‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique orientaleChapitre 5 sur 16 · PÉRIODE ANTÉ-HI9TORIQI7E · texte numérisé non relu

PÉRIODE ANTÉ-HI9TORIQI7E

Les Arabes, les Hébron et tes Phéniciens à la cAte orientale d'Afrique.

A quel âge du monde est-il permis de faire remonter la découverte du vaste rivage qui borde l'Afrique en regard de la presqu’île indienne? Quels peuples s'aventurèrent les premiers sur ces mers inconnues et arrachèrent à ces contrées lointaines le secret de leurs richesses? Que faut-il penser de ces grandes navigations qui épouvantaient encore l’imagination il y a quatre siècles à peine, et dont les chroniqueurs ont attribué la gloire aux peuples des temps les plus reculés?

Il faut l’avouer, pour résoudre de telles questions, nous ne possédons guère que des données incertaines ou insuffl- I. . t

sanies : les solutions diverses présentées par les savants qui oui étudié la matière nous paraissent plus ou moins conjecturales, et , pour en faire ressortir quelque chose de vrai , les difficultés sont grandes. Le scepticisme absolu des uns, l’enthousiasme aveugle des autres, présentent un double écueil qu'à chaque pas on rencontre, et qu’il faut éviter en se dirigeant au moins alitant avec le flambeau de l'analogie qu'aux vagues lueurs des traditions antiques.

Posons d’abord en principe qu'il n'est pas de fable si absurde qui n’ait pour fondement quelque parcelle de vérité : l'écho, si faible qu'il soit, n'a jamais parlé de luimème. Reconnaissons ensuite que, s'il est des savants qui se sont joués du temps et des distances, des difficultés et des périls avec cette merveilleuse facilité qui caractérise la folle ilu loi/is , il en est aussi qui, frappés de la grandeur des moyens et de la multiplicité des conditions qu'exige l’art de la navigation, tel qu'il se pratique de nos jours, se sont exagéré la portée de ces difficultés et de ces périls à l'époque de la navigation primitive, au point de voir des impossibilités là où il n’existait réellement que des obstacles.

il est des conceptions qui naissent d’instinct : l’esprit humuin y arrive naturellement, fatalement , comme les lèvres du nouveau-né vont au sein de sa mère. Du jour où l’homme trouva l’Océan devant lui , par une création toute spontanée, l'idée de la navigation vint au monde. Le mot que Dieu avait dit à la mer : Tu n'iras pas plus loin, il ne l'avait pas dit à l'homme; le flot avait beau s’élancer en mugissant contre celui-ci comme pour lui renvoyer en signe de défi le commandement divin qui l'enchaînait au delà de la rive, l'homme, cet éternel questionneur, ce chercheur

infatigable, n’eut garde de s’arrêter è son tour, contemplateur inactif, devant la barrière menaçante : il dut, instantanément , vouloir et s’efforcer de pouvoir la franchir. Ce qu’il fallut de jours pour que l’habitant des grèves, voyant flotter, emportée par la vague, une branche tombée de la forêt prochaine , conçût et exécutât le projet d’en assembler un certain nombre et de se confier è ce frêle radeau pour essayer ses premiers pas sur son nouveau domaine ; ce qu’il fallut de temps encore pour que, enhardi par ce premier essai , il creusât un tronc d'arbre avec le tranchant des cailloux, et, aidant ses bras d’une rame, ou tendant à la brise quelque natte tissue avec le jonc des marais ou les grandes feuilles des palmiers, il s'élançât en dominateur sur l’élément soumis, nul ne le sait; mais il est permis de conjecturer qu’il ne fallut que peu d’années de cette existence inoccupée et longuement monotone que traînait au premier âge la créature privilégiée, douée de cet instinct d'immense curiosité dans lequel la légende a placé la source des fautes de nos premiers pères. Sans doute il y a loin de ces courses en pirogues , faites par des temps choisis , dans des parages connus , en vue du havre où s'élève la hutte , aux navigations lointaines vers des rivages ignorés, en butte à toutes les inclémences des vents et des flots. L’homme, si petit et si faible devant l'immensité des océans et les grandes convulsions de la nature, n'oubliera pas tout de suite que la tempête se joue de sa pauvre nacelle comme l’ouragan fait de la feuille morte; que l'horizon a des profondeurs qui épouvantent ; le ciel , des ténèbres dans lesquelles se perdent et le port qu'on a quitté et celui que l’on cherche ; que la mer recèle dans scs abîmes et des écueils où l’on se brise

et des monstres dont la première vue terrifie. Mais la prudence enchaînera son audace tout au plus pendant la durée du péril , et, la tourmente passée, il gourmandera lui-mème sa faiblesse et rira de ses terreurs.

L’homme primitif a dans son cœur deux impulsions irrésistibles, l'amour du luxe et le besoin de connaître, qui surexcitent, de concert, ses facultés intellectuelles et physiques. En même temps que l’habitude émousse, de jour en jour, les sensations de l’effroi et instruit son inexpérience, il sent ses convoitises s’allumer, et la vanité, ce grand mobile des peuples et des hommes enfants , roidit son Ame contre la peur, son intelligence et sa force contre l’obstacle. Et puis , les hasards heureux ou fAcheux de la mer ne sont-ils pas là pour aider à sa timidité ou à son ignorance? C’est, à certains jours , la mansuétude des vents et des flots qui le tente ; c’est un courant ignoré, c’est la tempête imprévue (1), qui le saisissent et l'entraînent, malgré lui, à des rivages nouveaux. C’est, d’autre part, la rencontre en un même but, glorieusement atteint, de hardis explorateurs partis de points diamétralement opposés , et les révélations mutuelles qui doublent les conquêtes de chacun. C’est aussi le parcours facile d'une longue cète avec la certitude du retour au pays natal , du ravitaillement quotidien , de l’abri assuré aux approches de la nuit ou de la bourrasque, parcours presque sons péril avec des embarcations légères, et qui soumet aux investigations du voyageur des distances considérables. C'est, ensuite, le fruit inconnu apporté par

(1) C'est ainsi que Barthélemi Diaz fol entraîné au dcU du cap des Tempêtes, avant que la découverte de Vaseo de Gama lui valût le noru de llonne-F.iptranrt.

le courant, et dont l'imagination , aidée par le calcul et le rapprochement de certaines circonstances , rêve ou devine l’origine. C'est le pic géant qui imprime sur les horizons sereins sa vague silhouette, et semble ne s'élever à des hauteurs prodigieuses que pour servir de signal d'appel d'un monde à l’autre. EnOn, par-dessus tout cela, c'est le triple aiguillon du proOt , de la gloire et de l'inconnu, qui harcèle l'homme et ne lui permet pas longtemps de s'arrêter dans ses hésitations et dans ses épouvantes. Qu' alors un événement heureux vienne lui livrer le secret du fer et des plantes textiles (et cette conquête, on ne peut le nier, remonte, pour la plus grande partie de l’ancien monde, aux premiers temps de l'humanité), où s'arrêtera l'audace de l'homme, quelles que soient les ténèbres qui obscurcissent encore son intelligence? N'est-ce pas, du reste, l'ignorance qui, souvent, engendre les grandes témérités? S'il est des hommes dont l’imagination s’exagère les obstacles avant le moment , de la lutte, beaucoup d'autres aussi ne les exaltent qu' après les avoir vaincus. Il y a plus de vanité que de pusillanimité cbes ceux qui sont près de la nature ou près de leur naissance; l’enfant et le sauvage nous en donnent tous les jours la preuve. Si l'hûte primitif des bords de l'Océan a laissé en face de lui quelque terre iuexplorée, c'est, n'en doutons pas , que celle-ci se trouvait à des distances physiquement infranchissables avec ses ressources matérielles. Toutefois, gardons-nous de mesurer l' importance des résultats que la navigation peut atteindre à l’étendue des ressources dont elle dispose. Avec les plus simples engins de navigation, sans connaissances nautiques ni astronomiques, les peuplades les moins civilisées ont parcouru et pnreou-

— firent encore d’énormes étendues de mer. Ne savons-nous pas que les sauvages de l’Océanie se rendent, dans leurs pirogues, à des îles éloignées de leur point de départ de 30, 30, 60 lieues et plus? S’il a fallu traverser tant de siècles pour que Christophe Colomb découvrît l’Amérique, ce n’est pas à la faiblesse et h l’imperfection des moyens de navigation auxquels étaient réduits les peuples de l’antiquité, encore moins è la défaillance de leur courage, qu’il faut s'en prendre, mais aux retards de la science, qui n'avait pas encore dit : Marche toujours, un monde est là !

Nous avons cru devoir présenter tout d’abord ces considérations philosophiques, afin qu’elles nous servissent de fil conducteur au milieu du dédale des théories et des systèmes, des obscurités de la tradition, des enthousiasmes irréfléchis et des scepticismes outrés auxquels a donné lieu l’étude des navigations attribuées aux peuplesanciens.Ceuxqu'on a toujours regardés comme les plus habiles dons cet art de la locomotion maritime n'ont pas d’histoire propre; leurs noms, • et quelques-uns de leurs actes, ne nous ont été conservés que par les mentions accidentellesqui en sont faites dans les chroniques des nations plus récemment entrées dans la vie historique de l’humanité. Ainsi, les Phéniciens ne nous sont connus que par quelques mots égarés çà et là dans l'histoire biblique et gréco-romaine. Nous ignorons presque entièrement ce qu’étaient, comme navigateurs, les Égyptiens, qui jouent un si grand réle dans les fastes du genre humain. Nous savons peu de chose , sous le même rapport , des Carthaginois eux-mêmes, enfants et successeurs de Tyr; nous ne savons rien des Indiens, rien de la Chine, à peine quelques mots des Arabes.

Soit en raison de l'imperfection des moyens graphiques et de l’ignorance des procédés de transmission, soit par l'effet du dédain que devaient avoir des nations exclusivement guerrières pour les entreprises pacifiques du commerce , dédain qui leur faisait rejeter dans la même obscurité , et le cultivateur qui creusait la terre pour les nourrir, et le marin qui sillonnait la mer pour les enrichir; soit que les grandes révolutions politiques ou religieuses et les envahissements des barbares aient causé la destruction d‘ une grande quantité de documents précieux , tous les peuples qui se sont trouvés plus ou moins en dehors du ce grand courant historique qui a pris naissance au coeur de l’Asie pour venir aboutira la civilisation européenne, en passant par l’Égypte et Jérusalem, la Grèce et Rome, sont restés dans une obscurité qui a rendu pour eux l'histoire injuste et ingrate. Les modernes, de leur côté, n’ont eu que trop de tendance à regarder son silence comme mérité , et ses affirmations sans preuves, touchant quelques faits extraordinaires échappés à l’oubli, comme le résultat de ses distractions, de ses complaisances, ou des adultérations coupables de quelques-uns de ses interprètes. Les civilisations naissantes n’ont pas assez conscience de ce qu’elles doivent à leurs mères; elles ont un penchant à ne dater que d ellesmêmes; aussi, les voyons-nous aussi crédules pour leurs propres hauts faits que sceptiques pour les grandes choses exécutées par leurs devancières.

Nous nous trouvons fort heureusement exempts , aujourd’hui, de ce travers des sociétés que l’âge n’a pas mûries. Nous ne sommes peut-être pas plus modestes, mais nous sommes plus justes et nous ne faisons aucune difficulté de

convenir que, si l’hisloire a souvent manqué aux peuples, les peuples, en aucun temps, n’ont manqué à l'histoire. Aussi pourrons-nous dire, pour nous résumer : — les tendances naturelles de l'homme, ses Instincts aventureux, sa soif de richesses, son ardeur d'investigation étant connus et prouvés par l’expérience du présent et du passé, il est probable que toutes les grandes choses alTirmées par la tradition, et qui ne sont pas physiquement impossibles, ont été exécutées.

Ces observations préliminaires faites, examinons maintenant quelle a été la part de l’antiquité dans les connaissances acquises sur le vaste littoral qui borde l'Afrique à l’Orient, et dans le mouvement politique et commercial qui résulta de sa découverte; nous chercherons ensuite ce qu’il faut en attribuer au peuple que sa situation géographique et son caractère national mettaient le plus directement en rapport avec cette partie du continent africain.

Les premières nations de l'Asie avaient, de temps immémorial, fait faire à la navigation des progrès remarquables. Sémiramis lui avait donné l’essor chez les Assyriens vingt siècles avant J. C. L’Égypte, au temps de Sésostris, possédait une marine puissante et habile : vers l'an 1643 avant notre ère, en même temps que Danaüs, son frère, conduisait par mer en Grèce une colonie d'Égyptiens, le pharaon put équiper une flotte de quatre cents voiles, avec laquelle il se rendit maître de toutes les provinces maritimes et de toutes les Iles de la mer Rouge jusqu'à l'Inde, tandis que, à la tête de son armée, il envahissait cette presqu'île par terre, traversait le Gange et s’avançait jusqu'à l’Océan. D’un autre cété, il faisait, si nous eu croyons Diodore de Sicile, creuser des canaux de communication depuis Memphis jusqu'à la mer

d’Arabie, dans l’ intention de faciliter les relations de tous les peuples de la terre avec l'Égypte, et laissait, à la fin de son règne, ouvert a celle-ci le commerce de ta Libye, de l’Éthiopie et de la péninsule arabique. Nous savons tout ce qu’il s’amasse de doutes autour de ces grands noms de Sémiramis et de Sésostris, mais les faits n’en persistent pas moins. Nous n’ignorons pas non plus, et nous aurons lieu d’en parler plus tard, combien les Égyptiens étaient antipathiques à ta mer; mais les marins étrangers ne manquaient pas anx flottes de i’Égypte. En effet, dans les temps les plus reculés naissait et grandissait , sur un coin de terre baigné par la Méditerranée, ce petit peuple de navigateurs qui remplit l’ancien monde du bruit de sa puissance maritime et de ses richesses commerciales, et qui fonda successivement Sidon, Tyret Carthage. Ce peuple non-seulement trafiquait avec toutes les nations riveraines de la Méditerranée, mais fournissait encore des pilotes et des marins aux expéditions maritimes des souverains étrangers. C’est ainsi que, environ mille ans avant J. C., sous le règne de Salomon , se passa, chez les Hébreux, le fait qui se trouve raconté au chapitre ix du troisième livre des Rois, dans les termes suivants :

« Le roi Salomon fit aussi construire une flotte à Asiou- « gaber, qui est près d’Ailath, sur le rivage de la mer « Rouge, au pays d’Édom. Et Hiram (roi de Tyr) envoya « ses serviteurs, gens de mer, et qui entendaient la malt rine. Et ils vinrent en Ophir; et ils apportèrent de là « quatre cent vingt talents d’or au roi Salomon. »

Ce fait se trouve confirmé par l’auteur des Paralipomèncs, qui, après avoir dit que Salomon alla à Asiongaber et à Ailath pour visiter cette flotte , ajoute : « Et Hiram lui

k envoya, sous la conduite de ses serviteurs, des navires et u des matelots expérimentés dans la marine, qui s'en allé- « rent avec les serviteurs de Salomon en Ophir. »

Quelle était celte contrée d' Ophir si abondante en or, et dans quelle partie du monde était-elle située? Cette question a été depuis longtemps agitée par les savants; les hypothèses les plus hasardées ont été mises en avant par quelques-uns •l’entre eux, et il en est même qui ont cru pouvoir pousser la hardiesse au point de faire naviguer les flottes de Salomon jusqu'au. Pérou. Enfin il n’est pas de pays producteur de l'or où quelque savant n'ait voulu voir l' Ophir de Salomon.

Comme cette question a été traitée ex professa , d’une manière fort remarquable , dans un mémoire de M. Quatrcmère, publié en 4845, nous ne croyons pas pouvoir mieux faire, pour arriver à une solution satisfaisante, que de citer quelques passages mêmes de l'écrit de ce savant , sauf ù y ajouter nos propres observations sur quelques pointsqui nous paraissent susceptibles d'être discutés et peut-être rectifiés.

« Parmi les opinions qui ont été émises, dit M. Quatre- « mère, trois seulement me paraissent mériter un examen a sérieux : 1° celle qui place Ophir sur la côte orientale de « l'Afrique; 2° celle. qui voit dans celte contrée la céte de a Malabar; 5° enfin celle qui regarde Ophir comme ayant « formé une partie de l’Arabie Heureuse. Je vais discuter clmu cune de ces hypothèses, en commençant par la dernière.

u Cette opinion, proposée d'abord par J. Dav. Michaë- « lis (1), a été ensuite développée par Gossellin (2), Bre-

(1) Spicilejium geoijrapliiœ estera , t. Il, p. ISI cl seqq.

(ï) Pcrherchcs sur lu rjnvjraphie systématique et positive des ail rifflS, I. Il , p. 01 cl suit.

« dow (1 ) , qui l’ont appuyée et fortifiée de nouvelles preuves, u Toutefois , je ne saurais admettre cette assertion, malgré « les efforts qu'ont faits ces savants distingués pour mettre « la chose hors de doute. Voici les raisons qui m'erapècheut « de souscrire à cette opinion.

« D'abord , .si l'on suppose que la cète de l'Arabie Heu- « reuse nous représente le site de l’antique Ophir, les vais- « seaux de Hiram et de Salomon , qui allaient trafiquer dans « ce pays, n'avaient à parcourir que la longueur du golfe « Arabique. Or cette distance se trouve de beaucoup trop u courte pour s'accorder avec le récit de l’auteur du pre- « mier livre dcSiRois, puisque, suivant cet écrivain, le « voyage d'Ophir, en comprenant l’aller et le retour, de- « mandait un espace de trois années. En second lieu , lu u ville de Dafar, située dans l'Arabie Heureuse, et dans la- « quelle 111. Gossellin a cru reconnaître le nom d’Ophir, se « trouvant à plusieurs journées du rivage de la mer {') , il « est, ce me semble, peu naturel de croire que cette ville « ait été regardée comme le but des navigations des Juifs et « des Phéniciens. Troisièmement, si l'Arabie Heureuse u avait formé la limite du commerce de ces peuples* jl est u douteux que, pour arriver dans cette contrée, on eut

(I) Historicité untertuchungcn, t. U, p. ISS.

(*) Nous croyons devoir rapprocher ici de l'objection présentée par M. Quatremère l'opinion einisc par le aavaut Fulgcuce Frcsnel , au sujet de la positioa de Dafar : » Le nom de Zhaflr s'applique aujourd’hui « non plus à une ville eu particulier, mais à une série de villages si- « tués sur la cèle ou prés de la cèle de l'océau Indieu, entre Mirblt et « le cap Sedjir. Du plus orieutal au plus occidental , il peut y avoir la « distance de dii-sept ou dii-huit heures, ou dcui journées de cara- • vaue. Voici les noms de ccui qui avoisinent le rivage en allaut de l'est v à l'ouest : Tirkah, AddahAriz, Alhélid, Athhifah, SsalAlah, Awrkad.

« choisi la voie de la mer. Quand on connaît tout ce que la « navigation du golfe Arabique présentait et présente en- « core de dangers et d’ennui, quand on se Dgure cette mer «t étroite, semée de bas-fonds et de rochers, dont le fond « est tapissé de larges bancs de coraux et de madrépores a qui coupent les câbles des vaisseaux , sur laquelle on ne « voyage pas sans avoir presque toujours la sonde à la « main , on sentira, je crois, que cette route, pour arriver « dans l'Arabie Heureuse, n’était pas, à beaucoup près, la « plus courte ni la plus sûre , et que les commerçants de- « vaient trouver un immense avantage et une grande éco- « nomie de temps à préférer le chemin de la terre et à tra- « verser la péninsule de l’Arabie , où de nombreuses « caravanesde chameaux offraient , en tout temps, des moyens « de transport assurés et peu dispendieux. C’est ainsi que la « reine de Sabo , se rendant auprès de Salomon , arriva à « Jérusalem après avoir traversé le désert de l’Arabie ou

« côtoyé les rivages de la mer Rouge

« Si les Phéniciens et les Juifs avaient eu pour but, dans « leurs navigations, le commerce de l’Arabie Heureuse, nous « verrions figurer en première ligne , parmi les produits

« Les quatre premiers points sont sur Ja mer, et les deux derniers à « peu de distance du rivage. Celui que l’on nomme Bélid ou HharckAm « (c'est le nom cbhkili ) est en ruines, mais en ruines splendides ; c'est m l’antique Zhafàr. » (Voir les Lettre* sur Chistoire des Arabes avant l islamisme , par Fulgence Fresuel. 1 vol. in-8, 4* lettre, page 27.)

Il ne nous appartient pas de décider entre les assertions contradictoires de deux hommes aussi érudits que M. Ouatrcmèrc et M. Fresnel. Mais celle de ce dernier fût-elle vraie, l'argumentation de M. Ouatremère contre l'opinion de fiosselliu sur Ophir est assez forte pour se passer de l'objection fondée sur l’éloignement de Dafar du rivage de la mer.

« de ce négoce, les aromates. On sait combien les parfums « de tout genre sont estimés dans l’Orient, quelle consom- « malion il s'en fait , tant à la cour des princes que chez les « particuliers. Et les cérémonies du culte de Dieu , prati- « quées avec tant de magnificence dans le temple que ve- « nait de fonder Salomon, réclamaient l’emploi d’une im- « mense quantité d'encens et d'aromates. Aussi, quand la « reine de Saba se rendit en personne auprès du roi des « Juifs, elle lui offrit, entre autres présents , une cargaison « de parfums. Il est donc clair que, si les vaisseaux juifs « avaient trafiqué dans l'Arabie Heureuse, ils n'auraient pas « manqué de rapporter à Jérusalem un chargement de cette « précieuse denrée. Or il n'en est fait aucune mention « parmi les objets que les flottes combinées des Juifs et des a Phéniciens allaient chercher dans la contrée d'Ophir. Et a les marchandises indiquées par l'auteur des livres des u Rois comme formant la principale branche du commerce « d'Ophir, ou ne se trouvent pas dans l’Arabie Heureuse , « ou ne s’y rencontrent pas en plus grande quantité que « sur les côtes de l'Inde, de l'Afrique, et dans tout autre « pays de l'Orient. Ainsi , par exemple, l’Arabie n’a jamais « nourri d'éléphants. Par conséquent, l’ivoire n’y étant * pas une production indigène, et ne s'y trouvant que a parce qu'il y était importé d’ailleurs, ne pouvait former « une branche de trafic tant soit peu importante.

« L’or, cette denrée précieuse que le pays d’Ophir versait « dans le commerce avec tant d’abondance , ne parait pas « avoir été jamais un produit de l'Arabie, ou si la terre « renfermait quelques filons de ce métal, ils ne furent ja- « mais exploités, ni par les habitants ni par les étrangers...

« Les Ptolémées, les Romains, maîtres de l'Egypte, n'au- « raient pas eu besoin d’entreprendre à grands frais des « expéditions lointaines et hasardeuses, s'ils avaient eu à « leur porte une source inépuisable de richesses qu'ils n’au- « raient eu, pour ainsi dire, que la peinede ramasser. Or <i nous ne voyons pas, dans l'histoire, que l'Arabie ait jamais « fourni au commerce de ces peuples une quantité d'or tant « soit peu notable. Les écrivains arabes ou turcs n'ont ja- « mais indiqué l'or, natif ou autre, comme formant une u production de l’Arabie lleureuse (*). . ... . . .

tl -,

« On a voulu rattacher au commerce que les Juifs entre- « tenaient avec Ophir le voyage de la reine de Saba à Jéru- « salem , et cette assertion ingénieuse peut avoir quelque « chose de vrai ; mais elle ne prouverait pas que la contrée « d'Ophir fût identique avec les États de cette princesse (**).

I*) Dans J’iutêrèl de la thèse que nous avons pour but de développer dans ce premier livre, savoir, que les Arabes doivent être regardés comme les premiers navigateurs qui aient fréquenté la côte orientait* d'Afrique, nous croyons devoir faire remarquer qne, si l'argumentation de M. ouatrciuère , au sujet de la non-existence de l’ivoire et de l’or parmi 1rs productions de l'Arabie, ne prouve pas absolument que les vaisseaux de Salomon ne pouvaient aller se charger de ces objets en quelque port de la côte sud d’Arabie, elle prouve, du moins, que, pour qu’il» les y trouvassent, il fallait qu’ils y fussent apportés du pays de productiou par d'autres navigateurs que les Hébreux et les Phéuicicns. Et, en effet, avant l’époque dont il s'agit, l'or d'Ophir était counu des Idumécns; et la reine de Saba, elle-même, dont le pays ne produisait pas d'or, avait le moyen de se procorcr ce précieux métal, puisque dans les présents qu’eUe offrait au roi Salomon se trouvaient compris six-vingts talents d’or.

La contrée d'Ophir pouvait être soumise à la reine de Saba, de même qu’à l’époque du Périple toute la côte d’Azaoie se trouvait, nous dit l’auteur de ce récit, soumise, d'après uu droit ancien, au souverain de l’Ara-

« On peut croire que les vaisseaux phéniciens et juifs, dans « le cours de leur navigation , relâchaient quelquefois dans « les ports de l’Arabie Heureuse et de la côte d’Afrique qui « lui est opposée. La reine, considérant combien ce trafic •< pouvait devenir lucratif pour elle-même et pour ses su- « jets, eut peut-être l'idée d’engager Salomon à établir, « entre les deux pays, des relations commerciales qui ne « devaient pas manquer de procurer, à l’un et à l’autre « peuple, des profits incalculables. Tel fut, on pourrait le « supposer, un des motifs qui déterminèrent In reine de « Saba à venir en personne conduire une négociation qui « lui paraissait , sans doute, trop importante pour être con- « liée à un simple ambassadeur.

« Les autres productions qui, avec l'or et l'ivoire, for- « maicnt la cargaison des vaisseaux juifs et phéniciens, à « leur retour d’Ophir, ne conviennent guère , si je ne me « trompe, à l’Arabie Heureuse; on y chercherait vainement « . les pierres précieuses , le beau bois appelé algummim ou

« almugghim Les singes, il est vrai, se trouvent en

« très-grande abondance dans l’Arabie Heureuse; mais

bic première. C'est de cet indice que d'Anvillc a tiré son plus fort argument pour établir l'identité d'Opbir avec la cAte orientale d'Afrique on, plus particulièrement, le pays de Sofala. ('.eUc sujétion d'Ophir à l'autorité de la reiuede Saba étant admise, l'opinion que rappelle M.Quatremère acquerrait, dès lors, plus de vraisemblance. F.n acceptant, comme il le fait, l'identité d’Opbir avec le pays de Sofala, ou ne peut guère admettre, vn effet, que les vaisseaux phéniciens et juifs se soient dirigés, comme par intuition, vers cette contrée d’Ophir, sans être d'abord entrés en communication avec Saphar ou quelque autre port de l'Arabie Heureuse, où ils pouvaient trouver les indications nécessaires pour sc diriger vers la contrée qui devint ensuite le but des expéditions régulières faites par le roi Salomon.

« ils ne sont iè , comme ailleurs . que des hôtes fort incom- « modes , pour lesquels on chercherait vainement des « acheteurs.

« Une seconde opinion, qui a réuni un grand nombre de « partisans, est celle qui place Ophir dans l’Inde, sur la « côte de Malabar ; car je ne parle pas des hypothèses des « savants qui ont cherché cette contrée dans l'tle de Ceylan, « dans la presqu’île de Malaca ou dans l'île de Sumatra. « Suivant les défenseurs de l’opinion que j’indique, le bois « appelé algummim ou almugghim était le bois de sandal , « les toukkiïm étaient les paons.

« Au premier abord, je l'avoue, cette supposition semble « le mieux fondée et parait de nature à obtenir tous les suf- « frages; toutefois , quand on y réfléchit un peu , elle pré- « sente des difficultés graves. Je n'insisterai pas sur ce que « Strabon assigne à une époque bien postérieure Aux voyages a des Phéniciens à Ophir, la découverte des moussons qui « conduisent les navigateurs dans l’Inde. En effet, cette as- « serlion du géographe grec ne prouve rien. Que les Égyp- « tiens, chez qui le commerce maritime était resté dans « l'enfance, aient, durant une longue suite de siècles, « ignoré le fait, aussi curieux qu'important, de ces vents « réguliers qui souillent .alternativement dans uqe direc- « tion opposée , ce n'est pas une raison de croire que les « Phéniciens, ces navigateurs si habiles, aient partagé cette « ignorance.

« Mais d’antres raisons, ce me semble, s'opposent à ce « que l'on place dans l’Inde la contrée d'Ophir. Si les vais- « seaux juifs et tyriens avaient fait voile pour la côte du a Malabar, ou tout autre point de l’une ou de l'autre des

« presqu îles en deçà et au delà du Gange, on verrait figu- « rer, sur la liste, des marchandises apportées de ce pays : « la soie , les châles, les riches tissus de colon, les parfums, « le poivre, la cannelle et lanl d'autres denrées que t'Inde a « toujours envoyées en Europe. Mais aucun de ces produits « ne se trouve indiqué par l'historien hébreu, tandis que « I or est désigné par cet écrivain comme ayant formé le « principal objet qu'Ophir livrait au commerce, et celui « qui attirait d une manière spéciale les avides Phéniciens, « et les engageait à s’élancer dans ces expéditions loin- « taines. Or tout le monde sait que l'Inde n'a jamais « fourni d'or au commerce ; cette contrée, si heureuse, si « favorisée de la nature, ne possède pas de mines de ce mé- « tal, ou, du moins, ses habitants ont eu le bon esprit de ne « pas les exploiter. Ebn-Batoutah parle, il est vrai, d’une k mine d'or qui existait dans l'Inde, mais il ne la regarde « pas comme une des sources de la richesse du pays. Fi- « rischtah , dans son Histoire de V Inde (I), atteste égale- « ment que le pays de Kemaoun fournit de l’or, que l’on « obtient par des lavages; mais celte province, située tout « à l’extrémité septentrionale du pays, n’a jamais pu en- « voyer les produits de son sol sur la côte de Malabar « pou* contribuer aux spéculations du commerce maritime.

« Joignant aux produits riches et variés du sol inépuisable « les merveilles d'une industrie qu'aucun autre peuple,

« jusqu'à ces derniers temps, n'avait pu surpasser, les In- « diens n'avaient jamais eu de denrées des autres pays, a tandis que toutes les nations du globe étaient plus ou"

« moins leurs tributaires. Fournissant au luxe les diamants, « les pierreries, les parfums, les tissus précieux, et tant « d'autres objets devenus pour lui d’une nécessité indis- « pensable, ils avaient toujours reçu en échange l’or et « l'argent, les seules denrées précieuses que leur terre ne « leur offrit pas. Aussi , dans les anciens temps, l'or des an- « très parties du globe a pris la route de l’Inde pour n’en a plus sortir .

u Quant à l’ivoire, que la contrée d’Ophir fournissait en « abondance, il ne fut jamais un des produits de premier « ordre que le commerce ait été chercher dans l'Inde. Ce « n’est pas que cette contrée ne renferme un très-grand « nombre d'éléphants de la plus haute taille; mais les haie bitanls, en général, se contentent de réduire à l’état de « domesticité ces énormes quadrupèdes, et ne leur font « pas la guerre pour leur arracher leurs défenses, qui, « d’ailleurs, ne sont ni si grandes ni de si belle qualité que « celles des éléphants d’Afrique.

« Dans le bois appelé algùmmim ou almvgghim on n « cru reconnaître le bois de sandal ; mais il faut observer « que, chez les Orientaux, ce bois est le plus souvent em- « ployé comme parfum. Or nous ne voyons pas que le bois u désigné par l’historien hébreu ait servi à un pareil usage, « car Salomon en fit faire des instruments de musique et « d'autres meubles pour le service du temple de Jérusalem.

« On croit généralement que le mot loukkiïm doit signi- « fier des paons, et cette opinion semble, au premier « abord, très-plausible; cependant une considération « m’empêche d’adopter celte hypothèse : si les paons

« avaient été apportés en grand nombre dans la Palestine, « à coup sûr ils se seraient multipliés dans cette contrée, « ainsi qu’ils se propagent encore aujourd'hui dans des pays « beaucoup plus septentrionaux. Or cet oiseau est tellement . « remarquable parla beauté extraordinaire de son plumage, « que, sans doute, l'auteur du Cantique des cantiques et les « autres écrivains hébreux auraient fait plus d'une fois al- « lusion à l’élégance de ce volatile et à la magnifique parure « desea ailes ; mais il ne se trouve pas nommé ailleurs que « dans le passage du livre des Rois où il est fait mention « du commerce d’Ophir. Dans le x* siècle de notre ère, « Massoudi (I) parle des paons que l’on allait chercher dans « l’Inde, et que l’on transportait dans la Perse, où ils pon- « datent habituellement. Plus tard l’écrivain persan de la « vie du sultan Masoud le Gasnévide (2) atteste expressé- « ment que, de son temps, les paons avaient été conduits « de Plnde dans la ville de Hérat, où ils s’étaient multipliés. « Je sais que le paon , à une époque très-reculée, était « connu des Grecs, qni avaient cru devoir consacrer ce ma- « gnifique volatile à Junon, la reine des dieux. Mais ce fait * ne prouve en aucune manière l’identité d'Ophir et de « l’Inde ; il démontrerait, nu contraire, que, dès avant le « règne de Salomon , les Phéniciens avaient été , par une « autre voie, chercher cet oiseau dans l’Inde, et l'avaient « porté sur les côtes de la Méditerranée. On peut donc sup- « poser que le mot hébreu toukkiïm ne désigne pas réelle- « ment le paon

(1) Moroudj, t. I, folio 165 r. et v.

(î) Man. péri, de Genly, 58, folio 41 v., 42 r.

« Après avoir réfuté les hypothèses des savants qui ont u placé Ophir dans l'Arabie Heureuse ou dans quelque par- « tic de l'Inde, il me reste à exposer sur ce sujet mon opi- « nion particulière. Si je ne me trompe, il faut en revenir « au sentiment de d'Anville, Bruce, etc., et admettre que la u contrée d’Ophir était située sur la cèle orientale d'Afri- « que, aux lieux où existe encore aujourd'hui le royaume « de Sofulah. Cette hypothèse est celle qui, ce me semble, « réunit en sa faveur le plus grand nombre de probabilités.

u D'abord, nous avons vu que l'or était lu principale « denrée que produisait Ophir, et que c'était surtout l’apex pAt de ce riche métal qui attirait dans celte riche contrée « les vaisseaux juifs et phéniciens ; que le commerce de ce a pays avait, dans l’espace de quelques années, jeté dans la « Palestine une immense quantité d'or. Ce métal était si « bien regardé comme étant, par excellence, un produit « particulier à celle contrée , que , chez les écrivains hé- « breux, le mot ophir est souvent employé d'une manière « absolue pour désigner l’or. On doit croire que les ri- « dresses métalliques apportées d'Ophir provenaient de « mines abondantes que renfermait celte région. Or quel « est le pays du globe qui , avant la découverte du nou- « veau continent, a produit, dans tous les temps, la plus « grande quantité d’or? Tout le monde répondra que c’est « l'Afrique ; et même aujourd’hui, il parait que cette parti lie du globe peut fournir l'or en plus grande quantité « que l'Amérique elle-même. La poudre d’or d'Afrique a « toujours été célèbre, d’autant plus que ce métal s’y trouve a partout à un extrême état de pureté, et n’a besoin, pour a être extrait des sables, que d'un simple lavage. Il est

« donc peu étonnant que les Phéniciens, instruits de bonne « heure des trésors immenses que l'Afrique orientale pou- « vait offrir à leur cupidité , aient profité de leur alliance « avec Salomon, qui leur donnait un port sur la mer Rouge « pour se lancer dans des expéditions lointaines et hasar- « deuses, mais dont les périls étaient bien compensés par « la certitude de bénéfices prodigieux ; ce commerce lucra- « tifne fut presque jamais entièrement interrompu. Bien « longtemps après la ruine des Phéniciens , les Romains « entretenaient avec les contrées de la Barbarie un trafic « soutenu, sur lequel Cosmos (1) nous donne des détails « intéressants, et qui avait pour principal objet d'obtenir, « en échange de marchandises, une quantité plus ou moins « abondante de poudre d'or. Au moyen Age, les Arabes, « non moins commerçants et non moins avides que les « Phéniciens, allaient faire de fréquents voyages sur la côte « orientale d'Afrique et dans l’ile de Madagascar, d’où ils « rapportaient surtout de l’or

« Un passage du livre de Job semble encore venir à « l'appui de mon opinion : l’écrivain de ce livre vénéra- « ble (2) fait mention des poussières d'or anr nney. Cette « expression, que l’on a traduite d'une manière peu exacte « par giebœ auri, désigne, je crois, l’or en poudre, tel « qu'on le recueille avec tant d'abondance dans les sables « d’Afrique. . .

« Quant a l'ivoire, it est inutile d’insister beaucoup pour « prouver que l’Afrique en a, dans tous les temps, livré au « commerce une immense quantité. Les éléphants, dans

(1) Tnpographia Christiana, p. HO.

(2) Chip, iirui, v. G.

« cetle partie üu monde , ne sout pas, comme dans l’Inde,

« attirés dans des pièges et pris vivants, pour être ensuite « apprivoisés et employés comme monture des grands, ou « pour porter de lourds fardeaux. Les nègres, qui font à cet « énorme quadrupède une guerre acharnée, n'ont pour but « que de le tuer, afin de lui enlever ses défenses, qui de-

« viennent l’objet d'un trafic considérable

u Quant aux singes, on sait que l’Afrique en renferme « une immense quantité, de toutes les espèces. Il est même « remarquable que cette partie du globe a, dans les temps, « fourni les singes que les bateleurs employaient pour

« amuser les passants

« Les oiseaux appelés toukkiïm étaient , si je ne me u trompe, les perroquets ou les perruches. On conçoit fa- « cilemcnt que ce bel oiseau, si commun dans l’Afrique, ait u pu, dans ces temps anciens, comme encore de nos jours, « exciter une sorte d'engouement et devenir, pour les « Juifs et pour les Phéniciens, un objet de commerce assez « important. On sent aussi que cet oiseau, qui ne se reprox duit pas en captivité , a dù bientôt disparaître des contt trées où son plumage et son langage l’avaient fait re- « chercher durant quelque temps. On pourrait croire aussi » que, par le mot loukküm, il faudrait entendre la pinu tade , qui est si commune en Afrique , dont le plumage , u si régulièrement tacheté, avait pu procurer à cet oiseau, « dans quelques contrées de l’Orient, un succès de mode.

« Nous avons vu que les pierres précieuses faisaient partie « des marchandises que la contrée d’Ophir offrait au com- « merce des Phéniciens et des Juifs. Or le vaste continent « de l’Afrique produit, en aussi grande abondance que

« d'autres contrées du globe, des pierreries de divers « genres

« Quant au bois précieux appelé almugghim,

« ou algummim , il serait peu difficile de lui trouver son « analogue en Afrique, Cette partie du globe renferme tant « d’espèces de beaux bois, dont les unes sont propres pour « la teinture, d’autres pour la menuiserie, que l’on n’au- « rait, à cet égard, d'autre embarras que celui du choix. « Comme je dois ici me borner à ce qui concerne les côtes « orientales de l’Afrique, il existe dans ces contrées trois « genres de bois dont les auteurs arabes parlent en plu- « sieurs endroits avec beaucoup d’éloges , je veux dire le « bois de bakarn, c’est-à-dire le bois du Brésil, et celui qui « porte le nom de kand. Comme l'usage du premier est « borné à la teinture, et que les deux autres, c’est-à-dire « le bois de kand et celui de sadj , nous sont représentés « par les Orientaux comme des bois précieux dont on for- « niait de très-beaux ouvrages de menuiserie , il me semble « que l’un ou l’autre de ces bois peut être regardé comme « répondant à celui que l'historien hébreu nomme al- « gummim (*).

(*) Voici, pour compléter l'indication donnée par M. Quatremère, en ce qui concerne les bois que produit 1a côte orientale d'Afrique, une note des diverses essences qui , A notre connaissance, existent actuellement sur le littoral de celte côte, avec 1'iudicalion des usâmes auxquels ces bois sont ou pourraient être appropriés; nous les désignons par leur nom iudigène , sans pouvoir dire si quelqu’un d’entre eux corres- • pond aux bois de bakam , de kand et de sadj, cités, par M. Quatremère, d’après les auteurs arabes.

Le m'zimbali. Ce bois a beaucoup de ressemblance avec le teck de l'Inde. Le tronc de l'arbre n'atteint pas une très-grande hauteur; mais il a communément de 2 à 3 mètres de circonférence A sa base, il sert aux constructions, pour bordage» et grosses pièces droites.

« D'après les détails dans lesquels je viens d'entrer, je « crois être autorisé à conclure que le pays d’Ophir, où « abordaient les vaisseaux de Salomon et de Hiram, était « réellement la contrée de Sofalali, située sur la côte orien- « laie d’Afrique. »

Si le lecteur, après avoir lu ces extraits du mémoire de

Le nCvoulé, Ce bois est de couleur rougeâtre; il se conserve moins à Peau que le précédent ; mais on en fait de même des bordages, des madriers et de belles piauches.

Le m'Ionddooh (takamaka de Madagascar). Ce bois fournit de bonnes courbes pour les constructions maritimes, et ou en tire aussi des pièces de mâture.

Le m'trhé . Ce bois est très-lourd et très-dur; il fournit des pièces de quille de très-grande dimension.

Le m'sikoundazi. Ce bois a , pour la couleur, quelque rapport avec le noyer et le gaïae; on eu tire de très-belles planches.

Le m’gnitnvou. Cet arbre fournil de très-bou bois, mais dont les pièces n’atteignent pas plus de 0 à 8 mètres sur 2$ à 30 centimètres; ou l'empjoic dans la construction des bateaux.

Le m'sambarao. Ce bois, dont on trouve fréquemment , à Zanzibar, des plateaux de 1*,50 de large, est employé pour construire les portes massives des maisons arabes. Très-solide, très-lourd, il résiste aux vers et même aux termites; il est susceptible de recevoir un très-beau poli. 11 est d’une couleur jaune clair, avec des veines blanches, noires et rouges, très-agréablement fondues.

Le m'ieha. Cet arbre atleiul des dimensions de 18 à 20 mètres. On eu fait des pièces de raàlure superbes, bien qu'un peu lourdes.

Le m'sam/arouaf. C'est un bois dur et résineux, qui donne aussi des pièces de mâture.

Le m'gourousi. C’est une espèce de bois de fer incorruptible. On en tire des poutres el des poutrelles.

Comme bois plus particulièrement propres à la menuiserie et à l'ébénisterie, on en trouve sur toute la côte.

Le in'lata. Ce bois est jaune, veiné, très-dur, sc travaillant bien, susceptible d'un très-beau poli.

Le Vi'komasi. Ce bois est rouge vif, très-beau, pouvant se travailler finement.

Le calambaki. Bois de &cntcur très-odorant, d'une couleur verte et

M. Quatremère, veut prendre connaissance de celui non moins intéressant de d’Anville {1), il restera convaincu qu'on ne saurait accumuler , en faveur d’une opinion, plus de preuves décisives que ne l’ont fait ces deux savants, dont les écrits rés.ument d'ailleurs, en les corroborant , ceux de leurs devanciers, et notamment les ouvrages do l'ancien évéque d'Avranches, Huet, l’auteur du savant traité des Navigations de Salomon, publié au commencement du xviii* siècle. Pour ce qui nous regarde, nous nous trouvons forcé de convenir que, malgré les assertions contraires, et notamment celle du savant Gossellin, nous acceptons comme acquis à l’histoire 1° que le pays d’Ophir d'où provenaient les produits apportés par les flottes de Salomon était situé à la (été orientale d’Afrique, et plus particulièrement dans la partie de cette côte connue sous le nom de Mozambique et de Sofala; 2° qu’au temps où ce roi régnait, les navigateurs hébreux et phéniciens communiquaient

noire bien mélangée, susceptible de recevoir un très-beau poli. On en fait de fort jolies cassettes.

Le mananingha. Bois jaune oradge veiné de ronge , d'un grain fin, dur et bien marbré.

Le fenès (jaquier). Bois de couleur jaune curcuma, très-employé pour les décorations des portes et fenêtres, et très-propre à la sculpture. Les artistes de Zanzibar le fouillent avec beaucoup de goût et de perfection.

Toutes les forêts avoisinant Sonna sont peuplées d’arbres fournissant des bois d'ébénisteric très-curieux, et entre autres de l’ébène de fort belle qualité. Le fleuve semble s'offrir pour transporter ces bois à la mer.

Nous avons emprunté une partie de ces détails au rapport de M. Loarer, qui , à titre d'agent du ministère du commerce , a pris part à la mission dont cet ouvrage a pour but de publier les résultats.

(1) Mémoire sur le pays d'Opliir, où les flottes de Salomon allaient chercher l’or, par M. d’Anville, tome XXX, Mémoires de littérature lires des registres de l'Académie royale, etc , pag. 83 a t>3.

avec celte côte. Ce commerce de l'or d’Ophir était, du reste, antérieur à Salomon ; car, outre ce que nous avons déjà dit dans une note précédente, que l’or d’Ophir était connu des ldumécns avant le temps de David, le livre des Paralipomènes fait mention d’ une grande quantité d’or d’Ophir tenue en réserve par ce dernier prince; et il est naturel de penser que, pour arriver au point où il se trouvait sous Salomon et Hiram,il avait fallu que ce commerce existât depuis longtemps, et qu’il se fût même écoulé une longue suite d’années depuis le jour où, pour la première fois, des navigateurs venus des régions au nord de la mer Erythrée avaient doublé le cap des Aromates, descendu la côte jusqu’à Sofala et reconnu la possibilité du riche trafic que dix siècles avant J. C. Salomon et ses alliés exploitaient avec tant de hardiesse et de bonheur. Cherchons donc l’origine de ce mouvement commercial et tâchons de remonter jusqu’aux hardis pionniers qui mirent les premiers les pieds sur ces rivages et en tirent connaître anx Phéniciens la situation géographique et les richesses.

Quand on promène les yeux sur la carte du monde, quelques instants de réflexion sufliscut pour sc rendre compte de l’admirable position topographique occupée par la péninsule arabique. Appuyée, du côté du nord-ouest, au rivage de la Méditerranée, qui la met en rapport avec tous les pays que celte mer baigne, elle s’enfonce comme un coin entre l'Asie et l’Afrique, participant de la nature de chacun de ces deux continents, et prête ainsi à les rendre tous les deux tributaires de son génie et de sa sitnalion ; puis elle refoule l’océan Indien jusqu’à ce que sa côte sudest vienne sc placer en regard de celle de l'Inde et pa-

rallèlement à une partie du rivage oriental de l'Afrique. I. 'Océan, en s'échancrant profondément sous lu saillie de liminense presqu'île, l'enveloppe d'une vustc ceinture d’eau qui lui ménage à la fois un canal de circumnavigation et une ligne de défense infranchissable. Au nord-est, où une lacune existe, le désert , à son tour, la protège : la mer de sable continue l'Océan et le supplée, et tous deux lui font, au milieu de l’ancien monde, une de ces positions insulaires prédestinées au monopole commercial. Elle supporte, à son extrémité sud-est, tout l'effort de ce cintre géant que la nature a tracé du cap des Courants à Ceylan ; au nord-ouest, elle est le point d’appui de tout le système commercial établi entre le bassin de la mer Méditerranée et celui de la mer de l’Inde.

Dans une grande partie de son étendue, le sol en est aride et ingrat. Le désert, qui se ramifie à sa surface, en rompt l’unité , et de nombreuses oasis parsèment çà et là cette immense mer de sable. Son indépendance générale étant assurée par sa situation géographique, et l’indépendance individuelle de ses habitants commandée, pour ainsi dire, par sa constitution géologique, elle a dû être longtemps à se créer une unité pblilique, même éphémère; et, par suite, toute l’énergie qu'elle n'a pu, comme ses voisins, dépenser dans les nécessités des graudes guerres, ellea dé l’employer forcément aux spéculations commerciales.

En effet, tout semble marquera l’Arabie sa mission providentielle dans cette sphère d'activité. N'est-ce pas la Providence qui, pour procurer à l'habitant de ces contrées le libre parcours de ses immenses lagunes de sable, lui a donné un

merveilleux moyen de transport, le chameau, sobre comme lui, comme lui infatigable? L'Arabe, porté, avec ses marchandises, par ce précieux animal, a pu traverser toute l'étendue de son territoire et communiquer, de tout temps, au nord et à l’est, avec les peuples qui remplissaient , aux premiers âges, la scène du monde.

Il a l'Égypte d'un côté, de l’autre la Palestine, la Syrie, Habylone, la Chaldée, la Perse; et, pour le solliciter à chercher d’autres tributaires et à se créer sur l'Océan des routes nouvelles , plus rapides que ses navigations dans les sables sur le dos de son chameau , douze cents lieues de côtes lui ouvrent les mers dans toutes les directions. A l’est, c'est le golfe Persique qui, par l'Euphrate, remonte au cœur de la partie occidentale de l'Asie et se resserre à Ormus pour mettre l'Inde à deux pas du rivage de l’Arabie. A l’ouest , c’est la mer Rouge qui le transporte au flanc oriental de l'Égypte et de l’Abyssinie, et qui , rapprochant ses rives au détroit de Bab-el-Slandeb, semble t’inviter à franchir ce canal d'une enjambée, pour l'introduire dans les mystérieuses solitudes du centre de l'Afrique , que l'ancien monde n'a pas connues et que souvent même il a niées. Enfin, entre ces deux golfes, l'Arabe possède le vaste rivage que viennent battre les vagues de l’océan Indien : immense bassin dont il ignore les profondeurs , mais dont il connaît inévitablement les deux côtés est et ouest, car scs yeux eu ont vu le commencement au delà des gorges des deux détroits, et son imagination a pu facilement les prolonger dans la vnsje étendue de mer qui se déploie vers le sud.

Ce n’est pas tout : les circonstances météorologiques con-

spirent avec la disposition des lieux pour l'entraîner aux régions lointaines. Les vents eux-mêmes lui fournissent le mot de l'énigme. Dans ces parages la brise n’a pas de ces caprices qui déroutent les prévisions du marin et déconcertent son audace. Pendant six mois de l'année, la mousson entraîne du sud-ouest au nord-est et les nuages du ciel et les vagues de la mer , et pendant les six autres mois , régulièrement , mathématiquement, pour ainsi dire , vagues et nuages sont portés par le vent dans une direction diamétralement contraire.

Ce phénomène a-t-il pu longtemps échapper à l’observation de I Arabe du sud ? A-t-il fallu des siècles pour que celui-ci entendît et comprît cette révélation qui , pendant six longs mois , gronde sous ses pieds et au-dessus de sa tête ? Eh quoi ! ce phénomène si clair et si simple , si visible , si tangible (qu’on nous passe l’expression), dont les phases ont une si longue durée et une régularité si parfaite , aurait-il fallu au pêcheur arabe plus de temps, pour le connaître, qu’il n'en a fallu au pasteur des temps primitifs pour lire , presque couramment, les nombreux hiéroglyphes tracés sur la voûte céleste? Certes, cela n’est pas admissible; aussi, lorsqu on nous raconte comine un événement merveilleux la découverte faite par Uippale dix siècles après l'époque où les vaisseaux des Tyriens et des Hébreux allaient chercher 1 or des mines de Sofala, poussés par cette mousson qui u était déjà plus le secret exclusif des Arabes , on prouve seulement la légèreté présomptueuse des nouveaux venus sur ces mers, et le caractère peu communicatif de ceux dont ils partageaient le monopole commercial.

Ainsi donc, nous devons admettre, comme incontestable,

la découverte faite, dans les temps les plus reculés, par les Arabes de l’Yémen et du Hhadheurmà'ut , de ce phénomène si intéressant, qui se passait . pour ainsi dire, cher eux, et que les navigateurs, d’après les Arabes eux-mômes , ont nommé mousson (1). En conséquence, maitres, de bonne heure, de cette clef de la navigation de l’océan Indien , les Arabes devenaient forcément, pour peu que les circonstances les entraînassent à prendre ce rôle, les intermédiaires obligés entre les peuples assis sur les bords de la Méditerranée, dans le golfe de Syrie, et les contrées qui prolongeaient, au midi, le continent africain.

En effet, la navigation du golfe Persique était naturelle au navigateur arabe : en suivant ses bords et franchissant le détroit d’Ormus, où il touchait à la fois d’une main l’Asie et de l’autre le rivage de la patrie , il côtoyait de proche en proche la Carmanie, la Gédrosie, l'Indo-Scythie, jusqu'à la péninsule de Earis (2), poussé par la mousson de l’ouest pendant toute la durée de laquelle il lui était impossible de songer à retourner en arrière vers son point de départ (3). Arrivé au sinus Barygazenus, et le revirement périodique

( 1) l>u mot arabe maustem , qui signifie époque marquante.

(2) La Carmanie avait pour limite maritime orientale le mont Car-

pella, aujourd'hui le cap Jacks, portion de côte comprise dans te littoral de la province nommée depuis Kerman. •

La côte de Gédrosie s’étendait du mont Carpella jusqu'à l'embouchure de l'Indus, où figurent aujourd’hui les pays de Mckran et de Lus.

L'Indo-Scythie s'étendait des bouches de l’Indus jusqu’au delà do sinus Barygazeuus, aujourd'hui golfe de Cambaie, et comprenait ainsi les pays que nous connaissons sous les noms de Sind , de Cotch et de Grmzcrate, ce dernier représentant la péninsule de Laris.

(3) Vers la fin de la mousson de sud-ouest, les vents passent successivement à l'ouest, au nord-ouest et au nord avant de s'établir au uordest, qui est la direction générale de la mousson dite de nord-est.

s'opérant dans la direction des vents , il lui était facile , de tâtonnement en tâtonnement, de tentative en tentative, de se laisser dériver au double courant de l’atmosphère et des flots, le long du rivage de cette presqu’île indienne qui, nu fond de chaque baie ou derrière chaque promontoire, lui offrait ou lui faisait pressentir une source nouvelle de richesses , jusqu'à ce qu’enfin , sans trop de périls et sans obstacle insurmontable, il en vînt a toucher les bords de l’antique Taprobane.

Du côté de l’occident , même facilité, même pente naturelle, même conspiration des éléments pour entraîner le bateau de l’Hedjaz ou de l’Yémen vers des points de la cèle d’Afrique de plus en plus éloignés. Laissant de côté les communications si simples et si incontestables entre les deux rives opposées du golfe Arabique , comment supposer que l’Arabe ait résisté longtemps à l’attrait de ce monde qui semblait venir au-devant de lui toucher presque à l'embouchure du détroit, dont les grèves s’arrondissaient «ous ses yeux, et qui, pour peu qu’il s’aventurât sur les eaux en s’avançant , par degrés, dans la largeur du golfe Avalitique (I), lui montrait dans l’air transparent les sommets de ses montagnes, jusqu'à la pointe orientale du continent? Certes, en peu de temps, l’appât de l’inconnu, les irrésistibles suggestions de la cupidité, les récits de quelque aventurier, durent lui faire franchir tous le» degrés de cet arc de cercle qui commence au détroit, et l’entraîner, un jour, jusqu’au cap des Aromates qui le termine à l’est.

De cette position, il planait, presque par tous les côtés,

(1) Le fond du fjolfe compris entre la côte sud d’Arabie et la côte

sur les abîmes incommensurables , excepté sur un point où son regard, décrivant les contours du cap, surprenait le brusque renversement de la côte, et suivait, avec une ardente curiosité sans doute , le rivage s’enfonçant dans le sud-ouest vers des limites inconnues. Qu’il ait hésité quelque temps devant ces horizons infinis, cela est facile à comprendre; mais ici, comme à la côte indienne, les trésors naissaient sous la proue de son bateau, et l’attiraient vers le midi par un attrait magique ; ici, comme là-bas, sa prudence pouvait s'appuyer sur la présence du rivage, qui lui servait comme de rampe pour descendre de baie en baie , de promontoire en promontoire, vers des lieux plus éloignés. Puis l'expérience lui apprit bientôt que , si la mousson de nord-est le surprenait au sud du cap des Aromates, les vents et les courants le retenaient fatalement captif derrière cette barrière infranchissable, qui ne s’ouvrait plus pour lui qu’au bout de six mois, au renversement de la mousson. Après cette expérience, et elle dot être prompte, il n’eut plus qu'à s'abandonner aux éléments pour faire la conquête maritime et commerciale de tout ce littoral, si bien doué par la nature pour tenter et satisfaire des marchands aussi avides que les Arabes.

La pratique de la navigation des deux côtes une fois acquise, le navigateur de ces contrées, récapitulant les faits et les observations, avait pu reconnaître que la direction suivie pour descendre la côte de l'Inde différait peu de celle qu’il avait dû suivre en côtoyant le littoral oriental de l'Arabie et de l’Afrique. Il lui avait suffi, pour cela, de rapporter l’une et l'autre direction à certaines positions du soleil ou d’étoiles remarquables. Calculant alors les distances parcou-

rues au moyen du temps qu’il y avait employé , il dut arriver (ce n’est, il est vrai, qu’une hypothèse) à comprendre que, dans ce vaste trapèze, dont sa pensée, avec les éléments donnés, traçait assez exactement lu base de l'extrémité connue de la presqu'île indienne au cap des Aromates , il pouvait, se confiant à la mousson favorable, se décider à perdre de vue celte terre qu’il avait prise pour guide dans ses premières navigations, et se porter d'une cète à l’autre sans s’astreindre à suivre leurs sinuosités. C’est, comme nous le verrons, ce que fit plus tard Hippalc, cité dans une des pages qui précèdent.

Maintenant que, à l’aide de considérations tirées de l’analogie et des données géographiques et météorologiques, nous avons rendu facilement acceptable l'opinion que les Arobes ont, dès la plus haute antiquité, connu et fréquenté tout le pourtour de la mer Erythrée, revenons en arrière, et demandons à l'histoire ce qui se passait au point de vue commercial parmi les grandes nations qui florissaient alors en Asie.

Aussi loin que remonte l’histoire authentique, nous trouvons des traces qui prouvent que le commerce des denrées de l’Inde était déjà en vigueur. La casse et le cinnamame (qui paraissent n ôtre que deux qualités de la môme épice, la cannelle) étaient importés à Tyr et en Égypte dès les temps les plus reculés. .Moïse en parle souvent, et dans les termes les plus précis ; il énumère même des quantités telles (800 s ides de myrrhe, 500 de casse, 250 de cinnamome), qu’on eh conclut naturellement que ces substances n’étaient ni rares ni difficiles à se procurer. Nul doute que les magnificences de Ninive, de Babylone, de Thèbes durent 1. 3

prendre en partie leurs sources dans le commerce des productions de l'Inde, et les importations que les Phéniciens en tirent dans toutes les villes du littoral de la Méditerranée, prouvent surabondamment les communications incessantes établies alors entre l'opulente presqu'île et les nations qui l'avoisinaient. Mais ce qu'il faut surtout remarquer, c'est que, parmi les précieux objets fournis par ce commerce, la substance la plus curieuse était la cannelle, dont nous venons de constater la présence chez les Hébreux ou temps de Moïse, et que la cannelle, pourtant, n'a pu être trouvée dans des lieux plus rapprochés que Ceylan ou la côte de Malabar.

Eh bien! quels pouvaient être les agents de ce vaste trafic, s'alimentant seulement que dans des contrées aussi éloignées que l'étaient ces deux dernières?

Les Hindous? Mais l’aversion superstitieuse de ce peuple pour la mer est un fait acquis à l’histoire. « La religion « de l'Inde, dit le docteur W. Vincent (I), défend aux a natifs de passer YÂltock, c'est-à-dire la rivière dè [envi due (f Indus); et, si leur religion était primitivement la « même qu'aujourd'hui , ils ne pouvaient pas naviguer sur « la mer, car ceux-là mêmes qui voyagent sur les rivières « doivent venir prendre leurs repas à terre. » Il n'est plus étonnant , après cela, que l'histoire ne lasse point mention des Hindous comme navigateurs.

Étaient-ce les Perses ou les Égyptiens? Mais leurs préjugés politiques ou religieux contre la mer, et même contre ceux qui la fréquentaient, ont été aussi mentionnés dans l’his-

(1) The Periplus of the Frylhrcan sea.

toire (1). Une circonstance qui Tait voir le peu d'habitude que les Perses avaient de la navigation, c'est qu’ Alexandre, entouré de leurs troupes et à la porte de leur pays, ne les employa pas pour le service de sa flotte lorsqu’il s'embarqua sur l'Indus pour entrer dans la mer. tjnant à l’Egypte, ses communications avec l'Inde . dans les Ages reculés , n'auraient pu être habituelles sans laisser un long retentissement dans les traditions de l’antiquité. L'envahissement de l'Inde par Sésostris, à la tête d'une flotte de quatre cents voiles, et l'émigration de Danaiis en Grèce, sont des faits purement politiques et militaires, que l’histoire peut bien accepter comme elle accepte les vagues rumeurs des temps primitifs, mais qui ne sauraient servir de base à la constatation d'un mouvement commercial pareil n celui qui exista entre l'Inde et les nations asiatiques en deçà de l'Euphrate et de la mer Erythrée.

Sans doute, les nations voisines, telles que la Perse et la Chaldée, ne manquèrent pas de trafiquer avec une contrée aussi riche, et de faire passer , par la voie de terre, une partie des denrées que leur commerce en obtenait, aux peuples situés au nord et au nord-ouest de leurs frontières; mais si l'on fait attention aux immenses difficultés que devaient présenter, pour le transport par terre, la longueur des voyages , les fleuves à traverser, et surtout les hautes montagnes, dont les chaînes barrent le pays en plusieurs endroits, et si, d'un autre côté, on étudie soigneusement la carte, on sera convaincu que, pour faire arriver ces denrées soit aux peuples les plus florissants de l'Asie occiden-

(1) Voir Gossellin, t. H, Recherches sur la urographie des anciens , Diodore, liv. 1; Marco-Polo, liv. III.

laïc*, soit auv nations maritimes qui se trouvaient en position de les répandre sur tout le littoral de la Méditerranée, la roule la plus courte, la plus facile , et presque l’inévitable, assurément, devait être celle qui , mettant à prolit la navigation établie dès longtemps sur l'océan Indiçn et le golfe Persique, venait, par les ports de l’Arabie, chercher une issue vers la Mésopotamie, la Syrie , I Égypte et les rivages de la mer qui les baigne, soit à travers le désert , soit par In mer Rouge.

C’est, en effet, ce qui eut lieu, et l’histoire est là qui le prouve. De tout temps, d’immenses caravanes, parties de Minéa, dans l’intérieur de l’Arabie, de Gerrha, sur la côte occidentale du golfe Persique, de Hhadenrma’ut sur l'Océan, et môme de Sabéa et de l’Yémen, venaient se rencontrer , non loin du golfe Elanitique , à Pétra , dont les ruines magnifiques nous racontent encore l'antique puissance ; et de là , dans toutes les directions , elles s’acheminaient vers l’Égypte, la Palestine (f) et la Syrie, par Arsinoë, (lara, Tyr, Jérusalem, Damas et une infinité d'autres roules secondaires , qui aboutissaient toutes à la Méditerranée. Plus tard , quand la navigation des Arabes se perfectionna , et qu’une pratique fréquente leur eut enseigné les dangers de la mer Rouge et les moyens de les conjurer, une grande partie de ce transit se fit par cette voie de communication, et il s’y joignit les riches produits que les Sabéens recevaient des régions lointaines île la côte orien-

(t) Voici ce qu'on trouve dans fii'rhiet : « Ccuv de Dan cl de Savan,

« allant dr pays en pays, apportaient de la tasse, de la canne et du fer « brillant. Les marchands de Sheba et do Noamch faisaient le commerce M de toutes 1rs principales épices, de l’or et des pierres précieuses. » •

laie il' Afrique. Aussi n'est-il pas douteux que, si les Phéniciens furent les premiers navigateurs qui .introduisirent les marchandises de l’Orient chez tous les peuples assis sur les bords de la Méditerranée, les Arabes (1 ) furent les intermédiaires obligés , des mains desquels ils les reçurent de tout temps. Si l’histoire de Sésostris n'est pas une de ces légendes qu'on trouve invariablement dans le berceau de tous les peuples enfants, s'il faut ajouter foi aux historiens qui n’ont pas hésité à conduire la flotte de ce monarque à travers la mer llouge et l'océan Indien jusqu'au Gange, ,

il est indubitable que ce sont les Arabes qui l’auront guidée sur ces mers. Si, d’un attire côté, nous acceptons l'opinion que Sésostris n'était qu'un personnage fictif, auquel les Égyptiens attribuaient toutes leurs grandes aventures nationales, comme les Grecs faisaient pour Hercule, il n’en restera pas moins avéré que ces peuples fréquentaient l’océan Indien : or nous avons montré qu’ils n’avaient pu y être introduits que par les Arabes et sur des vaisseaux montés par des équipages arabes.

Quant aux navigations de Salomon en Ophir, ou plutôt à la cAte de Sofala , sur les navires manccuvrés par les marins de Tyr ( fait bien autrement assuré que le voyage de Sésostris), il paraîtra à tous, comme à nous, impossible d’admettre que ce roi , qui n’avait pas de marine , ou que les Tyriens , qui n’avaient pas de port sur la mer Rouge,

(t) Agalharchidcs, bibliothécaire d'Alexandrie , qui écrivait 200 ans avant J. C., constate que, de son temps, on regardait les épices comme un produit de l’ Yémen, preuve que les navigateurs gréco-égyptiens uc naviguaient pas encore au delà de Saba. C'étaient donc les Arab s qui les y amenaient de l'Inde, puisque l'Arabie ne les produit pas. — Nous reviendrons, plus tard . sur cette questiou.

' ■>: / Goo .

aient découvert eux-mémes l'existence de la riche contrée qu’ils allaient visiter, et bravé, spontanément et de prime saut, les périls et les difficultés de cette navigation lointaine. A moins de tenir pour avéré que les Phéniciens avaient antérieurement à celte époque fait le tour du continent africain, et pour constaté que cet immense périple pouvait aboutir au fond du golfe Arabique (question que nous allons examiner tout à l’heure ), force nous est d’admettre que la connaissance du pays dont il s'agit, obtenue depuis longtemps par les Arabes, si bien placés pour y arriver, comme nous l’avons fait voir, s'est transmise de chez eux chez les Hébreux, avec lesquels ils avaient tant de rapports et d’origine de langage, tant d'analogie physique et morale, et, do plus, d'incessantes communications, comme le prouve à chaque page l'histoire suinte , et notamment ce long voyage entrepris et réalisé par la reine de Saba pour aller visiter le grand roi Salomon.

Aussi , comme toutes ces données s'éclaircissent et se con firmcnt dès que l’histoire commence à parler un langage mesuré et positif! Néarque, envoyé par Alexandre pour parcourir les mers de l’Inde, découvre sur la côte de Gédrosie des traces nombreuses de la navigation arabe. Il y trouve des noms de villes arabes, des vaisseaux arabes et un pilote arabe pour le conduire; il écrit au long le mot djezira (île ou presqu'île), et rencontre, établi sur le rivage, à peu de distance de l’ Indus, le peuple appelé Arabilte, qui, selon toute probabilité, n'était qu'une colonie venue de la rive opposée du golfe. Ce n’est pas tout : ce commerce des Arabes avec les côtes de l'Inde était un fait tellement établi à celte époque, il s'y était déjà tellement développé par une longue

existence antérieure, que, lorsque les premiers Ptolémées voulurent se soustraire à ce monopole, qui venait, jusqu'au sein de leur royaume, leur faire payer si cher les denrées demandées, et que, dans ce but, ils ouvrirent la navigation de la mer Rouge à leurs flottes, celles-ci, ainsi que nous le verrons plus tard , arrivèrent bien o franchir le détroit, mais elles s'arrêtèrent à Saba , et la conviction des Grecs fut longtemps que les richesses qu'ils y trouvaient étaient les produits directs de l’Arabie elle-même.

Par toutes les considérations analogiques et historiques précédentes , nous croyons avoir suffisamment prouvé que l'Arabie a élé, de tout temps, le centre du commerce entre les nations de l'Orient et les peuples riverains de la Méditerranée; qne les Arabes livraient les produits de ces contrées au commerce des Phéniciens et des Égyptiens ; que les Arabes, de temps immémorial , avaient découvert la partie de l'Afrique orientale située au sud du détroit, et la fréquentaient au moins jusqu'à Sofala ; enfin que les autres peuples n’y parvinrent plus tard qu’après eux et par eux. l)e cette étude préliminaire et des autres renseignements fournis par l'histoire subséquente, renseignements développés et qui se développeront en leur lieu dans le cours de cette introduction, il résultera ce fait capital : tous les peuples qui ont louché à la côte orientale d’Afrique, les Hébreux, les Tyricus, les Egyptiens, les Grecs, les Romains, et de nos jours, enfin, les Portugais, n’ont fait que passer sur cette côte, et , en s'éteignant , leurs relations commerciales ou leur domination temporaires ont laissé, après elles, les établissements ou la domination arabe qui les y avaient précédés et qui leur ont survécu.

Il nous reste , à présent , à étudier la question sous un autre point de vue. Sans doute, la navigation arabe, dont l’histoire a si peu parlé, se trouvait plus qu’une autre en position d’arriver à la côte orientale d'Afrique et d’y progresser; sans nul doute aussi , les Phéniciens, si célèbres, au contraire, comme navigateurs, n'avaient pas de port sur la mer Kouge qui les mil à même d’arriver à cette côte par la voie la plus directe. Mais n’est-il pas possible d'admettre que le génie maritime de ces derniers leur ait permis de s’avancer bien au delà des parages connus des autres nations, et de parvenir jusqu’à l’océan Indien en contournant l’Afrique par l’ouest et le sud? Ceci nous amène à nous occuper des circumnavigations africaines, sujet de tant de controverses. Faisons-le donc le plus succinctement possible, mais avee.un esprit entièrement dégagé de tout système préconçu. Pour cela rappelons-nous les considérations préliminaires mises en tète de ces pages, afin de ne pas nous laisser influencer outre mesure par les objections tirées de la distance des lieux , des périls de la mer et dé la faiblesse des moyens de navigation alors en usage ; tenons-nous enfin dans une certaine défiance contre les anciens historiens, même les plus savants, qui , ne se trouvant jamais en rapports assez directs et assez fréquents avec les voyageurs et les commerçants, racontaient généralement assez mal , niaient outre mesure ou croyaient avec exagération, et se trouvaient trop souvent disposés à n'accueillir les informations plus exactes qui leur survenaient que par le mot de l’abbé de Vertot : « Mon siège est fait. »

Hérodote, qui écrivait vers l’année 445 avant J. a, le premier, fait mention d'une circumnavigation autour de

l'Afrique. Voici ce qu’on lit dans un endroit de l'ouvrage où il traite de l'étendue de la terre et de la forme des continents (I) :

« La Libye montre elle-même qu’elle est environnée de « la mer, excepté du côté où elle confine à l’Asie. Né- •< chos(2), roi d’Egypte, est le premier que nous sachions « qui l’ait prouvé! Lorsqu'il eut fait cesser de creuser le « canal qui devait conduire les eaux du Nil au golfe Ara- « bique, il fit partir des Phéniciens sur des vaisseaux, avec « ordre d’entrer à leur retour, par les colonnes d’IIercule, a dans la mer septentrionale (3) et de revenir de cette main nière en Egypte.

« Les Phéniciens, s’étant donc embarqués sur la mer « Erythrée (4) , naviguèrent dans la mer australe. Quand « l’automne était venu , iis abordaient dans l'endroit de la « Libye où ils.se trouvaient, et semaient du blé. Ils atten- « riaient ensuite le temps de la moisson , et , après la ré- # coite, ils se remettaient en mer. Ayant ainsi voyagé pen- « riant deux ans , la troisième année ils doublèrent les co- « lonnesd'Herculeet revinrent en Egypte. Ils racontèrent, « è leur retour, qu’en faisant voile autour de la Libye ils « avaient eu le soleil à leur droite. Ce fait ne inc parait nul- « lement croyable; mais, peut-être, le paraîtra-t-il à qnel- « que autre. C'est ainsi que la Libye a été connue pour la u première fois. »

Ce qui frappe surtout à la première lecture de ce récit ,

(1) Traduction d’Hérodote, par Larcher, t. 11!, p. 151 et 155.

(2) échos vivait de 617 à 601 avant J. (1.

(3) La mer Méditerranée 44) Le golfe Arabique.

c'est le cachet de simplicité, de vraisemblance et de bonne foi dont il est empreint, et qui est parfailement en harmonie avec le bon sens et la véracité ordinaires d'un historien aussi sérieux et d’une aussi grande considération que l’a toujours été Hérodote ; aussi n’est-il pas étonnant que beaucoup de savants et de géographes aient partagé, et partagent encore, la croyance nu fait affirmé par ce passage des œuvres du père de l’histoire. Quand une affirmation se produit en des termes positifs, qu’elle ne répugne point au sens commun et qu’elle ne dépasse pas les limites du possible, il est bien difficile de la combattre avec succès par de simples raisonnements. On peut entasser contre elle des objections plus ou moins puissantes, mais la preuve directe n'arrive pas et la solution recule sans cesse ; le point en litige reste tout au plus douteux , admis par les uns et rejeté pur les autres. Il y a plus , ce partage des opinions , au lieu de nuire à l'assertion de l’historien , la corrobore de toute la force des objections réfutées.

Deux autorités puissantes résument , à nos yeux , tout ce qui a été dit contre la vérité du fait exposé par Hérodote ; ce sont 1° l’ouvrage du docteur W. Vincent, sur le Périple de la mer Èrythrée, attribué à Arrien ; 2" les Recherches sur la géographie des anciens, par Gossellin.

Le docteur Vincent s’est servi de l’argument des difficultés et des périls de la mer avec une exagération qui ne parait pas d’un bon augure pour la cause qu’il plaide. Il ramasse avec complaisance , dans tous les auteurs qui ont trailé de la matière , Marco-Polo , El-Edrisi . Marmol , Bruce, etc. , tout ce qu’ il peut trouver de plus propre à jeter l'effroi dans l'imagination de son lecteur; il rappelle les

noms donnés par les marins à certains points de leurs relâches ou à certains parages visités par eux (1) , la priion, le détroit du tombeau , le port de la mort , la porte de l'affliction , etc. ; puis il s’écrie : « Si telle était la terreur des marins, qui visitaient les comptoirs de la côte orientale d’Afrique avec la mousson favorable, qu'ils aient pu affecter aux lieuxoù ils passaientdes dénominations aussi lugubres, quelle eût été leur épouvante, et comment l'auraient-ils exprimée, s’ils avaient entrepris de passer le cap Corrientes, et s'ils . s'étaient avancés jusque dans l'Océan qui entoure la pointe sud de l’Afrique, au milieu de ses vagues hautes comme des montagnes, the mountaiuous billows of the stormy cape. »

Le docteur Vincent aurait pu cependant apprendre, auprès de la multitude de marins de son pays qui faisaient, de son temps , le voyage de l’ Inde , qu’il est souvent aussi facile de doubler le cap de Bonne-Espérance que d'aller de Douvres à Calais. Jgnorait-il que la navigation de la Méditerranée, parcourue cependant, par les Phéniciens, dans tous les sens et dans tous ses parages, est souvent, par la force des coups de vent , la hauteur et la dureté des vagues,- et la présence de nombreux archipels, tout aussi périlleuse que la navigation de l'Océan qui entoure la pointe sud de l’Afrique? Le docteur Vincent avait-il oublié aussi que ces mômes Phéniciens s’étaient, à ce qu'il parait, avancés jusqu’à la mer Baltique, le loug des côtes occidentales de l’Europe, qui ne le cèdent en rien à celles du continent africain sous le rapport des dangers dunl elles sont semées et de l’inclémence des éléments.

(I) The Pcriplus of the Erythrean sea, by W. Vincent, part tho lîrsl, p. m.

Après avoir épuisé toutes les ressources de l'argumentation que nous venons de combattre , le docteur Vincent passe à un autre genre d'objections encore moins acceptable. Il cherche à retirer h l'opinion qui admet, comme vraie, l 'exécution du voyage autour de l'Afrique, l'appui qu’elle reçoit de la croyance qu’y ajoutaient les anciens. Il expose que, à l’époque du Périple d’Arrien et jusqu’au temps de Pline, on ne connaissait des côtes d'A- IVique, du côté de l’est, que la partie au nord du cap Delgado ; du côté de l’ouest-, que celle qui a pour borne au sud la corne d’Hannon (d’après lui', cap N'oun ou cap Bojador), en sorte que Pline et les autres auteurs qui croyaient à la réunion de l’océan Indien et de l’Atlantique la plaçaient précisément sur un parallèle qui s'étendait de l'un a l’autre de ces caps opposés. Par suite de cette conviction , non-seulement ils supprimaient le vaste triangle compris entre cette ligne hypothétique et les deux côtés qui vont se confondre au cap de Bonne-Espérance, mesurant ensemble une étendue qui n'a pas moins de 84 degrés de longueur , mais encore ils rapprochaient les deux caps de manière à rendre presque nulle la longitude qui les sépare. Cette erreur des anciens, suivant le docteur Vincent, leur a fait regarder la circumnavigation de l’Afrique comme une chose aussi aisée à exécuter que de doubler le premier cap venu , et , selon lui , ils auraient admis qu’elle avait été faite, par la seule raison qu’ils la croyaient facile : ils l’eussent niée, prétend-il, S'ils avaient connu la configuration réelle de l’Afrique méridionale.

Cette supposition du savant docteur est tout à fait gratuite; fût-elle vraie, elle n’ébranlerait en rien la confiance

t|ue peut mériter te récit d’Hérodote. Qu'importent le» erreurs de Pline et des géographes de son temps ? Qu’ auraient Tait à la solution de la question leur incrédulité et leur dénégation ? Lorsqu’un fait est affirmé par une autorité respectable, et qu'il se présente accompagné de circonstances qui le rendent probable, il n’y a que deux manières de l'infirmer , c'est de faire comparaître des témoignages qui le contredisent absolument, ou de prouver victorieusement qu'il est impossible. Ni l'un ni l'autre n’a été fait.

Le docteur Vincent s'étonne ensuite que le nom du chef de cette expédition soit resté dans l'oubli. Comment, dit il, une aussi magnifique découverte n'a-t-elle pas immortalisé le nom de son auteur? Comment l’histoire reste-t-elle muette à son sujet, lorsque , dans les écrits d'Hérodote lui-même, elle a conservé le nom de Sataspes, que Xercès avait envoyé faire le tour de l'Afrique par le détroit de Gadès, et qu'il fit mettre à mort parce qu’il était revenu sans l'exécuter? Nous ne saurions partager l’étonnement du docteur Vincent; la tradition est pleine de ces lacunes. L’histoire nous a transmis le nom d’Érostrate, qui incendia le temple d'Ephèse, et nous ignorons le nom de l’architecte qui' éleva la cathédrale de ('.olognc. L’Amérique ne porte pas le nom du celui qui l’a découverte; et, si Christophe Colomb eût vécu dans un siècle moins civilisé et privé du bienfait de l’imprimerie, son nom serait peut-être même resté enseveli dans l'oubli des générations. Concluons que le récit de l’aventure de Sataspes ne prouve rien, si ce n'est qu'il fallait que la possibilité de faire le tour de l’Afrique fût un article de foi assez généralement admis pour que le roi de Perse fit mettre à mort un homme qui n'avait pu l'exécuter, llemarquons, d'ail-

leurs, que le malheureux Sataspes avait commencé sa navigation par le côté où elle était le plus difficile; il s’arrêta comme devait s'arrêter plus tard Hannon.le navigateur carthaginois.

Nous terminerons cette discussion par l’énoncé de l’objection la plus sérieuse du docteur Vincent. I.es Arabes, dit-il , ont, de temps immémorial , parcouru les bords de l’océan Indien; ils avaient dépassé, sur la côte orientale d’Afrique, la limite des connaissances de l’Egypte, de la Grèce et de Rome; enfin, après une longue suite de siècles, les Portugais les ont trouvés, de nos jours, établis à Mozambique. Eh bien! il n’a jamais été question qu’ils eussent doublé le cap de Bonne-Espérance ; aucun de leurs géographes n’en a fait mention, et il ne s’en est pas conservé le moindre souvenir dans les établissements qu’ils ont occupés de tout temps et qu’ils occupent encore.

L’objection est spécieuse; mais voici ce qu’on peut y répondre : Si les Phéniciens ont été précédés par les Arabes à la côte orientale d’Afrique, ils n’en sont pas moins regardés comme des navigateurs tout au moins aussi courageux, plus aventureux peut-être, à coup sûr plus instruits que les Arabes; et ils avaient de bien plus fortes raisons que ceux-ci de tourner l’Afrique au sud, puisqu’ils n’avaient pas de port sur la mer Rouge. D’un autre côté, il est fort possible d’admettre que les Arabes se sont avancés jusqu’au cap, l’ont contourné et ont remonté la côte opposée dans le nordouest, mais qu’ils ont dû renoncer de bonne heure à poursuivre une navigation longue et périlleuse en voyant qu’ils ne rencontraient plus dans ces parages nouveaux les richesses trouvées si abondamment par eux, et avec moins

de peine et de dangers , sur la cête orientale et sur celle de l'Inde.

Si nous examinons maintenant la réfutation de Gossellin (1) nous y trouvons le même système d’arguments indirects, les seuls possibles, du reste, contre le récit simple et positif d’Hérodote. Ce n'est pas le fait lui-même que Gosscllin combat (2), ce sont les arguments mis en avant, par ceux qui ont cru à la vérité du récit d’ Hérodote, pour servir d'appui à leur opinion. ' .

Ces arguments sont au nombre de trois :

1° Les anciens n’auraient point su que l'Afrique était une véritable péninsule, si le tour n'en avait pas été fait par quelque navigateur.

2° Les Phéniciens ont raconté qu'ils avaient mis environ trois ans pour faire le tour de l’Afrique, et cette circonstance est une preuve de son exécution.

5* Enfin, autre preuve, les Phéniciens ont rapporté qu’en faisant voile autour du continent africain ils avaient eu le soleil à leur droite.

M. Gossellin prétend, avec raison , que ce ne sont pas là des preuves suffisantes; que les Egyptiens, au temps d’Hérodote , savaient assez de géographie et d’astronomie pour affirmer que l'Afrique était une péninsule, et qu'au sud du

(1) Essai sur la géographie des anciens, par Gossellin, p. 207 et suie.

(2) Voici ce qu’on lit h la page 207 de l'ouvrage de Gossellin : Nous sommes loin de penser que le tour de (Afrique n'avait jamais été fait avant Néchos; les nombreux témoignages que nous avons recueillis sur une géographie perfectionnée des temps très-antérieurs à ceux dont nous parlons ne permettent guère de douter que toutes les côtes du continent n'eussent clé parcourues. Il ne serait donc pas impossible que la relation qui nous occupe eut été forgée d après le souvenir confus de ces antiques voyages.

tropique du Cancer on pouvait, en regardant l'occident, voir le soleil à sa droite; enfin qu’on est trop ignorant de la manière dont avançaient les navires des anciens, de leur vitesse absolue ou relative aux vents, aux courants, à l'usage fait de la voile on de la rame, pour se permettre de voir un argument péremptoire dans la durée du temps assigné par les Phéniciens à leur circumnavigation.

Tout cela est vrai , mais prouve la maladresse des adversaires combattus par Gossellin. Lui-mème, à son tour, tombe dans l’erreur quand il prétend faire accepter comme arguments sérieux

Qu’Hérodote ne croyait pas lui-même la zone torride habitable;

Que les Phéniciens ne font aucune mention du fait astronomique si important qui a dù se présenter dans leur voyage, à savoir la disparition des étoiles circumpolaires, notamment la Grande et la Petite Ourse, et leur réapparition à l’approche de l’équateur sur la rive occidentale;

Enfin, qu’ils racontent avoir fait leurs semailles en automne, sans remarquer le changement qui avait dù s’opérer dans l’ordre des saisons par suite de leur arrivée au tropique austral, changement qui devait faire correspondre l’automne avec une époque de l’année diamétralement opposée.

Non, ce ne sont pas là des objections valables; et pour ne parler que de la dernière, elle nous parait facile à réfuter. Qu’importe, en effet, que l’automne de l’hémisphèrë nord corresponde au printemps de l’hémisplière sud , si pour ce dernier les semailles, au lieu de se faire dans son automne, se font dans son printemps? Or c’est ce qui a

lieu, nous pouvons l'affirmer, sur la côte orientale d’Afrique au sud de l'équateur, où les céréales sont semées dans les mois de novembre et de décembre, fin de l'automne pour les Phéniciens et fin du printemps de l’hémisphère sud dons le langage des astronomes. Les Phéniciens, qui, dans leurs voyages, continuaient, sans doute, de compter le temps selon l’ habitude de leur pays , ont donc pu dire au moins, pour ce qui concerne une partie de leur périple, qu'ils avaient semé en automne.

Hérodote nous a donné un récit simple, sans prétention , avouant naïvement que lui-méme ne le regardait pas comme croyable. Ses idées erronées en géographie et en astronomie en faisaient un fort mauvais juge. Aussi ne juge-t-il pas, il raconte, et expose avec bonne foi ses scrupules au lecteur. A l’appuidu fait, il ne nous présente que quelques circonstances; ces circonstances sont très-appréciables , on ne peut le nier, mais ce n’est pas, après tout, le rapport des Phéniciens qu’il nous transmet. Qui nous dit que ceux-ci n’avaient pas laissé de leur voyage une description qui eût satisfait Gossellin? Nous ne la possédons pas, voilà tout, mais elle a probablement existé, et il a pu arriver ou que ceux qui ont communiqué le fait à Hérodote ne lui aient pas tout dit , ou qu'Hérodote lui-même , qui ne croyait pas le récit digne de foi , ait négligé de donner des détails qui pouvaieut lui paraître insignifiants à lui et qui eussent été concluants pour d’autres. Dans tous les cas, nous ne pourrions concevoir que l'absence, dans la narration de l’historien, de certaines choses qui auraient pu s'y trouver dût réduire à néant ce qn’il y a rois.

L’examen que nous venons de faire des objections pré- I. 4

sentées contre la réalité d’une expédition phénicienne autour de l'Afrique nous permet de conclure (telle est, du moins, notre conviction), que, malgré les autorités imposantes qui l’ont combattue, elle conserve toute la probabilité que lui donne l’intéressant récit d’Hérodote.

Ce récit, au reste, n’est pas le seul document qui nous soit parvenu , relativement à la circumnavigation de l’Afrique. Nous n’avons pas la prétention de les passer tous en revue ; nous ne nous occuperons ni du mage (ou du nommé Magot) qu’Héraclide le Pontiqne fait arriver, vers l’an 280 avant J. C. , che* Gélon , roi de Syracuse, et qui se vantait d’avoir fait le tour de l’Afrique ; ni d'Hannon , à qui on a faussement attribué cette gloire, puisqu'il dit lui-même, dans son périple, s’être arrêté à un cap qui ne peut être que le cap Noun ou le cap Bojador; ni de l’homme de Ccelius Antipater, cité par Pline, qui, pour l’objet de son commerce, se rendait d’Espagne en Ethiopie (1), prise inconsidérément par Huet pour l'Éthiopie orientale, tAndis qu’il ne s’agissait que de l’Éthiopie occidentale; ni , enfin , du fait rapporté par Pline, et relatif aux débris d’un vaisseau espagnol naufragé qui furent trouvés snr les cAtes du golfe Arabique, lorsque Caïus César, fils d'Agrippa, y commandait. Toutes ces traditions, dénuées de preuves et de détails, ne pouvaient en rien servir, et n'ont jamais servi de base à l'opinion de ceux qui ont cru à l’exécution du tour de l’Afrique par les anciens. Après l’expédition faite sous Néchos, il ne reste plus , selon nous , d’important que le récit d'Eudoxe de Cyzique.

(I) Les anciens coufoodaicnt sous le nom d'Èlhiopicns tous les hommes de couleur noire.

L' aventure de cet Eudoxe remonte au siècle de Ptolémée Lathyre,c’esl-è-direà lOOansenviron avant l’ ère chrétienne; elle est, par conséquent, postérieure de cinq siècles à la relation du périple des Phéniciens, sous Néchos (I). C'est un roman fort curieux et fort intéressant que la vie de cet aventurier ; malheureusement pour sa véracité et pour In solidité de la cause que ses partisans ont soutenue, il existe de lui deux relations différentes , et il se trouve que ces deux relations sont entièrement contradictoires. Pour toute réfutation , nous allons les transcrire toutes les deux , et , comme elles se détruisent l’une l’autre, nous serons dispensé d'en discuter les erreurs, les mensonges et les impossibilités.

La première de ces relations se trouve dans Pomponius Mêla , extraite d’un ouvrage perdu de Cornélius Népos (2), qui la tenait d’une source inconnue. Après avoir parlé des Éthiopiens de Méroë, Mêla passe à la description des eûtes d’Afrique, à partir du détroit de Bab-el-Mandeb (3) :.

« Au delà , les côtes se prolongent au sud-est (4) , et n'of-

(1) Si nous parlons ici de l'aventure d’Eudoie, sans considération pour l'ordre chronologique des faits , c'est pour nous débarrasser, nne fois pour tontes, de la question des circumnavigations africaines, qui ne ferait , plus tard , qu’entraver le récit.

t 2 ) Pompon. Mêla, lib. III , cap. n, x, p. 291-302.

(3) Ce qui soit est presque entièrement eitrait de l'ouvrage de Gossellin.

(4) La description que donne ici Mêla annonce que ce géographe connaissait asseï mal cette côte, déjà fort bien décrite, cependant, trente ans auparavant, par Arlémidore d’Éphèse { Artemidnr . apud Slrab., lib. XVI, p. 773, 774, cl lupra, p. 171, 172).

Dans les anciennes cartes, on abaissait beaucoup trop an midi le cap des Aromates : c'est ce qui eiplique la direction sud-est donnée à la c6lc d’Adcl par Mêla.

« frent rien de remarquable. Ce sont de vastes plages, de u hautes montagnes escarpées, et la côte, par sou élévation, u ressemble plutôt aux bords d'un fleuve qu’au rivage de « la mer.

« Ensuite vient une côte très-longue et entièrement u déserte (1).

« On a douté , pendant quelque temps, si la mer s'éten- « dail au midi de cette côte, si elle achevait de circonscrire u le continent, ou si l'Afrique , inculte et stérile, se pro- « longe indéliniment.

u Mais on est instruit qu'Hannon, envoyé par les Carthau ginois , après avoir passé les colonnes d’Hercule , a par- « couru une grande partie de l’Océan; que, partout, il a u trouvé une mer libre , et qu’il n'est revenu sur ses pas « que parce que les vivres lui ont manqué.

« D’un autre côté, Piépos assure que , du temps de nos v aïeux, un certain Eudoxe, fuyant la colère de Lathyre, « roi d’Alexandrie, sortit du golfe Arabique, navigua sur « l’Océan , et parvint à Cadix.

« Ainsi l’on s’est procuré quelques connaissances des « côtes de cette mer (2). »

Ce qui suit est le résultat des découvertes d’ Eudoxe, dont Mêla va rendre compte , en les liant immédiatement à ce qu’il vient de dire.

« Au delà des côtes désertes dont nous venons de parler,

(I) Il s’agit, probablement, ici de la cite d’Ajan; mais il est singulier que Mêla ne fasse pas mention du cap des Aromates il.'uarda/’utj, et n’in • dique pas le brusque changement de la côte , qui, après avoir couru à l’est, se renverse brusquement au sud-onest.

2 Voyez ci-après la note I, page 00, pour ce qui regarde le plus ou moins dViactilude des traductious.

« on trouve des peuples muets, qui ne peuvent se Taire en- « tendre que par signes; les uns ont une langue et ne peu- « vent articuler aucun son : les autres n’ont point de lan- « gue ; d'autres ont les lèvres jointes ensemble, et n’ont « qu’un petit trou sous les narines , par lequel ils boivent « au moyen d’un chalumeau, et, lorsqu’ils venlent manger, « ils aspirent une à une les graines qu’ils rencontrent. « Avant l’arrivée d’Eudote , le feu était tellement inconnu « à quelques-uns de ces peuples, et ils en furent si émer- « veillés, qu’ils embrassaient les flammes avec transport, et « cachaient dans leur sein des charbons ardents, jusqu’à « ce que la douleur les leur fît abandonner (I).

« Après ces peuples, la cAte forme un vaste golfe, et dans « ce golfe est une grande île qu’on di% o’ètre peuplée que « de femmes dont le corps est velu, et qui deviennent fé- « condes sans le secours des hommes. Elles sont si farou- « ehes, que les liens les plus forts suffisent à peine pour les <« contenir. C’ept Hannon qui rapporte ce fait ; et l’on ne « peut se refuser à le croire, puisque, après en avoir fait « tuer quelques-unes, il les fit écorcher et en apporta les « peau* (Ô).

« On remarque, après avoir passé ce golfe, une monta-

(1) Ce qui précède n'est qu'un mauvais roman assez ridicule, et c'est tout ce qu’Eudoie a observe sur cette immense étendue de côtes qui s'étend de la côte d’Ajan à la rivière de Nun. Ce qui va suivre n'est que la copie du périple d'Hannon, faite à rebours , avec quelques erreurs de plus.

(2) Llle des Gorille» (orangs-outans) (*) est le point le plus avancé au sud qu'Hannon ait atteint sur la côte orientale d* Afrique, Gossellin place cette Ile à l’embouchure de la rivière qui est près du cap Amin; d’autres pensent qu’Hannon a atteint le cap Dojador.

{*) Voyn la noir 7 Ar la prjr pràrrilfrlf

« gne élevée et toujours embrasée, que les Grecs appellent « Theôn Ochema, le char des dieux, etc »

Nous croyons inutile de reproduire la suite de cette relation, qui n’est d’aucun intérêt pour le sujetqui nous occupe; qu'il nous suffise d'avoir établi qu'Eudoxe a commencé sa prétendue navigation à l’issue du golfe Arabique, et que, dans un trajet de plus de 5,000 lieues, il n’a pu rapporter, comme résultat de ses observations, que les quelques fables absurdes qui précèdent le passage où, arrivé à file des Gorilles, il ne fait plus que copier le Périple d’Hannon, en y mêlant des erreurs qui lui sont propres.

Voici maintenant la seconde relation attribuée à Eudoxe. C’est Possidonius (1) qui , après l'avoir entendue à Cadix , où Eudoxe avait raconté ses aventures , l'a donnée comme preuve de la possibilité de foire le tour de l'Afrique, dans un passage de ses ouvrages perdus que Strabon avait extrait, et qu’il nous a conservé.

« Possidonius, écrit Strabon, parlant de ceux qu’on dit u avoir navigué autour de l’Afrique..., raconte qu’un cer- « tain Eudoxe de Cyzique, député et chargé de faire des li- « bâtions aux jeux Corinthiens, vint en Egypte sous le rè- « gne d’Évergète second; qu’il eut des conférences avec ce « prince et ses ministres, et particulièrement sur la naviga- « tion du Nil dans sa partie supérieure. Cet homme obser- « vait avec attention les particularités des lieux, et il était, u d’ailleurs, assez instruit.

« Dans le même temps , le hasard Gt qu'un Indien fut « amené au roi par ceux qui gardaient le fond du golfe Ara-

(1 ) Foit\ion. apud Slrab., lib. Il , p. 98 et sfqueot.

« bique. Us disaient l'avoir trouvé , seul et à demi mort, u dans un navire. Ils ne pouvaient savoir ni qui il était ni « d'où il venait, parce qu'ils n'entendaient point son tan- « gage. On le mit entre les mains de gens qui lui apprirent « le grec : quand il le sut, il conta comment, après s'ètre « embarqué sur les côtes de l'Inde, il s'était égaré et avait « abordé dans le lieu où il fut trouvé, après avoir vu mourir u de faim tous ses camarades. Il promit que , si on voulait « le renvoyer, il montrerait le chemin des Indes aux pilotes « que le roi choisirait pour s’embarquer avec lui.

« Eudoxe fut du nombre de ceux que le roi nomma. Il « partit avec différents objets destinés à faire des présents, « et rapporta en échange des aromates et des pierres pré- « cieuses... ; mais il fut privé des profits qu'il avait espéré « faire, parce que le roi s’appropria tout ce qu'il rappor- « tait.

« Après la mort de ce prince, Cléopâtre, sa veuve , prit

« les rênes du gouvernement et fit reparti r Eudoxe avec pl us

a de marchandises que la première fois. Dans son retour, « les vents le portèrent sur la côte d'Ethiopie; il aborda en a quelques lieux, fit amitié avec les habitants, leur donna « des vivres, ainsi que du vin et des figues séchées, qu'ils « ne connaissaient point ; il reçut en échange des secours « et des guides, mit par écrit quelques mots de leur langue, a et trouva un morceau de bois qui avait formé la partie « antérieure d’un navire, sur laquelle était sculptée la fi- « gure d’un cheval : comme il apprit que ce fragment avait « fait partie d'une navire venu des plages occidentales-, il « l’emporta et reprit sa route. ,

« Arrivé en Egypte, il ne trouva plus Cléopâtre sur lo

« trône. I.e Gis de cette reine (Ptolémée Lathyre) y était « monté , et Eudoxe fut dépouillé une seconde fois de tout « ce qu’il rapportait , parce qu'on découvrit qu’il avait dé- « tourné plusieurs objets à son profit. Quant aux débris du « navire qu’ii avait embarqués, il les exposa, dans le mar- « ché, à l’examen des pilotes, et ils furent reconnus pour « avoir fait partie d'un vaisseau de Cadix. Les commerçants « de cette ville arment de gros bâtiments ; mais les moins « riches en ont de petits qu’ils appellent chevaux, parce « que la flgure d'un cheval est représentée sur leur proue. « Ils s'en servent pour aller pécher sur les côtes de la Mau- « ritanie jusqu’au fleuve Lixus. Des pilotes reconnurent « môme ces débris pour avoir appartenu à un navire qui, « avec quelques autres, avait tenté de s’avancer plus loin « que le Lima, sans qu’aucun d’eux eût jamais reparu.

« D’après ces renseignements, Eudoxe, ayant conclu qu’il < était possible de faire par mer le tour de l'Afrique, re- « tourna chez lui , et se remit en mer avec tout ce qu’il « possédait. Il relâcha d’abord à Dicæarquie (1), ensuite à « Marseille, et parcourut ainsi la côte jusqu’à Cadix, annona çant partout son projet. Ayant rassemblé des fonds , il « arma dans cette ville un grand navire et deux barques « semblables aux bâtiments légers des pirates; ensuite il « embarqua des esclaves musiciens, des médecins, des ar- « tisans, et fit voile pour l’Inde, poussé par des vents qui « soufflaient de l'ouest (2) sans interruption. Son équipage, « fatigué, le força d’aborder où le vent le portait. Il crai- « gnait le flux et le reflux : ce qu’il craignait arriva; le

(1) Aujourd'hui Pouzzolrs, près de Naples.

(9) Les vents alizés, à ce qu'il paraît, notaient pas encore inventes.

« navire toucha, mais doucement , de sorte qu’il ne fut pas « subitement brisé ; on eut le temps de sauver les mar- « chandises , et même la plus grande partie des bois du « vaisseau, qui servirent à construire une troisième barque « aussi grande qu'un bâtiment à 'cinquante rames. Eudoxe « reprit sa route, jusqu’à ce qu’enfin il rencontra des peu- « pies qui parlaient la même langue que celle dont il avait « mis quelques mots par écrit, et il en inféra que ces peu- « pies étaient de la même nation que les Éthiopiens , chez « lesquels il avait abordé autrefois (1), et semblables à ceux « qu’il avait VUS dans le palais de Bogus.

« Alors il abandonna son voyage aux Indes, et com- « mença son retour. Chemin faisant , il aperçut une île « déserte, abondante en eau et en bois, il en marqua la « position. Arrivé heureusement en Mauritanie, il vendit « son navire, et se rendit par terre auprès de Bogus, à qui « il conseilla d’envoyer une flotte vers les lieux d’où il ve- « nait. Mais le conseil de ce prince s’y opposa , dans la « crainte que, montrant ainsi le chemin aux étrangers, on « ne fût exposé à leurs incursions. Eudoxe apprenant en- « suite que , sous prétexte de le charger de l’exécution de « son projel, on devait l’abandonner dans quelque île dé- « serte, se sauva sur les terres de la domination romaine, et « de là en Ibérie.

« Il arma de nouveau un petit bâtiment rond, et un au- « tre long, à cinquante rames, )’un propre à tenir le large, « l’autre à reconnaître les côtes. Il embarqua des outils de « labourage , des graines, des ouvriers pour bâtir des mai-

( 1 Sur la côte orientale d’Afrique. Voyn plus haut.

« sons, et recommença son voyage, résolu, si sa navigation u se prolongeait jusqu'à une saison trop avancée, d'hiver u ner dans l'ile qu'il avait remarquée précédemment, d'y se « mer, d’y faire la moisson, et d'achever ensuite la naviga- « tien qu’il avait entreprise. Voilà, dit Possidonius , ce que >« j'ai appris des aventures d'Eudoxe : sans doute que les u habitants de Cadix et de l'Ibérie connaissent les particula- « rités de ce dernier voyage. »

Pour mieux faire apprécier ce récit, que nous avons extrait tout entier de l’important ouvrage de Gossellin (1), nous allons le faire suivre des réflexions qu’il a suggérées à ce savant géographe.

’ « Ainsi, dit Gossellin, voilà une nouvelle histoire d'Eu- « doxe, entièrement différente de celle que nous avons « rapportée, et aussi inconnue à Cornélius Népos, à Mêla « et à Pline, que la première l’avait été à Possidonius et à « Strabon. Rien, sans doute, n'en prouve mieux la fausseté n que cette étonnante variation entre deux auteurs tels que a Népos et Possidonius, qui, s'efforçant d'établir un môme « fait, en appellent à la déposition d'un môme navigateur, « et présentent, néanmoins, des preuves tellement oppo- « sées, qu’on ne connaît point d'exemple d'urte conlradic- « tion plus forte.

« On peut voir dans Strabon avec quel mépris il réfute « cette relation, et comment il démontre l’invraisemblance « de presque tous les événements dont elle est remplie. « Nous ne le suivrons pas dans sa critique, nous nous bor-

(IN Voir, pour tou le cette question du voyage d'F.udoie, le grand ouvrage de Gossellin, B f cherches sur la géographie des anciens , 1. 1, de a page J 17 a *230.

« lierons à quelques remarques qui auront un rapport plus a direct à l'objet qui nous intéresse.

a Admettons, pour un instant, qu’Eudoie ait exécuté « tous les voyages dont Possidonius vient de parler , il en « résultera incontestablement

« 1“ Qu’Eudoxe nés’ est point embarquésur le golfe Àra- « bique, et qu'il n’a point traversé l'Océan méridional, pour « se rendre de l’Égypte à Cadix, comme il l'avait dit dans « sa première relation ;

« 2° Que c’est, au contraire, d'Alexandrie qu’il est parti « pour Cyzique, en traversant la Méditerranée; que de Cy- « zique il a passé à Pouuoles, à Marseille et de là à Cadix, « en longeant toujours les côtes méridionales de l'Europe;

« 3° Que, par conséquent, il n’est nullement question du « tour de l'Afrique à cette époque, la seule, cependant, à u laquelle on puisse rapporter le récit de Cornélius Népos ;

« 4* Que, si Eudoxe a pensé réellement à entreprendre ce « grand voyage, ce n’est que par l’océan Atlantique qu'il a « espéré de pouvoir réussir, puisqu’il a cru devoir se rendre « à Cadix pour le tenter : il ne peut donc plus être question « de son départ de l'embouchure du golfe Arabique;

« 5° Enfin que, dans les divers séjours qu' Eudoxe a faits « à Cadix , loin de s’être vanté jamais d’avoir fait le tour « de l'Afrique, il convenait, au contraire, qu’il ne l'avait u point achevé.

« Il n'existe donc, dans tout ce rapport très-circonstancié, « aucun vestige de la première expédition qu' Eudoxe s’était « attribuée, ni rien qui laisse soupçonner qu’il ait fait le « tour de l'Afrique. Il est vrai qu’Eudoxe n’était pas encore « de retour de sa dernière entreprise, lorsque Possidonius

« partit de Cadix ; mais il est certain aussi que , depuis , on « n’en a plus entendu parler. »

Ce passage, extrait textuellement de l’ouvrage de Gossellin (I), résume parfaitement, selon nous, les impressions qui devront naître dans l’esprit de tous ceux qui liront ces deux relations des voyages d’Eudoxe; aussi nous croyons-nous en droit de les regarder, avec lui, comme le roman d’un aventurier.

Nous terminerons ici ce que nous avions à dire au sujet de la navigation de l'océan Indien et de la connaissance de l'Afrique orientale, acquise, dans l’antiquité, antérieurement à l'époque où naquit l’histoire. Nous croyons que de notre examen il ressort d’une manière suffisante

1“ fjue les côtes de la mer Erythrée, c’est-à-dire de celle partie de l'océan Indien comprise entre l’Afrique, l'Arabie et l’Inde, ont été, dès la plus haute antiquité, le théâtre d’un commerce important ;

2° Que ce commerce a été, de tout temps, entre les mains des Arabes ;

3” Que les uutres peuples, tels que les Phéniciens, les Hébreux, les Egyptiens, n'y ont pris part que secondairement et temporairement , avec l’aide ou par l’entremise des Arabes, notamment en ce qui a rapport aux navigations de Salomon ;

A” (Jue l’opinion qui place l'Ophir du roi des Juifs à la côte orientale d’Afrique vers le pays de Sofnla est parfaitement admissible;

3° Enfin que l’on peut considérer comme très-acceptable

I) Il en est de même de tout ce qui n rapport à l'aventure d'Eudote, el nous ne nous sommes pas cru autorisé à contrôler les traductions données par un homme qui fait autorité dans le monde savant.

l'exécution du tour de l'Afrique, au moins celle dont le récit nous a été transmis par Hérodote (1).

Nous allons rechercher , à présent , quels furent , chez les peuples dont l’histoire est considérée comme authentique, les connaissances relatives aux contrées qui nous occupent et les rapports commerciaux ou maritimes que ces peuples eurent avec elles. Cette étude fera le sujet du livre suivant.

(1) Voici an nouveau renseignement, que nous donnons, bien entendu, sous toute réserve. C’est un eitrait de VAtiatic, journal de Londres, cahier d'avril 1820 :

«« Cape of Good Hope,

« Phcnician navigators. — A discovery was recently made in the environs of the cape of Good Hope , which must be interesting to the historian; wtùlst digging a cave, the workmen found the Hull of a vessel, constructed of Cedar which is said to be the remains of a Phenirian gallery. If this appropriation is just, there is no longer room to doubt that the bold adventnrers of Tyre had reachcd the south point of Africa. » (Calcutta journal.)

Nous ignorons si, depuis 1820, le monde scientifique s'est ému de cette découverte ou l'a laissée dans l’oubli.

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