LIVRE II
PÉRIODE SRÉCO-BOniIIVE.
Relations des navigateurs grecs et romains avec la côte orientale d'Afrique.
La civilisation, dans sa marche progressive à travers l’océan des âges , ne s’est pas développée suivant une ligne non interrompue : si au point où elle est parvenue de nos jours, elle nous paraît, avec raison, ne s’être jamais arrêtée, il n’en est pas moins réel qu’elle est venue à nous, comme le flot vient au rivage , avançant et grandissant par une série d’ondulations successives, dont les reliefs et les creux correspondent à ses ascensions et à ses décadences , éclipses temporaires précédant de nouvelles aurores, moments d’arrêt précurseurs de plus vigoureux élans! Née dans le fond de l’Asie, elle a été tour à tour indienne, égyptienne, persane, grecque, romaine ; puis elle s’est essayée à l’universalité par le catholicisme et le mahométisme, pour devenir définitivement humaine à l’époque où nous nous trouvons. Dans le cours de ce développement, inégal mais continu , et surtout à ses premières heures, les moyens de communiquer la pensée , de Gxer et de transmettre la
science et l'histoire par de bons procédés graphiques manquaient encore au* hommes; la difficulté d’établir des rapports de peuple à peuple, augmentée par les défiances, les jalousies , les préjugés religieux et les guerres qui en étaient les conséquences habituelles, 'attardait le progrès dahs sa course et forçait les nations récemment nées à la civilisation de reprendre le mouvement bien en arrière du point déjà atteint par celles qui les avaient précédées. Les forces acquises étaient ainsi perdues en grande partie, et ne passaient d'un peuple à l’autre, amoindries par le temps et l’espace, que lorsque le dernier venu avait déjà atteint l'âge adulte. Au sein de la nation elle-même , l'absence de centralisation , les divisions de castes ou de classes, et la difficulté de s’entendre d’une partie du territoire à l’autre, s’opposaient à toute solidarité, et, isolant les groupes de population, laissaient ignorer au* uns les progrès accomplis par les autres.
Aussi chaque nationalité nouvelle croyait-elle naître à la vie sans avoir été engendrée, et les peuples, comme des parvenus, dédaignant leurs devanciers, se croyaient le droit, dans leur vanité naïve, d’infliger à l'étranger le nom de barbare, sans se douter qu'ils insultaient à leur père. Chacun d'eux rapportait donc tout à soi, et se croyait le commencement et la fin de toutes choses.
Cette magnifique faculté de cosmopolitisme, qui fait l’honneur de notre époque, n'a appartenu, dans le passé , qu'au seul peuple romain. La Grèce, nation éminemment encyclopédique, comme on l’a dit, mais concentrant sa vie en elle-même, en fut privée jusqu’à l'avénement d'Alexandre, qui la possédait complètement, mais qui l'emporta avec lui dans la tombe.
Nous ne serons donc pas surpris si , dans le cours de l’ examen qui va suivre, il nous faut revenir sur des faits accomplis et connus, si les historiens nous donnent comme nouvelles des choses déjà consacrées par une haute antiquité, et surtout si, dans l’appréciation que nous allons faire des connaissances géographiques ou des relations commerciales des Grecs et des Romains eux-mêmes , nous les voyons s’arrêter bien en deçà de ce qui était connu et pratiqué depuis plusieurs siècles par différents peuples navigateurs et commerçants, et principalement par les Arabes.
La Grèce resta bien longtemps sans rapports directs ni indirects avec les contrées qui nous occupent. A peine trouve-t-on , dans ses poètes et ses historiens , quelques vagues renseignements puisés à des sources étrangères. Homère , qui vivait environ 900 ans avant J. C. paraît avoir eu certaines notions sur l’existence de l'fnde. Dans un de ses poèmes, il conduit Neptune en Éthiopie et le place entre denx nations à peau noire, l une à l'est, l’autre à l’ouest; mais il ne donne aucun détail sur les caractères physiques qui différencient ces deux peuples. C'est Hérodote, venu 400 ans plus tard , qui , le premier, lit mention de la longue chevelure qui distingue les Ethiopiens de l’est (Indiens) de ceux de l’ouest. Cet historien, du reste, parle beaucoup de l'Inde : c'est à lui, comme nous l’avons vu, que nous devons le récit du voyage des Phéniciens sous Néchos, dont nous nous sommes occupé précédemment. Nous lui devons aussi l'histoire du périple de Scylax de Caryandre, qui, sur l’ordre de Darius , fils d’Hystaspe , aurait descendu l’Indus jusqu’à la mer, contourné les côtes de l’Arabie, et serait venu, après quelques mois de navigation , I. 5
«border an fond de la mer Rouge. A cet égard, nous avons déjà fait pressentir notre incrédulité quand nous avons parlé, dans notre premier paragraphe, de l'indifférence, ou, plutôt, de l’aversion des Persans pour la navigation. L'histoire ne nous a pas appris que les rois perses aient jamais eu de flotte dans l'océan Indien, ni môme dans le golfe Persique; du côté de la Méditerranée, leurs forces maritimes étaient entièrement composées de Phéniciens, de Cypriotes ou d'Égyptiens.
Au reste, notre intention n'est pas de discuter ce fait , qui n'a aucun rapport avec la côte orientale d'Afrique. Du côté de celle-ci, liérodote ne nous apprend absolument rien. Il regardait la zone torride comme inhabitable, et croyait que l'Océan entourait l' Afrique à peu de distancede la mer Rouge.
Après liérodote , il ne nous reste à mentionner que Ctésias, médecin à la cour de Perse sous Artaxerce Mnémon , qui vécut soixante ans après Hérodote, et fut contemporain de Xénophon. Nous lui devons une relation sur l'intérieur de l'Inde, qu'il visita par la voie de terre. Cette relation est tellement mêlée de fables absurdes qu'elle ferait douter de la véracité du narrateur, et ôterait toute importance à sa narration , s'il ne s’y trouvait quelques vérités fort remarquables qui prouvent que, s'il a inventé ou accepté beaucoup de fables, il a été témoin oculaire de quelques faits intéressants.
Voilà tout ce que l’histoire grecque nous fournit de renseignements sur les contrées baignées par la mer de l’Inde, et , pour obtenir quelques notions nouvelles , nous sommes obligé de franchir, après Ctésias, un espace de soixante dix ans, et d'arriver à l'époque d’Alexandre.
Malgré ses agitations et ses guerres intestines continuelles, la Grèce avait glorieusement travaillé à son œuvre civilisatrice. Les arts , les sciences , la philosophie s'étaient élevés dans son sein à une hauteur merveilleuse, quand elle donna naissance, vers le milieu du in* siècle avant notre ère, à l’un de ces vastes génies qui , par leur universalité et la puissance d'unité qui le» caractérise, semblent personnifier et résumer en eux une nation et une époque : ce génie, c'était Aristote. Au milieu de son immense savoir, brillaient de grandes connaissances géographiques. Dans un passage de ses ouvrages, il afilrme que la terre est ronde, et lui donne 400,000 stades de circonférence. De plus, d’après cette hypothèse que la terre était une sphère, ii parait avoir, le premier, conçu l’idée d'un voyage à travers l’Atlantique; car il remarque que les cèles d'Espagne ne peuvent pas être fort éloignées des cétes de l'Inde : « Celte pensée, d’une témérité si heureuse , dit l'historien « géographe W. Desborough Cooley, est son bien propre; « les erreurs de ses calculs appartiennent à son époque. » Un fait des plus curieux , qui se rencontre dans les écrits géographiques du philosophe de Stagyre, C'est une allusion aux îles de Taprobane et de Phéboi , placées, l'une au delà de l’Inde, l’autre dans la mer d’Arabie, ce qui a fait dire, avec juste raison , à Malle- Brun : « La critique moderne « s'étonne de voir Aristote nommer Taprobane longtemps « avant le siècle des Ptolémées, et indiquer même l’ile de « Madagascar, nommée Phanbolon par les Arabes, quoique « le nom de Saibala, que portait aussi Phéboi, dût la faire « chercher plus à l'est. »
Mais ce n’était pas tout encore : si Aristote résumait lu
Grèce intelligente, il préparait aussi Alexandre. Tendant que Philippe de Macédoine, en forçant à l'unité toutes ces petites républiques brouillonnes, qui s'agitaient sur le sol hellénique, organisait l’instrument politique et militaire de la destinée de son Bis , le philosophe faisait au jeune prince un esprit à la hauteur de sa mission. Dès lors, quand celuici monta sur le trône, il possédait, pour l’accomplissement des desseins gigantesques que son génie allait enfanter, les deux grandes forces du monde, le sabre et l’idée. Alexandre comprit son pouvoir , en même temps qu’il sentit que la Grèce était lasse de cette pression inféconde qu'exerçait, depuis longtemps, sur sa jeune et vigoureuse civilisation , ce vieux monde de l'Asie décrépit et agonisant: aussi, à peine a-t-il assuré le repos de l’Empire, un instant ébranlé par la mort de Philippe, qu'à l'âge de vingt-deux ans au plus, il franchit l llellespont , se jette sur l'Asie, soumet tout le littoral jusqu’à l'Egypte, s'empare de celle-ci, et, trois ans après son départ de Macédoine, fonde, à l’embouchure du Nil , Alexandrie , la capitale de trois mondes , où désormais l'Orient et l'Occident, leur histoire, leur science, leurs dogmes même , seront contraints de s'accoupler pour de prodigieux enfantements.
L'Égypte à peine soumise, Alexandre marche vers la haute Asie, ruine à jamais la puissance des Perses par la bataille d'Arbèle, en Assyrie, s'empare, en quelques mois, de Babylone, deSuze, de Persépolis, d’Ecbalane, et, après avoir organisé ses conquêtes, envahit l’Inde et vieut camper sur les bords de l'Indus.
C'est là qu'il conçut l'idée de l’expédition de Néarque. Il ordonna à ce général de descendre le lleuve , d’entrer dans
l'Océan et de remonler la côte de l'Inde et le cours de l'Euphrate. L’histoire a raconté les énormes difficultés que rencontrèrent les Macédoniens dans cette longue navigation sur des mers inconnues, ne possédant que de vagues données sur la direction des vents. Nous avons mentionné plus haut les circonstances de ce voyage, qui permettent de constater la fréquentation antérieure et habituelle de ces parages par les Arabes; nous nous bornerons à dire ici qu’il fut riche en conséquences commerciales, et qu’il eût produit des résultats bien autrement grandioses, si la mort ne fût venue, brusquement, frapper Alexandre à la fleur de l'âge, au moment où son génie, ivre du succès de son expédition maritime, révoit de faire exécuter, par ses vaisseaux, le tour du continent africain.
Alexandrie, sous le règne des Ptolémées, ne mentit ni A la gloire, ni au génie, ni à l’espérance de son fondateur. Par sa magnifique situation géographique, elle devint le centre du commerce établi entre l’Asie, l'Afrique orientale et tout le littoral de la Méditerranée. Elle fut le rendezvous de tous les savants, et les richesses scientifiques de toutes les nations s'entassèrent dans ses murs aussi bien que leurs richesses matérielles. La géographie, dont les progrès suivent ordinairement ceux du développement commercial, y fut cultivée avec fruit; mais, comme le commerce maritime des contrées au sud-est de l'Egypte était depuis longtemps entre les mains des Arabes, ce ne fut qu'avec lenteur que les flottes d’Alexandrie s'avancèrent vers le détroit de la mer Rouge, et pénétrèrent dans l’Océan, qui bal à la fois les côtes de l’Inde et celles de l’Afrique.
Il n'est pas douteux que l'école d'Alexandrie a été très-
riche en documents géographiques; malheureusement, les commotions politiques et religieuses en ont probablement anéanti la plus grande partie. Cependant les auteurs romains nous en ont conservé quelques-uns. et les fragments qui se trouvent dans leurs ouvrages nous ont permis de renouer la chaîne des traditions. C’est ainsi que les noms d’Éralosthène, Agatharchidcs , Artémidore, Hipparquc, et des parties importantes de leurs écrits, ont pu parvenir jusqu'à nous.
Eratosthène était bibliothécaire d'Alexandrie sous Ptolémée Évergète I", et mourut 194 ans avant J. C. Ses connaissances astronomiques lui avaient valu le titre d'inspecteur de ta terre. Il eut la gloire de soutenir le fait entrevu par Aristote , que la terre était une sphère, et que l’immense étendue de l’Océan occidental ne pouvait pas empêcher les marius d'aller à l'Inde par l'Occident. Il avait recueilli quelques renseignements sur lu côte orientale d’Afrique, d’un individu, nommé Timoslhène , qui serait descendu jusqu’à file Cerné. Il nous importe peu de savoir jusqu’à quel point ce Tiraosthèue est digne de foi; d'autant plus qu’il nous est impossible de déterminer la position de cette ile. Il faut remarquer, seulement , que le mot de Cerné est un terme de la langue carthaginoise qui signiGe fin; aussi iiannon avait-il désigné sous ce même nom la dernière Ile qu'il avait rencontrée sur la côte occidentale d'Afrique.
S'il est vrai , comme le docteur W. Vincent (1) croit l'avoir lu dans Pline , que ce Timosthène donnait à la mer Rouge une longueur de quatre journées de navigation , on
(1) Voyez l'ouvrage du docteur Vin mil sur le périple de la mer Érylhrcr, (orne 1, pag* 2(1, cl, au bats de la page, la uote 44.
comprend combien son assertion, a propos de cette Cerne orientale , est dénuée de toute valeur
Agathnrchides, plus jeune qu’Eroloslhcne, mais son comtemporain, était né à Cnide, en Carie, et florissait vers l'année 177 avant notre ère. Il était président de la bibliothèque d’Alexandrie. On trouve dans ses écrits et ce qu'Kratosthène lui avait appris , et ce que lui-mème avait enseigné à Arlémidore d'F.phèse, qui le suivit de près, et qui parait n’avoir été que son copiste. Ces écrits ont une haute importance; Slrabon, Pline et Diodore les mentionnent avec le plus grand respect , et ils sont la source à laquelle tous les historiens ont puisé leurs renseignements, jusqu’i la découverte des moussons. Ils nous apprennent que le commerce de l'Égypte sous les Ptolémées s’étendait d’Arsinoë ou Suez jusqu'à Ptolémnïs-Théron , un peu plus bas que 18° 10" sur la côte occidentale de la mer Bouge , à 550 milles en deçà du détroit. On a prétendu , il est vrai , que, cent ans auparavant , Ptolémée Philadelphe connaissait une grande partie de la côte d'Afrique; mais ce qu’il y a de positif, d’après les affirmations d’Agatharchides, c’est que les flottes de l'Égypte la fréquentaient peu.Strabon cite Eratosthène(l), pour prouver que le détroit était alors ouvert nu commerce , et Artéraidore pour montrer que les relations s’étendaient même jusqu'à la corne du Sud : Agatharchides parait lui-mème avoir connu la direction du rivage africain au delà du dé-' troit; et en effet il mentionne sa courbure vers l’est. Tou-, ' tefois il n'est pas parfaitement certain s’il a voulu parler de la petite incurvation qui existe à toucher le détroit ou de
(1) I.iv. XVt , p. 769.
celle, beaucoup plus considérable, qu'au delà de celui-ci la côte affecte jusqu'au cap Guardafui.
Au reste, les relations habituelles que l’Égypte entretenait avec les Arabes, maîtres du commerce de l'Inde, avaient dû depuis longtemps procurer à l’école d'Alexandrie beaucoup de renseignements sur la géographie des côtes du la mer Erythrée, en dépit du mystère systématique dont ces avides monopoleurs entouraient la navigation de ces contrées. Cependant ces renseignements durent être fort vagues et entièrement théoriques ; car, malgré le désir des l’tolémées de se soustraire à ce monopole qui leur faisait payer si cher les denrées apportées à l'Égypte par les vaisseaux arabes ou les caravanes de l’elra , malgré les grands travaux de canalisation qu'ils exécutèrent sur le Nil, maigre le soin qu'ils mirent à construire, équiper des flottes, à protéger leur navigation cl leur trafic sur la côte occidentale de la mer Bouge, il n'en est pas moins avéré que,' du temps d' Agatharchides, le mouvement régulier du commerce n’avait pas atteint le mijieu de ce golfe. Aussi la réputation dont jouissait l’Arabie Heureuse, autrement dite le pays des Subéens, pour ses richesses , son commerce, ses produits réels ou supposés, était-elle si bien assise à Alexandrie, à l'époque d'Agatharchides, qu’il nous eu a laissé un tableau aussi remarquable par l’enthousiasme qui s'y révèle que par les déductions qu’il fournit à l'analyse du commentateur.
« Le pays des Sabéens, dit le savant bibliothécaire d’A- « iexandrie, abonde en productions de toutes sortes ; l'air « qu’on y respire est si chargé d’odeurs suaves, que les « naturels sont obligés d'atténuer la force de ces parfums « par des arômes d’une nature opposée , comme si la nature
« ne pouvait pas supporter l’excès même du plaisir. La « myrrhe, l’encens, la casse, la cannelle sont produits (1), « dans ce pays, par des arbres d'une hauteur extraordi-
« oaire Les hommes y sont robustes (2), guerriers ,
« marins habiles. Ils s'embarquent dans de grands vaisseaux « et voguent vers les contrées qui produisent les substances « odoriférantes, ils y établissent des colonies et en expor- « tent le larimmu , un parfum qu'on ne trouve en aucun « autre lieu. U n'existe, eu effet, sur la terre aucune nation « aussi riche que les Gerrhéens (3) et les Sabéens, leur si- « tuation géographique les plaçant au centre de tout le « commerce qui se fait entre l’Asie et l'Europe. Ce sont eux « qui ont enrichi le royaume (A) de Ptolémée, qui ont pro- « curé à l'industrie des Phéniciens les opérations les plus « profitables, uue variété inGuie de marchandises et des « profits incalculables. Eux-mêmes possèdent à profusion a tous les objets de luxe, vaisselle, sculpture, garniture de « lits , trépieds et autres articles servant à meubler et à dé- « corcr les maisons , tous de beaucoup supérieurs à ce qu’on « peut voir en Europe. Dans leur muuière de vivre, ils « égalent les princes en raagniGcence. Une telle nation, chez « laquelle se trouve en si grande abondance toutes les su- • perQuités de la vie, doit son indépendance à la distance « qui la sépare de l’Europe. Son luxe l’eût rendue bientôt
(1) Erreur d'Agatharcbides, qui prouve sou peu de connaissance du commerce de l’Inde.
(2) « Les Sabéens, hommes de haute stature, » avait dit Isaïe, plus de sii cents ans auparavant.
(3) Gerrha était une ville très- commerçante sur la rive occidentale du golfe Persique.
■(4) Le teitc porte "Zvf'itcv, la Syrie de Ptolémée.
« la proie des souverains européens qui ont toujours sur « pied des troupes préparées pour la conquête et qui, s’ils « pouvaient trouver les moyens de les envahir, auraient « bientôt réduit les Sabéens à la condition de leurs agents « et facteurs, tandis qu'ils sont actuellement obligés de les « accepter comme les maîtres du commerce. »
Ce récit, traduit presque mot à mot du texte de l’auteur, donne lieu à une foule de considérations importantes. Il prouve que, sous le règne de Ptolémée Pliilométor, en l’année 477 avant 1. C., l-Mi ans après la mort d'Alexandre, les rois grecs qui régnaient en Egypte n'avaient pas trafiqué directement avec l’Inde, mais qu'ils en recevaient les productions de Saba, capitale de l’Yémen. Le voyage par mer le long de la côte arabe de la mer Rouge était encore fort incertain à cette époque : les Sabéens de l’Yémen avaient des communications avec les Gerrhécns du golfe Persiquc , et les uns et les autres avec les Phéniciens, par le golfe Elanitiquc, et avec les Grecs d’Egypte par Arsinoë et Myos-llormos.
Quelques personnes ont cependant fait honneur à Ptolémée Philadelphedc l’établissement du commerce avec l’Inde, et des richesses que l’Égypte en avait retirées. Cette opinion ne s’appuyait que sur le fait mentionné par Athénéus de la présence d’esclaves indiens que les rois d’Égypte faisaient paraître dans les cérémonies publiques. Le mot d'indiens n’a pas un sens précis dans cette circonstance : de môme qu’ antérieurement on avait les Éthiopiens de la Libye et les Ethiopiens de l’Inde, le mot indien avait une signification aussi étendue qu’elle l’a de nos jours et pouvait s'appliquer également aux hommes de couleur de l’Asie et à ceux de
l'Afrique, f.e commerce avec les Arabes fui longtemps luimême appelé le commerce indien. Dans tous les cas, nous savons que ceux-ci faisaient le trafic des esclaves ; et il est évident que si ces prétendus esclaves indiens ne venaient pas de la cûte africaine de la mer Rouge, où les Ptolémées faisaient le commerce des éléphants et exploitaient des mines d’or, ils avaient dû être achetés sur les marchés arabes.
Quant à la richesse introduite par le commerce dans le pays des Ptolémées, elle s'explique facilement par ce fait que, si les Arabes avaient le monopole du commerce d’importation de l’Inde en Égypte, l'Égypte avait celui de l’exportation des mêmes marchandises chez les peuples de l’Europe, monopole que les Phéniciens lui disputaient de moins en moins depuis qu’ Alexandre s’était emparé de Tyr et avait à la fois humilié son orgueil et abaissé sa puissance.
Il paraîtra peut-être étonnant que l’expédition de .Néarque n'ait pas profité davantage aux Macédoniens d'Egypte; mais U ne faut pas oublier que la mort d'Alexandre ne permit pas de faire ressortir de cette expédition toutes les conséquences quelle pouvait avoir, surtout après le démembrement de l'empire qui suivit presque immédiatement la fin prématurée du jeuue conquérant. D’ailleurs il est probable que les rois d'Alexandrie préférèrent tout d'abord jouir paisiblement des avantages positifs que leur procurait le commerce de seconde main , que de s'exposer aux périls ou aux difficultés d’une longue navigation dans ia mer Rouge et dans ia mer Érythrée qu’ils ne connaissaient pas. Nous disons qu’ils ue connaissaient pas la mer Érythrée, malgré les indices qui nous sont restés qu’Agatharchides devait avoir connaissance de ia cô|c d'Afrique jusqu'au cap Guardafui ,
parce que les récite qu’il nous a laissés deviennent pleins de fables et de merveilles dès qu’il a passe le détroit. Or on le sait, et on l'a dit souvent, c'est l’ignorance qui engendre les fables et le merveilleux.
Quelle que fût dans les premiers temps la résignation des Ptolémées à leur infériorité commerciale, ils voyaient toujours avec jalousie le monopole arabe et leurs regards étaient sans cesse attirés vers le détroit et les contrées lointaines dont il était la clef. Aussi leur commerce propre, malgré une concurrence formidable , commença-t-il bientôt à s’accroître d'année en année et à gagner à l’est et au sud. Tant que le gouvernement d'Alexandrie conserva quelque vigueur, ce commerce fut protégé dans la mer Rouge. Strabon et Diodore nous apprennent une circonstance dont Agatharchides n'a pas fait mention et qui était probablement postérieure à son époque : c’est que les Nabalhéens qui habitaient la partie de l’Arabie à l'est du fond du golfe, ayant exercé des pirateries contre la flotte d'Egypte, avaient été réprimés par une force navale équipée dans ce but. Ce fait prouve l’attention que le gouvernement de l’Égypte portait a ce commerce. Il prouve encore , de plus , que, si les navires égyptiens traversaient, à cette époque, la mer Rouge à la hauteur de Myos-Ilormus ou de Bérénice, ils n'avaient pas encore atteint sur la côte arabe Musa ou Ocelis, à l'entrée du détroit.
Néanmoins, du côté du sud, ils faisaient de jour en jour quelques progrès. En effet, il parait avéré qu’alors et môme longtemps avant (comme plus tard au temps du Périple et, quinze siècles après, au temps de Vasco de Gama), des entrepôts commerciaux arabes, pour les produits de l’Inde,
existaient sur la côte d’Afrique, en dehors du golfe, sous la suzeraineté du roi de Maphartis, et que le port de Mosyllon au nord-ouest du cap Guardafui faisait concurrence à ceux des pays de Saba et de Hhadheurroâ’ut. Il est fort probable que les flottes égyptiennes ne tardèrent pas à s’y rendre, afin de se soustraire aux exigences des Sabéens lorsque ceux-ci mettaient leurs marchandises à un prix trop élevé. On trouve un indice de l’existence de ce commerce peu après l’époque d'Agatharchides, dans un passage de Strabon qui a cité Artémidore , contemporain de Ptolémée Lathyre en l’an 104 avant J. C., pour prouver que le mouvement commercial s’étendait alors sur la côte orientale d'Afrique jusqu'à la Corne du Sud (f).
Quelque vagues que soient ces indications, cires n’en prouvent pas moins la tendance du commerce égyptien à s’avancer au sud. D'ailleurs, pour corroborer cette preuve et pour montrer en môme temps tout l’intérêt qu’excitait à Alexandrie la grande navigation , nous avons l'aventure d’Eudoxc de Cyzique, sous ce même Ptolémée Lathyre , et le récit d'Iambule, auquel Diodore n’a pas craint de donner une place dans l’histoire, quelque fabuleux qu’il pùt être.
Cet Iambule, fils de marchand et marchand lui-même, avait reçu une éducation remarquable. En trafiquant en Arabie pour les épices, il fut fait prisonnier et réduit en esclavage. Enlevé d’Arabie par des Ethiopiens , il arriva sur la côte d'Afrique et fut par eux abandonné sur l’Océan au ca-
(I) Voyez Arlcm. apud Strabon-, lib. XVI , pag. 773-774. Le docteur Vincent place la Corne du Sud au cap Baios; nous prouverons, plus tard , que sa situation probable était à remplacement où se trouve actuellement Ras-el-Khil.
price des vents. Les vents et la mer le portèrent à üeylan , où il resta sept années. Le récit d'Iambuie, au milieu d'une foule de fables absurdes, contient, sur Ceylan et certaines coutumes éthiopiennes , des détails qui sont encore vrais de nos jours. Ce qu’il y a de fort singulier et ce qui le fait révoquer en doute, c’est que, malgré ce séjour fort long, l’auteur n'y fait pas une seule fois mention de la cannelle. D’ailleurs la date de ce récit est inconnue, et l’on ne peut trop s’étonner de son existence dans les écrits de Diodore , car la circonstance principale , celle qui a trait à la direction des moussons , était ignorée des Grecs et de Diodore lui-mème, et ne fut connue de ceux-là qu’un siècle plus tard. N’est-il pas à présumer que l’histoire d'Iambuie est un roman fabriqué sur des renseignements fournis par les Arabes? Quoi qu'il en soit, elle reste comme une preuve du fait que nous avons avancé, que, si la navigation gréco-égyptienne ne s’étendait pas encore fort loin hors du détroit, l'école d'Alexandrie n’en possédait pas moins des données assez exactes sur la géographie des contrées situées au delà.
Mais les circonstances politiques allaient encore une fois changer sur cette vieille terre d’Égypte que toutes les grandes nations devaient fouler tour à tour. Soixante-six ans après Artémidore, 50 années avant J. CM Auguste réduisait le royaume des Ptolémées en province romaine.
Il n'est pas douteux que la domination nouvelle eut d'abord pour résultat d’arrêter dans ce pays les grandes entreprises nautiques. Sans elle, probablement, quelque hardi navigateur n'eût pas manqué de tenter, soit par le détroit de Gadès, soit d’un des ports de la mer Rouge, de mettre à exécution ces vastes projets de circumnavigation que di-
verses rumeurs signalaient comme ayant déjà été exécntés, et de convertir enfin en histoire positive le roman d’Eudoxe de Cyxique. Mais l'ébranlement causé par la conquête arrêta cet essor. Ce n'est pas qne le gouvernement de Rome mît des entraves au mouvement commercial et maritime; au contraire, il en respecta la liberté, il le favorisa même. D'ailleurs, la paix et la sécurité qui avaient succédé au triomphe d’Auguste ne pouvaient manquer de servir au développement du commerce. On put regretter de voir neutraliser les tendances aventureuses qui, chez' des peuples auparavant indépendants, portaient les traficants et les navigateurs à chercher de nouvelles voies pour aller disputer à certaines nations le monopole qui les enrichissait ; mais les opérations régulières s'accrurent et se fortifièrent. Quant aux connaissances géographiques, si elles gagnèrent peu en étendue, elles acquirent plus de précision et de solidité.
En Égypte particulièrement, les- Romains n'eurent garde de s'immiscer dans les relations établies depuis tant d'années dans la mer Rouge et qui amenaient des trésors incalculables dans lavilledes Ptolémées. Ils se contentèrentd’imposer des redevances, en retour desquelles ils assuraient une puissante protection aux intéressés. L'expédition d’ /Elias Gallus, dirigée par ordre d'Auguste contre l’Arabie, l'Ethiopie et les Troglodytes, prouvecombien le nouveau gouvernement avait à cœur de protéger le commerce égyptien et de l'arracher au monopole des Arabes. On sait que, par suite de la trahison de Syllœus, ministre d’Obodax, roi de Petra, aidée de l’ignorance dans laquelle le général romain était des lieux et des hommes, cette expédition se changea en une déroule où la Hotte périt
et où l’armée courut de grands dangers. Cet insuccès dut retarder pour longtemps la marche des conquérants vers les ' mers indo-africaines. Nous savons par Strabon, qui était dans l’intimité d’Ælius Gallns, que la malheureuse tentative de celui-ci n’eut pas même pour résultat une augmentation des connaissances géographiques. Au reste , le silence des traditions prouve que rien de nouveau ne fut acquis à la science depuis l’époque où écrivait Agatharchides, ou tout au plus celle d’Artémidore, jusqu’au moment où eut lieu la découverte importante d'Hippale.
A cette découverte, en effet, commence une ère nouvelle. Nous avons vu, par le récit d’Iambule , ce que le hasard avait pu déjà faire une fois pour conduire à la connaissance de ce fait météorologique si intéressant des moussons. Le même hasard se renouvela encore, mais avec des circonstances moins fabuleuses , sous le règne de l’empereur Claude. Un affranchi d’Annius Plocarous, chargé de percevoir les revenus de l’Arabie (on voit que la conquête romnine ne s’était pas longtemps arrêtée), s'était laissé surprendre par la mousson et avait été jeté dans l’île de Ceylan. Ce que le hasard avait fait, Hippale fut , par la réflexion et par le calcul, amené à l’exécuter. Navigateur instruit, il conjectura que la régularité des vents périodiques devait être une loi invariable de la nature, et peu d'années après l’aventure arrivée à l’affranchi d’Annius Plocaraus, vers la septième année du règne de Claude (d’après Dodwell et Harris) correspondant à la 47* année de l'ère chrétienne, il eut le courage de s'éloigner des côtes et de s’ouvrir au travers de l’Océan une route inconnue du monde grec et romain. Le' succès de cette tentative hardie opéra dans le mouvement
commercial une révolution complète, et le double périple du fond de la mer Rouge à la péninsule indienne ei à la côte orientale d'Afrique s’organisa dans des conditions régulières, sans avoir désormais recours aux Arabes, si ce n’est d'une manière toute secondaire. Pour témoigner leur reconnaissance à l’auteur de cette brillante découverte, les Grecs donnèrent le nom d’Ilippale à la mousson d'été ou mousson de sud-ouest.
Toutes les particularités qui se rattachent à la navigation ou au commerce, tels qu'ils furent pratiqués après l’évé- nement dont nous venons de rendre compte, et les notions géographiques recueillies alors sur la contrée qui nous occupe, nous ont été transmises dans les ouvrages de Ptolémée et dans un écrit peu étendu, mais très-précieux (1), connu sous le nom de Périple de la mer Érylhrée ou Périple d' Arrien, parce qu’il a été attribué d'abord au célèbre Arrien, de iNicomédic. L’analyse des deux documents nous permettra de constater ce que les Grecs et les Romains sa- • voient do celte contrée, peu de temps avant l'époque où les événements politiques arrêtèrent le mouvement d’expansion qui se faisait du cœur de l’empire des Césars aux extrémités du monde, et forcèrent ses navigateurs et ses commerçants à céder la place, sur la côte africaine, aux commerçants et aux navigateurs arabes. Cette analyse a été déjà faite plusieurs fois, et par des hommes dont le savoir était d’une notoriété telle, que nous n'eussions jamais osé nous permettre de toucher à un sujet par eux élaboré, si nous n'avions eu pour raison et pour excuse notre récente explo-
(1) « OrirnUlem oram Africa1 sulcavit autor Peripli, cuju» aucto-
ration de ces parages, et, par celle-ci, la faculté de nous procurer des éléments d’appréciation qui manquaient à ces géographes érudits.
Eu égard à celte dernière circonstance , le monde savant nous pardonnera ce que notre entreprise peut avoir de téméraire. D’ailleurs , nous nous faisons un devoir de proclamer notre respectueuse gratitude pour le puissant secours que nous avons trouvé dans les ouvrages de nos devanciers, et de confesser hautement que, si nous sommes assez heureux pour apporter quelques pierres nouvelles à l'édifice, c’est en grande partie à leurs laborieuses recherches que nous le devons.
Avant d’aborder le travail analytique que nous sommes décidé à entreprendre, voyons s’il est possible de découvrir dans quel ordre chronologique les deux documents en question ont vu le jour. Nous savons que Ptolémée vivait sous le règne de l’empereur Adrien; mais nous ignorons à quelle époque parut le Périple de la mer Erythrée.
Certes, si la version qui attribuait le Périple à Arrien •s’était trouvée fondée, la question eût été, par cela même, résolue, puisque ce personnage vivait, comme Ptolémée, sous le règne du successeur de Trajan. Mais il est généralement reçu aujourd’hui que le Périple est l’œuvre d’un Grec d’Égypte, dont le nom est resté ignoré, et, en admettant même que ce Grec se nommât aussi Arrien, il ne ressortirait de ce fait aucun indice de l’époque à laquelle parut le document dont il s'agit. Pour la déterminer, au moins d'une
ritaa majoris est facieoda quam cæterorum uumium, utpotè qui aotus verilati consentauea scripeerit. « ( Yoosiu* ad Mplatu , pag iOS ; edi 1.4 varior. Lugd., 1722.)
' manière approximative, les savants se sont livrés à de longues controverses. Dodwel a pensé que cette narration fut écrite sous le règne de Marc-Aurèle et de Lucius- Vérus, qui commença en 161. Sait (1) croit avoir reconnu le Zoscalè? du Périple dans Znhakalé, qui régna entre les années 77 et 89 de J, C., identité qui, si elle était prouvée, assignerait à l’exécution du Périple et à sa relation une époque à peu près correspondante à la dernière de ces deux dates. Le docteur Vincent, oyec Saumaise, a reculé cette époque jusqu’au temps de Claude ou de Néron (2). Enfin un autre savant, dont la perspicacité est universellement reconnue, M. Letronne, n’a adopté ni l’une ni l’autre de ces dates ; « La diction du Périple, dit-il, appartient certainement à « qne époque plus récente, et toute personne un peu exer- « cée à distinguer les styles jugera que cette époque ne « saurait être antérieure au temps de Scptime Sévère. J,e « passage où il est dit que le roi des Uoraérites, Cliaribaël, « était ami des empereurs et leur avait envoyé de fré-
(1) Abÿuinie, t. II , page *251, • • .
t,2) Selon le docteur Vincent , le Périple aurait été écrit à la fiu du régne de Claude ou au comnioucrment du règne de ÏN’érou. Si uous nous eu tenons k la date la plus récente, la dixième année de ce dernier règne, c'est-à-dire la 64* de J. C., il ouaterait, eutre l’époque de la decouverte d’Uippalc, eu 47, et l'époque du Périple, uu intervalle de dix-sept a nuée* seulement. Or la manière dont s'exprime l’auteur, à propos des changements importants survenus dans la navigation par suite de la connaissance des moussons, fait naître l’idée d’un espace de temps écoulé plus considérable, comme on peut en juger par les extraits suivants de la version latiue : aulcm hune commemoralum navigation
« n is cursum atque orbetn à Cand et Arabid felice olim parvis navi- « giis ipsos sinus ambienles conftciebant. Primus liippalus guberna- « tor invenit naviguliuncm per aUum mare.~ .. Ex illo teupche ad « BODiKRSiH usure dieu, alu quidan statim à Cand, alii ab Arowa- « tum Emporio solvunl. *
« quentes ambassades, annonce que le trône impérial fut « alors occupé pendant assez longtemps par deux princes : « ce sont, je pense, Septime Sévère et son 01s Caracalla, « qui régnèrent conjointement pendant un espace de douze « années, depuis 198 jusqu’à 210. ï,a rédaction du Périple « se placerait dans cet intervalle (1). »
Nous ne nous arrêterons pas à discuter ici les arguments sur lesquels chacune de ces opinions est fondée ; nous croyons pouvoir dire seulement qu'il n’en est aucun qui ne soit réfutable. En conséquence , nous ne nous trouvons pas suffisamment autorisé à adopter de préférence l'une ou l'autre des solutions présentées.
Peut-être pensera-t-on que, de la comparaison des deux documents, il pourrait ressortir quelque indice propre à éclairer le commentateur sur l'antériorité de l'un relativement à l’autre. En effet, comme nous le verrons tout à l'heure, s’il existe entre eux des analogies remarquables, ils présentent aussi des dissemblances non moins importantes; mais, malheureusement, celles-ci ne sont pas de nature à faciliter la solution du problème. La plus saillante de ces dissemblances par exemple, la mention faite par Plolémée d'un point de la côte situé plus au sud que Rhapta, limite extrême du Périple, ne prouve pas, selon nous, que ses écrits sont postérieurs au Périple. D'abord, Ptolémée ne parle de Prasum comme de Elle Ménulhias qu' accidentellement, dans un chapitre à part, à la fin de ses considérations géographiques sur l’Afrique. Dans son itinéraire, il
(1) Voy. Nouvel examen de l'inecriplion grecque, etc. — Nouveau recueil de l'Académie des iuscriptious, tome IX , page 173.
s'arrête, comme le Périple, à Rhapta. Ensuite nous objecterons que, du temps de l’auteur du Périple, Prasum pouvait Tort bien être connu sous ce nom ou sous un autre, sans que cet auteur, qui traçait un itinéraire tout commercial et maritimement pratique, crût devoir foire mention de points géographiques n’ayant aucun rapport avec le but tout spécial qu’il se proposait. Au reste, le texte même du Périple vient à l’appui de cette interprétation : « Ces « marchés de l’Azanie, # dit-il après avoir parlé de Rhapta, »
« sont presque les derniers de la terre ferme Après ces
« lieux, l’Océan qui n’a pas été navigué tourne vers le u couchant et, prenant à revers les côtes de l’Éthiopie, de u la Libye et de l’Afrique, se joint à la mer occidentale. » Ces lieux sont presque les derniers! Quels sont les autres? L’auteur ne s’explique pas ; pourtant il y en a ; mais l’itinéraire commercial est terminé, et dès lors sa tâche lui semble accomplie.
D'ailleurs ne pourrait-on pas croire, à plus forte raison, que Ptoléméc est antérieur au Périple, quand on compare l'opinion erronée de ce géographe sur l’inclinaison de la côte au sud-est à l'assertion si simple, si positive et si relativement vraie contenue dans les paroles que nous venons de citer : «. L'Océan, prenant à revers les côtes de
n l’Éthiopie se joint à la mer occidentale? » Comment
Ptolémée aurait-il pu se tromper aussi gravement sur un point capital, où le Périple s'était tant approché de la vérité?
Quoi qu’il en soit, de ce que Ptolémée ait été moins bien informé que l’auteur du Périple, nous n’inférerons pas qu’il a dû écrire longtemps avant que ce document ait paru, line
seule chose nous semble prouvée par là, c’est que les deuï écrivains ont travaillé sur des renseignements venus de sources diverses. Quant à la question d'antériorité, elle nous parait jusqu’à présent insoluble. Quelle serait, après tout, l'importance de celte solution? Il est évident que, longtemps avant Ptolémée, l’état de la navigation et du commerce était, le long des côtes de l'Afrique et de l’Inde, tel que le Périple nous l’a fait connaître, et par conséquent uit document pareil aurait pu être rédigé bien avant l’époque où le géographe de Péluse écrivait. Qu’on se rappelle, en effet , que de la découverte d’Hippale à Ptolémée cent vingt années au moins s'écoulèrent : c’était plus qu’il n’en fallait pour que cette navigation s’organisât et fût décrite. I,’ essentiel , pour nous, est de reconnaître que le Périple, quel que soit son âge, est le document le plus important à Consulter pour se faire une juste idée de ce qu'étaient, bu temps des empereurs romains, la navigation, le commerce et les connaissances géographiques, en ce qui regarde la côte orientale d’Afrique. Les faits se présentent dans cette relation avec un tel cachet de vérité, qu'il nous est impossible de ne pas la croire écrite, ou par un homme, on sous la dicjéc d'un homme qui avait été témoin oculaire de ce qu'il racontait.
Aussi, et pour cette raison seule du mérite supérieur de ses données, nous commencerons par l’evamen du Périple la double analyse dont nous nous sommes imposé la tâche. Voici , selon ce document , comment les choses se passaient :
Les flottes d'Egypte partaient de Myos-Ilormos, port situé, sur la côte occidentale de la mer Rouge, vers le 27* de-
gré de latitude nord (situation déterminée par la présence de trois lies mentionnées par Agatharchides et connues des modernes sous le nom d’iles Jaff'atéennet), ou bien de Bérénice, autre port de la même côte, à peu près 4 degrés plus au sud que le précédent : ces deux ports communiquaient', chacun par une route, avec Koptos, sur les bords du Nil . Les vaisseaux destinés pour la côte d’Afrique mettaient à la voile en juillet , afin de sortir du détroit avec les vents favorables, et d’être hors du golfe extérieur (golfe d'Adel ) avant l’époque à laquelle les vents d’est commencent à s’y faire sentir (4). Dans ce trajet, les navigateurs rencontraient, sur la côte d’Abyssinie, Ptolémau-Tkéron , ville fondée par Ptolémée-Phiiadelphe; puis Adulis, 1 degré 1/2 plus au sud -, ils passaient ensuite le détroit, sur la côte occidentale duquel Ptolémée a signalé le village de Deiré (âsifir, en grec, le cou ou le goulot). Alors ils longeaient la côte d'Adel où , du détroit au cap Guardafui , le Périple signale comme marchés : Avalitès (la moderne Zéila, d’après le docteur Cooley), près du détroit (à 50 ou 60 milles, selon Ptolémée); Malab, 800 stades ou 80 milles plus loin [le docteur Vincent le fait correspondre è In place occupée par Zéila (2)]; Moondus, 1,000 stades plus loin; MoosuUon ( Mossylon de Pline, Moiylon suivant Ptolémée), à la dis
(t) On sait que, dans U partir de la mrr loupe comprise entre te dé trait rt le 19- degré nord, les vents de nord régnent de la fin de mai i la fin de septembre, et qur, dans le golfe eitérieur compris entre le détroit et le cap Guardafui t le promontoire des aromates ), les venta de la partie de l'eat s'établissent en octobre.
(S) Malan correspondrait à Berbera, d'après le docteur Coolej, qui, grâce sut récente» explorations de MM. Carless et Crutt-udern dans le pays des Soumal, a dù déterminer les positions de toutes ces anciennes
tance de deux ou trois jours de navigation , c'est-à-dire à * . 100 ou 150 milles. Mosyion était le grand marché des an-
ciens sur cette côte, et c’est de lui qu'est venu le nom de commerce mosyllitique. Ce commerce était très-important ; il fournissait, entre autres objets d’exportation, la cannelle, preuve suffisante que les Arabes, seuls navigateurs qui eussent pénétré jusqu’à Ceylau, en étaient les agents principaux. S’il est vrai, ce dont nous douions, que le pays produisait aussi une qualité inférieure de cette substance, l’espèce dite mosyllitique est présentée par Dioscoridc comme une des plus belles, et devait, par conséquent, venir de l’Inde ou directement, ou par les ports de l’Arabie Heureuse. Après Mosyion, les points qui se présentaient étaieul Nilo-Ptolé meen, les marchés de Tapa-Tegé , la petite Dnphnim , la grande Daphnfoi ou Akannay (le Périple ne donne pas la position de ces lieux); enfin on arrivait au cap des Aromates, où finit la côted’Adel, nommée Uarbaria. dans le Périple, et où commence la contrée qui fait le sujet spécial de celte étude. Ici nous laisserons parler l’auteur du Périple lui-mème, en traduisant textuellement sa description de la côte orientale d'Afrique :
« Ensuite, la terre ferme s’infléchissant vers le midi,
« vient le marché des Aromates et l’extrémité la plus avan-
locatilcs mi* u\ que lie If pouvaient If» couimcutllfurs qui l'ont pre- - cédé, puisque, de leur temps, on ne connaissait rien de celte celte. Voici les correspondances qu’il indique pour les antres lieux mentionnes jusqu’à Aromala : Moondus à Meyt, Moosulloir à Boudenr-tiacem , Nilo- Plolemeon ou Tapa-Tégé à Bendeur-Kbour , la petite Daphm’m à Bendeur-M’raïah , la grande Daphnûu ou Akannay h Moyah-buah. Voy. le mémoire du docteur Cooley, Journal of (hc royal geographiral Sociely of London , vol. IX, part. 11.1
« cée du continent barbarique, Apocope (1) vers le levant.
« Le port est exposé à la houle, et, dans de certains temps,
« il est périlleux , parce qu’il est ouvert au vent du nord.
« Un indice local qu'il doit y avoir une tempête, c'est que « le fond se trouble et change de couleur. Quand ceci ar- « rive, tous s’enfuient au grand promontoire, lieu cou- « vert et sûr appelé Tabœ. On importe b ce marché les « choses susnommées; il fournit lui-même la casse, le gi-
(1) Le mol grec u-tokoi gv, qu’on trouve dans le texte, est un adjectif au nominatif neutre, qui signifie coupe. Selon nous (ou selon les personnes compétentes que nous avons consultées), il est ici pris substantivement pour désigner une coupure existant dans les ierres et susceptible de. servir de mouillage aux bateaux,, et constitue, avec les deux mots qui le précédent, uue apposition à un autre membre de la mênr* phrase, que nous avons traduit par i extrémité la plus avancée du continent barbarique.
Pour que le lecteur ait sous les yeux tous les éléments qui peuvent lui servir à se fixer sur la signification du mol Apocope et sur Je sens du membre de phrase auquel il appartient, nous avons cru devoir rassembler les citations suivantes :
Voici d’abord la phrase du texte :
Meret ravTnv twv ùçk tfA'rbftor k&i e/.xcwTWfm
rfAfVTeC/fff Tiff Cct?Ctf.Çir.VÇ IITffect/, TJGf CtVcLTOhtif à'TOXO'TOV * î — après Vient le marché des Aromates et l’extrémité la plus avancée du continent barbarique, apocope vers le levant. (La traduction latine dit : Post hanc est Aromatum emporium. F.xlremum verà barbaricce con tinenti* est promonforium ortum versiis apocopon. Puis on trouve en marge : Apocopon emporium. Il est aisé de voir que cette traduction est peu exacte, et que le traducteur a pris sur lui d’appliquer le mot emporium au mot apocopon\
Plus loin, on lit daus le texte dn Périple ; T ce Feycptsiu {sti/.ça àTTÔKoTûL x.eu fASÿcLïcL Ttif A Çetricîf ( apocopa parva et magna • Atani(r, uti appellantur ), ce qu’on nomni'* les petites et grandes apo-
* Dm* (fil# phrase, on peut , il wt vrai, run»iilém ÉtTîit'/Til' comme an adjectif , et traduire ainsi le promontoire..*., />» utquement terminé vert le lerttnl. Mai* celle vmion noua parait douteuse et détruit , eo outre, tout rapport entre le mot c/.'TÔXOTG? dînai traduit et le pluriel ttTfiWTd) *P* M trouve plu* loin.
« sir, l’asyphe, l'aroma, la magla, le motô et lenccns. Lie « Tuba, après 400 stades, en côtoyant la Chersonèse, et « le courant vous porte vers ce lieu , est un autre marché « appelé O pêne, auquel sont conduits les objets susnom- « mes : il fournit une grande quantité de casse, d’aroma, « de motô, de très-bons esclaves, que le plus souvent on « exporte en Egypte, et une grande quantité d’écaille beaua coup meilleure que celle qui se trouva ailleurs. On na- « viguc d’Égypte vers tousces marchés éloignés(de par delà)
copra de l’Annie. Puis le (elle termine te phrase par ces mots : S ta ayXyfeCoKictv, que te traducteur rend en latin par anekoris jaccndit et flgendis accommodata , et que nous avons traduits par bons ancrages.
D’un autre côté, on trouve, dans Ptolémée, k propos d’un golfe qui , selon lui , fait suite à OpAne , cette phrase : Kahtïtrai Si retirer juarer tiATir, «to aéra, traduite dans l’édition de Wilberg par votarlqne hune tantum stnum apoeopa : r'est et golfe «eut qu’on appelle les apocopes. Avant ceci , Ptolémée parle d’un premier golfe contigu à Aromate : Èivai St et mr/i rca Ajatfaart T.arcf xéACro v, conttnentem aulem esse eùm Aromalis prtmum sinum aliquem , U y a un premier golfe contigu avec Aromata.
Le docteur Vincent a pensé qu'un apocope devait signifier un promontoire. Stuch , dans ses commentaires sur le Périple, a dit à propos du mot cteroKOTrav : Ce mol parait être une redondance, à moins qu’il ne signifie escarpé, à pie; car peu après, ajoute-t-il, viennent deux lieux ou promontoire» nommés apocopes (allusion au passage cita ci-deseus : va pu* ça àcrixora xtu ut y àba). Stuch parait être dans l'indécision, puisqu’il dit lieux ou promontoires, loca sire promontoria.
Nous croyons que tout ce qui précède édifiera le lecteur, et le décidera h embrasser notre opinion sur le sens du mot en question. Que signifierait la phrase de Ptolémée , c’est ce golfe seul qu’on nomme les apocopes? Comment trouver dans ùtojcotcv le sens de saillant, quand de tous les mots inscrits dans le dictionnaire il n’en est pas un qui, de près ni de loin, représente l’idée d'une saillie : ùtocotii, retranchement . en termes de grammaire, retranchement d’une syllabe à 1a fin
« dans le mois de juillet , appelé epipht. Des lieux de par « deçà, d’Ariace et de Bnrigaza, on a coutume de porter « aux marchés susdits diverses choses, du froment, du riz, « du beurre, de l'huilé de sésame, de Volhonium, soit « monache, soit sagmatogène, des ceintures et du miel de « canne appelé sucre. F.es uns naviguent expressément « pour des marchés; d’autres se chargent, pendant la tra- « versée, de ce qu’ils rencontrent. Le pays n’est gouverné « par aucun roi ; mais les marchés sont régis respective- « ment par leurs propres seigneurs.
« Après Opône, la réte s'étendant surtout vers le midi , « se présentent d'abord ce qu’on appelle petites et grandes
«. apocopes de l’Azatiie (t) par de bons ancrages
« fleuves en six courses vers le sud-ouest ; ensuite le
« petit rivage et le grand rivage en six autres courses. « Après celui-ci viennent successivement les escales de l'A- « zanie ; d’abord celle nommée de Sœrapion, puis celle de « ÎSikôn, après lequel se trouvent plusieurs fleuves et d’ait-
d’un mol; «Tix-.To,, adjectif, coupé, châtré, énervé; à.- cr.'.'Ta, je coupe? Eufin te levle de Plolrmée ne Semble-t-il pas confirmer notre version, quand il parle d’un premier golfr contigu A Atome ta?
Une erreur a certainement été commise par le docteur Vincent, dans te sens du passage qui uous occupe; il a traduit tçs> aVetWz.M’ ctTC&Kte.opar au levant des apocope*. Nous avions peine à nous Imaginer comment l'auteur du Périple avait été éhercher les apocopes, h propos du cap des Aromates, pour faire une comparaison dé position, alors qu'il trouvait A une bien moins grande distancé des points géographiques d'une importance beaucoup moius contestable, tels que le promontoire de Tabæ , la Chersotlése d'Opdne et le marché d’OpAuc lui-même. Mais après avoir vu te leité grec dit Périple, nous noua sommes aperçu que le commentateur anglais avait commis une inadvertance én lisant à-tino-iov , au génitif pluriel , au lien de àitir.a¥ir, on qu'il avait eu entre les mains line copie défectueuse.
(1) Le texte offre ici des lacunes que nous figurons par des points.
« très ports successifs, répartis par relâches et courses d’un a jour chaque, sept en tout jusqu’aux lies Pyralaôn et à « ce qu’on appelle le canal (ou nouveau canal ) (1). Après « ce dernier, un peu au-dessus du sud-ouest, après deux h courses nychthémères (de nuit et de jour), vers le cou - <t chant (2) se présente une île appelée Ménouthésias, éloi- « gnée de la terre ferme d’environ 300 stades, basse et « pleine d’arbres, dans laquelle sont des rivières et plu- « sieurs sortes d'oiseaux et des tortues de montagnes. Il « n’y a aucune bète féroce, si ce n’est des crocodiles (3), « qui n’attaquent pas les hommes. On y trouve de petites « barques, soit cousues, soit d’une seule pièce, lesquelles « sont employées pour la pèche et pour la chasse aux tor- « tues. En cette île même , on les prend particulièrement « avec des paniers, que l’on met , en guise de filets, à Toute verture des brisants.
« A partir de cette île, après deux journées, se trouve, « sur le continent, le dernier marché de TAzanie , appelé
(1) La manuscrit unique porte Katirtn hsyo/eiriK Siùfvyjt ; le» traductions que nous avons eues outre les mains, se conformant 4 ce telle, portent aussi et et qu'on nomme le nouveau canal. Cependant il parait que certains hellénistes, trouvant que k*ii ttf ne se liait pas avec ce qui précède, ont lu x.ai Titf, et ce qu'on appelle le canal. .Nous reviendrons en temps cl lieu sur cette différence.
(2) Nous avons ponctué comme dans le texte, ce qui donne 4 la phrase le sens de : après deux courses , se présente vers le couchant ; mais le seus véritable est évidemment : après deux courses vers le couchant, se présente. I.a connaissance de la direction de la cAte en cet endroit supplée 4 l'insuffisance du texte, insuffisance qui n'est, sans doute, que le résultat d'une erreur de copiste.
(3) Il s'agit, sans doute, ici, d'une grande espèce de léaard, car il n’existe de crocodiles en aucune des lies de cette cAte, si ce n'est 4 Madagascar.
« Rhapta (les Rhaptes), dénomination qu’il a prise des sus- « dites petites barques cousues. On y trouve beaucoup « d’ivoire et d’écaille. Autour de ce pays habitent des « hommes très-grands de taille, agissant en chefs chacun « dans sa localité; mais la région elle-même, d’après un « ancien droit, soumise à l’autorité de ce qu’on appelle « \' Arabie première, est gouvernée par le roi Mopharite. « De ce roi , la tiennent à tribut ceux de Muza, qui y expé- « dient des navires , confiés le plus souvent à des patrons « et des serviteurs arabes, lesquels y ont commerce et pa- « renté, et qui sont familiarisés avec les lieux et enten- « dent la langue qu'on y parle.
« On porte à ces marchés des lances qui se font spécia- « lement à Muza, des hachettes, de petits glaives ou cou- « teaux , des alênes et plusieurs sortes de verroteries. En « quelques endroits , on porte du vin et beaucoup de fro- « ment, non pour le gain mais en présent, pour se contt cilier les barbares. De ces lieux, on exporte beaucoup « d'ivoire, mais inférieur à celui d’.4<iu/is; on en tireéga- « lement de la corne de rhinocéros, de l’écaille, la plus « belle après celle de l'Inde, et un peu de Nauplios. Et ces « marchés de l’Azanie sont presque les derniers du contt tinent, qui est sur la droite en venant de Bérénice. En « effet, après ces lieux, l'Océan qui n’a pas été navigué « tourne vers fe, couchant, et, longeant au midi les côtes « opposées de l’Éthiopie, de la Libye cl de l’Afrique, il se « joint à la mer occidentale. »
Les commentateurs du Périple se sont efforcés de faire concorder les lieux particuliers indiqués dans ce substantiel écrit avec ceux qui portent sur les cartes modernes un nom
et ane situation déterminés. Cette assimilation devait être, eu effet, d’un grand intérêt pour l’histoire de la géographie, puisque, entre autres particularités, elle aurait fait connaître le terme de la navigation des marchands grecs et romains sur cette cAte. Mais, d’abord, elle était impassible quant aux villes, puisque celles qui s'y trouvaient, même à l'époque où les Portugais abordèrent aux rivages de l’Afrique orientale, devaient leur origine aux immigrations des Arabes musulmans en ce pays, et que leur fondation était ainsi postérieure de sept ou huit siècles à l’époque du Périple. Tout au plus pouvait- on espérer de découvrir les rapports géographiques ou topographiques existant entre les indications données dans l’itinéraire et certaines parties de la cAte ; or on ne connaissait pas encore assez les détails de celle-ci pour arriver à des assimilations raisonnées. Enfin était- il moins difficile, par une appréciation purement géodésique de l’itinéraire, de déterminer le point de la côte correspondant à Rhapta, et de résoudre ainsi la question véritablement intéressante dont on cherchait la solution? Non, sans doute; car, d’une part, on n’avait, pour évaluer les distaucc$ parcourues, que le nombre de courses ou de journées mentionnées dans le journal, sans connaissance positive du chemin fait ni de la direction suivie dans chacune d’elles; d’autre part, on n'avait qu’une idée Tort incomplète et souvent fort erronée des circonstances météorologiques qui précèdent à la navigation de cette cAte. A défaut de ces connaissances pratiques locales que ne suppléaient ni la science ni l’érudition des commentateurs, ceux-ci ne pouvaient donc, en essayant de reporter les données géographiques du Périple sur leurs cartes, que se livrer
à des conjectures, à des rapprochements plus ou moins in* génieux, pour arriver, en définitive, à un résultat sinon faux, du moins fort incertain.*
Ceci établi, nous allons, plus heureux que nos devanciers, appliquer à l’analyse du Périple les notions positives que la pratique des lieux nous a mis à même d'acquérir.
Nous l'avons déjà fait comprendre, les seules données pouvant nous servir d’arguments pour établir les rapports cherchés sont : 1° l'intervalle parcouru, évalué d'après l'indication du nombre de courses; 2“ la concordance de quelques détails géographiques contenus dans l'itinéraire avec ce que nous savons de la configuration réelle de la cête. U nous faut donc déterminer tout d’abord la valeur moyenne de la course, en tenant compte des circonstances météorologiques et géographiques qui , le long de ce rivage, isfiuent d’une manière invariable sur (a navigation.
Eh bien, dans la partie de la mer Rouge comprise entre le détroit et le parallèle de 19 degrés nord, les vents du sud régnent d'octobre à mai , et sont remplacés par les vents du nord pendant les mois de juin, juillet, août et septembre; il fallait donc que les bateaux partant de Myos-iJormos ou de Bérénice, pour sortir de cette mer, missent à la voile pendant ces derniers mois, et l'auteur du Périple nous apprend, en effet, que les départs avaient lieu dans le mois d'epiphi, c'est-à-dire en juillet, liens le golfe extérieqr, en d'autres termes, du détroit au cap des Aromates, la mousson de l’est se fait sentir dans la première quinzaine d'octobre , et les bateaux qui vont à l’est de ce cap doivent avoir dépassé son méridien avant le 1" novembre. C'est aussi à partir de la même époque qu’on peut descendre au sud, c'est-à-dire
avec la mousson de nord-est, qui souffle du nord-est à l’est jusqu'à la mi-avril , sans interruption ni changement de direction (1), et môme avec hne intensité assez égale pour permettre de calculer, très-approsimativement, des distances d’après le nombre de journées mises à les parcourir.
C'était donc durant la mousson de nord-est que les bateaux de la mer Rouge destinés pour la cèle orientale d'Afrique descendaient le long de cette cèle. Notons de suite, comme conséquence de celle première donnée, que les seuls coups de vent qu’ils eussent à craindre ne pouvaient venir que de la môme partie de l'horizon , et qu’ainsi , lorsqu'ils relâchaient pour cause de mauvais temps, ils devaient le faire en des mouillages abrités du nord à l'est.
Pendant les mois de novembre, décembre, janvier et la moitié de février, la force de la brise est telle en temps ordinaire, quelle ferait (lier de 2,5 à .» milles par heure au bateau de la plus médiocre construction, sous la plus prudente voilure. En outre, le courant qui suit la direction générale de la côte, dans le môme sens que le vent, a une vitesse moyenne de' 1,5 mille par heure, depuis ftas- Hhafoun jusqu’à une vingtaine de lieues plus loin que Ras- Açoued ; et an delà de ce dernier jusqu’au cap Delgado, sans môme que le vent cesse d’être modéré , cette vitesse n'est pas moins de 2 à 5 milles A l'heure. Dans le parcours du premier espace, le mouvement de progression du bateau
{!) Le calme et 1rs brises variables qu’on éprouve ordinairement dans la mer de l’Inde, aux environs dp l'équateur, ue se produisent pas le long de la côte et jusqu'à une distance d'au moins 20 ou 25 lieues au large. En se tenant eu dedans de cette, limite, ce que font et faisaient autrefois, à plus forte raison, tous les bateaux naviguant daus ces parages, on continue donc de recevoir le vent de la mousson.
supposé atteint ainsi 4 milles à l'heure; dans le parcours du second espace, il doit atteindre au moins 5 milles. Nous compterons donc , dans le premier cas, 96 millet pour une course nychthémère et 48 milles pour me course de jour; dans le second cas, 130 milles ou 60.
Ayant ainsi déterminé notre unité de longueur en ce qui regarde la mesure des distances, esquissons brièvement les caractères géographiques dont la connaissance nous parait nécessaire à l’interprétation motivée du document que nous analysons.
Sur toute l’étendue de côte comprise entre Ras-Hhafoun et Ouarcheikh, le profil du rivage est à peine accidenté par quelques sinuosités et n’offre d’autre saillie remarquable que les deux caps nommés, par les Arabes, Ras-.Wâabeur et Ras-el-Khil : ceux qu’on désigne sous les noms de Ras- Aouad, Ras-Açoued et Ras-M’routi sont si peu apparents, qu'il faut être tout à fait près du rivage pour reconnaître leur existence. Par cela même , dans tout l’espace ci-dessus indiqué, c'est seulement à Ras-Màabeur et à Ras-el-Khil que le rivage présente une échancrure ou un enfoncement notable ; encore n’est-ce qu’au nord de ces caps, car, du côté du sud, au contraire, le rivage affecte une courbure un peu convexe avant de reprendre sa première direction. Les bateaux s’abritent dans ces deux endroits pendant la mousson de sud-ouest et peuvent y mouiller aussi dans les beaux temps de la mousson de nord-est ; l’un et l’autre sont des lieux d'aiguades, particularité qui se retrouve d'ailleurs en plusieurs endroits intermédiaires, principalement au sud de Ras-Mâabeur-es-Serir, à Drâsalahh, à Ouadi-Nougal , où le rivage rentre un peu et où il y a un fond propre à l’ancrage I. 7
de bateaux : ces lieux de station sont probablement, avec les baies de Ras-Môabeur et de Ras-eDKhil, ce que le Périple signale comme les grandes et petites apocopes de l'Axanie.
Le premier havre, au sud de Ilhafoun, est celui de Ouarcheikh, et, d’après la nature du terrain et la configuration actuelle de la côte, nous ne pensons pas qu’il ait pu, en aucun temps, en exister d'autre plus au nord. Mais, à partir de Ouarcheikh jusqu’au Djoub, se trouvent plusieurs petits havres naturels , circonstance dont on doit , ce nous semble, dans l’examen auquel nous allons nous livrer, se préoccuper bien plus encore que des villes qu’on y voit aujourd'hui, et dont la fondation, comme nous l’avons déjà dit, est certainement postérieure de plusieurs siècles à l’époque du Périple.
Enfin, sur toute l'étendue de côte comprise entre Ras- Hhafoun et l’équateur, il n’y a aucun cours d'eau permanent qui débouche à la mer, et le premier fleuve qu'on pùisse mentionner comme correspondant à quelqu'une des escales de l'Axanie est le Djoub : car il n’est pas probable que , par une erreur analogue à celle que , plus tard , les géographes arabes ont commise, l’auteur du Périple ait attribué à l’une de ces escales le cours d’eau qui passe à quelques lieues en arrière des villes de Moguedchou, Mcurka et Braoua (Ij.
Ces données générales et suffisamment positives nous étant acquises, procédons à l’examen de la relation, pour
(1) On sait que les géographes arabes désignaient ce fleuve, qui est le Dénok ou Haine’s river, sous le nom de Nil de Magdachou, et le faisaient déboucher à la mer, près de cette ville (Moguedchou).
déterminer, s'il est possible, la position des lieux qui y sont
désignés.
Le marche de* Aromates et l’extrémité la plus avancée du continent barbarique , arec son apocope vers le levant , se retrouvent évidemment , celle-ci dans l'un des promontoires d’Assir et de Yerdefoun, celui-là dans l'échancrure tournée vers l'est, comprise entre ces deux caps, et que les indigènes nomment Ouadi-Tohheun. Au point de vue nautique, la haie de Benna (1) nous paraîtrait cependant avoir dû être prise pour ancrage de préférence è Ouadi-Tohheun. Au reste, l’un et l'autre mouillage sont exposés aux vents du nord; aussi sont-ils périlleux parfois , c’est-à-dire qnand , ainsi que cela a lieu au début de la mousson de nord-est et dans les trois premiers mois de son cours, les vents de cette partie viennent à souffler par bourrasques qui durent de trois à cinq jours. C’était sans doute dans de semblables circonstances et d'après les indices qui annoncent ces bourrasques que, comme le dit l’auteur du Périple, « les bau teaux allaient se mettre à l'abri sous le grand promon- « toire de Tnbæ, lieu couvert et sûr où il y avait aussi un « marché. » ■ • *
Le grand promontoire de Tnbæ ne peut donc être que la pointe nord-ouest de la presqu’île de Hhafonn, et son mouillage, la baie du nord de cette même presqu’île, nommée Khour-Hordya , sur le côté nord de laquelle est aujourd’hui le village d’Uordya. où l'on fait encore un peu de commerce. Notre opinion est corroborée par la suite de la description.
U) Pour ce» localités et 1rs suivantes, vojet, sur la carie, plancha I de l’ album.
« De Tabœ, après 400 stades, en côtoyant la Chersonise, « est un autre marché appelé Opône. »
Si nous mesurons 400 stades ou 13 lieues à partir du mouillage d’Uordya, en côtoyant la presqu'île, comme il est dit dans le Périple, nous arrivons dans la baie sud de Hhafoun, qui a dû, de tout temps, être un lieu fréquenté par les bateaux, soit de l'Inde, soit des golfes Persique et Arabique, faisant le commerce de la côte orientale d'Afrique; car c’est un excellent mouillage pendant la mousson de nordest , et aucun des points qui viennent ensuite jusqu'à Ouarcheikh n’ offre le même avantage. C’est donc dans la baie sud de Hhafoun que nous placerons l’Opône du Périple.
« Après Opône, la côte s’étendant surtout vers le midi , « se présentent les petites et grandes apocopes de l'Azanie... « par de bons ancrages... fleuves... six courses dans le sud- « ouest... » (
Nous n’avons pas besoin de faire remarquer que les lacunes existant ici dans le texte ouvrent un champ large aux conjectures, mais rendent impossible une interprétation positive et complète de cette phrase.
D’après ce que nous avons dit dans notre exposé préliminaire, nous croyons pouvoir placer les grandes apocopes (1) aux creux formés, dans la côte, par la projection de Ras- Mâabeur et celle de Ras-el-Khil; les petites apocopes se-
(1) Noos avons k signaler ici une nouvelle inadvertance du docteur Vincent; il ne parle jamais que d'une grande et d'une petite apocope, ce qui est manifestement contraire au teite, où l’on trouve, comme on l'a vu à la note 1 de la page 89 , 1er grandes et 1er petites apocopes , Tôt ftjxf* «Trexo-Trot xai y sytth*. De ces deui apocopes, qui sout, pour lui, des promontoires, il en a identifie une, ia grande, avec le cap des Basses (Ras-Açoucd).
raient alors représentées par les anses ou criques beaucoup moins profondes que forment les sinuosités du rivage compris entre ces deux caps, et dont les principales ont été désignées précédemment (i).
Il n'est pas inutile de faire observer, en passant, au sujet du mot Azanie, employé par l’auteur du Périple pour désigner le pays d'Azan, que la partie de côte comprise entre Ras-Hhafoun et Ras-el-Khil est nommée par les Arabes Barel-Khazaine (terre ou côte des réservoirs) (2). C’est, nous le croyons, de cette appellation tout arabe qu’on a fait, par corruption, les mots Azan, Azanie et Ajan, dont le dernier figure sur nos anciennes cartes ; seulement l'auteur du Périple étendait le nom d’Azanie à toute la côte orientale, au lieu de le restreindre, comme l’est aujourd'hui celui d’El- Khazaïne, à la partie de côte que nous avons désignée.
Quant au mot fleuves, qui se trouve dans ce passage, nous ne savons pas si la phrase dont il faisait partie affirmait ou niait la présence de cours d’eau. Le fait est que nous ne connaissons aucun fleuve proprement dit sur cette partie de la côte , et nous avons tout lieu de croire qu'il n’en existe pas. Cependant, en donnant au mot du texte une
signification moins ambitieuse (3), on pourrait admettre qu’il est là pour désigner les nombreux torrents et ravines qui forment, sur la côte, les réservoirs auxquels elle a dû son nom. L’un de ces torrents, désigné sous le nom de Ouadi-Nougal , est assez considérable et coule pendant plu-
(1) Voyez ci-devant, page 97.
(2) Voyez au ch. xn de la relation , II* partie.
. [3) Le mot grec Ttru/Aot signifie également fleuve , rivière ou terrant.
sieurs mois de l'année. Ajoutons encore, en nous tenant dans le même ordre d'idées, que les si* courses ou SMî lieues comptées à partir d'Opône nous font arrirer aux environs d'Obbia, endroit où se trouvent une aiguadeet le lit d'un ruisseau qui coule seulement pendant la saison des pluies. Toutefois ce ruisseau est assez remarquable, puisqu'il est considéré comme limite commune des territoires des Medjeurtine et des Abgal , et son lit ne se dessèche pas entièrement, car les tribus de l'une et de l'autre peuplade viennent y abreuver leurs troupeaux durant la saison sèche.
Après ces si* courses dans le sud-ouest, nous avons à en compter six autres pour le parcours du pelii rivage et du grand rivage. Ce dernier se terminera ainsi un peu au nord de Itas-M'routi (t), à partir duquel nous devons, comme nous l’avons expliqué, estimer la course à 20 lieues, eu égard à l’augmentation de chemin, donnée par un courant plus fort.
« Après le grand rivage se présentent successivement les « escales de l' Azanie : d’abord celle de Særapion, après une h première course. »
Or, à 20 lieues environ du point où nous avons placé la
(11 Par suite de fém ur qu'a commise le docteur Vincent en identifiant la Corne du Sud de Ptolémée et ce qu'il appelle la grande apocope du Périple avec le cap des Basses (Ras-Açoued), il s'est trouve conduit à reporter feitrémité sud du grand rivage à peu |très au port de Rraoua. Une première conséquence de cette assimilation est que , eontraircment au Periple, qui ne laisse supposer aucuu lieu d'escale sur toute retendue du petit et du grand rivage, ce commentateur y ferait entrer les ports de Ouarcheikh, Moguedcbou, Gondeurcheikh et Meurka, tous au uord de celui de Braotta, et dont la disposition naturelle devait évidemment faire des lieui d'escale. Il résulterait, en outre, de ladite assimilation, une grande difficulté pour placer Særapinn à une journée aprét la fin du grand rivage, entre Braoua et le Djoub, où il n'y a pas de havre.
fin du grand rivage, se trouve (le premier de tout le littoral en venant du nord) le petit havre de Ouarcheikh, relâche sûre dont les bateaux qui venaient de parcourir cette longue côte inhospitalière ne devaient pas manquer de profiter. Au* jourd'hui on n'y voit qu'un groupe de huttes; mais, autrefois, il y existait une ville dont on trouve des ruines (voyez le croquis ci-contre) enfouies dans le sable (i), et qui était déjà abandonnée lors de l’arrivée des Portugais, comme l'indique le nom de Bandel-Velho (2) (vieux port) qu’ils lui donnèrent. C'est donc à Ouarcheikh que nous placerons le Særapion du Périple (5), première escale de l'Azanie.
Nikon, la seconde, se trouvera, par suite de cette assi-, milation, tomber sur l’un des points situés entre Moguetlchou et Mcurka, peut-être à Gondeurcheikh , havre plus grand que Ouarcheikh et bon mouillage pour les bateaux. On y voit encore les restes d’une ville en pierre (4), atn-
ll) Vojei au chapitre xvi de la relatiou, It' partie.
(S) Bandel , corruption du mut arabe Bcrideur, port ou mouillage fréquenta. Felhn, mot portugais, vieux.
(3; La particularité d'un promontoire touchant à ce point, d’aprèa Ptolémcc, qui dit le port et le promontoire de Sarapion, semble encore justifier notre opinion. Le petit havre de Ouarcheikh était, en effet, formé par une presqu'île aaseï élevée qui, miuée depuis par les chocs de la mer , se présente aujourd'hui sous l'aspect d'uur chalue d'Ilois, dout les formes et la disposition attestent U primitive réuuiou en une seule massr.
(4) Nous ue prétendons pas que cette circonstance soit un argumeui en faveur du rapport dont nous suggérons l'idée : sans doute, la fondation de Gondeurcheikh date à peu prés de la même époque que celle de toutes les cités aujourd'hui connues sur celte cite, c'est-à-dire du a* siècle. Nous ne mentionnons l’esistencs d'une ville en cet endroit que pour prouver qu’il a pu autrefois servir d’escale et de marché.
Au reste, nous avous proposé ce point parce que la dialaucc de' 37 milles, qui le sépare de Ouarcheikh, est plus rapprochée de la Ion-
quels sont mêlées les huttes en paille de la population soumali, qui occupe aujourd'hui celte localité.
Après Nikon, nous avons à compter cinq autres courses, •dont chacune est limitée par une escale, et que nous supposerons aboutir, la première, au port de Braoua ; la seconde, à un point intermédiaire entre ce port et l’embouchure du Djoub, par exemple Djora; la troisième, à cette embouchure; la quatrième, à Cheut-Bourgâo (la rivière Durnford des cartes) ; la cinquième enfin, qui doit nous conduire aux îles Pyralâon et au canal ou nouveau canal, nous fait arriver au groupe des îles Kouiyou, I'atta, Mandra, L&mou, séparé de la terre ferme par un bras de mer ou canal navigable (1).
futur de la course, telle que nous l’avons estimée, que ne l’est la distance de 71 milles, comprise entre Meurka et Ouarcheikb ; mais, sauf cette particularité, le port de Meurka pourrait, tout aussi bien que celui de Gondeurcheikb, représenter l’escale de Nikon.
(1> Comme conséquence naturelle des positions par lui données à la lin du grand rivage et à cr qu'il appelle la grande apocope, positions dont nous avons suffisamment prouvé l'inexactitude, le docteur Vincent place le nouveau canal a Mombase. Cette opioion, qui devait, après tout, fatalement se produire, est inadmissible non-seulement parce qu'elle repose sur des bases fausses, mais encore par une autre raison que nous fournissent certaines indications du Périple sur les points venant après le nouveau canal.
Eu effet , nous devons , à deuv courses nychthémères au deli de ce dernier, trouver l’Ile Ménoulhésias, et la conséquence forcée de l'opinion du docteur Vincent sur la position du nouveau canal serait alors d’identifier cette Ile avec l'Ilc Monfia (Mafiia). Or lui-mème repousse cette identification, et c’est, comme nous le dirons bientôt , avec toute raison qu’il préfère rapporter Ménouthésias à l'Ilc Zanzibar. Mais, en ce cas, le nouveau canal ne peut être placé à Mombase, puisqu'il y a, entre Mombase et Zanzibar, une course nychthémère tout au plus, au lieu des deuz que le Périple indique entre Ménouthésias et le nouveau canal. Au contraire, en plaçant celui-ci où nos estimations précédentes nous ont conduit b le faire, nous sommes précisément à deux courses nychthémères de l’Ilc Zanzibar.
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Ici nous devons nous arrêter quelques instants, car la détermination du point où nous sommes parvenu a soulevé bien des controverses, et demaude, de notre part, une discussion qu’il ne sera malheureusement pas en notre pouvoir d’abréger autant que nous le voudrions (1).
Nous avons déjà fait connaître, à la note i de la page 92, la divergence qui s'était produite, an sujet du passage que nous examinons, entre les anciens traducteurs et commentateurs du Périple et certains hellénistes modernes, ceux-ci lisant ce qu'on appelle te canal , ceux-là le canal dit nouveau. Il est certain qu’en adoptant cette dernière leçon on se trouve en face d’une difficulté très-sérieuse, à savoir que cette appellation fait naître nécessairement l'idée d’un canal plus ancien , dont le Périple ne dit pas un mot. Cependant, l’adjectif nouveau est bien dans le manuscrit unique; il se retrouve dans le texte imprimé, au * moins dans l’édition que nous avons eue entre les mains; enfin beaucoup de savants , entre autres le docteur Vincent., l'ont admis et traduit sans faire la moindre remar-
que à cet égard. U y a plus, l'emploi du mot nouveau dans le texte serait pratiquement admissible, s'il était permis de traduire ici <h» fux« par l’un des mots passage ou voie, parce qu'alors l'expression de nouveau passage ou nouvelle voie signifierait une route nouvellement adoptée, par opposition à une autre suivie antérieurement , ce qui , comme on le verra plus loin, a pu se produire dans la navi-
(I) Nous «von» dressé, sur notre carte, nu plan particulier des lies Kouiyou, Patta, Mandra et Limou, afin que le lecteur puisse mieui, en le comparant au plan de Mombase, apprécier la valeur de notre opinion quant b la position du canal et des Iles P y ra lion du Périple.
galion de cette partie de la côte. Pour nous qui sommet incompétent à noua prononcer sur la partie grammaticale ou littéraire de la question , noua nous rangerons rationnellement du parti de ceux qui ont lu simplement le canal , à cause de la difficulté que nous avons tout-d'abord signalée. D’ailleurs la suppression du mot nouveau, dans le texte, nous parait au moins chose sans importance, sinon insignifiante pour le but. que nous nous proposons ici , qui est, avant tout, d' identifier les lieux du Périple avec certains points de la côte. Au reste , les personnes , qui , acceptant pour le mot hafvxot le sens de passage, seraient ainsi parfaitement fondées à y ajouter le mot nouveau, comme le porte le texte, n'auront, en lisant ce qui suit, qu'à mettre partout ce mot à côté du mot canal , pour que notre argumentation s'applique à la leçon préférée par elles.
Tout le monde le reconnaîtra sans doute, l’essentiel est de trouver au point de la côte où nous sommes arrivé un canal, désignation déjà assez vague et assez incomplète par elle-même pour qu'elle ait dû nécessairement exercer la subtilité des commentateurs; et , puisque nos calculs nous ont conduit à l'entrée du bras de mer qui -sépare les îles Patta, I.Amou, etc., de la terre ferme, nous allons examiner si ce n’est pas là ce que le Périple nomme le canal ou le nouveau canal , comme on Voudra.
Et, d'abord, quelle idée peut-on se faire du sens qui s'attache ici à l'une cl l'autre de ces deux désignations , si ce n’est celle d'un canal naturel adopté comme passage ou d'uu canal artificiel pratiqué dans le môme but, servant, dans l’un et l’autre cas, à établir entre des points de la côte une communication plus courte ou plus facile
dans des. eaux calmes qu’elle ne l’est le long d’une côte battue par la mer. Disons, à ce sujet , que, partout où le rivage est bordé de récifs laissant entre eux et lui une profondeur suffisante pour leur tirant d’ean, les bateaux arabes ne manquent pas de s’engager dans ces canaux naturels, où ils se trouvent, ainsi , abrités de b houle. Ce qui est pratiqué aujourd’hui parles Arabes a pti l’ètre anciennement par les navigateurs égyptiens. Toutefois ce fait ne se produit pas sur un seul point de la côte : à partir d’Ouarchcikh, il existe de ces canaux naturels en beaucoup d'endroits; et particulièrement sur l’espace compris entre le Djoub et le groupe d'tles de l’alla, la côte est bordée d’une chaîne d ilots et de récifs formant avec elle un chenal presque continu. On peut se demander, dès lors, pourquoi, s'il s'agissait d'un canal de ce genre, l'auteur du Périple en aurait bit une mention spéciale aux Iles Pyralàon.
Mais, si nous identifions les Iles Pyralàon avec les Iles kouiyou; Patte, Lémou, etc., comme nous sommes conduit à le faire par l'estiraedu chemin, cette mention spéciale s’expliquera beaucoup mieux.
En effet , le bras de mer dont il s’agit et qui circule entre
la terre ferme et des lies très-étendues , si on les compare
aux ilôts dont nous avons parlé plus haut, ce bras de mer
étroit, dans lequel les bateaux peuvent » mouvoir à la
|«rche comme sur un de ce» canaux qui servent de voies
de communication intérieure; ce bras de mer, disons nous,
justifie, on ne saurait le nier, l'appellation de canal bien au-
trement qu'un simple chenal, bordé, du côté du large, par
des îlots s'élevant à peine au-dessus du niveau de la mer, •
ou môme par de simples hauts fonds ou récifs, et du milieu
duquel on ne cesse d'apercevoir la pleine mer, où l’on se croirait encore, si ce n'était le calme relatif des eau* sur lesquelles on navigue.
Disons, en outre, que l’appropriation de ce bras de mer à une navigation de cabotage, telle que celle décrite dans le Périple, s’expliquerait de diverses manières et par des raisons suffisantes. Ainsi il a pu arriver que les navigateurs, qui étaient d’abord dans l’usage de faire route en longeant la partie de ces Iles tournée vers le large, en soient venus un jour à connaître et à pratiquer la passe située entre elles et le rivage du continent, passe qui se sera alors appelée le canal.
Les choses ont pu se produire également comme il suit : les marchands que des affaires appelaient sur quelque point île l’une des Iles nommées depuis Palla, Lâmou, etc., étant arrivés à leur destination en donnant dans le chenal qui sépare ces lies de la terre ferme, avaient d’abord coutume d'en sortir par la voie qui les y avait conduits, ayant i lutter, pour ce retour, contre le vent et la houle du large ; mais un moment sera venu où ils auront appris ou compris qu'en s’enfonçant entre la terre ferme et les Iles ils pouvaient reprendre la mer plus bas (au sud de l’Ilc Lâmou), sans cesser d'avoir le vent favorable, et ils auront adopté ce passage, qui , dès lors, se sera encore appelé le canal.
Certes, nous ne nous dissimulons pas que ces explications sont aussi hypothétiques que la signification des mots auxquels elles se rapportent est incertaine; mais nous les croyons plausibles, et surtout bien autrement acceptables que ne l'est l’hypothèse admise par le docteur Vincent, d'un canal artificiellement pratiqué, canal duquel on n’a
jamais trouvé nulle trace, et qu’aucune tradition ne mentionne (1).
Quant à l'opinion de Stuch, qui tend à rapporter les lies Pyralàon aux lies Pemba, Zanzibar et Mafiia, toute spécieuse qu’elle est, nous la repoussons également, et cela pour deux raisons : outre que l’espace compris entre Ouarcheikh et la plus nord de ces lies est beaucoup trop grand pour que le trajet en puisse être fait en si* courses, comme le texte l’indique pour le trajet de Særapion aux îles Pyralàon, où trouver ensuite cette île Ménouthésias dont il va être question tout à l'heure? Donc nous nous en tiendrons à l’opinion
(1) Le doctenr Vincent a vonlu voir le nouveau canal dans la partie la pins rétrécie et la moins profonde du bras de mer dont Mombase est entourée, endroit qui décourre parfois S mer basse et semble, en certains moments, convertir Ptle en une presqu’île. Cette particularité topographique se rencontrait à merveille pour rassurer le savant docteur sur i’eiactitudc de ses précédentes appréciations, exactitude dont il aura certainement douté, en ne trouvant que l'tle unique de Mombase où le Périple indiquait les lies PyralSou. Ce malencontreux pluriel a dû lui causer un grand embarras , quoiqu'il ait gardé le silence 4 cet égard.
Il est vrai que, dans un passage qui termine la page 15t du premier volume de son Traité, il parle du désir qu'il aurait d’assimiler les lies Pyralàon aux Iles Pàlta, Lâmou, etc.; mais la satisfaction de ce désir (que nous nous estimons heurenx de voir conforme 4 notre opinion) ferait encourir 4 l’auteur une grave responsabilité : le texte du Périple dit,/uiqu'atcr lies Pyralàon et au nouveau canal, sans exprimer l'idée d’une distance, d’une séparation quelconque entre le premier et le second des lieux ainsi désignés. Le docteur Vincent, au contraire, en maintenant le canal 4 Mombase, mettrait entre lui et les Iles Pyrallon, s'il obtenait de les assimiler 4 Patta , Lémou , etc., une distaoce de plus de deux journées. Quarante et quelques lieues , quand le Périple n'en mentioune pas une 1 Ce serait user trop largement de la liberté d'interprétation.
Quant au sens véritable 4 donner aux expressions du texte, question déj4 suffisamment traitée par nous, le docteur Vincent n'ea était plug embarrassé, du moment qu’il pouvait adopter l'idée d’un fossé ou canal
émise ci-dessus : elle a, du moins, l'avantage de s'accorder parfaitement avec le résultat donné par la supputation des dix-neuf courses du Périple , que nous avons évaluées avec assez de précision , croyons-nous, pour n'avoir pas commis de trop graves erreurs.
Reprenons maintenant le cours de notre examen :
« Au delà de ce dernier (le canal), après deux courses « nychthémères vers le couchant , on rencontre une île « étroite appelée Ménoulhétiat, éloignée de la terre ferme a de 500 stades, basse et pleine d'arbres, etc. »
A partir du groupe où nous avons cru devoir placer les
creusé de main d’homme. U a suppose, eu effet, que les Arabes avaient pu creuser le gué qui joiut nie de Mombase au «ooUuent, dans le but de se mettre à couvert des invasions des indigènes de la terre ferme. Mais, d’une part, est-il permis d'attribuer aux petites populations arabes qui existaient, il y a dix-sepl ou dix-huit cents ans, à 1a côte d’Afrique, assez de scieuce et de moyeus d’action pour creuser, sur une largeur suffisante, un caual ou fossé qui u’aurait pas dù avoir moins de fi(X) mètres K*) de longueur dans uu fond de sable mobile, découvrant seulement aux marées de Sizygie et sur une étendue de 100 mètres à peine? C’eut été U un travail digue des Pharaons, et il u’y eu avait pas, que nous sachions, à la côte orientale d’Afrique à cette époque. Les Égyptiens la fréquentaient, sans doute, avec leurs vaisseaux; mais, simples commerçants de passage, qu’avaient-ils besoin de creuser un canal qui isolât Mombase du contiuaut? Était-ce comme moyea de fortification? Ils ne demeuraient pas sur les lieux. Était-ce pour creer une communication nouvelle qui permit aux bateaux de contourner nie ? A quoi bon? Les navigateurs qui dictaient ou consultaient le Périple se seraient bien gardes de chercher à contourner Mombase. La raiseu en est péremptoire, et sera bientôt comprise par ceux qui ont visité le pays ou qui regarderont la carte : c’est que, Iç vent de la mousson existante ayant porté uu bateau au fond de l’un des deux bras de mer qui entourent Plie, ceux-ci se trouvant h peu près parallèles entre eux, il lui serait tout aussi difficile de sortir par l’autre bras, après l’isthme franchi, que de retourner par où il était veau.
(*) Vuyri k flmu «It HomUtt , pWW XL! V dr l'Album.
fies Pyralàon et le nouveau canal , à peu près à la distance indiquée, nous rencontrons successivement les trois lies Pemba , Zanzibar et Mafiia , dont l’une doit être certainement la Ménouthésias du Périple. Mais il nous parait fort difficile d'établir d'une manière positive à laquelle des trois nous devons la rapporter; car il n'est aucune d'elles dont le choix ne soulève, à la rigueur, quelque objection. Cependant nous pouvons, au moins, rechercher quelle est celle des trois qui réunit en sa fnveur le plus de probabilités, et pour cela nous allons examiner jusqu'à quel point, considérées isolément , elles présentent les divers caractères physiques attribués à l'ile Ménouthésias, c’est-à-dire les seuls dont on puisse raisonnablement admettre l'immutabilité dans un espace de dix-sept siècles.
Récapitulons d'abord nettement les caractères de cette nature énoncés dans le journal ; ce sont : 1“ une distance de quatre courses à partir du nouveau ranBl , c’est-à-dire HO lieues au delà de Lâmou ; 2° une distance de 300 stades ou de 50 milles de la terre ferme; 3“ une forme étroite et basse, un sol boisé, sillonné par quelques cours d’eau. Et maintenant comparons :
1“ Pemba est à 58 lieues de l.âmou ; Zanzibar, à 80 lieues ; Mania , à 110 lieues. Sur le premier point, Zanzibar doit donc être prise de préférence aux deux autres.
3” La plus courte distance de Pemba à la cAte est de 30 milles ou 300 stades; celle de Zanzibar, de 16 milles ou 160 stades; celle de Mania, de 10 milles ou 100 stades. Sur le second point, Pemba conviendrait donc mieux que Zanzibar. Quant à MaHia, sa distance du continent, comme celle qui la sépare de Làmou, est tellement en désaccord avec les
données les pins caractéristiques du journal à l’égard de Ménoutbésias, que nous croyons pouvoir, dès à présent, ne plus nous en occuper.
3° Pemba est basse et couverte d'arbres; Zanzibar, quoique plus élevée que Pemba, n’en doit pas moins être regardée comme une île basse : de plus elle est , aussi , bien boisée, et a du l’être plus encore avant qu’elle fût cultivée et peuplée comme elle l’est aujourd’hui. Quant aux rivières ou torrents, Zanzibar seule en possède; car on ne saurait donner ni l’un ni l'autre de ces noms aux criques marécageuses qu’on trouve sur les rives de Pemba et aux quelques minces filets d’eau qui viennent s'y perdre. Sur le troisième point, nous accorderons donc la préférence à Zanzibar sur Pemba qui n’a plus ainsi , pour être assimilée à Ménoulhésias, d'autre titre que la distance dont elle est éloignée de la cête ; et comme le texte du Périple ne mentionne qu'approximativement la distance de Ménouthésias au continent ( environ 300 stades), nous croyons être autorisé è ne pas nous préoccuper d'une manière trop absolue de cette indication. On s'explique, d'ailleurs, très-bien que n’ayant, pour estimer la distance de Ménouthésias à la terre ferme, d’autre moyen que le temps mis par les bateaux à faire le trajet de l une à l’autre, l'auteur du Périple ait pu, par diverses causes, être induit en erreur dans une pareille estimation. Après tout, le trajet s'effectuait probablement d’un point habité de la cête à un point habité de l'iie, plutôt qu’entre leurs points les plus rapprochés; or certaines parties de Zanzibar sont à 26 et 28 milles { 260 et 280 stades) des points les plus voisins de la terre ferme, ce qui approcherait suffisamment de l'estimation du Périple.
Dès lors , les trois particularités les plus caractéristiques attribuées à Ménouthésias se retrouvant dans l'ile Zanzibar, on pourrait, sans se montrer trop facile, les rapporter l’une à l’autre.
Mais, nous dira-t-on peut-être, comment l’auteur du Périple, signalant l'ile Ménouthésias, n'aurait-il fait aucune mention ni de l’ile Pemba, qui se présente avant Zanzibar, ni de Mafiia, qu’on rencontre après celle-ci? Voyons si cette objection est réellement aussi sérieuse qu’elle le paraît au premier abord.
Remarquons-le tout de suite, l’objection ne saurait être valable, si l'on n’admet 1° qu’on ne pouvait arriver à Zanzibar sans avoir aperçu Pemba, 2" que cette dernière, une fois connue, avait assez d’importance relative pour que l'auteur du Périple lui accordât une mention dans son récit ; car on verra , en jetant un coup d'œil sur la carte de la côte, qu’il n’y manque pas d'îles dont les navigateurs n’ignoraient certainement pas l’existence, et dont l’auteur n’a cependant rien dit.
Eh bienl la première proposition nous semble pratiquement très-contestable. En. effet, Pemba est une lie tellement basse, que, de la mâture d’un grand navire, on n’en aperçoit pas les points culminants à plus de 12 ou 15 milles. 11 est donc de toute impossibilité de la voir à bord d’un bateau côtoyant le rivage du continent à 4 ou 5 milles, ainsi que le faisaient les anciens navigateurs, puisque le point d’une pareille route le plus rapproché de l'ile en est encore séparé par 15 ou 16 milles de distance. On est, dès lors, autorisé à penser que les navigateurs qui exécutaient le Périple commercial dont la description nous oc-
cupe arrivaient, le plus souvent, à Zanzibar sans avoir, par eui-raèmes, connaissance de Me Pemba. Qu’ils aient été informés de son existence par les habitants de la cùte, c’est chose vraisemblable ; puisque ceux-ci avaient des barques et se livraient à la pèche, ils pouvaient avoir découvert Me dont il s'agit. Mais l'auteur du Périple en eût-il été informé lui-mème, à quel titre aurait-il mentionné, dans son itinéraire, une île qui , il y a dix-sept siècles, n'offrait certainement pas le moindre intérêt commercial, et n’était, d'ailleurs, d'aucune utilité comme relâche (1)?
Quant à Me Mafiia, quoiqu'elle soit tout aussi basse que Pemba, il nous paraît difllcile qu'on n'en aperçoive pas la pointe ouest en longeant le rivage du continent; mais, sous tous les rapports, elle ne méritait , pas plus que Pemba, l’attention de l’auteur du Périple, ni une mention particulière dans son récit.
Kn conséquence, nous maintenons l'opinion que nous avons émise, et nous nous hâtons d'aborder la dernière partie de notre analyse.
(1) L’IIe Pemba est une formation calcaire, un amas de polypiers que le travail incessant des madrépores, favorisé par le calme des eaui du cité de l’ouest ( le cété sous le vent de l'Ile), développe sans cesse. Ce qui figure aujourd'hui sur nos cartes avec le nom de Pemba est, eu réalité, an groupe de quinze à vingt Ilots, dont le principal, qui est de beaucoup plus grand que tous les autres, a tout au plus, en surface, le tiers de la superficie de Zanzibar ; sa partie la plus élevée n'atteint pas plus de 30 mètres au-dessus du niveau de la mrr, et cette partie est à 35 milles du point le plus rapproché de la terre ferme. Sur presque toute son étendue, elle est recouverte d'un sol très-riche et purement végétal. Le genre de formation de cette Ile encore si basse aujourd'hui, la qualité du sol qui la recouvre ne permettent-ils pas de penser que son étendue et sa configuration ont dû subir de notables modifications dans l'intervalle de plus de dii-uept siècles qui uuus sépare de l'époque du Périple ?
JÜB . ce » Cui>gk.
« A partir de cette ile (Ménouthésias), après deux jour* « nées, se trouve, sur le continent, le dernier marché de
« l’Azanie, appelé liluipta »
Or deux journées, toujours comptées ù 20 lieues chacune, nous font arriver non loin de l’embouchure de l’Oufidji (I). Le Périple ne nous signale pas de fleuve auprès de Rhapta, et, sauf la distance qui la sépare de Ménouthésias, n'indique, dans la description qu'il en fait , aucune particularité géographique qui nous aide à reconnaître le plus ou moins d’exactitude de notre résultat.
Quant aux détails concernant le commerce et l'activité maritime dont ce marché était le théâtre, ils peuvent parfaitement s’adapter à la localité où vient déboucher l'Oufidji : les petites barques cousues qui étaient employées à Rhapta se retrouvent encore dans les barques appelées au-
(l) Le docteur Vincent, «pris avoir remarque que Zanzibar ae prêtait mieux que Prmba et MaGia à une assimilation avec Ménouthésias et avoir accepté cette aasimilatiou (ce qui le mettait eu contradiction avec lui-même quaut à la distance indiquée daus le Périple , entre Méuouthésias et l« canal), place Bhapta à Kiloua. Or Méuouthésias est à deui courses seulement de Bhapta, et le trajet de Zanzibar à Kiloua exigerait quatre courses de 50 milles, longueur qu'il a précédemment attribuée à la course; il eu faudrait aussi prés de quatre des mitres; ajoutons, entiu, qu'aujourd’hui même uu hou bateau ne met pas moins de trente-six heures pour se rendre du port de Zanzibar à Kiloua. C’est donc un nouvel accommodement que le docteur fait avec les indications du journal pour arriver à placer Bhapta à Kiloua, saus toutefois jusfiGer cette préférence, contraire à la donnée du Périple, par aucun argument qui ne puisse également s’appliquer a la localité de l'OuGdji.
bous avons encore nue objection K présenter contre l’identification dont il s'agit , et celle-là nous la puisons daus les propres résultats présantés par le docteur Vincent. Dans le tableau ( page 135 de son premier volume ) où il signale les correspondances approximatives qu’il croit pouvoir établir entre les divisions du Périple et certaines parties de la cdte, il arrive, par suite de sou évaluation dé la longueur de la course,
jourd’hui M'tépé (1), faites absolument de la même manière,
et servant au transport des grains et autres articles de commerce entre l'Oufidji et Zanzibar; i’ivoire et les cornes de Rhinocéros y sont offerts, comme en tous les points de la côte au nord et au sud , et les tortues à écaille se trouvent en grand nombre dans les eaux environnantes parsemées d' Ilots et de bancs. Enfin les bords du fleuve sont très-fertiles ; on y récolte en abondance du riz , du millet et autres grains nourriciers, et il en devait être ainsi pour Rhapta, puisque le Périple nous apprend qu’on n'y apportait du fro-
à trouver une distance totale de 14,feOO stades entre Aromate et Rhapta, qui doivent être évidemment comptés en suivant les inclinaisons de la edte, et qui représentent pour lui 19* 55’. Puis , rapprochant cette distance de celle qui etiale entre Kiloua et Guardafui , qu'il dit être de quelque chose plus forte que 20 degrés, il semble vouloir tirer de cette coïncidence apparente une preuve en faveur de son estimation. Noue prions de remarquer d'abord que la distance en ligne droite d'Aromata A Rhapta doit être nécessairement plus courte que l'espace parcouru en suivant , comme le faisaient les navigateurs du Périple, la côte, et par conséquent , les inclinaisons et les sinuosités de celle-ci : il j aurait donc déjà, dans le simple rapprochement des deui distances telles qu’elles nous sont présentées dans ce tableau, un iudice ou que la distance directe est trop forte, c'est-à-dire que Kiloua est trop éloignée d'Aromata pour représenter Rhapta, ou que la distance totale résultant de l'évaluation des courses est beaucoup trop petite, erreur que nous croyons moins probable que l’autre. Mais il J a plus, c'est que la distance de Guardafui à Kiloua n'est pas de 10 degrés ou 15,000 stades, mais bien de 24 degrés ou 18,000 stades : l’adoption du premier de ces nombres par le savant commentateur est , sans doute, le résultat d'une inadvertance, qui lui a fait prendre la différence en latitude pour la distance directe. Cette erreur rectifiée, l’identification de Rhapta et de Kiloua aurait pour conséquence de placer Rbapta à une distance directe d'Aromata plus forte de 3,500 stades que la somme des distances parcourues pour effectuer le trajet de l'un à l'autre de ces points, ce qui est impossible. — D'après tout cela, on comprendra facilement que nous ne nous rangions pas à l’opinion du docteur Vincent.
(1) Voir planche 52 de l’Album.