‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique orientaleChapitre 12 sur 16 · I. Si · texte numérisé non relu

I. Si

rée. L'Angleterre, au sein de laquelle s'étaient réfugiés (cause première de sa prospérité commerciale et manufacturière) d'habiles fabricants chassés de la Flandre par les cruautés du duc d'Albe, et des ouvriers de toutes sortes poussés hors de la France par les persécutions des catholiques contre les réformés, l'Angleterre, disons-nous, sous le gouvernement ferme et éclairé de la reine Élisabeth, avait fait des progrès remarquables dans le commerce et la navigation. Après avoir, pendant quelque temps, demandé à la Turquie les marchandises de l'Orient, ses marchands à leur tour songèrent à s’ouvrir une route directe vers l'Inde. Déjà plusieurs tentatives avaient été faites sous Henri VUl, mais sans succès, pour se frayer, vers la Tartarie, la Chine ou le Cathay, ce passage par le nord-ouest, encore vainement cherché de nos jours. Mais bientôt, s'élançant par des routes plus sûres et plus faciles, les navigateurs anglais pénétrèrent aux Indes, soit par la mer du Sud , soit par le cap de ltonne-Ëspérance : tels furent Francis Drake, eu 1579; le capitaine Stéphens, en 1582; et Cavendish, en 1587. Ces voyages furent assez fructueux pour déterminer les principaux négociants de Londres à former, en l'année ltXJO, une société qui obtint le privilège exclusif du commerce de l’Inde.

Tels étaient (et nous ne parlons pas de la France, qui ne fit son apparition dans ces mers qu’en 1664, sous Colbert), tels étaient les nouveaux ennemis qu'allaient avoir à combattre les Portugais déjà affaiblis, d'un côté, par leurs fautes, leurs vices et leurs crimes, de l'autre par les révoltes des peuples conquis cl les hostilités acharnées des sultans de Constantinople que devaient bientôt remplacer celles de la Perse, et plus tard celles de l'Omàn.

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Par quel moyen pouvait-elle résister à tant d’éléments de destruction, cette puissance dont l’éclat et l'étendue étaient en quelque sorte factices? Quelque splendide et vaste que soit sa feuillée, et à cause de son exubérance même, un arbre sans racines ne résiste pas à la tempête. Tel est le sort des empires fondés et exploités par la conquête : ils vivent à la surface du sol , brillants comme le sable, et comme lui mobiles I La conquête !.. . . Pour qu elle pénètre dans le sol et s’y consolide, il faut qu'elle soit aussi bienfaisante pour les populations conquises qu'avantageuse pour les conquérants; mais si elle n’est autre chose que l’exploitation du faible par le fort, du vaincu par le vainqueur, une sorte de piraterie intérieure, un pillage organisé au profit d'une oligarchie de marchands et de soldats, elle ne se créera pas d'assises solides, et les siècles ne s'accumuleront pas sur elle. Ainsi en a-t-il été pour la conquête portugaise comme pour tant d'autres, et un avenir prochain nous dira si ces principes doivent recevoir un démenti de l'expérience que poursuit, depuis deux siècles à peine, la puissante Angleterre, qui possède aujourd'hui , dans les mêmes contrées, des domaines encore plus vastes que ceux dont les Portugais furent jadis les maîtres.

Nous allons revenir maintenant à la côte orientale d'Afrique, et nous suivrons désormais, sans digression, le cours des événements qui s’y passèrent. Nous avons déjà dit qu'après la destruction de Mombase par Nuno da Cuuha, en l'année 1529, la domination portugaise avait été, sur toute l’étendue de celte côte, exempte de contestation sérieuse. Mombase elle-même, si prompte à la révolte, resta longtemps inoiïeusive, au moins si nous en jugeons par le silence des traditions à cet égard . Un fait rapporté par Paria

y Souza nous en donne même la preuve positive ; il nous apprend, en effet, qu'à la fin de l'année 1554, le navire l'Espadurte, faisant partie de la flotte envoyée dans l'Inde, sous les ordres de Dom Pedro de Mascarenhas, relâcha à Mombase, circonstance qui fait penser non-seulement que le sultan de cette ville était alors en pais avec les Portugais, mais encore que, si l'histoire est muette, c’est qu’elle n’avait rien à enregistrer, puisqu'elle ne reste pas indifférente à un fait si peu important que la relâche d’un navire.

Pendant le temps écoulé jusqu’à l’époque que nous venons de citer, la domination portugaise à la côte orientale d’Afrique s'était à la fois fortifiée et organisée. Puis, quand elle fut ainsi maîtresse assurée du littoral , l’ambition des capitaines s’accrut, et ils en vinrent à rêver de porter la conquête jusqu’au milieu des immenses régions de l’intérieur. Pour de pareils projets, si disproportionnés avec les moyens d’action de ceux qui les concevaient, le sabre ne saurait être que le jouet d’un enfant ou d’un fou, impuissant contre l’obstacle, et dangereux pour la main qui le manie. C’est dans ces cas que les influences pacifiques viennent montrer leur supériorité sur la puissance matérielle et rappeler à celle-ci que, soumise aux lois physiques, il lui faut proportionner la force à la résistance. La foi et l'intérêt, qui, tous les deux, transportent les montagnes, pouvaient seuls, par la religion et le commerce, conquérir peu à peu, mais plus vite encore et plus sûrement que la guerre, l’empire convoité. La religion , comme nous l'avons déjà indiqué, n’avait pas été inactive dans les colonies portugaises. La première des missions apostoliques qui travaillèrent de concert à la propagation de la foi catholique fut fondée et di-

rigée par saint François Xavier et ne parait pas avoir rréé d’établissement religieux à la côte orientale d'Afrique; mais la seconde, qui fut celle de Saint-Dominique, en fonda un à Mozambique; celle des Augustins, qui vint après, en organisa un autre à Mombase; enfin, la compagnie de Jésus, dont les missions se répandirent dons le monde entier, en établit plusieurs è Mozambique et sur les bords du fleuve Couamo. C’est à ce dernier ordre de religieux que sont dues les premières tentatives faites pour conquérir, à l’intérieur de l'Afrique orientale, une influence pacifique. En 1560, le père Gonçalves da Sylveira, jésuite portugais, réussit à baptiser (i) l'empereur régnant du Monomotapa et sa mère, dont un nombre considérable des principaux personnages de l’empire suivirent l’exemple. Mais les cérémonies du culte ne font pas le chrétien, et les conversions ne sont pas solides quand les signes extérieurs seuls y ont présidé et que l’esprit n’y a pris aucune part. En effet, un an à peine écoulé, l'empereur, cédant aux suggestions de ses favoris, qui étaient mahométans, abjura sa nouvelle religion et fit mettre à mort celui qui la lui avait enseignée,

(I) Quand nous parlons de la puissance du prosélytisme religieui, nous ne l’envisageons qu’au point de vue absolu. Nous n'avons garde d’oublier la vanité des efforts ( efforts glorieui sans doute ) tentés par les missionnaires religieui au sein des populations de l’Asie et de l'Afrique, depuis les découvertes des Portugais jusqu'A nos jours, (lue religion s'impose vite et sûrement A une société, quand celle-ci est déjA préparée, par son état moral , A la recevoir, mais seulement alors. Ainsi fut-il du catholicisme pour la société gréco-romaine. Quant aui peuples de l'Orient, leurs moeurs, on ne peut plus lè nier, les rendent réfractaires au catholicisme. Essayer de les convertir avaut d'avoir, par d’autres moyens, modifié les moeurs et cultivé les intelligences, c’est vouloir commencer un édifice par le faite et donner au monde le regrettable spectacle de l’infécondité du sang des martyrs.

et cinquante de ms nouveaux prosélytes. Mais les conseil* lers eurent le tort qu’avaient eu déjà les convertisseurs, de

compter sans la mobilité d’esprit du monarque. En effet, celui-ci se repentit bientôt de sa précipitation et fit punir les mahométans du dernier supplice. Aussi , quand les jésuites de Cocliim, informés du revirement qui s'était opéré dans les dispositions de leur catéchumène , envoyèrent deux des leurs faire uue nouvelle tentative auprès de lui , ceux-ci le décidèrent sans peine à revenir sur son abjuration, et obtinrent de lui pleine liberté de propager leur religion dans ses Etats. Ils avaient ainsi l’occasion de conquérir une immense influence; mais l'imprudence de Dom Sébastien, alors roi de Portugal, vint bientôt faire évanouir leurs espérances, en substituant à l'action lente, mais paci- . tique, des missionnaires un projet ambitieux d’agression et de conquête.

Cette conquête, c'était celle des mines d’or et d’argent du Monomotapa (4). L’expédition fut confiée à Francisco

(I) Voiei , co résumé, ce que 1rs historiens portugais postérieurs à Barros nous ont appris au sujet du Monomotapa :

Le Monomotapa se divise en empire oriental et en empire occidental. Ge dernier, le plus étendu, se uomme Mocaranga et comprend huit ' royaumes, savoir : Corrouro-Medra, Muudjàou ('), Mococo, Tourgéoo, Geogir-Bomba, Manormougess (“J, Roueoga et Bororo. L'empire oriental, qui s'appelle plus particulièrement le Monomotapa, comprend aussi huit royaumes, qui sont les suivants : Chicova, Sacoumbé, Ignabasaé, Nou- • gnare, Chiroro, Manies, Cbingamira et Sofala. Tous ces royaumes sont

tributaires de l'empereur du Monomotapa, excepté Sofala, dont les Por-

(*) Les hitlériens portugais nous ptriinrol avoir dosai au pays 1c nom que les indigènes donnent a scs habitants. Moudjâao, ou plutôt Mouilo, et , par contraction, M’ Jo, signifie un homme du pays de lad. ( Voyaa ci -a pria la note I de la page SM.)

(•*) Wons ferons, au sujet de ce mot , 1a même observation qu'à la note ct-dmaai. Maooaoaougaas, ou plutôt Mounjamouèiy, at par coatrartioa M'oyimouétj, aiguilla un homme du pays da Nyaamuday.

Barreto, naguère gouverneur des Indes, et qui, au sortir de ce poste éminent, accepta, par dévouement à son pays, le litre précaire de gouverneur du Monomotapa.

Barreto vint mouiller à Mozambique vers la fin de l’an* née 1569, avec une flottille de trois vaisseaux et mille hommes de troupes destinées à l'expédition. A son arrivée sur la céte, il eut d’abord à châtier le sultan de Patta, qui s’était révolté contre l’autorité portugaise. Il fit ensuite ses dispositions pour la conquête qu’il avait mission d'entreprendre. Le personnel et le matériel de l'expédition furent transportés par mer jusqu'à l'embouchure de la rivière Couama (i) ( rio dot bout sinaes), et remontèrent jusqu'à Sena, d'où l'armée se rendit à Iranapola.

OK| . - ' .it il,

Uigais sont possesseurs exclusifs. Tool ce territoire est riche en mines d'or et de pierres précieuses, fertile en cannes à sucre, rii, blé, légumes, bétail, et en loutes sortes de productions; il abonde en éléphants et eo chevant marins. Les montagnes sont très-froides et les vallées brûlantes. Il est parcouru, du nord au sud, par une cordiliére qui porte le oom de moulagues de Loupata ; ces montagnes sont très-élevées et toujours couvertes dr neige.

Les naturels sont régis par un gouvernement despotique, dont le chef a un titre analogue à erlui d'empereur. Us croient k un être suprême mais ne lui rendent aucuu culte; ils sont supcrstilieui et ont foi aui philtres et aui enchanteurs; ils ont des jours fériés, parmi lesquels est celui de la uaissancr de l'empereur. Celui-ci a une cour et une garde d’honneur; les lieui ou il réside se nomment Zimboe.

Ces quelques détails, joints è la grande description de Garros t ci-devant page 337, note 1), suffiront à l'intelligence du récit qui va suivre et des autres faits que nous aurons à raconter plus tard. Du reste nous avons déjà recommaudé au lecteur curicui de reuseiguemenls plus détaillés sur cette région le livre, fort intéressant, de Dom Sebastien Xavier Botelho.

il ) La rivière Conama on le Zambèze est un des fleuves les plus remarquables de l’Afrique. La source en est inconnue, et quelques auteurs ont supposé qu’elle était la même que celle du Nil. Elle se divisa eo dent

A partir de ce point, la marche des Portugais se trouva entravée par de sourdes hostilités de la part des indigènes, • et Barreto, jugeant nécessaire' de s’assurer d’abord l’adhésion de l’empereur du Monomolapa, envoya dés ambassadeurs à ce prince et lui Ht offrir le concours des forces dont il disposait pour ramener à l’obéissance le roi de Mongas, révolté contre son suzerain. L’offre de Barreto n’avaitd’au-

bras sur le territoire de Quipango, 30 lieues au-dessus .des embouchures par lesquelles elle se jette à la mer. Le bras le plus au sud porte le nom de Louabo, emprunté du territoire qui eu borde la rire gauche; celui du nord prrnd le nom de Quilimane. Du côté de la terre ferme, le fleure arrose, au nord, les terres de Botouga; au sud, celles de Bororo. Les deux bouches sont séparées l’une de l’autre par un intervalle de 18 lieues, et le delta circonscrit entre les deux divisions principales du fleure s'appelle l’Ile de Chiugoma. Ce sont, il proprement parler, deui Iles très-rapprochées que sépare seulement un bras de rivière; elles portent le uom dites Louabo et Mayndo. Cette dernière est un praio de la couronne de Portugal; autrefois fort riche, elle est aujourd’hui trèspauvre de colons et de culture.

Le Zambèie reçoit plusieurs affluents considérables. L'un d’eux, le Chiri , s’} jette 10 lieues eu dessous de la ville de Sena, un peu au-dessus de son confluent, enceint l’He d'ignagone.

Le Zambèze remonte ensuite vers Sena, coupe en deux la cordillère de Loupala, baigne le territoire de Mongas, reçoit les eaux de la rivière de Chireira, et arrive à Tete, distante de Sena de 60 lieues. Au-dessus de Tete, le fleuve est navigable jusqu'au royaume de Lacoumbé ; puis, pendant vingt-quatre lieues, jusqu'au royaume de Chicova, il ne l'est plus, A cause des rapides et des roches qui s’y rencontrent fréquemment. Au-dessus du royaume de Chicova, il redevient navigable, et ou ignore où il cesse de l'ètre.

C'est par la barre du nord, autrement dit celle de Ouilimane, que les uavires entrent dans le Zambèze, le bras dit Louabo étant d'une navigation très-irrégulière et périlleuse; aussi la ville de Quilimane est-elle ‘ devenue de bonne heure tort importante comme centre du commerce qui s’est établi entre Mozambique et les villes de Sena et de Tete. (Voir , l'ouvrage de Xavier Bolclho déjà cité, et, pour certains points de cet ouvrage, les assertions contraires contenues dans le Rapport manuscrit de N. Loarer au ministre de l'agriculture et du commerce.)

tre but que de justifier, aux yeux de l'empereur, l'invasion du territoire de Mongas , qui , placé sur la route de Sena aux mines, devait être nécessairement traversé par l'expé- »

dition. Les ambassadeurs Turent bien accueillis du prince, qui accepta les propositions de Barreto et voulut même, prétend l'historien portugais, placer sous ses ordres cent mille de ses guerriers, que le général portugais refusa. L'armée se dirigea alors vers le territoire de Mongas, et, sans être arrêtée par les difficultés de la route et la résistance des indigènes, arriva devant la ville du même nom et s'en empara. Effrayés des rapides succès des Portugais et de l’usage terrible qu’ils faisaient de leurs armes à feu , les indigènes demandèrent la paix, et la marche de l'expédition allait, sans doute, devenir plus facile, grâce aux négociations qui se poursuivaient dans ce but, lorsque la nouvelle de la révolte d'un de ses lieutenants, à Mozambique, fit penser â Barreto que sa présence y était nécessaire. Il laissa donc le commandement de l'expédition à Vasco Fernando llomem, et se hâta de retourner vers la côte. Son arrivée à Mozambique y rétablit l'ordre, ce qui le laissa libre d'aller reprendre la conduite de l'expédition; mais, à son passage à Sena, il mourut. Vasco Homem, désigné pour succéder à Barreto dans le commandement, fut détourné de poursuivre sa route par les suggestions du B. P. jésuite Monclaros, et ramena ses troupes à Mozambique. Mais ce religieux vint à mourir, et Homem, cessant d'être sous son influence, prit de nouveau la résolution de tenter la conquête des mines. Cette fois, il choisit, pour y pénétrer, la voie de Sofala, offrant beaucoup moins de difficultés que celle qui avait été précédemment suivie par Barreto. Elle le conduisait plus directement aux mines de Man-

chika, situées dans le royaume de f.hicanga, qui borde, du côté de l'ouest, celui de Quiterve. Après avoir vainement cherché à se concilier le bon vouloir du chef de ce dernier royaume. Vasco llomem s'engagea à travers les États de ce prince, et délit plusieurs bandes de Cafres qui tentaient de s'opposer à son passage. Le roi de Quiterve ordonna alors à ses sujets d'abandonner leurs villages et de fuir, en emportant tout ce qu'ils possédaient, devant les envahisseurs : il espérait ainsi affamer les Portugais, qui , en effet , souffrirent beaucoup de la disette. Mais cela n'empècha pas Vasco Homem d'arriver h Zimbaze (1), la ville capitale du pays, que le roi avait lui-mème quittée pour se retirer daus les montagnes. .Vasco llomem brûla cette ville et continua sa marche vers le pays de t'.hicanga, où la crainte, plus que la sympathie, le fil recevoir avec de grandes démonstrations d'amitié. Il obtint du souverain de cette contrée la liberté du passage pour arriver jusqu'aux mines ; mais, pour en extraire les produits, il fallait beaucoup de travail, et plus de bras et d'instruments que les Portugais n’en avaient à leur disposition : aussi , parvenus au but de leur voyage, ils s'aperçurent bientôt de la vanité de leurs espérances. Vasco Homem prit donc le parti de retourner sur ses pas, et rentra dans le Quiterve, dont le roi , revenu de ses préventions, lui permit de pénétrer jusqu'aux mines de Manninas, à la condition de payer un tribut annuel. De là, il passa dans le royaume de Chicova, où on l’avait flatté de trouver des gîtes argentifères d'une grande richesse. Vasco Homem, après y avoir assis son camp, apporta tous ses soins à se

(1) U s'agit probablement ici d'un Z.imboë ou résidence du souverain.

procurer des informations précises. Mais les indigènes, jugeant que, si les mines étaient connues, leurs intérêts en souffriraient beaucoup, employèrent divers stratagèmes pour rendre inutiles les recherches des Portugais; alors, désappointé de l'insuccès des fouilles qu’il avait fait exécuter, voyant, en outre, que les provisions commençaient à manquer-, Vasco Homem prit le parti de se retirer, laissant dans le pays le capitaine Antonio Cordoso d'Alméida, avec deux cents hommes et le matériel nécessaire pour continuer les travaux commencés. Après le départ de Vasco Uomem, Cordoso d’Alméida et sa troupe s’étant laissés aller aux fallacieuses promesses des indigènes , tombèrent dans une embuscade, où iis périrent tous. .3*»

Telle fut la fin du prétendu gouvernement portngais dans le Monomotapa ; il n’eut pas plus de réalité que de durées puisque, des deux personnages qui portèrent le titre de gouverneur, l’un périt, presque en arrivant, du chagrin, dit-on, de se voir outragé par un homme d’église (4), et que l’autre, à peine sur les lieux, se laissant tromper, comme un enfant, par les ruses de quelques sauvages, se décida à une retraite presque immédiate. Quoi qu’il en soit, la paix ne fut nullement troublée par les tentatives qui venaient

(1) Ko arrivant à Sena, Barreto avait reçu du Père Monclaros les reproches les plus sanglants et les invectives les plus imméritées il propos de cette malencontreuse expédition, dout Barreto était loin d'étre Fauteur, et qu’il n’avait entreprise que sur les ordres du roi Dom Sébastian!. Les historiens portugais attribuent la mort prématurée de Barreto au chagrib que loi causèrent les attaques violentes dont il fnt l’objet de la part du jésuite que nous venons de nommer.

L’auteur d 'Oriente conquistado a protesté contre cette allégation et Fa déclarée calomnieuse, (Voyez Oriente conquistado , etc., tome II, cooq, v, d. i, S 12.)

d’ètrc faites, et les relations commerciales n’en subsistèrent pas moins entre les Portugais et l'empereur du Monomotapa.

Le maintien de leur domination à la côte d'Afrique exigeait que les Portugais ne se départissent jamais d’une grande prudence et d'une grande modération dans leurs rapports avec les peuples de l’intérieur. L'expédition dont nous venons de rendre compte n’était pas seulement insensée au point de vue de la disproportion qui existait entre les moyens de l'attaque et ceux de la défense ; elle exposait encore les établissements de la côte à un double péril , en leur suscitant des ennemis du côté du continent, alors qu'ils pouvaient craindre, à chaque instant, d’èlre attaqués du côté de la mer. Dans cette dernière prévision , il était d’ une saine politique de se ménager toujours l’amitié ou, tout au moins, la neutralité des nations indigènes. Le gouvernement de Lisbonne se trouvait dans l'impossibilité d’entretenir des forces suffisantes sur tous les points de l’immense littoral de son empire; et si la paix qui , depuis longtemps, régnait à peu près complète à la côte d’Afrique, lui avait permis de n’y entretenir que des forces peu importantes, cet état de choses pouvait changer d'un moment à l’autre, comme le prouvent les événements qui survinrent quelques années après la folle tentative faite dans le Monomolapa.

Les agressions des Turcs n’avaient pas encore été dirigées contre les établissements portugais de l’Afrique orientale; mais, en l'année 1586, un aventurier de cette nation, connu sous le nom de l’émir Ali-Bey, réputé pour sa bravoure, son audace et son activité, et qui s'était rendu célèbre, quelques années auparavant , par une attaque hardie

contre Mascate, qu’il avait saccagée, résolut d’exécuter, sur la côte d’Afrique, une entreprise digne de la réputation qu’il s'était faite. Il partit de la Mekke avec deux navires en si mauvais état, que l’un d’eux périt bientôt de vétusté. Avec l’autre, il vint se présenter devant Moguedchou et annonça aux chefs de cette ville que, sur l'ordre de son souverain, il venait faire reconnaître l’autorité de celui-ci par tous les cheikhs delà côte de Melinde, et qu’il avait, pour l'appuyer dans cette mission, une grande flotte, qu'il précédait. La population de Moguedchou s’empressa de reconnaître la suzeraineté du sultan de Constantinople. Ali-Bey se transporta ensuite à Louziva, où, aidé par la trahison du cheikh de la ville, il s’empara d’un navire richement chargé. Boque de Brito, qui le commandait, et son équipage parvinrent à s'échapper et se réfugièrent à Lâmou ; mais le cheikh de cette lie, prenant parti pour Ali-Bey, les lui livra. Boque de Brito fut, avec ses compagnons, réduit en esclavage, et mourut à Constantinople. A Palta , un autre navire portugais eut le même sort que celui de Brito, et Ali-Bey se vit bientôt à la tête d’une flottille de bateaux capturés, à l'aide desquels il trafiqua dans toutes les villes du littoral, prêchant partout la révolte. En peu de temps, il décida ainsi les gens d’Ampaza (Paza ou Faza), de Lâmou , de Mombase, de Kilïft , de Braoua, de Jougo (t) et autres villes à se soumettre au sultan de Constantinople, comme avaient fait ceux de Moguedchou. Tout cela fut exécuté sans obstacle, au moyen de la fausse nouvelle, qu’il répandait partout, de l'arrivée prochaine d’une flotte turque nombreuse.

(t ) Ce Dom est tout à fait iucouuu ; c'est probablement de Koujou ou de Joubo que les historiens ont Voulu parler.

Car les forces avec lesquelles il se présentait n'étaient pas de nature à effrayer beaucoup : il n’avait eu, pour armer ses

prises, que les quatre-vingts hommes qui étaient sur sa galère; et celle-ci se trouvait, d’ailleurs, en si mauvais état, qu’à son retour elle s’entr ouvrit et sombra dans le port de Massouab, sur la côte d’Abyssinie, où il avait relâché. /

Le cheikh de Melinde seul était resté fidèle an •gouvernement portugais. Instruit par lui de ce qui se passait , te viceroi Dom Duarte de Menezes fit partir de Goa une flotte de dix-huit navires, sous le commandement de Martini Affonso de Melo Bombeyro. Celui-ci, s’étant présenté successivement devant Mombase et les autres villes où l’insurrection avait éclaté, incendia la première et réduisit les antres à l’obéissance.

Quelque éphémère qu’ait été le succès de cette romanesque échauffourée, il montre combien était précaire l’état de soumission de la côte orientale d’Afrique. Aussi dut-il faire comprendre au* populations soumises combien étaient grandes les chances de la révolte; aux ennemis des Portugais, à quel point était vulnérable leur domination dans ces parages.

L’émir A li-lîey ne tarda pas à mettre à profit les enseignements qu’il avait puisés dans le cours de son expédition, et on le vit bientôt se remettre en campagne. Parti de Moka dans les premiers jours de 1589, avec une flottille de cinq voiles, il se présenta devant Melinde; mais une vaillante résistance de Mattheos Mondes de Vasconcellos l’obligea de renoncer à son entreprise sur cette ville. Alors il se dirigea sur Mombase, pour préparer dans ce port une nouvelle attaque contre Melinde. En même temps, le gouverneur de l'Inde, Manoel de Souza Coutinho, qui avait été prévenu de la pro-

chaîne arrivée de l’émir Ali-Bev à la côte, envoya, pour mettre obstacle à ses desseins, une flotte de vingt navires, montée par neuf cents hommes et commandée par son frère Thoraé de Souza Coutinlio. Après avoir relâché è Braoua, Ampaza, I.Amou et Melinde, le capitaine portugais vint jeter l'ancre, le ÎJ mars 1589, devant Mombase, où s’était retranché l’émir Ali-Bey. Pendant qu'il s’apprêtait à attaquer la ville par mor, une armée nombreuse d’indigènes se trou* vait campée sur la terre ferme, autour de l’étroit canal qui la sépare de l'île.

Ces indigènes étaient un essaim sorti d'une nombreuse peuplade de Cafres connus sous le nom de Zimbas (1), et

sur le compte desquels uous aurons bientôt occasion de revenir. Ils avaient quitté les territoires qu'ils occupaient sur les bords du fleuve Couama, et s’en allaient à travers les régions intérieures de l’Afrique orientale voisines du littoral, ravageant tout sur leur passage, égorgeant et dévorant tout ce qui avait vie, hommes et animaux, ne laissant après eux qu’un vaste désert (2). Quelques mois avant d'arriver devant Mombase, ilss'étaientarrêtésdevant kiloua, et avaient assis leur camp sur les bords du bras de mer qui enceint l'ile où était bâtie cette cité, kiloua se trouvait, de la sorte, bloquée et ne recevait plus du continent les approvisioune-

(1) Nous croyons que Zimba était le nom du pays habité par celle peuplade, et qu’il faut dire les Ouazimba, c’est-à-dire Us hommes du pays de Zimba ; au singulier, Mouzimba ou M’zitnba, un homme du pays de Zimba. Les monosyllabes mou et oua sont les abréviations des mots souahhéli mouiou et oualou, par lesquels ou désigne un homme et des hommes.

(2) Voyez, pour les détails concernant cette peuplade, chapitre xnt, page 83, U' década de l'Asie, par Diogo do Couto.

ments qu'elle avait coutume d’en tirer. D'ailleurs, tous les bestiaux et toutes les plantations que les Maures possédaient sur la terre ferme avaient été, en peu de temps, détruits ou consommés par les Ouazimba . Mais ceux-ci , dépourvus de barques, ne pouvaient pénétrer dans l’ile. La trahison vint alors à leur secours. Un Maure ambitieux et cupide sortit secrètement de l’ile, pendant la nuit, en suivant un gué qui existait à mer basse, et alla olîrir au chef de cette multitude de lui indiquer ce passage, s'il voulait assurer la vie sauve à tous les membres de sa famille et lui faire sa part dans le butin.

• Ces propositions furent acceptées, et les Ouazimba pénétrèrent dans l'Ile sur les pas du traître, pendant que les habitants se livraient au sommeil dans la plus complète sécnrité. Une grande partie d’entre eux furent massacrés, et les autres faits prisonniers, à l'exception de quelques-uns qui parvinrent à s'enfuir et à se tenir cachés dans les bois, jusqu'à ce que leurs ennemis, rassasiés de massacres et de pillage, et laissant la ville à demi ruinée, fussent repassés sur la terre ferme. Le sort des prisonniers fut encore plus misérable que celui des victimes qui avaient succombé. Ils devinrent, les jours suivants, la proie des appétits monstrueux de ces barbares , qui étaient anthropophages. Selon Diogo do Couto, mais nous n'admettons celte assertion que sous réserve, trois mille Maures, hommes et femmes, furent dévorés en cette circonstance.

Après la destruction de kiloua, la horde dévastatrice se porta vers le nord et vint établir ses campements en face de l’tle de Mombase, où ils se trouvaient, comme nous l'avons dit, lorsque la flotte de Thomé de Souza se présenta devant la cité rebelle; les infortunés habitants de cette ville se

trouvaient donc pris entre deux feux, et de toute part ils avaient à combattre des ennemis impitoyables.

Quand le chef m’zimba vit les hostilités engagées par les Portugais et leurs affaires en bon train du côté de la mer, il leur offrit sa coopération , qui fut acceptée par eux avec une déplorable imprudence. Mais la haine et la vcn- * geance ne laissaient aucune place dans leurs esprits à une politique plus humaine. Les Ouazimba passèrent alors le gué, pénétrèrent dans la ville, et firent de ses habitants Maures et Turcs un carnage épouvantable. Ces malheureux, pour échapper aux flèches et à la sagaie des nègres, se précipitaient à la mer, où les attendaient l’épée et le mousquet des chrétiens, qui complétaient l'œuvre de destruction. Quelques-uns furent cependant épargnés, et , en devenant captifs des Portugais, ils échappèrent au sort affreux qu’avaient subi les prisonniers faits à Kiloua par les Ouazimba, et qui fut aussi celui des gens de Mombase tombés aux mains de ces sauvages.

Au nombre des individus pris par les Portugais se trouvait l'audacieux Ali-Bey, qui , envoyé à Lisbonne, y mourut après avoir embrassé le christianisme.

De Mombase, Thomé de Souza se rendit à LAmou; et, pour terrifier les rebelles par un acte éclatant de sévérité contre les principaux fauteurs de la révolte, il fit décapiter le cheikh de cette ville, le frère du cheikh de Kilifi , et deux personnages marquants de Patta qui avaient été pris corn battant dans les rangs des Turcs. ïæs cheikhs de Patta, de Sio (Sihoui ) et de Paza furent forcés d'assister à ces exécutions, et leurs villes furent condamnées à payer les frais de la guerre : le cheikh de Sihoui fut, en outre, emmené prison- I. * 36

nier, (.es habitants de Mandrg subirent aussi un châtiment exemplaire : leur ville, située sur une île au sud de Patta, et les plantations de cocotiers qui l'entouraient, furent saccagées et détruites.

L' effroi que ces terribles représailles répandirent parmi les populations les fit encore une fois rentrer sous le joug, et leurs chefs prêtèrent de nouveau serment de fidélité au roi de Portugal, s'engageant è repousser les Turcs toutes les fois qu'ils se présenteraient-

Quant aux singuliers alliés d'un jour qui avaient coopéré, avec les troupes de Thomé de Souza, au sac de Mombase, ils se dirigèrent vers le nord, poursuivant le cours de leurs dévastations; et , peu de temps après que le capitaine-major eut quitté la côte, ils allèrent se présenter devant Melinde, qui se vi( ainsi menacée du sort déjà éprouvé par l^iloua et Mombase. Mais la fermeté du sultan de cette ville et, surtout, le courage de Matlheos Mendes de Vasconcellos la sauvèrent de l’invasion. Trois mille Mosséguejos(l) s' étant joints à la petite troupe de Melinde, farinée des Ouazimba fut attaquée et mise en déroute.

Peu de temps avant l'époque où les villes rebelles de la côte de Melinde recevaient la cruelle leçon dont nous avons raconté les détails, une atteinte avait été portée à l'autorité

(l) Par 1rs raisons données S la noie 1 de la page 399, nom croyons qu'il faut dire 1rs Ouacrgueyo. Les Ouacrgueyo étaient une tribu d’indigènes qui habitaient la cèle de Melinde et les territoires environnants. Diogo do Coulo les siguale comme des hommes très-barbares , très-féroces et tris-belliqueu\, chez lesquels uue éducation toute particulière entretenait la force du corps et un courage i toute épreuve ; ils passaient pour être très-fidèles dans leurs amitiés. ( Voyez XI* décade , ehap. ixi, page 93 et su.iv.)

des Portugais dans l'ilede Pemha. Pemba était très-fertile en vivres de toute espèce, et particulièrement en ri* : le bétail y était beau et en grande abondunce. Le paya, coupé

par de nombreux ruisseaux, était couvert de bois d'orangers et de citronniers donnant leurs fruits à qui voulait les cueillir. Malheureusement si rrnîche, si boisée et si fertile qu elle fût, elle était fort malsaine. Néanmoins, plus charmés de ses avantages qu’effrayés des inconvénients qui faisaient ombre au tableau, beaucoup de Portugais, commerçants ou sol dais, s y étaient établis, bravant les maladies pour jouir de l’existence facile et confortable qu'on y menait.

Mais là, comme ailleurs, les Maures du pays avaient à souffrir, de la part de leurs dominateurs, des violences et des humiliations de toutes sortes. Les fourberies des Portugais de Pemba étaient même passées en proverbe : les fourberies de Pemba! disait-on sur toute lu cûte. Or il arriva que les Maures, lassés du joug ignominieux qui pesait sur eux, résolurent de se soulever contre les Portugais et contre leur propre cheikh, qui s'entendait avec ces étrangers. Peut-être l'effet produit par la récente apparition de l’émir AH-Bey dans ces parages entra-t-il pour quelque chose dans cette détermination. Quoi qu’il en soit, ils prolitèrent d’une nuit pour assaillir les Portugais dans leur village, massacrèrent hommes, femmes et enfants , et envahirent aussi la demeure de leur cheikh. Ce dernier, cependant, parvint à s'échapper avec quelques Portugais, et ils quittèrent l’ile, à l’aide de barques qui se trouvaient près du lieu du massacre. Ils se réfugièrent à Melindc, et se trouvaient dans cette ville au moment où le capitaine-major Thomé de Souia Coulinho y arrivait, envoyé par le vice-roi, son frère,

contre l’émir Ali-Bey. Cet officier s’empressa de secourir le cheikh dépossédé, et le rétablit dans son gouvernement. Mais, quelques années après, les Maures de Pcmba s’insurgèrent de nouveau , et notifièrent à leur cheikh qu'ils lui refusaient à jamais obéissance. Celui-ci se retira alors dans la forteresse de Mombase (1), oà, après s'être fait chrétien, il épousa une Portugaise prise parmi les orphelines que la métropole envoyait dans ses colonies.

Pemba n'était pas la seule localité où la domination portugaise fût contestée ou précaire. Il résulte de certains passages de la relation d’un voyage exécuté, en 1591, aux Indes orientales, par J. Lancaster (2), que, lorsqu’il se présenta, en septembre de cette même année, à Zanzibar, il s’y trouvait un petit comptoir et quelques facteurs portugais; que ceux-ci firent tous leurs efforts pour empêcher les Maures de cette île d'avoir des communications avec les Anglais, mais qu’ils n'avaient aucune force pour s’y opposer, ni assez d'autorité sur le cheikh du pays pour obliger lui et ses administrés de souscrire à leurs exigences. Cependant il est bien certain, et Lancaster lui-même en eut la preuve durant son séjour à Zanzibar, que cette île était comprise au nombre des localités où les Portugais exerçaient un droit d'inspection et de souveraineté extérieure ; mais, outre que cette souveraineté et ce droit étaient bornés et conditionnels, là comme dans toutes les localités où le sou-

vl) Comme la forteresse de Mombase ne fut construite qu'en 1594 , c'est postérieurement S cette date que dut avoir lieu la dépossessiou définitive du cheikh de Pemba.

(Z) Voyex le récit du voyage de Jacques Laucaster aux Indes orientales, Histoire générale de» voyaget, tome I, liv. il, chap. xvi.

verain ne pesait pas sur les populations à l'aide de forces suffisantes, la révolte ou la résistance se produisaient avec une désespérante facilité.

Si les choses se passaient ainsi sur le littoral , les Portugais ne jouissaient pas de plus de calme et de sécurité sur les points de l’intérieur où ils avaient des établissements. Dans leur État de Mozambique, Sena et Telc, qui en étaient les principales dépendances, se trouvaient, par leur situation au cœur du pays , en rapport , en contact même avec diverses peuplades des plus remuantes et des plus belliqueuses. Comme Sena, que nous avons eu l'occasion de citer à propos de l'expédition de Barreto, Tete était une forteresse portugaise, bâtie sur la rive droite du Zambèze , et autour de laquelle il y avait onze villages habités par des Cafres vassaux du Portugal. Ces villages étaient placés sous le commandement direct de chefs cafres, qui, dans le langage du pays, portaient le nom A'Encossu; mais ceux-ci étaient sous l'autorité souveraine du capitaine de Tete, qui pouvait, selon son bon plaisir, les nommer et les déposer. Ces Cafres étaient essentiellement guerriers, et, livrés à euxmèmes, ils eussent été sans cesse occupés à guerroyer. « U vaut mieux se battre, disaient-ils, que de labourer la terre. Le guerrier qui meurt en combattant n'a plus besoin de travailler: celui qui survit est riche des dépouilles de ses ennemis. » Sitôt que l'intérêt public réclamait leur assistance, au premier appel de l'autorité portugaise, chaque village envoyait son contingent de combattants , armés d’arcs, de (lèches, de sagaies, de haches, rangés en bon ordre sous le commandement de leurs Encoues, et marchant , drapeaux en tête, au son des tambours et des trom-

pes. Le Capitaine de Tete pouvait ainsi disposer de plus de deux mille soldats, pleins de courage et prêts à tout (i). En face du fort de Tete, dans le nord-est et l’est du fleure Zambèze, étaient établies deux peuplades non vassales, les Zimbas ou Mouzimbas (2), dont nous avons déjà parlé, et les Moumbos : toutes deux étaient anthropophages et, au dire de Diogo do Couto (5), tenaient boutique de chair humaine. En 1592, il y avait, parmi les Cafres Moumbos, un homme du nom de Quizoura, qui, ayant attaqué à main armée un Cafre vassal des Portugais, lui avait ravi ses propriétés et enlevé, égorgé et dévoré plusieurs esclaves. Le Cafre spolié ayant réclamé l'intervention du capitaine de Tete, Pedro Fernandes de Chaves, ce dernier traversa le fleure à la tête d’un corps de troupes composé de soldats portugais et de Cafres; puis il se dirigea sur Chicarougo, propriété de l'individu dépouillé, et dans laquelle Quizoura s’était renfermé et fortifié. Six cents Moumbos étaient réunis autour de lui. Fernandes de Chaves les attaqua et, malgré la résistance énergique qu’ils lui opposèrent, les battit et les passa au 61 do l'épée.

Dans la même année, le capitaine de Sena, André de Santiago, inquiété par les Ouazimba et n'ayant pas assez de forces pour leur résister, fut obligé de demander des se-

(1) Diogo do Couto, dt-cade XI, chtp. iv, p. 76.

(i) Diogo do Couto , h qui uous empruntons ces détails, en donnant ces deui mots comme pouvant désigner une même peuplade, confirme ce que nous avons dit précédemment, que Zimba était le nom d*nn pays dout les habitants devaient être nommés Ouazimbas ; seulement l'auteur portugais semble ne connaître que la forme du siugulier, Mouzimba. (Toyez décade XI , chap. xr.)

(3) Diogo do Couto, décade Xi, chap. xr, pages 77-79.

conts au capitaine de Tete. Celui-ci Se mit Cri rutile polir lai amener du renfort } mais lës Ouozîmbé, informés dé Ce mouvement , se portèrent à sa réhcoritre, et , aVant cju'll eût O pété sa jonction avec André de Santiago, l’atlàquèrënt , le mirent à mort èt dispersèrent la troupe qu'il conduisait Quelques jours après, les vainqueurs se présentèrent de nouveau devant Sena, et André de Santiago, voyant VWipdssI-' bilité de leur résister, tertta de s'échapper pendant la ritrit ; mais il tomba entre tes ntafns de l’ennemi avec plus de tient trente Portugais, et tous furent tués et dévorés par ces cannibales.

Après cette double victoire, les Ouazlmba se livrèrent sens obstacle è la dévastation dés dépendances rfë Sena é* de tete, inquiétant et arrêtant les mouvements «les eofflmerçonfs portugais sur le fleuve. HS leur causèrent de tels dommages, que le capitaine de Mozambique, Dom Pedro de Souza, se vit forcé de prendre des dispositions petit mettre fié à un pareil état de choses. Il se rendit à Séria, emmenant avec loi qnolquos soldats, et de là, après avoir pris connaissance de la situation des Ouazlmba et de leurs forces,marcha contre dus avec environ drus cents Portugais et quinze cents C aires, traversa le Zambèze et arriva devant le camp où « étaient fortifiés ses ennemis. Il en flt inutilement le siège pendant de ut mois, et , »e votant près d'être abandonné d’une grande partie de sa troupe, composée plrttêt de marchands et de cultivateurs «pie d'hommeS de guette, il se décida à se retirer. Mais il ne put le faire sans que l’ennemi en fût averti, et celui-ci, fondant à rMSptUviste sur les Portugais an milieu du désordre de leur retraite, eü massacra une partie et mit le reste en faite. Pedro de Souza,

obligé de renoncer à ses projets, revint à Sena, et de là à Mozambique. Il y reçnt bientôt un message, dans lequel le chef des Ouazimba , après avoir justifié ses hostilités envers les Portugais par l'initiative que ceux-ci avaient prise à son égard , témoignait le désir de vivre désormais en bonne intelligence avec eux et proposait la paix : Pedro de Souza l’accepta avec empressement.

Heureusement, sur d'autres points, la fortune servait mieux les Portugais. En celte même année 1592, ils vireut augmenter leur influence dans leurs possessions du nord par un double triomphe obtenu , de concert avec le cheikh de Mclinde, contre les cheikhs de Kilifl et de Mombase, qui , après la retraite de la flotte de Thoraé de Souza et la destruction des Ouazimba, avaient repris possession de leur territoire et restauré leurs villes. Le cheikh de Kilifl, parent et vassal de celui de Mombase, se livrant incessamment à des déprédations contre les sujets du cheikh de Melinde, ce dernier , après s’être concerté avec le capitaine de la côte, se décida à en tirer vengeance. A sa troupe, augmentée des quelques soldats portugais qui formaient la garnison de Melinde, se joignit un corps nombreux de Ouacegueyo. On marcha sur Kilifl, qui fut prise après une résistance acharnée, et dont le cheikh fut tué dans l'action. Ceux de ses, habitants qui échappèrent au carnage se réfugièrent à Mombase.

Informé, par les fuyards, de ce qui venait de se passer, le cheikh de Mombase rassembla environ cinq mille hommes pris parmi les Cafres, ses yassaux , qui habitaient le territoire continental voisin de son Ile , et entreprit d'aller venger la défaite et la mort de son parent. Toutefois, avant d’en-

trer sur le territoire de Melinde, il jugea prudent de disperser la troupe des Ouacegueyo , qui , dévouée au cheikh de cette ville, pouvait se porter à son secours et mettre les Mombasiens entre deux feux, comme avaient fait, quelques années auparavant, les üuarimba, lors de l'attaque de Motnbas«> par la flotte de Thomé de Souzo, Mais les Ouacegueyo, loin d'être effrayés de son approche, s’avancèrent à sa rencontre et mirent son armée en fuite, malgré la résistance de quelques Maures des premières familles de Mombase groupés autour du cheikh, qui lui-même fut tué avec trois de ses fils, ei les Ouacegueyo, profitant de leur victoire, passèrent sur Cite de Mombase et prirent possession de la ville. Ils expédièrent ensuite un bateau au cheikh de Melinde, pour l’informer qu’ils étaient maîtres de Mombase et prêta à la lui livrer. Comme signe de leur triomphe, ils avaient mis à bord de ce bateau un jeune fils du cheikh défunt.

A la nouvelle inespérée d’un tel succès, le cheikh de Melinde se rendit en toute hête dans la ville conquise, où les vainqueurs l’accueillirent avec de grandes démonstrations de joie ; il s’y établit dès lors comme souverain et confia aux soins d’un gouverneur la garde de Melinde.

D'après une chronique arabe de Mombase (I), dont l'original en langue arabe fut trouvé, il y a quelques années, entre les mains d’un habitant de cette ville, le sultan régnant lors des événement» dont il vient d'être question se nommait Chaho-Ben-M’chahham , désigné encore sous le nom de Chao-mou-M'vita. Il fut le dernier prince de cette famille de cheikhs ou gultaus schiraziens qui avaient gou-

(1) Vejei à l’appendice, pièce n* 2.

verné Mombase depuis qu’elle avait cessé d'être dépendante de Zanzibar. D'après cette même chronique, le cheikh de Melinde, successeur de Chaho dans le gouvernement de Mombase, avait pour nom Ahhmed.

L’avénement de la famille souveraine de Melinde au gouvernement de Mombase entraîna naturellement l'occupation permanente de ce point par les Portugais. Cette famille, restée toujours fidèle à ses alliés, et qui n’avait dû qu’à leur protection de se maintenir dans ses Etats, en dépit de l’animosité et des agressions répétées de ses voisins , allait trouver dans cette occupation une garantie de sécurité contre les protestations qui pourraient s'élever à propos de sa .nouvelle possession. De leur côté , les Portugais devaient désirer de tenir enfin sous leur dépendance immédiate, à l’aide d’un établissement fort et durable, cette ville de Mombase, si importante par son port, constamment rebelle à leur domination , et qui , plusieurs fois réduite par eu* , s'était toujours relevée de ses ruines pour devenir le foyer de nouvelles révolles.

Dans ce but, une forteresse y fut construite en 1594, par les ordres du vice-roi Mathias d’Albuquerque. Nous voyons, en outre, dans ia douzième décade de Diogo do Couto, qu’à son arrivée à Mombase, on décembre 1596, le vice-roi Doro Francisco da Gama y trouva établi , comme capitaine, Antonio Godinho d’Àndrade, et qu'obligé d'y passer l’hivernage , la saison ne lui permettant pas de se rendre à Goa, il fit ajouter à cette forteresse quelques ouvrages nécessaires pour en assurer In défense. En même temps, le vice-roi régla, de concert avec le sultan, le régime des douanes, pour l’ exécution duquel ce dernier s’engageait

è fournir tous les agents nécessaires. A son départ pour l'Inde, Dont Francisco da (lama emmena avec lui le rheikh déchu de Pemba, lui faisant la promesse d'envoyer plus tard une flotte pour le rétablir dans le gouvernement de son

Hé.

Mombase soumise, les Portugais semblaient devoir jouir paisiblement de leur souveraineté à la côte orientale d’Affv que; mais, parsuitedes complications politiques surveirues en Europe, cette tranquillité ne pouvait êtrede longue durée. Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis les derniers événements dont nous venons de faire le récit , que les Hollandais, poussés vers l’Orient, comme nous l’avons dit, par la fausse politique de Philippe II, parurent dans les mers de l'Inde. En juillet 1597, deux vaisseaux de cette nation, ayant besoin de faire de l'eaa, se présentèrent dans le port de Qoinlangone, à quelques lieues au sud de Mozambique. Cette apparition des Hollandais était bien propre à causer des inquiétudes aux autorités portugaises. Aussi, le capitaine de Mozambique, Fernandesde Noronha, s’empressa-t-il d’en donner avis au vice-roi (I). Toutefois les deux navires n’occasionnèrent d’autre dommage aux Portugais que la perte de quelques bâtiments marchands aux environs du cap Comorin. Mais les Hollandais étaient entrés dans les mers de l’Asie pour n’en plus Sortir, et ils ne tardèrent pas à démembrer à leur profil l’empire colossal que les Portugais y avaient élevé. Cependant la côte orientale d'Afrique n’eut guère à souffrir de leurs tentatives. Les premières hostilités qu’ils dirigèrenl contre elle eurent lieu en 1607. Le 29 mars

0} Voyez 1» XJI* décade de Oiego do Coula, liv. I, ebap. ru.

de cette année, l'amiral Van Caerden , conduisant une flotte de bail vaisseaux , montée par plus de mille hommes, matelots et soldats, se présenta devant Mozambique, dont Estevam d'Ataïde était capitaine. Le lendemain, il s’empara de deux ca raques mouillées dans le port; puis il ût des dispositions pour opérer, le jour suivant , un débarquement. La descente, retardée jusqu'au I" avril au matin, fut effectuée sans perte pour les assaillants, malgré les vives décharges de mousqueterie faites par la garnison qui avait pris position dans la ville, mais qui bientôt se retira sans faire plus de résistance. La ville occupée, les habitants furent désarmés, et Van Caerden, ayant fait avancer ses troupes, serra de près la citadelle, et en commença le siège. Le» opérations furent continuées régulièrement pendant un mois , après lequel , les maladies ayant sévi avec une grande intensité sur les assiégeants, l’amiral hollandais se vit contraint , au commencement de mai , de rembarquer ses hommes et son matériel. Avant de s’éloigner, il écrivit au commandant de la forteresse, pour le sommer de payer une rançon, s’il voulait sauver les maisons et édifices qui se trouvaient en dehors de la citadelle, et, après un énergique refus d' Estevam d'Ataïde, il les incendia, ainsi que les caraques et toutes les barques mouillées devant l'Ile. De leur côté, les Portugais causèrent un grand dommage aux vaisseaux hollandais, qui, en sortant du port, avaient à passer sous le feu des batteries de la citadelle, et l'un d'eux, s'étant échoué, fut tellement désemparé par l’artillerie ennemie, que l'amiral Van Caerden fut obligé de le décharger et de le brûler. Le reste de la flotte resta quelques jours mouillé borsde la portée des canons du fort pour

réparer ses araries, et alla ensuite se ravitailler aux Iles Comores.

Après y avoir séjourné sis semaines, Van Caerden retourna vers Mozambique , et parut le 23 juillet à l’entrée du port , où se trouvaient trois nouvelles caraques venues de Lisbonne. Il tenta d’abord, mais vainement, de s’en emparer; puis, ayant appris que trois autres caraques étaient attendues d’Europe, il alla croiser sur la côte dans l'espoir de leur couper la route. La force des vents et des courants l'obligeant à abandonner cette nouvelle entreprise, il se dirigea vers l’Inde, but principal de son voyage (1).

A la suite de ces premières agressions des Hollandais, le siège du gouvernement , fixé jusqu’alors A Sofala, fut transporté à Mozambique, qui était, en effet, le point le plus important de ce gouvernement. Néanmoins Eslevam d’Ataïde, eu égard à sa belle défense, conserva le commandement de ce poste avec le titre de gouverneur.

L’attaque infructueuse de Van Caerden ne fut pas la dernière tentative faite par les Hollandais contre les possessions portugaises de l'Afrique orientale. En juillet 1608, l’amiral Verhoeven parut avec une flotte de treize vaisseaux devant le port de Mozambique, où se trouvaient nne caraque et deux petits bâtiments , qui furent enlevés immédiatement. Le jour même de son arrivée, l'amiral débarqua ses troupes : elles prirent position devant le fort et exécutèrent les premiers travaux d'un siège, sans que les Portugais fissent rien pour s'y opposer; mais, la tranchée ayant été

(t) Voyei Hiitoire générale de» voyage», par l'abbé Prévost, vol. VIII, page 378 et suivantes, second voyage de Van Caerden aui Indes orientales.

ouverte, ceux-ci accueillirent les assaillants par un formidable feu de mousquelerie, et, opérant une vigoureuse sortie, forcèrent les Hollandais à la retraite. L'amiral fit alors élever d’autres batteries et bloquer l'ile au moyen de chaloupes armées, afin d’intercepter toute communication entre les assiégés et ceux qui pouvaient les secourir ; puis il envoya sommer le gouverneur de lui rendre la place. Les Portugais répondirent par une sortie, dans laquelle ils tuèrent quelques hommes aux Hollandais, dont ils détruisirent, en Outre , les ouvrages. De nouvelles batteries établies par les assiégeants éprouvèrent encore le même sort, Enfin, rebuté per tant d'échecs et par l'héroïque résistance de ses adversaires, l’amiral hollandais prit le parti de se retirer, ajoutant à la honte de sa défaite celle d'un acte de barbarie inqualifiable : sous le prétexte du refus que lui avait fait le capitaine de la forteresse de lui livrer un déserteur, il ordonna de conduire à la tranchée tous les prisonniers portugais enchaînés et de les fusiller sous les yeux de la garnison. Après cette lèche vengeance, il abandonna l’ile, sur laquelle il avait préalablement exercé toutes sortes de ravages.

Un quittant Mozambique, les Hollandais s'emparèrent du galion le Bon-Jésus, qui, faisant route vers ce port, se trouva inopinément au milieu de la flotte ennemie. Ils se dirigèrent ensuite vers Goa, puis vers Lalicut, où Verhoeven ratifia un traité antérieurement conclu avec le Zamorin, par l’amiral van der Hagen , traité qui établissait une alliance offensive et défensive, entre ce prince el les Hollandais, contre les Portugais, leur ennemi commun. A cette époque, l’ influence des Hollandais élait déjà puissante dans

le» Inde», et leur alliance était hautement appréciée à Sumatra, Johor, Banlam et autres lieux (1).

Dans cette même année 1608, les Anglais se montrèrent aussi à la cète orientale d’Afrique. L'Angleterre n'était plus en guerre avec l'Espagne, pi par conséquent avec le Portugal , depuis l'avénement de Philippe III ; mais sa conçut' rence commerciale était déjà redoutable aux Portugais. On lit dans la relation d’un voyage effectué par le capitaine anglais Sharpey dans les Indes orientale», que cet officier toucha à Pcmba , dans le courant du mois de décembre , et que les Portugais, à qui portait ombrage la venue des Anglais, poussèrent les Maures de cette ile à attaquer traîtreusement les gens de sou équipage, après les avoir attirés à terre par de feintes démonstrations d’amitié (S),

Dans le mois de février de l’année suivante, 1609, le capitaine Routes, commandant le navire anglais l’Union, séparé, par une tempête, de celui dè Sharpey, se présenta à Zanzibar : les habitants de cette lie, qui lui avaient fait d’abord un bon accueil, manifestèrent, plus tard, des dispositions hostiles, et deux de ses hommes furent tués dans une embuscade. Il est probable que, dans cette dernière circonstance comme dans la première, les violences qui furent exercées contre les Anglais eurent pour principale cause les

(t) Voyex IHsl. gin. des voyages, vol. VIII, pige SS S. Voyage de Villems Verhoeven.

il) Ce fait de la présence di s Portugais & Pcmba lors du passage du capitaine Sharpey donne à penser que leur autorité avait été rétablie dans Plie. Le vice roi Dow Francisco da Gama avait-il réalisé la promesse faite au cheikh déchu de Pemba, et que nous avons mentionnée (voyet ci-devant, page 411)7 Les historiens portugais ne s'eipliqueot pas sar es point.

suggestions perfides des Portugais, qui , du reste, souverains de ces pays , étaient responsables des actes commis contre les sujets d’une puissance en paix avec le Portugal ; mais les Portugais se sentaient dès lors trop faibles pour ne pas être perfides et violents. Leur empire d’Orient se lézardait déjà de toutes parts sous les coups redoublés des Hollandais, qui l'attaquaient à la fois par les armes et par la concurrence commerciale. Dans une pareille situation, même les actes les plus inoffensifs d’un peuple ami leur devenaient un sujet de jalousie et de haine, et ils s'abandonnaient à ces passions, au risque de s’attirer encore un ennemi de plus, ennemi dont ils connaissaient pourtant la force; car, peu de temps auparavant, sous le règne de Philippe II, la marine anglaise avait plus d’une fois vaincu celle de l'Espagne.

Quoi qu’il en soit, le moment n’était pas encore venu où les Anglais devaient porter de si terribles coups à la puissance portugaise dans l’Orient , et, pour ce qui regarde particulièrement la côte orientale d’ Afrique, ni de leur part ni de celle des Hollandais, les Portugais n’eurent, postérieurement aux tentatives des amiraux Van Caerden et Verhoeven, aucune attaque sérieuse à repousser. Aussi peut-on dire que, jusqu’à l’intervention des Arabes d’Omân, ils n'eurent jamais, sur cette côte, de plus grands ennemis qu’eux-mêmes.

Orgueil et cupidité, fourberie et violence : ces quatre mots semblent résumer désormais l’histoire de la domination portugaise dans ces contrées. Mombase, plus que toute autre localité, devait en être la preuve. Elle paraissait, dit Faria y Souza, destinée à avoir pour commandants de sa forteresse les officiers les plus insolents et les plus avides.

On n’a pas oublié qu'après l’occupation de Mombase par les Ouacegueyo, le cbeikh de Melinde avait été installé dans la cité conquise, devenue siège de son gouvernement érigé en suitanie. Cet avènement des sultans melindi , dont la fidélité ne s'était pas démentie une seule fois depuis le temps de Vasco da Gama, et l’érection d’une forteresse auraient dû assurer le maintien de l’autorité portugaise a Mombase, pour peu qu’elle eût été sage et prudente. Mais sagesse et prudence étaient des mots vides de sens pour des hommes que la soif du gain dévorait, et qui, songeant bien plus à leurs intérêts privés qu’à ceux de la patrie, restaient inaccessibles aux idées de justice et aux sentiments de reconnaissance que devaient leur inspirer pour Ahhmed (1) les nombreux et loyaux services rendus aux rois de Portugal par tous ses ancêtres, les sultans de Melinde.

En 1614, la forteresse de Mombase avait pour capitaine un homme plus insolent encore et plus avide que tous ses prédécesseurs; il s’appelait Manoel de Melo Pereira. Sa haine contre le malheureux sultan et les vexations dont il l’accablait avaient leur source dans la résistance opposée par celui-ci à la rapacité cynique de son persécuteur, qui cherchait tous les moyens de le dépouiller. Malheureusement, cette haine avait pour complice l’ambition astucieuse

( 1 ) Faria donne au premier sultan de Melinde et de Mombase réunies le nom de Haxeu ; niais nous peusons que rhistorieu espagnol a commis une errenr. La chronique de Mombase, que nous avoua déjà citée et que nous donnons en entier à l’appendice, nous parait offrir plus de garantie d’exactitude que les documents portugais d’après lesquels Faria a écrit. Il est possible que le sultau s’appelât Ahhmed-Ben-Hatm (ou plutôt Hhaceu), et que les chroniqueurs portugais n’aieot retenu et noté par inadvertance que la dernière partie du nom composé.

d’un onde d’ Ahhmed , nommé Mounganaje, vieillard d’un «prit méchant, qui , cherchant à s’emparer du pouvoir an détriment de son neveu, ne reculait, pour y arriver, devant aucune Intrigue, si odieuse qu'elle fût. 11 avait commencé par feindre un cèle ardent pour les intérêts portugais : c’était un moyen de plaire à Melo, moyen superflu, sans doute, car les passions de ces deux hommes suffisaient pour les unir. Cette union eut lieu en e£Tet , et, du moment où ils se furent entendus, le pauvre Ahhmed n’eut plus le moindre repos.

Un jour, Mounganaje entre précipitamment dans la citadelle, s'écriant que le sultan a voulu l’assassiner. L'accusation était, à n’en pas douter, sans fondement; mais elle fournit à Melo un prétexte pour envahir et occuper la ville maure. Ahhmed ne songea pas plus à la résistance qu'il n'avait songé au crime qu’on lui imputait, il se contenta de quitter sa demeure, et, faisant porter devant lui la bannière de l’ordre du Christ (1), il se retira au milieu des Caftes de Kilifi. Démarche imprudente, dont ses ennemis ne devaient pas manquer d’abuser!

Au récit du guet-apens dont ii était victime , les Cafres, indignés, éclatèrent en menaces , et insistèrent près de iui pour le décider à reconquérir par les armes son pouvoir et son repos. Ahhmed, aimant mieux tout perdre que de faire suspecter sa fidélité, repoussa leurs propositions et s’efforça de calmer leur fureur. Mais, ses efforts étant inutiles, il leur déclara qu'il ne les suivrait pas, les suppliant de respecter

çl) Ou Mit que U bannière de l’ordre du Christ flotte il sur les établissements portugais, a l’est du cep de Boune-Espersecr. Le roi Emmanuel avait accorde ce privilège à t ordre, eu récompense des grands services rendus par ses membres dans la couquètr des iodes orientâtes.

les Portugais et de n’attaquer que les habitations des Maures, complices de Moungannje.

Cependant ceux-ci s'étaient réfugiés auprès des Portugais dans In forteresse, et les Cafres, soit qu’ils fussent arrêtés par cet obstacle, soit qu'ils voulussent obéir aux recommandations du sultan, revinrent sur leurs pas. Melo, qui épiait leurs mouvements, les atteignit pendant leur retraite, et, tombant sur eux à l'improviste, en massacra une grande partie. • • été mt u • »«•.» , H:i -,f M

Peu de jours après, le sultan rentra dans sa demeure. Son retour ne donna lieu, de la part de Melo, à aucune manifestation; mais le silence du capitaine cachait une machination infâme. Pendant que le malheureux Ahhmed s’abandonnait à une sorte de sécurité, Melo dressait contre lui, auprès du vice-roi , une accusation circonstanciée de complot et de, trahison. Le vice-roi, qai était, à cette époque, Üom Jeronimo d'Axevedo, accueillant avec trop de crédulité les impostures de sou lieutenant, ordonna d'arrêter le sultan et de le diriger sur Goa ; Simon de Melo Pereira, qui allait remplacer à Mombase son frère Manoel , fut chargé de l'exécution de cet ordre. Ahhmed, instruit du sort qu’on lui destinait, s’enfuit à ftabaye, lieu habité par ses esclaves, au milieu desquels il croyait être en sûreté ; mais Simon de Melo parvint soit à corrompre, soit à effrayer un certain nombre d’entre eux, et ces misérables assassinèrent leur maître ; puis ils lui tranchèrent la tète, et ce sanglant trophée fut envoyé à Goa par le nouveau capitaine de Mombase. Mouuganaje recueillit alors le fruit de ses abominables intrigues; le gouvernement fut remis entre ses mains ; mais on lui adjoignit comme collègue le gouverneur de Melinde, Mohhammed,

frère du sultan si lâchement assassiné. Ce partage de l’autorité ne pouvait convenir à l’ambitieux Mounganaje. Les mêmes pièges où s'était perdu Ahhmed furent tendus à son frère, qui ne tarda pas è être, comme lui, traîtreusement égorgé (1).

Pendant que ces choses se passaient à Mombase, des événements importants avaient lieu dans la capitainerie de Mozambique, à propos des mines du Monomotapa; mais, pour en faire le récit , nous sommes obligé de revenir de quelques années en arrière.

Il a été dit précédemment que, lors de la première expédition dans le Monomotapa, l’empereur avait triomphé avec le secours des Portugais des agressions d’un de ses vassaux, le roi de Mongas. En reconnaissance des services à lui rendus dans ces graves circonstances, il avait fait donation perpétuelle de toutes les raines de son pays au roi de Portugal. Le premier août 1607, cette donation fut acceptée, au nom de son souverain, par le capitaine de Tete, Diogo Simoens Madeira, l’un des officiers qui avaient combattu pour l’empereur dans les dernières affaires. L'acte de donation portait en substance : a Que l’empereur donnait toutes les « mines d'or, d’argent, de cuivre, d’étain, de fer et de « plomb qui se trouvaient dans son empire au roi de Por- « tugal , à la condition que ce prince l’aiderait de ses forces « militaires et le reconnaîtrait pour son frère d’armes ; « que, l’année suivante, il. enverrait un de ses fils, avec « un ambassadeur, à Goa; qu’il remettait dès à présent « aux mains de Diogo Simoens deux autres de ses fils, et

U) Vojm A lia portugutia , par Farii y Souia , tome III, partie Ql, chap. ui.

« qu’il lui confierait bientôt encore deux de scs Tilles pour « les faire chrétiennes. »

L'occasion se présenta immédiatement d'exécuter une des clauses du traité : l’empereur se mettait en campagne contre un de ses vassaux, nommé Ancogne. Diogo Siraoens Madeira l’accompagna avec ses soldats. Le rebelle fut vaincu, et le capitaine portugais revint à Tete, emmenant avec lui les deux enfants que l’empereur lui avait confiés. Ces deux jeunes princes furent instruits dans la religion catholique et baptisés, l’un, sous le nom de Dom Philippe, l’autre, sous le nom de Dom Diogo : celui-ci resta à Tete; celui-là, sur instances de sa mère, retourna, au bout de peu de jours, auprès de ses parents.

Cependant l’empereur, s’attribuant tout le mérite des succès obtenus en commun avec les Portugais, s’imagina bientôt qu’il pourrait, avec ses seules forces, dompter ses ennemis. Mais cette présomption lui devint funeste. Son armée, étant entrée dans le royaume de Baroë, y fut mise en déroute. D’un autre côté, chez les Moungas, ses troupes furent encore vaincues, et on lui tua un fils. Enfin, un autre de ses ennemis, nommé Matouziagne, se rendit maître d'une grande partie du Monomotapa. Heureusement, il pouvait toujours, aux termes du traité, réclamer l’assistance des Portugais; il s’adressa donc au capitaine-major du Mozambique, qui était alors (1609) Nu no Alvares Pereira. Sur l'ordre qu’il reçut de ce dernier, Diogo Simoens Madeira marcha de nouveau au secours de l'empereur. Ce monarque fut rétabli dans ses États, & la suite de deux victoires remportées par les Portugais sur Matouziagne, qui perdit la vie dans la seconde rencontre.

Estevam d’Ataïde, qui avait succédé à Nuno Âlvares Perdra comme capitaine-major, eut aussi l'occasion d'employer les armes portugaises contre d'autres ennemis de l’empereur T du Monomotapa. Ces ennemis étaient des Cafres pillards appartenant au district de Quizinga , qui couraient le pays et causaient de grands dommages au commerce. Dans le but de les combattre avec plus de succès, peut-être aussi avec l'arrière-pensée de s’établir plus fortement dans un pays où un intérêt sérieux, l'exploitation des mines, réclamait une protection de tous les instants, Estevam d'Ataïde avait fait construire un fort dans le district de Massapa , voisin de celui de Quizinga, et y avait mis une garnison portugaise, sous le commandement de Diogo de Carvalho. Nous n’entrerons dans aucun détail au sujet des rencontres sans importance qui eurent lieu entre la garnison du fort de Massapa et les maraudeurs, dont elle était destinée à réprimer les brigandages; nous passerons immédiatement ou récit d’un fait qui eut pour les Portugais des conséquences désastreuses, dont ils ne pouvaient, d’ailleurs, accuser qu'euxmêmes. Voici ce qui se passa.

toutes les fois qu'un nouveau capitaine-major était nommé pour le Mozambique, l'usage voulait que ce fonctionnaire envoyât un présent à l’empereur du Monomotapa. Ce présent, nullement facultatif, était comme un droit payé en échange de l’or que les Portugais retiraient des domaines de l’empereur. La quantité de ce métal qu’on en extrayait était alors considérable, et rapportait au capitaine-major du Mozambique d'énormes bénéfices, tandis que le présent que celui-ci avait à faire valait à peine 5,000 ducats.

Or, à son avènement, Estevam d'Ataïde, informé que

des ambassadeurs envoyés, peu de temps auparavant, à Nu no Alvares Pereira allaient rejoindre leur souverain, voulut profiter de leur départ, et ordonna à Diogo de Carvalho de les accompagner pour réclamer la remise des mines. Cet officier était, en même temps, chargé de porter à l’empereur la redevance obligée de tout nouveau capitainemajor.

Le commandant du fort de Massapa ne remplit que la moitié de sa mission; il se fit remettre les mines, et revint sans faire aucune mention du présent. L'empereur, choqué de cet oubli, garda néanmoins quelque temps le silence; puis il adressa à Carvalho des réclamations qui n'amenèrent aucune réponse satisfaisante. Alors, indigné de l’ impudence avec laquelle les Portugais venaient enlever l’or de ses terres, sans se soucier de remplir les conditions du contrat, l’empereur ordonna à ses gens de faire main basse sur tous les objets apportés pour les échanges par le commerçant portugais. L'exécution de cet ordre fit perdre à ceux-ci une immense quantité de marchandises, et donna lieu à des collisions où quelques-uns d'entre eux perdirent la vie. Carvalho, furieux de la spoliation dont les Portugais étaient victimes (par sa faute cependant), eut recours, pouren tirer vengeance, à une infâme trahison. Il avait auprès de lui un grand nombre de nègres quo l’empereur lui avait envoyés pour l'aider à se procurer des subsistances et à combattre les pillards de Quizinga; il fit une alliance secrète avec ceux-ci, et une nuit, de concert avec eux, il surprit les gens du Monoraotapa pendant leur sommeil , et en égorgea une grande partie. Ceux de ces malheureux qui réussirent à prendre la fuite allèrent répondre partout la nouvelle de

cet horrible guet-apens, et l'horreur qu’inspirèrent l’ingratitude et la déloyauté des Portugais souleva contre eux tout le pays.

Effrayé des suites de son crime, Carvalho abandonna le fort et revint à Tete.

C’était Estevam d’Ataide qui avait Iui-mème conseillé secrètement à Carvalho de ne point remettre le présent dont il était porteur à l'empereur du Monomotapa et de l’abuser par de fausses promesses. Quand il vit les fâcheux résultats dont sa duplicité était la cause première, il n’osa sévir contre son subordonné pour la trahison que celui-ci venait de commettre, et , au lieu de chercher à apaiser l'empereur, il se disposa à lui faire la guerre, et se rendit à Sena. De là, après avoir publié u qu’il était, à son grand regret, obligé de reprendre, par la force, les mines dont on le dépossédait, » il partit pour Tete, et envoya Carvalho élever un fort à trois journées au delà de cette ville ; mais, ayant été in formé que les Hollandais voulaient faire une troisième tentative contre Mozambique, il retourna en toute hâte à la côte, laissant à Tete, pour capitaine, Diogo Simoens Madeira. On était alors au mois de mars de l’année 1612.

Après avoir vainement attendu la flotte ennemie pendant six mois, Dom Estevam repartit pour Tete. La guerre dans le Monomotapa avait été, durant son absence, suivie de tels succès, qu’à son arrivée des envoyés de l'empereur vinrent lui proposer de cesser les hostilités et de se conformer de part et d’autre à l’exécution du traité. Toutefois l’empereur ne renonçait pas au présent qui lui avait été dénié, et demandait qu'il lui fût enfin remis. Estevam ne voulut ni voir ni entendre ces envoyés. Et , pourtant , le présent qu’on

lui réclamait à si juste titre était, comme nous l’avons dit , d'une valeur minime auprès de ce que les mines pouvaient lui rapporter. Déjà, en refusant de le payer, il avait attiré aux Portugais des ennemis innombrables , il perdait tout le fruit de 30,000 ducats dépensés pour l'établissement de Massapa, il avait légitimé la spoliation ruineuse exécutée par les Cafres contre les marchands de sa nation, il se condamnait, enfin, à une guerre longue et dispendieuse. Mais la passion ne calcule pas ; Estevam d’Ataïde commença cette guerre injuste. Cependant la réflexion lui fit reconnaître bientôt ce qu'il y avait eu d'insensé dans sa première détermination. Peut-être aussi voulut-il attendre des nouvelles du Portugal et de l'Inde, pour savoir comment sa conduite, dans celte circonstance, était jugée par ses supérieurs. Quoi qu'il en soit, il s’arrêta dans sa marche agressive, et, en juillet 1613, il reçut l’ordre de laisser le commandement du fort de Tete à Diogo Simoens Madeira, de remettre le gouvernement du Mozambique à Dom Joào d'Azevedo, frère du vice-roi , et de se rendre k Goa.

Diogo Simoens de Madeira poursuivit l'exécution des projets belliqueux d’ Estevam d'Ataïde, quoiqu'il n’eût à sa disposition que cent quarante soldats portugais presque entièrement dépourvus de toutes les choses nécessaires è une pareille campagne ; il avait, il est vrai , pour auxiliaires six mille indigènes pris parmi les populations soumises à la juridiction de la forteresse. Il se mit en route, avec cette armée, au commencement de septembre. Le premier ennemi qu’il résolut d'attaquer était un Cafre puissant du nom de Chomba. Celui-ci, pour conlre-balancer la supériorité que donnaient à son adversaire ses fusils et deux canons qu'il traînait avec

lui , avait élevé une immense fortification, qui , au dire de Paria, n'avait pas moins d’une 1/2 lieue carrée. Dans cette enceinte étaient retranchés plus de huit mille hommes. Diogo Simoens Madeira livra plusieurs assauts infructueux, et, malgré un renfort de quarante fusiliers portugais et de trois mille indigènes, qui lui fût envoyé par Diogo Pires Brandam, capitaine de Sena, il eût été arrêté indéfiniment devant cet obstacle, si l'un des Cafres assiégés désertant les siens ne fût venu dans le camp portugais, et n'eût enseigné à Simoens Madeira un endroit où l'enceinte se trouvait plus abordable. En effet, le 14 novembre, après un assaut donné sur le point désigné, l'enceinte fut emportée. Les Portugais mirent alors en déroute l'armée ennemie et forcèrent son chef, Chomba, de prendre la fuite. Diogo Simoens Madeira confia la garde de l'enceinte fortifiée à Quitambo, Carre vassal qui avait mis au service du Portugal un grand courage et une grande fidélité.

Diogo Simoens Madeira se dirigea ensuite vers Chicova pour s’emparer des mines d’argent de ce district. Quand l'empereur du Monomotapa eut connaissance de la marche des Portugais, il fit dire à leur chef qu’il était prêt à lui remettre les mines, ainsi qu'il l'avait déjà fait une première fois, entre les propres mains de Simoens Madeira, à la condition que celui-ci renoncerait à s’y faire accompagner par des gens en armes. Le capitaine de Tete saisit cette ouverture avec empressement, et fit prier l'empereur de nommer des agents chargés de lui faire la remise des mines et de re cevoir en même temps une valeur de 4,00(1 ducats en étoffes pour le présent dont on lui était redevable. Ainsi Tut terminé, par la sagesse et la modération de cet officier, un

différend qui ne s était élevé que par suite de la mauvaise Toi d’Kstevam d'Ataïde. Tout parut, d’ailleurs, réglé à la satisfaction générale, et le capitaine portugais, aux applaudissements de la population de (’.hicovo, fut mis, le 8 mai 1014, en possession des mines de ce territoire, par Ignanchangue, cousin de l’empereur. Simoens Madeira y lit aussitôt commencer la construction d’un fort, pour mettre ses gens en sûreté. Il contracta ensuite une alliance avec un Cafre puissant, qui lui avait offert son amitié et qui créa aux Portugais des relations fort utiles avec ses vassaux. Ce Cafre se nommait Sapoê, et le territoire qui lui était soumis, Hororo.

Cependant, après avoir donné toutes les preuves possibles de bon vouloir, l’empereur du Monomotapa en vint à regretter d’avoir fait donation des mipes de Chicova, et, lorsque le moment fut arrivé d’en signaler les gisements, il eut recours à des ruses et à des détours qui ne tardèrent pas ù indisposer ses alliés contre lui. Sur ces entrefaites, une discussion s'étant élevée entre uh Portugais et un Cafre, il s’ensuivit une lutte dans laquelle ce dernier fut tué. C,e fatal événement détermina un soulèvement général des populations environnantes, et la guerre se ralluma, au grand contentement de l'empereur.

Dans le courant du mois de murs 4615, une armée de près de dix mille Cafrcs vint assaillir le fort, défendu seulement par quarante Portugais. Simoens Madeira, qui était parti pour Tcte quelque temps avant ces événements, revint, avec ses troupes, au moment où l'ennemi tentait un dernier assaut avec une furie incroyable, qu’augmentait, à chaque instant, l'espoir du succès. Cet espoir fut^léçu et anéanti par une

éclatante défaite. Après sa victoire, Simoens Madeira réussit, en employant la menace, à se faire donner des renseignements exacts sur les lieux où étaient les raines d'argent. Les fouilles qui y furent pratiquées ayant eu un résultat satisfaisant , il put envoyer en Portugal de beaux échantillons, qui , de là , transportés à Madrid , y mirent en émoi toutes les imaginations.

Mais la conquête si heureusement effectuée par Diogo Simoens Madeira se trouva bientôt compromise. Les maladies occasionnées par les chaleurs excessives de ce climat décimèrent la forte garnison de Chicova. Les soldats étaient emportés en quelques jours et mouraient désespérés de se voir, à leur dernière heure, privés des sacrements (1). Ce n'est pas tout : à ce premier fléau vint s'en joindre un autre non moins terrible, la famine. Pour échapper à ce double péril, les Cafres qui servaient dans le fort s'enfuirent , et leur absence, au lieu de diminuer la détresse, l’augmenta, car seuls iis pouvaient procurer des vivres à la garnison. Les hommes qui survivaient ne soutenaient plus leur débile existence qu’en mangeant un petit fruit tellement âpre, qu'ils étaient obligés, pour l’avaler, de le saupoudrer de cendre. Plusieurs fois, avant d’en être réduit à celte extrémité, Diogo Simoens avait fait savoir au vice-roi que, s'il ne recevait de prompts secours, il serait obligé d’abandonner la conquête; mais on avait mis peu d'empressement à répondre è ces demandes. Néanmoins les approvisionnements seraient encore arrivés à temps, s’ils n’avaient été arrêtés à

(I) A celte occasion accourut de Sena, pour remplir sou pieux ministère, le frire JoSo dos Sautes, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, connu pour un livre carieux qu’il a écrit sur l’Afrique orientale.

Mozambique par suite du calcul le plus infernal que l’envie puisse inventer.

L'ouvidor Francisco de Fonseca Pinto venait d'être envoyé dans cette Ile, pour y déposséder de la capitainerie Ruy de Melo e Sampayo, que ses excès y avaient rendu odieux à tous; il était en outre, chargé d’accompagner les vivres et instruments d'exploitation destinés, par le gouvernement central, à la garnison de Chicova, et de les conduire jusqu’au fort. H devait aussi s’assurer de l'existence réelle des mines, dont, à ce qu’il paraît, on doutait encore. Malgré les avis répétés de Diogo Simoens, qui l’instruisait du triste état où l’établissement se trouvait, Fonseca Pinto, qui nourrissait contre le capitaine des sentiments d'envie et de haine, s'arrangea de manière à perdre trois mois à Mozambique. A Tete, il reçut de Diogo Simoens une dernière dépêche, qui le rendait responsable de la perte de la conquête : il y répondit par un arrêt de confiscation lancé contre les terres appartenant à cet officier ; puis il en envahit une partie à main armée, les livra au pillage et enleva les esclaves, qu’il fit vendre à Sena. Il défendit ensuite aux habitants de Tete, sous peioe de mort, d’avoir aucune communication avec la garnison de Chicova et de ta secourir. D’un autre cêté, il envoya dire à l’empereur du Monomotapa qu’il pouvait courir sus à Diogo Simoens Madeira, accusé d’avoir, sans ordres du vice-roi , envahi les mines comme un bandit de grand chemin. Enfin il se mit eu roule pour Chicova, se faisant précéder par des affidés qui devaient s’assurer, par ruse, du malheureux capitaine.

Mais celui-ci , pressentant qu’on en voulait à sa vie , se tint éloigné du fort. L'ouvidor, informé de cette absence, et quoique très-près du fort, revint sur ses pas sans avoir

communiqué avec la garnison, sans lui envoyer aucun secours, sans même visiter les mines, comme il en avait reçu l'ordre. Diogo Simoens, voyant l'infâme trahison dont il était victime, se décida à évacuer le fort, et revînt à Tele, versant des larmes de douleur, moins à cause de sa conquête perdue que pour le déshonneur que faisait rejaillir sur son pays le misérable acharné à sa ruine. En arrivant à Mnrenga, il trouva un édit de l'ouvidor, qui lui enjoignait de se présenter, sous neuf jours, à Sena, pour rendre compte de sa conduite. Eonseca L’into croyait encore Diogo Simoens au fort de Chicova ; quand il apprit que le capitaine revenait a Tete, il envoya deux mille Cafres se mettre en embuscade pour l'attendre sur le chemin et le tuer à son passage, et il se trouva un Portugais qui accepta le commandement de cette troupe d'assassins. Toutefois ceux-ci craignirent de commettre lecrimedans un pays où l'homme qu'ils voulaient égorger s'était acquis une grande influence et pouvait, s’il échappait à leurs coups, leur faire un mauvais parti; ils le laissèrent donc passer sain et sauf, et Diogo Simoens, instruit du péril. auquel il avait failli succomber, se réfugia à lguambanzo, dans une terre qui lui appartenait.

Eonseca Pinto rendit alors un jugement qui déclarait Diogo Simoeus Madeira rebelle, pour avoir abandonné le fort de Chicova; puis il se disposa à partir pour l'Inde. Mais, voulant que, même après son départ, sa victime ne pùt rester en repos, il écrivit à l’empereur du Monomotapa de poursuivre Diogo Simoens jusque dans la retraite où il se croyuit en sûreté. Chassé de ce dernier asile, celui-ci finit par rentrer à Tele. Sa perte était accomplie.

Ainsi se (erminu la seconde conquête des mines du Mo-

nomotapa : la première avait causé la mort de fiarreto; la dernière ravit à Simoens Madeira tout ce qui fait qu’on ne veut pas mourir, honneurs, considération, richesses.

Mous avons extrait le récit qui précède de l'ouvrage de Faria , le seul historien que l'on puisse consulter pour les faits de cette époque ; malgré les lacunes et les obscurités qu'il présente, il montre à quel degré d’abaissement les caractères étaient descendus chez les conquérants de l'Inde, et combien ces maîtres de l’Orient, qui ne savaient pas défendre leurs meilleurs capitaines contre la jalousie et l’intrigue, offraient une proie facile à leurs nombreux ennemis Parmi ceux-ci se trouvait depuis peu Abbas, Chah de Perse. Déjà ce prince avait, en 1615, fait une démonstration contre le fort de Comoran (tlambroun ) , sous prétexte d’un tribut non payé. Abbas cherchait une occasion de déclarer la guerre. Il avait toujours vu d’un œil de convoitise le brillant royaume d’Hormouz, et depuis longtemps il en rêvait la conquête. Eu 1020, d'autres démonstrations hostiles curent lieu de sa part ; mais la plus grave fut l'alliance offensive qu'il contracta avec les Anglais, qui , sans être en guerre avec le roi d'Espagne, avaient eu déjà des collisions avec ses vaisseaux sur la céte de l’Inde. Cette alliance donnait au Chah de Perse les forces maritimes qui lui manquaient, pourqu'il pût diriger avec fruit ses agressions contre les établissements portugais; aussi poursuivit- il, dès lors, avec acharnement une guerre dont l'issue pouvait satisfaire sou ambition. Dès cette même année 1020, les confédérés canonnèreut le fort de Queixome (kéchm'j, que faisait construire Ruy Freire d'Andrade. Cette première attaque ne fut suivie d’aucun résultat; ce ne fut que deux ans plus lard qu’ils réussirent à s’en emparer,

malgré la courageuse défense faite par le même capitaine.

Hais Hormouz était la proie convoitée, et tout succès importait peu tant qu’Hormouz n'avait pas été conquise. Aussi le siège fut-il bientôt mis devant celte ville, et poussé avec énergie. Ses défenseurs n'ayant pas su op|>o$er aux assaillants la fermeté et lecouragedontRuy Freire avait donné l'exemple dans Queixome , Hormouz fut bientôt emportée et à jamais perdue pour le Portugal , qui n'eut pas même, dans cette circonstance, la consolation de voir ses capitaines vaincus se retirer l’honneur sauf.

La perte d' Hormouz devait avoir, pour les Portugais, des suites fort graves. Flacéc dans une admirable situation commerciale, Hormouz, que la nature avait traitée en ma-

râtre , était la plus étonnante création qui soit jamais sortie des efforts combinés du commerce et de l'industrie humaine. L’Un et l’autre avaient fait de ce bloc de sel et de sable, sans végétation et sans eau, le plus merveilleux joyau que jamais prince d’Orient ait attaché à sa couronne; mais c’était peu que la perte de tant de merveilles et de richesses; c'était peu que celle d’un point commercial sans pareil : comme position politique et militaire, Hormouz était d’une bien autre importance; elle tenait en échec à la fois, au nord, les côtes de la Perse; à l'ouest, au fond du golfe, les ports dépendants de la Turquie; dans le sud, l'Omàn. Mais celte place enlevée au Portugal, une double conséquence se produisait : en même temps que la situation des autres possessions portugaises dans ces parages devenait précaire, les populations voisines, dont l’essor avait été jusqne-là comprimé, acquéraient une plus grande liberté d'action. C’est ainsi que furent amenées et la chute

de la forteresse de Mascate par l'Imam d'Omân, et la prépondérance des Arabes de ce pays non-seulement dans le golfe Persique, mais encore, ainsi qu'on le verra bientôt, à la côte orientale d’Afrique.

En faisant un récit lamentable de la perte de leur belle colonie, les historiens portugais et espagnols semblent avoir cherché un soulagement à leur douleur dans des récriminations contre les hommes qui ont figuré au milieu de ces événements. Ils ont accusé la lâcheté des uns, l'insouciance des autres, les mauvaises passions de tous; l’insolence des Anglais contre les Portugais à Surate , la duplicité d'Abhas- Shah; que savons-nous encore? des retards apportés aux secours par des accidents de mer. Pauvres raisons, dont se payent l’orgueil et l’imprévoyance des peuples! Il ne faut jamais attribuer à de petites causes les grands événements. Les Portugais étaient partout ce que les avaient faits la nature de leur conquête et leur manière de l’exploiter. De Sofala au fond de l'Indo-Chine, l'esprit des conquérants était le même, et les mêmes faits se produisaient; fautes semblables et semblables désastres. Et, vraiment, les personnalités devraient disparaître lorsqu’on raconte la décadence d'un empire puissant, sous peine de faire de la chronique et non de l’histoire. Si les malheurs des maîtres de l’Inde, comme leurs crimes, n’eussent pas tenu A des causes générales qui, uu peu plus tôt, un peu plus tard, auraient fatalement agi , malheurs et crimes se seraient individualisés et localisés; mais ils éclataient et étaient commis partout. Les faits accomplis dans des contrées diverses pourraient, jusqu’à un certain point, être dépeints par les mêmes récits, en changeant seulement le nom des lieux et celui des per-

sonne». I. histoire a sa logique, et, avec des prémisses identiques, elle conclut toujours de la même manière.

Revenons maintenant à la côte d'Afrique.

Ahhmed, le premier des sultans melindi de Mombase, avait laisse un fils du nom de ïouceuf. Après la mort tragique de son père, cet enfant, alors âgé de.sept à huit ans, fut envoyé à Goa et confié aux religieux de Saint-Augustin, pour être élevé dans les principes du catholicisme. Baptisé en 1G27, sous le nom de Dom Geronimo Chingoutia, il écrivit, à celte époque, une lettre de soumission au souverain pontife. Il semblerait, d'après Faria, qu'il aurait été, dans cette même année, appelé ù la sultanie de Mombase; mais la chronique arabe déjà citée par nous affirme textuellement que son élection eut lieu le samedi 7 de moha rem de l’an 1040 de l’hégire, c’est-à-dire, le 23 août 1050. Après son père avait régné, pendant un temps fort court, comme nous l’avons raconté, son oncle Mohhammed, gouverneur de Melinde, que les machinations de son collègue Mounganaje conduisirent à la mort. Ce qui se passa depuis ce dernier fait jusqu’à l'avènement de Youceuf, l’histoire ne le mentionne pas. Ce qu'il nous est permis de présumer, c’est que les excès commis par les Portugais contre les sultans de Mombase durent continuer; du moins, savons-nous que, dès son entrée au pouvoir, le jeune sultan ( il avait vingt-trois ou vingt-quatre ans ) eut à subir les mêmes avanies et les mêmes persécutions que ses prédécesseurs. Le capitaine de la forteresse était alors Pedro Leytam de Gamboa.

La foi de Geronimo Chingoulia était-elle sincère? ou n’avait-il fait acte de chrétien qu’afin d'obtenir le pouvoir

qu’il ambitionnait? ou bien rèvait-il dès lors quelque terrible vengeance, dont il prévoyait les difficultés et préparait

d’avance les moyens? On l’ignore! La conscience a

de mystérieuses profondeurs où se cachent aussi bien les grandes passions que les petits calculs, et, pour décider si un homme a une âme vulgaire ou un grand caractère, il faut attendre que les circonstances lui aient permis de se révéler tout entier.

Si nous en croyons l’auteur de la chronique de Mombase, « quand Youceuf eut en main le pouvoir, il gouverna trèstyranniquement ; il força le peuple à manger de la chair de porc, et il fut méchant et infidèle, etc. » Était-ce un rôle que jouait Youceuf en exerçant et autorisant de pareilles vexations? 11 faudrait avouer alors qu’il ne négligeait rien pour paraître sincère, et une telle duplicité fait horreur. Mais, dans l'intimité de sa vie privée, comme nous l'apprennent les documents portugais, il rendait au souvenir de son père ce culte fervent qui dénote la noblesse des sentiments. Il avait coutume de visiter souvent le tombeau où reposaient les restes d’Ahhmed et, en offrant à cette dépouille vénérée le tribut de ses larmes, d’accomplir, quoique catholique, des cérémonies funèbres selon l’ordre prescrit par la religion musulmane. Quelle révélation sortit pour lui de cette tombe? Ces ossements mutilés lui racontèrent-ils seulement la triste destinée de son père comme une prophétie de celle qui l’attendait? ou lui inspirèrent-ils l’idée de la vengeance comme un devoir imposé à sa piété filiale? ou plutôt , enfin , allait-il épancher, dans l’enceinte funéraire, le secret longtemps gardé dans son cœur, et dire à l’ombre paternelle de patienter encore?... Dieu le sait! Mais

les représailles accomplies par lui furent bien terribles et bien complètes, pour qu’il ne les eût pas longtemps méditées.

Un jour que Youceuf rendait aux mènes de son père l'hommage accoutumé, son secret fut surpris par un Portugais. Cet homme, qui soupçonnait le sultan de n’être chrétien que de nom, l'épiait depuis quelque temps : il informa aussitôt de ce qu’il venait de découvrir le capitaine Gamboa. Celui-ci lui répondit qu'il ferait arrêter le renégat et l’enverrait à Goa. Le délateur, soit indiscrétion, soit remords, s’empressa d’aller avertir Chingoulia du projet du capitaine. Le rusé sultan accueillit cette révélation avec de grandes protestations de reconnaissance : mais, redoutant que l'exécution du plan arrêté, à l’instant même, dans sa pensée ne fût entravée par quelque nouvelle indiscrétion qui éveillerait les soupçons de Gamboa, il fit suivre et égorger secrètement par des hommes sûrs l'imprudent donneur d'avis.

Ce premier pas fait, Youceuf n’hésite plus : il précipite l'exécution de ses desseins et marche au sinistre dénoùinent avec la rapidité de l'homme qui sait que pour lui il n'y a plus de lendemain. Il assemble à la hâte trois cents Cafres dévoués, les arme et s'introduit avec eux dans la forteresse, sous prétexte de faire une visite au capitaine qui la commandait. La garnison et son chef, sans défiance, se laissent surprendre. Tandis que les Cafres se jettent sur les gardes et les frappent sans merci , Youceuf poignarde Gamboa de sa main. L'épouse et la fille du capitaine, le prêtre même qui leur disait en ce moment la messe, tombent , au pied de l'autel , sous les coups des meurtriers. Enfin le jeune sultan reste maître de la place.

.Mais le sang déjà versé exalte la rage des assassins : ils envahissent la ville portugaise, la livrent aux flammes et massacrent impitoyablement tous ceux qu’ils peuvent atteindre.

Les Portugais qui échappèrent au fer et à l'incendie coururent se réfugier dans le couvent des Augustins, s’y renfermèrent et s’y défendirent pendant sept jours. Alors Youceuf leur fit promettre la vie sauve, s’ils voulaient sortir sans armes. Rien n’arrètait cet homme. Pour assouvir sa vengeance, qu'était un parjure de plus? Sur la foi de sa parole, les malheureux quittèrent leur refuge, et il les lit, sans pitié comme sans honte, tuer à coups de flèches. Femmes, enfants, prêtres, religieux, tous furent immolés, et tout ce qui Servait au culte sacré, chapelles, vases , saintes images, . fut profané et détruit.

L’œuvre sanglante achevée à Mombase , Youceuf, après avoir répudié hautement le titre de chrétien, qu’il avait, disait-il , porté si longtemps comme un odieux fardeau , se hâta d'instruire les cheikhs ses voisins de ce qu’il venait d’accomplir, et les engagea à se débarrasser, ainsi qu'il l'avait fait, de tous les Portugais qui se trouvaient dans leurs domaines. Les cheikhs de Montangante (M’tanggata), de Tanga (Tanggata) et de Motone (I) s’empressèrent de suivre et son exemple et ses avis. Les autres lui envoyèrent des secours.

(1) Parmi 1rs localités voisines do Mombas\ uous ur connaissons aucun nom qui puisse être assimilé à celui que nous aonotoDs. Le seul connu de nous qui s’en rapprocherait serait M’toni, lieu situé sur la cAto ouest de Zanzibar, mais qui n'a jamais dù être assez important pour aroir d'autre chef que celui de nie même.

A la nouvelle des funestes événements de Mombase, le vice-roi dom Miguel de Roronha, comte de Linltares , fit préparer une galère, une patnche et quatorze autres petits bâtiments, parmi lesquels étaient sept galiotes : le tout monté par cinq cents Portugais. Il nomma son fils major de cette flotte, et en confia le commandement à Francisco de Moura, homme éprouvé, qui avait dqjà servi dans l’Inde et au Brésil. La flottille quitta Goa au milieu de décembre 1G31. Le 2 janvier de l'année suivante, elle toucha à Ampaza, où l'on apprit de quelques Portugais tout ce qui s’était passé depuis la révolte de Chingoulia. Le 10, la flottille entra dans le port de Mombase ; là vinrent se joindre à elle trois bâtiments, avec cent hommes envoyés de Mascate par Ruy Freire d'Andrade. Il vint aussi, d'autres endroits, quelques navires, qui portèrent le nombre des combattants à huit cents, marins et soldats. Mais ces forces avaient devant elles des ennemis nombreux et paraissant disposés à se défendre vigoureusement dans la forteresse où ils s'étaient établis. Francisco de Moura commença par débarquer son monde, opération qui fut difficile à cause de la grosse mer. Le 4 1 , il alla, avec le fils du vice-roi, dans le canot de la galère, reconnaître la passe de M'coupa, près de laquelle il fit mouiller des navires destinés à intercepter le passage de la terre ferme sur l' île ; il en plaça d'autres à l’entrée du port pour empêcher la fuite de l’ennemi et l’arrivée des secours par mer; enfin il fit mettre à terre le matériel nécessaire pour un siège. Dès les premiers instants de son arrivée il s’était emparé de deux bâtiments que le sultan avait préparés pour sa fuite en cas de défaite.

Ces préliminaires accomplis, le commandant île l’expédi-

tion, se croyant sûr d’un prompt succès, expédia à Mozambique une lettre destinée au roi d'Espagne, dans laquelle il promettait de recouvrer en peu de temps la forteresse perdue.

Mais l'homme propose, et la fortune décide : elle refusa, dans cette circonstance, de faire honneur, aux engagements de Francisco de Mouro. Après trois mois d’un siège trèsmeurtrier pour les Portugais, désespérant du succès et jugeant que pour l'obtenir il fallait des forces plus considérables , il prit le parti de rembarquer son monde, pour ramener la flottille à Goa. Or on était, en ce moment, au milieu de mars , et plus de deux mois devaient s'écouler avant le mauvais temps ; aussi Francisco de Moura fut-il , par la suite, accusé de s'être trop hâté. Quoi qu’il en soit, dès que sa décision fut arrêtée, il s'occupa des préparatifs du départ. Mais l’ennemi , ayant été averti de ce qui se passait par un déserteur, fit braquer un canon sur l'aiguade, et rendit très-difficile aux Portugais l'approvisionnement d'eau nécessaire pour le retour de la flottille dans l'Inde; de sorte que les derniers bâtiments ne purent prendre la mer qu'à la Gn de mai. Deux navires, ayant à. bord quelques soldats et des gens de Zanxibar, restèrent au mouillage extérieur pour bloquer le port ; l'un commandé par Pedro Rodrigues Botelho, l'autre, par André de Vasconcellos. Ils étaient chargés de garder la côte et d'empêcher les assiégés de recevoir aucun secours. Les capitaines, dès qu'arriveraient les gros temps de la mousson , qui ne permettent pas de rester à l’ancre devant le port, devaient, d'après leurs instructions, se réfugier l’un à Patta , l'autre à Zanzibar. Cependant Botelho et de Vasconcellos ayant, on ne sait pour quelle raison, aban-

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