DU SULTAN D'OMAN
« Son sultan est un Arabe de la tribu d’Azd, fils d’Al- « ghaouth , et qui est connu sous le nom d’Abou-Moham- « med, fils de NebhAn. Chez ces peuples, Abou-Mobammed « est une dénomination usitée pour tous les sultans qui « gouvernent l’Omàn , comme celle d’atAbee est employée « pour les rois des l.oûr. Il a l’habitude de s'asseoir, pour « donner ses audiences, dans un endroit situé hors de son « palais; il n’a ni chambellan ni vizir, et tout individu, « soit étranger on autre, est libre de l’approcher. Ce sultan « honore son hôte suivant la coutume des Arabes ; il lui « assigne le repas de l'hospitalité et lui fait des présents « proportionnés à son rang
« Parmi les villes de l'Omàn est celle de Zakv (‘); je ne « l'ai point visitée, mais l'on m'a assuré que c’est une « grande cité. Il renferme aussi AlkouriyyAt ("), Chaba,
(1) Ibn-Batiiuula fait ici allusiou au meurtrier d' Ali , le khouaridj Abderrhamau-beit-Moldjem .
O Zekki.
O Quériat
« Calba (*), Khaour-Fouccân (*') et Smihér ('**). Ce sont « toutes des villes bien pourvues de canaux, de jardins et « de palmiers. La plus grande partie du pays d'Omân est u placée sous le gouvernement d’Hormouz (1). »
D’après les renseignements fournis par lbn-Bathouta , voici donc quel était, au commencement du xiv* siècle, l'état de l'Omân. Au point de vue religieux, la plus grande partie des habitants de l’intérieur professaient le schisme ibadhite, qui comptait de nombreux prosélytes, même dans les villes dépendantes du royaume d’ilormouz. Sa population préludait ainsi, par la liberté de conscience, à l’indépendance nationale. Au point de vue politique , toute la zone maritime reconnaissait encore l’autorité du sultan d'Hormouz, et l'intérieur, ou plulût l'Omân proprement dit, ayant pour capitale Nazoua, était gouverné par un chef dont le litre, Abou-Mohhammed, semblait attribuer à celui qui le portait la qualité de descendant du Prophète. Son autorité , d'après ce que raconte lbn-Bathouta du titulaire alors en fonction, s’exerçait sous une forme libérale et patriarcale à la fois. Enfin le caractère belliqueux et intrépide des habitants du pays suscitait et entretenait parmi eux des luttes intestines; mais on comprend qu'un chef habile pouvait, en substituant à l’antagonisme de tribu à tribu le sentiment de la nationalité, trouver dans ces instincts guerriers un puissant moyen d’action en cas de lutte contre l’étranger.
(V Ourlba.
O Kour-Fekau.
\“) Sohhtr.
il i Voyez la traducliou dlbo-Balhouu, par MM. de Frémery et Sàoguinetti.
I.u relation <l’ibn-Balhuuta est le plus récent des ouvrages arabes connus qui nous ait fourni des renseignements sur l'ÜmAn (4). Or un intervalle de prés de deux siècles sépare l’époque où elle fut écrite de celle à laquelle se passèrent les événements dont les historiens portugais nous ont transmis le récit.
Les seules données que nous possédions sur cette longue période sont contenues dans la chronique du cheikh Abou- Soleyman.Mohhamraed ; encore ne sont-elles pas de nature à nous intéresser ni a nous éclairer beaucoup. La série des imams, commencée en l'année 80‘J, avec l’avènement de Malek-ben el llhouari, parait n’avoir plus subi d’interruption ; mais il y eut, dans l’étendue du pouvoir de ces digni-
(1) Nous avous eu, il est vrai, à notre disposition la partie Asie du Djihan-Numa, traduction d'Armani déjà citée; mais cet ouvrage, bieu qu'il ait été composé ver» 1048, c'est-à-dire plus de trois siècles après le voyage d'Ibu-Bathouta, ne coutient pas le moindre détail propre à nous éclairer sur Thistoire de l'Omân pondant cette longue suite d’années. Ou n'y trouve même aucune indication de la dépendance en laquelle, près d’uu siècle et demi avant qu’il fût écrit, toutes les villes maritimes de ce pays étaient tombées à l’égard des Portugais. Le uom de ces couquérauts fa meut, dont l’arrivée dans les mers de l’Inde avait, eutre autres événements bieu plus sérieux , changé la situatiou politique de toutes les villes dont parle l'auteur, u’est cité qu'uuc fois au sujet de Mascatc ; encore, comme uous eu avons fait précédemment la remarque, cette mention de la reprise de Mascatc sur les Portugais par les Arabes n'a-t-elle été introduite dans le texte que plus lard, sans doute, par l'éditeur du Djikan-Numa.
Nous avous aussi consulté saus plus de fruit la relaliou du voyage qu’Abd-el-Hazzak lit d’Hormouz dans l’Inde, en l'année 845 de l'hégire, et qui lui douua l'occasion de toucher à Mascatc et de séjourner à Keriat et à keulhât. L'auteur ne dit rien de l'état politique ni de l'Oman eu général , ni des points du littoral visités par lui ; il ne parle que de l'insalubrité de ce dernier et des maladies qu’il y contracta. (Yoyei la traduction de celle relation, par M. Ouatremèrc; Notice des manuscrits du roi, tome XIY.}
taires et le degré d'influence dont ils disposaient, de fréquentes variations, occasionnées soit par l'esprit versatile des populations, soit par l'ambition plus ou moins envahissante des SHltans ou émirs qui gouvernaient les principaux districts et les villes les plus considérables.
lin des résultats de celte instabilité des hommes et des choses, qui fait le fond de l’histoire de l’Omàn et que nous verrons s’accroître sans cesse, fut la translation du siège de l'imamat de Nazoua à Behla, translation qui dut avoir lieu sous le règne de l'imam Mohhammed-bcn-Ismaïl, élu l'an 006 de l’hégire (1500-01 J. C.), et mort l’an 942 (1535-36 J. C). Kn effet, la chronique nous apprend que Bcurkat, son fils et son successeur, fut, en 965 (1557-58 J, C.), chassé de Behla par Mohhammed-bcn-Hilal el Iljeberi , mais que, trois ans après, dans le cours de l’année 968 (1560-61 J. C.}, ce dernier fut assiégé dans cette ville par le même Bcurkat, et contraint de la quitter à son tour.
Peu de temps auparavant, en 964, le sultan très-puissant Soultan’-ben-cl-iMobassen-ben-Sclyman-bcn-ISebebân’ avait pris possession de Nazoua : c'était un membre de cette même famille qui fournit tant de chefs à l'Omàn, et, entre autres, le sultan régnant lors du voyage d'Ibn-Balhoula, ainsi que nous l'avons déjà vu. Selon la chronique, les fils et petits-fils de ce sultan lui succédèrent dans l'exercice du pouvoir, et étendirent leur autorité sur toutes les parties de l'Omàn, jusqu’en l'année 1024 de l'hégire (1615 J. C.), époque à laquelle Sclyman-ben-el-M’dofFeur-ben-Soultan’, après de longues luttes avec l’émir de Samaïl Amir-ben-llhamir, perdit ù la fois ses États et la vie, laissant l'Omàn en proie à l’anarchie et aux dissensions.
Au reste, noire intention n'est pas de nous engager dans les détails du récit confus , souvent incompréhensible, presque toujours sans .intérêt , que présente la chronique du cheikh Abou-Soleyman-Mohhammed. Si nous avons signalé quelques dates et le nom de quelques souverains , c'est qu’au règne d'un de ceux ci, l imant Mohliammed-ben-Ismad , correspond l'arrivée des Portugais sur lus cèles de l’Omân, et de plus, l’époque du changement de résidence des imams, de Nazoua à Behla, circonstance qui concorde, comme nous le verrous bientôt, avec certaines indications données par Joao de Barros.
Lorsque, en 1507, la flottille portugaise, conduite par Aflbnso d’AIbuquerque, parut dans les eaux du golfe Persique, toutes les villes maritimes de l'ÜmAn dépendaient encore du sultao d’Hormouz; les plus importantes d'entre elles étaient occupées par des garnisons que ce souverain y entretenait, et administrées par des gouverneurs de sou choix. On sait comment le grand capitaine s'empara successivement des villes de Keulhât, Keriat , Mascate, Sohhar et khour-Fekan' ; on sait aussi que celles de ces villes qui ne furent pas incendiées durent se reconnaître vassales du roi de Portugal et s'engager à lui payer tribut comme elles le faisaient auparavant au sultan d'Hormouz. Huit ans plus tard, l ile du même nom, siège du gouvernement de ce prince, tomba détinitivement au pouvoir des Portugais, et le sultan Touran-Chah, qui régnait alors, devenait le vassal du roi l)om Kmmaouel ; toutes ses possessious d’Omtln furent, par suite, placées sous la direction plus ou moins immédiate du vice- roi de l’Inde et comprises dans la capitainerie d’Hor-
raouz.
Barros (1) nous représente l’intérieur de l’Omân comme étant, à cette époque, dans une situation politique à peu près semblable à celle où l’avait vu Ibn-Bathouta plus d’un siècle et demi auparavant. Le pays paraissait tranquille, et l’imam, que Barros appelle l’imam de Behla, y exerçait une autorité incontestée. Cet imam , qui était , comme il a été dit, Mohhammed-ben-Ismaïl , avait réussi, sans doute, à apaiser les rivalités et la turbulence habituelles aux gens de l'Omân, puisque la durée attribuée par la chronique à son règne (de 906 à 942 de 1’hégîre) explique le calme et la prospérité constatés par l’historien portugais. D’après celui-ci, l'imam n'était pas seulement chargé de ta direction spirituelle que sa dignité lui conférait sur tous les fidèles; on en appelait aussi à sa juridiction pour les débats et les contestations qui s'élevaient dans le pays ; enfin unedfme y était prélevée à son bénéfice sur tous les produits agricoles et industriels , a voire même sur les joyaux que les maris donnaient chaque année à leurs femmes (2). » Au reste, l'apaisement momentané des luttes politiques n’ entraînait pas l’extinction de l'esprit de secte : celui-ci , toujours très-vivace parmi les populations, s’exaltait encore aux discussions des lettrés, si nombreux, dit Barros, qu'il semblait que Mahomet y eût rassemblé toute son école.
Les plus importantes cités de la contrée étaient : Mauè (Minna), Naxoua, Bayla (Behla), ayant des dépendances dont plusieurs, telles que Zekki, comptaient jusqu'à dix mille âmes de population. Ces cités , qui jadis avaient cha-
4» • : ' e '.''Si'1' V
(1) Toyet 1» 11* décade de ÏAtie, par Joio de Barros, Ht. iii, chap u.
lit Bipresuotu leitucUes de l'auleor. ( Voy. (oc. cil.)
Digiîü' 1 J
cune un sultan , s'étaient , au dire de Barros , affranchies de cette autorité, et se gouvernant depuis en forme de républiques , constituaient une sorte de fédération pour se protéger mutuellement contre les agressions de leurs rapaces voisins du désert, les Bengèbres (sans doute pour Beni-Djerbé). Cette dernière peuplade, alors la plus puissante de l’Arabie, et qui possédait un territoire de près de 300 lieues de circonférence, inquiétait d’abord les populations de l'OmAn par les razzias qu'elle y faisait chaque année, A l'époque de la maturité des dattes et des autres produits de la terre ; mais l'imam avait mis le pays à l’abri de ces dévastations en payant sur son revenu des dîmes un tribut annuel aux Beni-Djerbé.
Enfin, entre le territoire central où se groupaient les villes confédérées et le littoral dont les villes étaient encore dépendantes d'iiormouz, se trouvaient d'autres populations arabes commandées par des cheikhs à peu près indépendants et ne reconnaissant ni l’autorité de l'imam ni celle du souverain d'iiormouz. Aussi étaient-elles toujours en hostilité avec les corps de troupes persans que ce dernier souverain entretenait dans les villes du littoral , sans l’être toutefois avec les résidents arabes, parmi lesquels elles comptaient de nombreux parents ou amis, moins disposés, par conséquent, à soutenir les Persans qu’à se tourner contre eux. Ce fut par suite de cet antagonisme latent entre les garnisons et les habitants des villes maritimes de l'OmAn, que les Portugais purent facilement rentrer en possession de celles-ci, lors de l’insurrection générale qui éclata contre eux, en 1522, dans toutes les parties de l'ancien royaume d’Hormouz. On lit, en effet, dans Barros, que, pour la re-
prise de Sohhar. Itoni Luiz de Meneses, chargé île la réduire, recourut à l'intervention de deux chefs arabes qui campaient dans le voisinage de cette place. L'un d’eux , nommé Souttan’-Massoudi , disposait d’une force de deux mille hommes de pied et deux cent cinquante cavaliers; l’autre, un captfât'ne du grand Bengébre nommé Hhocen-ben-Saïd , marchait à la tête de quatre raille hommes de pied et trois cents cavaliers; et la confiance des Portugais dans l'inimitié de ces cheikhs contre les Persans d'Hormouz était telle, que Dom Lui*, après s’ètre emparé de la forteresse de Sohhar, y laissa pour guazil et capitaine ce Hhocen-ben-Sa»d , qui consentait à la tenir pour le roi de Portugal (i).
Nous n'entreprendrons pas le détail des faits mentionnés par Barros comme ayant en lieu, durant le cours de la domination des Portugais sur les villes du littoral de l'Oraàn, jusqu’à l’époque où l’Ile d’Hormouz leur fut enlevée par les Persans, assistésde quelques vaisseaux anglais : ces faits sont, d’ailleurs, de peu d’intérêt pour le sujet que nous traitons, keulhât, .Viascate, Sohhar paraissent être les seules de ces places où les Portugais aient établi des agents chargés des intérêts de leur commerce et de la recette des douanes, et, politiquement parlant, ces places n’eurent pour eux , jusqu'au commencement du xvu* siècle, qu’une importance toute secondaire. Ils n’en occupaient aucune militairement, sauf Mascate; et celle-ci même ne fut dotée de sérieux moyens de défense qu' après avoir été deux fois, en 1552 et 4581, momentanément prise, puis saccagée par les flottilles turques de Piri Reis et de l’émir Ali-Bey. En 4588 seulement ,
(t) Voyais lit" dicode de firu, lit. vu, chop. v.
le vice-roi Manoel de Souza Coutinho y fit élever I* forteresse qu’on voit encore de nos jours.
lorsqu’ils se virent chassés d'Hormout, ce boulevard de leur puissance dans le golfe Persique , les Portugais concentrèrent à Mascate tous les moyens d’action qu'ils entretenaient auparavant dans le premier établissement. Mais, pour s’assurer la conservation de cette place, qui tirait de la campagne environnante tous ses moyens de subsistance, il ne suffisait pas d'en augmenter les fortifications, il ne suffisait pas même de lui assurer des communications constantes avec les forces maritimes que le gouverneur de Goa maintenait dans le golfe, il fallait encore, et surtout, conserver des relations d'amitié durable avec les gens de l’intérieur, pour le cas où la mousson régnante rendrait les arrivages de l’Inde impossibles ou trop difficiles. Dans le but de remplir les deux premières conditions , toutes les places quelque peu importantes du littoral situées entre Ras-el- Hhad et Ras-M'cendem forent enlevées, de gré ou de força, à leurs chefs indigènes, et reçurent chacune une petite garnison protégée par quelques ouvrages de défense, fie fol ainsi que les Portugais occupèrent successivement , dès cette époque, les places de keriat, Meutrah, Sibo, Beurka, kel’ba, khotir-Fekan’, Libiddia, Dibba, Doubo et Moeambin : la forteresse de Solihar était déjà entre leurs mains depuis (fil 6 (i). Mais, pour s’assurer, du côté de la terre ferme, des moyens de ravitaillement, des amitiés sincères, voire même de simples garanties de paix, il fallait bien
(1) Voyez Farta y Souza, Aiia porluguesa, tome lit, part. III, chap. », et le Diario porluffuete , Ionie I", mois de mars. L'auteur de ce dernier ouvrage indiqua la 16 mars comme date de l'eveueaietit dont U s’agit.
autre chose que le bon vouloir des conquérants et même que l’esprit de conduite, qu’ils étaient d’ailleurs loin de posséder : le temps et les événements avaient amené, dans la situation politique de l'intérieur de l’Omân, des changements graves contre lesquels ne pouvaient rien désormais ni les sages et prudentes combinaisons de la diplomatie, ni la force matérielle dont s'appuyait la domination portugaise sur le littoral. La chronique du cheikh Abou-Soleyman-Mohhammed va nous édifier complètement à ce sujet.
l-a mort de Selyman , le dernier des sultans nebehàn’, avait, nous l’avons dit, livré l'ümân à toutes les agitations, à tous les désastres qu'engendre l’absence d'un pouvoir unitaire et fort dans un pays de quasi-féodalité, où chaque chef de province est assez ambitieux pour troubler l'État, mais pas assez puissant pour imposer sou autorité à ses rivaux. Les principaux personnages figurant eu Omân pendant l’interrègne qui suivit la chute du sultan de Nazoua étaient Amir-ben-llamir, à Samaïl; Sîf-ben-Mohhammed el Henaouï, à Behla; Malek-ben- Abou'I-Arab, le YArebitc, dans le Reuslak, et El-liaïour, dans le Dahhara. Aucun de ces hommes n'avait le génie et la force qui sauvent un pays; tous avaient les passions qui le perdent. Les désordres et l'anarchie résultant de cet état de choses durèrent près de dix années, de 1024 (Kilo J. C.) à 1054 (1024- 25 1. C.), menaçant d'anéantir les bons effets qu'avaient déjà produits les longs règnes des imams Mohhammed-benlsmail et Beurkat, son fils, qui s'étaient maintenus pendant une soixantaine d’années, et celui de Soultan’-ben-el-Mohassen et de ses successeurs, restés maîtres du pouvoir temporel durant le même laps de temps. Mais laissons parler le
cheikh Abou-Soleyman-Mohhammed, qui fait un tableau saisissant de cette époque critique dans l'histoire de sa patrie :
« Les choses en furent là jusqu’au moment où pa-
ît rot l'imam Naçeur-ben-Meurched, le Yârebite, qui fit la « conquête de tout l’OmAn. En effet, toutes les contrées se « soumirent à lui, et il réprima le crime et les inimitiés, « l'infidélité et les excès, et Ût régner la justice et la vraie a foi. Il rendit à chacun son dû et pratiqua la bienfaisance a jusqu'à ce qu'il plut à Dieu de le recueillir dans le séjour
« des bienheureux Nous allons raconter l'apparition de
u cet imam.
a Lorsque les habitants de l’OmAu dépassèrent, à l'égard u les uns des autres, toute mesure en fait de violences et « de pillage , lorsqu’ils furent devenus , les uns pour les « autres , comme des loups, lorsqu'ils eurent abandonué « leurs cœurs impétueux aux mauvaises passions, aux pen- « chants violents , aux désirs sans homes, se dépouillant « de toute bienveillance et ne cherchant que leurs plaisirs, « Dieu leur retira sa faveur jusqu'au moment où il vint u enfin à leur aide par l'imam fort et l'homme illustre, Na- « ceur-ben-Meurched. A l'époque de son apparition , il y » avait une grande diversité d'opinion et une scission pro- « fonde entre les gens du ReustAk; leur sultan était Maleku ben-Abou'I-Arab, le Yârebite; les hommes dévoués à la « science demandèrent aux hommes connus par leur foi » orthodoxe leur avis en matière de religion, et les prièrent « de désigner un imam capable d'ordonner le bien et de .« défendre le mal (*). Ceux-ci jetaient partout leurs regards
i * ) Paroles sacramentelles qui s'appliquent à l'exercice de l'autoriU suprême spirituelle cbei les musulmans.
c et réfléchissaient dans le Tond de leur pensée pour trou- « ver celui qui pourrait être propre A ce poste.....
« Tous furent enlin d’avis qu'il fallait élever Naceur-ben- « Meurched au rang d’imam. Ils allèrent donc le trouver
« pour lui exprimer leur demande h ce sujet et les vœu* « qu’ils faisaient de le voir se charger de l’autorité destinée « à commander le bien et à défendre le mal. Il se rendit à « leurs désirs, et tous s’engagèrent à le reconnaître désor- « mais pour imam. Ceci se passait en l'année I0.14 (1t>24-2.'> « J. C.). »
A peine investi de cette dignité suprême, Naceur-ben- Meurched, que des hommes considérables du pays assistent de leurs personnes et de leurs biens, attaque dans la forteresse de ReuslAk ses cousins, qui s’v étaient installés depuis la mort récente de Malek-ben-Abou’I-Arab, leur grand père, et les en chasse. Puis il marche sur Nakhel, où s’est enfermé son oncle Soultan’-ben-Abou’I-Arab, et s’en empare. Ile tous côtés, on vient vers le nouvel élu : les gens de Naxoua, ceux de Samaïl accourent lui ofTrir le pouvoir. En vain les anciens agitateurs du pays, et parmi eux El-Haïour et le sultan de Behla, Sîf-hen-Mohhammed cl llenaouï, se liguent contre lui : partout il combat avec énergie et avec bonheur, partout il trouve des auxiliaires dans les populations que le désordre avait lassées, que son esprit de justice et de modération, joint à la vigueur de son gouvernement, rallie à sa cause victorieuse.
Ainsi, au bout de peu d’années, l’OmAn presque tout entier était soumis à l’autorité spirituelle et temporelle de l’imam Naceur-ben-Aleurched.
En face de cette puissance si rapidement et si forle-
ment constituée, ayant pour point d’appui une nation habituée, par le travail des siècles, à regarder l' imamat comme le symbole de son indépendance politique et religieuse, et pour moteur un homme qui fut, dans sa sphère, un grand homme, en face de celte puissance, disons-nous, allait se trouver la domination portugaise, ébranlée, dans la mer d'timftn, par la perte d'Hormouz , battue en brèche, dans toute l’étendue de l'océan Indien, par des adversaires nombreux. Les succès du chah de Perse contre l'ennemi commun et l'affaiblissement croissant de celui-ci étaient des enseignements trop positifs et des circonstances trop favorables pour ne pas stimuler l'ambition de Naccur-ben-Mcurched. L'imam sentait bien que, dans l'intérêt de son pouvoir et du pays qu'il venait de snuver par son énergie, il importait d’étendre ses domaines jusqu’à leur limite naturelle; cette limite était, du côté du nord, le rivage du golfe Persique, par lequel seulement l'intérieur du pays pouvait s'ouvrir des communications faciles au dehors, il n’en eût pas fallu davantage pour que le chef de l'Omàn fût irrésistiblement entraîné à agir de ce côté ; à plus forte raison devnit-il en être ainsi alors que les vaincus d'Hormouz représentaient l'obstacle contre lequel il devait employer ses moyens d'action.
Itans cette situation menaçante, si les Portugais avaient su jadis attacher à leur cause par une communauté d'intérêts et la mansuétude de leur domination les populations arabes occupant la zone intermédiaire et les environs de leurs établissements, ils auraient pu s'en faire d’utiles auxiliaires; mais, entravées dans leur commerce et leurs habitudes par l'avidité des capitaines et des facteurs portugais, ou le régime fiscal auquel elles étaient assujetties , froissées
dans leurs sentiments religieux par le contact de ces chrétiens non moins fanatiques qu’ elles-mêmes, ces populations devaient, autant que celles de l’intérieur, souhaiter de se voir délivrer d'étrangers monopoleurs et infidèles. Au moment où la lutte s’engagerait entre l’imam d'Omân et les Portugais, elles ne pouvaient donc manquer de prendre parti pour le premier, fût-ce au prix du sacrifice d’une indépendance territoriale rendue, d’ailleurs, A peu près illusoire par la présence des seconds sur le littoral. Du reste, à l'époque où les Portugais prenaient, pour s’y maintenir, toutes les mesures que nous avons énumérées, la soumission de la plupart des chefs de ces tribus était déjà acquise à i’imam : les cheikhs des environs de Mascate conservaient presque seuls îles rapports de bonne intelligence avec les Portugais; encore n’en agissaient-ils, sans doute, ainsi que par le désir de ne pas perdre leurs quiazes, c’està-dire la portion du revenu des douanes de ce port qu’ils recevaient, chaque année, en vertu du traité par lequel eux ou leurs prédécesseurs avaient autrefois abandonné la place aux Portugais.
Voici donc quelle était, vers l'année 4650, la situation des deux adversaires en présence :
Là, une population nombreuse et aguerrie, dont les habitudes belliqueuses, ne trouvant plus, comme autrefois, un aliment dans les guerres civiles, devaient, avec d’autant plus d'ardeur, se donner carrière contre des étrangers, que des raisons de toute sorte les portaient à combattre sans merci. A la tète de cette population, un homme hardi, entreprenant, entouré du prestige qu engendrent la gloire acquise et la sainteté de la vie privée, un souverain ab-
soin, parlant au nom du Prophète et disposant de toutes les forces et de toutes les ressources du pays : sectaire enthousiaste qui, s’intitulant restaurateur de la loi de Mahomet, allait , selon les préceptes de cette loi , proclamer la guerre sainte et courir sus aux chrétiens.
Ici, quelques centaines de Portugais, répartis en garnisons isolées, toujours trop faibles pour prendre l'offensive, et obligés, par suite, de rester enfermés dans leurs murailles, où, s’ils n’étaient pas secourus et ravitaillés à propos, le manque de vivres et munitions les mettrait bientôt dans l’impossibilité de tenir. Or, è cette époque, les embarras de la guerre que le gouvernement de Goa avait à soutenir contre les Hollandais et les Anglais, absorbaient tous les moyens d’action de la vice-royauté.
L'issue de la lutte qui allait éclater entre les Arabes d’Omân et les Portugais ne pouvait donc être que fatale à ceux-ci. Il nous reste à en signaler les principaux événements jusqu’au moment où, l’intervention de l’imam d’Omân venant à se produire dans les possessions portugaises de l'Afrique orientale, nous reprendrons le cours de l’exposé historique relatif à cette contrée, que nous avons suspendu à la fin du livre précédent.
Nous ignorons la date précise à laquelle Naeeur-ben- Meurched engagea les hostilités contre les Portugais. Aucun des documents que nous avons pu consulter ne nous a fourni beaucoup de détails sur cette lutte. Les renseignements donnés par Rerende se bornent à peu près aux suivants :
Le siège du gouvernement de l'imam était toujours à Nizoua (Nazoua), l’une des plus grandes cités de toute l'Arabie. Ce prince disposait de quatorze à quinze mille bons
fusils arabes, et mettait eu campagne, quanti les circonstances I eiigeaient, un bien plus grand nombre d'hommes, qui, à défaut de fusils, ceignaient une épée droite, courte, mais large, et se serraient de javelots et autres armes en usage dans la cavalerie. Il avait peu de celle-ci , mais bon nombre de gens montés sur des chameaux, qui, pour l’agilité et l’aptitude à supporter la fatigue et les privations, ne se prêtaient pas moins à la guerre que les chevaux, (.es rapports de cet imam avec les Portugais étaient très-variables, tantôt pacifiques, tantôt hostiles, selon sa convenance et les moyens de résistance qu'ils pouvaient lui opposer; souvent même, dit Kezende, feignant de vouloir négocier el proclamant son assentiment à U pats . il usait de trahison pour leur enlever des places (1).
Que cette dernière assertion de l'historien portugais soit fondée ou non , toujours est-il que Naceur-beo-Meurehed dirigea, à plusieurs reprises, des agressions sérieuses contre les établissements des chrétiens : nous avons lu, dans un manuscrit arabe, sorte de recueil d'éphémérides , conservé par un des anciens cheikhs de Momba.se. que, vers la fin de m'hharcm de l’an 1043 de l’hégire ( fin de juillet 1633 de J. C.), sons le règne de cet imam, les musulmans assiégeant Sohbar livrèrent, dans les environs de cette ville, un combat aux Portugais.
Quant à la chronique du cheikh Abou-Soleyman-Mobhammed , voici les détails que nous y avons trouvés :
« l.’lmam équipa une armée et en donna le comiuao- « demeul au cheikh Mas’oud-ben-Ramadhan, à qui il or-
(1) Vojei te manuscrit déjà cite, s Maacale.
« donna de se diriger vers Mascnte ; celui-ci se mit en « marche et atteignit Meulrah, où la lutte s’engagea entre « les musulmans et les idolâtres (chrétiens); mais Dieu se- « courut les musulmans, qui mirent en ruine, à Mascate , « des tours élevées et des édifices superbes (*); les idolâ- « très, ayant eu un grand nombre des leurs tués dans cette « circonstance, demandèrent la paix. Elle leur fut accor- « déc, moyennant la restitution des biens qu'ils avaient
<« entre les mains et qui appartenaient à Slf de Sohhar
« Ils se soumirent à cette condition... »
Il résulte d'un autre passage de la chronique que l’Imam ayant envoyé contre Djulfar, « qui est la même chose que « Sir, » une armée commandée par Ali-ben-Ahhraed, celui-ci s’en empara, malgré la résistance combinée des Persans qui occupaient la ville, et des Portugais, dont les navires canonnaient les assiégeants.
La chronique fait ensuite mention du combat livré près de Sohhar en 1045, cl que nous avons rapporté ci-dessus comme puisé à une autre source.
Plus loin, le chroniqueur s'exprime ainsi : k L'Imam équipa une armée contre Sour, assiégea cette « place, et la prit : une partie de l’armée marcha alors « contre keriat, où il y avait une forteresse appartenant « aux chrétiens; les musulmans la prirent, puis s’empa- « rèrent de tout lu pays de l'Omân, à l’exception de Soh- « har et de Mascate. »
O Nous pensons que l'auteur de la chrooiquc commet ici une erreur : il ne peut s'agir que d'un chfttrau dominant la baie de Meutrah et destiné h protéger celle ville. On ne comprendrait pas comment les tours et édifices de Mascate eussent pu être endommagés à l'issue d’une lutte engagée prés de Meutrah.
l.a chronique termine le récil du règne de Jiaceur-ben- Aleurched comme il suit :
u (I ne restait plus dans l'Omân qu’une troupe de chré- « tiens retranchés dans les murailles de Mascate. Mais, de- * puis que la guerre leur fut déclarée, ils devinrent trèsu faibles , leur puissance baissa , leurs auxiliaires furent u dispersés; la mort, tant naturelle que par les armes, en « détruisit le plus grand nombre {*). Dieu fortifia l’Imam,
(•) Les combats des imams d’OmAa contre les Portugais ont été célébrés dans des poésies arabes composées sous forme épistolaire et simulant une correspondance outre les chefs des deux parties adverses. Mous avons ou entre les mains quelques-unes de ces poésies, et nous insérons ici deui d'entre elles comme spécimen, et comme pouvant donner une idée de l’exaltation qui animait les Arabes. La traduction en a été faite par M. Vignard.
Lettre des chrétiens.
Au nom de Dieu clémeul et miséricordieux.
Dis : O Dieul lu as créé le ciel et la terre ; tu connais tes actions cachées si celles qui sont faites au grand jour. Cest toi qui fais justice entre les escUtves pour les fautes qupils ont commises, (Tiré du Coran.)
Sachez que nous sommes les légions de Dieu, créées dans sa colère et envoyées, pour leur cbâtimeul, h tous ceux qui se sont attire sou ressentiment. Aucune plainte ne peut nous attendrir, aucun pleur ne peut nous faire faire grâce. Dieu a enlevé la miséricorde de nos cœurs. Malheur! cent fois malheur à quiconque ne suivra pas nos ordres; car c’est nous qui avons saccagé les villes, en avous fait périr les habitants et avons rempli la terre de désordres. Nos cœurs sont comme des montagnes, et nos bataillons plus nombreux que des grains de sable. Les populations sont tombées en notre pouvoir, et nous avons taillé eu pièces les armées. Si vous acceptez uos avis et que vous vouliez ce que nous voulous, vous aurez ce que uous aurons et partagerez notre sort ; mais, si vous refusez et êtes d'un avis contraire, si vous voulez uous défier et uous désobéir, ne vous co prenez qu’à vous-mêmes, et Je blâme retombera sur vous. Or, les citadelles ne nous repoussent pas, et les armées devant nous ne peuveut plus avancer. Vos imprécations cl vos xceux contre nous n'auront pas plus d effet cl ne seront pas cntcudus, car vous
« et tous les hommes de bien furent satisfaits de lui et se « reposaient de tout sur son autorité. Sa mort eut lieu le « vendredi i l du mois de rebi second de Tannée 4059 de « l’hégire (25 avril 1649). »
Les chroniques arabes disent que Naceur-ben Meurched n’eul d’autre enfant qu'une fille, et lui donnent pour suc-
avez mange des nourritures défendues et avez laissé de côté toutes les règles de la religion. Mais aujourd’hui a sonné l’heure du châtimeut; recevez doue l’annonce de la honte et de rabaissement dans lesquels vous allez tomber. Oui, c'est aujourd’hui le jour du grand châtiment. Si ce que nous vous ordonnons de faire vous plaît, sachez que nous sommes infidèles, et que nous vous considérons comme des êtres vils. Ce qui vous semble être beaucoup nous parait peu de chose, et ce que vous élevez au suprême degré est chez nous quelque chose de bas. Nous avons pris la peine de vous expliquer ces choses et de vous envoyer les perles de cet écrit ; mais répondez vite, avant que les évéucments prenueut leur cours, car alors il n'y aurait plus d'espoir pour vous, et les trompettes de la mort et de la ruine souueraieut sur vos têtes. Les voyez-vous faire le moindre mouvement, ou les entendez-vous pousser le moindre souffle? (Coran,''
, Hcponse. • -
Au nam de Dieu clément et miséricordieux.
Dis : 0 Dieu, lu possèdes la souveraine puissance , el tu la donnes et la retires d qui lu veux. Tu élèves ou abaisses les hommes à ion grt. Dans ta main est le bien , el lu peux tout. (Coran.)
Puis nous avons lu cette lettre, qui a été préparée près de très-haute et noble personne, et très-redoutable Uéau, qui atteste tout d’abord que Dieu a enlevé la miséricorde et la pitié de vos coeurs. Certes, c'est U uu de vos plus grands vices et une des plus vilaines choses eutre celles par lesquelles vous vous dépeignez. Eu dernier lieu, vous dites : Nous sommes infidèles. Que la malédiction de Dieu soit sur les infidèles! Les gens faits pour aller à la tète de tous ne doiveut même pas penser à fuir. Nous sommes les vrais croyants; aucun vice ue nous tache, aucuuc faute ne peut s'introduire en nous. C’est pour nous et sur nous que le Coran a été envoyé; il nous couvre d’une miséricorde qui ue doit pas finir; nous sommes pleins de sa grâce et de ses bous effets eu geuéral, et particulièrement protégés par sa spteudeur; il nous couvre comme d’uue cui- L 33
cesseur Soultan'-ben-Sif-ben-Malek (4), son cousin germain.
Le nouvel imam, continuant le système de politique militante inauguré par son prédécesseur, poussa avec autant de vigueur que de succès les hostilités contre les Portugais.
Voici comment s'exprime, à ce sujet , le cheikh Abou-Soleyman-Mohhammed.
« Il était zélé pour la cause de Dieu, et ne lui Qt pas dé- « faut ; il commença la guerre contre ce qui restait encore « de chrétiens à Mascate, et marcha contre eux en per- « sonne. Dieu le secourut dans cette entreprise, et il vain- « quit les chrétiens, et il fit la conquête de Mascate (2). Il
rasse. Certes , c’est pour vous que le feu de l’enfer a été créé , et pour vos pea u ï qu’il pétillé éternellement. Vous ajoutez : Nos cœurs sont comme des montagnes et nos bataillons plus nombreux que les grains de sable. Le boucher s’est-il jamais euquisdu nombre des brebis? Uu peu de feu ne suffit-il pas pour allumer un grand bûcher? Les deux se sont- ils entr’ou verts, ou bien, prodige des prodiges, les boucs font-ils fuir les lions, les hyèues chassent-elles, dans leurs courses, les rois des carnassiers, le lâche imprime-t-il la terreur au brave? Nos chevaux sont marins et terrestres; notre conseil est sage et élevé. Si nous vous tuons, ce sera bonne marchandise (pour l’eofer); si vous nous tuei, sachez qu’entre nous et le paradis il n'j a qu’une heure. Certes , ne croyez jamais que ceux qui sont tués pour la cause de Dieu soient réellement morts ; bien au contraire, ils sont pleins de leur maitre, comblés de biens. (Coran.) Dites à celui qui a écrit votre lettre avec soin et en a paré les phrase» arec miuutic, que uous l’avons lue et qu’elje nous a produit l’effet du sou aigre et strident d’une porte qui crie sur ses gonds ou du bourdonuemeot d'une mouche. Nous lui écrirons bientôt ce qu’il devrait dire, en lui faisant, en même temps, tenir une correction. Vous demandez une chose tellement forte, que les cicux sont sur le point de s’enlr’ouvrir et d' abîmer la terre, et les montagnes de descendre de leurs faites élevés.
(1) C'est sans doute celui que Niebuhr, eu parlant des imams de 1a famille El-YArcby, mentionne sous le nom de Soullan'-bea-Malck-beo- Beul-Arrab-beo-Soultau; mais, dans la généalogie ascendante qu'il produit, il aura omis uu degré.
(‘2t D’après les rcuseiguements qui nous ont été dounés par les Arabes
* ne cessa pas de les combaltre par terre et par mer; il « conquit la majeure partie de leur pays, détruisit nrt « grand nombre de leurs navires, et s’empara d’une grande « partie de leurs biens ; il bâtit la forteresse r|ui est dans « Naxoua du produit dn butin pris Sür l’ennemi. »
Après avoir expulsé les Portugais de MèscAfe (Ij, leur
de Zsiuibsr, U prise de Mascate devrait «Ire attribue® à ru»am Stf-beo- Seultan'-ben-SIf, fils de celui qui noue occupe. Sur ce point, c*e renseignements sont d’accord avec le lieutenant Weileled et le lavant Rltter. (Vejea Tratel» t» droit», terne I», page 3M, et l'dro bit de Hitler, î Oméu.) Mais, d’un autre cité, Niebuhr confirme l’assertion du cbeikb Abou-Soiejmau-Mohhammed tu représentant Soultan’-( bcn-8ir>- ben-Ma leli comme maître du littoral de l’Oméo, de Ras-cl-Hbad k Djulfar. Nous acceptons de préférence la version admise par cce déni dernières autorités. D'ailleurs, Wellsted et ftilter douueut pour date h la prise de Mastale l'anuée 1658, et on verra plus loin que le répoe de Soultau'-beo-Sff s duré jusqu’au commencement de 1668,
Niebuhr attribue aussi à Soultan'-ben-Malelt la prise du port de Kong et des Iles de Kechm’ et de Bahbsriu’; mais nos documents n'en font pss mentiou, et Wellsted attribue ces faite à Slf-ben-Soullan-.
(1) Cette priac de Mascate eat racoulée par divers suteurs arec des ciéconslances differentes.
Selou le voyageur Drllon, qui passa en ce port dans l'a Dote 1672, les Portugais auraient perdu Mascate . par l'dvarice d o» gouverseur, qui vendait à uu prix eteessif ras Arabes les provisions qu'il svail, dans l’espérance qu'il lui en riendrert de nouvelles. Mais, avant tels, il fui «s. siégé par le roi du paya, qui emporte la place et contraignit ica Portugais de se rendre à discrétion; depuis ce temps-ii, ils dut toujours continue le guerre sens pouvoir recouvrer ce qu’ils «aient perdu, » ( Voyes Voyage de De lien aux Inde» orientale», tome 11 , pages 78 et 79.)
U version d «Million est beaucoup plus détaillée et surtout phtevrsèsemblable; eu voici la traduction t • Vers le milieu du xrn’ siècle, le roi de 1s protiuee, étent s»or» en guerre arec les Perrons, rassembla une année de quarante suite hommes dans le but d'opérer une descente sor la céte de Per», et réunit un nom bre suftisrat de barques, nommées traokies, pour le transport de eetlé armée, qui campait à peu de distance dn Maskate : la flottille était mouillée dans la petite baie de Neutre!». Le roi envoya au gouverseur portugais uu
dernière possession sur le territoire d OmAn, Soultan' ’-ben- Sif créa une flotte pour mettre le littoral à l’abri de leurs agressions, et ne tarda pas è prendre l’offensive contre leurs établissements de l’Inde et de la côte d’Afrique. C’est ainsi qu’il porta la désolation dans Bombay, et que, sollicité par une démarche que firent auprès de lui les habitants de Alom-
message poli , dans lequel il lai exprimait le désir de pouvoir s'approvisionner sur sou marché. Le gouverneur y répondit par l’envoi au sultao arabe d’uue pièce de porc, en lui faisant dire que, s’il manquait de cette sorte de provisiou, il pourrait la lui fournir. A cette réponse inconvenante et injurieuse a l'égard d uu musulman, le sultan, quoique profondément outrage, semblait vouloir cacher sou resseutimeut et en ajouruer l’effet jusqu au retour de sou expédition de Perse. Mais l'armée, irritée, demandait uue vengeance immédiate, et la femme du sultan, qui était de la famille des Seids (tribu de la descendance de Mahomet par Katima, sa fille, et Ali , sou apôtre), reprochant à sou mari de tolérer uu si grossier affront, jura, par le Prophète, qu'elle ue sortirait pas de la tente ou elle était, que Mas» kate n'eût clé enlevée aux Portugais. I/armée applaudit à celte déclaration et menaça de se révolter si ou ue la conduisait immédiatement à l'assaut des murailles. Le sultau, voyant à regret, car le jour était déjà avancé, qu'il lui serait impossible d'arrêter la fougue des soldats, ordonna l’attaque de la ville. Les assaillants ue reculèrent pas devant la canonuade et la fusillade parties des forts portugais, et, sans se laisser intimider par le grand nombre de leurs morts, ils se tirent de ces corps inanimés un moyen d'escalader les murs. Vers le coucher du soleil, ils forcèrent deux des portes de la ville .et poursuivirent les assiégés si rudement, que pas un n'échappa, malgré la vitesse que ces derniers mirent à s’eufuir vers le grand fort où se tenait le gouverneur. Daus 1 impossibilité d’emporter cet ouvrage, les Arabes eu firent le blocus. Us avaient perdu daus l'attaque de la ville quatre ou ciuq mille de leurs meilleurs soldats ; mais les Portugais étaieut réduits, daus les forts qu'ils conservaient, è soixante ou soixaute-dix personnes. Ceux d'eutre eux qui occupaient les petits forts se rendirent par mauque de provisions et de munitions. Ils furent tous passés au til de l’epée, sauf quelques-uns qui , pour sauver leur vie, abjurèreut la foi chrétieune. Les Portugais du grand fort tinrent pendant euviron six mois; mais, ayant perdu l’espoir d être secourus, iis résolurent de se rendre; ce que voyant, le gouverneur, qui avait été par sa folle jactance la cause de cette calamite, se précipita du
base pour lui demander de les délivrer du joug d<;s l*or)ugais, il entreprit le siège de cette ville (1).
Il importe de fixer la date de ce dernier événement , car il est le chaînon qui doit souder à la partie achevée de notre récit historique celui des événements qui se passèrent ultérieurement h la cdte orientale. Le silence que garde è ce sujet la chronique de Mombase est fâcheux, mais n’est pas irréparable : en effet , dans la relation d'un voyage exécuté, eu 1005 (1074-75 hégire), par le Père Manoel Godinho, qui se rendait de l'Inde en Portugal en passant par le golfe Persique, l'auteur, après avoir rappelé la prise de
haut de la lour daus la mer, dans uu endroit où, les eaux étant trèsbasses, il se brisa sur les rochers. La garnison, forcée de se reudre à discrétion, fut massacree, à l'exception d'un petit nombre d*iudmdus , qui embrassèrent I islamisme. » (Voyez Uamilton's new account of lhe Eatl Jndies , etc.; 2 vol. iu-8°. Loudou, 1727.)
Cofin voici ce qu'on trouve dans le texte imprimé du Djihan-yuma, publié l’an 1733, et dans lequel, ou le sait, des additions ont été faites au traité original :
» Les Portugais s'étaient ci-devant emparés de cette forteresse (MaScale) ; mais, vers l’an 1070 de l’hégire (1659 de J. C.i, uu fakir, avec son monde, la reprit sur eux, fit esclaves tous les Portugais qui y étaient, et s'empara de tous leurs bâtiments. Depuis ce temps, le priuce de Mesket est toujours en guerre avec les Portugais. • (Voyez le Djihan-Suma , partie Asie, S Oinân, traduction française d'Armain.)
(1) La chronique du cheikh Abou-Solcyinau-Mohhammcd ne fait aucune mention de l'expédition de Mombase.
La chronique de Moiubasc, déjà citée plusieurs fois dans le livre précédent, rapporte que, lorsque les habitants de cette ville allèreut eu Oniitn reclamer l'assistance de l'imam de ce pays pour se délivrer du joug des Portugais, cet imam était Soultan’-bcn-Sif ; qu’il rassembla des troupes pour faire la guerre aux Portugais, et qu’il la continua pendant cinq ans, après lesquels il parvint à les chasser de la forteresse, ou il laissa pour gouverneur Mohhammed-ben-M’bareuk. L'iudication est précisé quant au nom de l’imam; malheureusement elle n'est accompagnée d'aucune date relative à cet événement.
M asc a te per l'imam d'Omàn, ajoute : « £1, non content de « nous avoir expulsés de ses terres, il osa nous venir cher- « cher sur les nôtres, as*iégeant Mombate, désolant Bomba; s et s'emparant , au moyen de sa flotte, d'autant de navires « portugais que celle-ci en rencontrait en mer, etc. » La prise de Mascate par les Arabes a donc précédé le siège de Mombase par ces mômes Arabes, et le premier événement ayant eu lieu en 1658 ( 1068-69 hégire) , selon Rejrnai, Wellsled et Ritter, en 1059 (1069-70 hégire), d'après le Djihan- Numa, le second, c’est-à-dire le siège de Morobase, a dû se passer entre l’année 1658 et l'année 1665 (1074-75 hégire). En conséquence, nous croyons ne pas être loin de la vérité en adoptant l’année 1060 (1071 hégire) pour l'affaire de Motnbasq.
Ainsi donc, vers cette époque à peu près, Soultan’-ben- Stf, second imam de la famille des Yâreby, cédant aux prières des députés mombasiens (1), envoya une flotte devant leur ville, pour en entreprendre le siège. Toutefois, ce ne fut qtt' après cinq années d'efforts, qu’il réussit à faire évacuer la citadelle par les Portugais ; dès qu'il en eut pris possession, il la fit restaurer et approvisionner, et y plaça pour gouverneur Mohhammed-ben-Mbareuk. Cette première occupation ne fut |>as de longue durée; bientôt les Portugais revinrent en force, assiégèrent à leur tour la forteresse, défendue par la garnison arabe, et parvinrent de nouveau à s'en rendre maîtres. Ils remirent ainsi sous le joug la population de Mombase et du territoire dépendant de cette cité. Alors, au lieu de profiter des enseignements du passé,
(1) Voir I* chronique de Mombew, à l'tppeodice, pièce ■>' ï.
ils redoublèrent de violence envers les vaincus et livrèrent b la mort un grand nombre des principaux habitants de la ville rebelle, pour la punird'avoir sollicité l'appui de l’Imam . Celle sanglante réaction, loin de raffermir leur autorité, ne pouvait que la rendre plus précaire, en préparant de terribles représailles ; mais, exaspérés par les nombreux échecs qu’ils essuyaient, voyant l’édifice de leur domination s’écrouler de toutes parts sous les coups de nombreux ennemis, ne trouvant dans les populations jadis soumises que haine et révolte, ils s’acharnaient avec la férocité du désespoir contre celles qu'ils maintenaient encore sous le joug, se flattant , vain espoir ! d'imposer par la terreur une soumission que ne commandaient plus , comme autrefois , la supériorité de leur courage et la magie de leurs éclatantes victoires. Cependant leur aveugle et cruelle conduite b Mombase n’eut pas immédiatement pour effet d’y rappeler les forces de l’Imam.
Souttan'-ben-Sîf mourut vers l’annéo 1079 de l’hégire (1668-69 de J. C.), laissant deux fils, Belèreub et Slf : le premier lui succéda.
Sous le règne de Belâreub, en 1670 (1080-81 de l’hégire), les Arabes de Mascate firent une descente dans l’ile de Diou et en pillèrent la ville portugaise. Mais cette expédition n'amena aucun résultat plus important : le gouverneur de la citadelle , dans laquelle une partie de la population s'était retirée, ayant promis de rendre libres tous les esclaves qui voudraient se joindre à la garnison pour combattre l'ennemi, réunit autour de lui environ quatre mille hommes , avec lesquels il tomba sur les assaillants et les chassa de la ville , sans néanmoins empêcher ceux-ci
d'emmener bon nombre de prisonniers des deui sexes (1).
Mais l’imam Belâreub se trouva bientôt empêché de suivre, a l'extérieur, le cours de ses expéditions : des dissentiments surgirent entre lui et son frère Sîf, et la guerre civile troubla de nouveau i’Omén. Malgré l'appui que lui prêtèrent bon nombre de personnages distingués par leur piété, leur savoir et leur position sociale, Belâreub vit sa cause abandonnée peu à peu par la plus grande partie des gens du pays ; les habitants de Nazoua lui refusèrent Centrée de leur ville, et il se trouva réduit, après de nombreux combats, à n'avoir plus pour lui que le bourg où il s'était réfugié. Sur ces entrefaites, Sif, ayant été élevé à l’imamat, vint assiéger son frère dans son dernier asile. Belâreub mourut pendant le siège, et Sîf se trouva dès lors, de droit comme il l'était déjà de fait , maître du rang suprême.
Toutes les traditions ont reconnu le caractère belliqueux du nouvel imam : pendant tout son règne, il se distingua par ses entreprises guerrières. En 1694 (1105-06 hégire), une expédition semblable à celle de Diou fut dirigée par ses ordres contre Daman et contre l'île Salsette. Ici les Arabes d’Omàn commirent de grandes déprédations, pillèrent cl incendièrent les églises, massacrèrent les prêtres et emmenèrent avec eux environ mille quatre cents prisonniers (2).
Du reste, Stf ne s’en prenait pas seulement aux Portugais : l'année suivante , s'étant brouillé avec le rajah du Carnatic, il envoya une flotte, de Mascate, devant Barsalore
tl) Voyez Itamillon’s new account n[ lhe Easl Indus, etc.; outrage cité précédemment.
(2) Voyez même ouvrage que ci-dessus.
et Mangalore ; des débarquements ayant été alternativement opérés dans ces deux villes, elles furent pillées et incendiées (1).
I,es succès obtenus par Sîf-ben-Soultan’ les soins et l'activité que réclamait la conservation de ses conquêtes, l'auraient peut-être empêché de renouveler l'agression faite par son père contre les établissements portugais de la cèle d’Afrique; mais les représentants du gouvernement portugais à Mombase semblaient avoir pris à lèche de se rendre odieux aux habitants de cette localité et de les pousser à la révolte par le désespoir. L’oppression, toujours aussi stupide que cruelle, qui pesait sur ces malheureux les décida encore une fois à faire appel à l’intervention de l'imam d'Omên (je nouvel appel fut d'autant mieux accueilli par Sif, que son père lui avait laissé de ce côté une revanche à prendre contre les Portugais : il se mit en mesure de l’obtenir décisive. •
Les dispositions des populations de la côte devaient partout seconder ses efforts et lui préparer les voies pour le succès de ses armes. Déjà quelques-unes d'entre elles s'étaient soustraites d’clles-mèmes à un joug détesté (2). Ce fut naturellement contre la citadelle de Mombase que Sif-ben- Soultan’ dirigea d’abord ses forces, et cette place tomba en son pouvoir le !)' jour do djoumadi second de l’an 1110 de l’hégire (le jeudi 1-1 décembre de l’an 1(198) (5). L’Imam
il) Vove/ l'ouvrage ü 'Marmiton déjà cité.
(2) Ou lit, daus la relation d'Hamillon , qu'eu 161)2 les parts et le uiarchc de Patta étaient fermés à tous les commerçants etrangers, y compris 1rs Portugais : ou n y admettait que les Arabes.
.Nous avons trouve cette date daus uu chant guerrier fait eu l'honneur des e\ploits de l'nnnni SIT, et dont le manuscrit était entre les main*
fit occuper U citadelle et y laissa un gouverneur. Maître de ce point principal, il descendit la côte et sa souveraineté fut reconnue à Zanzibar et à Kiloua. D'après des traditions locales, il se serait même présenté devant la citadelle de Mozambique et en aurait entrepris le siège; mais il renonça, disent-elles, à son entreprise, à cause de l'épouvante jetée au milieu de ses soldats par l'explosion d’une mine que firent habilement jouer les assiégés. Nous n’avons trouvé aucun document authentique propre à nous éclairer sur la vérité de ces traditions.
Le succès définitivement obtenu à M embase par les Arabes avait été le signal du massacre ou de l'expulsion des Portugais, non-seulement de toutes les dépendances de cette ville, mais encore des divers points de la côte où il en existait à cette époque, et, pour se mettre à l’abri des représailles que pouvait attirex sur elles leur rébellion, les populations indigènes s'empressèrent de reconnaître la suzeraineté protectrice de l’Imam. Ce fut ainsi que tout le littoral au nord du cap Delgado cessa de faire partie des possessions portugaises de l'Afrique orientale. I -a cité de Mo-
d'ao Arabe de Nneab, Toutefois, un autre document, au moins aussi positif, nous porterait à la croire inexacte : dans une instruction sur la route d'Europe sut Indes , faisant partie d'une collection communiquée par la Compagnie des Indes an depAt des cartes et plans de la marine, ou trouve, au sujet de Uombase, le passage suivant : • C’est la meilleure relâche, etc ; mais les Arabes s’en sont emparés sur les Por-
tugais. L’an 1R96, nous sortîmes de Goa et fîmes roule avec les vaisseaui de guerre portugais qui allaient secourir la place, en compagnie desquels nous continuâmes jusqu'à la cAte déserte de l' Ethiopie: noua lacAtoyàmes jusqu'aux Iles de Brava, eu iuteutaou de les aider, et, comme ils tueltaiaot trop de lempa, nous les quittâmes pour venir es Europe. Us arrivèrent h Mombasc, qui était priae. »
guedchou elle-même, qui était toujours restée indépendante, se serait , à cette époque, reconnue, selon le dire des Arabes, vassale du chef de l'Omân.
En devenant sujettes d’un nouveau maître , les populations africaines conservèrent cet état mixte d’indépendance et de vassalité dans lequel elles avaient vécu sons l’autorité portugaise, comme nous l’avons exposé à la fin du livre précédent. L’autorité immédiate de l'imam Slf-ben- Soultan' ne s’exerça mémo alors qu'à Mombase, dont il fit restaurer la citadelle, où il mit une garnison et plaça un gouverneur de son choix. Les guerres que lui et ses successeurs eurent à soutenir on à diriger contre leurs voisins dans le golfe Persique et contre les Portugais , les troubles intérieurs, qui survinrent plus tard en Ümàn, rendirent pendant longtemps la souveraineté des imams purement nominale dans leurs nouvelles possessions et n'y rétablirent pas le calme et la prospérité qui semblaient devoir résulter, pour elles, d’une domination plus appropriée à la religion, aux moeurs et aux habitudes commerciales des populations. De graves et fréquents désordres s’y produisirent et agitèrent longtemps celles-ci ; mais nous les mentionnerons à mesure que se dérouleront les événements dont l'Oroân et ses dépendances furent le théâtre.
Sous le règne de Slf , malgré les guerres nombreuses qu' il eut à soutenir, l’Omân fut très-florissant au double point de vue de la production et du commerce, tel imam possédait personnellement des capitaux énormes ; sa marine militaire, dit le cheikh Abou-Solcyman-Mohhammed, comptait de vingtquatre à vingt- huit navires et portait quatre-vingts canons.
I)’ après les chroniques arabes, la mort de Sif-ben-8©al-
lan’-ben-Sif-bcn-Malek eut lieu à Heustak, le jeudi 2 (I de ramazan H 23, c’est à dire le mardi 14 octobre 1711. Il eut pour successeur son Ois Soultan', cinquième imam de la famille des Yâreby.
« Celui-ci, dit, dans sa chronique, l’auteur que nous « venons de nommer, tint une conduite droite et (ît aux « ennemis une guerre suivie sur terre et sur mer; il com- « battit les Persans sur plusieurs points, et les chassa de « leurs possessions et de leurs demeures dans le Bahharin't « dans les îles de kechni’, de l.ark et d'Hormouz. »
Kii effet , l’état où se trouvait alors In Perse ne permettait pas au Chah de protéger efficacement ses dépendances maritimes. L'empire d’ Abbas-le-Grand n'avait pas conservé longtemps l'éclat qu'il devait a ce prince. L'incapacité ou la faiblesse de ses successeurs, hommes cruels et débauchés, presque toujours abrutis par l’ivrognerie, causa une décadence rapide, et l’esprit de révolte, excité par les exactions et la tyrannie des grands et des eunuques, se glissa peu à peu dans les diverses provinces. Au commencement du xvin’ siècle, sous le faible Hussoy n, les Afghans donnèrent l'exemple de l'insurrection, qui fut bientôt suivi par les Ahdollis Itérais, les Tnrlares tizbeks et les Tarlares Logions. Il en résulta de longues guerres- qui amenèrent successivement le renversement de la dynastie des sophis par les usurpateurs afghans, les invasions des Turcs, puis le rétablissement de la dynastie légitime dans la personne du (ils de LLusseyu, Tabulas; enfin, l'expulsion des Afghans par Nadir-kouli-kan. Lelui-ci ne tarda l'as, à son tour, à supplanter le jeune roi
(t) Dans la nuit de vendredi , selon le rheikh Abou-Soleyman-Moblia ni med.
Atibas (Il , et il monta sur le trône des rliahs de Perse dans l'année 17ô<>, en attendant qu'une révolution nouvelle fît tomber de sa tète la couronne usurpée.
Au milieu de toutes ces vicissitudes politiques et militaires, l'Omân était devenu pour la Perse un ennemi dangereux et dil'licile à vaincre. Aussi voyons-nous, dans le récit du cheikh Abou-Soleyman-Mohhammed , Soultan’-bcn- Sif mettre à profit, pour ses agressions, les embarras de ce dernier royaume, et, par d'audacieux coups de main, faire passer de l'autorité des sophis sous la sienne les principal)» îles du golfe Persique. Plusieurs de ces faits se trouvent, d'ailleurs, en partie, confirmés par Hamilton.
« Au commencement du xvin' siècle, dit cet écrivain, » par conséquent sous le règne de Soultan'-ben-Sîf , « ils « (les' Arabes de Maseate) s’emparèrent des Iles Bahharin ; « mais les pécheurs de perles ayant abandonné ces îles, et « les Arabes voyant que, privés, par là, des bénélices qu'ils u en espéraient , leur possession coûterait plus quelle ne u leur rapporterait, ils l'abandonnèrent et les pécheurs y « retournèrent. »
Un lit dans un autre passage de la relation d'iiamillon :
« Vers 17 lu, » deruicre année du règne de Souitan -bcn- Sif, « les Arabes de jiascale vinrent avec deux Hottes devant « Hormouz, y débarquèrent cinq à six mille hommes et as- « siégèrent le château ; mais, après trois mois d'opérations, « ne pouvant réussir à s’en emparer, ils se retirèrent (I). »
(1) Niebuhr dit que, sous le règne de l'imam Soullan'-ben-Sif, Nadir- Cbah envoya une armée du côté de Djulfar, pour pénétrer en Omàn. Cotte agression, qui semblerait avoir pu être naturellement amenée eir représailles des hostilités commises par les Arabes de Mascate contre les
Au surplus, le degré de puissance matérielle auquel étaient parvenus les imams d'Omân devait être considérable, si l’on en juge par les forces maritimes que possédait Soultan’-ben- Slf : en voici un aperçu que nous empruntons encore au même auteur.
« En 1715 (1127-28 hégire) , dit Hamilton, la flotte de « Mascate comptait un vaisseau de 74 canons, deux de 50 « et un de 50; dii-hnit navires de 32 à 12 et quelques < tranquies de 8 à 4 pièces d'artillerie, avec lesquels les « Arabes de Mascate répandaient la terreur sur toutes les « cèles, du cap Comorin à la mer Bouge. »
Mais tous ces armements et toutes ces expéditions militaires coûtèrent beaucoup à l’Omân ; la chronique du cheikh Abou-Soleyman-Mobbammed le constate en ces termes :
« Il (Soultan'-ben-Sif) dépensa non-seulement tout
« l'argent qu i! avait hérité de son père, mai» encore il « en emprunta beaucoup aux mosquées et aux Uuakf» , — « c'étaient des milliers et des laks, — - sans que personne fil « la moindre démonstration pour s'y opposer. On se taisait, a sans doute, par suite du la crainte et du respect que son « père avait su inspirer aux habitants de l'OmAn. »
Ce prince mourut le mercredi (i du mois de djoumadi se-
possessions de ce prince, n'est pas inentiouuee dans les documents arabes que nous possédons. De plus, il est permis de penser que Nreboirr a fait ici une confusion de règnes , car, dans uue unie relative à celle prétendue iuvasiou et à la déroute des Persans qui eu aurait été ia suite, il exprime la pensée que ces événements sont vraisemblablement ceux qui se trouvent racontes par Otter, dans son Voyage en Turquie. Or Otter, qui était dans le golfe Persique lorsque eurent lieu ceux dont il douae le récit, dit qu'ils se passèrent dans l'aunee 1742 hegire), à la suite
. de la déposition de l'imam Slf-beu-Soultan', c'est-à-dire, connu* on va le voir, viugUUois ans après la mort de celui qui nous occupe.
cond de l'an 413-1 de l’hégire (30 avril <749, J. C.), dans le château fort d' Kl -K hourra ni qu’il avait bit bâtir pour y transférer sa résidence du Reustak.
Soultan’-ben-Sif laissait un Ois en bas âge nommé Slf. L'extrême jeunesse de cet enfant parut, aux yeux d'une grande partie des habitants de l’Omân, rendre impossible son élévation immédiate à l’imamat. Le cadi suprême, les ulémas et beaucoup d'autres personnages marquants se rassemblèrent alors secrètement à Reustak et élurent imam Mehena -ben -SouKan’- ben - Madjed-ben-M'bareuk , beau frère de Soollan’-ben-Sif. Mais le jeune fils de ce dernier comptait quelques partisans dévoués , et ceux-ci conspirèrent le renversement de Mehena , qui cependant gouvernait l’Omân avec sagesse. Pour arriver à leur but, ils suscitèrent contre lui Yâreub-ben-Belâreub, cousin germain du dernier imam, qui parvint, après plusieurs combats heureux , et grâce, sans doute, au prestige de sa naissance , à gagner à sa cause les partisans de Mehena. Celui-ci, se voyant ainsi abandonné, demanda l’aman. Kn retour de sa soumission on lai promit la vie sauve; néanmoins, dès qu'il eut quitté sa retraite, il fut saisi, garrotté et mis à mort. Il n'avait régné que pendant une année.
Yâreub- ben - Belâreub demeura donc en possession du pouvoir; il était censé exercer la régence pendant la minorité de Slf : à ce titre seulement toutes tes villes fortes comme la population des campagnes reconnurent son autorité, en l'année 4133 (1720-4721, J. C.). Toutefois, l’année suivante , ayant fait amende honorable entre les mains du cadi suprême, il fut nommé imam et il s'établit à Nazoua.
Cependant il existait toujours à Reustak, en faveur de
Slf-ben Soultan', un parti puissant, qui, mécontent de l'avéncment d'Yàreub, prit pour chef Belâreub-ben-Naceur, oncle maternel du jeune prince, et leva l'étendard de la révolte. Le cadi fut tué et mis en crois , Yàreub contraint de se démettre du pouvoir, et Sif-ben-Soultan' proclamé imam, sous la régence de Belàreub-ben-Naceur, dont I autorité fut acceptée.
Des d illiculles s’élevèrent bientôt entre Delftrenb et plusieurs tribus, qui lui opposèrent Molibammed ben-Naceurben-Amenr ; celui-ci sut attirer adroitement dans son parti Yèreub-ben-Bclâreub; la guerre s'alluma et, après quelques sanglantes rencontres, .Mohhamined , ayant forcé BelArenbben-Naceur à abdiquer, se lit reconnaître partout comme sultan exerçant l'autorité au nom de Slf-ben -Sonltan'.
Mohhammed ben-ütaceur, connaissant les sympathies de la population pour Sif, proclamait hautement que ce jeune prince était le seul imam d Umèn ; mais il aspirait secrètement à l'imamat, et en l'aimée 1137 (1 724-25 J . C.), il parvint à se luire conférer cette dignité dans une assemblée générale des notables et do chefs de tribus. Il resta possesseur de ce titre jusqu’à sa mort, qui eut lieu à Sohhur. Sif-ben- Soultan' fut alors solennellement proclamé imam, le vendredi premier de chàabun de l'année 1 1 10 (12 mars 1728, .1. C.). Il eut d'abord à lutter contre un compétiteur nommé Belâreuli-ben-llaniyro, qui. ayant quelques tribus pour lui, réussit à s'établir u Nazouu. bil appela à son aide les sultans du .Mekram, et obtint d'eux , comme renfort , du corps de sol • dais beloutchis; mais, dans la première affaire à laquelle ces troupes auxiliaires prirent part, elles furent vaincues et perdirent leurs chefs. sût' recourut alors aux i'eisuns : ceux-ci
envoyèrent à son secours une armée nombreuse, qui débarqua à Khour Fekan’ le 14 du mois de deul-hhidja de l'année 1149 (16 avril 1737 J. C.) et alla camper à Sir, où Slf-ben-Soullan', parti de Mascate, se rendit aussitôt, line rencontre eut lieu, à l’endroit nommé Feldj-el-Semini.entrel’arméepersaneet celle de BelAreub : cette dernière fut défaite et dispersée. Les Persans, vainqueurs, voulurent agir en maîtres; leurs exigences devinrent grandes, et Slf fut obligé de les combattre : toutefois, une réconciliation ne larda pas à s'effectuer entre eux.
Pendant ce temps-là, BelAreub avait réussi à se maintenir à Nazoua et à s’emparer de Behla; mais, des renforts étant arrivés aux Persans, ceux-ci marchèrent contre ces deux villes et parvinrent à en chasser BelAreub, qui fut révoqué dans le cours de l'année 1151 (173K J. G.). Les gens de l'ümAn confirmèrent Sif dans la dignité d'imam.
Ge fut, probablement, pendant les luttes intestines dont nous venons de faire le récit abrégé que les possessions d'Afrique, abandonnées à leurs seules ressources et subissant peut-être le contre-coup de ce qui se passait en OmAn, retombèrent momentanément au pouvoir des Portugais. Nous avons dit plus haut que Mombase avait été le seul point de cette côte que l'Imam eût fait occuper militairement et où il exerçAt son autorité par la présence d’un gouverneur de son choix. Plusieurs individus envoyés d'OmAn s'y étaient succédé à ce titre, mais les seuls noms qui nous soient connus sont ceux de Sîf-ben-Saïd et de N'aceur-ben- Abdallah , qui était en fonction quand se passèrent les faits que nous allons raconter.
A la suite de mécontentements inspirés à la garnison par
ce dernier, les soldats résolurent de le déposer. Ils se saisi- I. * 34
rent de lui, le mirent en prison et élurent à sa place Séeé Hom hé, leur commandant. Les habitants de Mombase, instruits de la révolte qui venait d'éclater, protestèrent et refusèrent de reconnaître le nouveau gouverneur. Leurs chefs souahhéli , indignés de cette usurpation et ne voulant pas être à la merci d'un homme dont l’autorité était illégitime, le sommèrent d'abandonner la citadelle, ce à quoi lui et ses soldats se refusèrent; dès lors, les hostilités commencèrent entre la garnison du fort et les habitants de Mombase. Les choses en étaient là lorsque les Portugais parurent devant cette place. C'était, sans doute, la flotte de Louis Mello de Sampayo, capitaine général qui , en 1 728, au dire des historiens de cette nation (1), rétablit l'autorité du roi de Portugal sur toute la côte de Palla à kiloua.
Comme, d’après la chronique de Mombase, ce fut dans les circonstances que nous venons de rapporter que les Portugais se rendirent, pour la dernière fois, maîtres de la forteresse , et que les événements qui amenèrent cette reprise de possession se trouvent coïncider, dans ladite chronique, avec l'apparition des navires portugais devant Palta, nous sommes autorisé à admettre un rapport synchronique entre ces événements et le fait général consigné dans le Diario porluguese. Nous assignerons donc pour date aui particularités locales dont nous avons commencé et dont nous allons poursuivre l'exposé succinct celle de 1728. Voici maintenant, suivant la chronique indigène, comment les Portugais furent amenés devant Mombase :
Un habitant de Patta nommé Ahhmed-beii-koubaï, ayant
il) Voir le Diario poriaguete. louie 1", mois de ma».
eu des différends avec le sultan de cette ville, qui était alors Bouana-Tamou-M’ kouhou (I), résolut, pour en tirer vengeance, d'aller solliciter l'aide des Portugais. Il se rendit à Mozamhique, et, faisant entrevoir an* autorités de celte place la possibilité de s’emparer facilement de Patta au moyen des intelligences qu'il y avait, il obtint d'elles un armement de quatre bâtiments avec lesquels il se présenta (levant Pile pour faire la guerre à son adversaire. Intimidé par cette démonstration, le sultan jugea plus sage d'entrer en arrangement que de soutenir la guerre. Les ouvertures qu’il fit dans ce sens à koubaï furent accueillies par ce dernier, et , du moment qu’ils se furent réconciliés, les deux Arabes ne songèrent plus qu’à débarrasser leur pays des Portugais. Dans ce but, ils firent connaître à ceux-ci que les habitants de Mombase, se trouvant en état d’hostilité avec la garnison de la forteresse, ils les engageaient à profiler de cette circonstance pour reprendre cette place; ils joignirent, sans doute, a ces suggestions des promesses d'obéissance, promesses dont les Arabes sont toujours prodigues en présence de la force; enfin ils offrirent au* Portugais de leur servir d'au*iliaires dans celte expédition. Soixante-dix bateaux montés par les gens de Patta furent donc réunis aux quatre navires portugais , et ces forces combinées se portèrent devant la ville qu elles se proposaient d attaquer. I.o flottille mouilla dans le bras de mer du Sud, en face du village occupé par la tribu des kilen'dini, du côté de l’Ile opposé à celui que commande la citadelle. Iæs alliés entrèrent en pourparlers avec les habitants et se présentèrent à eux comme étant venus pour
(I) Bouana est un mot souahbéli qui équivaut, comme maigrit , k
moniteur, le «sur.
les aider il chasser Sécé Kom'bé de la forteresse. Celui-ci, ne pouvant espérer de résister aux efforts des coalisés, se rendit bientôt sans combattre, et les Portugais se retrouvèrent ainsi maîtres de cet ancien boulevard de leur puissance. Tels sont, d'après la tradition indigène, les faits que les historiens portugais ont qualifiés pompeusement de reprise de possession de toute la côte.
Ouoi qu’il en soit, les Portugais ne jouirent pas longtemps de leurs succès; les mauvais traitements qu’ils firent subir a la population de Mombase, n’épargnant même pas a ses cheikhs et aux personnes du rang le plus élevé l’humiliation d’un travail forcé, ravivèrent l’esprit de révolte parmi les habitants de cette malheureuse cité. En conséquence, ils firent porter à l’imam d’Omân et leurs plaintes et le vœu qu’ils formaient d’être délivrés de la présence des chrétiens. Mais les retards de l’aller et du retour ne convenaient pas à l’impatience des Mombasiens, et, ne voulant pas rester inactifs en attendant le résultat de leurs démarches, ils répandirent dans la garnison le bruit de la prochaine apparition d’une flotte envoyée par l’Imam contre Mombase. Au moyen d’un stratagème, et sous prétexte d’assurer la subsistance de la garnison pendant le siège dont ils la disaient menacée, ils se firent livrer tout le riz en paille et le maïs qu’il y avait dans les magasins, s’engageant à les préparer pour la consommation. Puis, profitant dun jour de fête où la plus grande partie de la garnison, sortie de la forteresse, s’était rendue aux églises, iis se soulevèrent et massacrèrent ou firent prisonniers les Portugais qui se trouvaient dans la ville. Le petit nombre de ceux qui étaient restés dans le fort , dépourvus de provisions, furent
bientôt réduits à capituler, à la seule condition qui leur tut accordée d’avoir la vie sauve et la liberté de retourner à Mozambique. En 182-4, les habitants de Momhase signalaient encore avec orgueil à l'attention des étrangers une large masse de maçonnerie , tombeau où avaient été déposés les cadavres de ceux de leurs ancêtres qui étaient morts en délivrant une dernière fois le pays du joug des Portugais (1).
A la suite de ces événements, les Mombasiens, restés maîtres de la citadelle, y mirent pour garnison un homme de chaque tribu; puis ils envoyèrent une députation à l’Imam pour lui demander protection et lui faire hommage d’obéissance. Cette députation comprenait un chef de chacune des tribus composant la population de l’ilc, et un délégué de chacun des villages de Ouanika. Enfin les populations de Ouacine, de Tangate et de M'tangata, villes maritimes dépendantes de Mombase et situées au sud de ce point, étaient également représentées.
L’Imam expédia à Mombase trois navires avec des troupes qui , à leur arrivée, prirent possession de la forteresse sous l’autorité de Mohhammed-bcn-Saïd el Maamiri, gouverneur nommé par l’Imam. Une petite garnison fut également placée à Zanzibar. Quant aux autres villes et îles adjacentes, elles rentrèrent sans doute, à l’égard du souverain d’Omôn, dans un état de vassalité analogue à celui qu’elles avaient précédemment accepté.
Au reste, nous n’avons pu nous procurer aucun renseignement sur les événements arrivés dans ces localités depuis la première intervention des imams d’ÜmAn dans les
• (I) Voyait lo the Short* of Africa by caplain Bottier. Tome II, ebap. I", page 20.
affaires de la côte orientale d'Afrique, ni même sur les faits qui s’v passèrent après ceux que nous venons de raconter; nous pouvons seulement en signaler quelques-uns relatifs A Patta.
Lorsque cette ville avait reconnu, pour la première fois, la suzeraineté de l'imam d'Omftn, c'est-à-dire sous le règne de Sif-ben-Soultan'*ben-Sîf*ben-Malek, le sultan indigène se nommait, dit-on, Bouana ou Poumo Chah-Ali (t). L'Imam y avait placé alors pour gouverneur un Arabe de la tribu des Nebehan', qui s'était allié, par mariage, à la famille du sultan , et dont un (ils, issu de cette alliance, succéda plus lard à Chah-Ali , sous le nom de Bouana Tamo. C'est lui qui était sultan de Patta lorfque, en 1728, les Portugais reprirent momentanément possession de cette place avant de se rendre devant Mombasc. A Bouana Tamo succéda son Ois Foumo Bakari, sous le gouvernement duquel , par des causes que nous ignorons , la sultanie de Patta comptait pour dépendances les villes de Lflmou, de Mandra, l’tle de Pemba et tout le littoral compris entre la rivière de Kllifl et l'embouchure du Djoub. Nous retrouverons bientôt ce personnage exerçant le pouvoir à Patta et mêlé aux événements que nous avons à décrire.
Kn ce qui concerne Mombase, après la dernière expulsion des Portugais, nous ne connaissons plus d'antres faits relatifs à cette ville et ayant eu lieu sons le règne de Slfben-Soullan’ que le suivant : en 1755 (1148 hégire), cet imam remplaça dans le gouvernement de Mombase Mobil) Ici oo retrouve, comme nous l'avons annoncé à la note 2 de la liage 436, le titre do Foumo appliqué à leurs chefs par le* habitants de Patta.
hammed-ben-Said par Salèh-ben-Saïd el Hhadeurmi , qui , lui-même, fut, en 1739 (1132 hégire), remplacé par Mohhammed-ben-Osman el M’xouroui.
Eb Umâu, le règne de Sif-ben-Soultan’ n’avait pas répondu aux espérance* de ses partisans , et sa conduite faisait de nombreux mécontents : la popnlarité qui l’avait d’abord soutenu se retira de lui; ses désordres, poussés jusqu'à la violation de certaines prescriptions du Coran , ceux qu'il laissait commettre à ses favoris et à ses soldats, irritèrent même à un tel point la plus grande partie de ses sujets, qu’ils résolurent de le déposer. Ils élurent à sa place un de ses parents, nommé Soultan'-ben Meurched-ben-Üjadi (1). D'après OUer, cette révolution aurait eu lieu en 1 742 (113*- 55 hégire)', le 10 du mois de deul-hhidja 1154, selon le cheikh Abou-Soleyman-Mohhammed. Elle occasionna naturellement des troubles, qu’une antre invasion de l’Omân par les Persans vint encore compliquer.
Le nouvel imam, acclamé dans presque tout le pays, s’était emparé, en peu de temps, des quelques villes qui tenaient pour son rival , et avait réduit ce dernier à se réfugier dans Mascate avec ses partisans. Slf, ayant dans ce port quelques vaisseaux de guerre et des soldats dévoués dans la ville et les forts, parvint à s’y maintenir malgré les tentatives faites par Sooltan’-ben-Meurched pour s’en rendre maître. Mais ce dernier, s’étant établi à Meutruh, prit de telles mesures pour attirer le commerce sur ce point, que les navires et les marchands y abordèrent de préférence. Stf, privé ainsi des ressources qu’il aurait pu attendre de la
il) La in «ri de Soultan'-beu-Meurched était fille du premier Slf- lien- SoulUiT.
possession de Mascate, se décida à recourir à l'assistance des Persans.
Dans cette même année, en achetant, bon gré mal gré, quelques navires aux Européens qui commerçaient dans le golfe, et en y joignant ceux qu'il avait fait construire à Surate, Nadir-Chah était parvenu à rassembler une flotte dont il avait donné le commandement à Taki-khan. Lorsqu'il prit la mer, l’amiral persan avait sans doute pour mission de donner suite aux projets de vengeance que Nadir-Chah nourrissait contre les Houlès (i), et au mois de juin 1742 il avait débarqué six mille hommes à Djulfar. Ce fut là, d'après Otter, que Slf , ayant laissé bonne garde dans le fort de Mascate, se rendit pour s’entendre avec les Persans. Il se (U débarquer au port de Khour-Fekan', d’où il se transporta, par terre, à Djulfar. La négociation qui suivit eut pour résultat un traité par lequel Sif s'engageait à reconnaître la suzeraineté de Nadir-Chah, qui, de son célé, devait employer ses forces à rétablir le prince arabe dans la dignité d'imam. Les opérations de l’armée persane furent dès lors, de concert avec ce dernier, dirigées dans ce but. Mais la conduite de Sif acheva de lui aliéner l'esprit de ses sujets; un grand nombre de ses partisans même l’abandonnèrent en le voyant confondre sa cause avec celle des ennemis du pays, et se rallièrent au nouvel imam. Les Persans perdirent ainsi les ressources et les auxiliaires sur lesquels ils avaient compté pour s'emparer des principales places de l’ümén, et échouèrent dans leur première tentative sur Soh-
(1) Les Houlès étaient une tribu d'Arabes établie sur les deui rites du détroit, et qui , à la fin de 1740, s'était révoltée contre l'autorité d>- Nadir-Chah.
har et Mascate. Au commencement de 1743, le général persan kielb-Ali Khan, à la tête de six mille soldats, avait mis le siège devant la première de ces places; mais la vigoureuse résistance d'Ahhmed-ben-Saïd, qui en était gouverneur, le contraignit à le lever. A Mascate, les Persans n'eurent pas plus de succès : après être entrés dans cette ville presque abandonnée de ses habitants, et dont les forts seuls restaient au pouvoir des partisans de Sif, ils en furent chassés par Souttan’-ben-Meurched, qui , de Meutrah, où il s’était retiré à l'approche de l'ennemi , tomba sur eux à l'improviste et les surprit en désordre dans la ville.
A quelque temps de là, la flotte persane, commandée par Taki-khsn,se présenta devant Mascate. Sff-ben-Soultan’, dont elle servait en apparence la cause, accompagnait l'amiral et facilita la remise de la ville entre les mains de ses alliés ; mais il refusa de leur livrer les forts; ceux-ci continuèrent à être occupés par les troupes et les chefs dévoués à qui il en avait confié la garde. L'amiral persan, ne voulant pas éveiller les soupçons de Sif sur les projets de son mait re, ne s’opposa pas à cette mesure; mais il se promit d'obtenir par la ruse ce qu'il ne croyait pas pouvoir exiger encore. Connaissant le goût exagéré du prince pour les liqueurs fortes, il l'invita à un dîner à bord de son vaisseau, et, profitant de l'ivresse dans laquelle Sif se trouva plongé à la fin de ce repas, pour lui dérober une bague sur laquelle était gravé le sceau officiel, il apposa ce sceau au bas d'une lettre écrite au nom du Prince, et par laquelle celui-ci enjoignait aux trois commandants des forts d’en donner Centrée aux troupes persanes. La perfidie de Taki-khan eut un plein succès; il se trouva ainsi maitre de la ville et des forts, et Sif, quand il eut re-
eotrvré l'usage rte sa raison, s'aperçut, mais trop tard, du piège dans lequel il était tombé. Il ne lui restait plus, dès lors, d’autre parti que rte s'abandonner aux volonlés de Taki-Khan et de suivre les Persans dans leurs opérations.
Soultan'-ben-Meurched s'était retiré vers Sohhar, où il espérait, avec l'assistance d'Ahhmed-ben-Saïd, qui avait déjà vaillamment défendu cette place, faire tète à l’ennemi. Les Persans l’v suivirent bientôt et renouvelèrent leur attaque sur la ville; alors les assiégés firent une sortie désespérée, et Soultan’-ben-Meurched, qui combattait au premier rang, ayant vu tomber près de lui- plusieurs de ses proches parents , devint si furieux , qu'il se jeta aveuglément dans la mêlée, où il fut frappé d’un coup mortel. Peu ajurès, Sif-ben-Soultan', qui avait abandonné les Persans et s’était retiré à Keustak, mourut du chagrin d'avoir fait, par sa conduite, son propre malheur et celui de son pays.
Après la mort de ces deux rivaux, un parent de Soultan’ben-Meurched, nommé Belâreub-ben-Hamyro, ancien compétiteur de Slf-ben-Soultan’, prit le titre d'imam et fut acclamé par une partie de la population ; mais dans la chronique du cheikh Abou-Soley man-Mohhammed il n’est pas mention de ce fait , et l'auteur désigue Soultan’-ben Meurehed comme le dernier imam de la dynastie des Yàreby.
Le reste de la population se partagea en deux fraction», qui se placèrent l'une sou» l'autorité de Mnttar, le cheikh du domaine de Sèr, et l'autre sous un chef purent rte la famille de Soultan'-ben-Meurched : cette division des forces du pays favorisa encore la marche des envahisseurs, t'.ependant la mort du dernier imain devant Sohhar ne leur avait pas livré cette place. Ahhmed-ben-Saïd en avait si bien di-
rigé la défense, qu'il s'y était maintenu pendant huit moiset avait amené les l’ersans h lui offrir une capitulatiou aux termes de laquelle il resterait en possession du gouvernement de cette ville, à la condition de reconnaître l'autorité de Nadir-Chah et de lui payer le tribut. Il se conduisit même si habilement, que Taki-Khan lui donna, en outre, le gouvernement de Beurka. F.'amiral persan , après avoir pris des mesures relatives à l’administration du pays conquis, et particulièrement pour la conservation de Mascate, dans les forts de laquelle il laissa une garnison et un gouverneur de sa nation, partit avec sa Hotte pour retourner en Perse (i). I,es faits que nous venons de raconter durent se passer dans le cours de l’année 1735, et peut-être, dans le commencement de 4744.
Ahhmed-ben-Sa'id mit à profit le d^>art de Taki-Khan. Il s'abstint, sous prétexte d’impossibilité, d’envoyer aux commandants persans de Mascate le subside qu'il devait payer, de telle sorte que l’argent manquant à ces derniers, ils virent peu à peu diminuer leurs troupes. Alors Ahhmed les engagea à se rendre à Beurka, où il résidait, afin de s’entendre avec lui sur les moyens de se procurer de l'argent. Les chels persans «^transportèrent , accompagnés de quel-
il Dans son récit des fait» sim «'tais à cette époque en Ornàu, OUer parle d’un combat uavat engage à la hauteur do Se\adi, entre la Qotte persane et les forces combinées des Houlès et des Meskietins. En cette rencontre, le cheikh ühahiu', qui commandait les dernières, aurait eulevé trois vaisseaux aux Persans et poursuivi le reste. Si cet événement eut lieu en effet, il est vraisemblable que ce dut être au moment où la flotte do Taki-Khan opérait son retour, car ou ne comprendrait pas comment, s'il avait eu lieu au début de cette opération, les Persans auraient pu, après une pareille déf lit'*, poursuivre leurs a pressions sur le territoire de l’Oinén.
que» soldats, el l'entrevue eut lieu d'abord en rase campagne. Mais Ahhmed ayant su, dans ce premier entretien, inspirer toute confiance à ses interlocuteurs, ceux-ci se laissèrent attirer, avec leur escorte, à l'intérieur de la ville, et acceptèrent un diner que le gouverneur leur offrit dans le Tort. I.à ils furent arrêtés, el l'on eut ensuite facilement raison de leurs soldats disséminés dpns la ville. Après ce coup hardi, Ahhmed-ben-Saïd envoya sommer les troupes restées dans les forts de Mascatc de les évacuer, ajoutant a cette injonction l'appât d’une somme d'argent pour quiconque se rendrait de bonne volonté, et, pour ceux qui résisteraient, la menace d'être traités en prisonniers de guerre. I,a condition de ces hommes étant très misérable, presque tous choisirent le premier parti. Ahhmed-ben-Saïd en lit mourir quelques-uns, laissa les autres libres de retourner en Perse, et il se trouvu , dès lors, maître de tout le pays entre Solihar et Mascate. Ainsi favorisé par la fortune, il aspira au pouvoir suprême et à la dignité d'imam, quoique Belâreub-ben-Uamyro eût déjà pris ce titre et fût considéré comme tel dans une partie de f'Umâm. Pour y arriver, il eut recours à l'influence du chef des c.adis, dont il parvint à se concilier l'affection et qu’il gagna à ses intérêts. Ce chef, dans le but de favoriser le dessein d’ Ahhmed, convoqua une grande assemblée à laquelle il soumit cette question : « L’homme qui a délivré sa patrie n'est-il pas le plus digne de la gouverner? » La réponse de l'assemblée, au sein de laquelle on s'était, sans doute, assuré des adhérents, fut affirmative. tielui qui l’avait réunie prononça alors un long discours dans lequel, après avoir fait un éloge pompeux des vertus et de la valeur d' Ahhmed, et des services rendus à
son pays par son client, il proclama Ahhmed-ben-Saïd imam d’OmAn, et lui baisa la main pour lui rendre hommage. I.a nouvelle de cette élection se répandit aussitôt dans la ville, que les crieurs publics parcoururent, annonçant au bruit du tambour qu'Ahhmed-ben-Saïd-ben-Ahhmed-ben-AbdalIahben-Mohhammed-ben-M'bareuk el bou-Saïdi était nommé imam d’Omâm, et que chacun eût à le reconnaître en cette qualité.
Dès que Beléreub-ben-Hamyro fut informé de ce qui s’était passé, il marcha contreson rival : celui-ci, n'ayant pasde forces autour de lui et trouvant ses communications coupées avec Mascale, se jeta dans Afi , petite citadelle bâtie sur une montagne et dans laquelle il avait enfermé ses trésors. BelAreub, qui était & la tête de cinq à six mille hommes, prit ses dispositions pour l’y bloquer, et c’en était fait d’ Ahhmed s’il n'était parvenu à s’échapper. Mais, A la faveur d’un déguisement el suivi seulement de deux de ses serviteurs, il réussit à gagner la campagne et arriva bientôt à Sohhar, qui n’est qu'à une journée d’Afl. Dans cette ville qu’il avait gouvernée pendant longtemps et où il avait su faire aimer son autorité, il put rassembler quelques centaines d'hommes et il se porta immédiatement à la rencontre de son ennemi, qui le supposait encore bloqué dans Afi. BelAreub avait établi son camp dans les vallons formés par la montagne d’Afl et les montagnes voisines. Ahhmed-ben-Saïd distribua sa troupe de manière à en fermer les défilés, à l’entrée de chacun desquels il plaça des détachements avec quelques trompettes, qui avaient ordre de sonner au signal qu'en donnerait le corps principal, dont il s'était réservé le commandement; il espérait ainsi tromper son ennemi sur le nombre d'hommes avec
lesquels il allait l'attaquer. Ayant pris toutes ses mesures, Ahhmed, engageant le combat, lit entendre le signal convenu, qui Fut aussitôt répété sur tous les points occupés par ses soldats. Fieux de Belâreub, se croyant entourés d'ennemis nombreux, se débandèrent pour chercher leur salut dans la Fuite; lui-méme, marchant vers l’un des défilés, se trouva en présence d’Uilal , fils d'Ahhmed, qui , l'ayant reconnu, te tua et lui trancha la tête, qu’il porta aussitôt en triomphe à son père. La mort de Belâreub acheva la déroute de son armée et jeta le découragement parmi ses partisans. Le nouveau succès et la réputation d'Ahhmed augmentèrent , uu contraire, le nombre des siens, et il ne lui Fut pas difficile de réduire à néant les efforts tentés par quelques-uns des membres de la Famille des Yâreby pour lui disputer le pouvoir. Le Fut en vain qu’un fils de Soultan'-ben-Meurchcd voulut faire valoir ses droits au titre d’imam; il dut se contenter de la possession de la ville de Nakhel et du territoire dépendant qu'il obtint, pour lui et sa Famille, de la générosité d'Ahhmed. D'autres membres de la dynastie déchue, Belâreub-ben-Soultan’ et deux filsdeSif-beu-Soultan', se trouvèrent aussi réduits, par l'élection d'Ahhmed, à la seule considération que pouvait leur donner leur fortune particulière Enfin le nouvel imam, par son alliance avec uue fille de Sif-ben -Soudan’, ajouta encore au prestige de l'élévation qu’il devait à ses mérites celui qui s'attachait à la Famille des imams Yâreby. L'élection d'Ahhmed dut avoir lieu à la lin de 1744.
La disgrâce de Taki-kban, qui, peu après son retour eu Perse, avait excité uue révolte contre Nadir-I .hall, les embarras qui assaillirent ce monarque dans les trois dernières
années de son règne, ôtèrent à Ahhmed tout souci de ce côté , et lui permirent d'affermir en Om&n le pouvoir que lui avaient acquis son courage et ses talents. Un de ses premiers soins fut de le faire reconnaître dans les dépendances africaines de l'imamat.
Nous avons dit, plus haut, que Mohhamtned-beo-Osman avait été envoyé, en 1759, par I imam Slf-ben-Soultan’, pour prendre le gouvernement de Mombasc. Son arrivée mit tin aux troubles et aux luttes de parti causés, dans cette localité, par l'imprudente conduite de son prédécesseur. Depuis lors, il y exerça son autorité sans conteste, aimé et respecté des chefs, ainsi que de la population. Mais, quand il reçut la nouvelle de l'élection du dernier imam, il se laissa imprudemment emporter à des récriminations et à des menaces, disant qu’Ahhmed-ben-Saïd n était pas de la famille héréditaire, qu’il n’était que son égal, qu’il n'avait pas plus de droit sur l'Omân que sur Mombase ; qu' enfin , puisque l’ancien gouverneur de Sohhar avait usurpé la souveraineté de l'Omân , lui , gouverneur de Mombase , pouvait , à aussi juste titre, se déclarer souverain de cette île.
Aussitôt que ces paroles parvinrent aux oreilles de l’ Imam, celui-ci résolut de vaincre à tout prix une résistance qui menaçait son autorité naissante. Il envoya donc à Mombase, sous la conduite d’un certain Sif-ben-Khcleuf, six autres hommes dont le dévouement lui était assuré. Les agents du sinistre projet d'Ahhmed , arrivés auprès du malheureux gouverneur, se servirent, pour accomplir leur mission, d'une ruse infâme. Ils se présentèrent comme des ennemis de l’Imam, qui avaient fui l'Omân en révoltés, et s’étaient dirigés vers l'Afrique, aGn d'offrir leurs services à Mohhammed et de le
soutenir dans la lutte qu’il allait entreprendre contre l’usurpateur. Pour mieux endormir sa défiance, ils se dirent pauvres et lui demandèrent quelques secours en argent pour se rendre à K i loua et sur d'autres points de la cèle d'Afrique, où ils espéraient trouver des auxiliaires. Le gouverneur, abusé, accéda à cette demande, et ils firent ostensiblement des préparatifs de voyage.
La veille de leur prétendu départ, ils se rendirent à la citadelle sous le prétexte de prendre congé de Mohhammed. Celui-ci, ne soupçonnant pas le péril dont il était menacé, les reçut seul dans sa demeure; au milieu de l'entretien, l'un d’eux, donnant le signal , le frappa d’un bras mal assuré, et le blessa seulement. Le courageux M'zourouï, saisissant son couteau, s’élança contre son agresseur, et le tua; mais les autres conjurés se jetèrent sur lui , le désarmèrent et le firent tomber sous leurs coups. Au moment où il expirait, son frère Ali-ben-Osman arrivait à la porte de la citadelle et allait, sans doute, subir le même sort; mais, ayant rencontré une des femmes de Mohhammed qui fuyait emportant le jeune fils de la victime, il fut informé, par elle, de ce qui venait de se passer, et, prenant l'enfant dans ses bras, il courut vers la ville et se réfugia dans l’une des anciennes églises portugaises, dite Gueriza M'dogo (Gueriza, corruption du mot portugais Igreja), et qui servait alors de demeure à un commerçant anglais.
Le meurtre de Mohhammed étant ainsi accompli, Sîf-ben- Khelcuf, secondé par ses compagnons, s’empara du commandement et fit jeter en prison ceux des principaux membres de la tribu du gouverneur dont il put se saisir : il mit aussi tout en œuvre pour s'emparer d'Ali, et, dans l’espoir de
l’attirer, il lui envoya même dire qu’il était appelé par son frère mourant. Malgré la juste défiance que lui inspirait l’assassin, Ali, rassuré, d’ailleurs, parles promesses de l’Anglais, qui lui garantissait la vie sauve et la liberté. Ali céda à des sollicitations plusieurs fois renouvelées, et se rendit dans la forteresse, où il fut aussitôt emprisonné. L’Anglais protesta vivement contre la mauvaise foi du nouveau gouverneur et réclama l’élargissement d'Ali; mais ce fut en vain. A la fia, voyant l’inutilité de ses réclamations, il eut recours, pour délivrer son protégé, à de plus puissants auxiliaires. Il se mit en rapport avec les chefs de Kilen’riini et des tribus ouanika qui u’ avaient point approuvé la conduitede Sîf-ben-Kheleuf et qui regrettaient le gouvernement de Mohhammed. Il leur rappela que c’était à la suite des démarches faites par eux auprès de l’imam Sîf que Mohhammed et Ali, son frère, avaient été envoyés à Mombase, et, que par là, ils avaient établi entre eux et les chefs m’xara une solidarité qui ne leur permettait pas de rester insouciants ou inactifs en présence de l’assassinat de l’un et de l'emprisonnement de l’autre. Il ranima l’esprit d’animosité et d’antagonisme qui avait existé de tout temps entre les Ouam’ vita (1) et les Ouakiieo’diui (2),
(1) Les Ouam’vila ou les hommes de M’riU (uom indigène de l’Ue de
Mombase) étaient la population de la ville même. Cette population comprenait, outre les Ouam'vita proprement dits, descendants des premiers colons qui s'; établirent , huit autres tribus , débris des populations de colonies arabes voisines abandonnées ou détruites pendant la domination portugaise. ■
(2) Les Ouakiien’dini ou les hommes de Kilco'dini étaient une population d'origine africaine, dont les premiers groupes venus de l'iolérienr s’étaieul établis et développes dans plusieurs villages sur le côte sud du bassin de Mombase. Elle s'était ensuite recrutée de quelques familles de colons arabes arrivées postérieuremeut à l'établissement des Schiraiteus;
et fit si bien, qu'il décida ces derniers à prendre parti pour Ali. Bientôt , à l’aide d'intelligences établies entre eux et les soldats de l'ancienne garnison restés dans le fort avec les gens du nouveau gouverneur, ils préparèrent l'évasion du prisonnier, qui s'échappa, en effet, et se retira chez les Ouanika, au village de M rera. Là, grâce aux bons offices de l'Anglais, qui mit à son service les ressources dont la présence d'un de ses navires daus le port lui permettait de disposer, Ali put organiser ses moyens de vengeance. Les Ouakilcn’dini et les Ouanikn lui fournirent une force suffisante pour attaquer la citadelle, dont il s’empara malgré la résistance de Slf-lven-Kheleuf et de ses gens, fous ceux-ci furent tués dans la lutte, et leur chef, forcé de se rendre et pris vivant, fut décapité en représailles du meurtre commis sur la personne de Mohhammed. Une fois maître de la place. Ali, nommé gouverneur par la population, abandonna ù celle-ci les richesses qui se trouvaient dans l'enceinte fortifiée, ne se réservant que les armes et les munitions de guerre. Enfla, pour consolider son autorité et intéresser les habitants de l’Sle à la maintenir, il leur concéda, ainsi qu'aux Ouanika, plusieurs privilèges dont ils n'avaient pas encore joui sous ses prédécesseurs.
Les événements que nous venons de raconter durent se passer dans le cours des années 1743 et 1740(1) : Mom-
l'afia lute partie de cette population mélangée , ayant passe de la terre ferme sur Plie avec l'asoeutimeul des Portugais qui domiuaieut alors à .Mo mi» sc , y avait Coude , dans la partie aud , la ville de Kiieu'diui.
(I) Ces deui termes ritréuies nous paraissait indiqués 4 la fois par l’élecliou d’ihhnu*l-bcu-Said , en Omàn, et par l'épitaphe placée sur le tombeau de Mohhamm< d-brn-Osman , épitaphe dont uous donnons la traduction à 1 appendice , pièce u* 4.
base, par l’élection d'Ali- ben-Osman, fol soustraite, au moins pour un temps assez long, à la domination de l’imam d'Omân.
À l’époquede l’avénement d’Ahhmed ben-Saïd, Patta avait pour sultan Foum Bakari, fils de Bmiana Tamo, et mentionné précédemment : les indigènes , ne voulant pas reconnaître l’autorité du nouvel imam et craignant que l'influence des Arabes établis dans l'tle n'aidât celui-ci à s’en emparer, tuèrent une partie de ses gens et expulsèrent le reste. La famille des Nebeban’ même se trouva comprise dans cette exécution, h l’exception des enfants, qu'on épargna, et que nous verrons plus tard recouvrer leur droit de succession. Fourao Bakari fut alors remplacé dans le gouvernement par un individu nommé Bouana M’Kouhou, surnommé Melani-Gniombé, qui dut bientôt le céder à une fille de Bouana Tamo nommée Mouana Mimi fl), ou plutôt à un chef nommé Foum’ Omar, exerçant l’autorité au nom de cette femme, à titre de vizir, et qui maintenait l’indépendance de Patta à l’égard de l’imam d'Omân.
Ahhmed-ben-Said fut plus heureux en quelques autres points de la côte qui n'avaient pas les mêmes moyens que Mombase et Patta de résister aux injonctions venues de Moscate. L’ile Zanzibar reçut une garnison et fut placée sous l'autorité d’un gouverneur nommé Abdallah-ben-Djaad , de la famille des Abou Saïdi. Le sultan de Kiloua reconnut, au moins nominalement, la suzerainelé de l'Imam. Enfin le cheikh de Meurka envoya, à Mascate, deux des principaux habitants de sa ville en signe d’hommage et d’obéissance.
(1) JMouana a, devant le» noius de femme, le même râle que Bouana
devant un uom d'homme.
Quant à Moguedchou, Braoua, Lâmou, de même que toutes les dépendances de Momhase qui s’étendaient alors, au sud, jusqu'à Qouavi , elles s’abstinrent de reconnaître Ahhmedben-Saïd comme leur souverain. Toutefois cette détermination de leur part ne constitua pas, pour elles, un état d'hostilité à l'égard de l’Omân, et leurs anciennes relations commerciales avec ce pays, de même qu'avec l’Inde et la mer Rouge, restèrent à peu près ce qu’elles étaient auparavant.
Mais quelques-unes de ces populations, en devenant maîtresses d’elles-mêmes, perdirent de leur tranquillité intérieure par suite des rivalités qui s’élevèrent bientôt d’état à état et qui, en l’absence d’un pouvoir médiateur, devaient nécessairement amener d’incessantes collisions. Peu de temps après l'élection d' Ali-ben-Osman au gouvernement de Mombase, la guerre éclata entre cette ville et celle de Patta au sujet de l'tle de Pemba, que nous avons vue précédemment figurer au nombre des dépendances de cette dernière. Les habitants de Pemba, mécontents de l'administration de Poum’ Omar, vizir de leur suzeraine Mouana Mimi , offrirent au gouverneur de Mombase de se placer sous sa souveraineté. Ali-ben-Osman acquiesça à cette proposition et dirigea vers Pemba ûne petite expédition qui , de concert avec, les gens du pays, chassa les agents et les soldats de Foum’ Omar, et y établit pour gouverneur un oncle maternel d’Ali, nommé khamis-ben-Ali.
Les Ouam’vita n'avaient vu qu’à regret l'avénement d' Aliben-Osman, et ils se trouvaient lésés dans leurs intérêts par les privilèges accordés aux Ouakilen’dini et aux Ouanika; la bonne intelligence qui avait régné eutre ces deux populations
et 1 ex-gouverneur Mohhammed , la prédilection évidente qu’elles inspiraient à son frère Ali , reconnaissant de l'appui qu’il en avait reçu, avaient convaincu les Üuam’vita que, tant que cette famille conserverait le gouvernement, ils ne pouvaient espérer de recouvrer leurs anciennes prérogatives. Ils cherchèrent donc, à l’occasion de la prise de Pemba, à exploiter le mécontentement du vizir de Patta. Quelques-uns d’entre eux se rendirent, 4 cet effet, auprès de Foura’ Omar et lui offrirent le concours de leur tribu pour l’aider à tirer vengeance de la perte qu’ Ali lui avait fait subir. Une flottille armée partit bientôt de Patta et vint mouiller dans le bras de mer du Sud, en face de Kllen’dini, qui fut attaquée, prise et incendiée. Ses habitants se réfugièrent A l’abri des murailles de l’ancienne ville portugaise, désignée par les indigènes sous le nom de Gavana ( abréviation corrompue du mot portugais governo, et indiquant, dans leur pensée, le lieu , la ville où siégeait le gouvernement). Là , les Onakilen’dioi se trouvaient protégés par la citadelle; mais les gens de Patta, secrètement appuyés par les Ouam’vita, entrèrent, sans opposition, dans la ville dite Hharatl-Qutdima, ancienne ville de Mombase ( la ville noire des cartes portugaises). Alors on entra en pourparlers avec Ali, et, soit qu’ils fussent satisfaits des explications données par le gouverneur, soit qu’ils eussent été gagnés, comme on l’a dit, par des présents, les assaillants, au bout de trois jours, se rembarquèrent et retournèrent à Patta.
Après avoir consacré quelques années à affermir son pouvoir à Mombase et sur d’autres localités qui en dépendaient , Ali-ben-Osman entreprit une expédition contre Zanzibar dans le double but d’annexer à ses possessions cette Ile tmpor-
tante et de se venger ainsi d’Ahhmed-ben-Saïd, dont elle s'était reconnue vassale. La position de Pemba, dépendance de Mombase, dans le voisinage de Zanzibar, facilitait encore l'exécution de ce projet ; les préparatifs en furent faits avec le concours de Messaoud-ben-Naceur, cousin germain d'Ali, et nommé, quelque temps avant , par lui , au gouvernement de l’emba, en remplacement de Khamis-ben-Ali décédé. Les forces réunies de Mombase et de Pemba que dirigeait, en personne, Ali-ben-Osmau assisté de Kheleuf-ben- Qodib, son neveu , et de Messaoud , arrivèrent bientôt devant Zanzibar ; le débarquement ayant eu lieu, les assaillants parvinrent, en peu de temps, à se rendre maîtres de la plus grande partie de la ville, ne laissant a ses défenseurs que le fort où ils s’étaient retirés et le quartier environnant. La tentative d'Ali eût été, sans doute, couronnée d’un plein succès; car la ville, ainsi attaquée à l’improviste dans une saison où la mousson régnante s'opposait à l’envoi de secours de Mascate, serait inévitablement tombée en son pouvoir. Mais l’ambition de Messaoud vint donner a l’entreprise une issue fatale pour Ali. Ce dernier u’ayant pas d’enfants et le pou-, voir devant, à sa mort, échoir à son plus proche parent, Messaoud , celui-ci voulut en hâter le moment : dans ce but, il poursuivit Kheleuf-ben-Qodib de suggestions perfides, exagérant à ses yeux quelques torts que son oncle avait eus récemment envers lui , et le décida à poignarder secrètement Ali-ben-Osman, qui mourut ainsi assassiné après huit ans de gouvernement, c’est-à-dire en 1783. Cet événement mit le trouble et la division dans le personnel de l’expédition. kheleuf , justement soupçonné d'avoir commis lecrime, fut sommé de s’en expliquer devant les autres chefs, et, au
milieu du conseil tenu à cet effet , le meurtrier fut tué sur place par un chef de la tribu des Ouacegueyo, ami d’Ali. Messaoud ramena la flottille à Mombase, où, le pouvoir lui ayant été offert , il feignit , pendant quelque temps , de le refuser, sous prétexte que son parent AbdaHah-ben-Zaheur, qui était son ainé, y avait plus de droits que lui. Mais ce dernier n'avant pas voulu s'en charger, Messaoud céda facilement à de nouvelles instances et fut nommé ouali (gouverneur).
Pendant son gouvernement, des querelles intestines survenues à Patta amenèrent un nouveau conflit entre la population de cette Ile et celle de Mombase. I.a mésintelligence s’était mise entre Mouana Mimi et son viiir Foum' Omar, qui , dit-on, avait manifesté la prétention de l'épouser et de s'assurer, par cette alliance, une autorité pius légitime que celle qu'il exerçait de fait. Mouana Mimi, voulant l'éloigner, l'envoya faire la guerre à Braouu, dans le but apparent de terminer une contestation qui existait depuis quelque temps entre les cheikhs de cette ville et les sultans de Patta au sujet de la souveraineté du Djoub. Foum’ Alote, frère cadet de Mouana Mimi , avait pris le gouvernement en l'absence de Foum' Omar; lorsque ce dernier revint de Braoua, il voulut ressaisir le pouvoir; mais, son remplaçant ne se souciant pas de le céder, une lutte se prépara entre les deux rivaux. L’intervention de Messaoud ayant été réclamée par ! un et l'autre prétendant, le gouverneur do Mombase lit partir des troupes pour Patta, sous le commandement d’Ahhmedben-Mohharamcd. Cette intervention s’exerça définitivement en faveur de Foum’ Alote, mais ne suffit pas, à ce qu'il parait , à le faire promptement triompher de son adversaire.
En effet , après cinq ans de luttes, Foum’ Omar, qu’on avait attiré à Mombase pour l’y retenir prisonnier, ayant échappé à ce guet-apens, était revenu à Patta et allait peut-être l’emporter sur son compétiteur lorsqu'il fut assassiné. Foum' Alote fut alors nommé sultan, à la condition, toutefois, de reconnaître la suzeraineté du gouverneur de Mombase, qui installa, comme son représentant, près du nouvel élu, Abdailah-ben-Messaoud el Bouhouri. Cet Abdallah fut remplacé dans la suite par Kheleuf-ben-Naceur; mais ce dernier ne remplit pas longtemps ses hautes fonctions. Voici , en effet , ce qui arriva :
Le sultan Foum' Alote avait un frère nommé Foum' Amadi , qui ne mentait pas à son origine et qui méritait, à tous égards, de figurer dans cette interminable lignée d’ambitieuz assassins. Il convoitait le pouvoir de son frère, en même temps qu’il formait le projet (dont il prétendait peutêtre se faire une excuse) de soustraire Patta a l'autorité de Mombase. Il avait pour partisans les Badjougne ou Ouagougne : on appelait ainsi les habitants de Pazza, une des villes de l’île. Ces Badjougne se révoltèrent, el Kheleuf et Foum' Alote, s'étant portés è la rencontre des insurgés, périrent fort à propos dans la mêlée. Foum' Amadi gagna, à cet événement, le double honneur d'être élu sultan et de rendre à Patta son indépendance. Le sultan de Mombase ne tira vengeance de cette rupture et du meurtre de son agent qu'en faisant assassiner celui du sultan de Patta à Pemba, et qui s’appelait Badi-Séliraan : l'avènement de Foum' Amadi avait eu lieu dans les derniers jours de 1774, et la mort de Messaoud , qui n' en fut séparée que de quelques mois, prévint, sans doute, de plus sérieuses hostilités entre les deux cités.
Abdallah-ben-Mohhammed succéda à Messaoud, et pendant son règne, qui dura sept ans, il ne se passa aucun fait remarquable. L’épitaphe inscrite sur son tombeau, qui existe encore à Mombase(l), porte qu'il mourut le mercredi 12 du mois de m'hharrem de l'an 1197 de l'hégire (18 décembre 1782).
Le choix du successeur à donner à Abdallah Tut l'occasion de quelques débats parmi les M'xara (2), tribu au sein de laquelle figuraient trois familles principales , celle d’Ali et de Qodib , celle d’Abdallah-ben-Zaheur et celle de Messaoud , qui, toutes, avaient vu tour a tour leur chef au pouvoir. Les partisans de la première voulaient élire Ahhmed-ben-Mohhammed , frère du dernier gouverneur et neveu d'Ali-ben-Üsman; les partisans de la seconde lui opposaient Salem-ben-Abdallah ; enfin ceux de la troisième préféraient à l’un et à l’autre Abdallah-ben-Messaoud. Ces divers partis réussirent cependant à s’entendre au moyen d’une transaction par laquelle Ahhrned-ben-Mohbammed eut le gouvernement suprême avec la moitié des revenus, l’autre moitié devant être partagée entre ses deux compétiteurs , dont l’un, Abdallah, aurait, en outre, le gouvernement de Pemba, et Salem celui de Gueriama. Mais ce pacte, d'abord consenti par les intéressés, fut bientèt rompu par les deux adversaires d’Ahhmed, qui tentèrent de le déposséder violemment du pouvoir, et furent sur le point de s'emparer de la citadelle. Cependant les gens d’Ahhmed firent bonne contenance et parvinrent à repousser les assaillants, dont les
il) Voir, à l'appendice, la pièce n* 4.
(2) M’zara, pluriel de M’zouroui, nom de la tribu dans laquelle étaient pris les gourerneurs de Mombase.
chefs s'enfuirent à Zanzibar, où ils tirent les préparatifs d'une contre-expédition sur l'emba. Ahhmed , informé de leur projet, envoya aussitôt son cousin Sétiman-ben-Ali avec quelques forces , pour prendre possession du gouvernement de cette île. Toutefois ce n’était pus réellement sur ce point que les révoltés comptaient diriger leur agression; ils n’en avaient fait répandre le bruit que pour masquer leur véritable intention, qui était d'attaquer Mombase, et ils étaient déjà en route vers cette île an moment où Séliman-ben-Ali s’avançait, de son côté, sur Pemba. Les bateaux qui l’y portaient avec ses gens, contrariés par la monsaon de sudouest, avançaient péniblement à la perche, côtoyant de trèsprès le rivage, et étaient arrivés par le travers de Gwsi : le besoin de renouveler leur provision d'eau les ayant obligés d’aborder en cet endroit, quelques hommes débarqués à cet effet se trouvèrent inopinément en présence de la troupe de» révoltés, qui, se rendant, par terre, à Mombase, suivaient également la côte; un petit engagement eut lieu, et Séliman, averti de ce qui se passait, se hâta de retourner à Mombase prévenir Ahhmed de la prochaine arrivée de ses ennemis. Ceux-ci , ayant continué leur route, arrivèrent aussitôt que lui et se portèrent sur Kilen’dini , dont ils s'emparèrent, après en avoir tué le commandant, Wacera-ben- Djemmaà el MaAmiri. Cependant assaillis bientôt eux-mèmes par les troupes d' Ahhmed, ils furent défaits et forcés de se retirer sur la grande terre, à Guerriama el à M’taoué; mais les Ouariika habitant ces deux villages ne leur donnèrent pas asile et ils massacrèrent leurs principaux chefs, notamment Abdallah et âuiem, dont ils envoyèrent les tètes au gouverneur. La mort de ces deux personnages fit cesser les etu-
barras que leur caractère turbulent et leurs ambitieuses pré* tentions avaient commencé de créer à Ahhmeil dans l'eiercice de son gouvernement ; mais de graves événements arrivés à Mascate vers la même époque vinrent lui susciter de nouveaux ennemis et des périls plus grands, qui remirent en question son pouvoir et l'indépendance de Morobase.
Pendant que les taits que nous venons de raconter se passaient à la côte orientale d’Afrique, Ahhmed-ben-Saïd s’était abstenu d'y intervenir. Les soins que nécessitait la consolidation de la dynastie nouvelle, les difficultés que pouvait amener pour lui la lutte de l’Angleterre et de la France, dont les navires avaient des reucontres sanglantes jusque dans le port de Mascate (1) ; enfin ses démêlés avec Kérim-khan, régent de Perse, qui, pour arriver en Ümân, avait attaqué Bassora (2) et forcé l’imam d'accourir à la défense de cette ville; toutes ces préoccupations, disons-nous, avaient rendu la présence d’Ahhmed nécessaire dans le golfe Persique et détourné son attention de toute autre affaire moins sérieuse ou d'un intérêt moins direct. Il s'était donc contenté d'exploiter commercialement les points du littoral africain ayant reconnu sa souveraineté , c'est-à-dire d’y expédier chaque année trois ou quatre navires, qui ramenaient à Mascate les esclaves, l’or, l'ivoire, enfin tous les produits de la côte affluant alors sur les riches marchés de kilouu et de Zanzibar. Quant aux autres places réfractaires à son autorité, quoi-
^1) Voyei ['Affaire du comte d'tetainç, à la II* partie, chap. m.
12) Ou trouve des détails intéressants, au sujet des affaires de Bassora et de la pari qu'y prit l'imam de Mascate, dans une correspondance de M. Rousseau, alors agent consulaire de France ii Bagdad, correspoudance qui se trouve au\ archives des affaires étrangères.
que des relations existassent toujours entre elles et ses sujets d’Omàn , il était resté, sous le rapport politique, complètement inactif À leur égard.
Cette inaction de l’Imam dura jusqu'à sa mort, qui eut lieu à la fin de 1783 ou au commencement de <784 (H 98 de l'hégire), c’est-è-dire un an environ après l'élection d’Ahhmed-ben-Mohhammed au gouvernement de Mombasc. Mais la situation changea peu de temps après l'avénement du sur • cesseurd’Ahhmed-ben-Saïd.qui fut Saïd-ben-Ahhmed, l'atné de ses fils. Sîf-ben-Ahhmed , frère cadet du nouvel imam, convoitait le pouvoir : voyant qu’il ne pourrait, en Omén, le disputer avec succès, il réunit ses partisans sur quelques navires, et partit avec eux pour la côte d’Afrique, dans le but de soumettre à ses lois Zanzibar et les anciennes dépendances de J’Omôn sur celte côte (t).
Arrivé devant Zanzibar dans les premiers mois de 4784 (1198 hégire), il somma le gouverneur de l’tle, Khelfanbcn-Ahhmed , de lui remettre la place et de reconnaître son autorité. Ce gouverneur s’y étant refusé, Sîf débarqua aveG scs gens et s’établit dans la partie de la ville la plus éloignée du fort , où Khelfan s’était retiré avec la garnison et d’où il protégeait l'autre partie de la ville, dont les habitants étaient restés fidèles à l’Imam. Au bout de quelque temps, de nombreuses défections éclaircirent les rangs des assiégés et grossirent la troupe de Sîf, qui parvint dès lors à investir complètement le fort. Il allait infailliblement s'en rendre maître, lorsqu’une flotte expédiée de Mascate, sous
il) Pour l'intelligence de tous le» événements de Tamille mentionnés dans la suite de ce récit, nous engageons le lecteur a consulter le tableau généalogique, pièce n* 5 de l'appendice.
Digilized-by Gopglf
le commandement d’ Ahhmed, fils de l'Imam, arriva à Zanzibar dans les derniers mois de la même année, et y changea la face des choses. Soultan', autre frère de Saïd que celui-ci avait chargé d'accompagner son neveu, eut une entrevue avec Sif. Il le convainquit aisément de l'inutilité d'une tentative de résistance, et, l'ayant décidé à quitter Zanzibar, il favorisa son évasion. Sif se retira alors à Làmou, où il mourut peu après.
L'expédition envoyée par Said à la côte d’Afrique n'avait pas seulement pour but de faire avorter le projet de son frère, révolté contre lui, elle devait aussi servir à replacer sous sa souveraineté les points de celte côte , dont les chefs indigènes s’étaient déclarés indépendants de l’imamat lors de l’avénement d'Ahhmed-ben-Saïd , son père. A cet effet, quand il eut raffermi l'autorité de Said à Zanzibar, Ahhmed se présenta avec un seul bateau devant Mombase, où il débarqua le 9 de rebi-el-aouel 1199 {20 janvier 1783). Il descendit à terre sans se faire annoncer, voulant garder l’incognito, afin de sonder les dispositions des habitants à l'égard du gouverneur. Mais un des Arabes de la ville, qui l’avait vu en Omân, le reconnut, et répandit aussitôt la nouvelle de l’arrivée du fils de l’Imam. Alors le gouverneur, suivi de ses principaui officiers, se porta à sa rencontre pour lui faire honneur, le recul avec tous les égards dus à sou rang et l'amena en grande cérémonie dans sa maison. Là, après quelques compliments échangés, Ahhmed, s’étant levé au milieu de l’assemblée et s'adressant à son hôte, lui demanda, d’un ton qui ne semblait pas admettre le doute, à qui appartenait la ville, l.’air d’autorité et d'énergique résolution empreint sur les traits et dans la contenance
d'Ahhmed, qui, disent les Arabes, ressemblait en ce moment à un lion, imposa tellement au vieux et prudent gouverneur, qu’il répondit aussitôt à son interlocuteur que la ville était à l’Imam. Ahhmed ne se contenta pas de cette réponse verbale, que les Arabes ont, d’ailleurs, l’habitude de prodiguer, en forme de politesse, à tout étranger qui se présente chez eux ; il demanda que la déclaration fftt faite par écrit et signée du gouverneur lui-mème. Ce dernier crut devoir encore condescendre à cette demande, malgré l’avis opposé de quelques-uns de ses parents. Mais ce qui donne à penser que In vieux M’zouroui , en cédant aux premières exigences , avait agi avec plus de politique que de désintéressement , c’est qu’on ne voulut pas laisser le fils de l'Imam visiter la citadelle. Quoi qu’il en soit, Ahhmedben-Saïd quitta Mombase, emportant avec lui l’actequi constatait l'apparente soumission du gouverneur, et décidé à la rendre ensuite plus effective, si la conduite de celui-ci l’exigeait.
Il parait que la situation des affaires, à Patin, était, lors de l’expédition dont nous venons de parler, favorable aux vues de l’Imam, car, dans le détail des opérations de la Hotte et des actes de son chef, nous n'avons jamais entendu faire mention d’aucune mesure prise à l'égard de cette Ile. Noua trouvons, de plus, dans nos documents, qu’en l’année 1191) de l’hégire (1776-77 J. C.), c’est-à-dire environ deux ans après l’élection de Foum' Ainadi à la sultanie de l’ai ta, cette de et ses dépendances avaient été amenées à reconnaître la souveraineté de l'Imam par les suggestions d’un certain Naceur-ben-Mobhammeti , de la famille des Abou-Saïd, que le chef de l'Omôn y avait envoyé dans ce but.
KuGn quelques passages d’un rapport de M. Saulnier de Mondevit , commandant la corvette du roi la Prévoyance, et qui, en 4786, visita les principaux points du Zanguehar, nous permettent de constater que, sur toute la cAte comprise entre Mombase et le cap Delgado, l'autorité de l'Imam n’était niée dans aucune localité importante (1).
La suzeraineté de Said ainsi rétablie dans tonte la partie de la côte orientale d’Afrique jadis soumise aux imams de la dynastie des ïâreby, les choses restèrent en cet état pendant tout le temps qu'il conserva le pouvoir en Omân. Cependant, par son caractère doux et pacifique, et son esprit profondément religieux , ce prince était plus apte à la direction des affaires spirituelles qu’au gouvernement d’un pays souvent agité soit par l’esprit turbulent des populations, soit par les rivalités et les prétentions qui s’élevaient si fréquemment parmi les membres de la famille souveraine. Tant que son fils vécut, celui-ci, doué d'autant de sagesse que de fermeté , sut , il est vrai , faire respecter , parmi les populations du l’Omân, l'autorité de l'Imam. Hais quelques années après l'expédition racontée ci-dessus, Abkmedheu el imam Said mourut, et les ferments de désordre, jusqu'alors contenus par son administration énergique el habile , se ravivèrent à la faveur de la confusion et du relâchement qui se produisirent dans l’exercice du gouvernement, lorsque son père s'en trouva seul chargé. Soultan'hen-Ahhmed, le plus entreprenant et le plus ambitieux d'entre les frères de Said , profila des troubles qui s’élevèrent
<i) Voir 1<‘ rapport tic M. Sauiukr de Moud» vil, I i» u ti uaut dé* ratawau, iUM.Tr au tome VI de* >ouvtlU» annale» 4e» l 'oyaye», b le
et dont il avait été le plus actif instigateur. Entraîné par son caractère remuant et belliqueux, Soultan’ avait, dès son enfance, quitté la maison paternelle pour aller vivre parmi des tribus de Bédouins où il s’était fait bientôt un parti assez puissant pour tenter une usurpation même du vivant de son père. Les circonstances dont nous venons de parler favorisèrent la réalisation de ses désirs, et vers 1791 (1205-06 hégire) (1) il parvint, à la tête de ses Bédouins, malgré la résistance de l’Imam qu'appuyaient ses autres frères, à s’emparer de tout le littoral et notamment du port de Mascate. Il laissa à Saïd le titre d’imam et la résidence de Reustak avec le territoire qui Cn dépendait, et ses deux frères, Qis et Mohhammed, conservèrent, le premier, le gouvernement de Sohhar, le second , celui de Souïgh, qui leur avaient été donnés par leur père : ainsi Soultan’ eut tous les pouvoirs que donnait l’imamat, sans être revêtu de cette dignité, et même après la mort du titulaire, qui eut lieu en 1215 de l’bégire (1804 ou 1805), il sembla dédaigner de se la faire conférer, soit que l’élection au rang d’imam entrainAt, quant à la conduite du dignitaire, certaines restrictions auxquelles il ne voulait pas se soumettre, soitqu’il comprit toute la vanité d’un titre qui ne lui avait pasélé nécessaire
titre : Observations sur la dite du Zanguebar ; voyez aussi , au dépôt des cartes el plans de la marine, le mémoire qu’après son exploration, le même officier rédigea sur la utcessiU de fonder un établissement à Mongalo.
(1) Cette date, résultant des documents que nous possédons, est confirmée par le capitaine Dubois. On trouve, eu effet, dans le récit de sou vojage un passage ainsi coufu : • Mascate est actuellement (1793) gou- « veruée par le sultan frère de l'Imam. 11 parvint, il y a deux ans, à • chasser son frère dn gouvernement. » (Voyage du capitaine Dubois , Annules de Malle-Brun, t. U, pages
jusqu'alors pour exercer dans toute sa plénitude l’autorité souveraine.
Peu de temps après son usurpation, Soultan’ occupa les îles de Kechm’ et d’Hormouz, et par le fait de cette prise de possession il se substitua au cheikh qu’il en dépouillait dans le fermage de Bendeur-Abbas et dépendances que la Perse louait depuis longtemps à ce cheikh et à ses prédécesseurs^
Quelques années plus tard, en 1800 ( 1215 hégire), il se rendit maître des lies Bahharin’, qui étaient au pouvoir de la tribu arabe des Attouby. Durant le siècle qui venait de s’écouler, tous les bateaux du golfe commerçant avec les côtes de l’Inde, de l’Arabie ou de l’Afrique payaient à l’ imam d’Omân un impôt, qu’ils devaient acquitter en passant devant Mascate pour rentrer dans le golfe : les Attouby s’y étant refusés, Soultan' envoya contre eux une expédition qui les chassa de Bahharin’, où il mit alors pour gouverneur son fils Salem ; mais cette conquête lui échappa au bout de deux ans, et les embarras que lui donnaient, à cette époque, les succès croissants de la secte des Ouahabites et les projets hostiles de leur chef Souhoud contre l’Omân, empêchèrent Soultan’ de rétablir son autorité dans ces îles. Sa position devint même très-critique en cette circonstance : menacé dans ses propres Étals, il dut employer, pour les mettre à l’abri de l'invasion de son puissant ennemi , toutes ses forces de terre, en même temps que sa flotte avait à protéger son commerce contre les agressions des hardis pirates de Djulfar et de Ras-el-Khima , appelés les Djouassim, qui, ayant adopté les principes de la nouvelle secte, étaient devenus les alliés de Souhoud. Après avoir vainement essayé, par quelques concessions, de contenter l'ambition de ce dernier, Soultan’ avait fait alliance I. 36
avec le pacha de Bagdad , dont le territoire était aussi menacé par les Ouahabites. Le concours qu’il attendait de son allié pour agir contre l'ennemi commun ne s'effectuant pas assez tôt au gré de ses désirs, il voulut juger, par lui-même, de la réalité et de l’importance des préparatifs qu’on lui annonçait comme étant faits dans ce but , et fit voile avec une flotte de 15 navires de guerre vers Bassora , au commencement de la lune de rejeb 1219 (octobre 1804). Arrivé devant ce port, il y reconnut, avec autant d’irritation que de regrets, la vanité des promesses dont on l’avait leurré : aucun mouvement de troupes n’était préparé. Alors, déçu dans ses espérances, Souitan’ prit le parti de ramener sa flotte à Mascate , menaçant de se joindre à Souhoud pour se venger de l'inaction du pacha.
La flotte étant parvenue aux environs du détroit, Souitan’ en laissa le commandement à son lieutenant et s’embarqua, avec quelques individus de sa suite, sur un bâtiment léger, pour se rendre àj’ile de üechm’ , d’autres disent à Bendeur- Abbass. Chemin faisant et le soir même, le bateau qu’il montait fut rencontré, dans les parages de Bassidou, par cinq bateaux des Djouassim; une lutte acharnée s’engagea, et Souitan' y fut tué d’un coup de feu. Cet événement eut lieu le 14* jour de chàaban de l’an 1219 de l’hégire (18 novembre 1804).
Souitan’ laissait deux enfants encore adolescents : l’ainé, Syed Salem, était d’un naturel doux et peu ambitieux; le cadet, Syed Said, né en l’an 1204 (1789-1790), et qui entrait ainsi dans sa seizième année, annonçait déjà le caractère entreprenant et énergique de son père, et ne semblait . pas disposé ù permettre jamais qu’on le frustrât de son hé-
ritage. Cependant Qis-ben el imam Ahbmed , frère aîné de Souitan’ . dont il n’avait toléré l'usurpation que par impossibilité de lutter contre lui, crut le moment favorable pour ressaisir le pouvoir, auquel son droit de primogéniture aurait dft l’appeler è la mort de l’imam Saïd. Prêt citant, d’ail leurs, la grande jeunesse des deui princes et leur i ncapacité , au moins momentanée, à gérer les affaires du pays , il marcha sur Mascate, devenue, sous le dernier règne, le siège du gouvernement- Mais, d’un antre côté, se présentait un troisième compétiteur : c’était Bedeur, fils de Stf , mort, on se le rappelle, à I.âmou après son échauffourée dans les possessions africaines de l’imamat. Bedeur avait été, de même que Qis, quoiqu’à un moindre degré, lésé psr l’usurpation de Souitan’, puisque son père était l’atné de celui-ci : il pouvait donc, au nom du même principe, contester aus enfants de Souitan’ leur droit de succession. Au moment où Bedeur apprit la mort de son oncle, il vivait retiré auprès des Ouahabiles, dont il avait accepté les principes religieux. Dans le but de faire valoir ses prétentions, aussi légitimes à l’égard des enfants de Souitan’ qu’elles l’étaient peu à l’égard de Qis, le frère atné de son père, il revint aussitôt en Ümôn , emmenant avec lui des troupes que Souboud lui avait confiées. Instruit de ce fait, Saïd écrivit immédiatement à son cousin pour l’engager à se séparer des Ouahabites, lui promettant de partager avec lui les prérogatives du rang suprême, et de le traiter comme son aîné et son supérieur. Bedeur pensa sans doute avoir facilement raison de ses deux jeunes parents, et se décida, en conséquence, à répondre à l’appel de Saïd : il renvoya les soldats ouahabites qui raccompagnaient et se rendit à Mascate. Là uue alliance fui
conclue entre lui et ses cousins , et leurs partisans réunis l'emportèrent sur ceux de Qis, lequel se vit contraint de s’en tenir encore une fois à son gouvernement de Sohhar. L’expérience et la maturité de Bedeur, son titre d’oncle maternel de Saïd, l’un des deux jeunes princes, lui acquirent bientôt une influence marquée dans la direction des affaires publiques, influence qui augmenta naturellement le nombre de ses partisans personnels. Fort de la situation que les circonstances et ses intrigues lui avaient faite, il songea à en profiter, et ne tarda pas, en effet, à manifester par tous ses actes l’intention qu’il avait de supplanter ses deux cousins.
Ainsi il les amena tous les deux à quitter la capitale, en faisant accepter à Salem le gouvernement de Monsanah , situé près de Mascate, et à Saïd le gouvernement de Beurka. l'ar cet arrangement, qui satisfaisait, au moins momentanément, l'amour-propre du premier et l'ambition de l’autre, il aurait, pendant quelques années peut-être, conservé sa position ; mais des périls plus pressants allaient surgir pour lui du côté de l’extérieur : une invasion des Ouahabiles devait porter un coup terrible à la stabilité de son pouvoir naissant. Kn effet, la mort de Soultan’, dont le courage et l'activité mettaient seuls obstacle, depuis plusieurs années, au progrès des Ouahabites en OmA n, avait inspiré à Souhoud l’espoir qu’en facilitant l’arrivée de Bedeur au pouvoir il lui ferait accepter sa suzeraineté. Voyant que celui-ci s'occupait exclusivement de ses intérêts, il fit entrer dans le pays des forces considérables. Bedeur, dont la bravoure était éprouvée, marcha à leur rencontre avec toutes les troupes qu’il avait de disponibles , et s’efforça d’arrêter la marche des envahisseurs ; cependant , accablé par la supériorité nu-
mérique de ceux-ci , et réduit à s’avouer que l’unique moyen d’éviter une complète déchéance était de traiter avec Souhoud , il accepta les conditions imposées par ce dernier. La soumission de Bedeur au chef des Ouahabites , toute forcée qu’elle fût, n’en était pas moins ignominieuse et lui nuisit beaucoup dans l'esprit de ses sujets. Ce traité portail en substance : que Syed Bedeur conserverait la souveraineté de l'Omdn sans y être désormais inquiété, mais qu’il enverrait, chaque année, à Déraïeh un tribut de 50,000 piastres; qu’un agent de Sonhoud résiderait à Mascate, et veillerait à ce que les habitants de cette ville observassent rigoureusement le rite et les cérémonies de la religion d’Abd-el- Ouahab ; qu’un corps de quatre cents cavaliers ouahabites, chargé de prévenir les infractions au traité, occuperait le voisinage de Beurka; enfin que Bedeur, en qualité de vassal et de néophyte de la foi nouvelle, se conformerait, en toutes choses, aux ordres de Souhoud, et l’assisterait toutes les fois qu’il serait requis de le faire. Quelque amertume que dût ressentir Bedeur en se voyant soumis à tant d’humiliations , il y trouvait comme compensation l’avantage d'avoir obtenu, par ce traité, la reconnaissance de son tir tre de sultan et de chef de la famille souveraine, et il espérait, dès lors, que la puissante protection de Souhoud le mettrait a l’abri de prétentions ou réclamations qui pourraient surgir ultérieurement de la part de ses cousins. Mais cette situation , dans laquelle il croyait trouver des garanties solides, ne servit à retarder sa chute que de quelques mois, si tant est que celle-ci ne fut pas accélérée par l’impopularité que lui attira son abaissement. Plusieurs mesures adoptées par lui à la suite de ce traité, et particuliè-
rement le licenciement du corps de troupes qui avait formé . la garde personnelle de Soultan', et qui était très-attaché à ses fils, déterminèrent ces soldats, tous Belout’chis natifs du Mekran et du Sind, à servir les projets de Saïd, lequel, de son côté, conspirait déjà contre l’usurpateur. Le résultat de l’accord qui s’établit entre cette force armée et le jeune prince - * . ne se fit pas longtemps attendre : des intrigues ourdies par ce dernier avec autant de résolution que d’habileté amenèrent Betleur à une imprudente démarche, à la suite de laquelle il fut assassiné. C’était le 15* jour du mois de djoumadi premier 1221 (51 juillet 1806). Quarante jours après,
Syed Saïd, quoique plus jeune que son frère, fut, du consentement de ce dernier, proclamé sultan le premier de redjeub 1221 (14 septembre 1806). Les détails relatifs à ces deux événements et aux principaux actes du gouvernement de Saïd , qui exerce encore aujourd'hui le pouvoir en Omàn, trouveront leur place dans un chapitre spécial de la rela- - tion (1); mais il était nécessaire de les mentionner ici pour . I intelligence des faits qui terminent notre résumé de l’histoire politique de l’Afrique orientale.
Cette succession plus ou moins révolutionnaire de plusieurs des enfants d’Âhhmed au gouvernement de l’Omân,. et les troubles qu’elle produisit dans ce pays, ne paraissent pas avoir eu leur contre-coup dans les Étals africains dépendants de l'imamat. Tour ceux qui avaient accepté volontairement la suzeraineté de l'Imam, comme pour ceux à qui elle avait été imposée, la soumission était devenue fi'uutant plus facile que les préoccupations des divers souverains
(1) Vojti II* partit , chapitre ut. ,
qui avaient tour à tour gouverné la métropole et les difficultés de leur situation personnelle rendaient leur autorité peu active à l'égard de ces possessions éloignées. Au moment de l'élection de Saïd-ben-Soultan’, aucun changement politique n'était survenu à Patta, Hombase, Zanzibar, Kiloua, depuis l'expédition faite, par Ahhmed-ben-Saïd , peu après l’avénement de son père à l'imamat. Mombase était toujours gouvernée par le cheikh Ahhmed-ben-Mohhammed, et Foum’ Amadi avait conservé son autorité dans la sultanie de Patta. Ces deux chefs reconnurent le nouvel élu de l’Omân, et le gouverneur de Mombase suivit, à l'égard de Said , la conduite prudente qu’il avait tenue vis-à-vis de ses prédécesseurs. Mais la mort de Foum' Amadi, qui eut lieu le 17 de deul-qàada 1221 (28 janvier 1807), vint encore use fois troubler les bonnes relations d’abord entre Patta et Mombase , et par suite entre cette dernière cité et le souverain d'Omàn.
Quand il s’agit d'élire un successeur à Foum' Amadi , la population de Patta et de ses dépendances se divisa en deux partis : l'un appuyait les prétentions de Foum' Alote, fils du sultan défunt, et l’autre voulait élire un certain Ouizir, gendre du même sultan, et fils du Foum' Alote dont nous avons mentionné précédemment l'assassinat par Foum Amadi. Les deux partis ne pouvant s’entendre, l'intervention de Mombase fut réclamée, et s’exerça d'abord sous la forme d’une simple médiation : trois individus , successivement envoyés par le cheikh de Mombase , en furent les agents. Mais les négociations n’ayant pas suffi pour mettre d'accord les deux adversaires, Ahhmed-ben-Mohhammed se décida à trancher le différend par une intervention armée
en faveur de Ouizir, et se rendit lui-même à Palla à la tête de l’expédition. Il réussit, après quelques escarmouches, à faire triompher son client , qui fut élu sous le nom de sultan Âhhmed, et auprès duquel dut résider, comme agent du gouvernement de Mombnse, un certain Ali-bcn-AbdalIah, en témoignage de la vassalité consentie, à l’égard de ce gouvernement, par le nouveau sultan de Patta.
A la suite de sa défaite , Foum' Alote, emmené à Mombase et jeté dans une prison, y fut , dit-on, étranglé quelque temps après. Ses partisans s'étaient retirés à I.àmou, dont ils avaient décidé la population à ne pas reconnaître l’autorité du nouveau chef de Patta. Lâmou devint, à cette occasion, le théâtre d'une lutte à laquelle le cheikh de Mombase prit personnellement une part active. Il marcha contre la ville, et , n’ayant pu s’en emparer dans une première attaque, il en fit le siège. Une seconde attaque tentée par lui sembla d’abord être plus heureuse. Il était arrivé avec ses troupes au pied des murailles, dont l’une des portes était déjà brisée, lorsque les habitants firent une vigoureuse sortie, forcèrent les assiégeants à s'enfuir, et, les poursuivant jusque sur le rivage, en tuèrent bon nombre et obligèrent le reste à s’embarquer. Ahhfned-ben-Mohhammed, vaincu, retourna à Mombase. Ces derniers événements occupèrent l'intervalle compris entre la fin de 1221 et celle de 12-25 (de 1807 à 1811).
Pour se mettre à l’abri de nouvelles tentatives de la part des Mombasiens contre leur ville, les habitants de Lâmou réclamèrent la protection de Syed Saïd , et l’un d’eux , nommé Abd-cr-Rahroan-ben-Nour-eddin, se rendit, à cet effet, à Mascale. Le sultan consentit à envoyer un gouverneu r
à I.Amou, et choisit Kheletif-ben-N’aeeur. Celui-ci, aussitôt arrivé, fit, par ordre de son maître, travailler à l’érection d'un fort, pour assurer la défense de la ville. Il fut remplacé bientôt par un certain Aross-ben-Kélébi , qui , lui-même , dut céder ce poste à Mohhammed-ben-Naccur el Bou-Saïdi , sous le gouvernement duquel le fort fut terminé.
Environ trois ans après l’échec subi par lui devant Lâmou, le gouverneur de Mombase, Ahhmed-ben-Mohhnmmed-ben-Osmon, mourut. L’épitaphe .inscrite sur son tombeau (1) indique qu’il mourut dans la nuit du vendredi, 25' jour de rebi second, l’an 1220 de l’hégire (le jeudi 14 avril 1814).
Son fils Abdallah lui succéda : quoique d’un Age déjà assez avancé, il était encore d’un caractère énergique et d’une grande bravoure; il passait môme pour le plus vaillant guerrier de la famille et le plus capable de soutenir la prépondérance de Mombase. Dès son avènement au pouvoir, il manifesta l’intention de se rendre indépendant de Mascate. Au lieu d’envoyer, ainsi que l’avait fait chaque année son prédécesseur, des présents au sultan, Abdallah s’en abstint, et, à la réclamation qui lui fut adressée à ce sujet au nom de Syed Saïd, il répondit par l’envoi d’un deraï (espèce de cotte de mailles) (2), d’un kibaba (petite mesure de capacité), d’un peu de pondre et de quelques balles. Syed Saïd n’accepta pas tout d’abord le défi que cachait ce singulier cadeau; mais il se promit, sans doute, de tirer vengeance de l’insulte, dès qu’une occasion favorable s’offrirait. Abdal-
(1) Voir l'appendice, pièce te 4.
(2) Cette cotte de mailles ii'eutrail pas dans l'armure des guerriers du pays ; elle avait étc dotiuve à son père par un étranger.
lah ne se fit pas illusion sur le silence et l’inaction du sultan, et, prévoyant qu’il aurait bientôt une lutte à soutenir contre ce prince, il eut l’idée de s’assurer la protection du gouvernement anglo-indien : dans ce but, il se décida à faire un voyage à Bombay. Peu de jours après son départ, une voie d'eau qui se déclara dans son bâtiment le fit relâcher à Mcurka, dont les habitants s’étaient précédemment montrés animés de sentiments peu bienveillants à l'égard du gouvernement de Mombasc : en cette circonstance, une rixe s'étant engagée entre eux et les gens d'Abdallah, ceux-ci envahirent la ville et la mirent à sac. Arrivé enfin à Bombay, Abdallah y fut bien accueilli par le gouverneur, et il parait que, depuis cette démarche, des relations continuèrent d’exister entre celte présidence et le gouvernement de Mombase.
La conduite habile d’Abdallah , la position hardie prise, aussitôt après son élection, à l'égard de Syed Saïd, le châtiment récemment infligé par lui aux habitants de Meurka, avaient donné dans toutes les villes de la côte une haute - idée de sa puissance, et semblaient le désigner pour être l'arbitre naturel des dissensions qui s'élevaient si fréquemment parmi leurs habitants. C'est ainsi qu’il fut appelé à intervenir au sujet d'un différend survenu entre les diverses tribus composant la population de Braoua. Les troubles de cette ville avaient eu pour origine une cause assez minime : l’imam de la grande mosquée dite Djemmâa étant mort, chacune des deux tribus ebérifs (1), Bidda et Hhaltémia, prétendait à l'honneur de nommer un de scs mem-
(1) On assigne per le nom de eberifs tous les dépendante des premiers colons «rabes qui fondèrent la 'ille de Braoua.
hr*"> à celle dignité, et, les tribus soumal prenant parti pour l’une ou pour l'autre, la population se trouva ainsi divisée en deux camps. Le cheikh des Hliattémia, le Hhadji Bouffai, se rendit alors à Mombase et pria Abdallah de se déclarer et d’agir en faveur de son parti , lui offrant de placer la ville sous sa suzeraineté. La démarche de ce cheikh eut alors pour seul résultat de grossir son parti de quelques hommes de renfort fournis par le gouverneur de Mombase, mais elle donna , plus tard, à l’un des successeurs d’Abdallah un prétexte pour revendiquer la souveraineté de Braoua.
Pendant que se passaient les événements que nous venons de mentionner, un nouveau changement s’opéra dans le gouvernement de Patta. Le plus jeune des fils de Foum’ Amadi, Bouana Cheikh, qui était allé à Mascate, lors du triomphe de Ouixir ou Sultan Ahhmed, afin de réclamer contre ce dernier l'intervention de Syed Saïd, revint à Patta avec quelques soldats que ce dernier lui avait donnés pour appuyer ses prétentions. Ces soldats étaient sous le commandement d'Abd-el-Adi , qui, dès son arrivée, attaqua Sultan Ahhmed , le força à se retirer sur ta grande terre, et lit élire, dans l'ile dont il s’était emparé, Bouana Cheikh comme sultan de Patta, sous l'autorité souveraine de Syed Saïd. Le jeune sultan s'appela depuis Foum' Alote-es-serir (le petit, le jeune, pour le distinguer de son frère aîné, qui portait le même nom). Mais, à la mort de Sultan Ahhmed, survenue peu après, un de ses parents lit la guerre à Foum' Alole, qui eut recours, ainsi que l'avaient fait tant de fois ses prédécesseurs, à l’intervention de Mombase : elle lui fut accordée par Abdallah-ben Ahhmed , de qui il dut reconnaître la suzeraineté.
Koum’ Alote-es-serir vécut peu, et sa mort souleva rte nouvelles contestations entre son fils Bouana Kombo-ben- C.heikh et le môme Ouizir, contre lequel Foum' Alote-esserir avait déjà eu à lutter. L'appui du gouverneur de Mombase fut continué au fils aux mêmes conditions qu'il avait été donné au père, et Bouana Kombo réussit à être élu; mais la protection dont il était l’objet causa bientôt sa chute. Les partisans de son adversaire en appelèrent au sultan d’Omân. Ce prince, de plus en plus irrité contre la ville de Mombase, mécontent de l'influence toujours croissante qu'elle avait acquise depuis qu' Abdallah en était devenu le chef, se décida à entrer en hostilité contre lui à propos de Patta, où le concours de l’un des partis en lutte lui permettait de compter sur un succès qu’il n’eût pas espéré obtenir en agissant directement à Mombase. Syed Saïd envoya donc à Bouana Kombo l'ordre de quitter le gouvernement de Patta, écrivant en même temps à Abdallah pour qu’il eût à retirer ses troupes de celte île, dont le territoire ne lui appartenait pas : cette double injonction étant restée sans effet, il expédia alors contre Patta, au commencement de l'année (258 (fin de 1822), une flottille sous le commandement de l'émir Hhammad-ben-Ahhmcd el bou-Saïdi. Dans sa route, la flottille mouilla devant Braoua pour y faire de l’eau, et, soit que l’émir en eût reçu l'ordre de son maître, soit de son propre mouvement, el sûr que ce dernier lui saurait gré d’avoir ajouté celte ville à ses possessions, il fit débarquer des troupes et somma les habitants de reconnaître l'autorité de Saïd. Le vieux cheikh des Uhattémia, le même Hhadji Ronflai qui , quelques années auparavant , s' était rendu à Mombase pour offrir au gouverneur Abdal-
lah la suzeraineté de Braoua, conseilla prudemment à la population de ne pas exposer la ville à être saccagée par les troupes de l’émir et de se résigner à la soumission qu'il réclamait. Un acte , par lequel elle reconnaissait la souveraineté du sultan de Mascate, fut rédigé et signé des cheikhs de Braoua. Ils tirent, en outre, ud présent en ivoire et en semen au chef de l'expédition, qui poursuivit sa route vers Patta. A l'arrivée de Hhammad , les troupes que Mombase entretenait sur cette lie, et qui étaient destinées, avec le parti de Foum’ Alote, à la défendre contre l'expédition envoyée de Mascate, se trouvaient commandées par M’bareuk, frète d'Àbdallab, qui fil d'abord éprouver un échec aux troupes de Hhammad. Mais les munitions et les vivres vinrent à lui manquer; en effet, ces derniers lui étaient fournis par Pemba, et les munitions par Mombase : or la mousson de nord-est qui régnait alors rendait très-difliciles les communications entre ces points et Patta. D'autre part, Hhammad le pressait d’opérer sa retraite, afin d’empêcher une nouvelle effusion de sang : à l’appui de ses instances, il faisait valoir que la plus grande partie des habitants de Patta avaient, de leur propre mouvement, appelé l’autorité de Syed Saïd, et qu’en soutenant la cause du sultan révolté il soutenait une cause injuste. M'bareuk, voyant qu’il était dans l'impossibilité de continuer la lutte, feignit de se rendre aux représentations de Hhammad , et , profitant de la voie qui lui était offerte pour se retirer sans que son adversaire eût connaissance du dénûment et de la situation difficile dans lesquels il se trouvait, il retourna à Mombase. La prise des trois villes de Patta, Sihoui et Pazza mirent Hhammad en possession de l'ilc, et il y lit reconnaître pour
chef, sous l’autorité de son maître, ce parent ou fils de üuizir, en faveur de qui Syed Said était intervenu. Le nouveau chef de Patta prit le nom de Sultan Ahhmed-esserir.
le succès obtenu par Hhammad à Patta ne produisit pas tout de suite une grande impression à Mombase ; mais le cheikh de cette ville se trouva bientôt atteint lui-même dans ses propres intérêts. Le gouverneur de Zanzibar pour Syed Saïd, Mohhammed-ben-Naceur, informé de la présence et des succès de l’émir Hhammad à Patta, et comptant, an besoin, sur l'appui de ses troupes, prépara une expédition contre Pemba, la plus importante dépendance de Mombase. Il profita, pour l’y conduire, de l’absence du gouverneur de cette Ile, qui faisait chaque année un voyage à Mombase, et il parvint à prendre possession de Pemba presque sans coup férir. Dès qu’il eut connaissance du coup de main que venaient d’opérer les gens de Zanzibar, Abdallah-ben-Ahhmed fit partir des troupes dirigées par M’bareuk et trois autres de ses frères pour reprendre Pemba. Les bateaux qui les portaient abordèrent à Sizini, dans le nord de l’ile, où ils furent laissés au mouillage sous la garde de quelques hommes seulement, et M’bareuk s’avança avec sa troupe contre les points occupés par l’ennemi. Pendant qu'on guerroyait des deux côtés, un grand boutre armé de Zanzibar arriva à Sizini et s'empara des bateaux-transports de l'expédition; les gens de Mombase, n’avant pas eu l’avantage dans la lutte qu'ils avaient engagée, et trouvant leur retraite coupée, furent obligés de subir les conditions du vainqueur. M’bareuk n'obtint la liberté de ses gens et leur transport à la grande terre qu'en signant un acte qui stipulait l’abandon de Pemba
au sultan de Mascate. Un individu nommé Naceur-ben- Seliman el Meskeri , élevé et enrichi par les bienfaits des M'znra, et qui, oubliant foute gratitude, avait contribué, par ses intelligences avec le chef de Zanzibar, à leur faire perdre cette île, fut, en récompense de sa défection, investi du gouvernement de Pemba , devenue dès lors dépendante de celui de Zanzibar.
M'bareuk et ses gens, transportés à Fon’zi, point de la côte situé entre Ouacine et Tchalè, étaient rétournés par terre à Mombase. En apprenant ce nouvel échec, Abdallah, malade depuis quelque temps déjà, entra dans un accès de colère qui aggrava son état ; il reprocha amèrement à ses frères leur faiblesse en cette circonstance, et les humilia tellement, qu’ils résolurent de retourner à Pemba pour tenter de prendre une revanche de la défaite qu’ils avaient essuyée. Les bateaux manquant à Mombase, ils se rendirent, par terre, à M’tangata, petit port de la côte en face de Pemba, et où se trouvaient plusieurs boutres sur lesquels ils pouvaient compter pour leur transport sur Elle : s'y étant embarqués, ils franchirent le canal pendant la nuit, abordèrent à Pemba et combattirent plusieurs jours avec acharnement. Mais, dans l'intervalle qui s’était écoulé entre cette attaque et leur précédente retraite , une partie des forces placées sous le commandement de Hhammad avait, en prévision d’une seconde tentative des gens de Mombase contre Pemba, rallié cette île pour renforcer la garnison que le gouverneur de Zanzibar y avait laissée. D’ailleurs, l’arrivée de troupes envoyées de l'Omân était imminente; M’bareuk et ses frères, voyant leurs efforts inutiles contre celles qui s'y trouvaient déjà , se retirèrent encore une fois sans avoir
atteint le but qu’ils s'étaient proposé, ils ne rentrèrent à Mombase que pour assister aux derniers moments de leur aîné, qui succombait peut-être plus encore au chagrin causé par ses derniers revers qu'aux ravages de la maladie. L'épitaphe inscrite sur son tombeau (1) porte qu’il mourut le dimanche 12 du mois de ramazan l'an 1258 (le lundi 12 mai 1823). ...
A la mort d’Abdallah, le gouvernement devait régulièrement passer à son frère Salem, l'ainé des autres enfants d'Ahhmcd. Mais l'un d’eux, M’bareuk, contesta à Salem son droit de succession; une guerre civile allait infailliblement résulter de ces prétentions opposées; et, dans la situation où se trouvait Mombase , menacée d'une agression prochaine de la part de Saïd , ces luttes intestines eussent été plus que jamais funestes au pays. Voyant que ni l'un ni l'autre des deux frères ne voulait céder , les membres influents de la famille des M'zara s'entendirent pour nommer provisoirement gouverneur Séliman-ben-Ali, ex-gouverneur de Pemba et oncle des deux prétendants. Cette transaction maintint l’ordre et la tranquillité dans le pays.
Mais Séliman, alors fort âgé et naturellement peu énergique, n'était pas I homme capable de rétablir la suprématie politique longtemps exercée par Mombase sur les autres petits États de la cèle, ni surtout de s'opposer aux projets d’envahissement que Saïd méditait. Après avoir fait successivement reconnaître son autorité à Patta, Lâmou, Braoua, et imposé à Pemba sa domination immédiate, le sultan arabe ne pouvait manquer d'agir bientôt contre Mombase elle-
(I) Voir à l'appendice, la pièce o* 4.
même, dont l'importance militaire lui faisait convoiter la possession. Déjà on y avait appris que Said, voulant effectuer le blocus de cette lie , armait une flottille à Mascate, et que des ordres étaient donnés dans tous les ports soumis au sultan , afin qu’on s'abstint d’en expédier des bateaux pour Mombase. Les entraves qui allaient être ainsi apportées au commerce de cette ville devaient augmenter encore l’état de souffrance et d’appauvrissement qui était résulté pour elle de la perte de Pemba , dont le sol fertile fournissait à la fois, au gouvernement, son plus important revenu, et à la population une grande partie de ses moyens d’alimentation. La place était, à la vérité, capable de résister aux attaques de Saïd; mais la supériorité des forces maritimes de ce prince lui assurerait au moins la possibilité d’en maintenir indéfiniment le blocus, et ce blocus entraînerait la ruine complète de Mombase. Le fut sous la pénible impression produite par l’éventualité d’un tel désastre que Séliman, de concert avec les principaux habitants, résolut de se mettre sous la protection des Anglaist et de faire appel aux navires qui , sous les ordres du capitaine Owen, travaillaient, à cette époque, è l’hydrographie de la côte. Que cet appel eût été ou non effectué par les Morabasiens, toujours est- il que l’un de ces navires, le brick Bai racoula, commandé par le capitaine Vidal, mouilla dans le port le 5 décembre 1823. Le lendemain, M’bareuk se rendit à bord avec une suite nombreuse; au nom du cheikh, sou oncle, et de la population de Mombase, il demanda au capitaine l’autorisation d’arborer le pavillon anglais sur le fort et de placer la ville et son territoire sous la protectiou de Sa Majesté Britannique. D’après les détails qu’on trouve à I. 37
ce sujet dans les relations d'Owen et de Botler, le capitaine Yidal n'aurait pas accepté la proposition du cheikh de Mombase, et il se serait seulement chargé de la transmettre soit à ses chefs directs, soit aux autorités du Cap, de Bombay ou de file Maurice; mais ce qui suivit permet de penser que, si cet officier refusa, ce fut en des termes qui laissaient aux habitants la faculté de l'initiative. Quoi qu’il en soit, le brick anglais quitta Mombase le 7 décembre, et bientôt la flottille de Mascale, dont la prochaine arrivée avait été annoncée et que commandait Abdallah-ben-Séliem, parut devant la ville. Deux grands beurrhela de guerre jetèrent l’ancre dans la passe et y établirent le blocus. Ce fut peut-être à l’apparition de cette flottille que les habitants de Mombase arborèrent le pavillon anglais sur la citadelle : il y flottait quand, le 7 février 1824, le capitaine Owen, montant la frégate Leven , arriva dans le port. Immédiatement , et sans tenir compte de l'état de blocus constaté par la présence de la flottille arabe, cet officier entra en communication avec les autorités de la ville, et, le lendemain, on passa, sons réserve d’acceptation par le gouvernement de la métropole, une convention stipulant que le port de Mombase et ses dépendances (l'ile Pemba et le littoral compris entre Melinde et la rivière Panggani) étaient plscés sous le protectorat de l'Angleterre aux conditions ci-après , savoir :
Que l'Angleterre ferait rentrer le gouverneur de Mombase dans ses anciennes possessions ;
Que la souveraineté intérieure dudit État continuerait d'être exercée par le chef des M’zara et de se transmettre dans sa famille ;
Qu'un agent du gouvernement protecteur ré-iderait auprès de ce chef ;
Que tes droits de douane seraient partagés , par moitié, entre les deux parties contractantes ;
Que lecommerccavecl'intérieur serait permis aux Anglais;
Eofiu que la traite des esclaves était désormais abolie à Mombase (1).
11 parait, d'ailleurs, que le commandant de la division du blocus, nu lieu de protester contre cette irrégulière intervention du capitaine Owen, se rendit à son bord, et lui déclara qu'il était prêt à lui obéir en toutes choses, ajoutant que telle était la volonté de Syed Saïd : aussi , dès que la convention fut réglée, les navires du sultan allèrent mouiller dans le port, et des relations amicales s’établirent entre leurs équipages et les habitants.
L’un des articles du traité stipulait, on l'a vu, que l'état de Mombase serait remis en possession de ses anciennes dépendances, et, comme première conséquence de cet engagement, Owen consentit à embarquer sur sa frégate M’bareuk et cinquante de ses hommes, pour les déposer à Pemba.
(1) D'après ceruiues versions, l’établissement do protectorat anglais S Mombase n’aurait pas été aussi fortuitement amené que nous renoua de le dire. On nous a assuré, en effet, qu’à la suite d’ouvertures faites en ce sens an gouverneur de Bombay par Selioian-ben- tli , et même par son prédécesseur, le gouverneur de cette présidence avait pris des dispositions en conséquence; que le capitaine Owen, arrivant de Mozambique à Bombay au mois de novembre précédent, avait reçu les instructions nécessaires; qu’en passant peu après à Maseale, il s’était entretenu de l’affaire avec le sultan intéressé, afin de juger, sans doute, de ses dispositions et de la validité de ses prétentions; enfin que l’établissement du protectorat anglais à Mombase n’était que le résultat tout naturel de ces précédents.
Après avoir laissé à Mombasc le lieutenant Reitz, üu Leven, un midshipman , un caporal de marines destiné à former des soldats indigènes, et trois matelots, la frégate fit
route, le 13 février, pour Pemba, et mouilla, le 15, devant l’un des villages de la côte ouest de cette île, où M’bareuk et ses gens furent descendus à terre; puis le capitaine anglais se transporta à Zanzibar, ayant l'intention de déterminer le gouverneur de cette île, Saïd-ben-Mohliammed el Akhabiri, à se désister volontairement de la possession de Pemba. Mais celle démarche ne réussit pas ; Said-ben-Mohhammed déclara nettement qu’ une pareille cession ne pouvait être faite que par le sultan son maître, et invita le capitaine à s’adresser à ce dernier.
Au départ du Leven, qui, dons sa nouvelle tournée, devait toucher à Maurice, M’bareuk s’y rembarqua pour se rendre auprès du gouverneur de cette colonie, et l’intéresser sans doute à la ratification du traité conclu entre le chef de sa famille et le capitaine de la frégate. A son arrivée à Maurice, il y fut reçu avec les honneurs militaires et présenté au gouverneur L. F. Cote. Mais il n'obtint pas de lui la ratification qu’il désirait, ce fonctionnaire ayant cru luiméme devoir en référer à Londres; néanmoins le prince • m’zouroui, en retournant dans son pays, emporta l'espoir que la convention serait approuvée par le gouvernement anglais.
Telle était aussi, à ce qu’il paraît, la conviction du capitaine Owen, car, peu après la rentrée de M'bareuk à Mombase (dans les premiers jours de novembre 1824), le Leven reparut dans ce port. Pendant l'absence de ce navire, le lieutenant Reitz, mort en tentant une exploration de la rivière Panggani, avait été remplacé par les soins du com-
inodore Nourse, qui s’était rendu à Mombose avec la frégate Andromache, dans le but d’y déposer un autre agent, le lieu* tenant Émery. Celui-ci eut à signaler au capitaine Owen une tentative d’infraction faite i l'article du traité concernant le commerce des esclaves, par le patron d'un bateau arabe. Les esclaves déjà embarqués à bord dudit bateau avaient été saisis par ordre du nouvel agent , et mis à terre sur une propriété dont on avait fait présent aux Anglais après la signature de l’acte relatif au protectorat. Dès que l’arrivée de ta frégate fut connue, le propriétaire des noirs saisis essaya de les recouvrer frauduleusement, se proposant d’attribuer leur enlèvement à quelques maraudeurs ouanika ; mais il échoua dans son entreprise, et l'un des individus qu’il avait chargés de ce coup de main , ayant été arrêté , fut jugé à bord du Leten et condamné à être déporté aux Seychelles, sentence qui reçut son exécution. La conduite d’Owen, en cette circonstance, prouverait à elle seule à quel point il prenait le traité au sérieux, et la conviction où il était qu’il serait ratifié par son gouvernement. Au reste, d’autres faits encore montrent combien il tenait à donner à cet acte son plein et entier effet. En partant de Mombase le 9 décembre, il prit à son bord l’un des chefs m'zara, Racheud-ben-Ahhmed , et sa suite, pour les transporter en plusieurs ports de la côte dont on espérait, sans doute, pousser les chefs à se rallier à la cause de Mombase et à se placer comme elle sous la protection des Anglais. Après une courte relâche aux Seychelles, le I*ven vint aborder, à Moguedchou en janvier 1825 , et y débarqua le représentant de Mombase. Les dispositions des habitants de cette ville étaient, depuis un an, tout à fait hostiles au sultan de Mascate. Cet esprit d’hos-
tilité reconnaissait pour cause l'inconcevable conduite d'Abdallah-ben-Séliem , ce même officier que le sultan avait envoyé à la côte d'Afrique, en 1823, pour faire le blocus de Mombase. Dans sa route, Abdallah ayant mouillé devant Moguedchou et mandé h son bord les chefs de la ville, sous le prétexte de leur transmettre des ordres de Syed Saïd , deux des plus marquants s’y rendirent aussitôt avec quelques présents; mais à peine y étaient-ils arrivés qu’ Abdallah , mettant à la voile , faisait route pour Zanzibar, où on les jeta en prison pour les contraindre à payer chacun une rançon de 2,000 piastres.
Toutefois, malgré les justes rancunes que les habitants de Moguedchou conservaient contre le sultan, depuis la violence exercée à leur égard par l’un de ses agents, il parait qu’ils se montrèrent peu disposés à accueillir les propositions de Racheud-ben-Ahhmed. Le chef de la ville était à quelque distance dans l’intérieur, et la population, plus que jamais défiante, ne permit ni au député de Mombase ni aux officiers du Leven de parcourir la ville. La frégate fit alors route vers Brnoua, où les négociations eurent plus de succès. L’un des cheikhs des tribus chérifs, Mohhammed-ben- Abou-Bekr, se fit conduire h bord avec quelques-uns des principaux habitants pour demander un pavillon et placer leur ville sous la protection des Anglais à titre de dépendance de Mombase, ce à quoi le capitaine Owen consentit, à la condition qu’ils renonceraient au commerce des esclaves. Enfin le Leven retourna à Mombase où, pendant son séjour, le capitaine Owen tint plusieurs conseils et prit diverses dispositions législatives concernant le gouvernement des indigènes. Le 2 février de la même année, il quitta définitive-
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ment cette localité , promettant aux habitants d'écrire à Saïd pour réclamer de lui qu’il les remit en possession de Pcmba. If fit voile ensuite vers cette fie, où il eut avec Nacenr-ben-Séliraan , l’agent du snitan, des conférences sur l’administration et la politique du pays ; enfin il toucha à Zanzibar et prit avec Saïd-ben-.M ohhammed cl Àkhabiri, les arrangements propres à maintenir la paix et le statu quo dans les petits États du littoral jusqu’à ce que l’Angleterre eût fait connaître sa détermination au sujet de ceux de ces États qui avaient réclamé son protectorat.
Sous l’beureuse influence de la paix momentanée que lui procurait la protection du pavillon britannique, Mombase avait repris et même développé ses relations commerciales. Mais la sécurité dont elle jouissait du côté de l’extérieur ouvrit bientôt un libre cours aux ambitions personnelles que l’imminence d’une agression de la part du sultan retenait senle. Depuis que M’bareuk était revenu de Maurice, il avait été amené à reconnaître le droit de succession contesté par lui à Salem lors de la mort d’Abdallah, leur frère : cet accord entre les deux prétendants devait, d’après les conditions établies à l’avénement de leur oncle, mettre un terme à l’espèce d’intérim confié à ce dernier. Mais, comme Sélimanben-Ali ne paraissait pas disposé à quitter le pouvoir, et qu’ii était à craindre qu’il ne repoussât les justes réclamations de Salem au moment où elles seraient produites publiquement, celui-ci, pour prévenir tonte résistance de ta part de son oncle, s’entendit avec les autres enfants d’ Ahhmed, qui s’emparèrent de la personne de Séliman. On arrêta aussi et l’on conduisit à la citadelle les deux fils et le petit-fils de celui-ci , qu’on supposait capables d’une opposition plus ou moins sé-
rieuse : l’élection de Salem se fit alors sans obstacle. L'agent anglais ne prit , dit-on , aucune part à ce changement de personne dans le gouvernement de Mombase, changement qui lui fut, d'ailleurs, présenté sous un jour tout favorable à Salem, et comme l’ exécution d'un engagement pris par Séliman lui-même au moment où il avait été élu.
L'avénement de Salem au pouvoir eut lieu en 1242 (dans le courant de l’année 182G), et, bientôt après, l'Angleterre n'ayant pas ratifié la convention relative à l'établissement de son protectorat à Mombase, le pavillon britannique cessait de flotter sur la citadelle , et les agents anglais quittaient la ville, la laissant livrée à ses seules ressources pour résister aux agressions nouvelles que Sycd Said allait diriger contre elle. En effet, quand ce prince eut appris que le gouvernement anglais, cédant à ses représentations, n'avail pas adhéré aux arrangements pris par le capitaine Owen et se vit ainsi maître d'agir pour faire reconnaître son autorité à Mombase, il adressa, en 1242 (Gu de 1826), à Salem, une lettre dans laquelle il lui demandait la remise de la citadelle, lui déclarant qu'un refus serait le signal du renouvellement des hostilités. Le porteur de ce message, qui avait aussi des pouvoirs pour prendre le commandement de la place, fut bien reçu par le gouverneur, mais ne pul cependant le décider à obéir à la sommation qu’il était chargé de lui transmettre. Salem protesta de ses dispositions à reconnaître la suzeraineté de Saïd, ajoutant, néanmoins, qu’il ne livrerait pas la citadelle sans y avoir été contraint par la voie des armes. Il s'engagea d'ailleurs, pour témoigner de son désir d’une solution pacifique, d’envoyer bientôl à Mascate un de ses frères et quelque autre de ses pa-
renLs donner au sultan les explications que celui-ci |>ouvait attendre à ce sujet. Cette réponse fut expédiée au commencement de la mousson de sud-ouest de 1242 (mai 1827), et les derniers vents de la même mousson emportèrent , quelques mois après, vers Mascale les envoyés de Salem , Racheud-ben-Ahhmed et Abdallah-ben-Zaheur.
La solution présentée par le cheikh de Mombasc ne satisfit pas le sultan ; n’y voyant qu' un moyen dilatoire employé pour gagner du temps, il n’en donna que plus d'activité aux préparatifs de l'expédition qu’il avait projetée. Celte expédition, vraiment formidable relativement aux moyens de résistance de la localité contre laquelle elle était destinée à agir, se composait d’un vaisseau de 74, le Liverpool ; d’une frégate de 64, le Chah-Alleum; de deux corvettes à batterie barbette, et de six ou sept beurrhela de guerre de 4 à 6 canons : elle comptait douze cents hommes de débarquement, avec les vivres et les munitions nécessaires. La flotte, commandée par Said lui-même, qui montait le Liverpool, partit de Mascate au commencement de la mousson de nord-est de la même année. Le sultan voulait arriver à l’ improviste à Mombase pour surprendre la population, et, pour mieux réaliser ce plan, il avait, dit-on, fait mettre embargo sur tous les bateaux du golfe Persique qui, vers cette époque, se disposaient à partir à la côte d'Afrique, afin que la nouvelle de ses armements n’y parvint pas avant lui. Il résulta de ces combinaisons que le bateau qui portait les envoyés de Salem rencontra la flottille de Mascate dans les eaux de Socotra , et communiqua avec elle. Racheud-ben-Ahhmed et Abdallah-ben-Zaheur se rendirent alors è bord du vais-
seau amiral , pour informer le sultan de leur mission , puis retournèrent avec l’expédition à Morabase.
La flotte, arrivée devant le port dans les premiers jours de djoumadi second 1245 (premiers jours de janvier 1828), mouilla dans la passe à portée de la seule batterie existant de ce côté et qu’on appelle Séra-Koupa. Said garda près de lui Rachcud, celui des deux envoyés qui s'était montré le plus opposé à ses prétentions , fit mettre à terre Abdallah qu’il croyait gagné à sa cause, et dont il avait, dit-on, acheté la défection par un cadeau de 500 piastres. Quoi qu’il eu soit, Abdallah alla trouver le gouverneur Salem et s’efforça, en effet, de lui démontrer l’invincible supériorité de son adversaire et la nécessité de se soumettre à lui. Il parcourut ensuite la ville et chercha à décider les principaux habitants à se soumettre, au lieu d’engager une lutte qui , vu la disproportion des forces, ne pouvait avoir que de fâcheux résultats; mais il ne fut pas plus écouté d’un côté que de l'autre et ne réussit à effrayer personne, quoique, pour témoigner de la sincérité de ses appréhensions, il eût ostensiblement fait passer sur la terre ferme sa femme et une partie de sa famille.
Cette première démarche de Syed Said fut suivie de l’envoi d'un négociateur, Saïd-ben-Khelefan, qui entra en pourparlers avec les chefs m'zara; toutefois, au bout de trois jours, les deux partis n’ayant pu s’entendre pour arriver à une transaction, le sultan prit le parti de commencer les hostilités. La corvette le Moussapha et les beurrheia mirent sous voile et donnèrent dans le port du nord , échangeant quelques coups de canon avec les batteries qui se trouvaient
sur leur passage, pendant que le Chah-Alkum protégeait leurs mouvements, en dirigeant son feu sur la batterie de Séra- Koupa. Après avoir dépassé la citadelle, la corvette mouilla devant la ville, qu’elle se mit à canonner; des coups de fusil seulement répondirent d’abord à son artillerie; les habitants travaillaient à élever une batterie en cet endroit pour égaliser la lutte, quand le feu de la corvette fut suspendu par l’arrivée du sultan, qui s’était rendu en canot à bord du Moussapha. Un nouveau parlementaire fut alors expédié par son ordre, pour aller inviter Salera et son frère M’barcuk à venir à bord, afin de s’entendre avec lui. Les M’zara y consentirent, à la condition que detu personnes de la famille du sultan fussent envoyées à terre en otages. Mohhammed-ben-Séliman et Saïd-ben-Klielefan débarquèrent en cette qualité, et, aussitôt après, Salem et M’barruk, suivis d’une douzaine de M’zara,se transportèrent à bord du Moussapha. Tls y furent reçus avec beaucoup d’égards par le sultan ; puis, après l’échange des compliments d’usage, ils entrèrent en conférence secrète avec lui. A la suite de cet entretien , où les deux parties s’accordèrent , une convention fut arrêtée, et chacune d'elles s’engagea, par serment sur le Coran , à en exécuter les clauses. Ce pacte contenait, assure-t-on, les dispositions suivantes : la citadelle, remise au sultan, recevrait une garnison de cinquante hommes, prise dans la tribu des Henaoui (1), amie de celle des M’zara ; toutefois, Salem et les membres de sa famille continueraient d'y demeurer. Les droits de sou-
(1) l.es lleuaoui ou Uenaouiuc sout une des principales ramilles de l'Oiniu, dout les rivalités avec les Raffeuri ou Raffeurine oui souvent troublé ce pays.
veraineté du sultan sur Mombase étaient reconnus; néanmoins Salem en conserverait le gouvernement pour lui et ses descendants, sans autre charge ni obligation que celle de partager avec le sultan la recette annuelle des douanes, dont le chef ou collecteur serait nommé par le gouverneur. Cette convention signée, Syed Said fit son entrée dans la citadelle le 23 de djoumadi second (11 janvier), et l’acte de prise de possession fut consommé.
A cet effet, un détachement de cinquante hommes, sous le commandement de Said-ben-Khelefan, fut introduit dans la citadelle pour en composer la garnison , conformément au traité; toutefois, sur ce point comme sur les autres, Said , à peine en possession du fort , chercha , par tous les moyens, à se soustraire aux conditions qu'il avait acceptées! Kn même temps qu'il travaillait, au moyen de cadeaux, à détacher de la cause des M'zara les principaux habitants de la ville, un certain nombre de nouveaux soldats, sous le prétexte de voir leurs camarades, pénétraient , chaque jour et par son ordre, dans la citadelle, d'où il n'en sortait qu'une partie le soir, de telle sorte qu’après peu de jours il s'y trouva deux cents soldats absolument dévoués à sa personne. Se sentant alors asse* fort pour agir en maitre, il fit entendre à Salem qu’il eût à cesser d’y demeurer et à s’établir dans la ville, ainsi que tous les membres de sa famille, voilant, d’ailleurs, sous des formes amicales et de prétendus motifs de convenance cette flagrante infraction au pacte qu’il avait juré. Salera et M’bareuk comprirent enfin combien peu ils devaient compter sur les promesses de Saïd ; mais il ne leur était déjà plus possible de résister à scs exigences; ils se résignèrent donc, remettant à un moment plus favorable et à
la volonté d’Allah le jour de la vengeance. Said visita la citadelle, y ordonna quelques travaux de réparations, et, après une station de quinze à vingt jours à Mombase, en partit , laissant dans le fort une garnison de trois cent cinquante hommes, composés de Beloutchis, de Zeudgali et d'Arabes; ces derniers, commandés par Séid-ben-Mohhammed-ben-Oulid, les autres par le Zeudgali Tchaho, dès long temps attaché à sa fortune, et qui, sous le titre de djema ■ dar , avait le commandement en chef de la citadelle.
La flotte, moins le Moussapha, qui avait été dirigé sur Mascate, fit route avec le sultan vers Zanzibar : ce prince se montrait pour la première fois dans cette lie depuis son avènement au pouvoir. Il y fut reçu en grande pompe et s'installa à M'tony, où on travaillait déjà à lui construire le palais ou plutôt la demeure qu’il ne cessa d'habiter du jour où il fixa sa résidence à Zanzibar. M’bareuk l’y avait suivi , d’après le désir qu’en avait exprimé Syed Saul. Outre la satisfaction que la vanité du prince lirait de ce témoignage public de la soumission des M’zara à son autorité, il espérait encore, par des conseils répétés, par de bons procédés et par le prestige de grandeur dont il était entouré, éteindre dans leur esprit tout espoir de recouvrer leur indépendance et la possession de Mombase.
Le sultan semblait vouloir prolonger son séjour à Zanzibar. Peut-être forma-t-il alors le projet, réalisé plus tard, de s’y établir définitivement, car il s'occupa d'y créer de grandes plantations de girofliers, et d’augmenter les propriétés et les habitations qu’il y avait. Mais, environ trois mois après son arrivée dans l'Ile, il fut arraché à ces paisibles occupations par une nouvelle que le Moussapha lui apporta de Mascate
Des (rouhles graves avaient récemment éclaté en UmAn, et Mascatc, menacée par une insurrection victorieuse, réclamait impérieusement sa présence. Celte insurrection avait pour chef Sâhoùd-ben-Ali ben-Sîf, neveu de Bedeur et petitcoasin en même temps que gendre de Syed Saïd : nous donnerons les détails qui concernent celte affaire dans un des chapitres de la relation (1).
A la réception de cet avis, Syed Saïd partit immédiatement pour l'Omân avec le Liverpool et deux corvettes : ce prompt retour arrêta les projets ultérieurs de Stïhoùd. Kn quittant Zanzibar, le sultan avait donné ordre à l’émir Hhammad-ben-Ahhmed de ramener le reste de la flottille à Mascate : ce dernier devait, en outre, s’arrêter devant Moguedchou, afln d'opérer une démonstatfou contre cette ville, et de l'obliger à se soumettre comme venait de le faire Mombase. En effet, Hhammad se présenta devant Moguedchou avec trois navires, deux beurrhcla et deux bcllils, à bord desquels se trouvaient une partie des troupes de l'expédition précédente, A son arrivée, il se rendit à terre pour parlementer, dit-on ; mais, voyant la plage couverte d’hommes armés et manifestant des intentions hostiles, il revint à bord sans avoir communiqué et Gt canonner la place. Elle fut alors abandonnée par un grand nombre de ses habitants, et Hhammad profita de cette circonstance pour jeter à terre trois ou quatre cents hommes, qui , ayant presque sans résistance envahi la ville, la saccagèrent. Après ce coup de main, Hhammad rembarqua son monde et continua sa roule vers l'Omân. Mais, dans le débarquement qui avait eu lieu, Ab
(1) Voyez II' partie, cliap. tu.
dallaJi-ben-Séliem, fort aime de Syed Saïd , avait été tué : celte mort, quoiqu’elle ne fût cependant qu’un accident de guerre , pouvait amener sur les habitants des représailles terribles; du moins le crurent-ils, et, dans leur effroi, ils se décidèrent à envoyer leur soumission et à demander Vaman.
Revenons maintenant aux affaires de Mombase.
Avant le départ du sultan pour Mascate, le gouverneur de Pemba, Naceur-ben-Séliman , qui avait déjà joué un rôle actif dans la politique locale, était, dit-on, parvenu à lui persuader que les M’zara profiteraient de cette circonstance pour rompre le traité : il espérait ainsi se faire agréer pour remplacer Salem dans le gouvernement de Mombase.
Une autre version attribue à Saïd lui-méme l'initiative de ce projet de remplacement, et l’accuse, en outre, d’avoir autorisé Naceur à faire arrêter Salem, M’bareuk et les principaux M’zara , et il faut reconnaître que le peu de scrupule qu’il avait déjà mis à remplir ses engagements envers ceux-ci n’enlève pas à cette version toute vraisemblance. Quoi qu’il en soit, le sultan consentit au moins au changement dont Naceur lui avait donné l’idée, et ce dernier se rendit à Mombase avec l’assentiment de Saïd. Après s v être entendu avec le commandant de la citadelle, il s’établit dans une maison de la ville, attira chez lui les principaux Souahhéli , leur fit des présents et finit par déclarer que le sultan l’envoyait pour exercer le pouvoir à la place de Salem.
Informés des propos et des actes de Naceur, Salem et M’bareuk lui firent demander l’ordre écrit que le sultan
avait dû lui remettre en l’envoyant prendre possession du gouvernement de Mombase, contrairement aux stipulations du traité. Naceur déclara que sa figure suffisait pour témoigner de la volonté du sultan, ce à quoi M’bareuk répliqua que la figure de Naceur n'était pas même bonne à représenter le dessous de la sandale de Saïd ; et il fit signifier au prétendant qu’il eût à quitter la place dans les vingt-quatre heures. Naceur, ne se sentant pas assez en force dans la ville pour terminer le débat à son avantage, se retira dans le fort en disant que, puisque Salem ne voulait pas se conformer aux volontés de Syed Saïd, il allait faire tirer sur la ville. Les actes suivirent de près la menace, et la citadelle ouvrit bientôt son feu. Dès lors, Salem, soutenu par les Soualihéli , qu’exaspérait la conduite tenue par les agents du sultan, se crut autorisé à user de représailles; des retranchements en terre et en sable, palissadés, furent élevés en face du côté de la citadelle qui battait sur la ville, et, protégés par ces fortifications improvisées, les citadins ripostèrent à coups de fusil au feu des bastions , qui finit par se ralentir : le peu de munitions dont disposaient les assiégés contribua sans doute aussi à ce résultat. Dès lors, le canon du fort ne se fit plus entendre que de loin en loin, et comme pour témoigner de la continuation des hostilités ; mais la garnison , s'y trouvant étroitement bloquée et n’ayant dans ses magasins que très-peu de provisions , se voyait déjà menacée de disette. Deux fois le gouverneur de Zanzibar, qui avait eu connaissance de la situation , essaya d’introduire dans la place des vivres et des renforts ; ces lentutives échouèrent, et Naceur, ainsi que les siens, en proie à la famine, furent, dit-on, réduits à manger le cuir de
leurs boucliers et les animaux les plus immondes. Poussés au désespoir par le besoin, quelques hommes de la garnison s'échappèrent du fort en descendant au moyen de cordes dans le fossé , et se rendirent à l’ennemi , auquel ils apprirent l'état de dénùment complet où se trouvaient les assiégés. Les Souahhéli résolurent alors de tenter une escalade de nuit; mais, au début de l’exécution, une des échelles s'étant rompue, cet accident causa parmi les assaillants une émotion un peu bruyante, qui donna l'alerte aux sentinelles des remparts, et, la panique s’emparant des premiers, ils renoncèrent à leur entreprise. Cependant la garnison fut bientôt réduite à la dernière extrémité , et elle demanda à capituler : des pourparlers eurent lieu et amenèrent une convention aux termes de laquelle chefs et soldats devaient, en évacuant le fort, s’embarquer sur des boutres qui les transporteraient hors du territoire de Mombase. Puis les M'zara, se ravisant, craignirent que Naceur, redevenu libre, ne leur suscitât encore des embarras , et ils exigèrent pour condition de sa mise en liberté le payement d'une forte somme qu’ils savaient n ôtre pas à la disposition de leur prisonnier. Celui-ci demeura donc entre leurs mains. Les hostilités, commencées, dit-on, le mercredi 5 du mois de deulqâada 1243 (12 mai 1828), peu après le départ du sultan pour Mascale, avaient duré plus de sept mois; et quand la nouvelle lui en était parvenue, soit que toutes ses forces fussent occupées en Omân et qu’il ne pût les employer ailleurs, soit que le conflit survenu à Mombase ne lui parût pas assez sérieux pour nécessiter des mesures plus énergiques, il s’était contenté d’y expédier l'émir Hhammad-ben- Ahhmed avec, la frégate le Chah-Alleum et quelques soldats.
Mais, lorsque ces renforts arrivèrent à leur destination, la place était, depuis plusieurs jours, au pouvoir des M /ara, et l’émir repartit aussitôt pour l’Omân.
L'évacuation de la citadelle par les troupes de Saïd rétablit l’ancien état de choses, et cette restauration du gouvernement des M’zara ne donna lieu, pour le moment, à aucune protestation armée de la part de Saïd. Ce prince était, à cette époque, engagé dans une guerre contre Bahharin’, et il ajourna les mesures de répression qu’il comptait prendre à l'égard de Mombase. Ce fut deux ans après environ , vers le milieu de 1215 {fin de décembre 1829), qu’il se présenta pour la seconde fois devant cette ville avec une flotte composée du Liverpool, des trois corvettes le Soultari , le Ithamani et le Mentes , et de trois beurrhcla, portant ensemble un effectif de quatorze cents hommes de débarquement. >’aceur-bcn-Séliman , retenu , comme il a été dit, dans .Mombase à la suite de la capitulation, y avait été traité en prisonnier sur parole; puis, mis en prison et aux fers après deux tentatives d'évasion ; il y était encore quand parut la flotte du sultan. Alors, prévoyant que l'un des premiers actes de Saïd serait de le réclamer, s'il le savait encore vivant, on le fit étrangler dans sa prison. Conformément à la marche suivie iors de la première expédition, les bâtiments mouillèrent à l’entrée du port, et on écliangca des messages par lesquels, avec plus ou moins de raison, chacun des deux adversaires accusait l'autre d'avoir manqué à sou engagement : Saïd concluant à ce que la citadelle lui fût de nouveau remise, Salem déclarant que 1a force seule pourrait le faire céder à cette exigence. Le sultan , dont la colère n'eut plus de bornes quand il apprit le meurtre ré-
cent de son serviteur, fit ses dispositions pour attaquer la place. Deux des corvettes entrèrent dans ie port du sud, afin d'agir d’abord sur kilen’dini , et les trois beurrhela chargés de troupes , donnant en même temps dans le bras de mer du nord, allèrent mouiller devant kiçaouéni, pour opérer une diversion contre la ville de Mombase. Les M’zara divisèrent leurs forces de manière à faire face à cette double agression. Celles qui étaient chargées de la défense de kiçaouéni dirigèrent, à l'abri des broussailles et des arbres qui recouvrent cette pointe, une fusillade tellement vive sur les bateaux dont l'un coulait déjà sous le feu de la citadelle, que leurs équipages, après avoir perdu bon nombre d’hommes sans pouvoir en quelque sorte riposter, se virent obligés de débarquer sur la grande terre, où les embarcations des navires stationnant au mouillage extérieur les recueillirent. Deux beurrhela, restés à flot aux mains des Mombasiens, furent déchargés de ce qu’ils contenaient et ensuite détruits , afin que Saïd ne pùt les reprendre, si la lutte se terminait à son avantage. Du côté de kilen'dini , son attaque n'avait pas eu plus de succès : dans le transport des troupes à la plage , deux embarcations trop chargées coulèrent bas, et beaucoup d’hommes furent noyés; les autres, accueillis, au débarquement, par une vive fusillade qui en tua encore une partie, poussèrent jusqu'au village , où quelques canons qu’on y avait mis en batterie et dont ils tentèrent vainement de s’emparer, les arrêtèrent. — Bref, après sept ou huit jours d'escarmouches sans autre résultat décisif que les pertes essuyées par lui , Saïd prit le parti de rentrer dans la voie des négociations. Les deux parlementaires qu’il choisit, à cet effet, Belàreub, cheikh de la
tribu des M&hculi, et Séliman-ben-Jahlia, se rendirent auprès de Salem ; ils exprimèrent , au nom de leur mattre, un vif regret de la reprise des hostilités : en proie, dirent-ils, au chagrin et au ressentiment que lui avait fait éprouver le meurtre de Naceur, Saïd s'était laissé aller à des actes contraires à ses intentions, d'abord toutes pacifiques ; mais ayant reconnu les torts de son serviteur, seule cause des maux que lui , Saïd , déplorait plus que tout autre, il proposait l'oubli du passé et le rétablissement de la paix aux conditions du premier traité. Salem répondit qu'il était disposé à accepter ces conditions, sauf celles qui avaient rapport à la remise de la citadelle et à son occupation par les troupes de Saïd , se bornant, sur ce point, à des assurances de dévouement et de respect pour le sultan. Saïd comprit qu’il insisterait inutilement; il se borna à réclamer la somme qui lui revenait, pour les années échues, sur la recette des douanes, en vertu des stipulations dudit traité : le montant en fut débattu et on convint que le payement aurait lieu entre les mains de l'agent du sultan à Bombay, à la fin de la prochaine mousson de sud-ouest. Saïd demanda aussi, en témoignage de cette réconciliation , que des parents de Salem l’accompagnassent à Zanzibar, où il allait se rendre, désir que satisfit également le gouverneur eu chargeant de cette mission ses deux frères RAchcud et Naceur. Ce fut avec ce vain simulacre d'une soumission qu'en réalité il n'avait pu obtenir que le sultan fit triomphalement son entrée à Zanzibar. Cette fois il y resta un peu plus longtemps, manifestant toujours l'intention d’y établir le siège de son gouvernement; . mois il fut, cette fois encore, obligé de retourner à Mascate, où des troubles venaient de se produire à l'instigation de
Hhamoud-ben-Azeran-ben-Qis, qui , à la mort de son grandpère, avait été dépossédé de son héritage par Saïd. Profitant de l'absence de celui-ci , il s’était emparé de tout le littoral jusqu’à Beurka , de la ville de Reustak , et menaçait Masrate. Toutefois un arrangement fait, à son arrivée, avec Hhamoud le laissa bientôt libre de reporter son attention vers les côtes d’Afrique (1).
Lors de sa dernière expédition contre Mombase, Saïd ne s'était sans doute arrêté dans ses exigences à l'égard des M'zara qu'à cause de son impuissance à obtenir la reddition de la citadelle; mais, dès que la tranquillité fut rétablie à Mascate, il songea de nouveau à s’emparer de cette place , et , manquant une seconde fois à ses engagements, il dénonça le traité et dirigea sur Mombase une de ses corvettes et deux beurrhela pour en faire le blocus pendant toute la mousson de nord-est de 134647 (de novembre 1831 à avril 1833); puis, l'année suivante, il s'y rendit lui-même avec quatre corvettes, et plusieurs beurrhela et bettils : cette flottille , ne comptant pas des navires d’un aussi haut rang que celles des deux précédentes expéditions, n'en était que pins propre à opérer dans le port sinueux et resserré où elle était destinée à agir. Les troupes de débarquement n’y étaient, d’ailleurs, pas moins nombreuses, et elles eussent été bien suffisantes si elles avaient eu à leur tête des chefs énergiques et habiles. Elles étaient conduites par l’émir Saïd-bcn-M’sellem; mais l'émir Hhammad-ben-Ahhmed commandait en chef l’expédition , sous l’autorité supérieure de Saïd. Une partie de ses troupes fu-
(I) Voir II* partir, chap. ni.
rent débarquées sur la terre Terme du côté du nord , et campèrent un peu à l'ouest de Nizingani; une batterie de quatre canons et d’un mortier y fut établie, et ouvrit son feu à la fois sur la citadelle et sur la ville. Les Mombasiens ne s'effrayèrent pas de cette canonnade ; les femmes et les enfants avaient été mis liors de la portée des projectiles de l’ennemi, et l'artillerie du fort, aiusi que quelques pièces transportées sur deux autres points du rivage, répondirent au feu des assiégeants. Les coups, aussi mal dirigés d'un côté que de l’autre, ne produisaient pas grand effet. Ceux de l'ennemi , pointés trop haut , ébréchaient à peine les créneaux de la citadelle ou passaient par-dessus la ville, et des quelques bombes qui tombèrent dans l’enceinte de celle-ci, la plupart n’éclatèrent pas. Celle canonnade, qui, d'ailleurs, ne fut appuyée par aucune démonstration de la part de Saïd, n'amena point de résultat décisif.
Au bout de quelques jours, cependant, les Mombasiens, enhardis par la mollesse de l’attaque, formèrent le projet de passer sur la grande terre, et, par un vigoureux coup de main, de s'emparer de la batterie arabe. Ayant effectué ce passage pendant la nuit, ils divisèrent leurs forces en deux groupes : l’un, destiné à simuler un mouvement sur le front de l'ennemi , n’avait d'autre but que de l'attirer en dehors de ses retranchements , tandis que l’autre groupe, manœuvrant pour le prendre en flanc, se précipiterait sur les derrières du camp : tous les deux devaient attaquer simultanément, à un signal convenu. L'afl'aire était conduite par Mohhammcd-ben-Ahhmcd , réputé le plus brave des M'zara depuis la mort de M'barcuk. Mais la simultanéité d'action dont dépendait le succès n'eut pas lieu. L’une
des deux troupes, s’engageant arec trop de précipitation , ne fut pas soutenue à temps par l’autre, et trouva ainsi plus de résistance qu’elle n’en attendait. I.a lutte commencée dans ces conditions devint sanglante et acharnée, et, Mohhammed-ben-Ahhmed y ayant été mortellement blessé, cet accident décida la retraite des Mombasiens, qui abandonnèrent le champ de bataille. Toutefois Saïd ne profita pas de cet avantage; il se borna à continuer de tirer inutilement sur la citadelle et sur la ville; puis, la fin de la mousson approchant, il fit rembarquer son monde et partit pour Zanzibar, et de là pour Mascate, sans avoir obtenu aucun résultat de celte expédition. Ceci se passait dans les mois de ramazan et de choual de l'année 4248 (février et mars 4855) .
L’année suivante, l’autorité et la puissance du sultan subirent encore un échec à l’occasion de troubles survenus dans l'ile de l’alla. Les habitants de Sihoui, l’une des trois villes de cette île, voulant se soustraire à la dépendance du sultan, avaient mis à leur tète Houana Ouizir, personnage qu’on a déjà vu figurer comme chef de parti dons les dernières luttes dont Potla avait été le théâtre. Le poste d’une cinquantaine d’hommes entretenus par Saïd dans l’alta, joint à la faible population de cette ville, ne suffisant pas pour arrêter les révoltés, Syed Saïd avait envoyé aux gens de Lâmou l'ordre de se réunir à ses partisans pour réduire Sihoui, devant laquelle il se présenta bientôt lui-même. Mais les rebelles avaient , de leur côté, réclamé l'assistance des M'zara, et Salem s’était porté à leur secours avec quelques hommes de Mombase. Lu arrivant sur les lieux, le sultan trouva donc ses adversaires plus forts qu’il no l'avait prévu. Ne
comptant pas sur cette complication et pensant que sa présence et celle de quelques navires et bateaux qui l’accompagnaient suffiraient pour rétablir l'ordre dans Me, il n’amenait pas de troupes de débarquement. Il ne put donc réduire Sihoui , et il dut se contenter d’adresser à Salem des remontrances sur son intervention dans les affaires de Patta, l’engageant à se retirer et à borner son ambition à la possession de Mombase. Puis il partit ; toutefois, en s'éloignant, le rusé sultan laissa devant Patta deui ou trois de ses bateaux, qui devaient tâcher de s’emparer de Salera lorsqu’il retournerait à Mombase, et, dans le cas où ce dernier prolongerait son séjour à Sihoui , d’aller l'attendre à l'entrée de Mombase même. Ces dispositions n’échappèrent pas à Salem, qui essaya de faire enlever les bateaux par un coup de main que dirigeait son frère, RAcheud-ben-Ahhmcd ; mais cette tentative échoua, et RAcheud y perdit la vie. Cependant Salem parvint à sortir de Sihoui à la faveur de la nuit, et, quoique poursuivi par les bateaux de Saïd , put gagner l'embouchure de la rivière de Kilifi, d’où il se rendit par terre à Takaonggo. Là deux boutres envoyés à son secours dès qu’on l’avait su bloqué à Sihoui le rejoignirent, et ils le ramenèrent à Mombase, où il mourut quelques mois après, en m'hharem 1251 (mars ou avril 1855).
Disons maintenant quelle fut l’issue du conflit élevé à Patta : Bouana Ouizir, ayant réussi à chasser de Me Bouana Cheikh, que l'intervention du chef de l’OmAn y avait fait reconnaître pour sultan, se transporta à Mascate, dans l'espoir que ses prétentions seraient confirmées par Syed Saïd. Celui-ci sembla disposé à les appuyer, et Ouizir revint à Patta suivi d'un agent du prince, Mohhammed-ben-Séliman el
Marouzouki; mais bientôt Mohhammed, dont la mission était, en apparence, de soutenir le nouveau sultan, travailla, au contraire, à le renverser, ayant sans doute reçu de son maître des instructions dans ce sens. Bref Ouizir mourut assassiné et fut remplacé par Foum' Bakari , fils de Bouana Cheikh.
A Mombase, la succession de Salem avait donné lieu à quelques débats entre les autres enfants d’Ahhmed. Des deux compétiteurs qui pouvaient y prétendre , l’aîné , Khamis , était le moins en faveur dans l’esprit de la population ; il l’emporta cependant sur son frère Naceur, grâce à l’influence exercée dans le conseil par le vieux Râcheud-ben-Salemben -Abdallah, qui crut voir dans la prise en considération du droit d' aînesse de Khamis plus de garantie de tranquillité pour le pays. Naceur n'en continua pas moins de chercher à se faire un parti, et, servi par le mécontentement général qu'excitaient la conduite et les exactions de Khamis , il ne tarda pas à marcher directement à son but. A cet effet, il rallia les mécontents, leur prodigua les promesses pour les attacher à sa cause et forma avec eux le projet d’arrêter le gouverneur. Lecadi Khelefan-ben-Salem-bcn-Qodib parut tremper lui même dans le complot en se faisant l’instrument indirect de sa réalisation. Il feignit d'être malade, ne doutant pas que Khamis, dont il était le proche parent, ne vînt le visiter. Or ce dernier ne sortait ordinairement du fort que le soir, et Naceur, assisté de quelques-uns des affidés, devait profiter de cette sortie nocturne pour s'emparer de lui ; mais la plupart des personnes qui semblaient agir de concert avec Naceur, en favorisant son avènement, travaillaient, en réalité, pour un autre et ne voulaient pas plus de lui que de Kha-
mis. Leur candidat était RAcheud-ben-Salem-ben-Ahhmed, qui , instruit de la trame ourdie par son compétiteur, se disposait à la faire tourner à son protit en courant s’eufermcr dans la citadelle aussitôt que kliamis en serait sorti, et s’y faisant proclamer Ouuli. Cotte combinaison ne fut pas de trop pour se débarrasser de khatnis, car, Naceur ne s’étant pas seifli le courage de l’arrêter, conformément au plan adopté, celui-ci serait rentré dans le fort, si Hâchcud ne s’y était déjà établi. L'élection de Récheud fut confirmée par la population en rornazan 1252 (décembre 1856). Malheureusement, pendant que toutes ces intrigues étaient mises en jeu, parmi les M'zara, le cheikh des Ouakilen’dini, Maallemben-.M’chali, qui avait eu personnellement à se plaindre de khamis, exploitait aussi daus l'intérêt de son propr e ressentiment l’aversion que les actes du gouverneur avaient inspirée à tous. Chez beaucoup de Souahhéli , d’ailleurs, le mécontentement s'appliquait à la famille entière des M'zara, dont les luttes incessantes contre le sultan de Mascule n 'offraient au pays que la perspective de guerres eide misères sans lin. Les désirs de veugeance du vieux cheikh avaient donc été facilement accueillis par les chefs de celle population, et ceux-ci , après s'ètre concertés sur les moyens d'en finir avec une domination qui leur était antipathique , décidèrent que quelques-uns des leurs se rendraient immédiatement à Mascate pour engager le sultan à entreprendre une nouvelle attaque contre Momhnse, lui promettant leconcours de tous les Souahhéli. Deux d’entre eux furent adjoints à .Maallcm pour remplir cette mission, et ils partirent en efTel ; or, à leur arrivée à Mascate, le sultan faisait déjà de lui-même des préparatifs pour l'expédition qu'ils venaient solliciter, et leur démarche,
en augmentant sa confiance dans le succès, lui (U encore hôter son départ : il arriva devant Mombasc dans le courant du mois où Rôcheud avait été reconnu gouverneur. Il résulta de ces divers incidents que ce dernier était depuis sept jours seulement maître de la forteresse, quand il lui fallut la défendre à la fois contre les forces de Saïd et contre les dispositions hostiles d’une partie de la population souahhéli. Dès que la flotte eut jeté l'ancre, le sultan dépêcha vers RAcheud un parlementaire qu'on renvoya sans l’avoir écouté. A la nuit , le vieux Maallem fut mis à terre pour aller disposer les habitants en faveur du sultan et lui créer des intelligences dans la place. Il débarqua sur le continent en face de Kilen'dini , dans un village de Ouanika, où vinrent le trouver tous ceux qui avaient conspiré contre l’autorité des M’sara. L'un de ceux-ci, Naccur, qui conservait ses prétentions, fut bientôt gagné au parti du sultan et amené à une entrevue nocturne avec Saïd : ce prince lui fit, dit-on, entrevoir que leurs intérêts étaient communs, et que le succès de l’un pouvait seul assurer la réalisation du désir de l’autre. Dès lors, les mouvements de Saïd furent combinés d’après les avis que lui transmettaient tous ceux qui espéraient obtenir quelque avantage en servant sa cause.
De même que dans la dernière expédition, des soldats et de l'artillerie furent établis sur la côte en face de la ville. Un des navires et un bateau portant un autre corps de débarquement entrèrent aussi dans le port du sud , et les hostilités commencèrent. Les troupes débarquées de ce côté se dirigèrent vers Kilen'dini et s'emparèrent, sans grande résistance, de ce village, dont les chefs appartenaient à Saïd. Une partie de ses habitants avaient, ù l’approche de l'ennemi ,
émigré sur la terre ferme dans les villages Ouanika ; les autres partisans des M'zara étaient rentrés avec eux dans Gamna pour prendre part à la défense de cette ville.
Une fois en possession de Kilen’dini , que ses soldats palissadèrent avec des troncs de cocotiers de manière à en faire une sorte de camp retranché, Said fit occuper le petit fort de M’koupa, qui commande la communication entre la partie ouest de l’tle et le continent. Au reste , le sultan comptait moins encore sur ses forces pour enlever la place que sur la défection fomentée par ses intrigues dans le parti de ses adversaires. Aussi ne tenta-t-il d’abord aucune attaque sérieuse contre la ville. Les opérations quotidiennes du corps campé à Kilen’dini se bornaient à échanger quelques coups de fusil avec les gens de Gavana, tandis que des détachements de ce corps se répandaient impunément dans le vieux quartier, dit M’djioua-Kalé ou Ara-el- Kédima, dont les habitants, loin de les repousser, fraternisaient, pour la plupart, avec eux. Après chacune de ces escarmouches, des parlementaires étaient envoyés aux M'zara par le sultan. Mais ces parlementaires ne furent point écoutés tant que Rècheud et les siens purent se faire illusion sur les sentiments de la population de l’ile à leur égard ; ce fut seulement quand ils s’aperçurent de sa connivence avec l’ennemi, quand ils virent la désertion réduisant, chaque jour, le nombre de leurs partisans et leurs moyens de résistance, qu’ils comprirent l’impossibilité de continuer fructueusement celle-ci. Voulant alors se ménager le pouvoir sous la souveraineté de Saïd , ils consentirent à négocier. Les conditions du nouveau traité ne différèrent de celles du premier que par l'obligation imposée aux gouverneurs
m’zara d’abandonner entièrement la citadelle et de résider désormais dans la ville. Ce traité fut conclu au mois de deulqâada de 1252 (février 1857).
Le sultan, ayant pris possession de la citadelle, y mit une garnison de cinq cents hommes, Beloutchis et Arabes, sous le commandement d’Ali-ben-Mansour ; puis il partit avec sa flottille pour Zanzibar. Les choses se trouvèrent ainsi établies à Moinbase , quant aux rapports de cette ville avec le sultan, telles qu’elles l'avaient été à l'issue de la première expédition.
Quelques mois après, Râcheud-ben-Salem se transporta à Zanzibar pour rendre hommage à Saïd. Il était accompagné de ses parents, Khamis et Noceur, et de quelques autres individus attachés à sa personne. Le sultan affecta de les traiter avec beaucoup d'égards et de bienveillance; mais, se défiant toujours de la fidélité des M’zara, il employa toutes sortes de séductions pour décider Ràcheud à se désister volontairement de son gouvernement et à se fixer à Zanzibar. Le gouverneur de cette Ile, Séliman-ben-Ahhmed, fut chargé d’entretenir Ràcheud des désirs du sultan et de ses propositions d'indemnité en échange du désistement demandé. On laissait à Ràcheud le choix entre ces trois partis : un établissement à Zanzibar avec une somme de 10,000 piastres une fois donnée et une rente viagère annuelle d'environ 500 piastres; ou le gouvernement de Màflia; ou enfin, celui de Pemba. Séliman se montra très-pressant : c'était, surtout , au nom des intérêts de Ràcheud et par affection pour lui qu’il l'engageait à accepter les offres du sultan; puis, ajoutait-il, Saïd est un homme puissant, dont les désirs méritent de la déférence, et à qui chacun doit craindre de déplaire. D'au-
très personnes encore parlaient à Ràchcud dans le mime sens et toujours au nom de son iidérêt personnel. Mais ses parents le détournèrent de suivre ces conseils : selon eux, la position qu'on prétendait lui l'aire était une humiliante déchéance pour lui et les siens, et ils lui répétaient sans cesse qu'il était plus honoruble de conserver sou litre, fùt-ee au prix de la pauvreté. Ces derniers avis prévalurent, LUchcud relusa tout et retourna bientôt à Mombr.se avec sa suite, dont les personnes marquantes reçurent chacuue un * présent de Said.
Les chefs souahhéli de .Mombase, venus aussi rendre hommage au sultan, restèrent à Zanzibar après le départ du gouverneur et travaillèrent, dit-on, à augmenter la défiance déjà si vive que Said nourrissait à l'égard des Mzara. Ceux d’entre ces chefs surtqut'qui , dans la dernière lutte, avaient pris parti pour le sultan contre le gouverneur sentaient bien que, tant que les M’zara auraient quelque pouvoir à Mombase, ils n'avnicnt à espérer ni places, ni avantages, et qu'ils couraient même le risque d'être inquiétés dans leurs personnes ou dans leurs biens. On comprendrait donc que, désirant d'en finir avec celte famille, ils eussent calomnieusement prêté à l'vâchcud et aux . . zura des sentiments hostiles et des intentions de révolte contre le sultan, et qu'en lui présentant ses propres soupçons comme des réalités ils l’eussent poussé à prendre une mesure violente. Toujours est-il que Said lit partir pour Mombase, moins de deux mois après que Ràclieud y était rentré, une corvette portant sou fils, Syed kulud, et Sélimun-ben-Ahhmed, chargés l'un et l'autre, par lui, d’arrêter tous les membres de la famille d'Alihmed-ben-Mohhainmed-beu-Osman.
Arrivés à Mombasc, les deux chefs attendirent à bord la visite que, selon l’usage, les diverses autorités locales devaient faire au fils du sultan. Les chefs de la garnison se présentèrent les premiers et reçurent, sans doute, des instructions relatives à ce qui allait se passer. Le gouverneur Ràcheud y vint aussi , accompagné de plusieurs membres de sa famille, et tous s’en retournèrent sans avoir été inquiétés et sans prévoir le sort qu’on leur réservait. Ce fut seulement * deux jours plus tard que l’atroce décret de Saïti fut mis à exécution.
Leurs mesures étant prises, Sycd khaled et Séliman descendirent à terre sur le soir, et s'acheminèrent vers la forteresse. Ce dernier pénétra dans l’intérieur; khaled resta un dehors sous la beurza (1), pour recevoir ses visiteurs. Rècheud, en ayant été averti , s’y rendit pour lui donner le salut. Après l’échange des compliments d'usage, le prince invita le gouverneur a rejoindre Séliman, qui, disait-il, avait à lui parler d' affaires; le malheureux entra sons défiance et fut immédiatement saisi et emprisonné. Le même moyen fut employé à l’égard de plus de vingt autres personnes, qui , par groupes de deux ou trois, allèrent tomber dans le guet-apens qu’on leur avait préparé.
Cette manœuvre, répétée pour tant d’individus qu'on ne voyait plus sortir du fort , éveilla des soupçons parmi les assistants; le bruit de l'arrestation des M'zara circula rapidement dans la ville, et, pendant la nuit, tous ceux qui avaient échappé au piège s’enfuirent sur la grande terre avec leurs
(1) Sorte de salle d attente eitérienre où le izouvirneur, quand il habitait la citadelle, dounait ses audiences.
familles, sauvant ainsi leur liberté au prix de tout ce qu'ils possédaient.
Les individus arrêtés dans la citadelle, au nombre de vingt-cinq à trente, furent transportés à bord de la corvette pour être conduits à Zanzibar. Khaled et Séliman terminèrent leur mission en faisant publier que tous les autres M'zara pouvaient rentrer sans crainte dans la ville; que la volonté de Saïd étant satisfaite par l’arrestation des principaux perturbateurs, chacun devait désormais avoir confiance en ses intentions équitables et clémentes. I.es fugitifs, on le comprend, demeurèrent sourds à cet appel. Khalèd et Séliman quittèrent alors Mombase , dont le gouvernement fut laissé au commandant de la citadelle.
Après être restés environ un mois à Zanzibar , à bord de la corvette, et avoir en vain demandé d’être soumis à une simple déportation sans captivité, les prisonniers furent dirigés vers Mascate et de là sur Minou et Bender-Abbas , où on les jeta en prison. Tenus aux fers et condamnés aux plus dures privations, beaucoup d'entre eux ont péri , et leur triste agonie n’a pu exciter, nous ne dirons pas les sentiments généreux, mais la compassion du sultan à l’égard de ceux qui ont survécu. Tous sont, probablement, destinés par lui à une horrible On, en expiation de leur longue et courageuse résistance à sa politique et à son ambition.
Ainsi périt misérablement, plutôt vaincue par ses divisions et ses luttes intestines que par les armes de ses adversaires, cette famille des M'zara qui sut jeter quelque intérêt et un certain lustre sur l'histoire de la cité longtemps gouvernée par elle. Avec sa domination finit l'indépendance de la province de Mombase, sur laquelle, depuis uu
siècle, la souveraineté des imams n'avait été qu’illusoire; et, du jour où celte ville avec sa forteresse fut aux mains de Saïd, la domination de ce prince s’étendit sans conteste sur toute la côte au nord du cap Delgado. Depuis ce temps-là jusqu'au moment où nous écrivons, Saïd a régné paisiblement sur ses possessions africaines, sans voir se produire contre lui autre chose que de rares et impuissantes protestations.
Dans ce dernier livre, nous ne nous sommes plus occupé du la partie de côte située au sud des États du sultan de Mascatc et restée aux mains débiles des Portugais. Si quelque intérêt pouvait s'attacher à l'histoire d'une longue agonie sans gloire, et si, d'ailleurs, tout ce qui se rapporte au Mozambique n'était bien connu ou aisé à connaître pour tous, nous aurions suivi de chute en chute cette lamentable décadence et montré jusqu'où peut tomber un peuple, quelque grande qu’ait été son élévation. Et pourtant, le riche et fertile Mozambique, ce magnifique débris d'un empire colossal miné par l'orgueil et l'avarice, avait de si grands éléments de prospérité, qu'il eut peut-être, si quelque vitalité eût réellement persisté dans la nation portugaise, suffi à lui seul pour la consoler de ses nombreux revers. Mais, ébranlé déjà par les causes générales qui avaient ruiné de fond en comble l'Asie portugaise, l’Étal de Mozambique reçut le coup mortel le jour où il fut envahi par le honteux fléau de la traite des nègres. Ce déplorable trafic entraîna loin du travail industriel et de la culture des terres an peuple déjà trop enclin aux gains faciles et qui, devant l’or convoité, ne s'inquiétait ni de la pureté des sources où il le puisait , ni des périls cachés sous la satisfaction de son , . I. 39
aveugle cupidité. Dès lors, malgré quelques tentatives faites à diverses reprises par le gouvernement centra) pour développer la richesse agricole de cette colonie, elle n'a plus été qu’un vaste comptoir de marchandise humaine, dont l’activité s’est trouvée réduite aux plus insignifiantes proportions dans ces dernières années, par suite d'une répression plus énergique de la traite.
Aujourd’hui le Mozambique n'est plus qu'un vestige d'Etat, une sorte de cadavre poussière conservant sa forme grâce à l'immobilité du milieu où il se trouve, et n’attendant plus, pour se dissoudre, qu'un doigt qui veuille le toucher. Et ce qu’il y a de profondément triste dans la situation de cette misérable colonie, c’est qu’après l'avoir comparée aux possessions du sultan de Mascate, on ne sait trop qui porte plus bas son drapeau , du prince musulman et barbare, ou du représentant de l’Europe chrétienne et civilisée.
Qu'adviendra-t-il de ces deux dominations qui se partagent la vaste étendue de côtes que l’Afrique déploie en regard de la mer des Indes? Le Portugal , voyant le Mozambique devenu un sujet de pitié ou de scandale pour les puissances maritimes dont le souffle du progrès enfle les voiles, fera-t-il un eflort héroïque pour sauver d’une ruine complète, ou, mieux, pour rappeler à la vie une colonie renfermant tant de germes de force et de richesse, dotée par la nature de tout ce qui pourrait la rendre florissante, et qui , d'ailleurs, est aujourd’hui la plus importante de ses rares possessions d’outre-mer? Ne serait-ce pas trop lui demander, et le tronc conserve-t-il assez de sève encore pour que ses branches rabougries puissent porter de tels fruits? Un
avenir prochain nous l’apprendra. Disons seulement, en passant, qu'il existe dans le Mozambique une cause d'annihilation prochaine pour la souveraineté portugaise : c’est la prééminence, non apparente peut-être, mais réelle, de la population maure , couvant de l’œil ses dominateurs aux abois, semblable aux vautours qui planent silencieusement au-dessus d’un animal blessé, et n’attendent , pour se précipiter sur leur proie, que le moment où ils seront protégés par la solitude et le silence ; car ce ne sont pas les derniers efforts de la victime qu’ils redoutent, mais la lutte avec d’avides compétiteurs. Les Maures n’ont pas perdu le souvenir de leur antique suprématie; le sentiment de leur force et le spectacle de leurs vainqueurs agonisants leur en font désirer et entrevoir le retour. Le Mozambique appartiendra aux Maures le jour où ceux-ci pourront espérer qu’aucune puissance civilisée n’interviendra dans la lutte. Quant aux États africains du sultan de Mascatc, nous exposerons ailleurs nos idées sur leur situation actuelle et l'avenir qu’il est possible de prévoir ou de souhaiter pour eux.
Nous avons maintenant accompli, selon la mesure de nos facultés, la tâche que nous nous étions imposée dans cette première partie de notre ouvrage. Un pareil travail a pu nous paraître long et ardu, mais nous avons tenu à l’achever parce que nous ne le croyons ni hors de propos ni dépourvu d’intérêt. L’histoire d’une contrée qui, au milieu des bruits vagues et incertains de son premier âge, a pu entendre murmurer les noms de Tyr et de Salomon ; qui a été associée aux grands mouvements de conquête et de civilisation résumés par les noms d’Alexandre et des Césars ; qui a ressenti le contre-coup de l’ébranlement donné au monde par
l'avénement de Mahomet; qui a eu son Vasco da Gaina comme l’Amérique son Christophe Colomb; qui a vu le flot de ses mers rougi par les luttes gigantesques de l’Orient et de l'Occident; que les enfants du Christ et ceux du Prophète se sont longtemps disputée; l’histoire d’une contrée, enfin, qui , bien que jetée aux extrémités du monde, loin du centre de l’activité humaine, s'est trouvée en rapport avec toutes les grandes nations et mêlée à tous les grands événements, valait la peine qu’on essayât de l’écrire, et mérite, nous le pensons, d’être lue. Que d’autres plus habiles viennent maintenant mettre sur cette ébauche des couleurs dignes du sujet; l'œuvre, dans des conditions plus parfaites, eût été au-dessus de nos forces : c’était assez pour nous de rassembler, de coordonner des notions historiques qui , disséminées jusqu’ici dans un grand nombre d’ouvrages où les érudits seuls peuvent songer à les chercher, restaient, à cause de cet état de dispersion, & peu près inutiles pour faire connaître l’Afrique orientale.
Au-dessus de la porte
de la mosquée. Sur le minaret.