l'immigration des Émozéides. Mais le fait avancé par Thévct n’est confirmé par aucun historien ni par aucune tradition locale.
Au reste, il est probable que, d'une part, le besoin d'expansion développé chez les sectateurs du prophète, de l’autre, les foreurs des partis, tour à tour triomphants dans le khalifat, durent, par une action simultanée et incessante, déterminer un courant continuel de l’Arabie vers l’Afrique. Mais ces émigrations individuelles ou par groupes de familles étaient peu importantes, et l'histoire devait enregistrer seulement celles qui furent remarquables soit par le nombre d’individus, soit par les événements qui se produisirent à l’arrivée des fugitifs dans leur pays d’adoption.
Ce n’est pas aux écrivains arabes qu'est dû ce que nous savons de l’histoire et de la chronologie des premiers établissements musulmans fondés à la côte d'Afrique. Cepen-
(I) Cosmographie universelle, 1. I, p. 96, verso.
dant les relations entre l' Arabie et le Zanguebar étaient Tort actives, si nous en jugeons par un événement qui se passa au commencement du règne d'Aboul-Abbas-es-Saffah, appeléau khalifot en l'an néede l'hégi re 1 52(749-50 après J . C.). Les habitants de Mossoul s'étant soulevés en faveur des Ommyades, Yahia, frère du khalife, fut chargé de leur châtiment. Il enveloppa duus un massacre général onze mille hommes avec leurs femmes et leurs enfants. Quatre raille nègres de la céte du Zanguebar, qui faisaient partie de son armée, furent les ministres de cette sanglante exécution.
Cette circonstance est une preuve des rapports intimes qui continuaient d'exister entre l'Arabie et 1a côte orientale
d'Afrique, où nous avons vu que le commerce des esclaves
avait lieu de temps immémorial. D'autres faits du même genre nous sont fournis par Nonaïri et par Aboulféda. Le premier nous apprend qu’au ix* siècle de notre ère, les Zendj (indigènes du Zanguebar) composaient une partie considérable de l’armée des khalifes de Bagdad, et que ces anciens esclaves furent même un moment sur le point de renverser le khalifat. Nous lisons, enfin, dans la chronique d’ Aboulféda (1), qu’en l’année 250 ou 257 de l'hégire (870 ou 87 i après J. C. ) la partie méridionale de la Mésopotamie avait été envahie par une bande de guerriers originaires du Zanguebar, et qu'à cette époque Bassora fut prise et saccagée par les Zendj.
Mais, si ces faits nous démontrent les relations de l'Arabie avec la céte orientale de l'Afrique , ils ne nous apprennent pas quelle était In nature des établissements que les musul-
^1) Voy. Chronique d" Aboulféda, I. Il, p. 228 rt sim., et psg. 238.
Digil
inans y avaient formés. Massoiidi , le premier écrivain mahométan qui ait parlé de celte côte , après l’avoir visitée lui-mème, ne nous fournit, à cet égard', aucun renseignement , comme on va le voir par la reproduction de ses principales remarques pour ce qui a trait à l' Afrique orientale (1).* J-
Après avoir rappelé ce que dit Ptolémée des sources et du cours du Nil, Massoudi continue ainsi : « Il (le Nil) s'avance, a coulant à travers cette partie du pays des soudans qui « borde le pays des Zendj, et une branche s’en détache et « va se jeter dans la mer des Zendj, qui est celle de I* île de « Cambalou. Cette lie est bien cultivée; ses habitants sont « musulmans, mais ils parlent la langue des Zendj. Les « mahométans ont conquis cette île et fait ses habitants « prisonniers, tout comme ils ont pris l’tle de Crète dans la « Méditerranée. Ce fait arriva au commencement de la dy- <c nastie des Abassides ou à la (in de celle des Ommyades.
« De cette Ile à l’OmAn la distance est, selon le dire des « marins, d’environ 500 parasanges par mer. Toutefois ,
« ce n’est de leur part qu’une simple approximation, non « géométriquement mesurée. Beaucoup des navigateurs de « Syrafet de l’Omân, qui fréquentent cette mer, disent « qu’ils y trouvent, à peu près à l’époque des crues du Nil k en Égypte, des changements dans la couleur de la mer « sur le petit espace où le courant de la rivière continue,
(1) Nous devous la traduction de quelques-uns de ces passages, etl rails du Moroudj-ed-Dteheb, à l'obligeance de M. Rrinaud ; nous avons aussi puisé à la notice de Deguignei sur le même ouvrage, au mémoire de M. Quatremire sur les Zendj , et enfin dans ee qui a été publié de la traduction anglaise de M. A. Sprenger.
— lüi —
« en raison de son impétuosité. La rivière vient des mon- « tagnes des Zendj, et a 1 mille environ de largeur. L’eau « est douce et devient boueuse au temps des crues. Il y vit « des alligators de mêmeque dans le .Nil d'Égypte, etc. (t). » Parlant ensuite de la mer de l'Inde, qu'il dit être identique avec la mer abyssine, et dont il- discute rétendue, Massoudi ajoute : « Elle a un golfe s’étendant vers l’Abvsu sinie aussi loin que Beurbera, pays situé entre le terri* « toire des Zendj et celui des Abyssins (3). Ce golfe, appelé « Beurberien, a 500 milles de longueur, et, sur toute son v étendue, 100 milles de largeur. Les navigateurs de l'O- « mdn vont sur celte mer aussi loin que l’île de Cambalou « dans la mer des Zendj. Cette île est habitée par des mu- « sulmans et par des Zendj qui n'ont pas embrassé l'isla- « misme. » Et plus loin : « Ces navigateurs s'avancent sur « la mer des Zendj aussi loin que l'ile de Cambalou et le « Sofala (bas pays) du Demdemah, qui est à l'extrémité du « pays des Zendj et des basses terres aux environs. Les « marchands de Syraf ont aussi l’habitude de naviguer sur « cette mer. J’y ai fait un voyage en partant de Sohhar, u qui est la capitale de l’Omdn, avec un équipage de Syra-
« liens; ils sont les propriétaires des bateaux Et, en
« l’an 504, je revins de l'ile Cambalou en t)mân dans un
(1) Moroudj-ed-Dzeheb , traduction de M. Sprcngcr, t, I", pag. 232 et 233.
(2) Le golfe auquel Massoudi fait ici allusion n'est pas seulement le golfe d’Adcn, mais aussi la partie de la mer de l'Iudc qui baigne les côtes de l'Afrique orientale , au nord de l'équateur ; pour lui , comme pour les autres géographes arabes qui vinrent après lui, le pays de Beurbera était compris entre l'Abyssinie et le bjoub , limite nord du pays des Zendj.
« vaisseau appartenant à Ahmed et Abd-cl-Semad , frère* « d’Abd-er-Rabim Jafer, de Syref, etc., etc. (1). »
Enfin, an autre passage, relatif à l’tle de Cambalou, est ainsi conçu : « La quantité des lies de la mer des Zendj est u innombrable. Au nombre de ces tics il y en a une qui est « à environ une ou deux journées (yaum) de la côte (2). « On y trouve une population musulmane sur laquelle des « chefs musulmans se sont transmis héréditairement le « pouvoir. On les appelle Cambalous (3). »
Les passages que nous venons de reproduire ne contiennent, il est vrai, que de vagues indications sur les voyages exécutés par l’auteur dans les eaux de l'Afrique orientale, mais ils ne sont cependant pas sans intérêt pour nous ; ils jettent, en effet, quelques traits de lumière sur cette mer des Zendj, h peine nommée dans le traité de Cosmas, qui la présentait comme non navigable; ils nous montrent ensuite la côte orientale d'Afrique, fréquentée bien au delà des limites mentionnées dans le Périple et la géographie de Ptolémée. Ainsi se trouve corroboré, par des faits indéniables, ce que nous avions établi seulement par déduction et analogie, savoir : que les Arabes étaient depuis longtemps
(1) .H oroudj -td-üzclicb. traduction de M. Spreugrr, t. I", p. 260, 261 et suiv.
(2) Quoique l'expression employée per Massoudi puisse désigner aussi bien douze heures que vingt-quatre heures, nous croyons devoir adopter la deruière interprétation : d’abord, parce que, le trajet devant s'effectuer eu pleine mer, il û’y avait plus possibilité, pour les bateaux qui l'entreprenaient , de passer la nuit à l'ancre; ensuite, parce que, d'après un passage de son livre, il semble résulter que, dans la pensée de Massoudi , la navigation se poursuivait pendant la nuit , si ce n’est sur la mer de Colzoun. (Voy. manuscrit n* 74, supp. arabe, fol. 177.)
(3) M oroudj-cd-Dzeheb, manuscrit de la bibliothèque national", n* 3118, fol. 172.
en pleine possession de la navigation de cette mer des Zendj, désignation dont le Zingium de Cosmas et le Zingis de Ptolémée n'étaient évidemment que des dérivés empruntés aux Arabes.
Enfin nous y trouvons aussi , et pour la première fois . l'extrémité, alors connue, de l'Afrique orientale, désignée sous le nom de Sofala, qu'elle a conservé depuis, et auquel les Arabes ajoutèrent d'abord le qualificatif Ed-Dzelicb, pour rappeler la plus importante de ses productions, l'or.
Toutefois l'existence, dans la mer des Zendj, d’une lie appelée Cambalou ou des Camltalous, habitée et gouvernée par des musulmans depuis au moins un siècle et demi, est encore, pour notre sujet, la plus intéressante des particularités consignées dans les passages que nous avons cités. En effet, l'époque à laquelle, d’après Massoudi, aurait eu lieu la conquête de cette île par les Arabes { le commencement du règne des Abassidesj diffère de peu d'années de celle de la défaite de Zéid, et nous pouvons voir, dans l'établissement mahométan de Cambalou, l'un des premiers résultats de l’émigration et du développement des Émozéides à la côte orientale d'Afrique.
Mais à laquelle des îles connues aujourd'hui peut-on rapporter cette île, dont on ne saurait mettre en doute l'existence, puisque Massoudi lui-mème l'a visitée?
Voyons si le voyageur arabe nous fournit les moyens de résoudre la question. Voici les caractères distinctifs attribués par lui h cette île :
1° Sa situation dans une mer où débouche une branche du Mil;
2" Sa distance de îiflO parasanges de l'Oraân ;
5“ Son éloignement d'une ou deux journées de la terre ferme;
4* I.a nature de sa population, composée de Zendj et de musulmans, placée sons une domination musulmane et parlant le langage des Zendj.
Examinons maintenant la valeur de chacune de ces indications et le parti que nous pouvons tirer de leur combinaison pour arriver à la solution cherchée :
1* Massoudi, après avoir dit qu’une branche du Nil se détache pour aller déboucher dans la-mer des Zendj, ajoute : « Celle mer est celle de l’ île Cambalou. »
Voila, certes, une de ces vagues assertions auxquelles il est difficile de donner un sens précis. Ces paroles signifientelles que le fleuve a son embouchure dans les eaux de l'ile, ou seulement que dans la mer des Zendj, où débouche celte branche du Nil , se trouve une Ile qu’on appelle l'ile des Cambaluus '! Celte dernière interprétation serait la plus naturelle; mais alors la donnée de Massoudi ne précise rien, car la mer des Zendj est grande et contient, comme il le dit iui-méme, un nombre considérable d'iles. Si, au contraire, nous devons chercher l’ile Cambalou en face de l’embouchure d’un cours d’eau important , il n’est qu’une île située dans celte position, à la distance indiquée par Massoudi : c'est la grande Comore ou Angazidja, qui se trouve, en effet , à une ou deux journées de la terre ferme, à peu près en regard de l'embouchure du fleuve Livouma ou Kottvouma. Mais non-seulement ce fleuve n’est point une branche du Nil, il n’est môme pas celui auquel Massoudi fait allusion , et que nous croyons être le Djoub. Au reste, la dénomination de branche du Nil , employée par l’auteur
arabe, ne peut Cire oppliquée au Djoub plus qu'à tout autre fleuve du pays des Zendj , et cette dénomination , n’étant sans doute que le résultat d'une erreur commise par Massoudi , ne nous parait pas devoir être prise au sérieux. Eu résumé, s’il est possible de tirer quelque conséquence de la donnée que nous venons de discuter, nous nous en tiendrons à voir dans l'ile et le fleuve dont elle fait mention la grande Comore et le Livouma.
Continuons notre examen.
2° L’ile des Cambalous était distante de l’Oraân de 500 parasanges. Mais Massoudi a l'attention de Taire observer luimème que cette distance n’est évaluée, par les navigateurs, que d'une manière approximative, et non par une mesure géométrique. Une indication ainsi formulée nous donne de la marge, mais elle n’est de nature à fixer notre choix sur aucune des îles principales de la mer des Zendj; toutes, en effet, et particulièrement celles qui remplissent la troisième des conditions énumérées plus haut, sont à plus de 500 parasanges : cette donnée ne nous est donc d'aucune utilité.
3° L’ile Cambalou est éloignée d’une ou deux journées de la terre ferme.
Disons d’abord qu’un pareil renseignement ne peut s’éloigner de la réalité que d’une manière insignifiante, et qu’il faut l’accepter forcément comme à peu près vrai. Mais alors se trouvent mises hors de cause toutes les iles qui bordent la côte; car toutes sont en vue et à quelques heures de navigation du continent. Certes, si ce n’était l’obligation de tenir compte de la distance indiquée, on pourrait admettre que l'ile Cambalou était une des iles connues depuis sous les noms de Pemba , Zendjibar (Zanzibar) et Ma-
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fixa (Monfia) , qui , d'après la chronique des sultans de Kiloua , que nous reproduirons tout è l’heure , sembleraient avoir pu être occupées par des Arabes musulmans avant l'époque du voyage de Massoudi. L’une d'elles surtout , Mafiia , présente, de plus, cette particularité, qu’elle se trouve en face de l’embouchure de i’Oufldji, qu'on a cru pendant longtemps sortir du grand iac Nyaça, et dont la source paraît, dû moins, être voisine de ce lac. Mais Mafiia n’est séparée de la cête que par un canal de 3 lieues 1/2, partagé encore par une petite île intermédiaire.
Quant à Zanzibar et à Pemba, elles sont séparées du rivage opposé par une distance de 6 à 8 lieues, qui n'a jamais pu demander, pour être effectuée, ce trajet d’une à deux journées dont parle Massoudi.
4° EnOn l' Ile des Cambalous était peuplée de musulmans et de Zendj sous une domination musulmane; ses babitanls parlaient le langage des Zendj.
Nous venons de voir pourquoi les fies Pemba, Zanzibar et Mafiia, auxquelles s'appliquerait cette circonstance importante, ne peuvent être prises pour l’Ile Carabalou. Nous ne saurions admettre non plus que celte île ait pu être celle de Madagascar, quoique celle opinion ait été émise par un savant commentateur (1). Comment, en effet, Massoudi n'aurait-il pas dit un mot du fait si frappant de l'immensité de cette île, alors même qu’il ti'en eût possédé qu'une idée très-incomplète? Comment, d’aiileurs, le fait de la conquête par les musulmans pourrait-il raisonnablement être appliqué à Madagascar? D’abord, è cette époque, l'importance du
(t) Voyez tnlrodwlion à lu géographie <f Abonlfrda , par M. Rei-
mouvement d’émigration arabe n'était nullement en rapport avec les difficultés qu’aurait présentées la conquête d'une Ile aussi vaste. Kt puis le langage des habitants de Madagascar n’a-l-il pas des caractères qui lui sont propres et le font différer essentiellement du langage des populations africaines de l'autre rive du canal? Madagascar est , d'ailleurs, à trois journées au moins de cette rive, pour un bateau de la nature de ceux -qui servaient aux navigateurs de cette époque. Enfin , au temps de Massoudi , plus encore sans doute qu’aujourd’hui,. les Arabes ne passaient pas du continent à l' île sans prendre connaissance des Comores. Comment donc Massoudi eût-il alors gardé un silence complet sur ces dernières îles?
Disons maintenant notre opinion personnelle sur le sujet dont il s’agit, avec cette réserve, bien entendu, que nous ne prétendons, en aucune façon, la justifier d'une manière positive.
Nous pensons qu'il existe de fortes présomptions pour que l’tle des Cambalous soit l'une des Comores, et principalement la plus occidentale de ces îles, celle que nous avons déjà nommée t'omore ou Angazidja. Comme nous l’avons dit, elle est située presque en regard de l'embouchure d’un grand cours d'eau, le Livouma, et elle n’est aussi qu'à une ou deux journées de la terre ferme. L’étendue assez restreinte de cette île et la nature de ses productions ne nous semblent pas une objection a ce qu'elle pût être alors fréquentée par les navigateurs de l'Omàn et de Syraf. Le sol d' Angazidja, de même que celui de ses voisines, est trèsfertile : les eaux de toutes les Comores abondent en tortues à écailles ; la mer jette de l'ambre sur leurs côtes; leurs
forêts de cocotiers permettaient sans doute alors , comme aujourd’hui , d'y faire une grande quantité de cordages pour la marine, en même temps que d'autres essences non moins abondantes pouvaient y fournir des bois de mâture et de construction. La grande Comore n'a, il est vrai , ni mines d'or ni éléphants; mais ses habitants musulmans, poussés au commerce maritime par leurs traditions comme par leur position insulaire, allaient sans doute chercher l'or et l'ivoire à la côte d’Afrique , pour les revendre aux marchands qui abordaient chez eux. Bref, la grande Comore, habitée par une population musulmane ayant des besoins à satisfaire et des objets d'échange à offrir, pouvait bien , au temps de Massoudi, attirer les bateaux marchands de l'Omàn et de Syraf, ceux-ci y trouvant, de leur côté, un débouché pour leurs étoffes, leurs armes et autres objets fabriqués.
Cependant , une raison nous empêche de nous prononcer d'une manière absolue en faveur de l'opinion qui verrait l'ile de Cambalou dans la grande Comore : c’est l'existence, sur cette île, d'un volcan dont le voyageur n’a rien dit et dont il ne pouvait, ce nous semble, manquer de faire mention. Cette objection, nous l’avouons, est extrêmement grave, et nous ne pouvons, en terminant, que nous ranger à l’avis de M. Keinaud, c’est-à-dire qu'avec les seules données de Massoudi, les auteurs arabes qui lui sont po.'lérieurs ne nous ayant fourni aucun renseignement nouveau (1), il est difficile de rien affirmer en réponse à la question que nous nous étions posée.
(I) Ednsi et Ibu-Sayd finit tuciitiou d'uuc lie que l'un appelle Quhibalon, et l'autre Camtmla, mais entre laquelle et l'Ue f uinbaloti, de Massoudi, mi ne peut établir auriin rapport d'identité.
Voici maintenant ce que Massondi nous apprend du pays des Zendj :
« Nous avons déjà parlé des Zendj et de* différentes po - « publions abyssines qui sont établies à la droite du Nil et « qui s'étendent jusqu'à la partie inférieure de la mer abys- « sine. Le* Zendj, à la différence des Abyssins, traversèrent « le canal qui part de la partie supérieure du Nil et va se « jeter dans la mer des Zendj. Us habitent cette contrée, et « leurs habitations s'étendent jusqu'à Sofala, qui est la par- « lie la plus reculée du pays des Zendj. C'est là que se ren- « dent les navigateurs de l'Omàn et de Syraf; Sofala est le « terme de leur voyage.
« Sa situation est dans la partie la plus basse de la mer « des Zendj : de même que la partie la plus reculée de la « mer de Sin louche aux Iles de Syla, de môme la partie la « plus reculée de la mer des Zendj touche au pays de Soir fala et de Ouac-Ouac (1). C’est une terre abondante en « or, riche en merveilles et très-fertile. Les Zendj l'ont « choisie pour le siège de leur empire et ont mis à leur « tête un roi , qu'ils appellent Oiikltmen : c’est le nom que « le roi des Zendj a porté dans tous les temps. Eklimn, qui « est le chef de tous les rois zendj , marche à la tête de « trois cent mille cavaliers ; leurs montures sont les voir ches; il n’y a pas de chevaux ni de mulets, et ils ne u connaissent pas ces animaux ; ils ne connaissent pas non « plus la neige ni la grêle. Parmi eux, il y a des races qui
(I) La simple mention que fait Mnssoudi de ce territoire ne nous donne pas lieu de nous en occuper ici ; nous aurons occasiou d'y retenir quand nous eiaminerons les opinions Omises, au sujet du pays de Ouac-Oitar. par les géographes qui vinrent après lui.
« ont les dents aiguisées et qui se mangent les unes les au- « très. Les habitations des Zendj commencent à la rive du « fleuve qui sort du haut du Nil , et s'étendent jusqu’au « pays de Sofala et de Ouac-Ouac , et l'étendue du pays « qu'ils habitent est, pour sa longueur et sa largeur, il'en- « viron 700 parasanges, consistant en terres, en vallées, en « montagnes et en sables (1). . . . ... . .
« Le titre du roi des Zendj, c’est Oklimcn (2), ce qui « veut dire le fils du grand maître, c'est-à-dire le dieu du « ciel et de la terre; ils appellent le créateur Tamkaland*
« jalou (3)
« Les éléphants sont extrêmement communs dans le pays « des Zendj; mais tous sont sauvages, et l'on n'en voit au- « cun privé. Les Zendj ne s'en servent point à la guerre,
(1) Manuscrit 598, fol. 167.
(2) Ce mot a été lu de diverses manières , selon le manuscrit dont ou faisait usage. M. Quatremère écrit Wakliman; M. Sprcngrr, Afliman ; Deguignes, dans sa notice sur le traité de Massoudi, pour laquelle il a consulté trois manuscrits différents 598, in-4 de 274 folios ; — n* 599, in-4 de 394 folios; — n* 599 A, in-fol. de 984 folios), a traduit par Phalimi ou Aphlimi. Nous ne sommes pas compétent pour dire laquelle de ces diverses leçons doit être adoptée ; mais nous croyons intéressant de signaler l'analogie qui eiiste entre les mots employés par Deguignes pour rendre les expressions du texte arabe et le mol M'falmé ou JWoufalmè , qui est le nom par lequel les indigènes désignent les sultans de Kiloua, et qui correspond pour eux au titre de roi ou de sultan.. Les deux mois Ouaklimen et Eklimen ou les variantes qu'en présentent les divers manuscrits du Moroudj-ed-Dzeheb pourraient bien nèlre antres que ceux de Ouafalmè et Maufalmé ou M’falmé : le premier , pluriel du mot désignant 1rs chefs ou rois zendj , et le second , forme du singulier, s'appliquant à l'an d’eux ou au plus puissant d'entre eux.
(3) Manuscrit 598, fol. 171. La première syllabe du mot est douteuse, et pourrait également être lue ma ou nam au lieu de tam.
« ni pour d'autres usages, et cherchent seulement à les
« tuer C’est de ce pays que viennent ces grandes dents
« d'éléphants, dont chacune pèse 1 50 matin et même da- « vantage : elles sont, pour la plupart, apportées en Omân,
« et de là envoyées dans l'Inde et dans la Chine Les
k Zendj ne font aucun usage de cette substance ( l’ivoire) ; u ils emploient , pour leur parure, le fer au lieu de l’or et « de l’argent. Les bœufs, qui , comme nous l’avons dit plus « haut , leur serrent de bêtes de somme , sont aussi leurs « montures dans les combats : ces animaux portent une u selle et une bride, et courent avec autant de vitesse que « les chevaux
u Suivant les Zendj, leur roi a été choisi de Dieu pour « les gouverner et les traiter avec équité. Dès qu’un de ces « princes s'écarte des règles de la justice et commet quelle que acte de tyrannie, ils le mettent à mort et privent ses « descendants de la succession au trône; car ils préten- « dent que le roi , lorsqu’il se conduit ainsi , cesse d'être « le Gis du seigneur du ciel et de la terre. Les Zendj sont s fort éloquents et ont des orateurs qui haranguent le peu- « pie dans leur langue (1). »
Il semblera peut-être étonnant qu’au milieu de tous ces détails, dont le vague et l’exagération n’ont pas besoin d’être relevés, Massoudi n'ait pas dit un mot des points du littoral où traflquaient ses compatriotes. Il est peu probable, en effet, qu’il ait exécuté son voyage uniquement pour
visiter l'ile de Cambalou, et que le bateau qu'il montait
(1) Ces derniers «(rails du iloroudj-ed-Duheb sont empruntas ans Mémoires géographiques rur P Égypte tt sur quelques autres contrées voisines , etc., par M. Qualremèrr.
n'ait pas relâché en quelqu'un de ces points. Il se peut , cependant, que le voyage n'ayant pas pour but l’étude des lieux, l'auteur ait jugé inutile de décrire, pour des Arabes, des établissements fondés par des Arabes ou connus par eut de temps immémorial , et qu'il se soit contenté de noter ce qu’il entendait raconter sur les naturels du pays qui habitaient l'intérieur. Son silence en ce qui concerne la c6te est d autant plus regrettable que l'époque à laquelle il fit ce voyage à üambalou dut être à peu près celle à laquelle furent fondée» plusieurs des villes qui devinrent bientôt les points les plus importants de ce littoral, êious voulons parler de Moguedehou, Braoua, Patta, Mélinde, Mombascct Kiloua.
Les seuls renseignements que nous possédions sur l'époque de la fondation de plusieurs de ces villes et sur les événements qui y donnèrent lieu, sont contenus dans la chronique dont nous avons précédemment fait mention (1). Cette chronique nous a été transmise par Joan de Barros ; nous allons reproduire ici, en les traduisant, les principaux passages de la version portugaise, et voir quelles inductions il est possible d’en tirer.
a lin grand nombre d’Arabes, d une tribu voisine de la ville d'LI-Hhaça située dans le golfe Persique, aux environs de Bahharin’, s'embarquèrent sur trois navires et émigrèrent sous la conduite de sept frères qui fuyaient les persécutions du sultan de cette ville. Ils abordèrent à la côte d'Ajan. La première cité qu’ils y fondèrent fut celle de Magadaxo (Moguedehou), et ensuite celle de Braoua, qui était encore, à l'arrivée des Portugais, régie à la manière d’une
U) Ci-devant, pages 160 et 169.
république, par. douze jl) chefs issus des sept frères qui en avaient été les fondateurs. Moguedchou devint un État puissant, et imposa sa souveraineté à tous les Arabes de la côte. l.es premiers venus dans le pays, les Émozéides, qui se trouvaient d’une opinion religieuse différente, ne voulurent pas se soumettre aux Arabes de la cité nouvelle. Hors d’état de résister par la force, ils se retirèrent dans l’intérieur, se mêlèrent aux Cafres, dont ils adoptèrent les coutumes, et parmi lesquels ils contractèrent des mariages. Ils formèrent ainsi une population métisse, intermédiaire entre les nègres et les Arabes, tant par le sang et les idées religieuses que par la zone de terrain qu’ils occupèrent, et qui touchait, à l'est, aux établissements des mahométans, à l’ouest au territoire des naturels de la contrée. Ce sont eux que les Arabes du littoral désignent sous le nom de Bedouï (Bédouins).
« Ce furent les gens de Magadaxo qui atteignirent les premiers, avec leurs navires, le pays de Sofala, et qui les premiers exploitèrent commercialement les mines d’or de cette région. Un hasard de mer leur fit découvrir cette côte : un de leurs navires y fut entraîné par la tempête et la force des courants (2). »
Nous n’avons trouvé nulle part la date précise de la fondation de Moguedchou et de Braoua. D'Herbelot dit seulement, d'après le géographe persan (3), que la première fut fondée
(1) C’est peut* être par erreur que Barras mentionne douze chefs. De nos jours encore , les tribus de Braoua sont au nombre de sept , dont on fait remonter l'origine aut sept frères dont parle Thistorien.
(î) Voyez Première décade de CAtie , par Joan de Barros , liv. VIII , ch. nr.
(8) Le nom de l'auteur, souvent désigné ainsi dans d’Herbelol, est Abd-el-Moal.
sous les khalifes d’Égypte. Or, cette dynastie commença de régner en l'an 296 de l'hégire. Une autre indication un peu plus précise, tout indirecte qu’elle est, se rencontre dans Barros , à propos de la fondation de Kiloua ; mais , comme la valeur en est toute relative à l'époque de ce dernier événement, nous devons d'abord procéder k la détermination de cette époque.
Selon la chronique de Kiloua, un peu plus de soixante-dix ans après la fondation de Moguedchou et de Braoua, à peu près vers l'an 400 de l'hégire, régnait i Schiraz, ville du golfe Persique, un roi maure nommé Sultan-IIhacen, qui laissa après lui sept fils. L’un de ceux-ci, nommé Ali, était peu considéré par ses frères, parce qu’il était fils d'une esclave abyssinienne, tandis que leur mère, à eux, était d’une noble famille et issue des princes de Perse. Mais Ali suppléait à la bassesse de sa naissance par la supériorité de sa sagesse et de son mérite personnel. Pour se soustraire au mépris et aux mauvais traitements de ses frères, il résolut d'aller chercher dans une nouvelle patrie une destinée meilleure que celle qui lui était échue parmi les siens. Emmenant sa femme, ses fils, toute sa famille et quelques autres individus qui voulurent s'associer à son entreprise, il s'embarqua, dans l’île d'Hormouz, sur deux navires, et se dirigea sur la côte du Zanguebar, dont In renommée vantait les riches mines d’or. Il aborda successivement à Moguedchou et à Braoua; mais il y trouva des Arabes mnhomélans, avec lesquels, lui qui était de la secte religieuse dominant en Perse, se trouvait en dissidence. Et, comme sa ferme intention était de former un Etat particulier dont il fût le maître souverain , il descendit le long de la côte et atterrit
à kiloua. Voyant que la disposition naturelle de ce territoire, entouré d’eau, le mettrait à l’abri des hostilités de ses voisins, il l’acheta, au prix d’une certaine quantité d’ étoffes, de ceux qui y résidaient, à la condition qu'ils se retireraient sur la terre ferme. Dès qu’ils furent partis, il se mit à élever des fortifications, afin de pouvoir se défendre non-seulement contre les attaques des Cafres, mais aussi contre celles de quelques populations maures qui l'avoisinaient, notamment celles des Iles Songo et Changa, dont la domination s'étendait jusqu'à Monpana (1), distant de kiloua d’environ 20 lieues.
« Comme Ali était un homme de beaucoup de talent et de sagesse, il eut bientôt créé une ville remarquablement grande et forte, à laquelle il donna le nom qu’elle porte aujourd'hui. Quand il s’y vit solidement établi , il commença à étendre sa domination sur les populations les plus proches. C’est ainsi qu’il envoya un de ses fils, fort jeune, établir son autorité sur l’Ile Monda et sur d’autres îles de ces parages. Ce courageux fondateur prit bientôt le litre de sultan, que gardèrent ses successeurs (2). »
Nous reproduisons dans la note ci-dessous (ô) la suite de
(1) Ce nom nous est inconnu. Peut-être aurait-il fallu lire dans la chronique arabe Monfia. La distance donnée par Harros ne serait pas une objection contre cette hypothèse, car toutes les distances indiquées par lui entre les différents points de cette cAte sont plus ou moins erronées. Peut-être encore le point indiqué comme limite est-il la pointe connue aujourd’hui sous le nom dr Pouna, h l'ouvert sud du canal de Zanzibar, et située à 37 lieues de Kiloua.
(î) Première décade de ÏAtie, lir. VIII , chap. v.
(3) « A la mort d'Ali-ben-Hhacen, son fils Ali-Bumate (*) hérita de • son pèn- et régna quarante ans. Comme il n’avait pas d'enfant, le
(") PtUbélte Ali-buu-All.
Bigilized
cette chronique, qui n’est, à peu de chose près, qu’une aride nomenclature des sultans successeurs d’ Ali ; mais, quelque rapide qu elle soit, elle suffit pour donner une assez haute
« gouvernement d» Kiloua passa » Ali-Bou-Soloqutle , fila de »on ftèré,
« la jeûna pria» qui* noua «tous dit établi A Mftnfla. Le règne de ce roi « ne fut que de quatre am et tir moi». Il eut pour successeur son 8b « Daoud , qui fut chassé de Kitftna, après quatre an» de règne, par Ma- ■> tata-Mandelima, roi de Okanga, son ennemi. Daoud sa retira 4 Mon- « 8a, où il mourut, 'fatale laissa h Kiloua un sien cousin du nom d ’Alt- « hou -Dtkre, qu’a près dent «ns les Parsistliassèrcnt et remplacèrent « par llhouceïn-Sellman, cousiu île Daoud, décide. Seliiaau régna irite s ans. II eut pour successeur Mi-àen-Daoud , son cousin, qui régna « soixante an», et laissa le tn'ne « un de ses petits-fils, nommé, comme • lui , Alt. Celui-ci était uu méchant homme ; le peuple se souleva eon- » Ue lui après Stic ans tic règne, et le précipita vivant dans un puits.
« Après quoi, il prit pour sauverai», à aa place, son frère tlhaeen-bin - « Daoud, qui régna vingt-quatre an ». \ ce dernier succéda Se liman,
« gui était de race royale. Mais, comme Otait un très-mauvais roi , après « doute ans de règne seulement , 1rs habitants se soulevèrent, lui tran- . < citèrent la tète, et élevèrent au pouvoir son 81s Daoud, dcotième du « nom, qu’ils firent venir de Sofa la (*j> où il était gouverneur et oè i| a avait acquis de grandes richesses. Daoud régna quarante an» et laissa a le trône A son fils Selimun-llharen. Ce nouveau roi eut Un règne re-
(*) Voie» , d'éprtl I* même chronique, par «rflé ié qofli hèlèi««l» ee llaoud , dntifaw du Bon, Ut Inmvtit |»avé(Miir à Sofala ; La homme «l«v Ktkuid éiaal a pécher dam une peilie barque » l’entrée du port, an gro* poiiwn *e prit a m lign», ri U manière dont ii M déliai' lait indiquant au pécheur que la capture était booar, celui-ci , pour ne par la jirrdre «t éviter la rapturc de aa ligne, démarra la barque et te laissa aller au large. Mais, entraîné par tel courant», qui tout trèa-forU dam ce» parage», le pêcheur, qiuud il songea à regagner le port, »’e* irenrait déjà trop éloigné pour l'atteindre, et 11 ee parriat à reprendre terra qu'au port de Sofala. 11 y trouva «n bateau de Mojufdcboa qui venait y frire la Iraitaife )‘or,et snr lequel il relouraa k ILilima, «b il raconte ca qu'il avait vu du rlcbe trafic fait , à Sofa U, par les More» de Mojjued chou. L’une de» Conditions impotée» à ce» dernier» ptuf jouit 4* eei avantage Mali de tranepo* ter, chaque année, à Sofala quelque* jeunes g<snt de leur carte, couaidérév, par le» Cafte», comme èuot d'une rare supérieure qu‘11» voulaient propager parmi tus- Auailôt que le sultan de Kiloua eut connaissance <1» ce traite «otf* le» grn» de Mogucdchoii et cens de Sofala, il envoya un navire en ce dernier port pour obtenir lea même* tvtnupi. Il lit offrir Sofalien» de leur donner au tant de pièce» de drap que In gros de Mogucdchou y transportaient d’individu* , outre que, pour satisfaire au déair qu'il» avalent d'améliorer leur race, il enverrait «'établir parmi rua qoelqur» habitais ta da Kiloaa divpMr» h • allier ans fille* ; il •'«AgSgeirit anari è y entretenir an dépôt de marchandise». Ces propositions furent acceptera par lea indigène» de Sofala, «t ce fut ainsi que les marebaod» de Kiloua entrèrent en jouissance du rom me ira de l'or. Puis, avec le temps et le développe ment de lent* relation* ivre IcsCafr*», ils y fondèrent un cubliaeemcot (tépendaut de Kiloua , dont le sultan nomma lea gouverneur» parmi lee membre, da m famille, et finit par accaparer le monopole de re trafic, ainsi que fit ee Deood dont il e*t parle rnlvmi.
idée de l'importance du royaume de Kiloua. Elle nous permet de constater qu'il s’étendait, au nord, jusqu'au delà de l’tie Pemba, et, au sud, jusqu’à Sofala, dont la découverte
• marquable ; il se fit seigneur de la rançon de Sofala, des lies de Pemba,
• de Monda et de Zanzibar, et d une grande partie de la côte de la terre
• ferme. U ne se contenta pas d'ètre conquérant; il embellit la ville et « y fit construire une forteresse en pierre et chant, avec mnrailles, tours « et châteaux ; car, jusqu'à son règne, Kiloua était presque tout entière
• construite en bois : tout cela se fit dans l'espace de dix-huit aiu que « dura son règne. 11 eut pour successeur son fils Daoud, qui régna deux « ont ; puis Ta lut (*), frère de ce dernier, qui ne régna qu'un an ; en-
• fin un troisième fils, nommé Hhoceïn, qui régna vingt-cinq ans. Comme celui-ci c'avait pas de fils, le tr6ne passa à un quatrième fils
« de Seliman, nommé Ali-Baui (**), qui vécut dix ans. Ce fat le plus
• heureut de cette nombreuse lignée ; il put achever toutes ses entre- « prises. A ces quatre frères succéda Bou-Seliman , leur cousin, qui S régna quarante ans. Après lui régna , pendant quatorze ans, Ali-
• Daoud , auquel succéda son petit-fils Hhacen , qui régna dix-huit « ans et fut un excellent prince. A sa mort , la royauté échut à son fils
• Seliman, qui, après quatorze ans de règne, fut tué par trahison. Après « lui régnèrent son fils Daoud pendant deux ans , pais Hhacen , frère
• de Daoud, pendant vingt-quatre ans. Hhacen mort sans enfants, le > pouvoir retourna aux mains de Daoud, son prédécesseur, qui avait
• régné deux ans par suite de l'absence de sou frère, parti pour la Mec- « que, et auquel il avait rendu, à son retour, le trône, qui lui apparte-
• nait. Cette fois, Daoud régna vingt-quatre ans. 11 rut pour successeur
• son fils Seliman, qui ne régna que vingt jours, et fut dépossédé par « son oncle Hhaceu. Hhacen régna six ans et six mois ; n'ayant pas d'en-
• fants, il eut pour successeur Taluf, son neveu, frère de Solyman, qu’il
• avait détrôné. Taluf régna un an, et fut remplacé par uu autre de
• ses frères, nommé aussi Seliman, qui garda le trône deux ans et
• quatre mois. Après ce laps de temps, il fut renversé par un autre Se-
• limon, son oncle, qui régna vingt-quatre ans quatre mois et vingt
• jours. Après lui régna vingt-quatre ans son fils Hhacen , auquel suc-
• cédèrent son frère H’hhammed-Ladit pendant neuf ans, et le fils de
• ce dernier, Seliman, pendant vingt-deux ans. Seliman mourut sans
• enfants. Son oncle Ismael- Ben-H hacen régna quatorze ans. A sa mort , « le gouverneur se fit déclarer roi, mais ne régna qu’un an, et fut rem-
,*) PtutStrr TUIO.
P#tt»4tr» Albemni.
par les Arabes de Kiloua avait été le résultat d’un hasard (1), comme cela était arrivé antérieurement pour les gens de Moguedchou, qu'ils parvinrent à y supplanter. De plus, en
« placé par celui qui avait rempli sous lui la place qu'il occupait avant « son usurpation. Ce dernier ne régna non plus qu'un an. Le peuple « choisit alors pour nouveau roi Mahhmoud, homme pauvre, nuis de
• saug royal. Sa pauvreté lui fut un obstacle, et le força, au bout d’un
• an, de renoncer au trône. On choisit pour roi , après Ini , Hhacen, fils
• de l'ancien roi lsmaél , qui régna dix ans et eut pour successeur Sajid,
• qui régna dir -autres années. Après celui-ci une nouvelle usurpation « eut lieu ; le gouverneur se fit déclarer roi et régna un an. Il avait pris
• pour gouverneur son frère, nommé Mahhmoud, qui irait trois fils;
■ mais, craignant ses neveus, il les avait envoyés, loin de Kiloua, gou- « verner les terres de sa domination. Sofala échut, dans cette circon-
• stance, à un nommé Youcenf, qui gouvernait cette contrée A l’époque « où Pero da Nhaya alla y construire une forteresse par l’ordre du roi « Emmanuel de Portugal , comme nous le verrous plus loio. A la place « du gouverneur usurpateur, les gens de Kiloua élèvent Abdallah, fils
• du roi défunt Sald; il régna un an et six' mois, et après lui son frère -Ah régna également un an et six mois. A la mort de celui-ci , le gou-
• verneur de Kiloua choisit pour roi un certain Hhacen, fils du gourer -
• neur précédent , qui avait usurpé le trône après Saîd. Mais le peuple
• n'y voulut point consentir, et fit chois d'un individu du sang royal « nommé Chumbo, qui ne régua qu'un an. Le peuple rappela alors au « trône ce Hhacen, qu’il n'avait pas voulu accepter d’abord, et qui ré- « goa cinq ans. Sou successeur fut Ibrahim, fils de l'ancien sultan Mahh-
• moud. Celui-ci régna deux ans et fut remplacé par sou neveu Alfu- « daïl (’), qui resta fort peu de temps sur le trône.
■ Alfudafi ne laissait qu'un fils, qu'il avait eu d'une esclave. Le gou- « verneur retint alors le pouvoir, mais sans se faire déclarer roi. U eais-
• tait encore un fils du roi Seliman décédé, cousin germain d'Alfudail :
• aussi, quoique Ibrahim fût maître absolu de Kiloua, le peuple ne lui
• donnait jamais que le titre d'émir. Néanmoins il fut maiuteou dans
• son usurpation par les événements qui surgirent alors et amenèrent « dans ces parages Pedro Alvarez Capral, Joân de Nova, et enfin Vasco
• de tiama, qui l'obligea à se reconnaître tributaire du roi de Portugal
■ lors de son second voyage dans ces mers, qu’il avait si glorieusement « conquises A sou pays. »
(1) Voyez la note (“), page 179.
supputant le nombre d’années qui y sont indiquées comme durée des divers règnes, on arrive à ce résultat, qu'en l’an 906 de l'hégire, les successeurs d’Àli avaient régné
pendant une série non interrompue de cinq cent trente et un ans, y compris deux ans pour le gouvernement de l'émir , Ibrahim, qui, à la date où s’arrête notre supputation, régnait depuis peu de temps. La chronique ne donne aucune indication quant ou temps qu’avait duré le règne du fondateur de la dynastie ou l'époque de son arrivée à Kiloua : on ne peut guère admettre, toutefois, d'après les actes accomplis sous ce premier règne, qu’il ait eu une durée moindre que dix ans. Ces dix ans, réunis aux cinq cent trente et une années précitées, font un total de cinq cent quarante et une années lunaires écoulées entre l’arrivée de Capral (1) devant kiloua et la fondation de celte cité par Ali-ben-Hhacen. Nous serions ainsi conduit à reporter l'époque de la fondation de kiloua à l’année 365 de l'hégire. Mais il y aurait alors contradiction entre celte partie do la tradition qui fixe la durée des règnes des sultans de Kiloua et celle qui indique l’année MIO comme étaut à peu près l'époque à laquelle vivait Hhacen, de Schirair, père d’Ali, fondateur de cet État puissant, à moins que l'à peu près de Barros n'ait la prétention de se jouer librement dans cette énorme marge qui s'étend de •TC).') à iOO ans, cl plus. Quoi qu'il en soit, si , pour arriver à fixer la date de la fondation de Moguedchou, qui, selon la chronique, précéda céile de Kiloua d'un peu plus de soixante-dix ans , nous retranchons ce nombre de trois cent soixante-cinq , nous trouvons pour résultat deux cent
(I) Ou sail que Capral arriva à Kiloua eu juillet IjOO ( UOO de The-
quatre-vingt-quinze, qui .serait la date de la fondation de Moguedchou. Or, c’est seulement en l'an 296 que commença, en Egypte, la dynastie des khalifes fatimites, sous laquelle, d’après le géographe persan, aurait eu lieu cette fondation , et , si son assertion était exacte , la date que nous venons de trouver serait, sans contredit, trop reculée de quelques années au moins.
D'un autre cAté, si , négligeant les détails de la chronologie des rois de Kiloua, dans laquelle on pourrait, sans trop de sévérité, soupçonner quelques inexactitudes, nous acceptons pour date approximative de la fondation de cette ville l’année 400, indiquée comme étant celle où vivait le sultan de Schiraz, père du fondateur, ce nombre, diminué de soixantedix, nous donnera pour date de la fondation de Moguedchou l’an 550 de l'hégire, ce qui s’accorderait plus vraisemblablement avec la donnée générale du géographe persan.
Toutefois, on ne peut s’empêcher de remarquer tout ce qu’il y a de vague dans cette donnée, comparativement aux détails précis de la chrouique de Kiloua, qui nous semble, par cela même, commander plus de confiance : il est facile d’admettre, d'ailleurs, que la première indique moins l’époque précise à laquelle Moguedchou fut fondée que le temps où cette Ile edt acquis assez d’importance pour être connue et fréquentée par les navigateurs et par les commerçants de la mer Rouge et du golfe Persique. Si Massoudi était entré dans quelques détails sur certaines localités de cette cAle, on pourrait conclure de son silence à l’égard de Moguedchou que celte ville n'existait pas lors du voyage de l'auteur à file Cambalou ; mais, nous l'avons déjà fait ob-
server, ce .silence est absolu en ce qui concerne les détails de la côte.
A défaut de documents contradictoires de ceux que nous avons produits, nous croyons donc devoir nous arrêter aux dates approximatives suivantes :
Pour la fondation de Moguedchou, l’an 295 de l'hégire; pour la fondation de Kiloua, l’an 365.
L’établissement politique des Arabes musulmans à Sofala, auquel un passage de la chronique fait allusion, pourrait ainsi être reporté entre les années 510 et 520 de l’hégire.
3ious nous sommes livré à cette longue dissertation, parce qu’il nous a paru nécessaire de fixer, au moins approximativement, l’époque où surgit, à la côte d’Afrique, le premier établissement politique des Arabes mahométans; nous soumettrons le moins que nous pourrons la patience du lecteur à de pareilles épreuves. Les géographes arabes ne nous en donneraient que de trop fréquentes occasions, si nous nous obstinions à résoudre toutes les questions soulevées par leurs récits. On vient de voir combien de difficultés présente la fixation d’une simple date; on verra tout à l’heure que, pojir la détermination des lieux , des faits et des coutumes, nous ne devons pas attendre d’eux plus de clarté, de précision ni d’exactitude.
Après tout , si nous trouvons aussi peu de'renseignements exacts dans les écrivains arabes, sur la côte orientale d’Afrique, cela tient en partie au fait, déjà relevé par nous, qu’il n'existait pas entre elle et l’Arabie un véritable lien de colonie à métropole; toute cette terre des Zendj et scs dépendances étaient, politiquement parlant, pour l'Arabie, un pays étranger où allaient trafiquer un certain nombre de ses
marchands , et où quelques-uns se lisaient selon leur bon plaisir, sans impulsion , comme sans protection de la mère patrie. Les commerçants sont, de leur nature, peu géographes, encore moins ethnologues, et ce n’était pas à la côte orientale d'Afrique qu’allaient alors les hommes distingués dans l’art et la science. Le grand courant intellectuel portait vers l’Europe. Il a fallu une série de siècles et de relations de commerce incessantes, pour que les lettrés de l’Arabie, qui , la plupart, écrivaient loin de ses frontières, soient parvenus à acquérir quelques connaissances sur l’orient de l'Afrique, connaissances le plus souvent amoindries ou adultérées par les nombreux intermédiaires qui les avaient transmises jusqu'à eux.
Les Grecs, dans leur courte apparition sur cette cèle, nous en avaient appris davantage, et nous allons voir les Arabes, au lieu de redresser, comme ils le pouvaient, les erreurs des géographes d’Alexandrie , les amplifier encore et nous donner, pêle-mêle avec quelques vérités , toutes les fables, toutes les exagérations que peut enfanter une imagination orientale.
Au surplus, à l'époque dont nous nous occupons, les connaissances géographiques étaient fort incomplètes, sinon entièrement erronées; on manquait généralement de moyens pour mettre la vérité à la place des contes absurdes auxquels la crédulité et l’absence de tout esprit d’observation pouvaient seules donner crédit. On écrivait surde simples bruits, accueillis sans contrôle, ou sur de vagues renseignements fournis soit par des marchands, que la crainte de perdre leurs monopoles rendait peu communicatifs, soit par des marins ignorants et conteurs, n’ayant garde de renoncer
au droit proverbial qu’a tout homme venu de loin. Ceux qui voyageaient dan» l’intérêt pur de la science étaient alors de rares exceptions. Il fallait être mù par l'âpre soif du gain pour braver l'effroi qu’inspiraient les dangers de ces mers lointaines, l es récits des navigateurs et les écrits des savants s'accordaient pour dégoûter d'avance tout homme qui eût pu songer à entreprendre un voyage d’exploration. On a vu , précédemment , dans un passage de Cosmas que nous avons cité (1), l'idée qu'on se faisait, au vi* siècle, de l'impossibilité de s’avancer dans l'Océan, qui baigne la cûte orientale d’Afrique. Voici ce que, quatre cents ans plus tard, Massoudi écrivait sur la navigation de la mer de Beurbera et de celle des Zendj :
a Les marins de l'Omân croient que le golfe Beurberien, appelé par eux mer de Beurbera et du pays de Jafonni (sans doute Hhafoun), est beageoup plus grand que nous ne l'avons dit. Les vagues de celte mer sont grandes comme de hautes montagnes; ce sont des vagues aveugles, terme |>ar lequel les marins désignent des vagues s'élevant comme des montagnes et laissant enlrc elles des abîmes aussi profonds que les plus profondes vallées ; mais elles ne déferlent pas et ne produisent pas d’écume comme les vagues des autres mers : les marins croient que ces vagues sont enchantées.
« Les navigateurs de l'Omèn qui fréquentent cette mer sont des Arabes de la tribu d'Azd, et, lorsqu'en la traversant (*) ils voient leur navire parfois élevé au sommet de ses vagues, puis s’abîmant de nouveau entre elles, ils récitent,
^1) Voyez ci-devant, page 148 et suivantes.
i* > Dans son Introduction à il géographie d' About feda , pages 206 et 908, M. Bernaud emet, au stijcl de ce passage, la penscc que les ba-
dans leur trouble, des vers tels que ceux-ci : « O Beurbera « et Jafonni et tes vagues enchantées! — Jafonni et Beur- « bera et leurs vagues sont comme tu les vois. »
Parlant ensuite de la mer des Zendj , pratiquée aussi par les marins de l'Omân et par ceux de Syraf , Massoudi mentionne deux naufrages faits, è sa connaissance, par des bateaux syraflens, qui se perdirent corps et biens dans le trajet.
Mais ce n'était pas tout. Après avoir traversé cette mer de Beurbera , le navigateur engagé dans la mer des Zendj avait encore en perspective ces montagnes d’aimant qui disloquaient les navires, en attirant à elles leurs clous et leurs ferrures; puis, au delà, les ténèbres de la mer environnante, où l’on disparaissait pour toujours. Aussi ne sait-on, en vérité, ce qu'il faut le plus admirer, ou du courage de ceux qui s'exposaient à de pareils périls en vue d’un misérable trafic, ou de la simplicité de ceux qui étaient depuis si longtemps témoins de semblables témérités, sans chercher à savoir si les dangers affrontés étaient ou non réels.
Ou’on ne s’étonne donc pas de tout ce qu’on rencontrera
teaux se rendant du golfe Persique à l'Ilc Cambalou , ne passaient pas directement de la côte sud-est d’Arabie à la cAlc nord-est d’Afrique , mais qu'ils contournaient le golfe d’Aden en suivant ses rives. Outre que le mol traverur, dont le savant traducteur s'est lui -mémo servi, semblerait impliquer le contraire, nous avons une raison décisive pour ne point adopter son opinion : c’est que, les voyages de l'Omân à Cambalou s’effectuant avec la mousson du nord-est , qui donne en plein dans le golfe d'Aden, un bateau qui aurait suivi la route supposée se serait trouvé, une fois arrivé au détroit , sous-vnilc de toute la profondeur du golfe; il u’aurait pu regaguer le méridien de Guardafui qu'à l'expiration de la moussou remuante, c’est-à-dire au moment où, celle-ci étant remplacée par la mousson de sud-ouest, il n'est plus possible de s’avancer au sud : il eût donc manqué son voyage.
de vague, de faux et de bizarre dans les extraits qui vont suivre. Nous aurions pu nous contenter d'en faire un résumé succinct , où seraient entrés le peu de renseignements exacts qui s'y trouvent épars; mais nous avons préféré les donner textuellement, afin de présenter le tableau bien caractérisé de la contrée qui nous occupe, telle qu'elle apparaissait alors aux yeux de ceux qui étaient le plus à même de la connaître; tableau qui , comparé à celui de la même contrée à l’époque de la domination portugaise, fera naître un contraste intéressant : ce sera, pour ainsi dire, le roman mis en regard de l'histoire.
Les relations arabes que nous possédons forment une série non interrompue depuis le x” jusqu’au xv8 siècle inclusivement. Ob peut donc suivre de siècle en siècle les progrès des connaissances acquises, cl se convaincre que, malheureusement , elles ont été loin de s’accroître en proportion de» années écoulées.
Nous avons ouvert la série par Massoudi , qui écrivait au x8 siècle ; à la même époque vivait et écrivait aussi un Arabe du nom d’Abou-Zéid-llassan. Celui-ci n'avait pas voyagé comme Massoudi ; il n'était jamais sorti du golfe Persique, et sa relation n’est, il le déclare lui-même, que le récit d'un marchand nommé Soleyman, modifié et complété par lui , d'après ses propres lectures et ce qu’il tenait des personnes qui avaient parcouru les mers orientales. La description qu'il nous a laissée du pays des Zendj corrobore celle de son contemporain (1), et semble même la reproduire dans plusieurs de ses parties.
(It Voyn llelatinn des voyages arabe» el pertans dans l'Inde el à la Chine, traduction de M Reiutud, Chaîne des chroniques, liv. U,
« Le pays des Zendj, dit Abou-Zéid, est vaste. Les plantes « qui y croissent, telles que le dhorra, qui est la base de « leur nourriture, la canne à sucre et les autres plantes y « sont d'une couleur noire. » Il est bien entendu, une fois pour toutes, que nous ne nous rendons garant d’aucune des assertions des écrivains arabes. « Les Zendj ont plu- « sieurs rois en guerre les uns avec les autres; les rois ont « à leur service des hommes connus sous le titre d'Almo- « khazza moun (ceux qui ont la narine percée), parce qu’on « leur a percé le nez. Un anneau a été passé dans leur na- « rine, et à l'anneau sont attachées des chaînes. En temps « de guerre, ces hommes marchent à la tête des combat- « tants; il y a, pour chacun d’eux, quelqu’un qui prend « le bout de la chaîne et qui la lire, en empêchant l’homme « d’aller en avant. Des négociateurs s’entremettent auprès « des deux partis : si l’on s'accorde pour un arrangement, « on se retire; sinon, la chaîne est roulée autour du cou du « guerrier; le guerrier est laissé à lui-même; personne ne « quitte sa place, tous se font tuer à leur poste. Les Arabes « exercent un grand ascendant sur ce peuple ; quand un « homme de cette nation aperçoit un Arabe, il se prosterne « devant lui et dit : Voilà un homme du pays qui produit « la datte, tant cette nation aime la datte et tant les cœurs « sont frappés.
« Des discours religieux sont prononcés devant ce peu- « pie; on ne trouverait, chez aucune nation, des prédica- « teurs aussi constants que le sont ceux du ce peuple dans « sa langue. Dans ce pays, il y a des hommes adonnés à la
page 137, et, dans le Discours préliminaire, les passages où N. Reinaud prouve qu'Abou-Zéid était eonlemporaiu de Massoudi.
« vie dévote, qui se couvrent de peaux de panthères ou de « peaux de singes ; iis ont un béton à la main et s'avancent « vers les habitations; les habitants se réunissent aussitôt;
« le dévot reste quelquefois tout un jour, jusqu'au soir, sur « ses jambes, occupé à les prêcher et à les rappeler au sou- « venir de Dieu. (Qu'il soit exalté!) Il leur expose le sort « qui a été éprouvé par ceux de leur nation qui sont morts.
« On exporte de ce pays les panthères zendjyennes, dont la u peau, mêlée de rouge et de blanc, est très-grande et « très-large.
u La même mer renferme l'ile de Socothora, où pousse « l'aloès socothorien. La situation de cette Ile est près du « pays des Zendj et de celui des Arabes. La plupart de ses « habitants sont chrétiens
« Cette circonstance vient de ce que, lorsque Alexandre « lit la conquête de la Perse, il était en correspondance « avec son maître Aristote , et lui rendait compte des pays u qu’il parcourait successivement.
« Aristote engagea Alexandre à soumettre une Ile nomci niée Socothora , qui produit le sabr, nom d’une drogue « du premier ordre, sans laquelle un médicament ne pourcc rail pas être complet. Aristote conseilla de faire évacuer « l'ile par les indigènes et d’y établir des Grecs qui seraient « chargés de la garder, et qui enverraient la drogue en « Syrie, dans la Grèce et en Égypte. Alexandre lit évacuer . « l'ile et y envoya une colonie de Grecs. En même temps « il ordonna aux gouverneurs de provinces, qui , depuis la u mort de Darius, obéissaient à lui seul , de veiller à la « garde de cette île. Les habitants se trouvèrent donc, en « sûreté jusqu’à l’avéncment du Messie. Les Grecs de l’ile
« entendirent parler de Jésus, et, à l’exemple des Koraains, u iis embrassèrent la religion chrétienne. Les restes de ees « Grecs se sont maintenus jusqu’à aujourd’hui, bien que « dans nie il se soit conservé des hommes d'une autre * race. »
Un siècle après Massoudi et Abou-Zéid , Àlbyrouny parle du commerce qui se faisait entre Sofala, l’Inde et la Chine, commerce qui avait enrichi Soumenat , ville de la côte de («ouzerate, servant de point de relâche aux navires (1).
Après Albyrouny se présente, dans la série dont nous avons indiqué les termes extrêmes, un écrivain qui traite plus longuement que ses prédécesseurs les questions géographiques et ethnologiques relatives à la région qui nous occupe : c’est le chérif Edrisi ou El-Edrisi, géographe du xii” siècle. On a de lui un Traité de géographie accompagné de cartes , où se trouvent représentées la mer de l’Inde et toutes les contrées quelle baigne : la côte d’Adel et la côte orientale d’Afrique y sont Bgurées par le commencement d'une ligne courbe qui , du détroit de Bab-el- Mandeb , se prolonge tantôt au nord , tantôt au sud de l'équateur, jusqu'aux mers de la Chine. En faisant ce singulier tracé , Edrisi , ainsi qu'on le voit par plusieurs passages de sou traité, était préoccupé de l'idée d'Uipparque et de Ptoléméc relativement à la direction de la côte orientale de l'Afrique, aussi bien que de l’idée «le plusieurs physiciens de l’antiquité, qui regardaient la terre comme inhabitable au sud de la ligne équinoxiale. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage d’Edrisi semble résumer assez complètement les connais-
(1) Vojci Fragments arabes et persans relatifs à l'Inde, par M. Reiuaud, page HZ.
sances qu'avaient les savants de son époque sur l’Afrique orientale; nous donnons, à cause de cela, sa description complète, en recommandant, toutefois, au lecteur de ne pas oublier qu’Edrisi écrivait sa géographie ù la cour du roi de Sicile, et qu'il n'avait pas voyagé, en Orient, au delà des bords de la Méditerranée.
f,r Climat. — 6* section (1). — « Cette section com- « prend la description, du côté du midi , des villes de Car- « founa (2), de Markah et d'El-Nedja.
« Ces trois pays dépendent de celui de Berbera, forment « la limite de ses dépendances, et sont situés sur les bords a de la mer d' Yémen. Les habitants de Berbera se nour- « rissent en grande partie de la chair de tortues marines, « qui portent chez eut le nom de lebeh.
« On peut se rendre par mer, en deut journées , de « Djouah à Carfouna. Ce pays est dominé par une haute « montagne qui s'étend vers le sud. De Carfouna à Ter- « meh ("), trois journées par mer. C’est ici que commence « la montagne de Khakouï , laquelle a sept cimes très- « hautes et se prolonge sous les eaut de la mer (**) durant
(.t) Traduction de la géographie d h.driti , par N. P. A. Jauberl, page 44 d suiv.
(2) Le manuscrit n* 334 porte Corcouna. (Mole du traducteur.)
(') Nous trouvons à ce mot uue note du traducteur, ainsi conçue : • Ras-Terma ou le cap de Terma est situe sur la côte occidentale de la mer Rouge, A 1G0 lieues environ du cap Cuardafui. • Nous pensous qu'il y a ici confusion de sa part. En allant de Carfouna A Termeh, Edrisi nous parait descendre la côte d'Ajan et non pas rebrousser chemin jusqu’au Tond de la mer louge.
(**) Il nous a été impossible de comprendre le sens de ces paroles, qui se rApeterout un peu plus loin, sans plus de clarté. La côte Est de la presqu'île est très-accorc, et', si Edrisi fait ici allusiou A une projection sous-marine de la moutague, sou assertion est sans fondement.
« l’espace de 44 milles. Auprès de ces cimes sont des vil- « lages connus sous le nom A'El-Hadyé. De Khakouï à « Markab, on compte, par mer, trois petites journées (’), « et sept par terre. A deux journées (**) de Markah, dans « le désert, est une rivière qui est sujette à des crues comme « le Nil, et sur laquelle on sème du dourlia (1). De Mar- « kah à El-Nedja , un jour et demi par mer et quatre par « terre.
« El-Nedja est la dernière terre dépendante de Berbera. « D' El-Nedja à Carfouna, il y a huit journées. El-Nedja est' « une petite ville située sur le bord de la mer. De là à Be-’ « douna , six journées. C’est un bourg considérable, très-' « peuplé. Les naturels de ce pays mangent des grenouilles;’ « des serpents et d'autres animaux dont l'homme a géné- « râlement horreur. Ce pays est limitrophe de celui des « Zendj. Carfouna et Bedouna sont infidèles; leur terri - « toire touche à celui des Zendj le long du rivage de la mer « Salée. Toute cette contrée a vis-à-vis d’elle, du côté dit « nord, l'Yémen, dont elle est séparée par un bras de mer « de 600 milles d’étendue, plus ou moins, selon la profonx deur des golfes dans l'intérieur des terres et l'cxtensiod « des caps dans le sein des mers.
« Dans cette section sont également comprises quatre « Iles, dont deux, situées du côté de l'orient, dans le golfe «■ des Herbes, sont connues sous les noms de Khartan et’ « de Merlan. La troisième est celle de Socotra, connue par'
(") Le teite porte madjra et non journées.
(“) Le teite porte marhdla, et non journées.
(1) On trouve, en effet, une rivière du nom de Jubo dans le pays 'de Markab. (Note du traducteur .1
IS
« l'aloès qu’elle produit, et éloignée du rivage de deui « journées de navigation (’) par un vent favorable. Vis-à-vis « de cette île, sur la côte de l’Yémen, est la ville de Ber- « bat (**). La quatrième lie s'appelle Cabala (1). Elle est si- « tuée dans la partie occidentale de cette section déserte, « mais ombragée d’arbres. On y trouve des montagnes hautes « et escarpées, diverses espèces d’animaux féroces et autres, « et une source dont les eaux s'écoulent dans la mer. Elle h est quelquefois visitée par ceux qui viennent de l'Yémen « et par les navires de Colxoum et de l'Abyssinie, qui y re- « lâchent pour faire de l’eau. Elle est située en face de la « forteresse connue sous le nom de Mikhlaf-llakem, sur la
« côte d' Yémen
<t Quant à l’tle Socotra, elle est grande, renommée, « belle et couverte d'arbres. Sa principale production vé- « gétale est l’arbre qui produit l'aloès, et il n'existe ni dans « l’Hhadermàut’, ni dans l'Yémen, ni dans le Sahar, ni ail- « leurs, aloès qui égale en bonté celui de Socotra. Cette lie « est, comme nous l’avons dit, voisine, du côté du nord et « de l'ouest, de la province d'Yémen, dont elle est une dé- « pendance et une appartenance. Elle est située en face » des villes de Melinda et de Mombasa, dans le Zanghebar. « La plupart des habitants de Elle de Socotra sont chré- « tiens ; en voici la raison : » Ici Edrisi reproduit , sauf quelques différences de forme, la version d'Abou-Zéid , que nous avons déjà donnée (2).
(*) Le telle porte deut madjra.
O Cest Merbit qu'il fiut lire.
(I) L’ Abrégé porte Ctmbel*. (.Vote du traducteur.)
(t) Ci-devent, pege 190.
Avant de passer à la section suivante, dans laquelle Ëdrbi continue la description de la côte orientale, ut ami nous tout de suite l’identité qu'il est possible d’établir entre les points qu’il n décrits et ceux que nous connaissons aujourd'hui sur la même partie de la côte.
Quatre localités importantes, quatre noms connus et figurant encore sur nos cartes modernes, occupent une pince dans cette description : Socotra , puis Markah, Melinde et Mombasc. La Socotra d’Edrisi n'est évidemment autre que t'Ile connue de nous sous ce nom depuis sa découverte par Diego Fernande* Pereira. Il ne saurait non plus y avoir de doute quant à l’identité de Markah avec Meurka ; elle est fort bien caractérisée par le fait que mentionne Edrisi , savoir, l'existence à deux marhdla dans F intérieur, d’une rivière sujette à des crues comme le Nil , et sur les bords de laquelle on sème du dorrha. Ces particularités se retrourent, en effet, dans la ririère dont le cours a été reconnu, if y a quelques années, par le lientenanf Christopher, et signalé par cet officier sous le nom de H aine' s river. A l’époque où M. Jaubert a fait sa traduction, on ne pouvait soupçonner l'existence de ce cours d'eau, si ce n'est par la vague mention que plusieurs géographes arabes en avaient faite sous le nom de Nil de Magdachou ; le Djoub était le seul cours d'eau connu dans cette partie de la côte : ainsi s'explique l’erreur qu'a commise le traducteur en assi-< mitant le Djoub à la rivière mentionnée par Edrisi. La distance indiquée par fe géographe arabe comme séparant le cours de la rivière de la ville doit, il est vrai, être réduite A quatre ou cinq heures de marche ; mois on verra bientôt qu’en ce qni concerne les distances, Edrisi a pu commettre
de non moins grandes erreurs, et que, dans ses indications sur bien d’autres points , on ne trouve pas même autant de précision et d'exactitude qu'il y en a dans sa description de Meurka. Quoi qu’il en soit, le rapport que nous venons d'établir nous autorise à conclure que la ville de Meurka existait déjà dans les premières années du xii* siècle.
Quant aux cités de Mombase et de Melinde, l'auteur y reviendra bientôt ; elles n’ont été mentionnées par lui qu'à propos de l’ile Socotra, qu’il représente comme située en face de ces deux villes. Il nous semble inutile de signaler cette nouvelle erreur d'Edrisi ; chacun peut voir sur la carte que Melinde et Mombase sont bien loin, dans le sud-ouest, de Socotra , et non en face de cette lie. Mais Edrisi donnant à la côte de Zanguebar une direction ouest-nord-ouest et estsud-est à partir de la côte d’Àdel , au lieu de la renverser au sud-ouest , de façon à lui faire former svec cette dernière un angle aigu, il se trouve ainsi conduit à placer Socotra dans la partie sud d’un canal formé au nord par la côte d'Arabie, et au sud, par celle du Zanguebar : encore faut-il , pour s’expliquer son opinion quant à la position respective des trois points, admettre, de sa part, une autre erreur dans l’appréciation de la distance qui sépare Melinde et Mombase de Socotra.
A la vue de pareils écarts sur des points encore peu éloi gués de parages connus et fréquentés depuis des siècles, on pressent tout d’abord que les distances données par Edrisi manquent de la précision nécessaire, et que, si la similitude de noms nous permet de reconnaître l'identité de quelques-uns des points qu'il cite, avec des lieux connus, il nous sera à peu près impossible de déterminer la position de ceux
dont les noms nous sont inconnus ou présentés sous une forme douteuse. Dans la description que nous avons reproduite, cette impossibilité n’est que trop réelle, comme on va le voir.
La position des points nommés dans la description n’étant donnée ni en latitude ni en longitude, nous n’avons d'autre moyen de les retrouver sur la carte qu'en partant d'un point dont l’identité avec l’un de ceux d’Edrisi soit bien établie, et nous servant alors des distances indiquées par le géographe comme séparant ce point de chacun des autres. Mais notre premier embarras est d’apprécier ces distances dont la texte est loin de préciser clairement le mode d’évaluation. Edrisi ne dit pas le sens qu’il attache aux mots yaum et madjra employés par lui comme mesures itinéraires maritimes, et dont le premier représente un temps de progression, le second un espace moyen parcouru en un temps déterminé. Or, d'après Freytag, le mot yaum, de même que notre mot jour, s’emploie pour désigner une durée de douze heures comme pour en désigner une de vingt-quatre. Le mot madjra signifie trajet accompli par un navire dans un Jour de navigation (1); mais, par un jour de navigation , doit-on entendre douze heures ou vingt-quatre heures? Le silence d’Edrisi sur ces deux points étant absolu, nous avons recherché si de la comparaison de plusieurs passages analogues du texte il ne pouvait pas ressortir quelque indice propre à nous fixer à cet égard; et, voyant qu'en
(t) Aboulféda en donne une définition pins explicite; il dit dans ses ProtSyomintii (Opinion des philosophes an sujet de la mer) : « On appelle madjra (course) l’espace qn’nn navire parcoort en nn jour et uae nuit avec nn bon vent. » Mais cela ne tranche pas la question qnant aa sens donné à ce mot par Edrisi.
certains cas Edrisi se servait seulement du mot gautn, tandis que 'dans d’autres il employait yaum hi layllatihi (un jour et sa nuit), nous avons naturellement pensé que le premier devait cHre compté seulement pour douze heures-, l'autre en indiquant positivement vingt-quatre. Quant au mot madjra, nous trouvons, dans la partie même de la description ci-dessus reproduite, un passage qui peut nous aider à estimer la voleur moyenne du madjra, pris dans le sens d'espace itinéraire. Socotra, nous dit Edrisi, est éloigné du rivage (du rivage d'Arabie, sans doute, puisqu'il s'agit du golfe des Herbes, silué sur cette c<\te ) de deux tnadjra par un bon vent ; or, il y a environ 200 milles marins (I) entre cette lie et le point le plus rapproché de la côte d'Arabie : il résulterait donc de ce passage qu'un madjra effectué avec un vent favorable pourrait être compté pour 100 mille» marins, ce qui , en admettant une course de viugt-qualre
(1] Dans sou Commentaire de C Afrique d'Edriti , Hartmann, discutant la valeur qui peut être donnée à la cours»* ou madjra (curaua), cite plusieurs auteurs d’après lesquels la course équivaudrait à 100, 000 pas ou 100 milles romains ou arabes, c’est-à-dire à 80 milles marins. Mats, outre que cette estimation est en désaccord avec la valeur implicitement indiquée, par Edrisi lui-même, dans l'application qu’il fait du madjra, en Avant la distance de Socotra à la cèle d’Arabie, elle nous parait trop faible appliquée à la navigation de la cêlc d’Afrique, où uu bateau arabe, pousse par l'une ou l’autre mousson, ne doit pas avoir un sillage horaire moindre que i milles. De plus, nous voyons (Introduction à ta géographie iCAboutfcdu , page 267 ) qu Edrisi et Aboulfeda estimaient le madjra a 100 milles baschémyles, qualification qui semble indiquer que ces milles étaient comptés eu coudées haschemy tes plus grandes d’un quart que la coudée commune, dont 4,000 composent le mille arabe : les 100 milles haschémytes ou le madjra correspoudraieulaiusi a 107 milles marins. En adoptant le chiffre de 100 milles, nous sommes donc, selou toute apparence, plutôt au-dessous qu’au-dessus de l'espace que le madjra représentait pour les géographes arabes.
Diqitized Gpogle
heures , donnerait un sillage d'un peu plus de 4 milles è l’heure.
La valeur moyenne du madjra étant obtenue, comme la navigation de la côte orientale d'Afrique est toujours faite à l'aide des moussons, le chemin qu'on y parcourt en vingt*' quatre heures doit équivaloir, de fait, au madjra, et la jour* née de navigation ( yaum étant pris dans le sens de douze , heures) à un 1/2 madjra ; nous devons donc compter la journée pour 80 milles marins, et la journée avec sa nuit pour . 100 des mêmes milles, courant non compris (1).
Toutes ces évaluations, fort imparfaites, nous ne le dissimulons pas , sont , néanmoins , ce qu’on peut déduire de plus rationnel des seuls indices fournis par le texte. <>* bases posées, abordons l’analyse de la description, en prenant pour point de repère Mcurka, la seule des localités dont la situation nous soit connue.
Entre Meurka et la montagne de Khakouï , Edrisi compte trois petits madjra on un peu moins de 300 milles de sillage, qui, par l’effet d’un courant moyen de 1,5 à l’heure pendant soixante et quelques heures sous voiles, se sont augmentés d'environ 100 milles : le trajet total effectué entre les deux points a donc été réellement d’à peu près
Nous avons déjà fait connaître ci-devant, page 96, la vitesse mojenne des courants sur la cèle orientale d'Afrique. Il semblera peut-être que, d'après la manière dont nous avons déterminé la valeur du madjra, mus ue devrions pas tenir compte du courant dans les distance, données par Edrisi; mais uous ferons observer que, dans le trajet de Socotra à la céte d'Arabie, dont nons nous sommes servi pour évaluer le madjra, le courant, outre qu'il est peu sensible, n'agit pas, comme sur la cèle d’Afrique, dans le sens direct de la route, et qu'ainsi il n'ajoute pas, comme dans ces derniers parages, son effet au sillage du bateau : nous n’ j aurons doue pas égard dans nos calculs.
400 milles, qui , mesurés sur la carte à partir de Meurka, placeraient la montagne de Khakouï entre Ras-Aouad et Rasel-Rhil. Or il n’existe pas de montagne en cet endroit ; la eAte est, au contraire, fort basse sur un très-long espace, et ce n’est qu’à 80 milles en deçà du point où nous sommes arrivé qu’on trouve la terre élevée nommée aujourd’hui Djebal-el-llxrab (montagne de la quille). Mais, voudrait-on ne pas tenir compte de sa trop faible distance de Meurka, cette montagne longue et à la crête droite et unie ne pourrait , en aucune façon , être rapportée à Khakouï , montagne remarquable, au contraire, par les sept cimes qu'Edrisi y signale. Jfous voilà donc, dès notre premier pas, retombé dans le champ des hypothèses. Si, poursuivant néanmoins, nous mesurons, à partir du point où nous avons été conduit à placer Khakouï, les 200 milles (courant compris) dont se compose le trajet entre Termeh, où la montagne commence, et Carfouna, ce dernier viendrait correspondre à peu près à Ras-Màabcur. Enfin, si , pour trouver la position d'El-Nedja, entre lequel et Carfouna notre auteur indique huit journées de navigation ou 540 milles (sillage et courant), nous mesurons un espace égal en revenant de Carfouna, supposé Ras- Màabeur, vers le sud , El-ÏSedja se trouverait placé à Ouarcheikh, c’est-à-dire à 60 milles en deçà de Meurka ; cependant, d'après l’ordre apparent de la description, El-Piedja devrait être à une journée et demie au delà de Meurka.
En présence de résultats aussi décevants , il nous parait inutile de pousser plus loin la reconnaissance des lieux mentionnés dans la description d’Edrisi. Au reste, après l’avoir essayé vainement pour toutes les parties de cette description, et, nous pouvons le dire, avec une opiniâtreté digne
de plus de succès, nous osons affirmer qu'une application méthodique des arguments fournis par le texte ne permet pas de rapporter, même approximativement, les lieux qui y sont nommés à des points connus aujourd’hui. Nous nous contenterons donc désormais, quand nous aurons reproduit les passages relatifs à notre sujet, de signaler les rapprochements de noms que rendrait admissibles une coïncidence entre les particularités attribuées, par Edrisi , aux lieux qu’il cite et celles que présentent, à notre connaissance, certaines localités de la même côte. Dans ce but, revenons un instant aux lieux dont il a déjà été question, savoir : Djouah, Carfouna, Termeh, Khakouï, El-Nedja et Bédouna.
Djouah nous parait avoir été très-probablemeot situé sur la côte nord du pays des Sonmal ( le pays de Beurbera des géographes arabes) entre Bendeur-tlacem et M’raïah. Le supposer placé comme l'a fait M. Jaiibert, au Bandel d'Agoa de la carte de d'Anville, ne nous semble pas rationnel. En effet, l'auteur, après avoir décrit la côte occidentale de la mer Rouge et nommé quelques villes de l'Abyssinie, nous fait entrer dans le pays de Beurbera , qui obéit auxAbyssi-
nient , et dont le premier village est Djouah , après lequel vient Carfouna , suivi de Termeh , où commence Khakouï , au delà de laquelle est Meurka, etc. Or, quel que soit le peu de méthode et d'ordre mis par Edrisi dans sa description, il n’en est pas moins évident qu’il procède en allant de l’ouest ver,s l'est pour lui, du nord ou sud pour nous. Djouah doit donc se trouver sur la côte en deçà de Carfouna et , à plus forte raison, en deçà de Khakouï, qui, nous le montrerons plus bas, n’est autre que la presqu’île de lihafoun, dans le
sud de laquelle d'AnviHc a placé Bandel d'Agoa; Djouah ne peut donc être rapporté à ce dernier point.
En usant de la liberté que les nombreuses incorrections des manuscrits arabes laissent pour l’interprétation des noms propres, on pourrait voir le plateau du Djebel-Yerd'foun, dans la haute montagne qui, d’après Kdrisi , domine le pays de Carfouna et s’étend vers le sud ; on pourrait même , sans trop de complaisance, trouver un peu d'analogie entre Carfouna , qui est écrit dans d’autres manuscrits Carcouna et Serfouna , et le 'Yerd’foun'; enfin, ce n’est pas, sans doute, par hasard que les anciens géographes arabes ont signalé deux lieux voisins, nommés par eux Carfouna et Khafouni , dans le même parage où se trouvent également voi sins deux lieux nommés Yerd’foun' et Hhafoun. Le rapport que nous avons fait pressentir une fois admis, Carfouna correspondrait alors a un point voisin du cap Guardafui , et à l'ouest plutôt qu'au sud, si l'on devait prendre à la lettre les trois journées par mer qui , selon Kdrisi , séparaient Carfouna de Termeh, où commence la montagne de Khakouï.
Quant à cette montagne, disons tout de suite , pour ne pas nous escrimer, comme à plaisir, contre une évidente incorrection de nom, que Khakouï a été mis, soit par ignorance de l'auteur, soit par erreur de copiste, pour Hafouny (1), nom par lequel Ibu-Sayd et d'antres géographes arabes désignent la montagne aux sept cimes ou aux sept caps dont il s'agit. Il n'y a plus, dès lors, de doute sur son identité avec la presqu’île de Hhafoun, dont le pourtour ex-
(I) Il parait mi'mr que certains manuscrits d'Edrisi portent Hhafoun? aa lieu tir Khakouï.
Prieur présente , en effet , le même nombre de ceps , dont chacun porte encore aujourd’hui nn nom particulier, üne erreur analogue à celle qui a été commise pour le nom de Hhafonny s’est produite encore dans le texte pour celui des villages signalés comme situés sur la montagne. Au lieu d’El- Hadyé, c'est El-Haouiié ou Haouiia qu’il faut lire, d’après Ibn-Sayd et Aboulféda; Haouiia est le nom d’une population soumali , dont le territoire, au temps d’Edrisi , comprenait la presqu’île de Hhafoun, mais qui fut , plus tard , refoulée vers le sud par le développement des populations de sang mêlé auxquelles l’établissement de quelques Arabes, dans le nord de ce pays, donna naissance.
Pour ce qui est d'El-Nedja et de Bedouna, nous ne saurions, à l’égard de leur situation, présenter que de vagues hypothèses. D’après les distances indiquées par Edrisi , El- Nedja devrait se trouver en deçà de Meurka lorsqu’on vient du nord, et, d’un autre côté, il nous la mohtre comme située au delà, puisque, dépendante, comme Meurka , du pays de Herbera, El-Nedja est, nous dit-il , ta dernière dépendance de ce pays. Si nous n'étions retenu par cette indication, nous pourrions, en mesurant, à partir de Meurka et du côté du nord, la journée et demie de navigation qui sépare cette ville de celle d’El-Nedja, rapporter celle-ci à Ouarcheikh ; mois elle est trop positive pour que nous n'y ayons pas égard. Enfin le bourg considérable de Bedouna, dont les naturels mangent des grenouilles, des serpents et d’autres animaux immondes, et dont le territoire est limitrophe du pays des Zendj ; Bedouna, que nous allons voir, dans la section suivante, situé à trois journées au delà de Braoua, pourrait avoir été situé aux environs de l'embou-
chure du Djoub, fleuve à partir duquel plusieurs géographes arabes, qui l'ont indiqué sous le titre de branche du Nil, nous paraissent avoir fait commencer le pays des Zendj : il se serait trouvé ainsi, comme le dit Edrisi, limitrophe de ce dernier pays.
Passons maintenant à la septième section de la géographie d’ Edrisi :
« 1" climat. — V section. — Cette section comprend « la description d’une partie de la mer des Indes et de la « totalité des îles qui s’y trouvent, et qui sont habitées « par des peuples de races diverses. Au midi des pays com- « pris dans cette section sont le restant de la région des « Cafres noirs et divers pays voisins de la mer; notre in- « tention est de décrire toutes ces choses avec clarté : nous « disons donc que cette mer est la mer des Indes, et que « sur son rivage est située la ville de Merouat, à l'extrémité « du pays des Cafres, peuples sans foi, qui n’adorent que « des pierres enduites d’huile de poisson. Tel est le degré « de stupidité où sont tombés ces peuples et l'absurdité de « leurs infâmes croyances, line partie de ce pays obéit au « roi des Berbers, et l’antre dépend de l’Abyssinie.
« De Merouat, situé, sur la côte, à Medounat (t), on « compte trois journées. Cette dernière ville est ruinée, « presque déserte, sale et désagréable à habiter. Les habi- « tants vivent de poisson, de coquillages, de grenouilles, « de serpents, de rats, de lézards et d’autres reptiles dé- « goûtants. Ces peuples se livrent à l’exercice de la pèche « maritime sans embarcations, et sans se tenir constam-
(1) 1 1 manuscrit n* S34 porte Beroua H yedouba ; la manuscrit B . Brrouat et Bedonna. (Note du traducteur.)
« ment sur le rivage. Ils pêchent à la nage (ou en plon- « géant), avec de petits filets tissus d'herbes et fabriqués u par eux. Ils attachent ces filets à leurs pieds, au moyen « de liens et de nœuds coulants qu’ils tiennent avec les « mains; ils resserrent le filet aussitôt qu’ils sentent que « le poisson y est entré, et cela avec un art dans lequel ils s excellent et avec des ruses dont ils ont une longue expé- « rience. Pour attirer le poisson, ils se servent de reptiles « terrestres. Bien qu’ils vivent dans un état de détresse
* et de misère profondes , cependant ces peuples ( Dieu
* aime ceux qui résident dans leurs foyers domestiques) « sont satisfaits de leur sort et se contentent de ce qu’ils « ont. Ils obéissent au gouvernement du Zendj (du Zan- « ghebar).
« On va de Medouna, en suivant la côte, à Melinde, ville « des Zendj, en trois jours et trois nuits par mer. Melinde « est située sur le bord de la mer, à l’embouchure d’une « rivière d’eau douce. C’est une grande ville, dont les ha- « bitants se livrent à la chasse et à la pêche. Sur terre, « ils chassent le tigre et d’autres animaux féroces. Ils ti- « rent de la mer diverses espèces de poissons qu’ils salent « et dont ils font commerce.
« Ils possèdent et exploitent des mines de fer, et c'est •■a pour eux un objet de commerce et la source de leurs « plus grands bénéfices. Ils prétendent connaître l’art d'en- « chanter les serpents les plus venimeux, au point de les % rendre sans danger pour tout le monde , excepté pour « ceux à qui ils souhaitent du mal ou contre lesquels ils « veulent exercer quelque vengeance. Ils prétendent aussi « qu’au moyen de ces enchantements, les tigres et les lions
>< ue peuvent leur nuire, lies enchanteurs portent , dans * la langue de ce peuple, le nom d' El-Mocnefa .
« De cette ville à Manisa (1), sur la côte, deux journées. « Celle-ci est petite et dépend du Zendj. Ses habitants s’oc- « cupent de l’exploitation des mines de fer et de la chasse ’« aux tigres. Ils ont des chiens de couleur rouge qui com- « battent toute espèce de bêtes féroces et même les lions, u Cette ville est située sur les bords de la mer, près d'un u grand golfe que les navires remontent durant un espace a de deux journées, et sur les rives duquel il n'existe point a d'habitations, à cause des bêtes féroces qui y vivent dans « des forêts où les Zendj vont les poursuivre, ainsi que nous « venons de le rapporter. C’est dans cette ville que réside u le roi du Zanghebar. Ses gardes vont à pied, parce qu'il u n'y a point dans ce pays de montures ; elles ne sauraient « y vivre.
« De Manisa au bourg d'El-Banès, par terre, six jour- « nées, et, par mer, 150 milles (*). El-Banès est un bourg « très-grand et très-peuplé. Les habitants adorent un tam-
« bour nommé Errahim, aussi grand que (2), couvert
« de peau d'un seul côté , et auquel est suspendue une u corde, au moyen de laquelle on frappe le tambour. Il en
(1) Pour Mombasa, comme portent te u" 334 et le manuscrit B. (Noir du Iradurlrur.)
Le uom Souahholi de Die Mumbase est MH ta. Nous ne savons si les caractères arabes nécessaires pour écrire ce dernier mot se rapprochent de ceuiqui s'emploient pour rendre le mot Manisa; mais, s’il en était ainsi, on pourrait admettre que le copiite arabe a écrit Manisa au lieu de M’vita.
{’) Le leite porte I madjra 1/2.
(2) Mot dont il n’a pas été possible de déterminer la signification. (.Vota
du traducteur.
« résulte un bruit effroyable qui se fait entendre à 3 milles « de distance ou environ.
« El-Ranès (i) est la dernière dépendance du Zendj; elle « touche au Sofala, pays de l’or. D'El-Banès, sur la côte, à « la ville nommée Tohnel, par mer, 150 milles (*), et, par i terre, huit journées, attendu que dans l’intervalle il existe u un grand golfe qui, s’étendant vers le midi, oblige les « voyageurs à se détourner du droit chemin, et une haute « montagne nommée Adjoud, dont les lianes ont été creu- « sés, de tous côtés, par les eaux qui en tombent avec un u bruit épouvantable. Celte montagne attire à elle les vais- « seaux qui s'en approchent (12), et les navigateurs ont soin « de s’en écarter et de la fuir.
•< La ville de Tohnel dépend aussi du pays de Sofala et « touche à celui des Zentlj. Il y a beaucoup de villages, et « ils sont tous placés sur le bord des rivières (3). Dans tout « le 7.endj , les principales productions sont le fer et les <» peaux de tigre du Zanghebar. La couleur de ces peaux « tire sur le rouge, et elles sont très-souples. Comme il « n’existe pas de bêtes de somme chez ces peuples, ils sont « obligés de porter sur leur tète et sur leur dos les objets
11) Hartmann pense qu'il faut lire El-Baies. Nous suivons latéralement l'orthographe de notre manuscrit, qui est ici conforme au manuscrit B. (.Vota du traducteur.)
O Le texte porte t madjra 1/2.
(2) L'auteur veut probablement parler des courants qui peuvent porter sur la côte (voy. d’Herbelol, Bibl. orient., au mot Aguird) ; peut-être aussi fait-il allusion aux prétendues montagnes d’aimant (Hartmann, Bd ris.Afr., page 101). (.Vote du traducteur.)
(3) Le mot traduit par rivières signifie golfe ou vallée, d'après Castel. Hais nous avons tout lieu de croire que, dans la langue de notre auteur, la sens de ce mot a plus d’extension. {Note du traducteur.)
« destinés pour les deux villes de Melinde et de Mombasa, « où se font les ventes et les achats. Les Zendj n'ont point « de navires dans lesquels ils puissent voyager; mais il « aborde chez eux des bâtiments du pays d’Omân et autres, « destinés pour les îles de Zaledj qui dépendent des Indes : « ces étrangers vendent (au Zanghebar) leurs marchandises u et achètent les productions du pays. Les habitants des Iles « de Raledj (1) vont au Zanghebar dans de grands et de « petits navires, et ils s’en servent pour le commerce de «■ leurs marchandises, attendu qu’ils comprennent le lanu gage les uns des autres (*). Les Zendj ont au fond du « cœur un grand respect pour les Arabes. C’est pour cela « que, lorsqu’ils voient un Arabe, soit voyageur, soit négo- « ciant , ils se prosternent devant lui , exaltent sa dignité * et lui disent dans leur langue : Soyez le bienvenu, 6 « fils de l'Yémen! Les voyageurs qui vont dans ce pays dé- « robent les enfants et les trompent au moyen des fruits a (litt. des dattes) qu’ils leur donnent; ils les emmènent
,1) Le manuscrit B porte Zanedj. (Note du traducteur.)
O Edrisi «‘nonce ici, dit M. Rrinaud, « uu des faits les plus curieux de l'ethnographie moderne, à savoir la communauté de langage entre les Malais proprement dits et les habitants de Madagascar. • ( Introduction à la géographie cfAboulfrda , pages 390 et 39t.) U nous semble qu’il ne s'agit point ici de Madagascar, mais de la côte du Zanguebar. La conformité de langage entre les gens de cette côte et les marchands qui s’y rendaient de l’Omân, ainsi que d’autres pays, y compris les Iles Zauedj, provenait, sans doute, de ce que ces marchands étaient Arabes, et qu’à la côte, ils trafiquaient avec des Arabes ou des descendants d'Arabes. Les habitants des tirs Zanedj claieut-ils des Malais, et Madagascar était-elle une de ces Iles? Ce sont là deux questions non résolues et sans la solution affirmative desquelles la conformité de langage signalée par Edrisi ne saurait s'appliquer qu'aux habitants du Zanguebar, et non à ceux de Madagascar.
« ça et là, et (missent par s’emparer de leurs personnes et « pur les transporter dans lenr propre pays ; car les habite tants du Zanghebar forment une population nombreuse tt et manquent de ressources (1). Le prince de File de « Keich, située dans la mer d'Omân, entreprend avec ses « vaisseaux des expéditions militaires contre le Zendj , et y « fait beaucoup de captifs. »
Avant de nous occuper des Iles de cette section, arrêtons-nous un moment , pour jeter un regard en arrière et tâcher de voir clair, s’il est possible, dans l'exposition d'Edrisi.
Six localités plus ou moins importantes figurent dans cet tu partie de la 7* section du 1“ climat ; trois, que nous pouvons, à la rigueur, retrouver sur nos caries, et trois, absolument inconnues. Les premières sout Mcrouat ou Berouat, ou Beroua (probablement pour Braoua), Melindeet Manisa ou Mombasa; les autres sont Bedouna ou Mcdouna, ou Nedouba, El-Banès et Thonct.
Au premier abord , quand nous uous demandons quelle est cette cité de Merouat ( Berouat ou Beroua) qui forme, dans cette section, )e point de départ, et que, parmi les noms connus aujourd'hui , nous rencontrons celui de Braoua , qui lui ressemble tant , nous nous estimons heureux d'ètre en pays connu ; mais notre satisfaction n’est pas de longue durée, car Braoua, par la position quelle occupe sur nos cartes, nous reporte à plus de 100 railles en deçà du point assigné à Bedouna, dernière ville de la précédente section. Heureusement , nous nous conOons plus à la ressemblance
(1) U y a ici un jeu de mois assez difficile a traduire en français. (Noie du traducteur.)
des noms qu'aui distances indiquées par Edrisi. Mais cherchons si, dans les autres indications que cet auteur nous fournit, nous trouverons quelque chose de concluant.
« Merouat, nous dit-il , est située à V extrémité du pays des Cafres. » Ce serait fort bien, s’il nous apprenait en même temps où commence et où finit le pays des Cafres (1); mais il nous le laisse ignorer. Toutefois, comme il ajoute qu'une partie de ce pays obéit au roi des Berbers, et que l’autre partie dépend de l'Abyssinie, nous devons penser qu'il s'agit de ces immenses territoires compris entre le cours du Djoub, l'Abyssinie, le golfe d'Aden ou de Beurbera et la mer des Indes. Ce territoire est aujourd’hui occupé par deux populations distinctes : les Soumal à l'est, et les Galln à l'ouest. Mais, au temps d'Edrisi , les uns et les autres étaient confondus sous le nom de Kafers. A l'époque dont il s’agit, en effet, l’islamisme n'avait pas encore pénétré dans cette contrée de l’Afrique. Certaines parties du littoral même, Carfouna et Bedouna, sont signalées par Edrisi comme infidèles. Quelques villes maritimes seules, Moguedchou, Meurka, Braoua, fondées par des Arabes musulmans, étaient mahométanes; mais elles n’en restaient pas moins comprises dans le pays des Cafres, à l’extrémité duquel, comme Edrisi le dit de Beroual, elles se trouvaient situées, t’.ette indication n’est donc pas, à tout prendre, entièrement dénuée de valeur. Mais pourrons-nous en dire autant au sujet de l’indication suivante, savoir que Merouat, située sur la cêtc, est distante de Irais journées de Medouna ou Be-
(1) Le nom de Cafrc ( hafer , infidèle) est. on le sait, donné, par les Arabes, à tous les habitants de l'Afrique orientale non soumis à la loi de Mahomet.
douna? Non , car nous avons déjà vu ce que valent les distances données par Edrisi. Et puis, d'ailleurs, qu'est-ce que Medouna? Est-ce la même ville que la Bedouna dont il a été question à la section précédente, et que l’auteur nous a dite être à six journées d’El-Nedja? Il est difficile de se former une opinion à ce sujet, puisque le texte est muet et ne présente entre les deux localités d’autre analogie que celle qu’on peut remarquer en cç qui a trait à la nourriture de leurs habitants; encore la description qui suit le nom de Bedouna, à la fi' section, y est-elle présentée de telle sorte, que l’on ne sait trop si elle s’applique à ce bourg ou à la petite ville d’El-Nedja.
Nous avons espéré un moment sortir de dos incertitudes, en rencontrant un nom qui nous est familier, celui de Melinde. Cette ville est ruinée aujourd'hui ; mais, avant la venue des Portugais, elle était florissante. Sa positiom nous est bien connue. Elle était, ainsi que nos cartes l’indiquent, située par 3" 15 sud à peu près. Mais nous nous sommes bientôt aperçu que ce nouveau point de repère ne nous servirait en rien pour retrouver la position de Meroual et de Medouna. En effet, entre cette dernière ville et Mclinde, il y aurait eu, selon Edrisi , trois jours et trois nuits par mer. Le chemin résultant de cette navigation , en la supposant même effectuée sans courant , placerait Medouna à plus de 60 milles au nord du Djoub, et reculerait Merouat (située à trois journées en deçà de Medouna) à 130 milles au nord de la Braoua de nos cartes. Et cependant il est plus que probable que c’est bien celte dernière ville que désigne la Merouat d’Edrisi, écrite Berouat dans le manuscrit 334, et Beroua, dans le manuscrit B. Ici , manifestement, ce ne sont
point les synonymies qui sont trompeuses, mais bien les connaissances géographiques de l'auteur qui sont en défaut et ses appréciations des distances qui sont erronées. On s’en étonnera peu , après les quelques mots que nous avons dits sur le tracé de sa carte. On s'en étonnera encore bien moins, quand on aura lu ce qui nous reste à exposer.
Après Melinde vient la cité de Mombase, qu’Edrisi met à deux journées de Melinde. S'il s'agissait de deux journées par terre, le géographe serait assez près de la vérité; mais il ne s'explique pas a ce sujet, et, en l'absence de toute mention spéciale, il n'y a pas lieu de douter qu'il ne s'agisse, en cette occasion, d'une traversée par mer, représentant une distance d’environ 150 milles, courant compris. Or, la distance réelle qui sépare ces deux villes n'est guère que de 1 degré (60 milles); à propos de deux points si peu éloignés, c’est là une différence considérable. Pourtant Melinde et Mombase sont deux cités qui devaient être, à celte époque, bien connues et très-fréquentées, et c’était pour Edrisi le cas, plus que jamais, de donner un renseignement exact. Mais poursuivons.
La dernière ville du Zendj est, dit-il , El-Banès; elle louche au Sofala. Il la place à six journées par terre on à 1 madjra 1/2 par merde Mombase. La distance correspondante à 1 madjra 1/2 (courant compris), comptée à partir de la position réelle de Mombase, met El-Banès auprès de l’embouchure de l'Oufidji, à l'ouest de l'île Mafiia. Thonet, 1 madjra 1/2 plus loin, se trouverait, par suite, placée un peu au delà du cap Delgado.
Si ce n'étaient pas là des situations indiquées à l'aventure, on pourrait penser, d’après la position ainsi attribuée à
Ll-Banès, que l'Oulidji était alors considéré comme la limite méridionale du pays des Zendj (1) : donnée qui ne serait pas sans intérêt. Mais nous nous garderons de prendre au sérieux toute conséquence des rapports établis d'après des éléments aussi peu positifs que le sont les éléments fournis par Edrisi.
Cependant, faisons-le remarquer, pour ne rien omettre, la position que nous avons été conduit à donner à El Banès est en rapport avec certain détail qu'Edrisi ajoute à ce qu'il dit de Mombase. En effet, selon lui, Mombase est située près <f un grand golfe que les navires remontent pendant deux journées [ce qui fait un trajet de 130 milles (2)] , et sur les bords duquel il n'y a pas d' habitations à cause des bêles féroces, etc. El-Banès devait donc être en dehors de ce golfe; or, le golfe mentionné ici par Edrisi ne peut être que la courbure affectée par la côte à par-
(1) I.es géographes arabes ont varié d'opinion sur l'étendue du pays des Zendj et sur les points qui eu étaient pour eu* les limites. Les uns, comme Massoudi , semblent avoir désigné sous ce nom tout le pays compris entre l'embouchure du Djoub et le cap Corricnles, y faisant ainsi figurer le Sofala. D'autres, comme Edrisi et Ibu-Sayd , eu séparaient le Sofala. Mais aucun n'a précisé, que nous sachions, le point h partir duquel commençait ce dernier pays.
(2) Ibn-Sayd dit que ce golfe peut être remonté à plus de 300 milles. U nous semble que l'étendue en profoudeur donuée par les géographes arabes au* divers golfes qu'ils mentionnent daus leur description de la côte, est simplement une partie de la longueur de la courbe que la côte présente en ces endroits. L’idée erronée qu'ils se faisaient de sa direction générale devait, en effet, quand ils avaient à y indiquer un golfe, les porter à en placer les dcui e&lrémilés à peu près sur le même parallèle, et à lui attribuer en profondeur ce qui n'etgit réellement que la distance plus ou moins eiacte parcourue par les navires qui le côtoyaient pour se rendre de son entrée à l’un des points situes sur ses bords on même au delà de son autre eitremite.
tir de l'ile Ouacine, courbure qu’on doit regarder comme terminée à la pointe Pouna, et qui présente un développement de 200 milles environ : ce serait donc au delà de cette pointe qu' il nous faudrait chercher le point correspondant à El-Banès, et notre hypothèse, heureuse au moins en cela, ne se trouve point avoir failli à cette condition spéciale.
Enfin, quant à la montagne nommée Adjoud, située entre cette dernière ville et Thonct , et attirant les navires qui s’en approchent, on pourrait, d’après ce qu'en dit le géographe, la rapporter au cap Delgado (cap délié, mince), aux environs duquel les courants sont très-forts. Le commentateur Hartmann a supposé qu'Edrisi avait voulu faire allusion à quelqu’une de ces montagnes d’aimant qui , pour les géographes arabes , semblent jouir du privilège de l'ubiquité : son opinion ne contredit pas notre hypothèse, puisqu'il est admis que cette fable des montagnes d’aimant ne peut avoir pris sa source que dans l’existence de courants violents auprès de certains promontoires; elle la justifierait, au contraire. Mais une difficulté plus réelle se présente : le rapport que nous venons de supposer entre la montagne Adjoud et le cap Delgado fût- il admis, il resterait encore à se rendre compte de ce que peut être ce grand golfe placé entre El-Banès et Thonet, et qui oblige les voyageurs à se détourner du droit chemin quand ils se rendent, par terre, de l'un à l’autre de ces points. Peut-être le détour signalé par le géographe, et dont il a évidemment mal indiqué la cause , s'expliquerait-il par l’existence , dans cette partie de la côte, de la baie de Mikendany et de quelques cours d'eau considérables, tels que les rivières Lindv
kedJs
--Dia
«t I.ivuuma, dont les embouchures, assez larges, obligeaient sans doute les voyageurs à chercher au-dessus de celles-ci un gué ou quelque eudroit où, les bords de ces rivières se trouvant moins écartés , elles étaient ainsi plus facilement traversées. Mais cette explication ne résout pas complètement la difficulté signalée.
Au reste, le défaut capital de la description d'Edrisi n'est pas dans les imperfections , mais dans les lacunes qu’on y remarque. Ce qui nous étonne encore plus que toutes les erreurs ou les confusions qu'il a commises, c’est l’absence, dans son traité, de certaines notions qui devaient naturellement s’y trouver. Comment se fait-il, par exemple, qu'il ait décrit ce littoral sans parler de l'importante cité de kiloua? L’évidente pénurie de renseignements où il se trouvait n'est pas même, en ce cas, une explication suffisante. Il y avait, en effet, à l’époque où il composait son ouvrage, près de deux cents ans que kiloua était fondée, et depuis bien longtemps aussi elle avait soumis à su domination les Iles I’emba, Zanzibar et Maffia, dont il ne parait pas non plus soupçonner l'existence. La même remarque s'applique, avec plus de raison encore, au silence également gardé par lui quant à la cité de Moguedchou, alors qu’il nomme les villes de Markali et de Hraoua, qui , comme nous le dirons plus loin , en étaient dépendantes à cette époque. De pareilles lacunes prouvent surabondamment que le géographe de la cour du roi Roger ne savait presque rien de l'Afrique orientale; il semble même n'avoir pas pris la peine de se renseigner, quoiqu'il eût pour cela toutes les facilités désirables.
Passons maintenant aux Iles de la septième section.
« En face du rivage des Zendj sont les îles de Zaledj (1).
« Elles sont nombreuses et vastes : leurs habitants sont « très-basanés, et tout ce qu'on y cultive de dorrba, de « canne à sucre et d'arbres de camphre y est de couleur « noire. Au nombre de ces îles est I* Ile de Cherboua (2),
« dont la circonférence est , à ce qu'on dit , de 1 ,200 milles
(1) Notre manuscrit porte lantèt Zaledj, tantôt Raledj et Raoedj. Ce sont les lies que d'Uerbelot, Hartmann et autres ont décrites, d’après les péograplies arabes, sons le nom de Rttneü ou Itanah. [Vote du traducteur (■).]
(2) Le manuscrit n* S34 porte Saranda. (.Vole du traducteur.i
’*) M. R finaud fait obitrvrr que M. Jauhert n'a pa* bien rendu le nom de ce* île* et qu’il faut lire, dan» le teste, Zabedj au lieu de 7aledj. En voyant toute* le* variante* que lr* nunu- *crits, et Mvnvent le meme manuscrit, préienient dan* l'orthographe du nom de ce* Ile* [variante» qui , »oit qu'on le» attribue aus copiste», aoit qu'on le* attribue à l'auteur, accusent , dan* ce dernier ea*. une certaine Imitation quant âu nom à employer, et , dans le premier, peu de netteté dan* récriture du manuscrit original ), nom nou* «lemandom *i Edriti n'a |ta* voulu ou s'il ne devait pa» écrire Ujetairf l-Zrnnudj ( Ile* de* Zendj ), ce qui nou» semblerait ici beaucoup plu» rationnel que Sla* Zahejj , en tant que ce dernier nom doive désigner le» île» Malaise*, Nou» ne pou von» juger que par le» yeux, et nou* ne »»voni pat si le* mot» 7.enoudj et Zabcdj ou Zaledj, écrit* en caractère* arabe» , »ont tellement diflrrent* qu’un copiste ne puiwc , l'écriture de l'original y aidant , prendre l'un de ce» mol* pour l'autre ; non* loumrltoo» en toute humilité notre rrtlr lion au» orientaliste*. Mai» nou» iniitteron* *ur ce fait qu'en lisant île* Je * Zendj , tout ce que dit Edriai dan» le pa»»age précité , depuis le» mol» - le» Zendj n'ont pa» de navire», rtc., • liitqu'à rcus-ei, • attendu qu'il» comprennent le langage le» un* de* antre* , • e*t parfaitement en harmonie avec le» rapporta établi», depui» de* siècles , par de* bateau* de l'Oman, de* Comore» et de Madagascar avec le Zangurhar (n) ; au lieu qu'en licant île* de Zubadj, tout ce pa*- *age nY*t plu» rationnel , à moins d'admettre rexUtenee de rapport* analogue» entre ce même Zanguebar et le* ile* Malaise», tant par de* bateaux de cet fie» que par l'intermédiaire de» bateau* do l'Oman.
Or, le* voyage* direct* de ce» île* au Zanguebar étaient , nou* le CToyon», au-dcuu» de ce que les marin* arabe* et malais pouvaient entreprendre à rette époque, f.hir de* bateaux de l'Oman destinés pour le* («more» et Madagascar tour lient au Zanguebar. r'e*l tout naturel , etc’e*t encore la route qu’il» suivent aujourd'hui quand il* ne rendent en ce» île» , mai* on ne Murait comprendre que ce» même» balaaux de l'Oman, qui ton! de»tiné» pour le» ile» Malaises, »'y rendi»- «ent en louchant au Zanguebar. A l'appui de l'idée que nou» avons exprimée de la »ub*tilnlion possible du mot de Zenaudj à relui de Zaoedj , Zaledj ou Zabedj, nou» citemn» le passage *uivant d'Albyrouni , reproduit par M. Reinau I dan» »on hiiroduetion i la geographtr d’ Al/oul ■ f'eJa , pagè MW : ■ Le* île» de la partie de la mer de ! Inde qui e*t tournée ver* l’orient et qui
• u> rapproche de la f'hine «ont le* île» du Z.abedj . le* île» "tuée* du côté de l’occident sont le*
• île» des Zendj. • Enfin nou* feron» remarquer encore qu'lbn-el-Alouardv, mentionnant, dan* ta description du pav* de» 7,endj , que le* habitant» de rr pays ne possèdent pa» de bateaux, et expliquant comment il» ont , cependant , de* relation» commerciale» avee l’extérieur, dit que le» marchand* de l’Omân y abordent chaque anuee et *e fout le» agents d* ces relation» . mai* il ne parle en anruitr façon, au même titre, de» bateaux de* (les Zabedj
(«) Voyex, pour ce qui a liait au commerce du Zanguebar, le chapitre n» de la relation»-
ft et où l'on trouve des pêcheries de perles et diverses sortes « d'aromates et de parfums, ce qui y attire des marchands.
« Parmi les îles de Zaledj comprises dans la présente sec- « tion, on compte aussi celle d’El-Andjebeh, dont la ville « principale se nomme, dans la langue du Zanghehar, El- « Anfoudja, et dont les habitants, quoique mélangés, sont « actuellement, pour la plupart, musulmans. La distance « qui la sépare d’El-Banès, sur la côte des Zendj, est de « 100 milles.)*). Cette île a 400 milles de tour; on s’y « nourrit principalement de Ggues-bananes (*’). Il y en a
« de cinq espèces Cette île est traversée par une
« montagne nommée Wabrn , où se réfugient les vaga- « bonds chassés de la ville, formant une brave et nom- « breuse population, qui infeste souvent les environs de la « côte et qui se maintient sur le sommet de cette mon- « tagne dans un état de défense contre le souverain de « l'ile. Ils sont courageux et redoutables par leurs armes « et leur nombre.
« Cette île est très-peuplée; il y a beaucoup de villages ■( et de bestiaux : on y cultive le riz. On dit que, lorsque « l’état des affaires de la Chine fut troublé par les dissen- « sions et que la tyrannie et les rébellions devinrent exces- « sivesdans l’Inde, les habitants de la-Chine transportèrent « leur commerce à Zancdj (ou Zabcdj, selon M. Reinaud) « et dans les autres îles qui en dépendent , entrèrent en « relations et se familiarisèrent avec ses habitants, à cause
(") Le telle porte i madjra.
O Cette particularité, les dcui noms Andjcbeh cl Anfoudja, qui eut évidemment une ph\$iouoiuic toute malgache; eulin les faits mentionnés dans l'alinéa qui suit, nous semblent designer l'ile de Madagascar.
« de leur équité, de la bouté de leur couduite, de l'aménité « de leurs mœurs et de leur facilité dans les affaires. C’est « pour cela que cette Ile est si peuplée et qu’elle est si fré- « quentée par les étrangers (*).
« Auprès de cette île, il en existe une autre (”), peu con- « sidérablc, dominée par une haute montagne dont le som- « met et les flancs sont inaccessibles , parce qu'elle brûle « tout ce qui s’en approche (***). Durant le jour, il s'en « élève une épaisse fumée, et durant la nuit, un feu ar- « dent. De sa base coulent des sources, les unes d’eau froide « et douce, les autres chaudes et salées.
•« Auprès de l’île de Zanedj susmentionnée, on en trouve « une autre nommée Kermedet, dont les habitants sont de « couleur noire. On les appelle Nerhin (1). Ils portent le « manteau nommé Âsar et la Fouta. C’est une peuplade « audacieuse, brave et marchant toujours armée. Quelque- « fois Us s" embarquent sur des navires et attaquent les bâ-
(\i C'est ici que la note de M. Rciuaud ( ci-devant page 208) nous semblerait venir en sa place. Mais sont-ce bien, des Chinois, et non pas des Malais, qui vinrent à Madagascar? N'est-ce pas aussi, par suite de la confusion que fait Edrisi des lies des Zendj avec les lies Malaises, que Mie d’El-Audjebeh se trouve ici avoir part aux résultats de cette émigration?
O Cette lie, dont Edrisi ne donne pas le nom, semble devoir être l'ile qu'Ibn-Sayd désigne sous celui de Berkau dans sa description des lies de Mend.
O 11 s’agit ici manifestement de l’uue des Comores, Maïotte ou, plutôt, la grande Comore; le volcan de celte dernière conserve encore i>on activité souterraine. Celui de Pamanzi, l’un des Ilots situés dans les eaux de Maïotte, qui a dù être bien moins considérable , est, sans doute depuis bien longtemps, éteint; son cratère est aujourd'hui transformé en un petit lac d’eau bitumineuse et sulfureuse.
(1) Le manuscrit n° 334 porte Karnoa et Boumïn ; le manuscrit B, Kermebct et Et-Boumin. {Note du traducteur.)
« timents de commerce, dont ils pillent les marchandises. « Ils ne laissent rentrer cher eux que leurs compatriotes « et ne redoutent aucun ennemi. Entre cette lie et le ri- « vage maritime, on compte un jour et demi de naviga- « lion (*); entre elle et l’tie.Zanèdj, nommée El-An- « frandji (**), on compte une journée (***) »
Si l'on veut bien se rappeler ce que nous avons dit de la configuration donnée, par la carte d’Edrisi (carte qui résumait les idées des géographes de son époque) , à la partie méridionale de l’Afrique, on pourra, malgré la confusion qui règne dans son récit , déméler la vérité de l’erreur, et se rendre compte des causes de cette dernière. Le continent africain, nous le répétons, se prolongeait, selon Edrisi et les autres géographes, vers l'orient , jusqu’au sud-est de la Chine, englobant dans ce trajet la plupart des grandes lies qui forment, entre le 5* et le 12' parallèle, cette longue chaîne dont Madagascar, les lies de la Sonde et les Moluques font partie. Tout cet immense continent était, à leurs yeux , séparé des côtes de l’Arabie et de l’Inde par un long canal , qui commençait au détroit de Bab-el-Mandeb et s’avançait jusqu'au sein de la mer de Chine. Ce canal était, comme on le voit, singulièrement rétréci par eux, surtout dans la partie qui correspondait au vaste espace compris entre Madagascar et la côte méridionale de l’Inde. C’est comme conséquence de ce tracé fictif que nous avons
O Le l<ite porte le madjra d'un jour et demi.
lM) Cette lie, dont il n'csl Tait mention bous ce nom ni dans ce qui précédé ni dans ce qni suit, est probablement flIeAndjebeh décrite plus haat, et que le géographe aura voulu désigner ici par le nom de la ville principale, El-Anfoudja.
{***) l.e texte porte le madjra d’nn jour.
vu Melinde et Mombase mises eu face de Socotra et du prolongement de la cdte d’Âden. Dans le changement de front (qu’on nous passe l’expression) imprimé ainsi par eux à la côte orientale d'Afrique et aux îles situées en regard de cette côte, il arrivait que certaines de ces îles étaient prises pour d'autres , et même se trouvaient confondues entre elles ou avec le continent. Les noms alors, comme la situation, l'étendue, les mœurs, les langages, les productions, subissaient des déplacements arbitraires et bizarres.
Ainsi il est facile de distinguer, dans la description qui précède, des particularités qui s'appliquent à Madagascar, aux Comores et au canal de Mozambique. En même temps, nous y voyons Ggurer aussi une île du nom de Cherboua, dont les produits, tels que les perles, les aromates et les parfums, nous paraissent être plus en analogie avec ceux de Ccylnn qu'avec ceux de Madagascar et des autres îles de l'Afrique orientale. Ce rapport est même tellement frappant, que, si ce n'était qu’Edrisi décrit, plus loin, avec assez de détails, l'ile de Serendib, le nom de Seranda, qui, dans quelques manuscrits, remplace celui de Cherboua pour l'île dont il s’agit, donnerait peut-être quelque apparence de vérité à l'identification de cette île avec l’ile indienne. Mais, outre que cette difficulté n'est pas de nature à être levée, nos doutes et nos hésitations augmentent encore quand nous voyons l'auteur assigner à El-Andjcbeh 400 milles de tour et 1 ,200 milles à Cherboua ou Seranda. Si encore l’étendue attribuée a l'une l'avait été à l’autre, et vice versd, le chiffre de f ,200 milles pour Madagascar et celui de 400 pour Ceyian seraient encore beaucoup trop faibles, il est vrai; mais, du moins, on trouverait entre ces deux estimations
erronées à peu près le rapport qui existe réellement entre les périmètres des deux îles.
Au reste, il est un fait qui dénote clairement l’ignorance d'Edrisi concernant la position de Cherboua ou Sernnda, c’est le silence qu'il garde à cet égard ; tandis que, pour les autres îles Zanedj , il indique et leur situation respective et la distance à laquelle elles sont du continent. Aussi nous hâterons-nous de terminer ce que nous avions à dire au sujet de Cherboua, en faisant simplement observer que, si, par les*raisons signalées plus haut, cette île ne peut être rapportée à Madagascar, elle peut moins encore l’être à une des Comores.
Quant à l’île Andjebeh , les analogies que nous avons indiquées entre certains détails de sa description et ce que nous savons de l’île Malgache nous porteraient à ne voir dans les deux qu’une seule et même île ; mais, comme Edrisi place la sienne à la distance d’un madjra d’El-Banès, sur la côte des Zendj, nous devons reconnaître que cette distance approcherait beaucoup plus de celle qui sépare la grande Comore de la même côte. De plus, le mot Angazidja, nom indigène de cette dernière île, diffère très-peu, en écriture arabe, du mot Anfoudja, nom de la ville principale de l’Ite Andjebeh. Comme celle-ci , la grande Comore est traversée, dans tonte sa longueur, par une chaîne montagneuse, ou plutôt elle n’est qu’une haute et longue montagne volcanique que semble avoir fait surgir une éruption sous-marine. Enfin on y trouve, en quantité remarquable, diverses variétés de bananiers. Malheureusement, sous le rapport de l’étendue, il n’y a pas d’assimilation possible entre la grande Comore et l’ile El-Andjebeh d’Edrisi, puisque, au lieu d’un
circuit de 4UÜ milles attribué à l'une , l’autre n’en a qu’un de 150 à 140 milles. D'ailleurs, le sol de la grande Comore n'a jamais pu être propre à la culture du riz, et à aucune époque non plus cette lie n’a dû, par son commerce, par sa population, par son importance en un mot, réaliser le tableau que nous fait Edrisi d’El-Andjebeh , et ce qu’il rapporte de l’immigration qui avait rendu cette île si florissante. Enfin cette particularité de l'existence d’un volcan, particularité si caractéristique pour la grande Comore, n’est point attribuée, par le géographe, à l' île Àndjeheh, mais bien à une autre île du groupe.
Comme on vient de le voir, nous ne nous sommes dissimulé en rien les contradictions que présente cette description des îles Zanedj , telle que nous l'a faite Edrisi ; comme aussi nous n’avons éludé aucune des objections que soulève leur identification avec telle ou telle autre des îles connues dans la mer de l'Inde : toutefois, on sera forcé de reconnaître, avec nous, que l’île de Ceylan, celle de Madagascar et deux ou trois des îles Comores sont indiquées, par ce géographe , dans la mesure des connaissances qu’il possédait sur le pays et la mer des Zendj. Or ces connaissances nous ont paru trop vagues et trop incomplètes pour que nous nous étonnions, outre mesure, de le voir, à propos des îles Zanedj , confondre des particularités de l'une avec celles d'une autre, et comprendre même dans leur groupe des îles qui, à aucun titre, ne devaient en faire partie.
Nous avons cru inutile de suivre la description des îles de la septième section au delà de l’tle Kermedet ou Kermoua , parce que tout ce qui vient après cette île nous a semblé ne pas avoir le moindre rapport direct ou éloigné
avec celles de la mer des Zendj. Quant aux tles qu'Edrisi appelle l’ile des Singes et Elle El-Cotroba ou Cotorié, il nous est impossible d'établir aucun rapprochement entre elles et l'nne quelconque des îles aujourd'hui connues dans les eaux de l'Afrique orientale (1).
Après avoir parcouru les pages qui précèdent, le lecteur ne peut manquer de reconnaître la vérité des paroles suivantes :
« Le plus grand désordre, a dit M. Reinaud (2), règne « dans la manière dont £drisi a disposé les tles de la mer « Orientale. Certaines tles sont répétées plusieurs fois, « d'autres ne reposent que sur des idées chimériques »
Ce jugement , porté par un homme dont la savante critique fait autorité en ces sortes de matières , nous justifierait, au besoin, de ne pas continuer une discussion désormais aussi dénuée d’intérêt que de bases solides.
Certes, les marchands et les navigateurs arabes connaissaient fort bien tous les parages que nous venons de parcourir, puisqu’ils y étaient les agents d’un commerce fort actif, comme nous le verrons plus loin. Mais un très-petit nombre d’entre eux avaient une idée d'ensemble sur ces mers et leurs dépendances, et nul n’était assez savant pour coordonner les matériaux qu'une pratique longue et étendue avait fournis à quelques pilotes, habiles peut-être, mais étrangers à toute idée de cosmographie. Les renseignements arrivaient donc morcelés et incomplets aux hommes
(1 i Si nous avions à donner notre opinion sur U position de res tles , nous verrions dons l'Ile des Singes, située à deux petit» madjrat du continent qui touche à rAlrytitinic et d deux madjrat de Socolra, l’une des Iles Curia-Muria, et dans l’Ile Colroba, l'Ile Mareira ou Moieira.
(2) Voyei Introduction à ta géographie d'Aboutféda, page 315.
de cabinet ; la science, alors incomplète elle-même, venait ajouter sa propre confusion à celle des données de la pratique,et les géographes se trouvaient ainsi dans l’impossibilité de corriger la théorie par les faits ou de rectifier les faits par la théorie.
Nous croyons en avoir dit assez sur ce point pour que le lecteur puisse désormais comprendre , dans les citations que nous avons à analyser, les excentricités des géographes arabes, en ce qui touche à l’orientement général de la côte et à la situation respective des lieux. Revenons maintenant à Edrisi, que nous avons laissé au pays de Sofala.
ai" climat. — 8' section. — Cette section comprend la « description du restant du Sofala.
« On y trouve d’abord deux villes ou plutôt deux bourgs « entre lesquels sont des villages et des lieux de campe- « ment semblables à ceux des Arabes. Ces bourgs se nom- « ment Djentama et Dendema. Ils sont situés sur les bords « de la mer et peu considérables. Les habitants sont pau- « vres, misérables, et n’ont d’autres ressources pour vivre « que le fer; en effet* il existe un grand nombre de mines « de ce métal dans les montagnes du Sofala. Les habitants « des lies de Zanedj (i) et des autres Iles environnantes « viennent chercher ici du fer, pour le transporter sur le « continent et dans les lies de l’Inde, où ils le vendent à « un bon prix ; car c’est un. objet de grand commerce et « de grande consommation dans l’Inde, et, bien qu’il en « existe dans les lies et dans les mines de ce pays , cepen- « dant il n’égale pas le fer du Sofala, tant sous le rapport
(1) Le manuscrit B porte les Ile» Baneh. (fiole du traducteur.)
« de l'abondance que sous celui de la bonté et de la mai- « léabilité. Les Indiens excellent dans l’art de le fabriquée « et dans celui de préparer le mélange des substances au « moyen desquelles, par la fusion, on obtient le fer doux « qu’on a coutume de désigner sous le nom de fer de <t l'Inde. Ils ont des manufactures où l’on fabrique les sa- « bres les plus estimés de l'univers ; c’est ainsi que les fers « du Sind, de Serendib et de l'Yémen rivalisent entre eux « sous le > rapport de la qualité résultant de l'atmosphère a locale , aussi bien que sous celui de l’art de la fabrica- « tion, de la fonte, de la forge, de la beauté du poli et de a l’éclat; mais il est impossible de trouver rien de plus « tranchant que le fer de l’Inde. C’est une chose universel- « lement reconnue et que personne ne peut nier.
« De Djentama à Dendema , on compte , par mer, deux « journées (*) ; par terre, sept journées.
« Dendema est une des principales villes du Sofala ; trois « autres touchent au territoire de ce pays. L’une d’elles est a Siouna, ville de médiocre grandeur, dont la population « se compose d'indiens , de Zendj et autres. Elle est située « sur un golfe où les vaisseaux étrangers viennent moud- « 1er (I). De Siouna à Boukha (2), sur le rivage de la mer,
« trois journées (**); de la même à Dendema, du Sofala,
« vers l’ouest, par mer, trois journées (***), et par terre
(■) Le texte porte 2 madjra.
(1) Le manuscrit B ajonte : « C'est Ik que réside le gouverneur; il a des soldats, mais il n'y a point de chevaux dans le pays. • ( Note du traducteur.)
(2) Le manuscrit B porte Barka. (.Vote du traducteur.)
(") Le teite porte 3 madjra.
(**•) Le texte porte 3 madjra.
L tS
«.environ vingt journées (*), parce qu’il y a, dans l’inter- « valle, un grand golfe qui s’étend vers le raidi et qui « oblige à un détour considérable. De Boukha à Djen- « lama (**), par mer, une journée (***); par terre, quatre « journées. Dans tout le pays de Sofala, on trouve de l’or « en abondance et d’excellente qualité. Cependant les habi- « tants préfèrent le cuivre, et ils font leurs ornements avec « ce dernier métal. I/or qu’on trouve sur le territoire de « Sofala surpasse, en quantité comme en grosseur, celui « des autres pays , puisqu’on en rencontre des morceaux « d’un ou de deux mithcals, plus ou moins, quelquefois « même d'un rot). On le fait fondre dans le désert, au « moyen d'un feu alimenté par de la Sente de vache, sans « qu’il soit nécessaire de recourir, pour cette opération, au « mercure, ainsi que la chose a lieu dans l'Afrique occi- « dentale ; car les habitants de ce dernier pays réunissent
« leurs fragments d’or, les mêlent avec du mercure
« L’or de Sofala n’exige pas l'emploi de ce procédé; mais « on le fond sans aucun artifice qui l'altère. »
Edrisi passe ensuite aux îles Roïbahat , nom sous lequel il désigne probablement ces nombreux archipels qui se trouvent entre Madagascar et Ceylan ou la côte de l'Inde. Nous n'avons pas à le suivre dans ces parages, quelle que soit l'incertitude qui règne, dans ses écrits , sur le point de sé-
(’) Le texte porte 20 marhâla.
(“) En examinant avec attention ce qui précède depuis le commencement de l'alinéa, il nous parait évident que Djentama a été mis ici par erreur ou pour Drndrma, ou plut&t pour Djetia ou Djebelta, sur laquelle Edrisi revient plus loin, 9* section.
(“) Le texte porte 1 madjra.
paratioo où se termine ce qui a trait au continent africain et à ses iles.
Disons seulement qu’en suivant avec attention l’exposition des diverses particularités attribuées à chacune, nous n’y avons rien trouvé qui puisse autoriser 1'identilication de l’une quelconque d’entre elles avec Madagascar. Il y a plus : le cocotier, signalé comme abondant en toutes ces îles et fournissant, avec ses fruits, une partie essentielle de la nourriture de leurs habitants, n’est point indigène à Madagascar; sur les points de cette ile où il existe aujourd’hui, l’introduction n'en remonte pas à deux siècles, et, tout insignifiant que ce fait puisse paraître d'abord, nous y voyons un caractère distinctif dont on doit tenir grand compte, en cherchant à rapporter Madagascar à l’une des îles mentionnées par les géographes arabes. Nous n'admettons donc pas, et pour bien d’autres raisons encore, que l’île de Comor, telle que la représente Edrisi, puisse indiquer Madagascar. Nous aurons à examiner plus loin si les nouvelles données fournies , au sujet de l'ile de Comor ou Comr, par les géographes qui vinrent après Edrisi , sont de nature à modifier notre opinion.
Voici , maintenant, la suite de sa description du pays de Sorala :
« 1" climat. — 9* section. — Nous disons donc qu’au « midi de cette mer est une partie du Sofala (dont nous « avons déjà parlé), et qu’au nombre des lieux habités de « ce pays est la ville de Djesta ou de Djebesta (’), peu con- « sidérable. Oh y trouve de l’or en quantité; son exploita-
(*) Le traducteur fait remarquer que le manuscrit B porte Djetia. Hartmann a lu GasUi.
« lion est la seule industrie et la seule ressource des habite tants. Ils mangent des tortues marines et des coquillages; « le dhorra n’est pas abondant parmi eux. Cette ville est « située sur un grand golfe où peuvent entrer les navires. « Les habitants de Djebesta, n’ayant ni navires ni bêtes de « somme pour porter leurs fardeaux , sont obligés de les « porter eux-mêmes et de se rendre service réciproque- « ment. Ceux de Comor et les marchands du pays de Meh- « radj viennent chez eux, en sont bien accueillis et trafi- « quent avec eux. De la ville de Djebesta à celle de Da- « ghouta , trois jours et trois nuits par mer, et à i’Ile Co- « mor un jour (*).
« La ville de Daghouta est la dernière du Sofala, pays « de l’or; elle est située sur un grand golfe; ses habitants « vont nus; cependant ils cachent avec leurs mains leurs « parties sexuelles, à l’approche des marchands qui vien- « nent chez eux des autres Iles voisines. Leurs femmes ont « de la pudeur et ne se montrent ni dans les marchés ni « dans les lieux de commerce, à cause de leur nudité; c’est « pourquoi elles restent confinées dans leurs demeures. On « trouve de l’or, dans cette ville et dans son territoire, plus « qu’ailleurs dans le Sofala. Ce pays touche à celui de Ouac- « Ouac , où sont deux villes misérables et malpropres , à « cause de la rareté des subsistances et du peu de ressources « en tout genre. L'une se nomme Dcrou ou Dadou, ou « Dadoua, et l'autre Nebhena ou Iana'êna. Dans son voisi- « nage est un gros bourg nommé Dargha ou Daghdagha ;
(") Il sera, plus loin, tenu compte de celte indication concernant nie Comor, et qui tendrait à en faire admettre l’identité avec Madagascar. Voyex ci-après la discussion au sujet de l’ile Comr d'Ibn-Sayd.
Digitiz ed by G.opgJÜe
« les naturels sont noirs, de figure hideuse, de complexion « difforme; leur langage est une espèce de sifflement; ils « vont absolument nus et sont peu visités par les étran- « gers ; ils vivent de poissons , de coquillages et de lor- « tues. »
D'après l'ordre de sa description et la manière dont U rattache le pays de Ouac-Ouac à celui de Sofala, Edrisi nous semble placer le second au delà du premier ; cependant nous nous occuperons d'abord du pays de Ouac-Ouac, que nous soupçonnons devoir être placé entre le Sofala et le Zanguebar, et voici pourquoi :
Edrisi est, à notre connaissance, le seul auteur arabe qui ait cité des villes appartenant à ce pays ; mais d’autres auteurs l'ont mentionné comme formant un groupe d'iles. Or Massoudi , qui dit partout la contrée de Ouac-Ouac , la fait confiner au Sofala, et donne pour limite à la terre des Zendj la contrée de Sofala et de Ouac-Ouac. 11 signale ces deuxderniers pays comme produisant beaucoup d’or et comme étant le terme de la navigation des bateaux de l'Omén et de Syraf. Edrisi lui-même nous dit que le pays de Sofala touche à celui de Ouac-Ouac. Enfin lbn-Alouardy confirme à la fois l'assertion des deux premiers auteurs, en disant que les habitants do Sofala sont voisins du pays de Ouac-Ouac, et que la terre des Zendj s’étend jusqu’au Sofala et au pays de Ouac-Ouac. Cette réunion, toujours faite par lbn-Alouardy et Massoudi, du pays de Ouac-Ouac et du pays de Sofala, lorsqu'il s'agit pour eux d'indiquer soit la limite du Zanguebar, soit les bornes de la navigation de la mer des Zendj, montre suffisamment , ce nous semble, que, dans leur pensée même, Ouac-Ouac ne venait pas après Sofala, et n’était pas séparé, par ce der-.
uier, du pays des Zendj; car alors ils auraient, sans doute, dit tout simplement : la terre des Zendj s’étend jusqu’au Sofala. Notons, d'un autre côté, que, malgré tous les emprunts faits par lui à Edrisi. Ibn-Sayd, que nous analyserons bientôt , ne place pas d’autre pays au delà de Dagouta, qui, pour lui comme pour Edrisi, est la dernière ville du pays de Sofala ; et il ajoute que cette ville est située au pied et du côté du nord de la montagne du Repentir, dont les navires ne peuvent approcher sans être brisés contre elle ou poussés dans la mer Environnante , où on n'en a plus de nouvelles. Comment donc aurait-on pu se rendre aux villes de Dadou, de lana'âna et de Daghdagha , si elles avaient été placées, comme semble l’indiquer Edrisi, au delà de Dagouta?
Remarquons enfin l'immense lacune laissée, par ces deux derniers géographes, dans leur description de la côte : l’un, Edrisi , l'interrompt à partir de Thonet, dont la position est probablement voisine et au sud du cap Delgado , jusqu’à la ville de Deudema , que nous allons voir placée à 5 madjra en deçà de l’embouchure du Zambèze; Ibn-Sayd a fait plus encore ; il n'a rien dit du littoral compris entre Banyna et Seyouna, séparées, d'après lui , par un intervalle de 12 degrés, qui, pour nous, doit représenter l'étendue de côte comprise entre un point situé au nord du cap Delgado et l'embouchure du Zambèze.
De l’ensemble de ces considérations, nous croyons pouvoir conclure que le pays de Ouac-Onac se trouvait probablement dans l’intervalle signalé par nous (1), si , comme le
(1) A ce snjM, nous rappellerons, sans vouloir nous faire un argument péremptoire de cette particularité, qu’en arrière et au nord de Mozam-
dit Edrisi , et comme Massoudi et Ibn-Alouardy le donnent à penser, ce territoire faisait partie du continent africain.
Edrisi ne fournissant, sur les villes de ce pays, aucune indication quant à leur position respective, ni quant à celle qu’elles occupaient par rapport à quelqu’une des villes précédemment citées dans sa description, nous nous bornerons, d’après ce que nous avons dit plus haut, à les supposer placées dans la partie du littoral qui est figurée, sur nos cartes, sous le nom d’ État de Mozambique.
Nous allons examiner maintenant s’il est possible de tirer quelque conséquence de ce qu'il dit du pays de Sofala.
L’une des principales villes du Sofala, dit Edrisi, est Dendema, et trois autres touchent au territoire de ce pays, dont l’une, Siouna, est (d'après la traduction de M. Jaubert) sur un grand golfe où les vaisseaux étrangers viennent mouiller, et (d’après la traduction d’ilartmann) sur le rivage de la mer, à l'embouchure d'un grand fleuve dans lequel enlretit les navires qui se dirigent vers la ville. Nous ne sommes pas apte à décider laquelle des deux versions est la mieux justifiée par
bique, c'est-à-dire sur le territoire dont le rivage est compris entre cette Ile et le cap Delgado, il existe encore aujourd'hui une peuplade nombreuse dont le nom Makoua (au singulier), Ouakoua ou Ouamakoua (au pluriel), oflre uue assez grande analogie avec le mot Ouac-Ouac, nom du pays dont nous venons de chercher la situation. Toutefois, et pour n’omettre aucun fait connu de nous qui poisse aider à résoudre la question, disons aussi qu’on trouve en arrière de la cètc comprise entre la baie Delagoa et Inhainbane, mais à quelque distance dans l’intérieur, une population désignée sous le nom de Valouahs , dont le nom n’est pas non plus sans analogie avec celui de Ouac-Ouac : seulement ce qu’Edrisi raconte du pays de Ouac-Ouac et de ses habitants n’a aucun rapport avec les mœurs et la situation géographique, au moins actuelle, des Valouahs. (Voyez la relation du lieutenant Boteler, Voyages lo the shores of Africa, pages 50 et 321.)
le texte arabe, mais, si celle d'Hartmann est correcte, le fleuve dont il s’agit est , selon toute apparence, ou le Zambèze ou l’un des bras de ce fleuve; et alors Siouna pourrait bien, comme il l'a remarqué, avoir quelque rapport avec l'origine et la situation de Sena, sise, on le sait, à une trentaine de lieues du bord de la mer, et à 18 lieues au-dessus du sommet du delta formé par les deux principaux bras de ce fleuve. Ceci étant admis, nous pourrions supposer Djenlama située vers l’embouchure du Likongo, Dendema, è peu près au lieu où est aujourd'hui Quillimane, et enfin, Boukha, vers l'endroit de la côte où débouche la branche du Zambèze dite Luabo, ce qui s’accorderait assez bien avec les positions respectives données aux villes de Dendema, Djentama et Boukha, Mais, nous ne nous le dissimulons pas, les hypothèses qu'on pourrait imaginer sur l’identité plus ou moins probable de chacun de ces points avec des lieux connus depuis seraient d’autant plus illusoires que, d’après l’aspect actuel du littoral et la nature de sa formation, on ne peut doutcr.que la configuration n’en ait été notablement modifiée depuis le temps ou écrivait Edrisi (1), et que les points qui se trouvaient alors
(1) Voici ce que nous lisons à ce sujet dans un rapport remis au département de l'agriculture et du commerce, par M. Loarer, à la suite d'une exploration dont il avait été chargé par ce département : « Toutes les « terres comprises entre les embouchures du Likongo, au nord, et le « Luabo, au sud , sont évidemment des formations alluvionnaires assez « récentes; elles offrent, sur un espace de plus de 40 lieues du nord au « sud, sur 10 À 15 lieues de large de l'est à l'ouest, des plaines d'une • uniformité remarquable, dont le sol est formé de eouches de sable fin « et d'argile rougeâtre stratifiés, le tout mélangé de détritus végétaux et « animaux, de telle sorte qu'un examen attentif pourrait amener h dira « combien il a fallu d'inondations pour l'élever à cette hauteur. Enfin r celte formation de sable argileux est recouverte d’une couche de limon « Çlus fin, enrichie des débris de la végétation qui s’y est développée de-
sur le bord de la mer sont aujourd'hui enclavés dans les prazos du delta ou dans les plaines marécageuses qui forment maintenant le littoral.
Quant à la ville de Djebesta, d'après ce que dit Edrisi de la quantité d'or qu’on y recueillait, de sa situation sur un grand golfe, de la manière d'être de ses habitants, enfin du grand commerce maritime qui s'y faisait, on pourrait, avec assez de vraisemblance, la rapporter à la localité où les Portugais trouvèrent, plusieurs siècles après, le riche marché de Sofala : à l’époque où écrivait ce géographe, Sofula était, en effet, ainsi que nous l'avons dit précédemment, fréquenté par les Arabes de Moguedchou eide Kiloua, et même, sous la suzeraineté du sultan de cette dernière cité. Enfin, la ville de Daghouta devant se trouver à trois jours et trois nuits de navigation de Djebesta , il nous faudrait alors la chercher au moins aux environs du cap Corrientes, peut-être dans la baie où est aujourd’hui Inhambane. Mais ce n’est là encore qu'une nouvelle hypothèse ajoutée à toutes celles auxquelles il nous a fallu recourir pour rapprocher quelque peu de la réalité les données d’Edrisi.
En résumé, le traité que nous venons d'examiner, pour ce qui a trait à l’Afrique orientale, manque de la précision dont la longue fréquentation du littoral de cette contrée par les Arabes aurait dù fournir les éléments. Cependant sa description a, sur la relation de Massoudi, l'avantage de présenter quelques renseignements généraux touchant le commerce
« puis plusieurs siècles, en même temps que les sables charriés par les « eaux des fleuves, ne pouvant plus être élevés 4 la hauteur qu'elle avait i atteinte, étaient reportés de plus en plus avant dans la mpr, où leurs « dépôts gagneot continuellement d'une manière sensible. »
de certaines localités, l’industrie et les mœurs de leurs populations, et de constater l’existence déjà stable des villes de Meurka, Braoua, Melinde et Mombase au commencement du in* siècle de notre ère.
Dans les premières années du xm" siècle, un autre écrivain arabe, connu sous le nom de Yacout, voyageur commerçant et lettré, composa, entre autres écrits, un dictionnaire de géographie intitulé, Dictionnaire des lieux. Ce traité, qui comprend plusieurs volumes, est signalé par les orientalistes comme l’un des ouvrages les plus importants de la littérature arabe (I). La bibliothèque de Paris ne possédant qu’un abrégé de ce dictionnaire, c’est seulement à ce dernier que nous avons pu recourir pour nous faire une idée des connaissances géographiques de l'auteur. Les indications que cet abrégé nous a fournies ne portent que sur un très-petit nombre des localités dont nous avons à nous occuper, et la forme même de l’ouvrage a rendu ces indications peu explicites. Toutefois, nous y trouvons mentionnées les villes de Moguedcliou, d’El-Djoub et de Kiloua , dont l’existence n’avait pas été signalée par les géographes antérieurs à Yacout. Voici ce qu’il contient au sujet de ces lieux :
« Moguedchou est une ville placée au commencement du pays des Zcndj, au sud de l’Yémen , dans la terre des Berbers et au centre de leur pays. Ces Berbers ne sont pas les mêmes que ceux qui habitent à l’ouest; ils sont d’une couleur qui tient le milieu entre celle des Abyssins et celle des nègres. Les habitants de cette ville vont nus, sans aucun vê-
(I) Voyei, dans Vlnlrnrturlinn à la géographie il’ ,-tboulfrda, l'intéressante notice relative à Yacout . patte 129 et suivantes.
fument. Ils n'ont pas «le sultan (* *); leurs affaires sont Irai' tées et dirigées par des M'kaddem (") pris parmi eux. Si un négociant aborde en ce pays, il est nécessaire qu’il descende chez l’un d’eux, qui le sauvegarde et lui sert de patron. On exporte de ce pays du sandal, de l’ébène, de l’ambre et de l’ivoire, qui sont les plus grandes richesses du pays. »
« El-Djoub est une ville des Zendj dans le pays de Beurbera (***); on en exporte des peaux de girafe. »
« Kiloua est un endroit du pays des Zendj. »
Quant aux autres points de la côte orientale d’Afrique, dont les noms se retrouvent dans le dictionnaire abrégé de Yacout, l’auteur ne donne aucun renseignement que nous n’ayons déjà plus amplement trouvé dans la géographie d’Edrisi. Nous remarquons seulement qu’il signale comme ville Sofaia, que ses prédécesseurs n’avaient mentionné que comme pays. « Sofaia, » dit Yacout, « est la ville la plus reculée du pays des Zendj. » Enfin enregistrons aussi , sauf à nous servir plus tard de cette indication, que l’île El-Qomr ou Comr est citée par lui comme une île située au milieu de la mer des Zendj et la plus grande gui s'y trouve.
Le grand dictionnaire contient, sans doute, plus de détails ; mais ceux que nous venons de reproduire sont remar-
(*) Si nous on croyons les tradilions que nous avons recueillies sur les lieux mêmes, les renseignements dounés par Yacout doivent sc rapporter à une époque bien antérieure à celle où il écrivait. Au commencement du lui* siècle, en effet, plusieurs sultans, d'une dynastie dite des M'doffeur, s'étaient succédé dans la souveraineté de Moguedchou. Ces traditions et les conséquences que nous eu avousdéduites se trouvent exposées ci-après, dans notre appréciation des renseignements fournis par Ibn-Bathouta sur Moguedchou.
O M'kaddem a le sens de préposé, directeur, prince.
O Peut-être l’El-Djoub de Yacout n'est-elle que PEl-Nedja d’Edrisi.
quables, malgré leur peu d’étendue, par leur précision relative, due probablement à ta position personnelle de l’auteur, c’est-à-dire aux rapports fréquents qu’il avait eus avec les patrons et les marchands de l’Omân.
Après Yacout, nous arrivons à Ibn-Sayd, géographe qui écrivait vers le milieu du xiii* siècle. Au nombre de ses ouvrages (1) se trouve un petit traité intitulé Djagrafya, dont nous allons extraire et analyser les passages relatifs à la côte orientale d’Afrique, en les présentant dans l’ordre selon lequel les pays dont ils traitent sont situés, en allant du nord au sud. Et d’abord, pour rendre le récit d’ Ibn-Sayd plus intelligible, et faire pressentir en même temps toutes les erreurs auxquelles l'auteur a dû être entraîné par la donnée générale qu'il a prise pour base de sa description, nous reproduisons textuellement l’opinion exprimée par M. lleinaud , au sujet de cette description.
« Ibn-Sayd, dit M. Reinaud, donne une description de la côte orientale d’Afrique, et cette description s'étend jusqu’au cap de Bonne-Espérance. Son récit, digne de toute l'attention des géographes, et qui fournit de nouveaux détails sur la race malaie, ne pèche qu'en deux points. D'abord l’auteur, se laissant entraîner par l’autorité de Ptolémée, part de l'idée que le continent africain, au lieu de tourner à l'ouest, se développait à l'est, à quelques degrés au sud de la ligne équinoxiale. En second lieu , il suppose que l'île de Madagascar ne faisait qu’un avec les Séchellcs, et que, se prolongeant un peu au sud de Ceylan , elle embrassait une partie des îles de Sumatra et de Java. C'est cet ensemble qui for-
(I) Voir la notice relative à cet auteur, dan* I Inlrodurlion d la géoftiufilue ri'Aboulfeda, $ II, page 141 et suit.
mait pour lui i’île Comor ou Màlay ; Elle Comor se prolongeait jusqu’à la mer Environnante, qu'Edrisi nomme la mer Résineuse, et Ibn-Sayd, la mer Noire. En même temps, le canal de Mozambique, au lieu de tourner au sud-ouest, se développait au sud-est, entre le continent africain et l’ilc Comor, et ne se terminait qu'à la mer Environnante, ce qui tendait à reporter le cap de Bonne-Espérance au sud-est de la Chine (1). »
Passons maintenant au traité d'Ibn-Sayd, lr* partie, 4‘ section (2) , où, après avoir parlé des villes, fleuves et montagnes compris dans la partie habitée au sud de l'équateur, l’auteur continue ainsi :
« Beurbera, capitale des Berbers, dont Amrou-el-
« Qis a décrit les esclaves et les chevaux, qui passent pour « fort beaux. La plupart de ses habitants sont maintenant « convertis à l'islamisme. Cette ville est par 68° de longi» « tude et 6° 30’ de latitude.
« Le Mil de Magdachou, à sa sortie du lac de lioura, ne « cesse de s’avancer dans cette section jusqu'à ce qu'il ait « atteint le 11° degré de latitude (’) et le 66° de longi-
(1) Introduction d la géographie i Abaulfédu , page 316.
(2) Dans ce traité, Ibn-Sayd représente la terre habitée comme divisée en neuf parties, savoir : les pays habités au sud de la ligne équinoxiale; les sept climats qui se comptent suivant leurs limites au nord de cette ligne; enfin, les pays habités au nord des sept climats, qui comprennent les points les plus reculés au nord. La description de la partie habitée au sud de la ligue équinoxiale comprend dix sections, dans quelques-unes desquelles l'auteur décrit cependant des lieux situés au nord de celte ligne, soit par inadvertance, soit plutôt par ignorance de leur situation réelle à l'égard de celle-ci ; car il ne donne pas de dénomination h la latitude qu’il leur assigne. C’est à la 4' section de la 1" division que nous commentons nos extraits.
O Ce passage d’Ibn-Sayd, dit M. Beinaud, se trouve dans le chapitre
« tude; ensuite il descend à l’est de la ville de Heurtera , « dont il ne reste alors séparé que par environ 1 degré de « distance : après cela, le fleuve fait un détour à l’orient de « Magdachou. Dans cette section, parmi les villes des Ber- « bers et après Beurbera, qui en est la capitale, on trouve, « sur le rivage de la mer de l’Inde, Serfouna ou Carte founa, qui est placée dans une baie au commencement de « cette mer, par 64“ 30' de longitude et 0° 20' de latitude ; « plus à l’est, se trouve une autre ville berbère, nom- « mée Berma (1), située également dans une baie et par « 66° de longitude et 1“ de latitude. Encore plus à l’est, <i est llhafouny, grande montagne très-connue des voya- <c geurs ; elle semble s’avancer an sud dans les terres, à une « distance d’environ 100 milles; en même temps elle s’a- « vance dans la mer, à la distance d’environ 140 milles, « dans la direction du nord, avec une inclinaison vers l’est. « Dans la partie que l’on voit , on compte sept caps : les « navigateurs les comptent et se réjouissent quand ils les « ont passés et sont sortis de ces parages.
« A l’orient de llhafouny, parmi les villes des Berbers « qui sont connues sur le bord de la mer, est celle de « Mcurka, dont les habitants sont musulmans ; elle est par « 69° 30' de longitude et 1" 10' de latitude. C’est la capitale « du pays des Haouiia, qui forment plus de cinquante tri*
consacré aux régions situées au midi de l’équateur; mais, sans doute, il s’agit ici de la latitude septentrionale, et c’est ainsi qu’AbouIféda l’a entendu dans ses tables (Géographie (TAboulfêda , page 206). Cette opinion est d’autant mieux fondée qn’à la fin de la section précédente, fol. 2, Ibn-Sayd dit, lui-méme, que le Nil de Magdachou sort au nord de la ligne.
(1^ Edrisi écrit Termeh.
« bus ou bourgades. Sa situation est sur les bords d'une ri- « vière qui sort du Nil de Magdachou, et qui a son erabou- <( chure à 2 marhâla de la ville du côté de l’est ; de cette « rivière se détache un bras qui forme, par rapport à « Meurka, une espèce de golfe. À l’orient de Meurka, est la « ville musulmane de Magdachou , dont le nom revient « souvent dans la bouche des personnes qui ont voyagé de
« ces côtés Elle est par 72" de longitude et 2“ de lati-
« tude septentrionale, sur le bord de la mer de l'Inde : « son port offre peu de sécurité (I). »
3e section. — « Au commencement de cette section , à « 0° ity de la précédente et par 2° de latitude, est l’em- « bouchure du Nil de Magdachou, qui passe à travers les « terres dépendantes de la ville du même nom, à environ « 12 milles de celle-ci , et débouche dans la mer de l'Inde. « Auprès de Magdachou, il semble, à la vue, moins con- « sidérable que le Nil d’Egypte; mais il est profond et il .< perd de ses eaux dans son cours (il donne naissance à « d’autres rivières). Ibn-Fathima dit : Ce Nil sort du lac « de Koura, situé sous la ligne équinoxiale, et de la mon- « tagne El-Moquccern (de la bifurcation), ce Nil formant « alors un fleuve jumeau du Nil d'Égypte : le lieu de la « bifurcation est par 51° de longitude et par 0° 30' de la- « titude dans le premier climat (c’est-à-dire au nord de « l’équateur). Son cours est tantôt sinueux, tantôt en ligne u droite; il en sort des rivières qui vont enrichir la con- « trée, comme cela a lieu en Égypte pour la canne à sucre « et la banane, et dans l’Inde, pour le poivre, le m’qeul (le
(1) Mauuscrit 1905, supplément arabe, fol. 3 et 4.
« cocotier), le foufeul ( le palmiste) et autres (*). Les gens « du pays sèment deux fois par an : l’une peu après le dé- « bordemenl du fleuve, à l’aide duquel les terres sont arro- « sées ; l’autre, quand vient la saison des pluies. Le fleuve, « après un parcours d'environ 2,000 milles, débouche à « l'est et près de Magdachou. A la rive orientale de ce « Nil, Unit le pays de Beurbera et commence le pays de « Zendj (1). »
Nous retrouvons, dans les extraits que nous venons de donner, plusieurs des points déjà nommés dans la partie correspondante du récit d'Edrisi, et de plus une mention de la ville de Moguedchou ; mais si les assertions d’Ibn-Sayd, quanta la situation de Serfouna ou Carfouna, deBerma.qui est évidemment leTermeh d’Edrisi, ne contredisent pas les conjectures que nous avions déduites du récit de ce dernier, elles ne nous fournissent non plus aucune indication dont nous puissions tirer autre chose que de nouvelles hypothèses. La latitude et la longitude attribuées à chacun de ces lieux, loin de nous aider à rectifier ce qu'il y avait d’erroné dans le récit d’Edrisi , y apporteraient une cause de confusion de plus, si nous voulions en tenir compte ; mais elles nous paraissent
(“) Il parait qu’on pourrait traduire ce dernier membre de phrase comme il suit « Il en sort des rivières qui, comme cela a lieu eu Égypte, vont enrichir la contrée de cannes à sucre, de bananes et de fruits de l'Inde, tels que le poivre et les palmistes dits m'qeul, foufeul et autres. > Mais la première leçon nous parait pins conforme à la réalité; car, d’après tous les renseignements qui nous ont clé donnés touchant son cours et 1rs pays qu'il traverse, nous sommes fondé h croire que la plupart des plantes susmentionnées , sinon toutes , n’existent nulle part dans le pays des Soumal.
(1) Manuscrit déjà indiqué, fol. 4.
trop défectueuses (1) pour servir à reconnaître, d'après la position géographique qu’elles leur assignent , les lieux dont les noms nous sont incounus : nous ne nous en préoccuperons donc que très-secondairement dans l'analyse qui va suivre. Cette complication écartée, voyons ce qu’il est possible de conclure du texte :
Le point dont nous fait partir Ibn-Sayd est Beurbera , capitale du pays des Berbers , après laquelle vient Carfouna, autre ville berbère, située dans une baie au commencement de la mer de l’Inde, c'est-à-dire, sans doute, à l’endroit où celle-ci cesse de porter ce nom pour prendre celui de mer de Beurbera. D'après cette interprétation, Carfouna nous paraîtrait bien placée, à l'endroit où nous l’avons déjà rapportée, c'est-à-dire aux environs du cap Guardafui. Mais si nous devions tenir compte des positions assignées à Beurbera et à Carfouna, la position de celte dernière serait tout autre, puisque alors il faudrait la chercher à 420 milles dans le sud 50° ouest de Beurbera. Toutefois, remarquons-le. si un point situé près du cap Guardafui ne peut correspondre à Carfouna sous le rapport du gisement indiqué, il en serait autrement sous le rapport de la distance, car il y a précisément 400 et quelques milles entre Beurbera et Guarr dafui.
(1) Ou pourra juger de la vérité de ce que nous avançons en comparant aux positions que ce* villes occupent réellement à l'egard Tune de l’autre les positions respectives résultant , pour les villes de Beurbera, de Meurka et de Magdachou (Moguedchon;, des latitudes et lougitudes qui leur sont données par lbn-Sayd. Les erreurs de ce géographe, erreurs qu’on aurait pu s'expliquer par l’idée fausse qu’il se faisait de la direction géucrale de la cote , ne portent pas seulement sur le gisement des lieux : il se trompe encore sur les distauces qui les séparent.
A défaut de renseignements plus positifs, nous conserverons donc à Corfouna la position que nous lui avons déjà donnée tout près de Ras-Assir ou Guardafui, et continuant
d'avancer avec lbn-Sayd le long de la côte, non vers l’est comme il le croyait, mais selon le gisement réel de cette côte, nous supposerons que Berma est l’un des points situés entre Guardafui et Ilhafoun, peut-être en la petite baie que forme Ras-Benna. A l'orient de Hhafouny (toujours comme conséquence de l’erreur relative à la direction générale de la côte) , c’est-à-dire au delà de cette presqu’île, nous devons trouver Meurka , dont les habitants sont musulmans (ce que ne nous avait pas appris Edrisi), et qui est la capitale du pays de Haouiia. Ces deux particularités, attribuées à Meurka, nous paraissent exactes; du moins elles s’accordent avec les traditions que nous avons recueillies sur les lieux et que nous produirons dans le cours de notre relation (1) . Quant à sa situation sur le bord d’une rivière qui sort du Nil deMagdachou, lbn-Sayd, tout en étant plus explicite qu’Edrisi, s'écarte réellement plus que lui de la vérité. Ce dernier, plaçant la ville de Meurka à deux journées de la rivière, mettait entre elles une trop grande distance : lbn-Sayd a commis une erreur en sens contraire; il les a rapprochées outre mesure, et quant à la rivière ellc-mème, dont Edrisi n'avait rien dit qne d'exact, il accumule erreur sur erreur. Nous savons, en effet , que le cours d’eau qui passe en arrière de Meurka n'est pas une branche, du fleuve appelé par les Arabes Nil de Magdachou, mais ce deuve lui-même ; que ce dernier n’est pas une branche du Nil d’Égypte; qu'il n’a pas de commu-
(I) Voyci II* partir, chap. ix.
nication avec la mer aux environs de Moguedchou; enfin, qu’il n'en a pas davantage après avoir passé en arrière de Meurka, mais qu’il se perd dans les sables à une quarantaine de lieues dans le sud-ouest de cette ville (1).
Ibn-Sayd a donné la position de Meurka en latitude et en longitude , et il est à remarquer que sa latitude ne diffère de la véritable que de 0° 32'. Quant à la longitude, nous ne pouvons juger jusqu'à quel point elle est ou non exacte, car nous ignorons l’endroit précis où les géographes arabes plaçaient leur premier méridien. Mais nous pouvons au moins, en comparant entre elles plusieurs de ces longitudes, juger dé leur exactitude relative : le résultat de cette comparaison pour Meurka et Mogucdchou, entre les méridiens desquelles il y a réellement une différence de 0“ 31', nous fait voir qu’elles différaient pour Ibn-Sayd de 2* 30'; erreur considérable pour deux points aussi peu éloignés l’un de l’autre, même en ayant égard aux moyens imparfaits dont on se servait alors pour déterminer les longitudes : car ce calcul avait, en général, pour seuls éléments, la distance parcourue et la direction suivie par un voyageur ponr se rendre d’un point à un autre; or, la distance de Mogucdchou à Meurka n’est que de 12 à 14 lieues.
Ce n’est pas tout, et les erreurs de distance commises par Ibn-Sayd sont peu de chose auprès de la confusion qu’il apporte dans la position respective des lieux. Ainsi, pour la seule partie de la côte où sa théorie sur le prolongement de celle-ci vers l’est serait appliquée à propos, il s’en écarte et place les deux villes maritimes de Carfouna et de Berma, la
(I) En lisant avec attention les détails donnés par Ibn-Sayd sur le cours du Nil de Magdachou , ou voit qu'uuc partie de ces erreurs pro-
première à 420 milles dans le sud-ouesl J sud , la seconde à 554 milles dans le sud-sud-ouest de Bcurbera ; supprimant, par là, du continent africain l’immense quadrilatère compris entre le point où tombe ainsi Berma, la ville de Meurka, le cap Ouardafui et Bcurbera.
l’ar contre, appliquant cette théorie alors qu elle devient fausse, il est conduit à placer, dans l'ordre successif des villes de la côte , Meurka avant Moguedchou, tout en conservant à celle-ci une latitude plus nord et une longitude plus est qu’à Meurka , preuve qu’il avait été suffisamment renseigné par les navigateurs sur la position relative de ces deux points. Cependant l'ordre dans lequel se présentaient les villes de la côte.ct l'inclinaison de celle-ci dans le sud-ouest devaient être également indiqués par eux, car pas un des patrons de barques du golfe Persique, qui avaient fait le voyage de la mer des Zendj, ne pouvait les ignorer; mais, aveuglé par son système, notre géographe no comprenait pas que Magdachou, étant à l’orient de Meurka, dût se présenter avant celle-ci dans le développement de la côte.
Nous avons insisté sur la première erreur résultant de ce déplorable système , parce qu’elle nous expliquera d'autres déplacements analogues que noûs aurons encore à signaler; conséquences forcées d’une donnée générale fausse avec la-
viennent de ce qu’lbn-Fathima et lui ont attribué à leur Nil des particularités dont les unes s’appliquaient à la rivière Dénoq, les autres au Djoub, qu’ils croyaient sans doute n’être qu’un seul et même fleuve. Aiusi le commencement de la description, à part la communauté de source avec le Nil d'Égypte, se rapproche suffisamment de ce que nous savons de la partie supérieure du cours du Dénoq ; mais la fin de la même des* cription, c'est-à-dire ce qui a trait à l'cmboucburc du Nil de Magdachou et À la limite qu'il établit entre le pays de Bcurbera et celui des Zendj, se rapporte évidemment mieux au Djoub qu’à la rivière Dénoq.
quelle on ne pouvait , qu'au prix de nouvelles erreurs, accorder les faits constatés par la pratique de la cètc.
Pour terminer cette longue discussion, nous dirons que, bien que Magdachou figure seulement de nom dans la description d’Ibn-Sayd, néanmoins la manière dont il en parle suffirait, au besoin, à prouver qu’à l’époque où il écrivait, cette ville devait être assez importante. Remarquons , en outre, avant de passer à de nouvelles localités, qu'Ibn-Sayd traite les villes d’EI-Nedja et de Bedouna comme Edrisi avait traité Mogucdchou : il n'en fait pas la plus légère mention.
Reprenons maintenant la description commencée :
« On trouve dans cette 5* section , parmi les villes des « Zendj qui sont connues, Mclinde, par 8f° de longitude « et 2° 50' de latitude (*) ; elle est située sur une baie « qui se développe à l’occident et où se jette un fieuve qui « descend de la montagne de Comr. Su» les bords de ce « golfe, sont de nombreuses habitations appartenant aux « Zendj; les habitations des peuples de Comr se trouvent u au tnidi. A l’est de Melinde est Alkerany, nom d’une k montagne très-connue des voyageurs. Cette montagne « s’avance dans la mer à la distance d’environ 100 milles, « dans la direction du nord-est ; en même temps elle se « prolonge sur le continent en droite ligne, dans la direc- « tion du midi, à la distance d’environ 50 milles. Entre au-' a très singularités qu’offre cette montagne, se trouve cclle- « ci : la partie qui est sur le continent renferme une mine « de fer qui fournil à la consommation de tout le pays des
(*) Aboulfcda, en citant ce passai dlbn-Sajd, dit latitude nuridinnaïf.
« Zendj et à l’exportation ; l'autre partie, qui est dans la « mer, contient de la pierre d'aimant qui attire le fer. On « trouve à Melindc l'arbre du Zendj ("). Le roi des Zendj « réside dans la ville de Mombase, entre laquelle et Melindc « il y a environ 4 degré de distance. Mombase se trouve « sur les bords de la mer. A l’occident est un golfe que les « bâtiments peuvent remonter pendant deux jours, et qgi « s'étend à plus de 500 milles. Dans cette division se trouve « le désert (El-Mefaza) qui sépare le pays des Zendj de celui « de Sofaln ("). »
Nous ne retrouvons dans le paragraphe ci-dessus ni la Beroua , ni la Medouna ou Ncdouba d’Édrisi , mais seulement les villes de Melindc et de Mombase , avec quelques particularités relatives au littoral qui les précède immédiatement et à celui qui les suit. A part l'exagération d' étendue et l’erreur que nous avons déjà fait pressentir dans l’orientement des lieux, nous pouvons rapporter le golfe signalé à l’occident de Melinde, à la baie Formose , où vient déboucher la rivière Ouzi. Quant à la montagne Alkerany , située à l’est, c'est-à-dire au delà de Melinde, ou bien dans le sud-ouest, en tenant compte du gisement réel de la. côte, nous voyons dans ce que dit ihn-Sayd de la partie de cette
(*) Dans une note dont M. Reinaud accompagne ce passage cité par Aboulféda, il insinue qu'il s’agit probablement ici de l'arbre qui donne naissance au gingembre. Mais il faut alors que le mol arabe traduit ici par arbre signilie de même une plante herbacée : car le gingembre est la racine d’une plante de ce genre.
Au reste, M. Rein, iud ajoute qu'au lieu de l'arbre du Zendj il faut peut-être traduire le* enchanteurs itenlre les Zendj. (Voy. fiéopraphir d Aboulféda, traduction de M. Rrinaud, page 207.1 Manuscrit déjà indiqué, fol. 4.
montagne , qui se prolonge vers le midi sur le continent , une allusion aux terres élevées qui commencent en arrière de Mombase par les montagnes de Rabaye, et se prolongent à peu de distance de la côte jusque par le travers de l'tle Pemba. On assure que plusieurs de ces montagnes renferment des mines de divers métaux , au nombre desquels toutefois on ne compte pas le fer (1). Pour ce qui est de la partie de la montagne Alkerany qui s'avance à 100 milles dans la mer et quant à sa mine d'aimant , nous ne pouvons voir qu’une fable dans la mention qui en est faite par Ibn- Sayd. Disons, en passant, que ce roi des Zendj , dont parle notre auteur comme résidant à Mombasc , nous parait être tout simplement le cheikh de cette ville , partageant la souveraineté du littoral du pays des Zendj avec les chefs des autres établissements arabes fondés par les diverses émigrations musulmanes dont nous avons parlé. Mais l'erreur relevée , on pourrait au moins induire de l'assertion d’Ibn- Sayd que le cheikh de Mombase était puissant à cette époque, et que la cité elle-même avait une certaine importance.
Le golfe situé à l’occident de Mombase, golfe que les navires remontent pendant deux jours et qui s’étend à plus de 300 milles, est le même dont parle Edrisi et sur lequel nous nous sommes déjà expliqué (2) : ajoutons seulement que , pour être conséquent avec son idée dominante , Ibn- Sayd aurait dû dire à l'orient de Mombase, afin de conserver à ce golfe la place qu'il occupe dans le développement
<!) Nous donnerons quelques de mils à ce sujet dans le chapitre de la relation consacré il Mombase.
(2) Ci-devant, page 213.
de la côte; mais comme probablement les navigateurs l'avaient signalé à ï occident, il s’est conformé, quant à l’expression , aux données de la pratique , et il a enregistré l'indication fournie par eux sans y réfléchir davantage, sans chercher à se rendre compte comment ce golfe, d’une étendue de plus de 300 milles , pouvait se trouver placé entre Mombase et Melinde, villes entre lesquelles il n’admettait lui-mômeque 1 degré environ de distance.
Le désert qui sépare le pays des Zendj de celui de Sofala ne peut nous représenter autre chose qu’une immense étendue de littoral sur lequel Ibn-Sayd n'avait aucune notion : nous nous demandons seulement pourquoi ce géographe, qui a tant emprunté à Édrisi, n’a pas cité, d’après ce dernier, les bourgs d'El-Banès et de Thonet, à moins que la ville de Banyna ne soit la môme qu'El-Banès, ce que nous examinerons en analysant le paragraphe suivant , relatif au pays de Sofala.
Après avoir mentionné le désert qu'il dit exister entre le pays des Zendj et celui de Sofala, Ibn-Sayd continue ainsi :
« Puis viennent les villes du pays de Sofala; Banyna, siu tuée à l’extrémité d'un grand golfe qui entre dans les u terres jusqu'à une distance de 4 degrés de la ligne équi- « noxiale, et dont l'ouverture a 2 degrés de largeur ; la ville
« est par 2° 3U de latitude et 87" 10 de longitude A
« l’ouest de Banyna est Adjred (*), nom d’une montagne « qui se prolonge dans la mer, vers le nord-est, jusqu'à une
(") Adjred signifie bruyant, qui fait du bruit. Ce nom a, sans doute, été donné h la montagne ou au cap dont il s'agit, par allusion aux remous de courants qui s'y forment, et peut-être aussi , à des brisants qui en bordent l’extrémité.
« distance de 400 milles ; les vagues que la mer forme en « cet endroit font un grand fracas, et cette montagne at- « tire à elle tout ce qui l'approche. Les voyageurs en ont « grand’peur, et se gardent de son action. Banyna a une « baie assez longue dans laquelle débouche un fleuve qui « vient des montagnes de Comr, situées à l'est. La lon- « gueur de la baie et du fleuve est d'un mois de voyage; « leurs bords sont garnis d’arbres et d’habitatious (*).
« 6' section. — Cette section comprend les habitations « des gens de Sofala qui donnent sur la mer de l'Inde. Il « ne s’y trouve pas de villes connues avant leur capitale, a nommée Syouna, par 99* de longitude et 2° 50' de la- « tilude méridionale. Cette ville est située sur un grand « golfe, où se jette une rivière qui descend de la montagne « de Comr, et qui est à l’ouest de la vüle. Le fleuve em- « brasse, dans son cours, une étendue de 5 degrés en lon- « gueur. C'est à Syouna que réside le roi de Sofala. Les in- « digènes de ce pays, de même que les Zendj, adorent des a idoles de bois et de pierre, qu’ils enduisent d’huile de « gros poissons. La plupart des ustensiles dont ils se ser- « vent sont en or et en fer. Ils se vêtent de peaux de tiu gre. Ils n’ont point de chevaux, et leurs troupes vont « toutes à pied. El-Massoudi rapporte que les Zendj se font « la guerre montés sur leurs bœufs comme les Nubiens « se battent sur leurs dromadaires dits melidri. A l'est de « Syouna, commence le canal de Comr qui s'étend de la « mer de l'Inde jusqu'aux contins des terres habitées au « sud. Sa largeur, en cet endroit, est d’environ 200 milles.
O Manuscrit deja indiqué, fol. 4 et 5.
« Il se dirige en décrivant un arc vers le sud et l'est, en ■< conservant cette largeur ou à peu près, jusqu’à son abou- « tissement à la montagne El-Nedama (montagne du Re- « peutir), dont nous donnerons plus loin la description.
« A l’orient de Syouna commence le Djebel-el-Molalüiam « (montagne Battue), qui s'étend le long du canal sur un « espace d'environ 2(iO milles. Les bâtiments que le vent « du nord pousse dans sa direction sont portés vers elle, et « les voyageurs s’en détient. S’ils peuvent s’élever dans « l’est, ils n'ont rien à en craindre ; mais, s’ ils sont entraînés « au sud dons le canal , ils sont dès lors placés en cette « cruelle alternative, ou de sortir de leur dangereuse posi- « lion à la faveur d’un vent du sud, ou d’être jetés par les « courants et les vents du large sur la montagne El-Ne- « dama et d’y périr (’). »
Le reste de cette section est consacré à l’ile de Comr, et nous en remettons la reproduction au moment où nous examinerons, dans leur ensemble, les détails donnés sur cette île par Ibn-Sayd. Nous passons à la section suivante, pour terminer tout de suite la description du Sofala et de l’Afrique orientale;
7' section. — « Le pays des nègres, qui commence, on le u sait, aux contins du Magreb, finit, dans cette section, à la « montagne du Repentir (Djebel-cl-Nedama). La mer rem- « plit les espaces qui sont à l’est de cette montagne et de « l’ile de Comr. La montagne du Repentir commence avec « cette section par 108° 1’ de longitude; on prétend que « son sommet s’élève à une hauteur de trois journées de
i,*) Manuscrit d«*ja imiiqur. fol. 5 pI fi.
« marche; sa couleur est d'un gris mélangé de rouge. Elle « côtoie les premiers pays habités à partir de t(>” de lati- % tudc sud , et cela pendant une vingtaine de journées ,
« puis elle suit le rivage de la mer sur une étendue de vingt- « quatre journées jusque par 117° 50' où elle Unit.
« La mer Environnante qui vient du sud et de l est bai- « gne sa partie sud , et sa partie nord fait face au canal « de Comr. Or, quand un navire sortant de la mer de « l'Inde est entré dans ce canal , et que les courants et les « vents l'entraînent en vue de cette montagne, son équi- « page n’a plus qu’à se repentir ou se désoler du malheur u qui le poursuit et à s’abandonner aux décrets divins, car « ou lé navire est brisé contre la montagne , ou bien il « passe outre, et on n’en entend plus parler. On prétend « qu’il y a, dons cette mer, des tournants qui ne cessent de « faire pirouetter les navires sur eux-mêmes jusqu'à ce u qu’ils sombrent. Les navigateurs de la mer de l'Inde num- « ment ces parages El-Hherab (mer de la Ruine) ; ils l’oppel- « lent aussi mer de Sohayl, parce que, quand on y est ar- « rivé, on voit l'étoile Sohayl au-dessus de sa tête.
« Au pied de la montagne El-Nedama, du côté du nord « et sur le canal de Comr, est la ville de Daghouta, la der- « nière du pays de Sofala et le dernier des lieux habités « dans les terres qui bornent cette mer ("); elle est par « 109° de longitude et 12° de latitude. Au nord, il y a « une baie et une rivière qui vient des montagnes de Comr « et a , dit-on, une origine commune avec la rivière de « Syouna. »
(*) Manusrrit déjà indiqué, fol. G et 7.
A la fin de nos observations sur l'extrait d'Ibn-Snyd relatif au pays des Zendj, nous avons insinué que i'El-Banès d'Edrisi pourrait être identique à la Banyna que nous ren-* controns en tête de la citation qui précède ; nous allons montrer actuellement, en comparant ce que chacun de ces autenrs dit de l'une ou de l'autre localité, que cette identité n’est point improbable. Nous pourrions faire remarquer d'abord la ressemblance des deux noms (1); mais nous ne voulons pas nous y arrêter, ayant à présenter d'autres considérations plus sérieuses, qui donneront à la première la valeur qu’elle doit avoir.
El-Banès et Banyna sont l'un et l'autre situés au delà d’un grand golfe et dans le voisinage d’une montagne que l'un des géographes appelle Adjoud, et l'autre, Adjred. Si nous comptons les 6 degrés de longitude indiqués par Ibn- Sayd entre Mombase et Banyna, dans le sens de la latitude, ou plutôt dans le sens du développement réel de la côte, Banyna se trouvera répondre à un point voisin de Kiloua, c'est-à-dire , à peu de chose près , celui où nous avons cru pouvoir placer i'El-Banès d’Edrisi. Nous verrions alors dans le prolongement de la montagne Âdjoued ou Adjred dans la mer, vers le nord-est, jusqu'à une distance de 100 milles, le cap Delgado, auquel s'appliquerait avec assez d’à-propos ce qu’Ibn-Sayd dit du fracas des vagues de la mer en cet endroit, et de l’altraction qu'y subissent les navires.
On peut objecter, contre cette interprétation, qu'Edrisi
(1) Le mol KI-Banèg a été lu FJ-Baies dans certains manuscrits d F.drisi : uYsl-il pas possible que le manuscrit original ail poité Elpanyoa?
place El-Banès dans le pays des Zendj , tandis qu'Ibn-Sayd met Banyna dans le pays de Sofala ; mais nous croyons cette .objection beaucoup moins grave en réalité qu'elle ne l'est en apparence. En effet , El-Banès, d'après Edrisi , est située sur l'extrême limite du pays des Zendj et touche au Sotala ; quant à Banyna , c’est la première ville citée dans la description du Sofala par lbn-Sayd, qui procède, comme on le sait, de l'ouest à l'est, en réalité du nord au sud. Banyna serait donc sur la limite sud du Sofala, comme El-Banès se trouve sur la limite sud du pays des Zendj, c'est-à-dire que ces deux localités seraient voisines l'une de l'autre. Or, d'après toutes les inexactitudes que nous avons déjà constatées dans les écrits des deux géographes arabes, n'est-il pas permis d’admettre qu’Ibn-Sayd a pu prolonger un peu trop au nord le pays du Sofala, ou Edrisi un peu trop au sud celui des Zendj , de façon que l’un des deux géographes ait ainsi compris la localité mentionnée par lui dans une circonscription territoriale dont elle ne faisait point partie? Cette erreur nous parait d'autant plus possible de la part d'Ibn- Sayd qu'après avoir, à la Gn de sa 5‘ division, cité Banyna comme ville du Sofala, il dit, au commencement de la C, en parlant des habitations des gens du Sofala sur la mer de l’Inde : « 11 n'y a pas de ville connue, .avant leur capitale, nommée Syouna. » Banyna n'était donc pas une ville du Sofala ?
Toutefois, une autre difficulté se présente : si ces deux villes ou celte ville unique pouvaient se trouver, en réalité, placées près de celle de Kiloua , bien plus importante sous tous les rapports, lbn-Sayd et Edrisi n’auraient pas manqué de faire mention de cette dernière, et pourtant ils n on di-
sent pas un mot!.... A moins donc qu'on ne veuille se résigner à une nouvelle hypothèse, qui consisterait à confondre les trois localités en une seule, cette difficulté est insurmontable. Mais, pour notre compte, nous ne repousserions pas absolument cette nouvelle supposition. 11 n'est pas douteux que beaucoup de localités de la côte orientale d'Afrique ont porté plus d’un nom; que, souvent, les noms donnés par les Arabes étaient tout différents de ceux dont se servaient les indigènes;' nous citerons, entre autres, Mombase, que les indigènes appelaient fet appellent encore M'vita ; Pemba , qui devait ce nom aux indigènes et que les Arabes nomment Djesiret-el-Khodora; Zanzibar, que les indigènes désignent sous le nom d’Angouya. On peut donc admettre qu'il en a été de même pour Kiloua (1), et, quoique nous ne regardions pas notre opinion comme prouvée, il nous paraît beaucoup moins difficile de s'y ranger que d’expliquer le silence gardé par Edrisi et Ibn-Sayd sur celte dernière cité, dont l’importance était déjà grande au temps où ils écrivaient. La question relative à Banyna étant ainsi réglée, poursuivons nos recherches sur les diverses localités du Sofala dont parle Ibn-Sayd.
Nous pensons avoir fait accepter au lecteur notre hypothèse qui identifie le cap Delgado avec l’extrémité de la montagne Adjred, et celle qui place la ville de Banyna dans le voisinage de Kiloua. Si, à partir de cette ville, nous comptons sur la carte, en suivant la côte, les 12 degrés de longitude qui , pour Ibn-Savd , représentent la distance comprise entre
(I) On a vu, précédemment, que Kiloua était nommé, dans le dictionnaire de Yacout, comme un endroit dn pays des Zcudj; mais on n’y trouve ni El-Banès ni Banyna.
Ban) nu et Syouna , le lieu où nous arrivons est le sommet du delta du Zambèze. Or, placée aux environs de ce point, la ville de Syouna serait bien située sur un grand golfe (celui qui commence au-dessous des Iles d’Angoxe et finit aux Iles de Bazaroute), golfe où se jette une rivière à l'ouest de la ville (le Zambèze, seul cours d’eau important de la cèle de Sofala), rivière qui descend de la montagne de Comr. (On sait que le Zambèze s’avance dans l’intérieur jusqu'à une chaîne de montagnes qui avoisine le grand lac Nyaça.)
A part quelques rares localités, les auteurs arabes ne nous ont pas habitués à une exactitude aussi satisfaisante dans leurs indications. Nous n'avons pas, il est vrai, la position rigoureusement exacte de Syouna, mais, d'après la description, c’est évidemment sur la rive droite du fleuve, un peu au-dessus de son embouchure, qu'elle était située; et nous ne voyons rien que de parfaitement plausible dans l'opinion de Hartmann , que nous avons déjà rappelée en analysant la description d’Édrisi. Le nom de Sena pourrait bien, en effet, n’être qu’une corruption par contraction du mot Syouna ou Seyouna.
De même qu'avant Syouna Ibn-Sayd n’a fait aucune mention des villes de Djentama et de Dendemu, de même il ne signale, après cette capitale du Sofala, ni Bonkha, ni Djesta, mais seulement la ville de Dagbouta (1), désignée par lui et par Édrisi comme la dernière ville du Sofala. Pour ce
(I) Daus sa description du Sofala, qu'il aunouce avoir empruntée à Ibn-Sayd, Aboulféda indique entre Syouna et Daghnuta une ville nommée Leyrana. Or Ibn-Sayd ne cite de ville ainsi nommée que dans Plie de f.omr. Ce n'est donc que par une confusion de ce que ce dernier avait écrit, d'une part, sur le Sofala, et de l’autre, sur Plie de Comr, qu'AbouIféda a pu placer la ville de Leyrana dans le Sofala.
qui est du pays de Ouac-Ouac, situé, d'après ce dernier auteur, au delà de Daghoula, Ibn-Sayd n'cn dit pas un mot, et ne saurait, d’ailleurs, nous l’avons déjà fait observer, lui attribuer cette position, puisque Daghonta est pour lui le dernier des lieux habités de ce côté.
Quant au point de la côte qui pourrait représenter, selon nous, la position de cette ville, les détails donnés par Ibn- Sayd, sur les terres littorales entre lesquelles elle est située, nous semblent confirmer l'opinion que nous avons émise d'après les indications d'Édrisi, savoir que la ville de Daghouta devrait être placée près et au nord du capCorrientes. La côte comprise entre Sofala et ce cap figure assez bien, par son étendue comme par son gisement, la montagne El-Molattham , commençant pour Ibn-Sayd , à l'orient de Syouna, longeant le canal sur un espace d’environ 200 milles et attirant les navires que les vents du nord poussent dans ces parages : ce qui signifie évidemment que son gisement étant perpendiculaire à la direction des vents de la mousson de nord-est, les navires qui s'en approchent, battus en côte par ces vents , ne peuvent plus s'en relever. Enfin , si notre appréciation au sujet d'El-Molattham est rationnelle, le cap Corrientes doit aussi correspondre au commencement de la montagne El-Piedama , où finit le canal de Comr, montagne dont la partie sud est baignée par la mer Environnante, et au delà de laquelle les navigateurs arabes ne croyaient pas pouvoir avancer, sans être exposés à voir leurs navires brisés sur ses côtes ou entraînés et engloutis dans les tournants de la mer de la Ruine. Il est, en effet, difficile de ne pas reconnaître dans tous ces détails, malgré l'apparence fantastique sous laquelle ils nous sont présentés, un tableau
assez fidèle de ce qui se passe dans la portion de mer comprise entre Sofala et le cap Corrientes. Entraînés vers ce cap au delà duquel la côte incline nu sud-ouest, en môme temps que celle de Madagascar cesse de former le canal de Mozambique, les malheureux bateaux arabes, s'ils parvenaient à éviter la côte, étaient jetés hors du canal et trouvaient devant eux l'Océan où, on le sait, depuis le méridien de Madagascar jusqu'à celui du cap de Bonne-Espérance, les orages sont très-fréquents, et les tempêtes, d’une extrême violence.
La description de la côte orientale d'Afrique nous semble s’arrêter, dans le traité d’Ibn-Sayd comme dans la géographie d'Edrisi, au cap Corrientes (1). Toutefois il existe, entre les deux descriptions, des différences notables qu’il est difficile de s'expliquer. On se rappelle qu’ils vécurent à peine à un siècle d'intervalle l’un de l'autre, et que le dernier venu, Ibn-Sayd, a beaucoup emprunté aux écrits de son prédécesseur. De toutes les villes du pays de Sofala citées parEdrisi, Ibn-Sayd ne mentionne que Syouna et Daghouta: des omissions et des changements de nom existent aussi dans ce dernier auteur pour le pays de Beurbera et celui des Zendj. Eaut-il attribuer ces différences aux changements
(1) Dans la citation que nous avons faite du jugement porté par M. Reinaud sur la description de la côte orientale d’Afrique donnée par Ibn-Sayd, il est dit que cette description comprend tous les pays qui s’étendent jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Nous ignorons s’il existe dans le traité du géographe arabe, et relativement à cette cAtc orientale, autre chose que ce que nous avons reproduit; mais, s'il n’eu est rien, nous ne saurions, malgré notre déférence pour le savant orientaliste à qui nous devons tant, admettre que la description d'Ibn-Sayd s'étend au delà du cap Corrientes : nous croyons avoir suffisamment justifié cette opinion par l'analyse que nous venous de présenter.
survenus dans la topographie du lilloraL pendant le siècle qui s’était écoulé entre les deux géographes? Mais alors comment se fait-il qu’ayant sous les yeux le récit d’Édrisi, Ibu-Sayd ne nous ait pas donné la raison des retranchements ou des additions qu’il y faisait. À cette façon d'agir, on reconnaît bien l'impassibilité et la flegmatique confiance des Orientaux, suivant imperturbablement le fil de leurs idées sans se soucier des objertions qui peuvent leur être faites. Du moment qu’un géographe arabe avait majestueusement débuté par cette formule : « Notre intention est de décrire toutes ces choses avec clarté , s'il plaît à Dieu ! » tout était dit, et peu lui importaient les perplexités des commentateurs à venir.
Si nous jetons maintenant un coup d'œil sur la description faite par Ibn-Sayd des îles dont le nom ou les particularités qu'il leur attribue pourraient faire supposer qu'elles sont situées dans les eaux de l'Afrique orientale, nous trouvons tout d’abord, en suivant l’ordre qu'il a adopté, l’île de Comr : l’auteur commence à en parler dans la 6* section de la 1" partie, qui est celle où il traite des pays habités au sud de l'équateur. Voici ce qu'il dit de celte île :
6' section. — « Parmi les villes de l’île de Comr, » située, d’après Ibn-Sayd, à environ 200 milles de Syouna, u la longue, la large, dont on dit que la longueur est de « quatre mois de marche, et la plus grande largeur, de vingt « journées, on trouve Leyrana. Ibn-Fathima,qui l’a visitée, « rapporte qu'elle est, ainsi que Magdnchou, au pouvoir « des musulmans: scs habitants sont un mélange d'hommes « venus de tous les pays. C’est une ville où arrivent et d’où « partent les navires. Les cheikhs, qui y exercent l'auto-
« rité, tâchent de se maintenir dans de bons rapports avec « le prince de la ville de Malay, qui est située à l'orient. « I.eyrana est située sur le bord de la mer, par 102° moins « quelques minutes de longitude et 0” 52' de latitude, sur « une grande baie où débouche un fleuve qui vient des « montagnes comprises dans cette section. A 5° au delà est « la ville de Malay, où réside un des souverains de l’tle. * Parfois il y a un sultan qui parvient à faire reconnaître
« son autorité sur toute l’île ou sur sa plus grande pnr-
« tie; mais cet état de choses dure peu, car la grande dises tance qui existe entre les points habités empêche toute « centralisation gouvernementale. La latitude de Malay est « la même que celle de I.eyrana . A l'ouest est l’embou- « chure d'une rivière se jetant dans le fleuve qui va à Ley- « rana »
7* section. — « Dans celte 7* section , on trouve, parmi « les villes de l’île de Corne, qui sont résidences souve- « raines, Dehemi , par 112° 30’ de longitude et 3° de la- « titude. A l’est est une baie alimentée par une grande
« rivière et qui , en s'avançant à l'intérieur, décrit un arc
« qui va presque jusqu’à la ligne équinoxiale. Au sommet « de Tare qu’elle décrit est la ville de Balbeuq (ou Balaba?), « qui est aussi résidence de l’un des souverains de l’île ; « elle est située par 118° 30' de longitude et par 1“ de « latitude. A l'est est une île qui dépend de cette ville , et « dont la largeur est d'environ 2° de l’ouest à l’est, et la « longueur, d’environ 1". A l’est de Balbeuq est le grand « fleuve, qui décrit un arc et qui est le fleuve de Ley- « rana. Il descend de la montagne des sources (Djebel-el- « Aioun), dont la longueur est de 8 marhàla de l’ouest
« à l’est. Ces sources donnent naissance à cinq petites riu vières qui se rendent en un grand fleuve, IA ce fleuve
« décrit un arc et se jette dans (*) et la mer de Bal-
« beuq. A l’est de Balbeuq est l’île de Serendib. »
La différence entre les longitudes données par Ibn-Sayd à Balbeuq et à Marka ( Meurka ), suppose, entre ces deux villes, une distance plus grande de quelques degrés que la distance comprise entre Meurka et le point de la côte situé sur le même parallèle que l'extrémité sud de Madagascar. Ainsi, même en supposant, comme Ibn-Sayd, le développement du continent africain dans le sens de la longitude, la ville de Balbeuq serait plus Est que l'extrémité sud de Madagascar et ne ferait pas partie de cette fie. Il nous parait donc inutile de pousser plus loin cette citation , pour discuter l’identité de l’ile de Comr avec l’îlc de Madagascar : en admettant même que la partie de Comr décrite ci-dessus puisse être rapportée à Madagascar, la partie située au delà, c’est-à-dire à l'orient de Balbeuq, ne saurait nous représenter que les grandes îles Malaises, dont, nous le répétons , Ibn-Sayd semble ne faire qu’une seule île.
Lorsque, précédemment, nous avons repoussé la possibilité d’identifier l’île Comor d’Edrisi avec aucune des fies de l’Afrique orientale, nous nous sommes réservé d’examiner si les indications données par d'autres géographes étaient ou non de nature à modifier notre opinion. C’est ici le moment de procéder à cet examen.
Les auteurs arabes ne s'accordent ni sur l’orthographe ni sur l’origine du nom de cette île. Les uns, comme Edrisi,
(*) Mois illisibles du ns le inaausrril arpbe.
«lit écrit El-Comor (t) ; <i' autres, comme Yacout et lbn-Savd , oui écrit El-Comr, luisant dériver cette appellation du nom des Comr, qui y émigrèrent D'autres enfin, tels qu'Ibn-el- Ouardy et El-Bakoui, ont désigné cette Ile par le nom d'El- Camar : c'est sans doute par suite de cette dernière leçon, et en rapportant l’ile ainsi désignée a l’ile de Madagascar, que d’anciens commentateurs, traduisant le mot C'amar, ont nommé celte dernière i'tle de la Lune. Quoi qu’il en soit, les géographes arabes, on peut s’en convaincre eu comparant leurs descriptions, désignaient, sous ces différentes dénominations, une seule et même ile.
Ce point préalable arrêté sans conteste, abordons le fond de la question. Quelle était cette île? Tour arriver à la solution cherchée, deux éléments principaux nous serviront de guide : d’une part, la situation attribuée à l' île ; de l’autre, les particularités que les géographes en racontent. A ne con-
(1) Nous devons reconnaître, toutefois, que le teite d'Edrisi nous laisse quelque incertitude à cet égard ; ainsi , outre la description qu'il fait d'une Ile Comor, fol. 18, recto, on voit apparaître au fol. 19, recto, le nom de Comar comme celui d'une lie voisiue de Me de $*nf. D’autre part, le nom de Malaï, que nous voyons figurer comme celui de la ville où réside le roi de Comor (fol. 18, recto), se représente, plus loin (fol. 22, recto, et fol. 23, verso), comme celui d’une Ile dont Édrisi dit, d’abord, qu’elle t'étend de roccidenl à Côrient, que son roi demeure dans une ville, qu’il a une monnaie d'argent, beaucoup de troupes , d'éléphants et de vaisseaux , que les productions de cette Ile sont la banane, la noix de coco et la canne à sucre ; enfin que, d'après le dire de ses habitants, elle touche à la mer résineuse à l'extrémité de la Chine. Puis, parlant une seconde fois de cette Ile , il ajoute qu'on s'y livre au commerce te plus avantageux, qu'il s'y trouve des éléphants , des rhinocéros, et diverses espèces de jtarfums et d’épiceries , telles que le clou de girofle , la cannelle, le nard , la noix muscade, et que dans ses montagnes sont des mines d'or d'excellente qualité et te meilleur de la Chine. Il nous est bieu venu a l’idée que, si I on traduisait le mur
sidérer que la position qui lui est assignée par Edrisi et Ibn- Sayd relativement à la côte de Sofala, il semble, au premier abord, que ces deux auteurs ont voulu indiquer l'ile de Madagascar. Sans doute, si l'on tient compte de la fausse direction selon laquelle ils se représentaient le continent africain, et qui leur faisait reporter la côte de Sofala en face des côtes méridionales de l'Asie et des îles qui la bordent, il n'y aurait pas impossibilité absolue à ce que l’ile de Comr fût l'une de ces dernières. Mais n’oublions pas qüe, dons ce déplacement de la grande lerre, dont elles sont , pour ainsi dire, les satellites, les îles africaines subissaient un déplacement correspondant , et que l'ile de Madagascar, par exemple, quoique se trouvant ainsi plus rapprochée des côtes de l'Asie, conservait néanmoins la môme position relativement à la ville de Daghouta du Sofala. A ce titre, il est certain que Madagascar mérite, sur les Iles asiatiques,
Djeziret par presqu’île, et cela est permis, l'ile Comor, décrite par Edrisi dans sa huitième section , c’est-à-dire entre les Iles Hoibahat et Serendib, pourrait, attendu même certains détails caractéristiques de la description, être rapportée à la partie méridionale de l'Ilindoustan, placée entre les Maldives et Ceylan. Mais, puisqu'eu parlant de Comor, Edrisi lui a donné une étendue de quatre mois de marche vers l’est, et qu’eu parlaui de Malaï, il la représente comme s'étendant vers l orieut et comme la plus longue des Iles, on peut admettre que, sous les divers noms de Comor, < omar et Malaï, il désigne toujours la même Ile.
Ajoutons que les Iles ou les parties d’He ainsi diversement désignées constituent, dans leur ensemble, l’ile Comr d’Ibn-Sayd. En effet, l’ile El-Comr de ce dernier, commençant à 3 degrés dans l'est de Syouna (d'après la longitude donnée par lui à Levrana), finit à plus de 50 degrés dans l'est ( d'après la longitude qu’il assigne à Couria, ancienne capitale de l'ile); or Edrisi place l'extrémité occidentale de Comor ou Malaï a 1 madjra de Daghouta , cl représente cette Ile comme se développant toujours entre le nord et l’est, jusqu'à ce qu elle atteigne le rivage de la Chine : la Comor ou Malaï de l'un est donc bien Elle Comr de l'autre.
une préférence incontestable, et il ne faudrait même point se laisser arrêter par la position beaucoup trop nord et trop est que les géographes arabes ont donnée à l’ile de Comr, car cette position s’explique d'ailleurs fort bien comme conséquence de leur erreur fondamentale.
Sous un autre point de vue, les choses changent complètement de face. La description d’Edrisi et celle d’Ibn-Sayd attribuent à l'ile Comr ou Comor des caractères généraux, soit physiques, soit ethnographiques, totalement inapplicables à l'ile de Madagascar. Ainsi, pour ce qui est du traité d’Edrisi d'abord, voici, entre autres particularités, les renseignements qu’on y trouve : « Le roi de ce pays n’est cuti louré ou servi, soit pour boire, soit pour manger, que par k de jeunes hommes prostitués , vêtus d'étoffes précieuses « tissues en soie de la Chine et de la Perse , et portant au « bras droit des bracelets d'or. — Dans ce pays, on épouse « des hommes au lieu de femmes. — Les habitants cultivent « le cocotier (*). — Ils font usage de bétel. — Ils sont « blancs, peu barbus et ressemblent aux Turcs, desquels Us « tirent leur origine, etc. (”). »
O Voir ce qui est dit au sujet de la récente introduction du cocotier à Madagascar, ci-devaut page 277.
("*) Nous ne voulons point dissimuler que d'autres détails de cette description seraient, à la rigueur, applicables à Madagascar; ainsi, les étoffes fabriquées avec uoe herbe semblable h celle dont les habitants de l'Égypte se servent pour faire du papier, les nattes blanches ornées de desstus, les barques longues de 00 coudées, faites d'une seule pièce, etc., pourraient désigner, en effet, les pagnes en fil de rafla, les nattes et les pirogues des populations qui habitent la côte orientale de l’ile malgache. Mais le rafla dont ces populations font leurs pagnes n’a, que nous sachions, aucun rapport avec les carias ou papyrus d’Égypte, non plus qu’avec le bananier, coffo ou ubara des Iles Malaises, dont la fibre est employée, dans ces lies, à faire des tissus. Lfs^plus fines des pagnes
Certes, aucune de ces particularités si caractéristiques ne peut s'appliquer à l’ile de Madagascar ni à ses habitants, même pour le temps où écrivait Edrisi ; car, voulùt-on arguer de l'immigration de Malais dont il a été déjà question, et voir, dans les usages et les circonstances ci-dessus mentionnés, des conséquences naturelles de cette immigration, il faudrait expliquer comment ces coutumes malaises ne se sont pas conservées au moins dans la population hova, à la-
quelle on donne une origine malaise, et qui s'est maintenue au cœur de l'ile, compacte et isolée des autres peuplades, jusqu’au commencement de ce siècle. D’ailleurs , comme nous l'avons fait remarquer au sujet de l'ile El-Andjebeh, • les effets de cette immigration des Chinois ou des Malais peuvent bien n’avoir été reportés sur les îles africaines que par suite du déplacement imaginaire que les géographes arabes faisaient subir à ces Iles en les supposant voisines • des eûtes de l’Asie, et en confondant les unes avec les îles de la merd’Hcrkend, les autres, avec les ilcsduZabodj. Voilà pour l'ile ou la partie d'île désignée par Edrisi sous le nom d ’ile de Comor. Ce qu'il dit de l'ile Malaï (I) peut encore moins nous permettre (le lecteur a pu en juger) de la rapporter à Madagascar.
Le peu d'indications que nous trouvons dans l’abrégé du
malgaches ni* saura tint , comme les tissus en abaca, se comparer en beauté aux étoffes de soie ; aussi doutons-nous fort qu’elles aient jamais été transportées dans toutes les parties de Hnde. Les nattes malgaches sont beaucoup muius belles que celles des lies Malaises. Enfin, les plus grandes pirogues faites jadis par 1rs Bélsiuisarak ne contenaient pas plus de cinquante hommes, et , pour que notre auteur eût voulu faire allusion à celles-ci, il faudrait qu'il eut abuse de l'hyperbole.
(I) Voir, ci-devant , la noie de la page 2f»l.
dictionnaire de Yacout au mot El-Comr ne sont pas de nature à éclairer cette discussion. Nous dire qu' El-Comr est une Ile sise au milieu de la mer des Zendj, mer que la plupart des géographes arabes confondent avec la mer de l'Inde ou mer llabascby ou mer de Chine, ce n'est pas, mieux qu'Edrisi et Ibn-Sayd, caractériser la situation de cette Ile dans les eaux du Zanguebar et du Sofala plutôt que dans la mer de Chine. Yacout partageait probablement l’erreur de ces géographes sur le développement du continent africain vers l’orient ; et, comme nous ne trouvons jointe à l’indication précitée aucune particularité descriptive , nous ne pouvons dire s’il a ou non voulu faire allusion à l' île de Madagascar. Peut-être, ainsi que l'a insinué M. Reinaud, Yacout entendait-il seulement désigner la plus grande des îles Comores, qui a donné son nom au groupe dont elle fuit partie et dont nous avons plusieurs fois parlé.
Quant à l'ile El-Comr d’Ibn-Sayd , nous admettrons sans difficulté que les deux premières villes mentionnées dans sa description, Leyrana et Dehemi, pouvaient appartenir à Madagascar; nous possédons en faveur de cette opinion un indice suffisant : c'est le rapprochement , établi par Ibn-Falhima, entre Leyrana et Magdaehou, au sujet de la dépendance musulmane sous laquelle, selon lui, ces deux villes se trouvaient. Notre conviction serait, il est vrai , plus complète, si nous avions la certitude qu’Ibn-Fathima s’est rendu à Leyrana en partant de quelque point de la côte d’Afrique , et si la durée de sa traversée nous était connue. On comprend, en effet, que s'il est allé dans celte ville, non en traversant le canal de Comr, mais bien de quelque point de l’Omûn, du golfe l’ersique ou de la mer Rouge, on pom;-
■ ait croire, jusqu’à un certain point, que Leyrana était une ville des îles Malaises, ne se trouvant en face de la côte de Sofala que par suite de la déviation supposée du continent africain. — Il y a plus, fût-il certain pour nous que le point de départ d'Ibn-Fathima avait été un port de la côte d’Afrique, il nous faudrait encore savoir s'il nommait El- Comr l'ile où se trouvait la ville par lui visitée. Or, nous ne connaissons de ses écrits que ce que les géographes arabes, venus après lui , en ont cité, et le peu qu’ils en ont dit n'est point de nature à nous donner satisfaction à ce sujet. Si ce voyageur a réellement, en visitant Leyrana, abordé en l’ile malgache, mais sans désigner celle-ci autrement que comme une grande île voisine de la côte de Sofala, le placement de Leyrana sur l'ile Comr par Ibn-Sayd peut bien n'avoir été, de sa part, qu'une conséquence de ce mode de procéder que nous avons indiqué au début de notre dissertation (lj.
Quant à la partie de la description d' Ibn-Sayd que nous nous sommes abstenu de reproduire , et dont les limites indiquées sont comprises entre les 108" et les 15t° de longitude, elle ne s'applique évidemment qu'aux îles de la Sonde et à celles de la mer do Chine : l’auteur la termine par quelques détails ethnographiques empruntés, pour la plupart, à la description d’Edrisi, et que nous avons déjà signalés comme inapplicables à Madagascar.
En résumé, ce qu’a écrit Edrisi de son île El-Coraor ne peut se rapporter qu'aux îles Malaises, tandis qu’il a réuni quelques-unes des particularités qui rappellent véritablement l'ile malgache dans la description qu’il donne de l’ile
1' Ci-devant, page 2C2.
El-Andjebeh. Quant à Ibn-Sayd, qui nous parait avoir mentionné cette dernière sous le nom d’Anfoudja, il n'a fait certainement, pour son Ile de Comr, que reproduire sous une autre forme une partie de ce qu’avait dit Edrisi sur l'île Comor ou Malaï; il y a seulement ajouté le nom et la position géographique de quelques villes, sans, pour cela, nous aider à reconnaître la véritable situation de l'île ou à en établir l’identité avec Madagascar. Nous conservons donc nos doutes à l’égard de cette identité ( 1 ) ; et même, avouons-le, plus que des doutes. Car, s’il faut dire sur ce point toute notre pensée , nous croyons que les géographes arabes, sachant, d'une part, qu’il existait une grande île en face du pays de Sofala, et, de l'autre, ayant acquis des renseignements sur une île Comor ou Comr placée au delà de la mer d'ilcrkend, ont, par suite de leur idée erronée sur la direction du continent africain, confondu l’île qui leur était signalée dans les eaux de ce dernier, avec l'île de Comr, et appliqué ù la première les renseignements qu'ils possédaient sur la seconde.
Les autres îles de la description d’Ibn-Sayd qui nous pa-
(1) 11 est à remarquer que Madagascar nous a été, dès la tiu du xiu* siècle, signalée positivement sous le nom de Mandesgascur ou 3landeschar, par Marco-Polo, qui donua sur cette lie quelques détails recueillis, dit-il, sur les bords du golfe Persique et de la mer de l’Iude. Et, cependant, l'île Comr ou Kamar continue de figurer dans les traités de géographie écrits par des Arabes jusqu'à une époque postérieure de plus d'uu siècle au voyage du Vénitien. Comment donc, s'ils voulaient , sous ces derniers noms, faire allusion à l’île de Madagascar, ces auteurs ne se servaient-ils pas, pour la désiguer, du nom employé par Marco-Polo, nom qui était depuis si longtemps familier aux marins arabes et hiudous, et même, à ce qu'il parait, le seul usité parmi eut , puisque seul il figure dans le récit du voyageur.
rai traient, d’après quelques indices, pouvoir être comprises en dedans des limites que nous nous sommes posées, et, à ce titre, appeler notre attention, sont présentées par lui en deux groupes : l’un sous le nom d'iles de Mend, l'autre, sous celui d’îles Ranehh. Voici la description qu'il fait de chacun des groupps :
« À la fin du premier climat, est une mer où sont situées « les îles de Mend (Djezaïr-el-Meud) qui sont renommées « par la grande quantité de cocotiers qu'on y trouve. La « plus remarquable d’entre elles est l’ile de Kiloua, ainsi « nommée acluellement par les navigateurs. Les îles sont « nombreuses, et Ptolémée en a beaucoup parlé sous le nom « d’iles des Mend. Les Mend sont de la race des Indiens et « des hommes du Send, mais ils sont bien moins célèbres « que leurs frères de race. Ibn-Fathima rapporte que les « Zendj les ont battus , en ont repoussé une grande partie « dans le Send, et que ceux d’entre les Mend qui ont conti- « nué de demeurer sur les îles y sont restés à l’état de « rayas. Il y a dans l’île de Kiloua trois villes citées dans les « livres, et qui sont toutes les trois situées sur le bord des « rivières. La première porte le même nom que l' île : c’est « la résidence du maître de ces îles, et le lieu où les naît vires abordent pour le commerce ; elle est située à la parti tie sud-ouest de l’île par 84° 30' de longitude et 7“ 55' de « latitude (*). Dans la partie sud-est se trouve la ville de « Mend, et, à la partie nord-ouest, la ville de Kenk. Le « pourtour de l’ile est de t ,400 milles ; sa forme est à peu
(*) Selon 8on habitude, lbn-Sayd oc donne pas dr dénomination à reltc latitude; mais, évidemment, il s'agit, pour lui, de latitude septentrionale, puisqu'il place les lies de Mend dans le. 1" climat.
« près celle il'un carré, dans lequel sc découpent plusieurs « baies bien fermées.
« A l'ouest gisent de petites lies dont les noms sont pour « la plupart inconnus, mais parmi lesquelles on cite, dans « l’ouest du groupe, l’ile Cotria. L’étendue de cette île, de « l'ouest à l’est, est de 160 milles, et sa largeur, de « 60 milles environ. Ses habitants sont un fléau sur la route « de l'Inde et celle du golfe Persique; ils profitent de leur « position pour arrêter les navires au passage. De la partie « de la mer des Indes où sont ces îles, à l'ilc de Kiloua, il « y a un madjra et un tiers de navigation.
« Au sud, est l’île des Singes (Djeziret-el-Qeroud) qui est « de forme ronde, trcs-montagneusc et boisée; les singes « l’ont envahie. Le pourtour de cette île est d'environ « 660 (*) milles ; elle est située à l’angle sud-ouest de l’île « de Kiloua et distante de la mer de l'Inde d’à peu près « deux madjra.
« Au pied de l’île Kiloua est l'île de Kcrmouah (ou Ker- « mouh), qui a environ 530 milles de circuit; ses habitants « sont des nègres pirates. A l'est est l’île du Volcan (Pjezi- « rct-el-Beurkân), où se trouve une montagne qui ne cesse « de vomir du feu pendant la nuit, et d'où s'échappe con- « stamment de la fumée pendant le jour. Ses habitants sont « des Zendj; son pourtour est d’environ 300 milles.
« A la suite de ces îles qui dépendent de Kilopa, sont les « îles Ranehh (’*) bien connues des navigateurs. La princi- « pale d'entre elles est Serira, dont la longueur, du nord au
(*) Los caractères sc lisent difficilement ici dans le manuscrit; ce chiffre est donc douteui.
(“) M. RcinaUd pense qu’ici encore il faut lire Zabedj ; son opinion
« sud , est de 400 milles, et dont la largeur est partout de « 100 railles. Elle a des baies bien fermées. Sa capitale, « nommée aussi Serira, est placée au centre de Elle; un « golfe venant de la mer s'y avance, et la ville est sur le « bord d'une rivière qui débouche en ce golfe. Sa longitude « est de 88* 50' et sa latitude 3* 40'. En cette île, se trou- « vent d’antres villes dont nous ignorons les noms.
a Parmi les îles Ranehh, on distingue encore l’île d’An- « foudja, dont le souverain possède des richesses et beau- « coup d’hommes au moyen desquels il commande la plu- « part du temps dans tout l’Archipel; sa famille domine •v sur les autres îles Ranchh.
a A la partie sud de cette île, est la ville de Khablia [ou <t Djeblia ? ). La principale nourriture des habitants de ces « îles est la banane. L’tle Anfoudja a environ 170 milles « de longueur et à peu près 00 milles de largeur. Le canal « qui la sépare de Serira est large d"un demi-madjra. Au « sud et à l’est de Serira, il y a un nombre infini de petites « îles qui font partie de l’Archipel de Ranchh. La plupart « sont habitées par des noirs. Ln petit nombre d’entre elles « seulement font partie de cette 5* section dont la On cor- « respond avec le point de la ligne équinoxiale où se trouve
« la coupole d’Arin dont il a été déjà parlé »
Cette description des îles de Vend et celle des îles Ranehh d’Ibn-Sayd ne sont pas faites, on le voit, pour fixer les incertitudes que nous avons exprimées en analysant la description qu’Edrisi a donnée des îles nommées par lui Zanedj,
nous parait d’autant plus fondée, que Massoudi range Serira ( désignée par lbn-Sayd comme la principale de ces tics) au nombre des possessions du Maharadj, titre qu’il applique aui souverains de la mer de Senf, renfermant le rentre de l'empire du Zabedj.
Zaledj, ou Kaledj. Tout ce que nous pouvons induire en comparant l'une à l’antre, c’est que les îles décrites par Ibn- Sayd, sauf leur division en deux groupes différents et l'adjonction faite à l’un de ces groupes de l’ile de Kiloua, sont les mêmes que les îles mentionnées par Edrisi. Celte identité est du moins fort probable, soit en raison de la similitude ou du rapprochement possible des noms, soit eu égard à certaines particularités que leur attribuent également les deux géographes.
Nous admettons donc que les îles Cotria, El-Qeroud, Kermouah, Beurkân, Serira et Anfoudja d’Ibn-Sayd correspondent, par ordre d’énumération, aux îles Cotroba, El-Qeroud, Kermedet, l’ île non dénommée, Cherboua et El-Andjebeh d’ Edrisi. Ajoutons, toutefois, qu’en dépit de sa prétention à fixer la position des lieux , Ibn-Sayd , grâce à ses indications de latitude sans dénomination et à l’étendue qu’il assigne à plusieurs de ces îles, nous en a rendu la reconnaissance plus impossible encore qu’elle ne l'était par la description qu’en avait faite son prédécesseur.
Quant à son île de Kiloua , en la voyant figurer par
7° de latitude dans le premier climat , c’est-à-dire au nord
de l’équateur, et comme l’une des îles de Mend , îles voisines, d’après ce qu'il en dit lui -même, des oôtes du Sind (1), nous nous demandons si c’est bien Kiloua qu'il faut lire dans le texte; et en ce cas , si ce mot n’y a pas été écrit par une de ces erreurs de copiste que, tant de fois
(I) (/est aussi dans cette position qu'Edrisi place nie de Mead, la nommant d'abord parmi les pays qui touchent au Sind, puis indiquant plus loin que, de cette Ile à Kamhaïa (Carabaye), le trajet est de 6 milles. (Vojr. Géographie if Edrisi , fol. 44, recto.) 4
déjà, nous avons eu à signaler dans les manuscrits arabes.
Il nous est impossible, en effet, de trouver aucun rapport entre l'île de kiloua que nous connaissons sur la côte du Zanguebar et l'île dont parle Ibn-Sayd. La situation et les particularités ethnographiques attribuées à celle-ci nous la feraient supposer dans cette partie de la mer de l’Inde qui baigne les côtes du Gouzerate et du Sind ; on sait, d'ailleurs, que quelques géographes, et entre autres Schems-Eddin , désignent cette partie de la mer de l’Inde sous les noms de mer deSend, de Send-Mend et de Mend, indiquant ainsi,
* sans doute, qu’elle baigne les côtes de ces trois pays. D’autre
part, n 'est-ce point encore par une erreur analogue que . . nous voyons les Zendj figurer dans le passage où l'auteur raconte, d’après Ibn-Fathima, l’expulsion des Mend de leur pays et leur retraite dans le Sind? Le mot Zendj n'a-t-il pas été substitué, soit par inadvertance, soit par ignorance, au mot Indiens ? Ce qu’Ibn -Sayd rapporte de l'origine commune des Mend et des Indiens, de l’infériorité des premiers comparés aux seconds, enfin, et comme conséquence de ces deux premières particularités, de la défaite des Mend, nous semblerait autoriser cette supposition. Toujours est-il que nous ne saurions nous rendre compte de l’envahissement des îles de Mend par les Zendj. lin fait analogue nous a été, il est vrai, transmis par les historiens arabes au sujet de Bassora et d'une partie du territoire de Bagdad ; mais là ce fait avait été naturellement amené par la présence d'une grande quantité d’esclaves du Zangucbar, qui, par les effets combinés de la procréation et de la traite , en étaient venus à former une population naturalisée, pour ainsi dire, dans la Mésopotamie, et dont se recrutait l'armée des khalifes : or,
nous ii’avons lu nulle part qu'une pareille situation ait existé pour les Zemij sur aucun point du Sind ni de l'Inde. En .résumé, par sa position, par son étendue, par les particularités ethnographiques citées dans sa description, l’ile que désigne lbn-Sayd sous le nom de Kiloua nous semble pouvoir être rapportée à la presqu’île de Gouzerate ou à celle de Cutch' (1); mais elle ne saurait l'être à Elle Kiloua du Zanguebar. A l'égard de cette dernière, la géographie arabe ne nous a donc encore rien appris, si ce n’est la simple mention qui en est faite par Yacout, comme d’un endroit du pays des Zendj.
A l’époque de la mort d'Ibn-Sayd, parut un nouveau traité de géographie composé par Zakaryabetv-Mohammed, ordinairement appelé El-Cazouyny; ce traité est, en ce qui a rapport à l'Afrique, beaucoup moins explicite que celui d' lbn- Sayd, et il ne nous a été d’aucun secours pour l'objet de nos recherches (2).
A la même époque aussi, naissait Aboulféda; ses travaux en géographie l’ont rendu célèbre dans la lïttéra-
Nous rappellerons, comme pouvant aider à la solution do colle question, que le principal part de commerce du pays de Cutch est nommé Mcudivi, nom qui pourrait bien, comme eela a lieu pour l°s mots Maldives et Lakdives, n’étro qu’un compost'1 des mots Mend et dive ou diva, et dont le sens serait alors, lie des Mend ou de Mend.
Vuant au Gouzerate, ou sait que son territoire, désigné ordinairement sous le nom de presqu'île de Goutcrate, devient, en certaines parties de l’année, une lie véritable, puisque alurs les golfes de Cutch et de Cambaïe, dont les eaux la bornent à l'ouest et h l’est, sont mis en communication par les Runus. U y aurait à tenir compte de cette particularité, si oii croyait devoir traduire, dans ce cas, le mot Djeziret par ife, ainsi que semble l’exiger l’expression dont Edrisi s’est servi , et que M. Jaubert a rendue par lie maritime. (Voyez sa traduction d’Fdrisi, page 170.)
(2> C’est dans l’édition imprimée à Gottinsue que notts avons pris connaissance du texte arabe, grâce à l’obligeance de M. Kazimirski de Bibersteia.
ture orientale ; et cependant , son traité est pour nous une nourelle preuve de la lenteur des progrès que Ht cette , * science chea les Orientaux. Ce traité, écrit par un homme qu'on a appelé le prince des géographes, nous semblait ne pouvoir être consulté sans fruit pour l’accomplissement de notre tâche, et il nous a été très-facile de le compulser à l’aide de la traduction de M. lteinaud, de qui le savoir et l’érudition devaient ajouter encore à l’utilité du texte. Après l’étude approfondie et comparée qu’en a faite le savant professeur, et le jugement qu’il en a porté, il serait plus que téméraire de nous livrer à une appréciation de ce traité, appréciation qui n'entre pas, d'ailleurs, dans le cadre restreint que nous essayons de remplir et dont nous avons déjà peut-être outre-passé les limites. Disons seulement que, pour la géographie de l’Afrique orientale, Aboulféda se borne presque à copier Ibn-Sayd, et que, même dans l'emploi des passages qu’il lui emprunte, il n’a pas mis tout le discernement désirable (1) ; et pourtant, par son instruction variée, par son esprit exact et sérieux, par sa position sociale enfin, Aboulféda était, certes, do tous les auteurs de son époque, le plus apte à étendre le cercle si restreint des connaissances qu'avaient ses prédécesseurs. De ce qu’il ne l’a pas fait, nous sommes bien obligé de conclure que, pour les lettrés de l’Arabie, la géographie de l’Afrique orientale était restée presque stationnaire depuis Edrisi.
Au reste, le traité d' Aboulféda se recommande aujour-
(I) Noos a vont» eu occasion d’en faire la remarque au si^jet de la ville de Leyrana , qu'il dit être placée dans le pays» de Sofaja par lbo-$ayd , taudis que, dans la géographie de ce dernier, Leyrana est citée comme l’une des villes de nie de Comr. (Yoy. ci-devant, page 258.)
d’hui à l’attention du monde savant , bien moins par son mérite intrinsèque que par la remarquable introduction ‘ dont l’a enrichi son savant traducteur. Le premier paragraphe de cette introduction est consacré è un exposé général des progrès de la science géographique chez les Orientaux ; M. Reinaud y passe en revue les écrivains musulmans qui ont plas ou moins contribué à ces progrès, et nous y trouvons successivement mentionnés . comme contemporains d' A boulféda, Schems-Kddin , Nowairi, Omary, Ibn-el-Ouardy et liamd-ÂIlah, qui ont écrit dans la dernière moitié du Ml' siècle et la première moitié du xiv*. Nous avons pris connaissance de ce que ces traités contiennent de relatif au pays qui nous occupait; ils nous ont sans doute aidé quelquefois è nous former une opinion sur certains point* des descriptions que nous avons analysées, mais ils ne nous ont malheureusement fourni aucun document nouveau.
Les Arabes, qui, du milieu du xiv* siècle à la tin du xv*, se sont adonnés à la géographie, ont été bien peu nombreux. M. Reinaud ne nous signale, pendant cette période, que deux ouvrages : l'un , écrit eu l au 800 de l'hégire (1405 de J. C.) par Abd-er-Racliid-Ben-Saleh, surnommé El-Bakoui, est intitulé : Exposé sommaire des monuments et des merveilles du roi tout-puissant ; l'autre , dû à Abd-el-liuzzac , surnommé Kl-Samarkandy, est intitulé: Lever des deux astres favorables et réunion des deux mers.
La partie géographique de ce dernier ouvrage ne s’éteudant pas à la région qui nous occupe, il ne pouvait nous être d'aucune utilité. , .
Quant au traité d’El-Bakoui, après avoir la l’analyse qui en a été faite per Deguignes, nous n’avons pas cru devoir
recourir au telle, car, suivant la notice de cet illustre savant, ce texte ne présente , sur les quelques localités qui y
sont mentionnées, que les indications déjà plus amplement fournies par les géographes antérieurs. En outre, la forme de dictionnaire dans laquelle il est rédigé, et qui, obligeant à s'occuper de chaque lieu isolément, exclut l'ordre géographique, augmente encore la difficulté de trouver la position des lieux quand ils sont désignés sous des noms différant de ceux qui leur ont été donnés par d’autres géographes. Une seule indication nous a paru nouvelle et intéressante à extraire de l'ouvrage d’El-Bakoui : c'est celle d'une ile dont le nom a été lu Bandgouïa par Jieguigoes, mais qui se lit aussi Leikhouua, et enfin, qui est écrit Letuijouya dans le dictionnaire <le Yacout. A ces trois noms correspond une même description qui , sous plusieurs rapports , nous a paru désigner i'tle Zanzibar. De plus, Arnjouya, le nom souahheli de cette dernière, a, comme on le voit, beaucoup d'analogie avec deux des leçons que nous avons reproduites pour le nom de I'tle mentionnée dans le traité de Bakoui. Voici, du reste, ce qu'on y lit au sujet de cette île : « Grande lie du pays « des Zendj, où réside leur roi. Tous les vaisseaux qui com- « mercent sur cette côte viennent y aborder. Il y a des « vignes qui portent fruit trois fois l'an. »
Yacout , après s' être exprimé dans les mêmes termes au sujet de l’île Lendjouya , ajoute : « Les habitants ont été « transportés de cette ile dans une autre nommée Tombai « dont les habitants sont musulmans. »
Ce que disent l'un et l’autre auteur s'applique assez exactement à Elle Zanzibar, et la dernière circonstance notée par Yacout se trouve de même en rapport avec ce fait qu' à la partie
nord-ouest de Zanzibar est une autre Ile beaucoup plus petite nommée Tombât sur laquelle les Arabes musulmans ont eu pendant longtemps un fort. Nous croyons donc pouvoir comprendre l'île Zanzibar au nombre des lieu* dont l' existence a été mentionnée par les géographes arabes.
Après cette courte indication prise au traité d’El-Bakoui, nous pensons avoir extrait des ouvrages des géographes de sa nation tout ce qu’ils contenaient de documents sur l’état de l’Afrique orientale pendant les neuf siècles qui suivirent la venuede Mahomet, période que nous avons nommée musulmane, parce que, pendant toute sa durée, les Arabes musulmans eurent h peu près seuls des relations avec cette région, où le prosélytisme religieux, le monopole commercial et de nombreux établissements fondés par leurs compatriotes, leur donnaient une influence sans partage, sinon une suzeraineté réelle.
On a pu voir à quelles incertitudes, à quelles erreurs même en étaient encore, à l’égard de cette région, les lettrés musulmans, dont les écrits pouvaient seuls , pourtant , initier l'Europe à la connaissance de l’Afrique orientale, et compléter l’œuvre des géographes d’Alexandrie, qui n’en avaient décrit qu’une partie, les uns niant son prolongement méridional , les autres en soupçonnant à peine l’existence. Nous avons , à diverses reprises , dans le cours de ce livre, indiqué les cause» générales du peu de progrès fait par les auteurs arabes dans la géographie physique et politique des contrées orientales , dont les côtes étaient cependant incessamment parcourues par les marins et les marchands de l’Arabie. Nous avons attribué la stagnation de la science, d’une part, à l’esprit de système chez les savants qui ne voya-
geaient pas: de l'autre, au manque de connaissances et d es prit d'observation chez les navigateurs, patrons et commerçants; enfin, et surtout, à l'isolement dans lequel théoriciens et praticiens demeuraient à l'égard les uns des autres. Ajoutons à cela que le champ des découvertes était, en quelque sorte, fatalement borné, pour les navigateurs arabes, par les théories de leurs savants sur les divisions du globe terrestre, sur sa partie habitable, sur l'innavigabilité de la mer Environnante; si bien que la géographie serait peut-être encore aujourd’hui au point où l'ont laissée les derniers auteurs cités, si le génie scientifique des peuples de l'Occident, se dégageant enfin des ténèbres du moyen âge, n’avait poussé ces peuples dans la voie des découvertes maritimes que Dias , Colomb , tiaroa et Magellan frayèrent avec tant de hardiesse et d’habileté.
Sans doute , des progrès partiels pouvaient être accomplis, et il y en eut, en effet, de réalisés avant ces immortelles conquêtes, grâce aux voyages entrepris par des hommes intelligents et instruits, tels que le Vénitien Marco Polo et le Marocain Abou-Abd-AUah-Mohammed , plus connu sons le nom d’Ibn-Bathoutha. Ces voyages contribuèrent même à porter la pensée de l'Europe au delà dea limites de la géographie ancienne, et il est permis d'admettre, avec Malte- Brun, que celui du célèbre Marco Polo, spécialement, a dû contribuer à stimuler le génie entreprenant de Colomb. Mais ces efforts isolés de quelques voyageurs ne s'étendaient pas au delà des contrées déjà connues, et, pour les Arabes en particulier, leurs explorations s'arrêtaient aux pays où leur religion et leur commerce avaient plus ou moins pénétré. Les résultats ainsi obtenus devaient donc nécessairement être
bornés à des indications plus précises sur la position relative des lieux et des pays visités, à des renseignements moins incomplets sur l’ethnographie des populations qui les habitaient; encore, ces nouveaux renseignements, se trouvant le plus souvent en désaccord avec les opinions des savants ou avec les idées établies, couraient-ils le danger d'être repoussés ou tout au moins mis en doute , jusqu'à ce que l'exactitude en eût été constatée par de nombreux témoignages. Tel fut , en Europe, le sort de la relation du voyageur vénitien ; et, selon Ibn-Kaldoun, celle d'Ibn-Bathoutha fut accueillie avec la même incrédulité dans quelques pays musulmans.
La première de ces relations ne contient que peu de chose sur l’Afrique orientale; Marco Polo n’a parlé qu’indirectement de cette région, et d'après ce qu’il en avait oui dire k son passage sur les côtes de l'Inde. Mais Ibn-Bathoutha, qui exécuta son voyage environ un demi-siècle plus tard, visita lui-même plusieurs points du littoral africain. Une partie de son itinéraire se rapportant à notre sujet, nous allons la reproduire , et en faire ressortir les particularités propres à donner un caractère de certitude à plusieurs des opinions que nous avons émises dans le cours de ce livre.
Nous prenons le récit (1) au moment où le voyageur quitte Zeyla pour se rendre à Makdachaou ( Moguedchou ) et au Souahhel, voyage qu'il exécuta en l'an 731 de l'hégire (1330-31 de J. C.) : probablement en janvier ou février de 1331, époque à laquelle les bateaux descendent ordinairement la côte.
(1 ) Nous avons citrait ers passages de la traduction des voyages d’Ibn- Bathoutha faite par MM. Defrfmery et le docteur Sanguinrtti, et qui a été récemment publiée.
« Après être partis de Zeila’, nous voyageâmes sur mer « pendant quinze jours, et arrivâmes à Makdachaou, ville « extrêmement vaste. Ses habitants ont un grand nombre « de chameaux, et ils en égorgent plusieurs centaines cha- « que jour. Ils ont aussi beaucoup de moutons, et sont de « riches marchands. C'est à Makdachaou que l’on fabrique « les étoffes qui tirent leur nom de celui de cette ville, et « qui n’ont pas leurs pareilles. De Makdachaou on les cx- « porte en Egypte et ailleurs. Parmi les coutumes des ha- « bitants de cette ville est la suivante : lorsqu’un vaisseau « arrive dans le port , Il est abordé par des sonboùks, c’est- « à-dire de petits bateaux. Chaque sonboùk renferme plu- « sieurs jeunes habitants de .Makdachaou, dont chacun apo porte un plat couvert, contenant de la nourriture. Il le « présente à l’un des marchands du vaisseau en s’écriant : « Cet homme est mon hôte ; et tous agissent de la même o manière. Aucun trafiquant ne descend du vaisseau , que « pour se rendre à la maison de son hôte, sauf, toutefois, le « marchand qui est déjà venu fréquemment dans la ville et « en connaît bien les habitants; dans ce cas, il descend où « il lui plaît. Lorsqu’un commerçant est arrivé chez son hôte, « celui-ci vend pour lui ce qu’il a apporté- et' lui fait ses « achats. Si l’on achète de ce marchand quelque objet pour « un prix au-dessous de sa valeur, ou qu’on lui vende autre « chose hors de la présence de son hôte, un pareil marché est « frappé de réprobation aux yeux des habitants de Makda- « chaou Ceux-ci trouvent de l’avantage à se conduire ainsi.
« Lorsque les jeunes gens furent montés à bord du vais- « seau où je me trouvais, un d’entre eux s'approcha de moi. « Mes compagnons lui dirent : « Cet individu n’est pas un
« marchand, mais nn jurisconsulte. » Alors In jeune homme •
« appela scs compagnons et leur dit : « Ce personnage est « l'hAtedu kàdhi. » Parmi eux il se trouvait un des employés « du kàdhi, qui lui fit connaître cela, te magistrat se rendit « sur le rivage de la mer, accompagné d'un certain nombre « de thàlibs (étudiants); il me dépécha un de ceux-ci. Je « descendis à terre avec mes camarades, et saluai le kàdhi « et son cortège. Il me dit : « Au nom de Dieu, allons saluer « le cheikh. » — « Quel est donc ce cheik? répondis-je. » — 4
« C'est le sultan, répliqua-t-il. » Car ce peuple a l'habitude « d'appeler le sultan, cheikh. — Je répondis au kàdhi :« l.ors- « que j’aurai pris mon logement, j'irai trouver le cheikh. »
« — .Mais il repartit : « C’est la coutume, quand il arrive un ,
« légiste ou un chéri f ou un homme pieux, qu'il ne se re- « pose qu'après avoir vu le sultan. » Je me conformai donc
« à leur demande en allant avec lui trouver le souverain-.
« Dü SULTAN I)E MAKDÀCUAOU.
' « Ainsi que nous l'avons dit, le sultan de Makdachaou n’est « appelé par ses sujets que du titre de cheikh. 11 a nom Ahou- « Becr, fils du cheikh Omar, et est d'origine berbérienne.
« Il parle l'idiome makdachain, mais il connaît la langue « arabe. C'est la coutume, quand arrive un vaisseau, que le « sonboùk du sultan se rende à son bord , pour demander « d’où vient ce navire, quel est son propriétaire et son roub- « hàn {*), c'est-à-dire son pilote ou capitaine, quelle est sa
O Si ce n'était l'explication qu'Ibu-Balboulha donne lui-même de ce mot,el probablement après information prise sur les lieux, nous penserions que c'est Hrbban qu'il a voulu dire. Ilebban désigne, il Moguedchou, l'individu qui prend charge d'un étranger et de la direction de ses affaires. Dans le passage ci-dessus, il aurait le sens de notre mol contignataire. . •
« cargaison et quels marchands ou autres individus se trou- « vent à bord. Lorsque l’équipage du sonboùk a pris contt naissance de tout cela, l'on en donne avis au sultan, qui « loge près de lui les personnes dignes d’un pareil honneur.
« Quand je fus arrivé au palais du sultan, avec le kâdhi a susmentionné, qui s’appelait Ibn-Borhân-Eddin et était « originaire d'Égypte, un eunuque en sortit et salua le juge, « qui lui dit : a Remets le dépôt qui t’est confié, et apprends « à notre maître le cheikh que cet homme-ci est arrivé du a H idjàz. » L’eunuque s’acquitta de son message et revint, x portant un plat dans leqnel se trouvaient des feuilles de a bétel et des noix d'arec (faoufel). Il me donna dix feuilles a du premier, avec un peu de faoufel, et en donna la même « quantité au kâdhi ; ensuite il partagea entre mes cama- « rades et les disciples du kâdhi ce qui restait dans le plat. a Puis il apporta une cruche d’ean de roses de Damas, et en a versa sur moi et sur le kâdhi , en disant : « Notre maître « ordonne que cet étranger soit logé dans la maison des thâ- « libs. » C'était une maison destinée à traiter ceux ci. Le kâ- « dhi m'ayant pris par la main, nou&allâmes à cette mai- « son , qui est située dans le voisinage de celle du cheikh, « décorée de tapis et pourvue de tous les objets nécessaires. « Plus tard, ledit euuuque apporta de la maison du cheikh « un repas; il était accompagné d'un des vizirs, chargé de « prendre soin des hôtes , et qui nous dit : a Notre maître « vous salue et vous fait dire que vous êtes les bienvenus; » « après quoi, il servit le repas et nous mangeâmes. La nour- « riture de ce peuple consiste en riz cuit avec du beurre, « qu’ils servent dans un grand plat de bois, et par-dessus « lequel ils placent des écuelles de coûchdn, qui est un ra-
« goftt composé de poulets, de viande, de poisson et de lé- « gumes. Ils font cuire les bananes, avant leur maturité,
« dans du lait frais, et ils les versent dans une écuelle. Ils « versent le lait caillé dans une autre écuelle, et mettent « par-dessus des limons et des grappes de poivre confits dans « le vinaigre et la saumure du gingembre vert et des menti gués, qui ressemblent à des pommes, sauf qu'elles ont un « noyau. Lorsque la mangue est parvenue è sa maturité, « elle est extrêmement douce et se mange comme un fruit; a mais, avant cela, elle est acide comme le limon, et on la « confit dans du vinaigre. Quand les habitants de Makdau chaou ont mangé une bouchée de riz, ils avalent de ces « salaisons et de ces conserves au vinaigre. Un seul de ces « individus mauge autant que plusieurs de nous; c’est là a leur habitude ; ils sont d'une extrême corpulence et d’un « excessif embonpoint. '
« Lorsque nous eûmes mangé, le kâdhi s’en retourna. « Nous demeurâmes en cet endroit pendant trois jours, et h on nous apportait à manger trois fois dans la journée, car « telle est leur coutume. Le quatrième jour, qui était un « vendredi, le kâdhi, les étudiants et un des vizirs du cheikh « vinrent me trouver, et me présentèrent un vêtemenl . Leur « habillement consiste en un pagne de filoselle, que les hom- « mes s’attachent au milieu du corps, en place de caleçon, « qu’ils ne connaissent pas; en une tunique de toile de lin « d’Égypte, avec une bordure ; en une fardjiyeh (robe Bot- « tante) de kodsy (étoffe de Jérusalem) doublée, et un tur- « ban d’étoffe d’Égypte, avec une bordure. On apporta pour « mes compagnons des habits convenables.
a Nous nous rendîmes à la mosquée principale, et non»
a y priâmes derrière la tribune grillée. Lorsque le cheikh « sortit de cet endroit, je le saluai avec le kAdhi; il répona dit par des vœux en notre faveur, et conversa avec le kâ- « dhi dans l'idiome de la contrée; puis il me dit en arabe : a Tu es le bienvenu , tu as honoré notre pays et tu nous as a réjouis. » Il sortit dans la cour de la mosquée, et s’arrêta « près du tombeau de son père, qui se trouve en cet en- << droit; il y fit une lecture dans le Coran et une prière; a après quoi , les vizirs, les émirs et les chefs des troupes ara rivèrent et saluèrent le sultan. On suit, dans celte céré- « monie, la môme coutume que les habitants du Yaman. Ce- « lui qui salue place son index sur la terre, puis il le pose « sur sa tète, en disant : « Que Dieu perpétue ta gloire I » « Après cela, le cheikh franchit la porte de la mosquée, a revêtit ses sandales, et ordonna au kAdhi et à moi d’en « faire autant. Il se dirigea à pied vers sa demeure, qui était « située dans le voisinage du temple, et tous les assistants a marchaient nu-pieds. On portait au-dessus de la tête du « cheikh quatre dais de soie de couleur, dont chacun était « surmonté d’une figure d'oiseau en or. Son vêtement con- « sistait, ce jour-là, en une robe' flottante de kodsy vert, « qui recouvrait de beaux et amples habits de fabrique égyp- « tienne. Il était ceint d'un pagne de soie et coiffé d’un tur- <i ban volumineux. On frappa devant lui les timbales et l’on « sonna les trompettes et les clairons. Les chefs des troupes « le précédaient et le suivaient; le kAdhi , les jurisconsultes « et les chértfs l’accompagnaient. Ce fut dans cet appareil « qu’il entra dans sa salle d’audience. Les vizirs, les émirs « et les chefs des troupes s'assirent sur une estrade située « en cet endroit. On étendit pour le kèdhi un tapis sur le-
« quel personne autre que lui ne prit place. I.es fakhîs et
« les chérifs accompagnaient ce magistrat. Ils restèrent ainsi « jusqu'à la prière de trois à quatre heures de l'après-midi.
« Lorsqu’ils eurent célébré cette prière en société du cheikh,
« tous les soldats se présentèrent et se placèrent sur plu- « sieurs files, conformément à leurs grades respectifs ; après « quoi l'on fit résonner les timbales, les clairons, les trom- « pettes et les flûtes. Pendant qu’on joue de ces instruments,
« personne ne bouge et ne remue de sa place, et quiconque « se trouve alors en mouvement s’arrête, sans avancer ni « reculer. Lorsqu’on eut fini de jouer de la musique mili- « taire, les assistants saluèrent avec leurs doigts, ainsi que « nous l'avons dit, et s’en retournèrent. Telle est leur cou- « tume chaque vendredi.
>< Lorsque arrive le samedi, les habitants se présentent à « la porte du cheikh et s’asseyent sur des estrades, en de- « hors de la maison. Le küdhi, les fakhls, les chérifs, les « gens pieux, les personnes respectables et les pèlerins, en- « trent dans la seconde salle et s’asseyent sur des estrades « en bois, destinées à cet usage. Le kâdhi se tient sur une « estrade séparée , et chaque classe a son estrade particu- « lière, que personne autre ne partage avec elle. Le cheikh- « s'assied ensuite dans son salon, et envoie chercher le kâ- « dhi , qui prend place à sa gauche; après quoi , les légistes « entrent , et leurs chefs s’asseyent devant le sultan ; les a autres saluent et s’en retournent. Les chérifs entrent alors, « et les principaux d’entre eux s’asseyent devant lui; les « autres saluent et s’en retournent. Mais, s'ils sont les hôtes « du cheikh, ils s’asseyent à sa droite. Le même cérémonial « est observé par les personues respectables et les pèlerins.
■ puis par les vizirs , puis par les émirs, et enfin, par les
« chefs des troupes, chacune de ces classes succédant à une « autre. On apporte des aliments; le kâdhi , les chérlfe, et « ceux qui sont assis dans le salon, mangent en présence u du cbeàkh, qui partage ce festin avec eux. Lorsqu’il veut « honorer un de ses principaux émirs, il I envoie chercher « et le fiait manger en leur compagnie; les autres individus « prennent leur repas dans le réfectoire. Ils observent, en « cela, le même ordre qu'ils ont suivi lors de leur admission « près du cheikh. , • •
« Celui-ci rentre ensuite dans sa demeure; le kAdhi , les « vizirs, le secrétaire intime, et quatre d'entre les princiu paux émirs, s'asseyent, afin de juger les procès et les u plaintes. Ce qui a rapport aux prescriptions de la loi est
■ décidé par le kAdhi ; les autres causes sont jugées par les
« membres du conseil , c'est-à-dire lus vizirs et les émirs. « Lorsqu'une affaire exige que l'on consulte le sultan , on « lui écrit à ce sujet, et il envoie sur-le-champ sa réponse, « tracée sur le dos du billet , conformément à ce que décide c sa prudence. Telle est la coutume que ces peuples obser- « vent continuellement »
. Quoique plusieurs des particularités racontées par Ibn- Bathoutha ne se représentent plus aujourd'hui au voyageur qui aborde à Moguedchou, nous n'en croyons pas moins, et on en pourra juger, d'ailleurs, par notre propre relation (1), que l'écrivain arabe a tracé un tableau fidèle de ce qui se passait à l’époque où il visita cette ville. Les changements qui, depuis, se sont successivement opérés dans
<t) Voir U* part» , ch. m.
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l’état politique et les relations commerciales de Moguedchou comme des autres Tilles de la côte ont dû amener des modifications correspondantes dans les mœurs, les usages et la ^ •
richesse de ses habitants. Nous exposerons, dans les deux livres suivants, les causes de ces changements à partir du commencement du xvi' siècle; quant à la période antérieure, nous allons faire connaître les traditions que nous avons recueillies sur les lieux mêmes, et qui confirmeront, nous le croyons, les récits d’ibn-Bathoutha.
D'après ces traditions, qui s'accordent avec la chronique de kilouo , pour les circonstances de la fondation de Moguedchou, des maisons en pierre, dans le style arabe, furent peu à peu substituées aux cases en bois et en paille recouvertes de. peaux que les premiers émigrés musulmans, les Émozéides, y avaient d'abord élevées. Le gouvernement se constitua, et se transmit héréditairement daos la famille du chef qui avait conduit la nouvelle immigration, et cette dynastie fut désignée sous le nom d’El-M'dofleur, du nom ou surnom de son fondateur.
Le territoire compris entre le cours inférieur du Djoub et le pays nommé aujourd'hui Chebellèh était alors, dit -on, très-peuplé. Une partie de ce territoire, et notamment ceüe qui environnait la cité arabe, était occupée par les Odjourane, une des grandes tribus haouiia, à laquelle s’étaient déjà mêlés quelques Émozéides. Des relations amicales existaient entre les Odjourane et les cheikhs ou sultans M’doffeur, qui probablement exerçaient sur ces indigènes l'influence que donne une supériorité morale incontestable.
D’ailleurs, les Odjourane tiraient avantage des relations de commerce qui se développaient à Moguedchou : le marché
de cette ville leur était ouvert ,ct leur offrait un échange facile de» produit» qu'ils se procuraient dans l’intérieur, entre lequel et le marché arabe ils étaient des intermédiaires naturels. Les chameaux, qui abondent dans le pays, leur rendaient les transports et les communications faciles. Toutefois, ces bonnes relations n'excluaient pas certaines précautions de la part des chefs de Moguedchou à l'égard des Odjourane, et tons les jours, après la prière de l'Eùcba (une heure environ après le coucher du soleil ) , des crieurs parcouraient ta ville, disant à haute voix : « Que ceux du « dehors sortent et que les habitants restent chez eux. » Fuis ils fermaient les portes de la ville en pierre, ville dont les chérifs (c'est-à-dire les individus d'origine arabe) restaient seuls possesseurs pendant la nuit.
Sous la dynastie M'doffeurienne , Moguedchou acquit un haut degré de prospérité ; elle était devenue comme la capitale de tout le pays environnant, et le chef-lieu des divers établissements arabes, fondés successivement sur d'autres points de la côte par des familles sorties de sa population : ainsi s’élevèrent les villes de Braoua, Meurka, Djellip, Gondeur-Cheikh, Djezira et Ouarcheikh. A certaines époques de l’année, on se transportait de tous ces points à Moguedchou , dont la grande mosquée était pour les fidèles un lieu de pèlerinage, et où toute la population de la ville assistait à la prière du vendredi. Tel est, en substance, ce que la tradition orale nous a appris sur l'importance de cette cité pendant la période dont nous esquissons l'histoire. Ainsi s’explique pour nous l’existence de ce royaume de Maya dajco mentionné, d’après les récits des premiers navigateurs purtugais, par les géographes des xvi‘ et xvii* siècles. Le
peu que les géographes arabes nous ont dit de Mognedchou n’infirme aucunement l'ensemble des données de la tradition, Plusieurs des particularités recueillies sur cette cité, et publiées par Yacout plus d'un siècle avant le voyage (Tlbn-Bathoutha , s’accordent avec quelques-uns des détails donnés par le voyageur : ce que le premier dit de la nudité des habitants s'applique évidemment à la partie indigène de la population, qui devait, alors surtout, l'emporter de beaucoup en nombre sur la population.des chéri fs. Ibn-al-Madjd, de Mossoul, dans le Mozvl-Alirtyab, fait remarquer que Moguedchou est une grande ville ; lbn-Sayd en constate aussi l’importance, quand il dit que le nom de cette ville revient souvent dans la bouche de ceux qui ont voyagé à la côte orientale d’Afrique. On verra, dans le livre suivant, ce qu’elle était à l’arrivée des Portugais sur.cette côte; mais disons ici que maintenant même, par conséquent plus de cinq siècles après le passage d'Ibn-Bathoutha, ce qui reste de l'ancienne cité arabe témoigne encore de sa splendeur passée. Outre plusieurs mosquées abandonnées depuis bien longtemps, et dont les minarets ont seuls résisté aux efforts du temps et à l’envahissement des sables , il en est une encore affectée au culte et en assez bon état, grâce aux restaurations successives dont elle a, sans doute, été l'objet. Il s'y trouve une inscription (1) qui indique pour date de sa fondation l’année 6.37 de l’hégire (1259 de J. C.), c’est-à-dire près d’un siècle avant le passage d’Ibn-Balhoulha , et quelques années seulement après l'époque à laquelle Yacout en représentait les habitants comme vivant dans un état voisin de la sauvagerie : ceci prouve clairement, ainsi que nous
(1) Voir à l'appendice, pièce n* 1.
l'avons précédemment avancé, que les renseignements produits par Yacout se rapportaient à des temps bien antérieurs à celui où il écrivait.
La décadence de Moguedchou commence, d'après la tradition, avec le renversement de l’autorité des M’doffeur, événement qui eut lieu à la suite d'une invasion de la cité par la puissante tribu des Abgal , comprise, comme les Odjourane, dans la grande famille des Soumal-Haouiia. Le cbeikh ou sultan M’doiTeur qui gouvernait alors était nommé Fekeur-Eddin ; il fut le dernier membre de cette dynastie, à laquelle l’État de Moguedchou devait tout à la fois son origine, son développement et le degré de prospérité auquel il était arrivé. L’autorité des Abgal s'établit dès lors sur la ville en la personne de leur chef Omar-Djeloulé, dont le pouvoir s’est, depuis lors, transmis héréditairement dans sa descendance. Nous ne pouvons dire, avec quelque garantie d’exactitude, quelle fui l’époque de la prise de la ville par les Abgal. Au premier abord, les indications données par Ibn-Bathoulha sur le sultan qu’il y trouva régnant, et entre autres sur son origine beurberienne et son titre de fiU d'Omar, nous avaient semblé offrir la possibilité d’un rapprochement entre ce sultan et le fils de cet Omar-Ujeloulé , qui nous a été signalé comme ayant substitué dans Moguedchou l autorité des Abgal à celle des M’doffeur ; mais, outre que les données de la tradition sont insuffisantes pour établir ce synchronisme, d’autres raisons nous empêchent d’en admettre la possibilité. La première, c’est que nous nous trouverions par là conduit à fixer l’époque de l’invasion des Abgal a la fin du xm‘ siècle, et, cet événement important étant de date assez récente encore au passage d’Ibn-
Balhoutha dans la ville, le voyageur n’eût probablement pas manqué d’en faire mention, (.a seconde, c'est qu'il s’ensuivrait que Moguedchou, à l’arrivée des Portugais, en 1507, aurait été aux mains des Abgal depuis plus de deux siècles. Or, en 1507, et même longtemps après, cette ville était encore puissante et prospère ; et nous ne saurions comprendre qu elle eût pu se conserver telle, plus de deux siècles après la substitution du gouvernement ignorant et barbare des Abgal, à l’administration créatrice et civilisatrice des M'dofleur. Enfin, d’après ce qui nous a été dit sur les lieux, neuf cheikhs ou sultans abgal seulement, auraient excreé le pouvoir depuis Omar-Djeloulé jusqu'au sultan actuel , et, tout en faisant , bien entendu, nos réserves quant à la complète exactitude de ce renseignement, nous croyons devoir ne pas le négliger entièrement. Or, l’intervalle de plus de cinq siècles qui nous sépare de l’époque du voyage d’Ibn-Balhoutha est évidemment trop long pour ne comprendre que huit règnes. Nous concluons donc des considérations qui précèdent, qu’à l'époque du passage d’Ibn-Bathoutha , la ville était encore gouvernée par des sultans M’doffeur; dès lors les détails fournis par ce voyageur sur les usages du pays, les cérémonies dont il a été témoin, et l’appareil somptueux dont le sultan était entouré, nous semblent ne pouvoir être révoqués en doute.
Reprenons maintenant la relation, et suivons Ibn-Bathoutha dans sa relâche à Mombase.
« Je m’embarquai sur la mer dans la ville de Makdacliaou, « me dirigeant vers le pays des Saouâhil (') ( les rivages) et f) Le Suuahliel.
« ms la ville de Couloua (kiloua), dans le pays des Zendjs. « Nous arrivâmes è Manbaça (’), grande Ile, à une distance « de deux journées de navigation de la terre des Saouâhil. « Cette Ile ne possède aucune dépendance sur le continent, « et ses arbres sont des bananiers, des limoniers et des ci- « tronniers. Ses habitants recueillent aussi un fruit qu'ils « appellent djammoHn ( djambou , Eugenia J ambu ), et qui « ressemble à l'olive ; il a un noyau pareil à celui de l’olive, « mais le goût de ce fruit est d’une extrême douceur. Ils ne « se livrent pas à la culture , et on leur apporte des grains « du Saouâhil. La majeure partie de leur nourriture con- « siste en bananes et en poisson. Ils professent la doctrine « de ChâQ'y, sont pieux, chastes et vertueux; leurs mos- « quées sont construites très-solidement en bois. Près de « chaque porte de ces mosquées se trouvent un pu deux « puits, de la profondeur d’une ou deux coudées; on y « puise l’eau avec une écuelle de bois, à laquelle est fixé u un bâton mince, de la longueur d'une coudée. La terre, « è l’entour de la mosquée. et du puits, est tout unie. Qui- « conque veut entrer dans la mosquée, commence par se la- « ver les pieds. Il y a près de la porte un morceau de natle « très-grossier, avec lequel il les essuie ; celui qui désire « faire les lotions tient la coupe entre ses cuisses, verse « l’eau sur ses mains et fait son ablution. Tout le monde « marche nu-pieds. »
Ces détails sont peu nombreux et presque insignitiants sous le rapport de l'ethnographie ; mais Ibn-Bathoutha n'a passé qu'une nuit à Mombase, et le temps lui a manqué pour examiner cette localité : aussi a-t-il un peu exagéré
O Mambur.
l'étendue de l’tle. Ce qu’il dit de la distance qui la sépare de la terre du Souahhel, donnerait à penser qu'alors le lit* toral ainsi désigné comprenait seulement la partie de côtes basses qui s'étend depuis la pointe Pouna jusqu'aux environs du cap Delgado ; aujourd’hui , le pays des Souahhéli ou le Souahhel est considéré comme commençant à partir du Djoub.
Quant aux autres indications, elles nous paraissent devoir être suffisamment exactes pour l’époque où le voyageur visita Mombase. En effet , au commencement du xiv' siècle, cette localité n’avait pas encore l’importance qu’elle acquit plus tard. Ce ne fut que dans le cours du xvt* siècle que l’un de ses cheiks, chef d’un groupe de Schiraziens qui s'étaient établis depuis quelques années dans l’ile, l’ayant soustraite à l'autorité du cheikh ou sultan de Zanzibar, en fit une cité indépendante, dont les possessions augmentèrent peu à peu aux dépens des petits Etats voisins, et particulièrement de celui de Metinde. D'autre part, la superficie restreinte de Mombase s’oppose è ce qu’elle produise beaucoup de céréales, et, de tout temps, ses habitants ont tiré une grande partie de leur subsistance soit de Pemba, soit de la côte en regard de cette Ile. Cette circonstance vient encore justifier l’assertion d’Ibn-Bathoutha relative à l’importation de grains du Souahhel à Mombase. Il a pu dire aussi , avec vérité, qu’elle ne possédait pas de dépendances sur le continent , car, lors de son passage , les terres qui enserrent la baie de Mombase n’étaient point occupées par les Ouanika et les Ouadigo, qui y sont maintenant établis. L’émigration de ces populations de l’intérieur vers le littoral a été, d’après les traditions locales, à peu près contemporaine de l'éta-
làisscment des Portugais dans l’ile; elle doit dater du commencement du xvii* siècle. Jusqu'alors , la partie du continent en arrière de l’îie Mombase était sans doute abandonnée aux incursions des tribus pillardes et nomades, que, sous le nom de Zimbos, les historiens portugais nous montrent envahissant et dévastant, en l’an 1588, l'ile de Kiloua, puis, en l’an 1589, celle de Mombase, et combinant leur invasion de cette dernière île avec l'attaque que la flotte portugaise, commandée par Thomé de Souza Coulinho, dirigeait contre la ville du côté do la mer. Bref, tous les faits que nous connaissons comme ayant contribué à .constituer l'État de Mombase et à donner quelque importance à la cité de ce nom, sont d' une date bien postérieure à celte du voyage d’Ibn-Bathoutha , et ce qu'il dit de cette localité dans sa relation nous semble donner une idée assez exacte de ce qu elle pouvait être quand il y relâcha. Accompagnons-le maintenant à Kiloua :
k .Nous passâmes, dit-il, une nuit dans cette île (l’ile « Mombase) ; après quoi nous reprimes la mer pour nous « rendre à Couloua, grande ville située sur le littoral , et u dont les habitants sont pour la plupart des Zendjs, d'un « teint extrêmement noir. Ils ont à la figure des incisions, u semblables à celles qu'ont les Limiin de Djenèdah. lin « marchand m’a dit que la ville de Sofàlah est située à la « distance d' un demi-mois de marche de Couloua, et qu'entre u Sofâlab et ïoüfl (Moud), dans le pays des Limiin, il y a « un mois de marche. De Yoùfi, on apporte à Sofàlah de la « poudre d’or. Couloua est au nombre des villes les plus u belles et les mieux construites; elle est entièrement bâtie « en bois; la toiture de ses maisons est on dis (sorte de
a jonc ampela-desmos tenax), et les pluies y sont abondantes. « Ses habitants sont adonnés au djihâd (la guerre sainte); <t car ils occupent un pays contigu à celui des Zendjs infi- « dèles. Leurs qualités dominantes sont la piété et la dé- « votion, et iis professent la doctrine de Chéfi’y.
' « DD SELTAN DK COELOC A .
« Lorsque j’entrai dans cette ville, elle avait pour sultan « Abou’l mozhaffer Haçan, surnommé également Abou'l- « mnedhib, à cause de la multitude de ses dons (mewéhib) « et de ses actes de générosité. Il faisait de fréquentes in- « cursions dans le pays des Zendjs, les attaquait et leur en- « levait du butin, dont il prélevait la cinquième partie, « qu’il dépensait de la manière fixée dans le Coran. Il dé- « posait la part des proches du Prophète dans une caisse « séparée, et lorsque des chérîfs venaient le trouver, il la « leur remettait. Ceux-ci se rendaient près de lui de l’Irâk, a de l’Uidj&z et d’autres contrées. J’en ai trouvé à sa cour « plusieurs du Hidjàz, parmi lesquels Mohammed , fils de « Djammàz, Mansoùr, fils de Lébidah, fils d’Abou-Netny, et « Mohammed, fils de Chomaïlah, fils d’Abou-êiemy. J’ai vu « à Makdachaou Tabl , fils de Cobaïeh, fils de DjammAz, qui « voulait se rendre près de lui. Ce sultan est extrêmement « humble; il s'assied et mange avec les fakirs, et vénère les » hommes pieux et nobles.