PÉRIODE PORTUGAISE
Les Portugais établissent leur domination h la cite oriental* d’Afrique.
La conquête musulmane avait , depuis longtemps^ fermé la route de l'Inde aux nations européennes ; mais la Grèce et l’Italie se souvenaient toujours des trésors, que l’Orient recelait, et les marchands de ces deux pays tenaient sans cesse leurs regards avides fixés sur cette vieille terre d’Égypte, autrefois leur domaine, qui s'interposait alors comme une barrière infranchissable entre eux et l’objet de leurs convoitises.
Enserrée depuis quatre cents ans dans le vaste cercle de la domination arabe, qui , du voisinage des Pyrénées, s'étendait jusque sous les murs de Constantinople , l' Europe, dont les nouvelles populations s’étaient accrues et fortifiées en s’assimilant le jeune sang des barbares et l’esprit chrétien, venait, pour la première fois, de réagir contre l’ennemi commun par les croisades. Quelque désastreux qu’aient été, pour la prospérité intérieure des peuples croisés, les résultats de celte gigantesque et généreuse folie, I. ‘JO
elle n'en produisit pas moins, indirectement il est vrai , des effets d'une haute importance pour le développement de la civilisation occidentale. En mettant dans un contact forcé l’Orient et l'Occident, elle raviva chez les peuples de l’Eu- * rope centrale le goût du luxe, des beapx-arts et des sciences, que l’invasion des barbares y avait étouffé.
D'abord ces expéditions aventureuses servirent à l'accroissement de la puissance maritime de Venise, mieux placée que toute autre pour opérer le transport de troupes nombreuses et de matériel considérable qui s'établit entre l'Europe et l’Asie. Une prospérité commerciale inouïe fut, dès ce moment , acquise à cette république et partagée plus tard par ses voisines, que son exemple entraîna dans la même voie. Malgré les guerns continuelles qu’une ardente rivalité suscita entre elles , et surtout entre Gênes et Venise, le com merce ne cessa de suivre une marche ascendante, et la navigation fit des progrès proportionnels au mouvement commercral.
Parmi les événements remarquables de cette période de progrès se place au premier rang l’invention de la boussole, faite, suivant l’opinion générale, par Flavio Gioja, natif d’Amalfi, petite ville du territoire de Naples. Cette découverte ne produisit pas , il est vrai , une révolution instantanée dans l'art de la navigation ; car les marins ne s’en servirent d'abord que comme d’un auxiliaire utile, et non comme d'un guide unique. Mais il n'en est pas moins vrai aussi que l'invention arrivait en temps opportun su moment où l’activité européenne s'apprêtait à s’épandre au dehors et se disposait à des moissons fécondes.
Pendant qu'à l'est de l'Europe, Venise et Gênes, les deux
sœurs rivales, voyaient s’élever leur merveilleuse fortune, que jalousaient les plus grands royaumes, et attiraient à elles toutes les richesses de l'Asie et de l’Afrique orientale, à l’occident surgissait un peuple qui, depuis des siècles, communiait forcément avec l’Orient. Les Maures, maîtres de la péninsule Ibérique, y avaient implanté nvec eux les coutumes fastueuses des peuples asiatiques. Grèce aux importations de leurs marchands, les perles, les parfums, les tissus précieux affluaient sur les plages de l’Espagne et du Portugal. Le long contact des chrétiens avec ce luxe prodigieux et cette sensualité raffinée avait dû nécessairement influer sur leurs mœurs et leurs usages, et leur faire des habitudes splendides qu'ils avaient peu à peu contractées, une sorte de besoin impérieux. Aussi, quand les Maures eurent été rejetés pour toujours sur le rivage africain, le vainqueur se vit forcé de demander à des sources nouvelles les produits opulents qui , depuis la fuite de ses ennemis, n’arrivaient plus jusqu'à lui. Venise et Gènes ne pouvaient suffire aux exigences de ce nouveau marché, et d’ailleurs leur commerce était pour les nouveaux clients un sujet d'envie et une excitation incessante de leurs instincts cupides.
De toutes les causes que nous venons d'énumérer naquit sans doute, chez les nations maritimes de l'Europe, le désir de s’ouvrir un passage vers l'Inde par l’Océan A ces deux mobiles, la passion du luxe et l’avidité commerciale se heurtant à l’obstacle que leur opposait, sur le littoral de la Méditerranée, la domination des Arabes, à ces deux mobiles, disons-nous, la civilisation moderne doit ses deux plus belles conquêtes, l'Amérique et la route de l'Inde par le cap de Bonne- Espérance.
Les Portugais Turent les premiers à s’élancer dans la voie des grandes découvertes maritimes. Après avoir complètement chassé les Maures de leur territoire, ils les avaient poursuivis jusque sur les côtes d’Afrique. Dom Henri, l’un des 61s de Jean I", qui avait, en 1415, suivi son père dans une expédition contre Ceula, s’étant distingué par sa valeur et ses talents, avait reçu pour récompense le gouvernement des dernières conquêtes du roi de Portugal et le duché de Yiseu. Le jeune prince trouva, dans les riches revenus attachés à ce dernier titre, un moyen de tenter la réalisation de grandes entreprises qu’il méditait.
En effet, Dom Henri, actif et intelligent, joignait à ses autres qualités toutes les connaissances d’un savant, et pouvait passer pour un des hommes les plus instruits de son époque. Dès ses plus jeunes ans, il avait conçu une vive
passion pour les expéditions maritimes. Sa nouvelle position en Afrique lui fit concevoir le projet de résoudre la grande question commerciale qui agitait tous les peuples navigateurs de l’Europe et le mit à même d'en préparer l'exécution. Pendant son séjour parmi les Maures, il obtint beaucoup de renseignements sur les peuplades qui bordent les côtes de la Guinée et les nations de l'intérieur de l'Afrique. Il en conclut la possibilité d’arriver è cette contrée par l'Océan, et il résolut de surmonter toutes les difficultés d’une pareille navigation.
Déjà, depuis trois ans, dès 1412, Dom Henri avait, chaque année, envoyé un vaisseau explorer la côte occidentale d’Afrique ; mais ses marins n'avaient réussi, jusqu'alors , qu’à doubler le cap Noun , et s'étaient arrêtés eu deçà du cap Bojador comme devant une barrière dont on
-J. TÜs'-XJ.}
ne pouvait songer même à s'approcher. Enfin, en 1418, deux gentilshommes de la marine du prince, voyant son ardent désir de poursuivre les découvertes sur cette cête, s'engagèrent volontairement à tenter de doubler le terrible cap et à s'avancer au sud. Mais, comme leurs prédécesseurs, ces nouveaux aventuriers suivirent la cête, et, comme eux aussi , ils allaient s’épuiser en vains efforts contre les courants et les brisants du cap Bojador, quand un hasard de mer vint suppléer è l'habileté ou à la hardiesse qui leur manquait. Une tempête qui s’éleva les emporta en pleine mer et leur fit perdre de vue la terre. Ils se croyaient perdus sans retour, lorsque, le vent s'étant calmé, ils aperçurent, à peu de distance de leur navire, une Ile qu'ils nommèrent Porto Santo. -•
Cet heureux événement encouragea les efforts de Dom Henri, qui envoya dans l'île une expédition composée de trois vaisseaux commandés par Zarco Vax et Bartholomeu I’erestrello. Pendant le séjour qu'ils y firent, ils remarquèrent plusieurs fois, et dans le même endroit de l'horizon, un point noir qui excita leur curiosité. Ayant fait route sur ee point, ils trouvèrent une Ile inhabitée ët couverte de bois épais : à cause de cette dernière circonstance , iis lui donnèrent le nom de Madeira (1) (Madère).
Pendant quinze ans, les navigateurs portugais ne s'avancèrent pas au sud de l’île que nous venons de nommer. Ce fut seulement en 1453 qu’un individu nommé Gil Eanés, natif de Lagos, parvint à doubler le cap Bojador, et revint dire en Europe qu'au delà de ce cap la mer était parfaite-
(1) Le mot Madeira signifie, en portugais, Soit.
ment navigable. Quelque temps auparavant, Dom Henri avait obtenu du pape Martin V une donation perpétuelle, à la couronne de Portugal , de toutes les terres et iles qui seraient découvertes entre le cap Bojador et l'Inde, et, de plus, une indulgence plénière à tous ceux qui périraient dans les expéditions entreprises pour arracher ces vastes contrées aux païens et aux infidèles. C'était faire habilement conspirer, pour le succès de son entreprise , deux puissants mobiles , l'intérêt et le sentiment religieux.
En 1441 , Dom Henri confia le soin de continuer les découvertes à Antam Conçoives et à Nuno Trislam. Ce dernier s'avança jusqu'au cap Blanc, à 150 lieues environ du cap Bojador. Dans une sccoudc expédition, il découvrit l'ile d'Arguin, quelques-unes des iles du cap Vert, et explora la réte jusqu'à Sierra-I.eone.
Des nègres et un peu de poussière d’or rapportés du lliodo-Otiro, bras de mer au fond duquel avait mouillé Conçoives, excitèrent en Portugal l’avidité et l'orgueil national. Les Portugais avaient, dès lors, donné des preuves certaines de leurs progrès dans l’art de la navigation. Les imaginations s'exaltèrent; la renommée, en racontant à travers l’Europe et les découvertes faites et les grands bénéfices qu'on en retirait, poussa vers le Portugal une foule d’étrangers et surtout d’Italiens, qui passaient pour les marins les plus habiles et les plus expérimentés. Tous ceux qui se distinguaient par leurs connaissances en astronomie et en marine furent favorablement accueillis par le prince, qui sut employer à propos leurs talents et leur expérience. C'est ainsi qu'en 1444 il envoya Vicente de Lagos et Aluise da Cà-da-Mosto, gentilhomme vénitien, explorer les mers de
l'Afrique. Ce* navigateurs se dirigèrent sur le cap Blanc et la Gambie, où ils trouvèrent le Génois Antonio de Nova, qui reconnaissait aussi la côte par les ordres de Dom Henri. Cà-da-Moslo fit deux voyages le long de cette côte; d’autres navigateurs y furent également envoyés, et, grâce à lenr concours, le digne prince eut la satisfaction et la gloire de créer pour sa patrie un vaste commerce et des colonies florissantes. Il mourut en 14G3, à l’âge de soixante et dix ans, après avoir, par ses tentatives incessantes et le courage de ses serviteurs, établi la probabilité, devenue, plus tard, une certitude, qu’on pouvait étendre vers le sud les limites de la navigation, et qu’il ne fallait que de la persévérance pour arriver au but.
Toutefois, dans celte longue période de cinquante-deux ans, les travaux du prince n’avaient amené que la reconnaissance de l,f>00 milles de côtes, aucun de ses serviteurs n'ayant dépassé avant sa mort le G* ou le 8* degré au delà de l'équateur. Mais, dans cette longue et patiente conquête faite pas à pas sur des mers inconnues, qu’importent, pour la gloire de Dom Henri , l'étendue et la richesse des régions qu’elle embrassa? Son principal mérite est dans l'élan que ses hautes conceptions, sa constance et son courage surent donner à sa patrie dans une carrière au bout de laquelle il y avait pour récompense un monde. Cette force d'impulsion fut telle, que, sans méconnaître la part que ses successeurs prirent à celle grande oeuvre , ou peut dire qu elle entraînait encore Vasco da Gama lorsque la proue de ses navires sillonnait les flots de l'océan Indien, et que c’était elle encoro qui enflait la voile de l'heureux navigateur en face des montagnes du royaume de Calicut.
Cependant la mort de Dom Henri suspendit les progrès des Portugais le long des côtes d’Afrique; mais cette suspension ne fut que momentanée. Depuis l'année 1453, des importations considérables avaient eu lieu d'Afrique en Portugal , et le mouvement ne «e serait pas ralenti si la cour de Lisbonne n'avait été exclusivement occupée de ses querelles avec la cour de Castille. En 1469, un marchand nommé Fernando Gomes afferma du roi Dom Alphonse le commerce de la Guinée, s'engageant, entre autres conditions, è reconnaître, pendant la durée du privilège qu’il obtenait, 500 lieues de côtes au midi : c’est ainsi que furent découvertes les îles Fernando-Pô, du Prince, de Saint- Thomas et d’Annobon. Il paraît certain, en outre, que, dans l'espace de dix-huit ans qui s’écoula entre la mort de Dom Henri et celle du roi Alphonse, de 1463 à 1481 , les navigateurs portugais reconnurent toute la côte de Guinée, avec ses golfes, les baies de Bénin et de Biafra, les îles adjacentes, et s’avancèrent jusqu'à la frontière septentrionale du royaume de Congo.
L'avénement de Jean II au trône de Portugal imprima aux voyages de découvertes une ardeur nouvelle. Convaincu, comme son glorieux oncle, des résultats importants qu’on devait attendre de ces voyages, et surtout de l’ouverture d’un passage par mer aux Indes, ce roi demanda au pape la confirmation des concessions déjà faites à son prédécesseur. Il obtint même d’Édouard IV, roi d’Angleterre, que ce prince renonçât à toute entreprise le long des côtes concédées, et en défendît la navigation à ses sujets.
En 1484, Diogo Cam s'avança au delà du cap Sainte-Catherine, et atteignit l'embouchure d’une rivière considéra-
ble que les naturels appelaient Zaïre, et qu'on a nommée depuis le Congo.
Dans un second voyage, il essaya de reconnaître la côte située au delà de cette rivière; mais nous ignorons jusqu'où il s’avança.
Encouragé par les succès obtenus, le rot Jean se prépara à faire une tentative définitive, et, pour en assurer la réussite, il résolut de chercher à pénétrer vers l’Inde, à la fois par la voie de terre et par la voie de mer. D’un côté, il chargea Pero da Covilham et AfTonso de Payva de se frayer un passage à travers les continents de l'Afrique et de l'Asie; de l’autre, il fit équiper une flottille. composée de deux caravelles et d’un petit bâtiment d'approvisionnement, et en donna le commandement à Bartholomeu Dias, gentilhomme de sa maison.
Celui-ci mit à la voile, pour la côte occidentale d'Afrique, à la fin du mois d'août I486. Arrivé à la Serra-Parda, à environ 2 degrés du tropique austral et à 420 lieues au delà du point le plus éloigné qui eût été reconnu par tous les précédents navigateurs, Dias, avec un courage digne de la grande entreprise qu'il tentait, se dirigea directement au sud par la pleine mer, et perdit bientôt la terre de vue. Jeté enfin à l’est par de violentes tempêtes, il vint altérir à une baie qu’il nomma Dos Vaqueiros ou des Vachers, à cause des nombreux troupeaux que les naturels gardaient sur le rivage. Il se trouvait alors à 40 lieues à l'est du cap qu'il cherchait, et qu'il avait doublé sans s’en apercevoir. Continuant sa route à l'est, il atteignit une Ile qu'il appela Santa-Cruz ; puis il arriva à la baie da Lagoa : sa flottille ne comptait plus alors que deux bâtiments ; ses provisions
— au —
étaient épuisées , et la tempête avait précisément séparé de lui le petit navire qui en portait d'autres ; ses équipages, harassés de fatigue et manquant de vivres, se montraient irrités et demandaient à retourner dans leur pays. Bartholomeo bias, ignorant qu’il avait déjà doublé le cap, engages les mütins à continuer encore leur voyage S‘> lieues plus loin.
I.a rôle inclinait alors directement à l'est : les Portugais, en la longeant, arrivèrent enfin à l'embouchure d'une rivière qu'ils nommèrent le Uia-do-lnfante , aujourd'hui la , grande rivière des Poissons. I.a ifo se décidèrent à arrêter leur mouvement de progression.
Mais quelle ne lut pas la joie de (lias et de ses compagnons lorsque, en revenant désappointés et mécontents, ils aperçurent ce promontoire qu’ils avaient si longtemps cherché en vain! Pour comble de bonheur, ils retrouvèrent là le petit bâtiment perdu, ce porteur de provisions dont l'absence leur avait été si prejudiciable.
Après avoir déterminé avec eiactitude la position du cap, Barlholomeu Lias revint à Lisbonne au mois de décembre 1487. Le fameux cap, qu'il avait nommé O cabo Tormentaso en souvenir des violentes tempêtes qu'il y avait essuyées, reçut du roi de Portugal celui de cap de Bonne- Espérance (o cabo de Boa- Espéranto).
Dans cet intervalle, Covilham et Payva s'étalent mis en roule au mois de mai 1487, avec l’intention de traverser l'Égypte. Ils se joignirent à une caravane de marchands arabes de Per et de Tremeeem (1), qui les conduisit à Tor, au pied du mont Sinaï, dans l'Arabie Pétrée, où ils recueil-
U) Tleisceu.
lireot quelques informations précieuses concernant le commerce de Calicut. Ils se séparèrent ensuite au port il’Aden. payva alla visiter l' Abyssinie et Covilham se rendit dons l'iode. Après avoir visité Calicut, Ginanor et Goa, il partit pour Sofala , afin d'examiner par lui-mème les célèbres mines d'or de ce pays, et il y recueillit les premiers renseignements précis que les européens nient pu se procurer sur l' île de Madagascar. Il se préparait à revenir en Portugal quand il apprit, au Caire, la mort de Payvo, qui venait d'y être assassiné. Il se dirigea alors vers l’Abyssinie, où il reçut du roi de ce pays l’accueil le plus bienveillant. Les bonnes dispositions du monarque , ou plutôt les obstacles qu il mil au retour de Covilham, décidèrent celui ci à passer en Abyssinie le reste de ses jours. Kodrigo de Lima, qui y lut envoyé en ambassade en lol2o, y retrouva encore vivant le vieux voyageur, après trente trois ans de séjour dans sa patrie d'adoption.
Covilham avait écrit souvent au roi de Portugal, son maître; il lui avait appris, entre autres choses, qu'il était possible d'aller aux Indes par mer, depuis le cap de Bonne- Espérance, et il affirmait que les navigateurs indiens et arabes connaissaient parfaitement ce promontoire.
Dix ans après la découverte du cap de Bonne-Espérance, Emmanuel , le nouveau roi de Portugal , fit partir une Ilottille composée de trois vaisseaux montés par soixante hommes , sous le commandement de Yasco da Gama , gentilhomme déjà célèbre par son courage, sa prudence et ses talents de marin. Vasco da Gama mit à la voile le 8 juillet 1197. 11 se dirigea directement sur les îles du cap Vert , continua sa route au sud et vint mouiller dons la baie de
Sainte-Hélène. En quittant cette baie, il atteignit en deux jours la pointe méridionale du continent africain. Là il eut h lutter avec les vents de sud-est , et ne triompha que par sa fermeté et son adresse du découragement et de la mutinerie de ses équipages. Enfin, naviguant à l’est, le long de la cAte méridionale de l'Afrique , il vint jeter l'ancre dans la baie de Saint-Biaise, d'où, peu après, il arriva à la petite Ile de Santa-Crus, où s'étaient arrêtées les découvertes de Üias. Gama, qui voulait trouver les contrées visitées par Covilham, suivit la cAte, en ayant soin de ne pas la perdre de vue, et envoyant ou descendant à terre pour y prendre des renseignements. Il continua ainsi de faire voile vers l'est et passa même devant le pays de Sofala, où il supposait que Covilham se trouvait peut-être en ce moment , sans rien apercevoir qui fût digne de son attention. Enfin, au commencement du mois de mars 1498 (le 1" mars, suivant Osorius; le 28 février, selon le Diarw Portuguez), il jeta l'ancre devant la ville de Mozambique.
L’accueil que Gama reçut dans cette ville fut des meilleurs. Il est vrai qu’on prenait les Portugais pour des mahométans venus des cAtes de Barbarie. La population de l'Iie sur laquelle s'élevait Mozambique était en majorité idolAtre ; mais elle comprenait aussi un certain nombre de négociants sarrasins. Les navires du pays étaient munis de boussoles (I), de cartes marines et d’instruments pour observer les hauteurs du soleil. Gama apprit que Mozambique dépendait du sultan de Kiloua, et que celui-ci y avait un gouverneur désigné par lui : le gouverneur alors en fonction
(I) Ce fait a été uie par des commentateurs modernes.
Diçjitized by
Coo
se nommait Zacoëja. Kiloua, lui dit-on, était un des ports les plus célèbres de toute cette contrée ; ses navires avaient des communications fréquentes avec l'Arabie et l’Inde, d'où ils rapportaient beaucoup de marchandises. On lui parla aussi du pays de Sofala et de la grande quantité d'or qu’on en retirait. Gama demanda des pilotes pour le conduire en Calicut; le gouverneur s’empressa de lui en fournir deux.
Mais les relations amicales qui s'étaient établies entre les Portugais et les habitants cessèrent quand ceux-ci découvrirent que les nouveaux venus étaient chrétiens. Cette découverte donna lieu, de la part des Arabes, à des tentatives hostiles qui forcèrent Gama de lever l’ancre.
Alors il se dirigea vers Kiloua; mais les vents contraires ou la mauvaise foi de ses pilotes l’empêchèrent d’y aborder. Ceux-ci lui conseillèrent d'aller à Mombuse, lui faisant accroire que la plus grande partie de la ville était habitée par des chrétiens , et qu'elle lui offrait le lieu le plus convenable pour faire reposer ses équipages et soigner ses malades. Cette ville , défendue alors par quelques fortifications munies d'artillerie, contenait aussi une garnison nombreuse. On y trouvait en abondance des fruits , des légumes et des grains, du gros et du petit bétail et de l’eau douce. L’air y était fort tempéré, les maisons y étaient bien bâties. Gama, séduit par le récit de ses pilotes, s'empressa d'aller y mouiller, désirant y faire rafraîchir ses hommes et s'y ravitailler. Mais il ne tarda pas à acquérir la preuve que les misérables aux conseils desquels il se confiait le trahissaient : échappé, par un heureux hasard, aux embûches qu’ils lui avaient tendues, il reprit la mer et fit voile pour Melinde.
Là, dn moins, Gama n'eut à subir aucune déception. La ville était sous les ordres d’un vieillard nommé Otugerage (1), qui, ne pouvant quitter son palais à cause de son grand Age, envoya à bord du capitaine portugais son jeune fils, nommé Ali , avec qui (lama eut une entrevue des plus cordiales. Ces bonnes dispositions ne se démentirent point durant tout le séjour que la flottille fit À Melinde. Des pilotes expérimentés Turent donnés au navigateur étranger, et on lui fit promettre d'y revenir lorsqu'il opérerait son retour en Europe, l'intention dn cheikh étant d'envoyer une ambassade en Portugal , pour Taire, avec le roi Emmanuel , un traité d'amitié et d'alliance.
Le 22 avril , Gaina partit de Melinde. En peu de jours, les Portugais passèrent l'équateur, revirent avec grande joie les constellations du nord , et, le 28 mai 145)8, mouillèrent près de Calicut.
Ainsi se trouvait accompli le rêve conçu quatre-vingt-six ans auparavant par Dom Henri, et dont il avait lui-même, avec tant de persévérance et de courage, poursuivi la réalisation pendant un demi-siècle.
Après un assez long séjour sur la côte de Calicut et une visite Taite à Goa, la flotte portugaise reprit le large, traversa la mer d'Arabie et vint longer la côte orientale d'ATrique, du nord au sud. En passant, elle canonna la ville de Mognedchou, abattit une grande partie de ses maisons, et conla un grand nombre des bateaux qui s'y trouvaient ; puis
(1) Nom n'tceeptons pas la responsabilité de l'orthographe des noms trouvés daus les histoires portugais»' s ou espagnoles : quand nous avons pu la corriger avec certitude, nous l’avons fait; ni tout autre cas, nous avons reproduit les noms tels qu’ils y étaient écrits.
elle vint mouiller à Melinde, s'y ravitailla, prit à bord l'ambassade promise, et remit à la voile au bout de cinq jours, pressée de doubler le cap avant l'hiver qui s'approchait. Le 29 avril 1499, elle arriva à l'tle de Zanzibar. Quoique mahométans, les habitants accueillirent bien les Portugais et leur fournirent des vivres et des fruits en abondance. La flotte passa ensuite le long du Mozambique, alla faire de l’eau à Saint-Biaise, doubla le cap, toucha à Terccire, où Vasco da Gama eut la douleur de voir mourir son frère Paul, et arriva enfin, au mois de septembre de l’année 1499, à Lisbonne, où elle reçut le prix de ses travaux et de son courage : les fatigues et les maladies avaient emporté dans sa laborieuse campagne les deux tiers de scs hommes.
On ne peut suivre sans un immense intérêt cette magnifique épopée , qui , des premières tentatives du prince Dom Henri au voyage heureux de Vasco da Gama, se déroule majestueusement, à travers mille péripéties, vers un but gigantesque, ayant un siècle pour durée, et pour théâtre cette vaste étendue de l'Océan qui baigne trois continents. Du jour où le merveilleux dénoûmenl est atteint, l'axe du mouvement commercial a changé ses pôles ; l’immense courant s'élance dans des voies nouvelles; la Méditerranée a cessé d’être le lien exclusif entre l'Orient et l'Occident, et l’Europe, traînée è la remorque des vaisseaux de Gama, va prendre possession de ce monde aux profondeurs infinies, dont le génie et l'audace lui ont ouvert les portes.
Désormais un va-et-vient continuel s'établira des rivages du Portugal aux mers indo-africaines. Dans ces communications incessantes, l’Afrique orientale n'aura, sans doute, qu’une part secondaire; mais elle deviendra le point de re-
pos obligé entre l’ Europe et l'Asie, le parvis du sanctuaire indien, et la place qu’elle occupera dans l’histoire ne sera pas sans importance.
Le roi Emmanuel, heureux et lier de ce grand événement qui marquait son règne du sceau de la gloire, ne laissa pas aux brises de l'Océan le temps d’ effacer le glorieux sillon tracé par la flotte de Gama : peu de mois après le retour du grand capitaine, il en fit équiper une nouvelle, montée par quinze cents soldats bien armés, et fournis d'artillerie et de munitions de guerre de toute espèce. Il en confia le commandement à un gentilhomme nommé Pedro Alvares Cabrai. Celui-ci mit à la voile le 8 mars 1500. Arrivé è l’Ile Saint-Jacques, une bourrasque sépara un navire de sa flotte et jeta celle-ci sur une cAte inconnue, où elle atterrit le 24 avril. Cabrai donna à cette terre le nom de Sainte-Croix. C’était le Brésil. Il en partit le 5 mai. Le 28, une tempête fit sombrer, sous ses yeux , quatre de ses navires. Les sept navires restant avec leurs équipages, consternés de l'épouvantable événement dont ils venaient d’être les témoins oculaires, se remirent en route. Une seconde tempête les dispersa encore, et l’un d’eux fut entraîné par le vent jusqu’auprès du golfe Arabique. Il retourna en Portugal, n’ayant plus que six hommes de son équipage. Les six autres navires allèrent mouiller à Mozambique le 21 juillet.
Les habitants de cette ville, se souvenant des mauvais procédés qu'ils avaient eus envers Gama et voyant venir des hommes de la même nation accompagnés de forces plus considérables, trouvèrent à propos de manifester une grande satisfaction de leur arrivée. La flotte put se remettre de ses
fatigues ; elle fit de l'eau sans rencontrer aucun obstacle, et , après avoir pris un pilote, mit à la voile pour Kiloua.
Hans la crainte de manquer le but, Cabrai navigua en vue de la côte, et découvrit ainsi plusieurs îles habitées, toutes sous la domination du sultan de Kiloua. Il arriva devant cette ville le 20 juillet.
Kiloua était une des plus anciennes cités de cette côte. Nous avons donné au livre précédent (1) l’histoire de sa fondation et la série des souverains qui la gouvernèrent. Le sultan régnant alors était un Maure nommé Ibrahim, qui jouissait d’une grande autorité dans le pays. Il avait eu longtemps le gouvernement de la contrée de Sofala, et y avait acquis de grandes richesses et la puissance qu’elles donnent. Cabrai était muni de lettres et commissions délivrées, par Emmanuel, pour la conclusion d’un traité d’amitié et d’alliance avec le chef de Kiloua. Dans une entrevue demandée à Ibrahim, et accordée sans difficultés, la missive du roi de Bortugal et scs propositions furent accueillies avec faveur. Le représentant de celui-ci eut donc tout lieu d’ôtre satisfait des dispositions qui lui furent montrées.
Mais les marchands arabes, que leurs intérêts rendaient plus clairvoyants que le sultan , commencèrent à le poursuivre'de leurs supplications et à l’entourer de leurs intrigues. Ils lui dépeignirent les Portugais comme des hommes cruels et avides, et lui firent entendre que l'admission de ces étrangers dans le pays aurait bientôt pour effet d’anéantir sa fortune et sa puissance : ils parvinrent enfin à mettre la défiance au cœur d'ibrahim. Dès lors, celui-ci (U traîner
(1) Voyei ci-devant, page 177 et suivantes.
en longueur la conclusion du traité, et , pendant ce temps, de grands préparatifs de défense avaient lieu dans la ville. Cabrai fut instruit de tout ce qui se passait par un cheikh nommé Omar, frère du roi de Mclindc, qui se trouvait alors à kiloua ; mais, pour ne point retarder l’achèvement de sa mission, il remit sa vengeance à un autre moment, et fit voile vers Melinde.
La nouvelle de son arrivée y fut accueillie avec joie par le vieux cheikh, qui s’empressa d’envoyer à la flotte une abondante provision de tout ce que le pays produisait en vivres et en fruits. Cabrai ramenait avec lui l’ambassadeur qui avait suivi Gama, et qui était chargé par Emmanuel de riches présents destinés à son maître. Celui-ci les reçut avec une vive satisfaction. Il fit tout son possible pour retenir Cabrai pendant quelques jours : il aurait désiré trouver dans la présence de ses nouveaux amis une protection contre un de ses voisins, le cheikh de Mombase, dont la puissance l’emportait sur la sienne, et qui lui faisait payer cher, disait-il , l'amitié qui l'unissait aux Portugais. Dans la guerre survenue entre eux , depuis le passage de Gama, le cheikh de Melinde avait déjà perdu beaucoup d'hommes et d'argent. Mais Cabrai était pressé d’arriver dans l’Inde; il prit donc congé de ce fidèle allié, laissant sur les lieux deux bannis, qui devaient tenter de pénétrer, par terre, en Abyssinie, pour y étudier les mœurs et les usages de celte nation, et prendre des informations sur le souverain de la contrée, qu'on savait être chrétien et auquel on donnait , en Europe, le nom de Préire-Jean (1).
(1) Voici c e qu'on lit dans Jü4o de Barros sur ce Prétre-Jcau :
• Au dire de certains écrivains urieutaux, parmi tes nations tartares
Le 7 août, Cabrai partit de Melinde pour la côte de l’Inde, sur laquelle il séjourna jusqu’en 1501, et revint en Portugal , où il arriva le dernier jour de juillet.
Avant l'arrivée de Cabrai , Emmanuel avait , dans le courant de mars, envoyé dans l’Inde quatre navires, sous le commandement de Juan de Nova , gentilhomme de Galice. Celui-ci avait touché à Mozambique, à Kiloua et à Melinde. Mais rien d’important ne signala ces différentes relâches.
En allant, il avait découvert la petite fie de la Conception, et au retour, il découvrit celle de Sainte-Hélène.
L’année suivante, 1502, le roi de Portugal envoya, pour la seconde fois, Vasco da Gama vers l’Inde, avec dix navires
u qui habileut la province du Calkay, pays qui correspond à la Scythie,
« au delà du mont Imaè, de Ptoléraée, il aVait existé quelques prioces « chrétiens uestorieus, des plus puissants de la eootréc, que les Tartares « païens de ce temps nommaient Vncha, et que leurs vassaux appelé- « rcut Jean , du nom de Jonas, le prophète : ce nom se transmettait par « héritage. Les Occidentaux de l'Église romaine les appelaient Prêtre - V Jean des Indes , parce qu'ils habitaient cette partie du monde. Ce sura nom de Prélre leur venait de ce qu’au temps où ces princes ftoris- « sa i eut (suivant ce qu'écrit Antoine, archevêque de Florence), ou por- « tait devant eux, en guise de bannière, une croix en temps de paix, et « en temps de guerre deux, l’une d’or et l’autre de pierres d’un grand *» prix. Cet étendard, eu même temps qu’il était l'emblème de leur foi,
« était aussi celui de leur noblesse cl de leurs richesses, qui surpassaient « celles de tous les princes de la terre. Ils étaient si puissants, qu’ils « avaient pour vassaux soixante et douze rois. Sous le règne d'un de ces « princes du nom de David, les Tartares, auxquels il réclamait le tribut « qu’ils étaient daus l’habitude de lui payer, se révoltèrent à l'instiga- « lion d un de leurs capitaines, nomme Gingis. Il s'ensuivit une guerre, h dans laquelle David perdit ses États et la vie. L’empire passa aux mains « de Giugis, qui, selou certains historiens, tenait à la famille royale par u les femmes. Pour se concilier l’amour du peuple, le notivean monarque « épousa la fille du roi détxùiié, et, abandonnant le titre qui apparte- « naît aux héritiers légitimes du Irène, il prit celui de Vlar-kan du Ca- « lhay. Selon Marco-Polo, le sujet de la guerre suscitée par Giugis était
bien armés. Une autre flotte de cinq navires fut aussi expédiée sous le commandement de Vicente Sodré. Cette dernière avait ordre de courir la mer de l’Inde et de faire vigoureusement la guerre aux Sarrasins qui trafiquaient dans ces contrées. Elle quitta Belem le 10 février. Elle fut suivie de près par une autre flotte de cinq navires, partie le 5 avril, sous la conduite de don Estevam da Gama. Emmanuel, passionné pour les grandes choses, venait de former le projet de conquérir les contrées nouvellement découvertes, d’exterminer les ennemis des chrétiens, et d’implanter la religion du Christ aux Indes orientales.
Vasco da Gama , après avoir touché à Sofnla, vint mouiller à Mozambique. Le chef qui l’avait si mal reçu à son pre-
• le refus que le Prètre-Jean avait fait à celui-ci de la main de sa fille,
« Gingis étant déjà roi des Tartares.
• L'héritier légitime du Prètre-Jean resta chef d'uu État très-borné,
• dans lequel il recueillit les restes de la population ehrétieune nesto- > rienne. Comme il était cruellement persécuté par les usurpateurs de « son trône, le pape lunoeeut IV, à qui il avait adressé ses plaintes, en- « voya, en l’aunée 1216, à l'empereur tartare qui régnait alors, un cer-
• tain nombre de moines dominicains, dont le chef s'appelait le frère
« Anselme, pour le prier de ne pas tremper ses mains dans le sang chré- « tien, et l'engager à embrasser la religion du Christ
• Bref, ce nom de Préire-Jean, que les Européens avaient pris l'ha-
• bilude de dunner aui rois chrétiens de l’Inde, fut , après la chute de « leur empire, transporté aui rois de l'Abyssinie, qui étaient aussi chré- « tiens. Des rcligieui qui s'étaient rendus dans ce pays, apprenant que
• le souvrraiu appartenait à la religion chrétienne et qu'il portait pour « insigne une croit à la main, le prirent pour le Prètre-Jean des Indes, « si célèbre en Europe, l'ue circonstance singulière, c’est que le nom
• de ee souverain abyssin avait uuc grande conformité de cousomtaucr
• avec celui de Prètre-Jean, PreHe-Joùo. Aussi, les bons religieui le
• prenaient-ils pour une dénomination donnée par les Européens. » Voyez , pour le même sujet , le Voyage de Marco-Polo, édition de la
Société géographique de Paris.
niggii'ea hyL.GüügIe
mier voyage n'existait plus ; son successeur accueillit bien les Portugais. Gama fit construire à Mozambique une caravelle qu’il destinait à courir la côte; il l'adjoignit à la (lotte et vint mouiller à Kiloua, où son frère ne tarda pas à le rejoindre avec sa division. La flotte comptait alors dix-neuf navires.
Ibrahim, éperdu à la vue de cette grande quantité de vaisseaux , accourut se jeter aux pieds du capitaine portugais. Celui-ci le retint d’abord prisonnier; mais Ibrahim, ayant imploré son pardon, fut relâché sous la condition de payer au roi de Portugal une certaine quantité d’or. Il laissa, en outre, pour otage, Mobhammed Aneonij, personnage d’une grande autorité qui le secondait dans son gouvernement. Une fois libre, Ibrahim, en vrai Arabe qu’il était, refusa de payer la rançon promise. 11 savait bien que Gama pourrait se venger sur Mobhammed; mais cela le tQuchait peu. C'était un homme ambitieux et méchant * qui, disait-on, avait tué traîtreusement son prédécesseur pour régner è sa place, et qui , depuis, tenait pour suspect tout homme sage et de quelque valeur. Mobhammed instruisit Gama des projets déloyaux d’ibrahim, et paya de ses deniers la rançon convenue. Gama lui rendit la liberté, et se décida ensuite à partir pour Meiinde. Mais le vent l’empécha d’y aborder, et porta ses vaisseaux dans un golfe situé è 15 lieues plus loin, d'où il fit voile pour l’Inde. Près d'y arriver, il rencontra un grand navire appartenant au soudan d’Égypte, et chargé d’épices, de denrées précieuses et de passagers en destination pour la Mekke. Gama donna l'ordre de l’attaquer, et, après l'avoir pillé et avoir égorgé tous ceux qui le montaient, a l'exception d’une vingtaine
d'enfants, il le coula. Dans ces temps de fanatisme, on avait une façon d'user de la victoire qui ne permettait point de demander miséricorde à ses ennemis au jour des représailles, et certes celles-ci ne devaient pas manquer d'avoir lieu. L’acte barbare de Gama n'était que le prélude de celte guerre d’extermination qu’allaient bientôt se faire, sur l’océan Indien, les chrétiens et les enfants de Mahomet.
Cependant le roi Emmanuel , toujours préoccupé des intérêts de son naissant empire, envoyait flotte sur flotte dans la mer des Indes. Déjà les deux frères, Aflonso et Francisco d'Àlbuquerque, ayant chacun trois navires sous leur commandement , étaient partis, en 1 505, pour porter des secours aux Portugais et au roi de Cochim, qui , à cause de sa fidélité au Portugal , venait d'être attaqué par celui de Calicut. Dans la même année, une autre flotte partit aussi avec la mission d'aller croiser à l'entrée de la mer Rougo, et d’y arrêter les navires arabes qui naviguaient entre ce golfe et l'Inde. Cette mission fut confiée à Antonio de Saldanha, qui eut aussi trois navires placés sous scs ordres. L’un de ceux-ci , dont le capitaine était Diogo Fernandes Pereira , fut séparé des autres par une tempête et porté à Melinde. De là, en faisant route vers le golfe Arabique, Pereira découvrit Socotra, où il résolut de passer l'hiver. Quant à Antonio de Saldanha, l’ignorance de son pilote lui avait fait perdre sa route, et il avait abordé à l’tle Saint-Thomas, sous l’équateur. A son départ de cette île, un coup de vent sépara de lui l’autre navire que commandait Rodrigo Lourenço Ravasco. Ce dernier, après avoir touché à Mozambique, vint » mouiller à Kilona , où il attendit Saldanha pendant vingt jours. Voyant qu'il tardait trop, Ravasco prit la route de Zan-
zibar. Il rôda autour de cette lie deux mois , durant lesquels il arrêta vingt navires chargés de marchandises, qu’il ne voulut pas relâcher sans que ceux à qui ils appartenaient . lui eussent payé rançon. Ces actes de brigandage irritèrent les habitants de Zanzibar et des autres Iles, et rendirent les Portugais odieux â beaucoup de gens qui les aimaient auparavant. Aux représentations qui lui furent faites, Ravasco ne répondit que par des injures et des outrages. Alors lé cheikh de Zanzibar, poussé à bout, fit équiper quelques petits navires pour assaillir les Portugais; mais Ravasco s’empara de quatre de ces barques et mit les autres en fuite. Le fils du cheikh perdit la vie dans cette échauffourée. « Le battu paye ' l'amende , » dit, à ce propos et fort judicieusement, le vénérable Osorius. En effet, le vaincu acheta la paix par la promesse de reconnaître la suzeraineté du roi de Portugal , et de lui payer un tribut annuel.
Zanzibar, visitée, pour la première fois, par Vasco da (lama, lors de son retour de l’Inde, en 1499, était une lie peuplée de Cafres et de Maures. On y trouvait des bois épais, de bonnes aiguades et des bestiaux en abondance. Il s’y faisait un grand commerce d’écaiile, d’ambre, d’ivoire, de cire, de miel et de riz, et l’on y fabriquait beaucoup de cordages en fil de coco, et de bonnes étoffes île soie et de 'coton. Cette île avait, en outre, un bon port, et offrait ainsi une relâche commode et avantageuse.
Après avoir conclu le traité qui rangeait Zanzibar au nombre des dépendances du Portugal , Ravasco prit la route de Melinde.
Le cheikh de cette dernière ville et celui de Mombase se faisaient alors une guerre acharnée. Ravasco vint dans ce
dernier port et y combattit dcui navires de charge et trois autres barques, qu’il prit, ainsi que leurs équipages. Au nombre des prisonniers se trouvaient douze Maures qui comptaient parmi les plus riches et les plus notables de la ville de Jtraoua. Ils attendaient là un autre navire chargé de marchandises de grand prix : dans le but de sauver leurs richesses, ces honnêtes commerçants ne se contentèrent pas de payer rançon pour eux; ils firent encore hommage de leur ville, et promirent, par serment, que tous leurs compatriotes demeureraient à toujours les sujets du roi de Portugal. Ravasco leur imposa un tribut annuel d'une certaine quantité d’or.
Sur ces entrefaites, Saldanha. vint mouiller, à Mombase. suivi par trois navires qu'il avait capturés. A la vue de cette flottille, le cheikh du pays craignit que les Portugais ne lui fissent un mauvais parti , et se hâta de conclure la paix avec Melindc. De là, Saldanha fit voile pour l'Inde, où les renforts devenaient de plus en plus nécessaires à ses compatriotes.
En effet, la puissance des Portugais ne s'établissait pas sur la côte de la Péninsule sans conteste ni sans obstacle. Maîtres depuis si longtemps du commerce de ces régions, les Arabes usaient de tous leurs moyens pour susciter des ennemis à leurs nouveaux concurrents et les chasser des marchés où, avant eux, ils régnaient sans partage. C'était à leur sollicitation que le roi de Calicut avait fait la guerre aux Portugais, d’abord si amicalement reçus par lui, et qu'en ce moment il poursuivait de ses hostilités son voisin, le souverain do Cochim, l’allié fidèle du roi de Portugal.
Mais la révolution opérée dans le mouvement commcr-
eial par l'arrivée des Portugais avait produit dans les intérêts un bouleversement qui ne se bornait pas à atteindre les localités prochaines : il s étendait, au contraire, à des pays lointains, et associait à la même ruine et aux mêmes colères de vastes régions et de puissants intéressés. C’est ce que va démontrer un coup d’œil jeté sur la direction des courants commerciaux au sein des mers de l'Inde, antérieurement à l'époque dont nous parlons.
Les transactions(l) ne se bornaient pas alors à exploiter ce qu’on appelait l’ Inde en deçà et au delà du Gange ; elles s’étendaient jusqu’à la côte orientale de la Chine et comprenaient tout ce vaste archipel dont quelques Iles sont grandes comme des continents, et qui va toucher à l'Océanie, découverte des temps modernes. Les Maures, les païens euxmêmes étaient, dans ces contrées, les agents d'un trafic actif et incessant. Dès que le vent favorable, venait à souffler, toutes les épices, les pierres et les tissus précieux, l’or et l’argent produits par les pays à l'est de cette presqu'île, que les anciens avaient nommée la Chersonèse dor, le girofle des Moluqucs, la noix et le macis, le sandal de Timor, le camphre de Bornéo, les parfums, les aromates et toutes les richesses de la Chine, de Java , de Siam, etc., venaient s'amonceler à Mnlacca, le plus riche comptoir et la marché universel de l’Orient. C’est là que les habitants des pays situés à l’ouest de celte ville, jusqu’à la mer Rouge, allaient, sons avoir besoin de l'intermédiaire d’aucune monnaie, prendre ces marchandises en échange de celles qu’ils apportaient. *
U) Voyez les Uecudcs de Joâo île Barro».
En cheminant vers l'occident, ce commerce s'enrichissait encore de la rire de Pégu , des tissus et des perles du Bengale, des diamants de N'orsingn, de la cannelle de Ceylan, du piment et du gingembre, et autres épices de toute espèce de la côte du Malabar. C’était ce commerce, qui avait rendu opulentes et célèbres Calicut, sur la côte de Malabar; Cambave, dans le golfe du même nom; Aden, au* approches du détroit de la mer Rouge; Hormouz, sur l’Ile de tiérun, à l’entrée du golfe Persique. A Hormouz venaient s'entasser les produits de la Turquie et de l’Europe destinés à s’échanger avec ceux de l'Orient. Arrivé à ce point central, le torrent se bifurquait. Une partie des marchandises s'écoulait à travers le golfe Persique jusqu’à Bassora , à l'embouchure de l’Euphrate, où elles étaient réparties sur les diverses caravanes qui se dirigeaient , tantôt vers l’Arménie, Trébisoudc et la Tartarie, tantôt sur Alep, Hamas, et jusqu'au port de Beyrouth, où venaient les prendre les Vénitiens, les Génois et les Catalans, qui étaient alors les maîtres de ce commerce.
L'autre partie côtoyait l’Arabie, faisait escale aux ports de la mer Rouge et arrivait à Suez ou à Tor. De là, les caravanes transportaient les denrées au Caire; celles-ci s'embarquaient ensuite sur le Nil et descendaient à Alexandrie, où les navires des nations européennes que nous avons citées plus haut venaient les chercher pour les distribuer dans toute la chrétienté.
Quelle que fût la route suivie, tout le commerce de l'Orient aboutissait donc aux ports du sultan du Caire. Avant qu’ils fussent passés aux mains des Turcs-Ottomans, les États de ce prince s'étendaient depuis la limite orientale du
royaume de Tunis , au cap nommé par les marins Ras-Assein, et par Ptoléinée, le promontoire Borée, jusqu'au golfe de Larazxe, où se trouvait la ville du môme nom. Sur celte étendue de côte d’environ 560 lieues s’ouvraient plusieurs ports célèbres.
Du côté de l’intérieur, ces États atteignaient, sur le bord du Nil , le sud de la Thébaïde, nommée Saïd par les naturels, arrivaient à l’antique Ptolémaïs, aujourd'hui Hicina, et étaient baignés par la mer Rouge. Au delà, ils entraient sur la terre d'Arabie, longeaient les possessions du chéri f de la Mekke, venaient, à travers le désert, touchera Bir, sur l'Euphrate, et de là rejoignaient le golfe de Larazze. Dans ce vaste circuit étaient englobés une grande partie de l'Arabie Déserte, toute l'Arabie Pétrée, la Judée, une bonne partie de la Syrie, et tout le Melser de Metraïm, nom donné, par les Hébreu* et les Arabes, à l'Egypte proprement dite.
Le Soudan du Caire était alors kansou-Algouri ; Sélim X régnait en Turquie; Icchérifde la Mekke était Baracat, plus célèbre par son grand âge que par ses hauts faits; Aden avait pour chef Hhamraed à llorraouz régnait Slf-Eddin II, et à Gouzerate, enfin, Mahhmoud , 1" du nom.
Pour tous ces princes et pour toutes ces populations, la nouvelle puissance des Portugais, surgie depuis cinq ans à peine et devenue déjà maîtresse des mers de l’Inde, était à la fois une ruine et une honte, une honte surtout pour la ville sainte, dont elle venait enlever les pèlerins jusqu’aux portes de la mer Rouge; aussi le nom Portugais était-il partout abhorré, et chacun rêvait la destruction de l’ennemi commun.
Les Arabes qui trafiquaient sur la côte de l'Inde, plus
directement lésés, résolurent d'envoyer line ambassade au sultan du Caire. Us déterminèrent le zamorin à y joindre des présents. Le cheikh d’Adcn envoya aussi un chérif (descendant de la Famille de Mahomet), pensant que le caractère religieux de son ambassadeur donnerait plus de poids à sa supplique. On priait le sultan d'interposer son pouvoir et d'arrêter le fléau qui s'était appesanti sur tous , et avait déjà fait couler abondamment le sang des enfants du prophète.
Mais le Soudan n'avait pas besoin du stimulant des plaintes et des colères étrangères. Il ne s'apercevait que trop des pertes que subissait son trésor depuis que les Portugais avaient violemment détourné le commerce de son cours naturel. Cependant il crut devoir commencer par adresser des remontrances au pape; à cet effet, il lui fit porter une lettre par un religieux du couvent de Sainte-Catherine. Le pope envoya la lettre et l'ambassadeur au roi de Portugal ; mais ni l’un ni l'autre n’eurent de succès auprès de ce prince : prières et menaces vinrent se briser contre deux obstacles invincibles, son ambition de roi et sa foi de chrétien. Voyant ses tentatives de conciliation avortées, le soudan se décida à recourir à la force des armes. L'ne ère de luttes sanglantes allait s’ouvrir dans les mers de l'Inde, pour les Portugais; mais ce devait être aussi pôur eux une ère de victoires.
Au moment même où le pauvre moine du Sinaï , ambassadeur à la fois du vicaire de Jésus-Christ et du principal représentant de Mahomet, abordait à Lisbonne, le roi de Portugal venait de faire équiper une grande flotte et l'avait mise sous le commandement de Dom Francisco d'Almeida, à
qui il donnait le titre et le pouvoir de vice-roi de l'Inde. La flotte, partie de Lisbonne le 25 mars 1505, vint, au mois de juillet suivant, aborder & Kiloua.
Dès son arrivée dans ce port, Almeïda envoya complimenter le sultan Ibrahim ; mais celui-ci , qui avait sur la conscience ses mauvais procédés envers les Portugais, s’enfuit de la ville pendant la nuit. Les soldats se rangèrent alors autour de Mohhammed -Anconij , personnage dont nous avons parlé plus haut , afin de résister aux tentatives des Portugais. Mais Almeïda, lassé d'attendre une réponse aux ouvertures qu'il avait faites, descendit dans la ville à la tète de cinq cents hommes. Mohhammed, ses soldats et toute la population avaient fui. Resté maître de kiloua sans coup férir, Almeïda ordonna de construire immédiatement une forteresse ; puis il fit engager les habitants à rentrer dans leurs foyers , promettant que les biens et les personnes seraient saufs, et qu'il nommerait chef du pays Mohhammed, homme généralement estimé. Ces propositions furent par* fuitement accueillies, et toute la population rentra dans la ville, ayant à sa tète Mohhammed, qui fut reconnu sultan au nom du roi de Portugal. Un tribut peu onéreux lui fut imposé, et il se déclara vassal d'Emmanuel.
Cependant Mohhammed n'était pas un ambitieux; il exposa à Almeïda que, si le sultan Alfudaïl, traîtreusement assassiné par Ibrahim, eût encore existé, il lui aurait remis le pouvoir qui lui appartenait ; mais que ce sultan avait un fils qui ne devait pas être déshérité : il demandait, en conséquence, quoiqu'il eût lui-mème un fils, que celui d’Alfndaïl fût désigne pour lui succéder. Un pareil désintéressement excita, comme de raison , l’étonnement et l’admira-
tion des Portugais. Almeïda accueillit la prière qui lui était faite, et envoya chercher le jeune prince, que les habitants reconnurent dès lors pour leur futur sultan.
Comme nous l’avons vu dans le livre précédent, Kiloua était la plus importante des villes de la côte. C'est elle qui avait peuplé d'Arabes une grande partie de la terre ferme voisine, quelques Iles adjacentes et quelques ports de l'ile Saint-Laurent (Madagascar). Sa position moyenne sur la côte, entre la cité de Moguedchou et le cap Corrientes, avait facilité son développement politique. Trouvant au sud et au nord l’espace nécessaire à l'extension de sa puissance, elle s’était rendue maîtresse de Mumbase , des Iles l’emba, Zanzibar, Mafiia, Comore, et de beaucoup d'autres localités où des établissements se fondèrent, grâce à son impulsion et à ses richesses. Mais déjà, avant l'arrivée des Portugais, elle s'était presque entièrement éclipsée par suite des divisions qui , plusieurs fois, éclatèrent à la mort de quelques-uns de ses souverains.
Almeïda, après avoir construit la forteresse à laquelle il donna le nom de Santiago, y laissa un gouverneur et une garnison , et partit le 8 août pour Mombasc, où il arriva le 13 avec onze navires et trois barques. Dès son arrivée, il fit sonder l'entrée du port pour s’assurer s'il était vrai , comme le disaient les pilotes, que ses vaisseaux pussent s'y engager. U envoya ensuite proposer au roi de se soumettre. Ses offres ayant été repoussées, il attaqua la ville, la prit et la brûla.
Almeïda fit ensuite voile de là pour Melinde; mais, n'ayant pu y aborder, il se rendit aux Anjedives, où, conformément à ses instructions, une forteresse fut construite. A quelque temps de là, il reçut la nouvelle d’une tentative d'assassinat
faite sur Mohhamraed de Kilona, à l'instigation de l'ancien gouverneur Ibrahim. Mais l'assassin, arrêté, avait été puni, et , en ce qui concernait la côte orientale d'Afrique, le viceroi ne prit , pour le moment , d’autre mesure que d’envoyer plusieurs bâtiments y croiser.
Après qu’Almcïda eut quitté le Portugal , le roi Emmanuel , qui , par suite des relâches que les Portugais avaient faites à Sofala, avait eu de nombreux renseignements sur le commerce de l’or dans ce pays , s'était déterminé à prendre des mesures énergiques pour s’emparer de ce commerce. I.a construction d'une forteresse à kilouo était un commencement d’exécution du plan conçu par le roi. Pour le compléter, ce prince venait de décider qu'il en serait élevé une autre à Sofala : à l'aide de ces deux forteresses et d’une forte croisière s’appuyant, du cêté du nord, sur Melinde, dont le cheikh était dévoué, Emmanuel comptait dominer tout le mouvement commercial de la côte. En conséquence, il avait fait équiper une flotte de six navires, qu’il plaça sous le commandement de Pero da Nhaya. A la même époque, deux autres navires, commandés par Cyde Barbudo et Pedro Qnaresma , partaient avec l’ordre d’aller découvrir toute la côte, du cap de Bonne-Espérance à Sofala. Des six navires conduits par da Nhaya, les trois plus gros devaient se rendre dans l’Inde; les trois autres étaient destinés à servir de stationnaires et de croiseurs dans les eaux de l'Afrique. Ceux-ci étaient commandés par Joào de Queiros, Francisco da Nhaya, fils de Pero, et Manoël Fernandcs. Ce dernier devait résider, comme facteur, dans la forteresse qu’on allait construire à Sofala, et que da Nhaya serait chargé de garder avec les officiers et les soldats nécessaires.
Arrivé devant Sofala, da Jihava trouva le pays sous le commandement d’un vieillard aveugle Agé de soixante et dix ans, et nommé Youceuf. La ville n'était pas grande ; elle avait une garde de soldats maures aux costumes bariolés , coiffés de turbans , nus jusqu’à la ceinture et portant au côté un cimeterre à poignée d’ivoire. Youceuf n'était là que gouverneur pour le sultan de Kiloua ; mais il s'intitulait sultan lui-mème et refusait d'obéir à son suzerain, à cause des ré- ,
voiles et des dissensions qui régnaient dans la métropole. Youceuf, ayant appris qu'Almeïda s’était emparé de kiloua, craignit que, Sofala étant vassale de celle cité, le vice-roi ne vint l’inquiéter et revendiquer ses droits de souveraineté.
Cette crainte le détermina à faire un accueil amical à da N baya, espérant, parce moyen, conjurer le péril qui le menaçait, et s'assurer, en outre, une protection contre son gendre Mengo-Musaf, homme influent et d'un grand renom, soupçonné de nourrir des projets ambitieux contraires aux droits héréditaires des lils de Youceuf. Dans de pareilles dispositions, ce dernier ne put qu'accorder sans peine au capitaine portugais la permission de bâtir un fort dans le pays.
Da ÏShaya se mit à l’oeuvre immédiatement, et y fut aidé même par les gens de Sofala. Au bout de quelques mois, les travaux étant très-avancés, il envoya dans l’Inde les navires et les hommes qui ne lui étaient plus néce>saires.
Mais la bonne intelligence ne devait pas être de longue durée entre les nouveaux venus et leurs hôtes. Le gouverneur, influencé par quelques Maures qui lui firent un tableau lugubre des méfaits des Portugais et des maux qui lui étaient réservés, se laissa entraîner à conspirer leur perte. Ceux-ci, prévenus du complot par un Éthiopien du nom d ’Acole, qui
s’était déclaré leur ami depuis leur arrivée , se préparèrent à soutenir l'attaque. Elle eut lieu, et le résultat en fut désastreux pour le vieux cheikh. Après un combat acharné, ses gardes furent vaincus , et lui-mème perdit la vie.
Voulant se concilier l'amitié des gens du pays, da Nhaya suspendit le carnage ; puis, quand tout fut rentré dans l'ordre, pour récompenser Acote, il le nomma gouverneur, au nom du roi de Portugal, à l’autorité de qui le nouvel élu jura de rester soumis (1).
(1 J Voici CP qu’on savait du royaume de Sofala au temps de Barros :
Ce territoire, dit l'auteur portugais dans ses Deeades , fait partie d’une vaste contrée sur laquelle régne un prince nommé Brnomolapa. Elle est entourée, en forme d’Ile , par les deux bras d’une rivière qui prend sa source dans le lac le plus cousidérable de toute l'Afrique, celui où les anciens géographes plaçaient la source du Nil, et d'où naît aussi le fleuve Zaïre, qui traverse le Congo. Ou sait, i présent, que, de ces trois rivières remarquables, celle qui s'enfonce le plus dans les terres est le Nil , que les Abyssins nomment Facuij, dans lequel se jettent deui antres grandi s rivières auvquelles Ptolémér donnait les noms d 'A élabora et Aelapue , et qne les naturels appellent Tacazij et Abanhi. Celle-ci (dont le nom signifie pire de» eu tir) vient d’nn autre grand lac appelé Barccna (et par Ptolémér. Coloa), et contient dans son sein plusieurs Iles où s'élèveut quelques monastères de religieux. Quant au grand lac, il parait avoir plus de 100 lieues de long! La rivière de Sofala se divise eu deux branches : l'une va se jeter en deçà du cap Corricntes, et a pris successivement le nom de rivière de la lagune (da I.agoa) et de rivière du Saint-Esp rit; l’autre vient se jeter dans la mer, à 25 lieues au nord de Sofala. C’est le Couama, nommé, dans l'intérirur, Tambeze. Cette branche est beaucoup plus considérable que l’autre; elle est navigable à plus de 250 lieues ; elle reçoit six cours d’eau remarquables , qui portent les noms suivants ; Panhamca, Louamgoua, Arrouya, Hanjouo, Inadire et fiouema. Toutes arrosent la terre du Binomolapa, et la plupart charrient de Por.
Le delta enfermé entre ces deux bras de rivière , et qui forme le royaume de Sofala, a plus de 750 lieues de circuit. Il ressemble au Zanguebar par l'aspect du pays, les animaux qui s'y trouvent, les hommes qni l’habitent et les aliments dont ceux-ci se nourrissent. Tout ce ter-
L'infortuné Youceuf avait eu tort de ne pas suivre plus longtemps ses premières inspirations. Il eût mieux fait, pour sa sûreté comme pour sa vengeance, de se confier plutôt au
ritoire est riant, fertile, boisé, arrosé de ruisseaux, couvert de bêtes fautes et de bétail, et très-peuplé. U forme contraste avec la terre qui avoisine le cap Corrientes, et qui cal nue, aride et balayée par des vents très-froids. Comme le delta de Sofala est très-peuplé, les éléphants s’en éloignent et se réfugient dans les solitudes du Zanguebar, où ils se promènent en grandes bandes comme des troupeaux. Les Cafres prétendent qu’il s’en tue de quatre à cinq mille par an, ce qui explique la grande quautité d’ivoire qui s’exporte de ce pays pour l’Inde.
Les mines d’or les plus voisines de Sofala sont celles qui portent le nom de Uanica; elles sont situées dans une vallée entourée d'un amphithéâtre de montagnes de 30 lieues de circuit. Les endroits qui recèlent l’or se reconnaissent à la sécheresse et à la uudité de la terre qui * es recouvre. Tout ce territoire se nomme Maloucu, et les peuples qui le fouillent pour eu extraire le précieux métal sont les Botonga*. Quoique le pays soit situé entre l’équateur et le tropique du Capricorne, les moutagnes sont couvertes d’une si graude quantité de ueige, que ceux qui y séjournent pendant l’hiver meurcut de froid; mais pendant l’été, l’sir est, sur ces sommets, d’une pureté et d’uue sérénité sans égales.
Dans toutes ces mines de Manica, qui s'étendent à 50 lieues dans l’ouest, la terre est sèche, et, comme l'or y est eu poudre, les naturels y creusent des trous que les pluies de l'hiver remplissent, en y entraînant les parcelles d'or des terres environnantes. En général, persouue ne creuse & plus de G ou 7 palmes; à *20 palmes, on trouve le roc.
Les autres mines plus éloignées de Sofala sout distantes de 100 jusqu'à 200 lieues. On y trouve l’or en morceaux, soit enfermés eu liions dans la pierre, soit dans les lits des torrents que l’hiver a formés et que l'été dessèche. Dans certains dormants des rivières, les naturels plongent et trouveut beaucoup d’or dans la vase qu’ils rapportent. Quelquefois ils se réunissent jusqu’à deux cculs hommes, pour épuiser l’eau d’une mare et mettre à découvert la vase et l’or qu’elle reuferme. Lulin la terre est si riche, que, si les habitants étaient cupides, ils *c procureraient d’énormes quantités de ce métal ; mais ils sout si paresseux et ont si peu de besoins, qu’ils doivent être poussés par la faim pour sc décider à creuser la terre.
Pour exciter leur convoitise, les Maures qui se reudent au milieu d’eux out recours à la rust* ; ils les couvrent, eux et leurs femmes, d’cloffcs et
climat meurtrier de cette côte qu'à lu puissance de ses armes.
En effet, les Portugais ne lardèrent pas à se ressentir de l' insalubrité du pays; les maladies vinrent les assaillir et Grent
do bijont, qui «citent leur joio, et, quand il* voient leor ravissement arrivé à son comble, ils leur abaudouneat ces objets arec confiance, leur disant : • Allez chercher de l'or, et vous nous payerea au retour. • Paz le crédit qu'ils leur imposent ainsi , ils les ohligent à aller crsnser la terre; car telle est la bonne foi de ces pauvres gens, qu’ils ne manquant jamais de remplir leurs engagements.
11 y a d'autres miues encore dans un district nommé Taroa, qui porte aussi le nom de royaume de Bouloua, et qui a pour seigneur un prince vassal du Bénomotapa. Ces mines anal les plus anciennes que l’on connaisse dans le pays; elles sont toutes en pleine campagne. Au centre du terrain erisle un édifice fort remarquable; c'est une forteresse garnie, en dedans et en dehors, de pierres fort bien taillées, d'une grandeur merveilleuse et dont la surface a 25 palmes de largeur et un pea moins de hauteur. Elles ne paraissent pas être jointes par de la chaut. Sur la porte de ce monument est une iuscriptiou que certains .Maures marchands et savants qui ont été sur les lirui n’ont pu lire; ils u'ont même pu deviner à quelle écriture elle appartient. Autour de l'édifice, sur certaines élévations, il y eu a d’autres construits de la même manière, avec un revêtement de pierres sans chaut, et au milieu drsquels est uns tour haute de plus de 12 brasses. Ces édifices portent, dans le pays, le nom de Symbaoï ;Zimboé), qui signifie pour eut. une résidence royale. Eu effet, ils uomment ainsi tous les licui où le Brnomolapa réside. Selon eut, c’est parce que cet édifice avait uuc origine royale que toutes les autres demeures du roi prireul le même nom. Un homme de race noble est préposé à sa garde et porte le titre de tymbacaijo, gardien du Symbaoi'. U y réside aussi toujours quelques-unes des femmes du Btnomulapa.
Quand et par qui furent construits ces édifices? Comme 1rs gens du pays n'ont pas d'écriture, le souvenir ne s'eu est pas conservé parmi eut ; ils disent seulement que c'est l'ouvrage du diable, parce que, compare à ce qu'ils savent et peuvent faire, il ne leur parait pas croyable que des hommes aient eu la puissance d'etécuter un parril travail. Des Maures qui l’avaient ru, montrant k Vicenle Pegado, capitaine de Sofala, la construction de la forteresse portugaise, avec ses fenêtres sculptées et ses arcades, allirmaicnt qu'il n'y avait pas de comparaison à établir entre ce travail et celui du Symbaoc, tant ce dernier était net et parfait.. Sa
bien des victimes : da Nhaya fut du nombre. Les survivants, d'un commun accord, élirent à sa place Manoel Fernandes. Sur ces entrefaites, une sédition éclata dans Kiloua. Moh-
distance de Sefala était d'environ 170 lieuea, à vol d'oiseau, à la bantenr du W ou du II* degré, et, dans tout ce trajet, il n'existait aucun édifice analogue , ni ancien ni moderne : la population est , en effet , trèsbarbare, et lea cases sont toutes eu bois.
On a fait naturellement beaucoup de conjectures sur l'origine et la destination de cette forteresse. Les Maures qui l'ont rue lui attribuent une grande antiquité; mais il n'eiiste, dans le pays, aucune tradition qui s’y rapporte, et d’ailleurs les caractères de l’inscription leur sont complètement étrangers. Ils pensent que le but de sa construction a dû être d'assurer i ceui qui l'élcrèrrnt la possession des mines, qui sont très-anciennes, mais desquelles on ne retire pas d'or depuis longtemps, à cause des guerres qui désolent le pays. (Barros pense que cette contrée doit être celle que Ptoléméedésigne sous le nom d'gppiimûa. Ce nom offre, eu effet, une certaine analogie avec celui que porte l'édifice en question.)
Les bsbitsnts de cette contrée sont noirs, S cheveux crépus; ils ont plus d’intelligence qne cens de la cûte de Mozambique, de Kiloua et de Meliude. 11 eu est beaucoup parmi eux qui sont anthropophages et qui saignent le bétail pour en boire le sang. Ceux du Benomotapa sont trèsbien disposés pour être convertis au christianisme. En effet, ils croient à un seul dieu, qu'ils appellent Jfoiimo, et n’adorent aucnne idole, à l'opposé de tous les autres nègres, qui sont idolitres et fétichistes. Le fétichisme est même, ches enx, en abomination, et ils le punissent de mort. Ils ne sont pas moins sévères pour le roi et l'adultère, et, pour convaincre un homme de ce dernier crime, il suffit qu’il ait été vu sur la natte où une femme était assise. Ce simple indice suffit aussi pour faire déclarer la femme sa complice.
Les hommes sont polygames; Us prennent autant de femmes qu’ils en peuvent nourrir. Mais la première conserve toujours la préséance, et lea autres ls serrent. Ce sont ses fils qui sont héritiers des biens du père, constitués ainsi en udc sorte de majorât. Un homme ne peut épouser une femme que lorsqu'elle est apte à concevoir, c'est à-dire lorsqu'elle a donné la preuve de l’établissement de ses fonctions menstruelles; l’époque eu est habituellement célébrée par de grandes fêtes.
Les vêtements en usage sont faits d'étoffe de coton ; ils août fabriqués dans le pays ou importés de l'Inde. Les femmes et tes nobles y font entrer beaucoup de aoie et des broderies d'or, et leurs vêtements sont quel-
hammetl venait de périr, attiré dans un guet-apens par le cheikh de Tirendiconde (1), parent d’ibrahim. Le vice-roi Almeïda, informé de cet événement en même temps qu’il apprenait la mort de Pedro da Nhaya, désigna Gonçalo Vaz de Goes pour aller, en Sofala , prendre le commandement du fort, et lui ordonna de toucher, en passant, à kiloua, afin d’y apaiser les troubles et d’en châtier les auteurs.
Voici ce qui s’était passé dans cette ville.
Par suite des ordres du roi Emmanuel relatifs à la garde
quefois d'un prit très-élevé. te Binomotapa seul ne porte que des hsbits confectionnés dans le pays, pour éviter que des étrangers y fassent entrer quelque substance nuisible ou quelque maléfice. Ce titre de Bénomolapa a une signification qui correspond à celle d'empereur.
Les femmes sont l'objet d'une vénération particulière. Le fils du roi lui-méme , s'il en rencontre une, lui cède le pas. Le Bénomotapa a plus de mille femmes, filles de grands du pays; mais la première, fùt-elle la moins élevée en naissance, est maîtresse de toutes les antres, et son premier fils est héritier du trAne. Quand vient le temps des semailles et des récoltes, la reine tient k honneur d'aller elle-même aui champs pour y surveiller les travaux et soigner ses intérêts agricoles.
Tels sont les principaui détails que Barros nous a transmis sur cette intéressante contrée.
Il est bien entendu que nous ne donnons sa description que pour co qu'elle vaut; en beaucoup de points, comme on l'a vu, elle est incomplète ou erronée; mais, quelle qu’elle soit, elle n’en occupe pas moins ici la place qui lui appartient dans le développement historique des connaissances acquises, à diverses époqurs, sur les contrées dont nous écrivons l'histoire. Au reste, notre relation se bornant à parler drs pays situé* au nord du capDelgadô, nons ii'aurons à faire, du moins en détail, la description d'aucun des points appartenant encore au Portugal , ni drs contrées qui leur sont limitrophes du côte de l'ouest. Ceui qui désireront avoir de plus amples et de plus véridiques renseignements sur les régions intérieures du Sofala et du Mozambique (d’ailleurs encore peu connues) les trouveront dans quelques ouvrages modernes, et surtout dans l 'Africa oriental de Sébastien-Xavier Botelho. (Mcmorta ettaliilica t obrt 01 âominioi porluguezes n a A frira oriental, Lisboa, 1835.)
(1) Ville et territoire situés non loin de Kiloua.
des côtes, l’edro Ferreira, capitaine de kiloua, avait affecté dcui navires à ce service, line des prises qu’ils firent était un bateau venant des Iles d'Angoxe , sur lequel se trouvait un fils du cheikh de Tirendiconde. Comme le père était en guerre avec les Portugais, à cause de sa parenté avec l’ancien sultan Ibrahim, Ferreira retint en son pouvoir le fils prisonnier et toute sa suite. Mohhammed Anconij, homme nouveau et sans alliances, désirant s'attirer, par des prévenances, la bienveillance de ses voisins, racheta les prisonniers, et, après les avoir comblés de bons procédés et couverts de vêtements dont la richesse était en rapport avec leur rang, il les renvoya dans leurs foyers.
Le cheikh de Tirendiconde, paraissant vivement touché du témoignage d'amitié que lui donnait Mohhammed, adressa de grands rcmerciments à celui-ci , et lui fit dire que, sa haine contre les Portugais s’opposant à ce qu'il allât à Kiloua, il le priait de se rendre auprès de lui pour conférer de choses qui importaient à leur intérêt commun, lui montrant en perspective la possibilité de mariages outre leurs enfants, et lui promettant la restitution de l'or avancé pour la rançon de son fils. Mohhammed, par suite du grand désir qu’il avait de complaire à cet homme, et quoique le capitaine Pedro Ferreira cherchât à l’en détourner, alla avec quelques-uns de ses gens au rendez-vous qui lui était donné. Il venait de se livrer au sommeil, quand, pour prix de sa noble confiance et des services rendus, son hôte le fit assassiner, alléguant, comme justification, qu'il était beaucoup plus obligé par sa parenté avec Ibrahim, dont il venait de venger les affronts, qu'il ne l’était envers Mohhamjned par les bienfaits dont celui-ci l’avait gratifié.
La nécessité de donner un successeur au malheureux sultan créa des dissensions dans Kiloua, et divisa la ville en deux camps : d'un côté, les officiers de la factorerie, avec quelques Maures, soutenaient Ali-Hhocen, fils du défunt,
et présentaient à l'appui de sa candidature un écrit du viceroi , qui mentionnait les services rendus par Mohhammed au roi Emmanuel , en même temps que les trahisons et les méchancetés d'ibrahim. D’un autre côté, le capitaine Pedro Ferreira, une partie des hommes influents du pays, et môme les Cafres de l'tle Songo, située à i lieue de Kiloua, sou- , tenaient qu'il n'était pas dans l'intérêt du roi Emmanuel d'appeler à régner un homme d'une aussi basse extraction que le fils de Mohhammed Anconij, et préféraient un cousin d’ibrahim nommé Micanlc (I). Les troubles inséparables d’un tel débat avaient forcé un grand nombre d’habitants à aller s’établir à Melinde, à Mombase et sur tout le littoral.
Mais l'événement que nous venons de raconter n’avait pas été la seule cause de perturbation, lin règlement du roi de Portugal défendait aux Maures de trafiquer eu Sofala avec des objets de prix; et, par suite de contraventions à ces règlements, dont la cupidité de ses agents les portail même à exagérer la sévérité, les Portugais avaient fait de nombreuses prises. Toutes ces rigueurs ayant soulevé beaucoup de mécontentements, le pays se dépeuplait de plus en plus.
Gonçalo Vaz de (îoes avait été instruit, avant son arrivée, de toutes ces circonstances ; désireux de rendre à Kiloua
(!•) Micantc était probablement le nom de ce fila d’Alfudaïl , que Mohbamiued avait proposé et fait accepter, pour son successeur, au vice-roi Alméida (voyez page 333 ). Nais Joio de Barros lie s’eiplique pas A ce
sujet.
son ancienne prospérité, et ayant pris conseil des personnes compétentes, il avait , en longeant la côte , envoyé proclamer, dans les villes de Melinde, Mombase et Kiloua, que tout marchand pourrait trafiquer avec les mêmes marchan- * » dises et de la même manière qu'au temps du sultan Ibra-
him, sans encourir aucun dommage. A peine celte décision fut-elle connue, que les émigrés commencèrent à s’embarquer avec leurs femmes et leurs enfants; de sorte qu'en arrivant à Kiloua, Yaz de Goes y entra accompagné d’une vingtaine de barques, chargées d'anciens habitants qui apportaient avec eus une grande quantité de marchandises. On était alors au milieu du mois de décembre 1 506. Sur la rade se trouvait un navire commandé par Lionel Coutinho, que la tempête avait séparé d’une flotte nouvellement arrivée de Portugal , sous le commandement de Tristam da Cunha.
Va t de Goes s’occupa aussitôt de mettre un terme aux dissensions qui troublaient la ville, et dont le choix à faire du successeur de Mohhammed lui paraissait le motif le plus sérieux. Les deux prétendants étaient, nous l’avons dit, Micante et Aii-llhocen. Celui-ci n'avait pas d'autres droits que les services rendus par son père. L’autre, soutenu par un fort parti, dans lequel comptaient les officiers portugais , avait pour lui sa naissance : il était du sang des sultans qui avaient fondé Kiloua et l'avaient gouvernée si longtemps. Vaz de Goes lui-même jugeait ces dernières raisons péremptoires, et il craignait de donner lieu è de nouveaux troubles, s’il accordait la préférence à un homme de basse eitraction, eu égard aux seuls mérites de son père. Mais il fut bientôt convaincu que la principale cause du mécontentement et de l'agitation était réellement dans l'exécution trop sévère du règlement
imposé par le roi de Portugal, et que l’élection d'un nouveau chef n'avait, pour les Maures, qu'un intérêt tout secondaire. En effet, la modification apportée au règlement suffit pour calmer rapidement les esprits, et il put bientôt désigner comme sultan Ali-Uhocen, sans que la moindre ré- * •
clamation se produisit.
Pour n'avoir plus à revenir sur les affaires de Kiloua, que les Portugais cessèrent bientôt d’occuper militairement, disons toutde suite ce qui eut lieu posterieurement à cette élection. Après le départ de Vaz de Goes, Ali-Hhocen, fort de la faveur du chef portugais, résolut de faire la guerre au meurtrier de son père. Dans ce but, il envoya secrètement vers un chef de nègres nommé AIougna-Mongo (1), homme puissant par le nombre de ses sujets, pour lui proposer de se porter, par terre, sur Tirendiconde, pendant qu'il irait lui-même, par mer, surprendre cette ville, et la mettre h feu et à sang. De grands présents décidèrent le chef nègre. L'attaque eut lieu, et la cité, prise d'assaut, fut livrée à la destruction.
Le meurtrier de Mohhammed parvint néanmoins à s'échapper; mais la plus grande partie de la population sauvée du carnage fut emmenée prisonnière par les Cafres.
Ce triomphe exalta l’orgueil de Hhocen. Il gaspilla les trésors que son père lui avait laissés et que les nécessités de sa fatale expédition avaient considérablement diminues. Sa correspondance avec ses voisins devint blessante; il écrivit aux cheikhs de Melinde, de Zanzibar et de toute la côte, en homme qui s’estimait bien au-dessus d’eux. La vanité de
(1) C'esl ssus doute Moigni Monge : Mojgni est ud mot souabhéli qui équivaut au mot monsieur, le sieur. Les Portugais eu oot fait, par erreur, uu nom ou une partie de nom d homme.
ceux-ci en fut blessée, et ils devinrent ses ennemis. Ils lui reprochèrent la mort d’un grand nombre de leurs sujets, qui , se trouvant à Kiloua poor leur commerce, avaient été, soit par supplication, soit par force, entraînés dans l’expédition contre Tirendieonde. Ils ne lui pardonnaient pas surtout le sort funeste de tant de vrais croyants emmenés en esclavage par les Cafres. La haine, l'envie et les passions politiques liguèrent ces cheikhs avec les anciens partisans du rival de Hhocen, et tous écrivirent au vice-roi que, s’il tenait à maintenir la tranquillité dans le pays et à ne pas dépeupler kiloua, il devait enlever le gouvernement à Hhocen pour le donner à Ibrahim, ou, en cas de refus de ce dernier, à son cousin Mirante. Le vice-roi, ému de toutes ces plaintes, acquiesça à la demande qui lui était faite; il en écrivit à Pedro Ferreira, et Hhocen fut déposé. Ibrahim, qui se méfiait des Portugais, ayant refusé de lui succéder, Micante fut nommé sultan. Hhocen, ne se sentant pas en sûreté à kiloua, où, pensait-il , ses ennemis chercheraient à le faire périr, demanda à Pedro Ferreira de l’envoyer à Mombase. Peu de temps après, il y termina ses jours plus misérablement qu'un homme du peuple.
Micante ne tarda pas à faire regretter son prédécesseur. Il avait d’abord gouverné avec sagesse; mais bientôt il s'abandonna à l'ivrognerie, et, par les excès auxquels ce vice le conduisit, il se rendit odieux aux Portugais, et surtout aux indigènes, dont il enlevait les femmes, et qu'il livrait à la mort, sous prétexte qu'ils voulaient attenter à ses jours. Il était devenu, en un mot, un véritable fléau pour le pays.
Sur ces entrefaites, Pedro Ferreira fut remplacé dans sa capitainerie par Francisco Pcreira Pcstana. Malgré la mé-
fiance qui s’établit, à son arrivée, entre lui et Micante, le nouveau capitaine eut la faiblesse de se laisser entraîner à prendre une part active aux querelles extérieures du sultan de Kiloua. En effet, Micante sachant que l'exilé Ibrahim le voyait avec envie maitrc du gouvernement , et craignant ses entreprises, lui avait déclaré la guerre. Plusieurs rencontres eurent lien, et l'assistance des Portugais y fut trèsutile au sultan. Dans une des attaques faites contre la ville, par ses adversaires aidés d'un grand nombre do Cafres, Francisco Pereira tua beaucoup de monde è l'ennemi cl lit prisonnier un neveu d'ibrahim, nommé Mougnu (I) Came. Cet état de guerre avait, d'ailleurs, un résultat heureux : au milieu de ses travaux belliqueux et des soins de la défense, Micante, qui combattait voillammeut, se livrait moins à ses vices. En outre, par haine de son cousin, il restait fidèle aux Portugais, et, à cause de sa Gdélité, Francisco Pereira supportait moins impatiemment les écarts auxquels son allié se livrait encore. Mais le sang portugais avait coulé dans la lutte, et la forteresse s'était trouvée exposée à de grands dangers , car, à cette époque, elle n’était défendue que par quarante hommes en étal de prendre les armes, tous les autres étant malades. Aussi , quand le roi Emmanuel eut connaissance de tout ce qui se passait à kiloua, il adressa au viceroi l'ordre de faire raser la forteresse et d'envoyer Francisco Pereira à Socotra, dont les Portugais venaient do s'emparer.
L'abandon de la forteresse de Kiloua avait d'autant moins d'inconvénients que, deux ans après son érection, il venait d'en être construit une autre sur Die Mozambique, opérait) Nous croyons qu'ici encore c'est Moigni qu’il faut dire.
lion dont avait été chargé tînmes d'Abreu, quand il fut expédié de Lisbonne pour l’Inde, en 1507.
A la réception de l'ordre d'Emmanuel, transmis par le vice-roi , Francisco Pereira avait pris la résolution de déposer Micante avant de partir, et de le remplacer par Ibrahim ; il expédia donc plusieurs messages à celui-ci. Mais Ibrahim ne crut pas à la bonne foi de Pereira, et, craignant qu’un stratagème n'eùt été ourdi entre le capitaine et Micante dans le but de s'emparer de sa personne, il fit répondre que son neveu, Mougno Came, étant retenu prisonnier, il ne pouvait considérer l'offre de Pereira comme sérieuse. Celui-ci , qui était déjà embarqué et sur son départ, fit mettre à l'instant son captif en liberté. Peu de temps nprès, Ibrahim vint prendre possession de kiloua pendant que, d'un autre côté, Micante s’enfuyait. Celui-ci, persécuté par son cousin, se réfugia dans l'une des Iles Ouirimba , où il acheva ses jours aussi malheureusement que l'avait fait son prédécesseur.
Ibrahim régna désormais en paix, et remit le pays dans un état meilleur que celui où il était avant la conquête portugaise; ses malheurs lui avaient peut-être enseigné à bien gouverner. Jusqu'à sa mort, il recommanda à ses filsde rester fidèles au roi Emmanuel.
Tels furent les événements arrivés à Kiloua après la nomination du sultan Ali-Hhocen par Vaz de Goes ; celui-ci , après avoir mis ordre aux affaires de cette ville, s’était rendu à Sofala, afin d’exécuter la seconde partie de la mission qui lui avait été donnée par le vice-roi Dom Francisco d' Almeïda. En passant à Mozambique, il y avait trouvé quatre navires faisant partie de la flotte de Tristam da Cunha, dont nous avons déjà signalé l'arrivée.
Disons maintenant par suite de quels événements cette flotte se trouvait sur la côte.
Le désir de fortifier et d'étendre sa puissance dans l'Inde et d'y propager la foi catholique ne faisait que s'accroître dans le cœur d’Emmanuel. Ce monarque voulait porter des coups de plus en plus terribles aux infidèles, ruiner leur corn* merceet les chasser de ces mers. Les obstacles même qui interrompaient de temps en temps le cours des victoires du vice-roi ne servaient qu’à redoubler l'énergie du prince et son opiniâtreté. Chaque année, des flottes nouvelles et plus nombreuses quittaient le Portugal pour aller remplacer les navires engloutis par la tempête ou ceux qui revenaient de l'Inde chargés de richesses. 11 fallait aussi satisfaire aux exigences toujours croissantes d'une conquête qui , en s’agrandissant, faisait surgir, à chaque pas.des vainqueurs, des ennemis nouveaux.
Parmi ces ennemis brillait au premier rang le Soudan du Caire : il avait à se dédommager de l'insuccès de sa campagne diplomatique et se préparait à combattre; mais, pour cela, il avait besoin d'une flotte dans la mer Rouge, et les moyens de construction manquaient totalement de ce côté. Venise, qui voyait sa gloire éclipsée et son commerce en décadence , la jalouse Venise , offrit de lever cette difficulté ; les haines communes rapprochent les adversaires les plus acharnés. La reine à demi découronnée de l'Adriatique envoya à Alexandrie les bois et les autres matériaux nécessaires, qui , conduits au Caire par le Nil, puis portés à Sues à dos de chameaux, servirent à construire quatre grands vaisseaux , un galion , deux galères et trois galioles. Nous retrouverons plus tard, dans les mers de l lnde, cette flotte,
espoir de tant de rancunes et source de tant d’illusions.
La cour de Portugal, prévoyant le péril qui la menaçait, avait , dès l’année précédente, résolu de fermer la mer Rouge , en établissant une forte croisière dans le golfe d'Aden et en s’emparant de Socotra, qui, par sa situation à l’entrée du golfe, semblait devoir faciliter l’exécution de ce plan. Une autre raison, d'ailleurs, militait en faveur de celte conquête : Plie passait pour renfermer Une population chrétienne soumise aux Arabes, et le pieux Emmanuel tenait à ce que ses capitaines délivrassent celle-ci du joug des infidèles.
En conséquence, le 6 mars 1506, une armée navale < forte de quatorze voiles, quitta le Tage. Affonso d’Albuquerque, qui allait préluder à sa gloire future, commandait quatre de ces navires, destinés à courir la côte d'Arabie; tous étaient placés sous le commandement supérieur de Tristnm da Cunha.
La flotte, partie de Lisbonne, où la peste venait de se déclarer, perdit d'abord quelques hommes atteint; par le fléau; mais celui-ci disparut heureusement quand elle doubla la ligne équinoxiale. Au cap de Bonne-Espérance, le mauvais temps dispersa les navires. Da Cunha , avec ceux qui lui restaient, s’éleva si haut dans le sud, que ie froid lui tua plusieurs matelots; enfin, au mois de décembre, il arriva à Mozambique, où il se proposait de séjourner jusqu’à la fin de la mousson de nord-est, quand Yaz de Goe* l'y rencontra.
Les autres navires de la flotte avaient été entraînés vers des points divers ; et , tandis que leur chef atteignait Mozambique, Affonso Lopes du Costa relâchait à Sofula ; Lionel
Coutinho, à kiloua ; Alvares Telles était emporté jusqu'au cap Guardafui, d'où, après avoir pillé quelques bateaux arabes, il se rendit à Socolra. Enfin, Rodrigo l’ereira Coutinho trouvait un refuge contre la tempête dans un port de l’ile Saint- Laurent (Madagascar). Celte dernière relâche fut l'occasion d'un voyage de Tristan) da Cunha en cette île. Dans l'espoir de l'y attirer, Rodrigo Fereira Coutinho, ravi de la beauté du pays, retint à bord de son bâtiment, à l'aide de présents, deux habitants de l'ile qu’il emmena à Mozambique.
Da Cunha, voyant que la saison n'était pas encore propire pour faire route vers Socolra, céda aux instances de Coutinho, et se rendit avec lui à l'ile Saint- Laurent. Il y aborda dans une baie qui fut , plus tard , appelée baie de la Con- . ceplion, mais que son lils nomma alors baie dona Maria da Cunha, du nom d'une jeune dame qu'il aimait. Après avoir couru quelque temps la côte, sur laquelle se perdit le navire de Roy Fereira, il rentra à Mozambique, et y retrouva Aflbnso d'Albuquerque. 11 en jrartit bientôt , et , après avoir touché à kiloua pour faire rallier ceux des vaisseaux de la flotte qui s’y étaient réfugiés, il se rendit à Melinde. •
Le cheikh accueillit les l’ortugais avec la cordialité qui lui était habituelle, n’oubliant pas, toutefois, d'ajouter aux démonstrations amicales les doléances ordinaires sur les mauvais traitements que ses. voisins lui faisaient endurer pour sa .fidélité au roi de Portugal.
Notons, en passant, que le vieil Arabe ne disait pas complètement la vérité sur l'origine des vexations exercées contre lui par les cheikhs de Mombase , d'Oja et autres lieux ; il est constant que ses différends avec eux remon-
taient à une époque bien antérieure à la conquête portugaise. Elle avait sa source dans les rivalités qui , de tout temps, avaient existé entre tous ces petits chefs arabes. A mesure qu'ils établissaient leur influence sur les indigènes et qu’ils acquéraient du pouvoir, non contents du titre de ebeikh, ils se paraient pompeusement de celui de sultan, et se disputaient la souveraineté de certains points de la céte. Cependant les chefs de kiloua et de Zanzibar avaient seuls, sérieusement et du consentement unanime, porté le titre de Sultan. Le cheikh de Hombase, l’un des plus riches et des plus puissants, ne l’avait pris que plus tard , lorsqu’il s'était révolté contre son suzerain, le cheikh de Zanzibar. Quant au cheikh de Melinde, qui n’était exempt ni de vanité ni d’ambition, il prétendait rivaliser avec les plus puissants chefs de ta côte, se disant issu des souverains qui avaient anciennement régné dans la ville de Quitau (1). Cette ville avait été, selon les uns, la maîtresse de tout le pays, et quoiqu'elle ne fût plus , lors de la venue des Portugais , qu'une pauvre bourgade, quelques monuments encore debout et des mines gisant çà et là sur le sol témoignaient de son importance première. D'autres, cependant, désignaient Louziva, ville peu éloignée de la précédente, comme la souveraine de la contrée, et prétendaient que Patta, Mandra, Lâmou, Jaca, Oja, etc., lui obéissaient.
Quoi qu'il en soit, le cheikh de Melinde, s’appuyant sur ses prétentions surannées, soutenait que Kiona (2) et Ki-
(I) Nous u'avons pu nous procurer aucun renseignement sur cette ville ni sur la position qu'elle occupait. Son nom mime, si tant est qu'elle ail existé, est aujourd'hui inconnu des indigènes.
(J) Peut-être Tchiogny.
lifl , qui sont au sud de Melinde, lui appartenaient : c’était là le principal, disons-micux , l'unique sujet de ses querelles avec le cheikh de Mombase. Du côté du nord , ses contestations avec le cheikh d’Oja avaient des causes semblables.
Mais Tristam da Cunha ne jugea pas à propos de se préoccuper de tous ces détails et de rechercher de quel côté était le bon droit. Il ne fallait aux Portugais, sur cette côte, que des sujets ou des amis, et c’était bien le moins, de par le droit du plus fort , que leurs amis y fussent respectés. Da Cunha prit des résolutions en conséquence, et , en quittant Melinde, il se dirigea d’abord sur Oja.
Dès son arrivée , il envoya dire au cheikh qu'il désirait l'entretenir d'affaires importantes; celui-ci lui fit répondre qu'étant vassal du Soudan du Caire, il ne pouvait entrer en pourparler avec les ennemis de ce prince. Da Cunha, craignant la venue du mauvais temps sur une côte dangereuse, fit aussitôt attaquer la ville, qu'il prit, saccagea et livra aux flammes.
Il ht voile ensuite pour Lâmou. Celte ville, craignant le sort de sa voisine, prit le parti de se soumettre. Le cheikh alla lui-mème au-devant de Tristam pour lui offrir de reconnaître la suzeraineté du roi de Portugal et de lui payer un tribut de 600 miticals d'or par an (1).
L’amiral portugais se rendit ensuite à Braoua, une des villes les plus populeuses et les plus commerçantes de ces parages. Déjà, comme nous l'avons rapporté, quelques-uns de ses principaux habitants s'étaient engagés pour elle envers
(1) Le mitical Valait 16 rlaut.
Ruy Lourenço Ravasco, à reconnaître la souveraineté du roi de Portugal. Mais cette promesse n’avait pas eu de suite, le cheikh ne s’étant pas cru obligé d'y souscrire. Aussi , quand la flotte se montra , Gt-il , comme pour la braver, déployer sur la plage une troupe de plus de six mille hommes bien armés, dont la vue pouvait suggérer à l'agresseur quelques réflexions prudentes. Cependant celui-ci ne se laissa pas intimider; il mit à terre quatre cents hommes divisés en deux colonnes d'attaque, l'une sous son commandement, l'autre sous celui d’Albuquerque, et donna l'assaut. Le combat fut long et acharné, mais la victoire resta aux Portugais, qui la souillèrent de cruautés sans nombre, et dont l'avidité ne connut pas de bornes. La ville, après le pillage, fut incendiée aux yeux de ses habitants, qui s'étaient retirés sur les collines voisines. A la suite de ce triomphe, Tristam da Cunha et son fils Nuno, furent armés chevaliers par Àlbuquerque.
La flotte se rendit ensuite à Moguedchou. Les habitants s’y préparaient à combattre, et, quoiqu’on leur eût envoyé des gens de Braoua pour leur faire connaître le sort de celte ville, ils persistèrent dans l’intention de résister. Da Cunha jugea l'entreprise périlleuse : d'une part, la ville était bien défendue et gardée par des hommes résolus; de l'autre, la mousson de sud-ouest prenant de la force, il était à craindre que, si un premier assaut ne suffisait pas, le mauvais temps ne vînt mettre la flotte en péril. L’amiral portugais, suivant d’ailleurs en cela l’avis de ses capitaines et de ses pilotes, renonça à l'attaque et prit la route de Socotra, où il arriva en peu de jours.
Socotra renfermait alors une population de chrétiens ja-
cobites venus d’Abyssinie. Ces chrétiens avaient des tenv> pies et des autels comme ceux d'Europe, mais ornés de croix seulement et sans images. Leurs fêtes étaient les mêmes et se célébraient aux mêmes jours que celles des Européens. Ils observaient strictement les jeûnes et n'épousaient qu’une femme. A part cela, leur ignorance était telles qu’ils ne savaient pas un mot des dogmes de la religion chrétienne. Ils étaient , du reste , paresseux et lâches, stupides et hébétés, au point qu’une petite troupe d’Arabes suffisait pour les contenir, même en les tyrannisant. A l'arrivée de Tristam da Cnnha, ils étaient sous la domination du roi do Kechen, en Arabie Heureuse, qui les gouvernait avec rigueur et qui , pour leur enlever toute idée de s’affranchir, faisait garder le pays h i’aide d’une petite forteresse et de quelques soldats, que commandait en ce moment son propre fils, nommé Ibrahim.
Da Cnnha envoya, dès son arrivée, un parlementaire ail jeune prince, pour le sommer de lui livrer le fort Ibrahim répondit fièrement qu’il n’avait d’ordre à recevoir que de son père. L'amiral portugais fit alors débarquer des troupes et donner l’assaut; le forl tomba en son pouvoir, malgré une défense désespérée , dans laquelle Ibrahim, en combattant vaillamment, périt avec presque toute la garnison.
I)a Cunha, en reconnaissance de ce succès, convertit une mosquée voisine en une chapelle chrétienne, qu'il dédia à Notre-Dame-de-la- Victoire. Tuis, ayant remis la citadelle en état de défense, il y établit comme commandant Affonso de Noronha, qu’il laissa sur l'ile avec quelques officiers et cent soldats. Ces mesures prises , il partit
pour l'Iode le 10 août 1507. Albuquerque, de son côté, mit à la voile le 20, se dirigeant sur Roselgad (Ras-el-llbad).
Arrêtons-nous un moment, et jetons un regard en arrière pour passer en revue les préliminaires accomplis de l'œuvre gigantesque que les Portugais vont exécuter dans l'océan Indien.
L'arrivée de Vasco da Gama dans les mers de l'Inde, c’était, comme nous l'avons déjà fait comprendre, la croix et le croissant se heurtant aux extrémités du monde ; c’était Rome et la Mekke aux prises à plus de 1 ,500 lieues de leurs champs de bataille ordinaires ; c’était l'Europe chrétienne envoyant ses soldats au delà du continent africain, pour prendre l'islamisme à revers, le placer entre deux feux et tarir les sources où il puisait ses richesses, condition de sa grandeur et de sa puissance. Aussi , à peine l'heureux capitaine a-t-il touché la côte de Malabar et reçu l'accueil amical du Zamorin, que les enfants de Mahomet se sentent blessés. L’influence de l’Arabe est grande dans l'Orient : c’est un parasite colossal dont les mille suçoirs sont partout; l’ébranlement causé par l'apparition des Portugais ne tardera pas à se propager dans les innombrables ramifications de ce vaste réseau. En attendant, les Arabes de Calicut, comme une sentinelle avancée surprise par l'ennemi, poussent le cri d'alarme, et commencent à s’agiter avec toute l'énergie et la persistance que peut donner la cupidité aux abois. Leurs -intrigues jettent la méfiance dans l'esprit du Zamorin, et l’amitié promise se retire de Vasco da Gama. Le signal d'une longue guerre a été donné.
Vaine colère I Le chemin est frayé; aucune puissance humaine ne le fermera plus. Pedro Alvares Cabrai suit de près
le Christophe Colomb des Indes orientales dans la route que celui-ci a ouverte. Aui premières entrevues amicales du nouveau venu avec le roi de Calicut succède bientôt une nouvelle rupture. Les hostilités commencent ; mais cette côte n’a pas pour Cabrai que des ennemis : les princes de Cochim, de Cangranor et de Coulam, rivaux du Zamorin, envoient des ambassadeurs au capitaine portugais pour solliciter son amitié. Celui-ci retourne en Portugal , après avoir semé çà et là de» facteurs chargés de recueillir des marchandises.
En 1501, Juan de Nova aborde à Cananor. Le souverain de ce pays désire en vain le retenir; instruit que le roi de Calicut envoie contre lui une flotte de quarante voiles, le capitaine portugais se dirige néanmoins sur Cochim, rencontre la flotte ennemie et la met en déroute. Après avoir ramassé , sur les divers points de la côte de Malabar, les marchandises préparées par les facteurs, il retourne en Portugal.
Mais il faut augmenter dans l'Inde les moyens d'attaque et de défense ; il faut surtout empêcher les navires arabes de sortir de la mer Rouge ou d'y rentrer. Vasco et Estevam da Gama et Vicente Sodré partent avec une flotte nombreuse. Cochim et Cananor donnent de nouveaux gages d'amitié ; le roi de Calicut éprouve rudement les effets de la vengeance portugaise. Partout des factoreries sont créées dans les villes amies. Mais le Zamorin montre, dans sa résistance, une opiniâtreté digne d’un meilleur sort. A peine Vasco da Gama est-il parti , que ce prince attaque Cochim et la brûle. Le roi de cette ville, Trimumpara, est forcé de se retirer sur Plie Vaïjpi.
Kn 154)3, des renforts arrivent de Portugal avec les deux Albuquerque et Antonio de Saldanha. Les rois de Calicut et de Kepelin sont châtiés. Un traité de commerce est fait
avec la reine de Conlam. Le Zamorin sollicite la paix et passe un traité; mais, peu de temps après, il le viole et recommence la guerre. Le roi de Cochim , pour résister è la haine et aux hostilités de son adversaire, demande et obtient qu'un certain nombre de Portugais soient laisses près de lui. Les Albuquerque retournent à Lisbonne.
Après leur départ , le Zamorin convoque à la défense commune tous les souverains de la cète de Malabar : les rois de Tanor, de Bespour, de Cotughnm, de Corin répondent à son appel, line arméo de terre nombreuse et une (lotte considérable s’organisent ; elles comptent cinquante mille hommes sous les armes. Uom Duarte Pacheco, nouvellement venu de Portugal , bat sur terre et sur mer les rois coalisés. Pendant cinq mois, ce ne sont que batailles sans lin ; mais la victoire a fait un pacte avec les Portugais. Le roi de Repelin demande et obtient la paix.
L'année suivante, mêmes combats, mêmes triomphes : Lopo Soares, arrivé avec une flotte de treize voiles, canonne la ville de Calicut, en ruine une partie, bot d’autre part la (lotte du Zauiorin, à Banane, châtie le roi de Cangranor, qui molestait celui de Cochim, et force le roi de Tanor à se soumettre.
Mais, jusqu'A présent, les Portugais n'ont été, dans ces parages, que des vainqueurs et des marchands (vainqueurs souvent cruels, marchands souvent cupides); ils n’ont fait que semer la terreur et recueillir des richesses : ils ne se sont pas encore établis comme puissance régulière dans le pays.
En 1503, Dom Francisco d’ Almeïda parait; une flotte de vingt vaisseaux l'accompagne, et il vient avec le titre de vice-roi des Indes. Nous l'avons vu, à la côte d'Afrique, imposer partout la suzeraineté du roi de Portugal -, faire et défaire des sultans, placer des garnisons, imposer des tributs; puis nous l'avons laissé élevant, par l’ordre d’Emmanuel , nne forteresse sur l’une des Anjedives, à 19 lieues de Goa. L’empire portugais d’Orient avait pris pied.
Là, Almeïda reçoit des ambassadeurs du roi <fOnor, qui lui offre son amitié; des marchands d’Hormouz, notables de cette ville, ldi apportent le tribut de leurs hommages et de leur admiration pour les grandes actions des Portugais, et les Maures de Cincatora (1) lui envoient des présents. C’est la terreur qui fait tous ccs miracles, et les avis qu’on transmet de Cochim au vice-roi lui annoncent qu’elle se répand tout le long de la côte de l’Inde depuis qu’on a reçu la nouvelle de la venue de sa flotte et du traitement sévère qu’il a fait subir à kiloua et à Mombase.
La forteresse achevée , Almeïda se rend à Onor, dont le roi se déclare vassal de celui de Portugal. Il se dirige ensuite vers Cananor, où un terrain lui est concédé pour la construction d’une forteresse. A Cochim, il apprend qu’Antonio de Sà, facteur de Coulam, a été, avec tous ses officiers, tué par les Arabes ; il envoie son (ils Lourenço infliger k ceux-ci un châtiment exemplaire.
Au retour du jeune capitaine, une nouvelle occasion de vaincre lui est donnée. Le roi de Cananor s’était révolté ; Dom Lourenço l’attaque et le bat. Sa défaite et l’arrivée
(1) C’est peut-être de TuUcorin, dans te golfe de Maoas, que les auteurs portugais ont voulu parler ici.
des renforts amenés par Tristan) da Cunha forcent le rebelle à demander la paix.
Mais, pour n’ayoir plus à nous écarter de notre sujet principal , achevons à grands traits l'esquisse du tableau merveilleux que le Portugal grava avec la pointe de son épée dans les fastes de l'Orient , ce pays des merveilles.
La côte d’Afrique soumise, Socotra prise et occupée, et les forces du vice-roi remises sur un pied respectable par l’arrivée de Tristam da Cunha, il ne restait, pour compléter l'exécution des plans arrêtés par la cour de Lisbonne, qu'à surveiller activement les côtes de l’Arabie et à s’assurer la domination du golfe Persique. Maîtres de cette mer intérieure et du golfe d'Aden , les Portugais interceptaient le cours des deux affluents du commerce de l'Égypte. Albuquerque, que nous avons laissé se dirigeant sur Ras-el-Hhad, se présente d’abord devant Calayate ( KculhAt ) ; le gouverneur s’empresse de lui offrir des présents et fait un traité de paix avec lui. Albuquerque passe alors à Curiate (Keriat), à 10 lieues plus loin; là il rencontre une vive résistance, mais il en triomphe , saccage la ville et la réduit en cendres. Il vogue ensuite vers Mascatc; celle-ci, effrayée du sort de Keriat, demande la paix et expédie des vivres à la flotte portugaise. Cependant deux mille hommes envoyés par le sultan d'Ormuz (liormouz) s’introduisent dans la ville, Tempèchent de se soumettre, et font jouer l’artillerie des remparts contre les Portugais. Ceux-ci donnent l'assaut et franchissent la muraille avec une telle impétuosité, qu'ils laissent à peine aux assiégés le temps de s’enfuir. Mascate est mise à sac. Albuquerque fait alors voile vers Soar; les habitants de cette cité l'abandonnent, à l’exception du gou-
verneur et de quelques-uns des notables, qui se déclarent vassaux du roi de Portugal et s’engagent à lui payer le tribut qu'ils payaient au sultan d’Hormouz. De Soar, Albuquerque va à Orfacan (Khour-Fekan), qui, après une faible résistance, est emportée et livrée pendant trois jours au pillage.
Enfin, Albuquerque arrive à Hormouz, le but principal de son voyage. Hormouz, c’est la clef du golfe Persique, et, comme nous l’avons déjà dit , de toutes les routes commerciales qui portent les produits de l’Inde à la Perse, à l'Asie Mineure , aux rives orientales de la Méditerranée. E lle de tîéroun, sur laquelle elle s’élève , n’est qu’un rocher aride, et ne fournit rien à ses habitants; il faut que le Mogostan, les Iles de Queixome (Kéchm), Earek et autres, l’alimentent ; mais elle est gorgée de richesses. Son roi est Sîf-Eddin, enfant de douze ans, qui règne sous la tutelle d’un esclave nommé Cojè-Atar, homme astucieux , mais plein d'énergie. La ville compte dans ses murs trente mille soldats, parmi lesquels quatre mille Persans, adroits archers; elle a dans son port quatre cents .barques, dont soixante d'un tonnage considérable, et cette flotte porte deux mille cinq cents hommes.
. Albuquerque, pour montrer à ces barbares que son courage est plus grand que leur multitude (ainsi s'exprime l'historien Paria y Souza), entre dans le port avec ses vaisseaux pavoisés comme en un jour de fête, et va mouiller au milieu des plus forts navires d'ilormouz; puis il envoie dire au gouverneur qu’il vient, de la part du roi son makre, prendre la suzeraineté de ces mers et lui imposer un tribut. Au lieu de répondre , on se prépare secrètement à la dé-
fensc. lÆ.ssé d'attendre, Albuquerquc canonne In flotte, coule ou incendie la plus grfinde partie des navires, et tue dix sept cents Arabes et alliés. Cojè-Atar, ébranlé par un tel désastre, fait appel à la clémence du vainqueur. Le sultan d’Jlormouz s'engage, par serment et par écrit, à reconnaître le roi de l'ortugal pour. son suzerain, et à lui payer un tribut annuel de 15,000 séraphins (I) d'or; il concède, en outre, à Albuquerquc, l'autorisation de construire une citadelle pour la protection des Portugais qui resteront dans le pays. La forteresse s'élève rapidement. Mais Cojè-Atar a pu compter ses ennemis, et il rougit de s’ètre laissé vaincre par un si petit nombre d’hommes. Toutefois, n'osant pas encore sc confier à ses forces, il a recours à l'intrigue et à la corruption, et jette la discorde parmi les capitaines de la flotte. Albuquerque juge prudent d'abandonner les travaux commencés, et prend le parti d'affamer la ville en interceptant les communications de l’SIc avec l’extérieur. Il allait saisir sa proie, quand trois capitaines l’abandonnent bon» teusement avec leurs vaisseaux. Contraint, par celle trahison, de remettre à un meilleur moment l'exécution de scs projets, Albuquerque lève l’ancre et va hiverner à Socotra, où il trouve la garnison mourant de faim. Son arrivée sauve ceux qui avaient survécu. Enfin, l’hivernage passé, il se dirige vers I Inde.
L’occupation de Socotra n'avait pas produit les avantages qu'on en avait espérés. L’ilc était stérile, malsaine, et n’avait pas de port. Les navires qui se rendaient de Is mer Rouge dans l'Inde n'y touchaient jamais, et la distance qui
(1) Le séraphin valait 6 réaiu 1/3.
In sépare du cnp Fartaque (llas-Feurtok), sur la côte d'Arabie, était trop considérable pour que In navigation pfit être interceptée sur cette étendue : aussi , dans le courant de l'année 1508, la dollc égyptienne, sous le commandement de l'émir Hhocen, pénétra -t-elle sans obstacle dans l’océan Indien, où elle opéra sa jonction avec la flotte de Cambaye. Ses premières rencontres avec l’ennemi qu’elle cherchait curent des résultats heureux pour elle. Par suite du départ pour l’F.urope d'un grand nombre de navires chargés de marchandises, les Portugais étaient Tort affaiblis. Ils furent battus par l’émir Hhocen, dans un combat où le (ils du viceroi perdit Ip vie.
Mais des renforts considérables ne tardèrent pas à arriver de Portugal. En même temps, le vice-roi recevait l’ordre de remettre le gouvernement de l’Inde (1) à d'Albuquerque. Francisco d’Alméida avait à venger et la défaite de ses capitaines et la mort de son fils; il retarde la remise de ses pouvoirs, rassemble ses forces et marche à la rencontre de Hhocen. En passant, il réduit en cendres la ville de Daboul. Puis il joint à Diou les flottes combinées de Cambaye et d!Égypte, les attaque et remporte une victoire sauglante. Son triomphe jette l'épouvante sur toute la côte de l'Inde : Cambaye et Chaut se soumettent; ses alliés lui renouvellent leurs protestations de fidélité : Cananor et Cochim le reçoivent en triomphateur. Enfin , comblé de gloire, mais abreuvé de dopleur et de dégoûts, Alméida, laissant le gouvernement à d’Albuquerque, part pour Lisbonne et va périr, misérablement assassiné par un pègre, dans la baie
(t) AITonso d'Albuquerque u'cul pas le litre de vice-roi, mais seulement celai de Goaverncur.
de Saldanha , où avait relâché le vaisseau qui le ramenait.
Affonso d'Albuquerque, devenu Gouverneur des Indes, songe d’abord à affermir son pouvoir à la côte de Malabar, afin de s’occuper ensuite librement de l’exécution des vastes desseins qu’il médite, pour l’extension de la puissance portugaise. Il se porte, en conséquence, sur Goa, dont il s’empare après une victoire désastreuse pour les Maures qui défendaient ses remparts. Il fortifie sa nouvelle conquête, y place une garnison, et Goa devient dès lors la capitale et la première place d’armes de toutes les possessions portugaises dans les mers d’Orient. La prise de cette ville amène la soumission d'une foule de princes de la côte de Malabar.
Tranquille de ce côté, Albuquerque cherche à s'étendre vers l'est de l’Asie. Sans s’arrêter à Ceylan et laissant sur sa gauche la côte de Coromandel , il vogue vers Malacca , le grand centre commercial de l'océan Indien. Déjà quelques Portugais s’y étaient présentés plutôt comme commerçants que comme conquérants. Mais les Arabes, sachant à quoi ils devaient s’attendre de la part des nouveaux venus, s’étaient hâtés de faire partager leur haine aux habitants, et plusieurs Portugais tombés dans des embûches dressées contre eux avaient été massacrés.
Ces violences donnaient aux projets ambitieux d’Albuquerque un prétexte de justice dont il se hâta de profiter. Au commencement de 1511, il paraît devant la ville de Malacca, et, après bien des combats sanglants et opiniâtres, il s’en empare. Les rois de Siam, de Pégou, et plusieurs autres, envoient des ambassadeurs lui offrir un traité d’alliance.
De retour à Goa, Albuquerque s'apprête à exécuter l’or-
dre qui lui a été donné par Emmanuel de s’emparer d'Aden et d’y établir une forteresse. Les Égyptiens, après la défaite de Hhocen à Diou, n'avaient pas cessé de faire passer leurs navires dans les mers de l’Inde, en dépit des croisières du golfe d’Aden. Sans doute, ces expéditions isolées ne pouvaient avoir aucun résultat décisif; mais les combats de détail qu’il fallait livrer entretenaient l’inquiétude chez les Portugais et avaient, deux ans auparavant, décidé le Gouverneur à faire évacuer et détruire la forteresse de Socotra, dont il jugeait la garnison trop exposée aux attaques des vaisseaux ennemis.
Albuquerque va mouiller devant Aden , débarque ses troupes et fait donner l’assaut è la ville. Mais la fortune, cette fois, lui est infidèle, et ses soldats sont repoussés. Il entre ensuite dans la mer Rouge , et conçoit le projet d’aller ruiner Suez. Les obstacles de toutes sortes que cette mer offre à la navigation sont plus forts que son talent, son expérience et son courage. Après avoir pénétré fort avant dans le golfe, il est obligé de revenir sur ses pas. Il ne rêve alors rien moins que de décider le roi d'Abyssinie, qui briguait l’alliance du Portugal , à détourner le cours du Nil dans la mer Rouge, et, d’un autre côté, il veut lancer contre la Mekke un corps de cavalerie qui , s'emparant des lieux saints, jettera la perturbation dans tout l'islamisme. Mais les moyens dont il disposait étaient au-dessous de son génie.
Revenu sur la côte de l'Inde, il répare quelques désordres qui s’y étaient produits durant son absence, envoie des navires courir le golfe d'Aden et se montrer à l’He de Baharein
( Bahharin’); puis il part lui-même pour Hormoiu. Sif-Ed* din et Cojè-Àtar n'étaient plus. Le nouveau sultan , Raïs- Hamet, et le gouverneur, Nour-Eddin, lui font un accueil amical. Il obtient qu’on lui rende la forteresse commencée à son premier voyage , et il est autorisé à l'achever ; il décide même le jeune prince à y faire porter les canons des remparts de la ville.
Pendant le séjour du Gouverneur devant Hormour, le Chah de Perse lui expédie un ambassadeur avec de riches présents, et l'invite à venir à sa cour ou à s’y faire représenter par un de ses lieutenants. Ce monarque commençait à souffrir du voisinage et de l'ambition des Turcs, et désirait trouver, dans les conquérants de l'Inde, des amis et un appui pour l’avenir.
Tous ses projets accomplis , et s’étant assuré , par ses égards et ses bons conseils, l'affection de Rais-Hamet, Albuquerque retourne à Goa, où il trouve l’ordre de remettre le Gouvernement à Lopo Soares d’Albergaria. Il était arrivé malade : l'ingratitude de son roi jette dans son àme une tristesse qui accélère les progrès de sa maladie, et le précipite dans la tombe. Cet illustre capitaine, que les Portugais ont appelé, avec raison, le Grand Alphonse d’ Albuquerque (o Grande Affonso de Albuquerque), mourut, le 15 décembre 1515, dans cette cité qu'il avait, avec tant d'autres villes, conquise au Portugal.
Pendant ces événements, une division détachée de la Botte portugaise prenait , par ordre de la cour de Lisbonne, 1a route des Moluques. Les Arabes s’étaient depuis longtemps répandus sur ces Iles et en avaient monopolisé le
commerce. Lorsque les Portugais, inévitables ennemis qui les suivaient partout, arrivèrent dans cet archipel, les Arabes essayèrent encore, par leurs intrigues, de mettre obstacle à l'établissement de leurs rivaux dans ces parages; mais leurs tentatives échouèrent, et ils ne purent empêcher que les indigènes u’autorisassent les nouveaux venus à construire une forteresse sur l'une des îles du groupe. Dès ce moment, le Portugal avait compris les Moluques au nombre de ses possessions.
Lopo Soares, qui venait de remplacer Albuquerqtie, ne resta pas au-dessous des grands projets de son prédécesseur. Il eut d'abord à lutter contre les embarras sans cesse renaissants que les Arabes et les indigènes lui suscitaient sur la côte de Malabar. Mais, délivré de cette inquiétude, Il se porta sur Ceylan , dont il s’empara et où II éleva une forteresse.
La cour de Portugal préparait , à cette époque, une expédition pour IA Chine. Dès les premières années de son gouvernement, cet important dessein entrait déjà dans les prévisions d'Albuquerque. A Malacca, des rapports fréquents et tout bienveillants de sa part s'étalent établis entre lui et les Chinois, qu'il avait encouragés à y continuer leur commerce. Il s'était ainsi procuré, sur la puissance, les richesses et les mœurs de leur pays, des renseignements détaillés qu’il transmit à son maître, et qui donnèrent à celui-ci l'idée d’ouvrir des négociations avec le souverain du Céleste Kmpire.
En conséquence, dans le courant de l’année 1518, une flottille commandée par Fernando d’Andradc partit de Lisbonne, et alla déposer, à Canton, un ambassadeur nommé Thomas Pires. Celui-ci fut conduit à Pékin , et y trouva la
cour heureusement prévenue en faveur de sa nation, dont la gloire remplissait l'Asie. Ces bonnes dispositions furent d’abord entretenues par la conduite pleine de convenance et de loyauté de Feruando d'Andrade, qui, pendant ce temps-là, parcourait la côte en faisant du commerce. Mais, sur ces entrefaites, arriva, avec une autre flottille, le frère de ce dernier, Simon d'Andrade, qui fut assez insensé pour traiter les Chinois comme les Portugais n’avaient que trop pris l’habitude de traiter tous les autres peuples de l’Asie. Le gouvernement de Pékin, indigné de ces violences, rompit les négociations et ht jeter l'ambassadeur en prison, où celui-ci mourut quelques années après. Les Portugais, par suite de cette rupture, furent forcés de disparaître des côtes de la Chine. Mais ils y revinrent un peu plus tard et rétablirent leurs affaires : des procédés plus convenables, la bonne foi et la modération dans leurs transactions, enfin une heureuse occasion qui s’offrit à eu*, de secourir avec succès les Chinois contre un pirate qui désolait la côte, les remirent en bonnes grâces. Le gouvernement de Pékin les autorisa à trafiquer avec scs sujets et leur fit don de la presqu’île de Macao.
. Pour terminer cette longue série de conquêtes , nous ajouterons qu'en 1542, une tempête fit découvrir au*. Portugais le Japon, qui leur ouvrit avec empressement ses ports, et dont les produits leur fournirent les éléments d’un nouveau et magnifique commerce.
Pendant que les Portugais étendaient ainsi leur gloire et leur puissance au* confins de l'Asie, la côte orientale d’Afrique n'avait pas été négligée ; n' était-elle pas une fraction considérable du vaste empire colonial qui attendait des plages
de la Guinée aux mers de la Chine? n'était-elle pas la mine féconde d'où sortait la plus grande partie de l’or employé à couvrir les immenses dépenses que nécessitaient le développement et la conservation de cet empire? Quoique Sofala fût devenue, depuis l'abandon de la forteresse de Kiloua, le chef-lieu de tous les établissements de la côte, Mozambique, par sa position moyenne et la bonté de son port, en était le point le plus important. A ce titre, elle recevait de fréquentes visites des navires qui venaient de l'Inde ou qui s' y rendaient, et , grâce aui forces maritimes qui s’y trouvaient en permanence, maintenait sans trop de peines la suzeraineté du roi de Portugal sur presque toutes les villes du littoral et la perception régulière des tributs. La connaissance des événements qui se passaient dans l'Inde, entretenue par des communications continuelles entre les deux côtes, assurait la soumission des populations africaines, en répandant parmi elles un effroi salutaire. Le théâtre de la guerre était assez rapproché pour que cet effet fût produit, et trop éloigné pour que la vue des combats et du massacre de leurs frères pût réveiller les passions des Maures d’Afrique et les exciter à la vengeance. Aussi les événements y sortaient-ils rarement de leur cours régulier, et l’histoire ne trouve à enregistrer dans cette longue période de l’année 1507, époque où nous avons interrompu notre récit, à l’année 1560, que les faits suivants.
En 1523, deux navires , commandés l’un par Diogo de Mello, qui allait prendre la capitainerie d’Hormouz, et l'autre, par Dom Pedro de Castro, vinrent hiverner à Mozambique. Joâo da Mata , qui en était alors le capitaine et le facteur, craignant pour les équipages les maladies qui sé- I. 34
visaient à cette époque de l'année dans la localité, voulut les employer, au dehors, à une expédition dont voici le sujet. Le cheikh de Zanzibar, qui était vassal du roi de Portugal et lui payait tribut (1), avait lui-même pour tributaires les insulaires de Quirimba. Ces derniers, s'étant alliés avec le cheikh de Mombasc, qui était ennemi des Portugais, profitaient de cette circonstance pour refuser les tributs et faire même la guerre à Zanzibar. Le cheikh de cette dernière Ile avait plusieurs fois adressé des plaintes è Joào da Mata, lui exposant que cet état de choses le mettait dans l’impossibilité de lui payer son propre tribut. La présence, à Mozambique, des navires que nous avons signalés plus haut fut, pour ce cheikh, une occasion de renouveler ses plaiutes, et c'est sur ses instances que Joao da Mata proposa à Pedro de Castro l'expédition dont il s'agit. Celui-ci, en ayant accepté la direction, partit pour les îles Quirimba avec son navire et trois barques du pays, emmenant avec lui une centaine de volontaires. Allant mouiller devant Pile principale du groupe, il attaqua la ville, et, quoiqu’elle eût pour défenseurs, outre ses habitants, bon nombre de gens de Mombasc, il s'en rendit maître, la livra au pillage et la brûla. Les îles circonvoisincs n’attendirent pas qu'il leur fût infligé un semblable châtiment, et elles se hâtèrent de se replacer sous l'obéissance du cheikh de Zanzibar.
Le plus remuant de tous les cheikhs de la côte, le plus difficile à soumettre, et le plus prompt à la révolte, était celui de Mombase. La forte position de cette ville, les nombreux moyens de résistance qu’elle possédait, entretenaient
(I) Ou se rappelle que Plia de Zanzibar avait fait sa soumission au roi de Portugal entre les mains de Ray Loureuço Ravasco .
chez seo habitants la passion de r indépendance. Une fois déjà, elle avait été ruinée par Almeïda, comme nous l'avons raconté précédemment. Sa destinée, on en verra de fréquentes preuves dans le cours de ce livre, était d’être alternativement révoltée et soumise, détruite et relevée.
En 1528, Nuno da Cunha, (ils de Trislam, allant prendre le gouvernement de l’Inde, avait touché i Zanzibar et à Melinde, et reçu des cheikhs de ces deux villes les plaintes ordinaires au sujet des hostilités de leur turbulent voisin. La mousson l'obligeant i séjourner sur la cèle, il résolut d’aller à Mombase et de réduire celte ville. Le cheikh de Melinde lui offrit un secours de huit cents hommes; mais Nuno da Cunha, craignant tout délai qui donnerait au cheikh de Mombase le temps de se mettre en étal de défense, accepta seulement cent cinquante hommes, auxquels se joignirent deux des principaux personnages du pays, l’un nommé Zacoëja, l'autre f.idc-Bubac (1). L'intention de Nuno était, après la prise de la ville, d'en donner le gouvernement à Mougno (2) Mohhammed, fils de Ouagerage, l'ancien roi de Melinde au temps de Yasco da Gama, en récompense du bon accueil fait par son père aux Portugais. Mais Mohhammed , sachant que sa naissance serait un obstacle (son père l'avait eu d'une esclave cafre), refusa noblement ce témoignage de la rauni- Gcence du Gouverneur, et, en exposant les raisons de ce refus, lui conseilla de donner la préférence à son frère, Cide- Buhac, plus jeune, il est vrai , mais neveu du cbeikh régnant et issu de la famille des sultans de kilouo. Nuno, étonné d'un pareil acte de désintéressement, remit à décider cette
(f) ProbsMrmret Sld-Abon-Btkr.
(*) Sam dotfa Maigat, voir la aau de la paga MS. :
question après la prise de la ville. L'expédition partit le 14 novembre; elle se composait, en tout, de huit cents hommes.
Piuno, arrivé en face de Mombase le 17, et ayant mouillé à l’entrée du port, vit venir à lui , dans une sambuque bien équipée, un Maure, chef d'un lieu nommé Otondo, situé non loin de Mombase. Celui-ci était encore une victime du cheikh de cette ville. Il se disait vassal du roi de Portugal , et, dans l’espoir de se venger des insultes de son voisin, il venait offrir sa coopération au capitaine portugais. Les services du cheikh d’Otondo furent acceptés.
Depuis sa destruction par Aimeïda, Mombase s’était fortifiée; elle avait augmenté son artillerie en y joignant les canons de navires perdus et abandonnés par les Portugais dans la baie; de plus, un fortin défendait l’entrée du port. Averti des desseins de Nuno, le cheikh avait amassé des munitions et introduit dans la ville cinq ou six mille archers noirs, très-agiles et très-hardis dans le combat.
Aussitôt après son arrivée, Nuno envoya sonder la passe, et, malgré le feu du fortin qui lui causa quelques perles et emporta une main à Cide-Bubac, il vint mouiller, à portée de mousquet , en face de la ville. Le lendemain, au point du jour, il fit donner l’assaut, et la place fut emportée avec assez de facilité, malgré son matériel de défense et le grand nombre de ses défenseurs.
Les Maures, avant l'attaque, avaient mis en sûreté, sur la terre ferme, leurs femmes, leurs enfants et ce qu’ils possédaient de plus précieux. Voyant la ville envahie, ils prirent d'abord la fuite; mais, les jours suivants, ils revinrent à la charge : cachés dans les bois et jardins environnants, ils
escarmouchèrenl à coup» de flèches empoisonnées , et tuè* rent quelques hommes aux Portugais.
Nuno da Cunha, inquiet et irrité des pertes que lui faisait subir cette guerre de tirailleurs attaquant à couvert et se dérobant promptement par la fuite, se détermina à faire venir des gens du pays habitués à cette manière de combattre. U en écrivit au cheikh de Melinde, qui lui envoya aussitôt un de ses neveux , accompagné de plusieurs Maures notables et de cinq cents hommes. Ces auxiliaires arrivèrent tout heureux de pouvoir satisfaire leur désir de vengeance et leur cupidité ; car la ville était vide d'habitants, mais non de butin. A l’appel de Nuno accourut aussi ' le cheikh de Montagane(t), petit pays voisin de Mombase, qui disait aussi avoir eu beaucoup à souffrir du cheikh de cette ville pour cause de son alliance avec les Portugais.
Il n'amenait que deux cents hommes, ses luttes avec les cheikhs de Mombase l'ayant déjà fort affaibli. Pemba, Zanzibar et autres villes environnantes firent porter des présents à Nuno, pour lui exprimer leur satisfaction d’être délivrés du tyran qui les opprimait.
Les nouveaux combattants, faits au climat et encouragés, d’ailleurs, par la présence des Portugais, forcèrent les gens de Mombase d’abandonner l'fle et de passer sur la terre ferme. Mais, comme ceux-ci campaient près d’un endroit où l’on pouvait, à mer basse, passer à gué, et que ces malheureux, poussés par la faim plutôt que par le désir de se battre, s’introduisaient sans cesse dans l’ile, venant jusque dans la cité enlever des vivres et blesser ou tuer quelques
(1) Peut-être s’agit-il ici de M'tangata , petite trille située sur la cAte, en face de la partie and de Pemba.
Portugais , Nuno, poussé à bout, donna l'ordre de détruire les maisons et de couper les palmiers à l'abri desquels se glissaient les assaillants.
truand le cheikh de M embase fut instruit de cette détermination et qu’il commenta à en voir les effets, il dépêcha a Nnno un de ses parents, nommé Mototo, pour lui offrir de reconnaître la suieraineté du roi de Portugal , et de payer un tribut annuel de 1 ,500 mithicals d’or, s'engageant à verser immédiatement trois années et 1 2, 000 mithicals, pour la rançon de In ville, qu’il tenait è préserver des flammes et de la destruction, il devait aussi s'engager à servir le roi de Portugal et è ne jamais recevoir ni les Turcs ni ses autres ennemis. 1 ,500 mithicals (tirent donnés en à-compte.
Nais pendant les jours qui suivirent ce traité de psix , dont l'exécution se faisait nécessairement attendre, ainsi qu’il arrive toujours avec les Maures, les gens de Morabase, à la faveur des communications établies entre le camp et la ville, apprirent que les Portugais étaient presque tons malades, et en conclurent que Nu no ne tarderait pas à abandonner Plie. Cet espoir leur fit retarder encore l'accomplissement de leurs promesses.
Les Portugais étaient, en effet, dans un état déplorable. Les’ fatigues et l'insalubrité du climat avaient déterminé des maladies qui les décimaient, et les capitaines pressaient Nuno de partir pour ne pas laisser plus longtemps exposés à tant de périls ses équipages et sa vie, plus précieuse que sa conquête. Nuno résista jusqu'à ce que la mousson fût devenue favorable. Mais au commencement de mars , il se décida à incendier la ville, qui fut entièrement détruite par les flammes; il passa alors à Meiinde, où il laissa quatre-
vingt» hommes pour aider le cheikh k se défendre contre celui de Mombase, et partit, le 3 avril 1329, pour la oAte de Malabar.
L’expédition que nous venons de raconter ramena me tranquillité à peu près absolue sur toute la céte orientale d’Afrique; et, dés ce moment, la suprématie des Portugais y fut, du moins pour un temps assez long, établie sans conteste, du cap Corrientes à Braoua. Aussi , durant cet intervalle, ne se passa- t-il , dans ces parages, aucun fait assez important pour mériter une attention particulière. Nous profiterons de ce moment de repos pour jeter un dernier coup d’œil sur l'ensemble du vaste empire dont faisaient partie les établissements de l’Afrique orientale.
Ce n’est certes pas sans raison que tous les historiens ont envisagé avec étonnement l'avénement de cette domination colossale, s'étendant de l’océan Atlantique aux mers de la t'Jiine, surgie et fondée , dans l’espace de soixante ans k peine, par les efforts d’un peuple n’ayant de remarquable, en Europe , que l’exiguïté de son territoire. Conquête prodigieuse par sa rapidité comme par son immensité, et qui produirait sur f esprit du philosophe une impression sans analogue, si la chute qui la suivit n'avait été tout aussi prompte et tout aussi complète : car, nous pouvons le dira dès à présent, l’abaissement de cet empire fut égal è sa grandeur. Il n’a pas eu même, pour consolation, ce qni reste d'ordinaire aux puissances tombées, ie témoignage éloquent des grandes ruines. D’un siècle à l’autre, le souffle des événements a balayé l’édifice géant comme s'il eût été de sable, et l’histoire seule racontera aux peuples futurs les merveilles de sou passé.
Une foi ardente, d'autant plu» active qu elle était plus aveugle; de mâles vertus, une grande simplicité de moeurs, des habitudes austères; un courage personnel bouillant, in* domptable, sans pitié, mais aussi préparant de prompts retours à la fortune, tant il allumait la soif de la vengeance par ses inexorables fureurs ; la force du corps entretenue par une vie rude et frugale, l’habitude des périls, le mépris de la mort, un enthousiasme que poussait jusqu'au délire l’orgueil de la nationalité et des grandes choses accomplies par les devanciers, une confiance illimitée dans le succès, la supériorité des armes , du nombre de vaisseaux , de l'audace, de la discipline; la conviction d’avoir à remplir nonseulement une mission d’honneur pour la patrie, mais encore une mission de salut pour la chrétienté; l’ardeur et la noble émulation que savent inspirer les princes désireux de s’illustrer; quelques grands hommes, produit inévitable des époques fameuses que d’autres grands hommes ont préparées; puis, cette exubérance de vie des peuples adolescents qui fout leurs premiers pas dans la gloire; l'ambition accrue par le succès , la cupidité surexcitée par la vue de tant de richesses dans ces parages où les vaisseaux du commerce, de l’extrémité de l'Afrique aux rives orientales de l'Asie, couvraient, pour ainsi parler, la mer d'or et d'objets précieux de toutes sortes; enfin, — il faut le dire, car il est des bornes à toute admiration , — l'absence de rivaux sérieux ; des adversaires surpris à ('improviste et frappés de stupeur, mal armés, sans organisation militaire, n’ayant pour se défendre, dans cette partie redoutable, où ils jouaient l'existence de lenr patrie, que des barques mal construites, pesantes, dépourvues d’abord d’artillerie, et des peuples
énervés, le plus souvent , par les ardeurs du climat ou amollis par les largesses d'une nature trop féconde : voilà ce qui explique r impétuosité de la conquête et les merveilles de In victoire.
‘A-rf
Certes, l’avidité des Portugais et leur orgueil devaient être satisfaits ; ils avaient des possessions considérables sur les côtes de la Guinée et du Congo; ils étaient maîtres de tout le rivage orientai de l'Afrique; ils possédaient l'amitié de l’empereur d'Abyssinie et une grande influence sur sa politique; ils pouvaient faire trembler la Mekke et inquiéter Suer; le golfe Persique, toute la côte d’Arabie, du cap Razel-Hbad à i' Euphrate, étaient à eux ou leur payaient tribut ; sur le littoral de l’Inde et de la Perse, ils détenaient presque tous les ports et toutes les Iles de quelque importance : ils régnaient même en souverains sur toute la côte de Malabar, depuis le cap Diou jusqu'au cap Comorin, sur la côte de Coromandel , le golfe du Bengale et la presqu’île de Malacca : Ceylan et les îles de la Sonde leur payaient tribut; les Moiuqucs étaient sous leur obéissance; enfin, la Chine et le Japon leur avaient ouvert leur marché. Dans toute cette immense étendue s'amoncelaient pour eux des richesses sorties de la triple source des tributs, des prises de guerre et d'un négoce dont ils Axaient arbitrairement les conditions. Le Congo , Sofalo et le Japon leur versaient des métaux précieux, dans des proportions incalculables. Il y avait bien là de quoi rassasier le peuple le plus affamé de gloire et de lucre.
Disons maintenant , en peu de mots, quelle organisation politique présidait au maintien et à la direction de cet empire.
(.'autorité souveraine était entre les mains «l'un aeul , assisté d’un conseil. Ce chef suprême avait le titre de gouverneur ou, selon le cas, de vice-roi. Ses pouvoirs, en quelque sorte illimités, avaient néanmoins un contre-poids dans ce fait , que leur durée ne s'étendait guère au delà de trois ans. Il disposait des forces militaires, et l'amiral des Indes lui-même, quand il en existait un, était soumis à ses ordres. Dans les affaires civiles, le tribunal du viceroi , siégeant à Goa , décidait en dernier ressort et sans appel.
En dehors du gouvernement du l'Inde proprement dit, le vice-roi ou gouverneur avait à diriger quatre grands gouvernements placés sous l'autorité de gouverneurs qui ne relevaient que de lui. Ces gouvernements, par ordre d'importance, étaient : i* celui de la côte orientale d’Afrique, dont le centre politique avait été transporté à Sofala, après l’abandon de la forteresse de Kiloua, et le fut ensuite à Mozambique; 2° celui de Malacca, dans la presqu’île de ce nom; 3° celui de la citadelle et de la ville d'Hormouz, qui comprenait aussi toutes les possessions portugaises, dans le golfe l’ersique; 4° enfin, celui de l’Ile de Ceylan.
Chacune des dépendances de ces gouvernements avait son organisation militaire, ses administrations civiles, financières, religieuses, toutes reliées au gouvernement dont elle relevait, et par lui, au gouvernement central de Goa.
Partout des villes considérables, des forteresses puissantes, de nombreuses églises et d'autres établissements religieux s'étaient élevés. Goa, en 1559, avait été érigé en archevêché et priroatic. L'ordre des Jésuites arrivait à la même époque, pour y poursuivre sa propagande active sur les pas de fil-
lustre François Xavier (1), et l’inquisition y avait établi son tribunal et son funèbre cortège. Heureusement, par un trait de politique habile, la liberté de conscience était respectée, dans cet empire, pour ceux qui n’appartenaient pas à l'Eglise catholique. Sans cette circonstance, les marchands de tous les pays et de toutes les religions qui affluaient dans les établissements portugais s’en seraient à jamais éloignés, au grand détriment du commerce des conquérants de l'Inde.
Enfin, à côté de ce gouvernement aux cent bras, aux proportions gigantesques, et sous son autorité dictatoriale, vivaient, ou plutôt végétaient, une multitude de rois terrifiés et soumis, livrant, bon gré mal gré, à leurs vainqueurs, l’influence et les richesses qu’ils n’avaient pas su défendre.
Comment s’éclipsa cette puissance? Comment cet édifice immense s'écrouia-t-il?
A ce colosse il manquait d’abord une condition première de stabilité : une largeur suffisante à sa base. Le Portugal et son empire d’Afrique et d’Asie, c'était comme une pyramide mise en équilibre debout sur sa pointe, et que le dérangement d’un grain de sable peut faire vaciller.
Borné dans sa population comme dans son étendue, le petit royaume de Portugal ne pouvait alimenter longtemps, sans s'épuiser, les garnisons de tant de forteresses et les équipages de tant de flottes , décimés rapidement par un climat dévorant et des batailles incessantes. Aussi se trouvait) Voyez, pour 1rs faits relatifs au\ actes de François Xavier dans l’Inde portugaise, le premier volume de Oriente ron^uitlado à Jetas Chritto peint Padret da eumpanhia de Jet ut da provineia dt Go a (l’Orieut conquis à Jesus-r.hrist par 1rs Pires de la compagnie de Jésus de 1* province de Goa), per le P. Francisco de Sonia.
l-on forcé bientôt d'être peu scrupuleux dans le choix des soldats , cl d’en prendre une partie plus ou moins grande soit parmi les repris de justice, soit parmi les indigènes des colonies, ceux-ci ignorants, paresseux et cupides, toujours disposés à la trahison et à la révolte, ceux-là corrompant les autres par leurs vices, ou les irritant par leurs violences.
En outre, longtemps féconde en grands hommes, la mère patrie, comme il arrive ordinairement, devait avoir des phases de stérilité. Pour la vice-royauté, il y eut des choix déplorables, marqués par l'incapacité souvent, par la cupidité presque toujours, par l'une et l’autre quelquefois. Sur toutes ces déprédations, toutes ces insuffisances, la métropole, éloignée comme elle l'était, ne pouvait avoir l'œil assez ouvert ni aviser assez promptement au remède. D'ailleurs, tant que l'argent attendu continuait d'affluer dans ses caisses, elle restait aveugle ou fermait les jeux, ne s'apercevant pas que ses fondés de pouvoir lui tuaient petit à petit sa poule aux œufs d'or.
Enfin les Portugais ne restèrent pas ce qu'ils étaient au début de la conquête. Cette valeur bouillante qui les emportait s'attiédit; l'enthousiasme s'épuisa; la foi se tut devant des intérêts plus immédiats; le mépris de la mort s'afTaiblit devant les séductions d'une vie enivrante; le climat et les voluptés faciles énervèrent les forces physiques; la faculté de jouir et de s'enrichir abâtardit les consciences et les courages; les caractères se dégradèrent ; les sentiments chevaleresques se prirent en pitié; les probités devinrent accommodantes; ce qu'on attendait autrefois du commerce et des chances heureuses de la guerre , on le de-
manda à la contrainte et à la spoliation. En même temps l'orgueil croissait en raison directe de l’abaissement de tous, et faisait peser sur les vaincus, sur les alliés même, une tyrannie dont l'imprévoyance seule égalait la cruauté. Insensés, qui oubliaient, dans l’ivresse de leurs convoitises assouvies, dans le délire et les excès de leur toute-puissance, que, pour conserver les biens acquis, braver le désespoir des victimes et résister à des ennemis implacables et semblant renaître de leurs cendres, ils avaient plus que jamais besoin, en vue des périls du moment et des menaces de l'avenir, de ce courage et de cette force qui , chaque jour, en eux, s’alanguissaient.
En effet, les obstacles et les périls de toute sorte allaient désormais croître sans cesse pour les Portugais, et précipiter chaque jour leur ruine, déjà commencée par les causes de destruction qu'ils portaient en eux-mêmes. Nous avions si- t gnalé les premières luttes qu'ils avaient eues à soutenir avec les princes dépossédés ou tyrannisés des divers royaumes de • * l’Inde. Ces luttes, fomentées et soutenues avec ardeur par les
Arabes, et surtout par le sultan du Caire, avaient eu, sans doute, presque toujours une issue funeste. Mais un adversaire plus belliqueux et plus acharné que les khalifes fatiraites des bords du Nil , apparut bientôt sur la scène : en 1817, les Turcs se rendirent maîtres de l’Égypte, et dès lors commença, entre ce jeune et vigoureux peuple et l'empire por- * tugais d’Orient , une guerre qui , pendant près d'un siècle, rougit de sang ottoman et de sang chrétien la mer qui baigne les rivages de l’Arabie et les côtes occidentales de l' Inde.
Sans doute, dans cette longue bataille, où, malgré d’assez nombreux revers, le Portugal se couvrit de gloire, celui-ci
rendit à la chrétienté, encore une fois menacée, nn immense service en occupant , an loin, une partie de* force» de celte puissance envahissante des Osmanlis, qui fit Irem-
bler l'Europe et amena ses hordes victorieuses jusque sous les murs devienne; sans doute aussi , les flottes infatigables du sultan de Constantinople finirent un jour, vaincues et lassées, par disparaître des mers de l'Inde. Mais les ressources des Portugais s’usèrent dans ce conflit; d'énormes pertes d'hommes s'ensuivirent fatalement pour eux, et les peuples conquis, entretenus dans une habitude de rébellion funeste au conquérant, apprirent, par les quelques victoires des Turcs, que leurs dominateurs n'étaient pas invincibles. En dernier résultat, quand ces agresseurs opiniâtres disparurent du champ de bataille, les Portugais étaient si affaiblis, que les Persans, a' y montrant à leur tour, sous le règne d'Abbas le Grand, au commencement du xvu' siècle, ne tardèrent pas â se rendre prépondérants dans les eau* du golfe Persiqne, et finirent par les chasser de leur magnifique établissement d’Hormouz.
Ce n’est pas tout ; des complications survenues dans la politique intérieure du Portugal hâtèrent le mouvement de décomposition qui s'opérait dans son empire d' Orient. Après la malheureuse expédition faite en Afrique, par le roi Dont Sébastien, expédition qui coût» la vie à ce jeune prince, le cardinal Ueori , son onde, avait occupé le trône pendant deux ans ; mais, à la mort de celui-ci , les deux branches masculines de la maisou régnante se trouvant éteintes, une guerre de succession s'alluma entre l'Espagne et le Portugal , qui , peu de temps après, en 1580, passa sous la domination espagnole. Cependant les Portugais ne
pigitized by Gooffk
se soumirent qu’avec une répugnance manifeste, et il résulta, pour eux, de la perte de leur indépendance, un état
d'anarchie morale, de dégoût et de découragement qui se propagea jusque dans leurs établissements les plus éloignés. L’esprit de nationalité ayant cessé de les stimuler au milieu des luttes qu'ils avaient continuellement à soutenir dans l’océan Indien, ils se battirent avec moins de courage, plus soucieux de leurs intérêts privés que d’une gloire qui ne rejaillissait plus directement sur la patrie, mais sur l’Espagne. Lorsque, soixante ans plus tard, une révolution nouvelle arracha aux successeurs de Philippe II le trftne de Portugal , et y fit monter la maison de Bragance, le mal était fait et en grande partie irrémédiable. De plus, les guerres qui s’ensuivirent entre les deux nations furent , pour le Portugal , une nouvelle cause d'affaiblissement , et le mirent ainsi hors d'état de s'occuper sérieusement de la conservation de ses possessions de l’Inde et de lutter avec avantage contre les nouveaux compétiteurs entrés dans la lice pour les lui disputer, vers la fin du xvi* siècle.
En effet, l’Europe, au sein de laquelle se formaient de puissantes nations, ne pouvait ignorer longtemps la route qui avait conduit les Portugais vers ces pays lointains dont la possession les enrichissait et faisait pour tous le sujet permanent d’une jalouse envie. Déjà les Espagnols, leurs rivaux de gloire et de génie dans la carrière des découvertes maritimes, étaient venus les inquiéter à l’extrémité orientale de leur empire. En 1520, Magellan franchissait le détroit auquel il a donné sou nom, traversait l’océan Pacifique, et se heurtait contre eux dans l'archipel des Moluques, mettant, par cette rencontre, dans un grave embarras l’ infaillibilité
du pape, dont les bulles avaient attribué à la couronne de • , Portugal les contrées à découvrir du côté de l'Orient, et à la couronne d'Espagne, celles que ses navires rencontreraient du côté de l’Occident. En cette circonstance, les Portugais ne durent le maintien de leur domination dans l’archipel des Moluques qu’à un heureux traité passé, en 1529, par le roi Jean H avec l’empereur Charles-Quint , qui, plus occupé des affaires continentales que de celles d'oulre-mer, et réduit, par son ambition, a avoir toujours besoin d'argent, consentit, moyennant une somme de 35,000 ducats, à engager ces lies au roi de Portugal.
Mais des rivaux plus opiniâtres et moins accommodants devaient se présenter bientôt sur la scène. Sous le règne de Philippe II , maître alors du Portugal, la Hollande, petite république de pêcheurs et de marchands, commençait à devenir une des puissances maritimes les plus importantes, grâce à l'austérité des mœurs de ses habitants, à la sagesse de ses lois et de sa constitution, à sa tolérance et au génie entreprenant de son commerce , auquel les principaux habitants d'Anvers, de Gand et de Bruges, fuyant la tyrannie du sombre monarque de l’Escurial , étaient venus porter le secours de leurs capitaux et de leur industrie. Les Hollandais, dont les flottes militaires protégeaient efficacement les flottes marchandes, et avaient plus d’une fois humilié la marine espagnole, sentaient leur ambition s’accroître par suite de leurs premiers succès, et cherchaient à étendre partout leur commerce. Déjà ils étaient maîtres, en quelque sorte, du marché de Lisbonne, où iis achetaient les denrées de l'Inde pour les revendre dans toute l'Europe; et lorsque Philippe, en l’année 1594, défendit à ses nouveaux sujets toute
relation commerciale avec eui , cette interdiction impolitique n’eut pas seulement pour résultat de faire perdre aux marchands portugais les bénéfices qu’ils faisaient avec la Hollande, elle força celle-ci, dont le commerce ne pouvait se soutenir sans les denrées de l’Orient, à rechercher sérieusement le moyen d’aller les prendre elle-même à leur source première. Après quelques tentatives pour trouver un passage vers la Chine et le Japon par les mers du Nord , les Hollandais écoutèrent les propositions d'un de leurs marchands, nommé Cornélius Houtman, homme de tête et d'un génie hardi, qui, prisonnier pour dettes à Lisbonne, offrit aux négociants d’Amsterdam de leur ouvrir la route de l’Inde et de les renseigner sur le commerce de cette contrée, s’ils voulaient faire cesser sa captivité. L’offre ayant été acceptée, Houtman sortit de prison, et ses libérateurs, ayant formé une association sous le nom de Compagnie des pays lointains, lui confièrent, en 1595, quatre vaisseaux, avec lesquels il doubla le cap de Bonne-Espérance, toucha à Madagascar, aux Maldives, et se rendit enfin aux Iles de la Sonde.
Dès ce jour, les Hollandais ne sortirent plus des mers de l’Orient, où ils eurent pour auxiliaire la haine que les peuples de l’Indo-Cbine avaient vouée aux Portugais, haine que les nouveaux venus devaient mériter et subir à leur tour, lorsque, corrompus par le pouvoir et l'opulence, ils laisseraient l’orgueil et la cruauté remplacer dans leur cœur cette austère simplicité et cette mansuétude qui les avaient aidés k supplanter leurs rivaux.
Mais la Hollande ne fut pas la seule ennemie à laquelle le Portugal dut disputer ses possessions : une rivale non moins envahissante vint aussi demander sa part de la cu-