‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique orientaleChapitre 8 sur 16 · I.a distance d’Aromata à Prasum se trouvait donc ainsi · texte numérisé non relu

I.a distance d’Aromata à Prasum se trouvait donc ainsi

évaluée à 25,000 stades.

Marin attribuait à la côte d’Afrique une direction nord et sud ; alors les 25,000 stades, comptés à raison de 500 an degré, à parlird’Aromata qu’il plaçait par 4* 15’ nord, portaient le cap Prasum à 45* 45' de latitude sud. Il fut efTrayé, arec juste raison, de la hauteur de cette latitude; mais, ayant appris, par les relations des navigateurs, que les environs de Prasum étaient habités par des Ethiopiens, et qu’on y trouvait des rhinocéros et des éléphants, il fixa le terme de leurs navigations au 24' degré sud , sans en donner d’autre raison que celle de la convenance du climat pour la race d’hommes et l’espèce d’animaux qu’on disait exister dans le pays.

Le premier résultat auquel était arrivé Marin , et qui

sevplique facilement soit par une intensité différente du rent qui poussait chaque navigateur , et , eu effet , les vents de la mousson de sudouest sont ordinairement plus forts que ceux de la mousson de nordest, soit peut-être encore par une différence dans le nombre des escales que chacun des deux pilotes avait faites dans sa traversée. Remarquent, enfin, qu’eu estimant à environ 1 .000 stades la distance parcourue pendant un jour et une nuit de navigation , le pilote Théophile approchait très-fort de la vérité, puisque nous avons reconnu que , dans cet espace de temps, c’est-à-dire en vingt-quatre heures, le mourement de progression d’un bateau était, en moyenne, d'un peu plus que .16 liruet ou 1,085 stades dans la navigation d'Aromala à Rhapta. On pourrait trèsbien, au reste, par diverses combinaisons d’escales, parfaitement rationnelles, faire concorder l’une et l’autre traversée avec le uombre de courses du Périple.

(1) Voy. Géographie de Plolémée, liv, I, chap. ix.

(3) Cette évaluation, combinée avec la position de Rhapta , d'après le Périple, aurait placé le Prasum à 166 lieues au delà de Rhapta , c’est-àdire à peu près la distance de l'Oulidji à Mozambique, en suivant 1a cèle.

l'avait si fort effrayé, était évidemment dû aux principes faux qu'il avait appliqués à des renseignements déjà fort incomplets. D'abord, en supposant à la cûte, et par conséquent à la route faite, une direction unique, et suivant la ligne nord et sud, il avait considérablement exagéré la distance directe du point de départ au point d’arrivée, et la différence en latitude de ces points ; il s'était trompé , sans doute aussi , sur la longueur du chemin total parcouru, en prenant chaque jour écoulé dans le voyage pour un jour de navigation, supposant ainsi la traversée effectuée sans relâche ou escale; enfin il errait encore dans la conversion des stades en degrés, puisqu’il n’évaluait le degré qu’à 500 stades. La réduction tout arbitraire qu'il fit subir à ce premier résultat l'eùt-il rendu peu différent de la vérité, qu’alors même on n’eût pu l'accepter comme sérieux.

De son côté, Ptolémée, ne trouvant pas les renseignements fournis à Marin par les pilotes, suffisamment explicites quant aux circonstances de leur navigation et au nombre de jours qu’ils y avaient effectivement employés ; n'admettant pas, d'ailleurs (en quoi il se trompait), que la direction ni l'intensité des vents , dans les parages où ils avaient effectué cette navigation, pussent rester fixes pendant vingt et vingt-cinq jours; ayant appris, enfin, que, d’Aromata à Rhapta, la cûte inclinait au sud-ouest et, de Rhapta à Prasum, au sud-est, Ptolémée, disons-nous, renchérit encore sur Marin quant à la réduction toute gratuite imposée, par ce dernier, à la distance estimée entre Aromata et Rhapta.

Il apprit, en outre, dit-il , des marchands qui faisaient les voyages de l'Arabie Heureuse à la côte orientale d’Afrique,

« que l’ordre de la course, depuis le rivage d’Aromata jus- « qu'à Rhapta, était bien différent de la description que « Marin en avait faite ; que, d'ailleurs, à cause des vents « qui variaient sans cesse sous l’équateur, on ne pouvait « compter, pour une navigation d'un jour et d'une nuit sous « ce cercle, que tout au plus 400 ou 500 stades, etc. (4) ; » enOn, que, d'après les circonstances au milieu desquelles s’effectuait le voyage, on employait communément quinze jours et quinze nuits, ou trente journées, pour se rendre d’Aromata à Rhapta.

On peut déjà reconnaître, d'après les considérations pratiques dont nous avons fait précéder notre analyse du Périple, et les observations que nous ont suggérées les indications fournies, par les pilotes, à Marin de Tyr (2), que quelques-uns des renseignements donnés à Ptolémée et admis comme vrais par lui étaient inexacts. On peut donc prévoir aussi qu'en les employant comme base de son travail il devait infailliblement être conduit à de graves erreurs. Cette prévision sera confirmée par l'examen de l'itinéraire et des tables de Ptolémée pour ce qui a trait à la côte comprise entre Aromata et Rhapta, examen qui nous permettra, en

(1) Voj. Géog. de Plot., liv. 1, chip. xvn. — Nous ferons remarquer que, dans ses Recherches sur la géographie systématique et positive des anciens, le savant Gossellin nous semble avoir donné h ce passage une portée eiagérée en appliquant h toute l'étendue de la route le chiffre de 500 stades pour l'espace parcouru en un jour et une nuit. Il est évident que Ptolémée ne l'entendait pas ainsi; car, d'après ses tables, il plaçait Rbapta h environ 350 lieues dans le sud 43' ouest d' Aromata, c'est-à-dire, pour lui , à 8,900 stades de distance directe ; tandis que les 30 journées de l'iUnéraire, comptées, comme l'a fait Gossellin, à 250 stades, n’auraient donné , même eu supposant la route toujours directe , qu'une distance de 7,500 stades entre Aromata et Rhapta.

(2) Voir la note 3, page 122.

outre, de constater sur quels points s’accordent et sur quels points diffèrent ces documents et le Périple.

Four faciliter cette double tâche, nous avons dressé le

tableau ci-joint ; il présente, avec l'ensemble des éléments dont Ptolémée s’est servi et des résultats auxquels il est arrivé, les distances comprises entre les principaux points de l'itinéraire, déduites des positions qui leur ont été assignées par lui , mais réduites à leur valeur réelle en parties de grand cercle, à raison de 600 stades au degré.

Avec ce tableau sous les yeux, analysons maintenant le texte.

« Il y a un premier golfe contigu à Aromata , dans lequel « se trouve le village des Pans ( n«w ) , éloigné d' Aro- « mata d’une journée de voyage, et le marché d’Opône, dis- « tant du village de six journées. »

Si Ptolémée avait réellement estimé la route faite dans une journée à 250 stades, H aurait placé le village dont il s’agit i 50 milles au delà d'Aromata ; mais, d'après la position que ses tables lui assignent, il faut le chercher à 85 milles dans le sud-ouest ou à 60 milles plus au sud que ce promontoire : or 60 milles volaient, pour Ptolémée, 500 stades, équivalant, en réalité, à 50 milles : c’est donc à cette distance ou de Ras-Âssir ou de Yerdefoun que nous devons retrouver le village des Pan*, c’est-à-dire entre Ras-Benna et la pointe nord-ouest de la presqu’île de Hhafoun, à peu près où l'aurait placé notre estimation de la course.

Remarquons que dans le Périple il n’est pas fait mention de ce point.

« A six journées de ce village des Pan* est le marché « d’Opône. »

Six journées, comptées même à 250 stades seulement chacune, placeraient Opône à 1,500 stades de Panon, c’està-dire à près de 100 milles au delà de Ras-Hhafoun, ce qui serait en contradiction par trop grande avec l’indication si précise et si clairement descriptive du Périple : A -100 stades de Tabai, en côtoyant la Chtrsonèse, est Opône. Mais ici encore l'itinéraire de Ptolémée est corrigé par ses tables, dans lesquelles Opône est placé à 75 milles dans le sud 53“ ouest des Pans, c’est-à-dire à 622 stades pour ce géographe, et à

62 milles pour nous du point où nous avons marqué la position des Paru. Or les 62 milles , mesurés à partir de ce point, en contournant la presqu'île de Hhafoun, nous conduisent dans la baie sud de cette presqu’île, de même que l'a fait le Périple. Quant ou nombre de journées Indiquées comme employées au trajet des Pans à Opône, il est évident qu’une erreur aura été commise dans la copie de teste; car l'auteur, après avoir présenté comme praticable en un jour le trajet d’Àromata aus Pans, auquel il attribuait 8S milles de long, n’a pu admettre qu'il fallût sis journées pour effectuer celui des Pans à Opône qu’il met à 7 S milles l'un de l’autre.

On a vu que, d’après le teste, Opône se trouverait dans le même golfe que le village des Pans, et par conséquent au nord de Hhafoun. Mais nous ne nous arrêterons pas à cette difficulté, sachant le peu de précision des renseignements qu’avait Ptolémée sur la délinéation de la côte. Du reste, nous venons de voir que cette erreur est corrigée par les tables, qui placent Opône au delà de Ras-Hhafoun.

« Immédiatement après ce marché {Opône) est un autre « golfe, où commence f Azanie, à l’entrée duquel sont le « promontoire Zingis et le mont Phalangis aux trois som- « mets : c'est ce golfe seul qu’on appelle les Apocopes, et « on peut le traverser en deux jours et deux nuits. » (4 courses.^

Opône étant situé dans la baie sud de Hhafoun et le pro-

montoirc Zingis, à l’entrée du golfe qui suit immédiatement ce marché, nous inclinerions tout d’abord à rapporter le promontoire dont il s’agit à la pointe sud-est de Hhafoun.

C'est, en effet , à partir de cette pointe que commence aussi

la cdte dite El-Khazaïne, nom entre lequel et celui d'Azanie nous avons déjà signalé un rapprochement possible (1); mais, contrairement à l’indication du texte, les tables placent Zingis à 45 milles dans le sud d'Opône. Quant ou mont Phalangis, avec la particularité qui lui est attribuée, nous sommes embarrassé pour lui trouver une assimilation acceptable : il est possible qu'un même nombre de mornes et de promontoires de la partie sud de la presqu'île, étant vus de certaines positions, présente l’aspect d'un monté trois sommets ; toutefois nous devons dire qu’il n v existe pas, rigoureusement, de montagne découpée de cette sorte. D'ailleurs Ptolémée indique, par la position qu'il donne, dans ses tables, au promontoire Zingis et au mont Phalungis, que celui-ci était situé à GO milles ou 500 stades, c'est-à-dire réellement 50 milles, dans l'ouest, de celui-là. Sauf les éclaircissements que pourrait fournir, à ce sujet, une détermination positive des points subséquents , il nous est donc impossible, à l'aide des seules indications du géographe sur Zingis et Phalangis, de trouver leurs analogues sur la cûte.

Le trajet du golfe qui suit OpAne, étant de quatre journées, aurait dû être de 1,000 stades ou 120 milles d'étendue pour Ptolémée, si ces journées avaient été comptées, par lui, à 250 stades chacune. Mois nous voyons, dans le texte , qu’après ce golfe doit commencer le petit rivage, et dans les tables il est fait mention d'un cap sous le nom de Come-durSud, après les apocopes et avant le petit rivage : ce cap nous semble donc servir à la fois de limite sud au

(I) Ci-devant page 101.

golfe et de limite nord au petit rivage. Or, d'-après tes tables, la ilor nc-du -Sud est à 221) milles ou, pour ïHolémée, 1 ,980 stades dans le sud S i degrés ouest d’Opône : les quatre journées indiquées, dans l'itinéraire,' comme nécessaires au trajet du golfe nommé tes Apocopes n’ont donc pas été comptées à 230 stades chacune , mais bien à 493.

Ceci établi, si nous rendons aux 1,980 stades que met Ptoléraée entre Opône et la Corne-du-Sud leur véritable voleur en degrés, nous voyons que les 3“ 18’ qu'ils représentent rapporteraient k Corne-du-Sud à llas-el-khil. Celle identiticalion nous parait d'autant plus admissible (1), que Has-el-khil est le cap le plus proémincnl.de la cèle au sud de Ras-Hhafoun , et qu’il est encore aujourd’hui désigné, pur les Arabes, comme le point de séparation entre deux côtes de nature et d’aspect tout différents, celle dite El-khazaïn , au nord , et, au sud, celle dite S1f-et-Taouil(\a longue

(1) Le docteur Vincent, qui a donné au mot apocope le sens de promontoire, et n’a vu dans le texte du Périple qu'une grande et une petite apocope (voyez la note de la page 100), a cru pouvoir identifier la grande apocope arec la C.orne-dn-Snd de Ptoléraée, le» rapportant Pane et l'autre au cap appelé Ponta-Uas-Biiixas (pointe ou cap des Basses) par les Portugais, et Hat-Açoucd (cap noir) par le- Arabes. Mai» la position réelle de ce cap est par (• 32’ nord; c'rst-ii-dire qu’entre lui et Cuardafni (te promontoire de» Aromates), qui est par 12 degrés nord, il y a une différence en latitude de 7* 28'. Or Ptolémée, en plaçant le promonlnire d'Aromata par fi degrés nord cl sa Corne-du-Sud par 1 degré nord , n’a mi* entre eux qu’une diflé renée de 5 degrés. On voit donc, par cc rapprochement, que le docteur Vincent porte la Corne-du-Sud 2* 28’ plus au snd que Ptolémée n’a prétendu le faire. Et ce u'est pas tout encore ; la distance qui sépare Ras-Açoued ou le cap des Basses de Nhafouo (Opine , est plus que le double de celle que l' itinéraire du géographe grec met entre Opine et la Corne-du-Sud. Est-il besoin d’ajouter a ces raisons que le cap des Basses ne présente ni saillie ni élévation qui frappe les yeux, tandis que Ras-el-Rhil est parfaitement remarquable sous ces deux rapports.

plage). Sons ferons bientôt ressortir l’analogie que présente cette dernière désignation avec la qualification donnée, par les anciens, au rivage qui , selon Ptolémée, venait après la Corne-du-Sud. • •

La Corne-du-Sud étant rapportée à Ras-el-Khil , le golfe appelé, par Ptolémée, les Apocopes, serait alors, aux termes du texte, l'espace limité par ce dernier cap et Ras- Hhafoun, comprenant ainsi les grandes et petites apocopes du Périple; le promontoire Zingis, que Ptolémée aurait, par méprise, placé au delà d’Opône, deviendrait le Ras- Hhafoun, extrémité nord de la courbe où commence la côte d’El-khazaïne; enfin le mont Phalangis aux trois sommets se retrouverait peut-être dans une haute terre située sur ladite côte, à environ 30 milles dans l’ouest-sud-ouest de Ras-llhafoun , et qui présente, à ce qu’il parait, trois points culminants à son sommet; elle est indiquée sur la carte du capitaine Owen et figurée par un groupe de trois mornes (1)

On pourrait donc, avec un peu de bonne volonté, quant à la partie de l’itinéraire comprise entre Opône et le petit rivage, accorder le texte de Ptolémée avec la réalité; mais les positions relatives données, dans ses tables, au promontoire Zingis, au mont Phalangis et aux Apocopes sont tout à fait en désaccord avec la configuration réelle de la côte; car on n’y trouve, aux points correspondants à ces positions , ni promontoire, ni monts, ni apocopes remarquables (2). Poursuivons notre examen. ■

(t) Voyez carte générale de la cite orientale d'Afrique. Nous n'avons pu reconnaître nous-mtme cette terre, parce que re fut le soir que nous partîmes de Hhafoun pour descendre la cAte.

- (2) La position donnée aui Apocopes par les labiés les placerait un peu au sud de Ras-Miabeur.

« A partir de ce golfe (les Apocopes) s'étend le petit ri- « vage, qu'on traverse en trois journées; puis le grand ri- « vage, dont la traversée est de cinq journées , le trajet de « l'un et l'autre exigeant une navigation de quatre jours

« et de quatre nuits. » (8 courses.)

Lorsque nous avons fait l'analyse du Tériple, nous ne nous sommes pas expliqué au sujet de ces dénominations de petit et de grand rivage, parce que nous savions que l'occasion de le faire sc présenterait avec plus d'à propos quand nous aurions à nous occuper du l'examen des documents laissés par Ptoléméc; cherchons donc actuellement le sens réel de ces deux qualifications. Aux termes du passage que nous venons de citer, elles semblent tout naturellement justifiées par l'étendue proportionnelle des deux parties de la côte qu’elles servent à désigner; mais nous ferons remarquer que ce rapport ne se reproduit pas dans les tables, où l'étendue de l'un comme de l'autre rivage est représentée par iôA milles, leur gisement seul étant différent, telle contradiction entre le texte et les tables pourrait , sans doute, n'être qu’apparente ; par exemple, si le petit rivage était droit et le grand profondément découpé, on pourrait s’expliquer que, quoiqu’il n’y eût entre leurs extrémités respectives qu'une égale étendue, le parcours de l’un pût exiger cinq journées, alors que celui de l'autre n'en exigerait que trois; mais ces particularités n'existent pas dans le profil de la côte. D’ailleurs, pourquoi les navigateurs auraient-ils établi une division purement linéaire dans un espace du littoral qu'ils parcouraient sans s’arrêter? A quoi bon faire une distinction entre les trois premières et les cinq dernières de ces huit courses, qu'ils effectuaient consé-

cutivemenl? Tool au plus l'hypothèse serait-elle admissible, s’ils avaient eu un lieu de relâche habituel au point de jonction des deux rivages.

Il semble donc que les désignations dont il s’agit doivent avoir eu une autre cause, et nous croyons qu'on peut la trouver dans l’opposition même que présente l’aspect des deux parties de cAte auxquelles on les a appliquées.

En effet, de lias-el-Khil (Come-du-Sud) à Ras-Aouad, la cAte est très-basse; c'est, à proprement parler, une plage bordée çà et là de petites falaises rocheuses, ayant de 3 à 4 mètres de hauteur : ce caractère est uniforme dans toute son étendue et répond assez bien au nom de Sif-el-Taou'il (la longue plage), qui lui a été donné par les Arabes. Au contraire, à partir de Ras-Aouad (cap de la substitution), la cAtc s’élève graduellement, et, à o ou 4 lieues en arrière du rivage, elle est dominée par une terre beaucoup plus élevée, de hauteur uniforme, très-remarquable par sa couleur rougeâtre, et que les Arabes nomment Djebel-el-Hirab. On cesse d’apercevoir cette haute terre aux environs de Ras- Açoucd; mais la cAte conserve toujours une élévation de beaucoup supérieure à celle de la partie dite Sif-ei-Taouïl. itous pensons, en conséquence, que c’est à cette disposition naturelle des lieux que sont dues les appellations de petit et grand rivage dont se servaient les navigateurs anciens. Mais il y a plus , notre opinion est encore justifiée par la coïncidence des divisions de l’itinéraire avec l’étendue respective des deux parties de cèle que nous venons de décrire : les trois courses du petit rivage, estimées à 48 milles chacune, et mesurées à partir de Ras-el-Khil, font arriver à Ras-Aouad, et les cinq courses du grand rivage à une

journée en deçà de Ouarcheikh, le Særapion du Périple.

Et qu on ne dise pas que nous appliquons arbitrairement ici notre propre évaluation de la course au lieu de celle de Ptolemée , car, si on veut bien se reporter en arrière, on verra que, dès positions relatives attribuées, par le géographe, au village des Pans, à Opône et à la Corne-du-Sud , combinées avec le nombre des courses de son itinéraire, il résulte une moyenne de 559 stades pour la course, c’està-dire 53 milles environ. Il est vrai, d'un autre cété, que, d’après l’étendue donnée, dans ses tables, au petit et grand rivage, et qui est, pour chacun, de 154' ou 1,112 stades, Ptolémée n’a évidemment compté que 370 stades, c’est-àdire 57 milles pour chaque course du premier, et 222 stade», c est-n-dire 22 milies pour chaque course du second ; mais c est là, sans nul doute, une concession faite à celte persuasion erronee, dans laquelle il était, qu’aux environs de l’équateur la course ne devait pas être évaluée à plus de 250 stades. Or, pour lui, les deux rivages élaient compris entre 1 degré nord et 2 degrés sud de latitude.

Quoi qu il en soit de nos suppositions, pour rentrer ri ■ goureusement dans les données de Ptolémée, nous ne porterons, pour le moment, sur la carte, à partir de Ras-Aouad, que les 134 milles ou 1,112 stades donnés, par lui , comme étendue du grand rivage : nous allons voir si cela nous conduira à un résultat satisfaisant.

« Immédiatement après ces rivages vient un autre golfe,

« dans lequel est un marché nommé Euina, que I on ren- « contre après une navigation de deux jours et de deux « nuits. Ensuite est l’escale de Særapion, après une courte « de nuit et de jour. »

line première remarque à faire à 'propos de ce passage, c'est que les positions assignées, dans les tables, aux deux villes qui y sont nommées les placent, l’une relativement à l'autre, dans un ordre inverse de celui du texte : c'est là une contradiction inexplicable. Tour que ce ne fût pas une contradiction, il faudrait, comme l’a fait Ftolémée, supposer au profil de la côte une délinéation telle, qu'à l’endroit occupé par Essina elle fit un retour, vers le nord et l'est , jusqu'à Særapion, pour reprendre ensuite sa première direction. Or il n'y a rien de pareil dans la configuration réelle du rivage , et , si les renseignements nautiques donnés , à Ftolémée, sur le chemin parcouru du grand rivage à Essina et à Særapion l'ont conduit à placer le second de ces points plus nord et plus est que le premier, c’est, sans doute, que Særapion se présentait avant Essina, en descendant la côte. Au reste, quelque parti que nous prenions, nous sommes destiné à ne pouvoir sortir d’embarras : que ce soit Essina on Særapion qui prenne le premier rang sur la côte en venant du nord, noos ne parviendrons pas davantage à mettre les indications de Ptolémée d'accord avec la réalité.

En effet, il s’agit, pour nous, d’arriver à deux ports, dont l'un est caractérisé par la présence d’un promontoire. Nous consentons bien volontiers à laisser le golfe où doit se trouver Essina; nous ne gagnerions rien à doubler la difficulté, d’autant que le mot golfe parait décidément être pour Ftolémée quelque chose de trop vague pour que nous y ajoutions une grande importance. Mais, si nous faisons bon marché du golfe, il ne nous est pas permis d’être aussi accommodant quant aux deux ports.' Eh bien! voici d’abord ce qui existe : si nous consultons la carte, nous voyons

qu à partir de Ras-Aouad nous pouvons parcourir un espace de 270 railles environ sans rencontrer un seul havre, et que ce n’est qu’à cette distance que nous trouvons enfin le port de Ouarcheikb et son promontoire adjacent.

Voici maintenant où nous mènent les distances données par Ptoléraée :

Si nous ajoutons les quatre courses mentionnées dans le paragraphe dont nous nous occupons, aux cirfq courses attribuées au grand rivage , évaluant les courses , comme le veut Plolémée , à 250 stades chacune, nous obtenons un total de 2,250 stades, c’est-à-dire 225 milles ou 75 lieues, qui, portées sur la carte à compter de Ras-Aouad, nous font arriver à 15 ou 16 lieues en. deçà de Ouarcheikh, où il n'y a ni baie ni havre pour placer Essina.

D'autre part, si , n’employant que les données des tables, nous additionnons ensemble les 134 milles ou 1,112 stade» d étendue du grand rivage et les 154 milles ou 1,112 stades qui en séparent l’extrémité sud de Særapion (qu’on u’oublie pas que, dans les tables, Særapion occupe une position plus nord et plus est qu’ Essina), nous avons pour résultat un total de 2,224 stades, c’est-à-dire de 222 milles ou 74 lieues, qui, mesurées sur la carte à partir de Ras-Aouad, placeraient Særapion à 17 lieues au nord de Ouarcheikh, endroit ou l’on ne trouve pas plus de port ni de promontoire pour représenter Særapion que de baie ou de havre pour y justifier l’existence d’ Essina. ' *

Ainsi, soit avec le texte, soit avec les tables, nous voilà dans l’impossibilité d’accorder ici les assertions de Ptolémée avec ce qui existe, tandis que les données du Périple s’y sont trouvées aussi conformes que possible.

Pour rapprocher le géographe de la vérité, il eût fallu réduire d'abord à néant le prétendu golfe où le texte place Essina , répudier également le teste en ce qui regarde la place d’Essina relativement à Sœrapion , puis adopter, au contraire, la version du texte en ce qui concerne la position de Sœrapion à six courses de la fin du grand rivage : les six courses ajoutées aux cinq du grand rivage feraient , au total , 2,730 stades ou 277 milles , qui , comptés h partir de Ras-Aoud, placeraient, grâce à tous ces accommodements, Sœrapion à Ouarcheikh. Alors, mesurant, à partir de cette localité, les -43 milles ou 337 stades qui , d’après les tables, séparent Essina de Sœrapion, et qui représentent réellement 33 ou 36 milles, une douzaine de lieues, nous arriverions exactement à Moguedcbou, où nous trouverions ainsi un autre havre naturel pour placer l’escale et le marché d’Essina. Mais alors, il est vrai, nous aurions refait Ptoléméc; nous ne l’aurions pas commenté.

« De là (de l'escale de Sœrapion) commence le golfe qui « mène, en trois courses nychthémères, aux Rhapies, et à « l'entrée duquel est situé un marché appelé Niki (!)• Au- « près du cap Rhaptum coule un fleuve et se trouve la « métropole {la ville capitale), peu éloignée de la mer, « l’un et l'autre portant le même nom. Autour du golfe « qui s'étend des Rhaptcs jusqu’au promontoire Prasum, « golfe très-grand , mais peu profond , vivent des barbares « anthropophages. »

A voir la façon brusque et incomplète dont il termine son itinéraire, on dirait que Ptoléméc, sentant toute l'insuffisance et le peu de certitude de ses renseignements,

(1) Toaicc dans les tables; sans douta le Nikon du Périple.

se hèle d’en finir avec un récit qu'il ne saurait terminer d'une manière satisfaisante. Sous ne trouvons, en effet, dans ce paragraphe final , aucune mention de tous les points qui figurent dans la dernière partie du Périple, et dont les positions, comme les particularités géographiques, se trouvent si bien en harmonie avec certains détails de ta côte; entre Særapion ou F.ssina et Bhapta, Ptolémée ne nous signale ni fleuves, ni escales , ni îles Pyralaon et Ménonthésias, mais seulement un golfe dont le trajet est de sis courses, et à l’entrée duquel est la ville de \iki ou Toniee. Tant de lacunes dans l’œuvre du grand géographe grec ne semblent-elles pas assigner à son travail une place toute naturelle entre les écrits de Marin de Tyr et lo Périple? Ne représente-t-il pas un des degrés de la progression qui dut s’opérer dans la géographie et la navigation de cette côte, à partir des premières notions que recueillit Marin jusqu’à l’époque on, plus fréquemment exécuté par les navigateurs gréco-égyptiens, le voyage d’Aromala à Bhapta put être relaté avec cette précision que nous offre le Périple? Sons doute, ce sont là de fortes présomptions ; mais ne revenons pas sur cette question d'antériorité, que nous avons précédemment élucidée dans la mesure de nos moyens , èt qui nous a paru insoluble; mieux vaut compléter tout de suite notre analyse, en recherchant quelle position donneraient à Bhapta les indications contenues dans le dernier paragraphe cité.

Et d’abord, en comptant les journées à 250 stades, Bhapta se serait trouvée à f ,500 stades seulement au delà de Særapion; mais, si nous consultons les tables, nous voyons, d’après les positions assignées à ces deux points, qu’ils sont

placés à 2,500 stades en ligne directe, ce qui fait, pour chaque journée, 410 stades, sans tenir compte des obliquités produites dans la route par les rentrées et les saillies du rivage. Maintenant, si nous rendons aux 2,500 stades de Ptolémée leur valeur réelle en parties de grand cercle, nous aurons, pour distance directe de Særapion à Rhapta, 250 milles, ce qui placerait cette dernière non loin de l’.embouchure du Djoub, c'est-à-dire à peu près sous l’équateur. Eh bien, outre que ce résultat est, de tous points, en opposition avec celui du Périple, à l'exactitude duquel nous n'hésitons pas à donner pleine créance, nous ferons remarquer qu’en l’adoptant Ptolémée s'est mis en désaccord avec iui-mème sur un point fort important; car, en tête de son itinéraire, il nous a fait connaître, d’après les renseignements donnés par les navigateurs, qu’au delà de Rhapta la direction de la côte incline au sud-est; et chacun peut voir sur la carte qu’il n’en est point ainsi à partir du Djoub, mais bien que cette inclinaison n'est sensible qu’au delà de Kiloua. Force est donc de conclure ou que Ptolémée a été induit en erreur quant au nombre de journées employé à se rendre de Særapion à Rhapta, ou que la Rhapta de Ptolémée et celle du Périple ne désignent pas la même localité. Or cette dernière hypothèse n’est guère acceptable, vu la similitude de noms qu'on trouve dans les deux écrits et l'accord possible des deux itinéraires jusqu'à Særapion. Ajoutons aussi que la mention faite, par Pto ■ lémée, d’un cap Prasum plus sud de 8° 50' que Rhapta donne à penser que sa description doit plutôt s'avancer au delà que rester en deçà de la limite extrême du Périple. Supposer, avec Gossellin, que l'auteur de ce dernier a cou-

fondu le cap Rhaptum et le Prasum, c'est vouloir, à plaisir et dans un esprit purement systématique, admettre l'erreur là où se montrent toutes les apparences de la vérité. Disons, en passant, que, dans le Périple, il n’est pas plus question du cap Rhaptum que du cap Prasum. Si nous devions croire à une pareille confusion de la part de l’un des deux auteurs, nous l’attribuerions plutôt à Ptolémée, en le voyant, d'ailleurs, sans autre renseignement que l'évar tuation de Dioscorus, porter le Prasum 8 degrés plus sud que son Rhapla, c’est-à-dire juste à l'endroit où nous avons vu se placer logiquement et régulièrement la Rhapta du Périple. Au reste, nous reviendrons tout à l’heure aux déductions que Gossellin a tirées des données géographiques contenues dans les deux ouvrages dont il s’agit; nous avons à conclure d'abord sur le travail de Ptolémée pour ce qui a trait à la côte orientale d'Afrique.

La double analyse que nous venons de faire minutieusement démontre, selon nous , la supériorité bien marquée du Périple. Soit inexactitude dans les renseignements dont Ptolémée s'est servi, soit conséquence des modifications qu'il y a introduites et de l’emploi qu'il en a fait, toujours est-il que sa géographie de la côte comprise entre Aromata et Rhapta présente une foule d'erreurs et de contradictions.

Dans l'itinéraire, — donnée fondamentale fausse consistant en une estimation de la course souvent trop faible des 7/12 de ce qu elle devrait être; interversion ou omission des lieux; nombre de courses erroné.

Dans les tables, — évaluation trop faible de 1/6 quant au nombre de stades correspondant à 1 degré de grand cercle.

Enfin, et comme produit de toutes ces erreurs, opposition flagrante des détails de l'itinéraire et des positions données à certains lieux, avec la configuration réelle de la cèle; résultat final, nécessairement faux.

Tel est le jugement que, malgré notre respect pour une haute renommée ut notre admiration pour on vaste génie, nous nous croyons autorisé à porter sur la partie de sa Géographie que nous venons de commenter.

Séduit par l’autorité scientifique du grand géographe d'Alexandrie, croyant, d’ailleurs, les calculs de celui-ci basé.* sur des renseignements positifs fournis par les navigateurs, d’Anville en a accepté tels quels les résultats quant à la différence en latitude de Rhapta et d’Aromata ; puis, se bornant à rectifier l’erreur de l'toiémée quant à la latitude attribuée par lui à ce dernier cap, il a dû , dès lors , placer Rhopta par 1" 30’ de latitude sud (1) : les positions qu’il a données aux Ueux intermédiaires ne sont que la déduction plus ou moins rigoureuse des positions acceptées pour les deux points extrêmes.

Gossellin, qui, dans lo but de. déterminer positivement la limite des connaissances des anciens sur les côtes occidentale et orientale de l’Afrique, s'est livré à un examen approfondi des travaux de l’toiémée (2), a, selon nous, exagéré encore les erreurs du géographe grec. Voici les observations que nous a suggérées la partie de son travail qui concerne la côte orientale. Nous avons déjà vu qu’il avait, A

il) Voyez Mémoire sur la mer Érythrée {Ut maint de l Hier attire tirés det registres de l'Académie royale, t. XXXV, p. 590 et sim.).

(3) Voyez Hecherchet sur la géographie systématique cl positive des a*eient, 1. 1", p, 183 ét *uiv.

Di - -Xj ,

tort , appliqué à toute l’étendue du voyage d’Arontata à Rhapta l'évaluation de la course à 250 stades , ce que Ptolémée seulement admettait pour les courses faites aux environs de l'équateur; et l’on comprend qu’il a dû ainsi considérablement diminuer l'espace compris entre les points de départ et d'arrivée. Ce n’est pas tout : l'erreur partielle de Ptolémée était, du moins, diminuée, dans ses tables, par le nombre trop faible de stades qu'il faisait équivaloir au degré de grand cercle; mais Gossellin, en attribuant au même degré une valeur de 700 stades, substituait à deux erreurs agissant en sens contraire deux erreurs plus fortes et agissant dans le même sens, ce qui devait avoir pour effet de raccourcir outre mesure la distance d'Aromata à Rhapta. En procédant ainsi , il est arrivé à placer ce dernier point par 3 degrés nord et le promontoire l’rasum par 0“ 4t> nord. Aussi le savant commentateur, au lieu de prouver, comme il le croyait, que la limite des connaissances des anciens n'atteignait pas l’équateur, n’a réellement fait qu’ajouter ses propres erreurs aux conséquences rigoureuses des fausses données de Ptolémée.

Nous croyons inutile de produire ici toutes les critiques que soulèvent les rapports admis, par Gossellin, entre les divers points de l’ itinéraire de Ptolémée ou du Périple et certains points de la côte; nous comprenons à quelles aberrations les commentateurs pouvaient être entraînés alors qu’on n’avait encore sur la géographie de l’Afrique orientale, sur l'hydrographie de ses côtes, sur les moeurs et l’industrie de ses habitants, que de faux ou insuffisants renseignements. S’il en avait été autrement, le savant dont nous

signalons à regret les écarts n'aurait sans doute pas cru que les ports ou marchés maritimes d'Essina, de Særapion, de Tonice aient pu être situés sur une côte dont le rivage roide, eiposé aux vents et à la mer, n’a jamais offert le moindre abri aux bateaux qui la parcouraient : côte où les plus anciens géographes arabes n’ont signalé aucune ville ; que les navigateurs portugais nous ont tous représentée comme stérile et inhospitalière, et que les marins arabes se gardent même encore aujourd’hui d'aborder. Il n’aurait sans doute pas non plus rapporté Rhapta, le lieu des barques cousues, au Bandel-Velho des Portugais, c'est-àdire au petit havre de Ouarcheikh , localité dont les habitants paraissent avoir été, de tout temps, étrangers à la navigation, et dont le sol sablonneux et infécond jusqu’à une grande distance du rivage ne produit pas un arbre susceptible de servir à la construction de la plus chétive barque. EnOn il n’aurait pas eu l'idée des singuliers accommodements au moyen desquels il en est venu à assimiler le promontoire de Prasum à un cap de Bravo (Braoua), introuvable sur tout ce littoral, et l’SIe Ménuthias, à une lie imaginaire, pouvant d'autant moins être située à l’embouchure de la rivière de Magadasho (Moguedchou) que celle-ci n’existe pas, du moins en tant que rivière débouchant à la mer. Nous n’en finirions pas si nous voulions relever une à une toutes les erreurs, géographiques et autres, que Gossellin a entassées dans ses applications et appréciations des détails fournis sur la côte orientale d'Afrique par le Périple et la géographie de Plolémée ; mais nous croyons en avoir dit assez pour qu’ou n’oppose pas aux résultats auxquels nous avons été conduit en commentant ces

deux documents les opinions et les résultats contraires présentés par le savantdont nous respectons, d’ailleurs, la haute érudition.

Ici se termine notre étude sur ce que l'antiquité nous a transmis de plus complet touchant la géographie et la navigation de l’Afrique orientale. Les hommes de science diront si les quelques vérités qu’elle a mises en évidence sont de nature à indemniser l’auteur de ses elTorts, et surtout, le lecteur, de sa patience. En attendant, il ressort clairement de cette longue discussion qu’il y a une difficulté extrême à placer exactement sur nos cartes les points connus des anciens, à l'aide des vagues renseignements de leurs navigateurs et des calculs incertains de leurs savants. C’est que, dans ce temps-là , comme le fait judicieusement remarquer le docteur Vincent, les géographes ne naviguaient pas, et les marins étaient dépourvus de science ; les uns et les autres ne pouvaient donc nous laisser que des erreurs ou des à peu près.

Mais ne soyons pas trop sévères pour ces erreurs : la civilisation gréco-romaine n'en a pas moins accompli largement sa tâche dans l'œuvre du progrès , aussi bien en géographie que dans les autres sphères d’activité de l’intelligence humaine. Thaïes, Anaxagore, Aristote ont connu ou soupçonné la sphéricité de la terre ; Eratosthène a le premier évalué le degré du parallèle passant par Rhodes , et le premier, aussi, il a indiqué un moyen de mesurer la circonférence de la terre; Hipparque a fondé l’astronomie et enseigné que la mensuration des cieux était applicable à la surface du globe qu’ils enveloppent; Marin et Dioscore ont commencé à dessiner des cartes; l'tolémée, enfin, a la L 10

gloire d'avoir inventé un système général pour déterminer la position des lieux. Dans cette longue période qui s'écoule entre Thaïes et le grand géographe de Péluse, la science a marché sans s’arrêter; mais, au temps où écrivait ce dernier, elle était encore trop peu sûre d'elle-même et reposait sur des données trop insuffisantes pour ne point faire quelques faux pas. Les erreurs de fait du savant Ptoléméc ont été corrigées par le temps : les principes qu'il avait émis sont restés et ont aidé considérablement aux progrès de la géographie et de la navigation.

Quoi qu'il en soit, telle a été la gloire des peuples historiques, que, si leurs découvertes furent plus limitées que celles des autres, ils en ont fait au moins profiter le monde entier. Et, si nous avons dù reconnaître et prouver combien les Arabes l’emportaient sur tous les autres navigateurs de cette époque par l'étendue et l’ancienneté de leurs navigations, nous ne manquerons pas non plus de faire remarquer qu'ils n'ont travaillé que pour eux-mêmes, et que la science et le progrès ne leur doivent rien jusqu'à présent, si ce n’est les quelques renseignements pratiques que le hasard ou la force leur ont arrachés.

Le Périple de la mer Erythrée ne nous a édifiés qu'impar faitement au sujet du rôle que jouaient alors les Arabes dans les localités fréquentées par les vaisseaux égyptiens. D'après ce qu’il dit de Rhapta, nous pouvons bien, par analogie, les supposer établis dans tous ces lieux gouvernas par des chefs particuliers tributaires, peut-être aussi, de quelque petit souverain de l'Arabie; mais il ne nous est pas appris quelles étaient la nature et l’importance de ces établissements, s'ils étaient permanents, et s'il en existait dans tous les points

de relâche et dans tous les comptoirs. Il est certain, du moins, que, comme trafiquants, les Arabes se trouvaient partout, et que le commerce direct était tout entier en leurs mains ; indubitablement encore , leur navigation propre s’étendait, dans ses ramifications nombreuses, plus au sud que celle des commerçants étrangers. Quel est le point extrême qu'elle atteignait? Nous ne saurions le déterminer. Nous verrons, plus loin, où elle arrivait sous la domination musulmane et lors de la découverte portugaise. Mais c'est probablement à des renseignements donnés par eux que l’on doit l'indication de Prasum et de l'île Ménuthias; car il nous paraît positif que les relations régulières des navigateursgréco-romains avec la côte orientale d'Afrique ne s'étendirent jamais au delà de Rliapta.

Pendant combien de temps ces derniers jouirent-ils des bénéfices que leur rapportait le commerce de ces riches contrées? L'histoire se tait désormais sur les lieux qui sont l’objet de nos investigations ; elle nous apprend seulement que, malgré la décadence politique des Romains, leur luxe et leurs richesses ne diminuèrent que très-tard, et nous retrouvons, en effet, dans les écrits d’un Egyptien du vi* siècle, le moine Cosmas, des preuves de l'existence actuelle du commerce de l'Inde. Mais la relation de l’historien chrétien ne prouve pas que ce commerce fût resté entre les mains des Grecs d'Égypte, ni que des expéditions commerciales fussent toujours dirigées de la côte orientale d’Afrique vers ce pays : il y a plus, comme on le verra bientôt, cette côte lui était inconnue.

C'est que les temps étaient bien changés! Déjà commençaient à s'épaissir les ténèbres du moyen âge sous lesquelles

— ÜS —

furent ensevelis pendant si longtemps l'art et la science. Le mouvement religieux qui s'opérait dans le monde absorbait toute l'activité humaine. La foi condamnait temporairement l'intelligence au sommeil; la vérité était exposée dès lors à devenir sacrilège. C'est précisément dans le but de faire plier une vérité scientifique aux exigences d'une foi aveugle que Cosmas écrivit son ouvrage, la Topographie du ni onde chrétien. Au xv* siècle, Galilée devait être jeté en prison pour avoir prouvé le mouvement de la terre. Dès le vi* siècle, Cosmas composait un gros livre pour réfuter l'opinion, monstrueuse à ses yeux , puisqu’elle était contraire à l'Écriture sainte, qui attribuait à la terre la forme d'un globe. C’est de cet ouvrage que nous extrayons les passages suivants; ils montreront dans quelle ignorance on était retombé quatre siècles après l'époque de Ptolémée et du Périple, touchant l’Afrique orientale et la navigation de ses côtes. Nous en donnons ici la traduction :

« On divise la terre en trois parties : l’Asie, la Li-

« bye et l’Europe. On appelle Asie, l'Orient ; Libye, le midi « jusqu’à l'occident ; Europe, le nord jusqu’au rivage occi- « dental. Sur notre terre, comme le rapportent, avec juste « raison, les étrangers , quatre golfes sortent de l'Océan. « savoir : le nôtre, qui de Gadès, à l’occident, vient baigner « les contrées qui sont sous la domination romaine; l’Ara- « bique, dit Érythréen, et le Persiquc, qui , tous deux, s'a- « vanccnt du Zinge vers les parties orientales et méridio- « nales de la terre, à partir de la contrée qu'on appelle « Barbaria,où se termine le pays d'Éthiopie. En effet, « comme le savent tous ceux qui naviguent dans la mer u de l'Inde, le Zinge est situé au delà du pays producteur

« de l'encens, dont le nom est llarbaria et qu'entoure « l'Océan, qui , de là, s’enfonce dans les deux golfes. Lequa- « trième golfe s'étend de la partie septentrionale de la terre « vers l'Orient, et s'appelle mer Caspienne ou d' lJircanie. « Or c’est dans ces golfes seulement qu’il est possible de « naviguer, mais non dans l’Océan, tant à cause de l’agi- « talion continuelle des flots et des vapeurs épaisses qui « obscurcissent les rayons du soleil , que parce qu’il occupe « des espaces infinis. J’indique toutes ces choses parce que « je les ai , en partie, constatées par moi-même, et en par- « tie empruntées à un homme remarquable par sa piété. « J’ai, en effet , navigué, pour cause de commerce, dans u trois de ces golfes, celui de la domination romaine, « l’Arabique et le l’ersique, et , en me renseignant auprès « des habitants et des pilotes , j’ai pu acquérir une con- « naissance exacte des lieux.

« Or, en naviguant un jour vers l'Inde intérieure, nous a nous avançâmes presque jusqu’à la Barbarie, nu delà de « laquelle est le Zinge : car c’est ainsi qu’on nomme l'en- « trée de l’Océan. Comme nous dérivions vers la droite, « je vis voler une multitude d’oiseaux, qu'on appelle supha « (ou suspha), dont la grosseur est double au moins de « celle des milans. Je remarquai, au même moment, que « le temps, dans cet endroit, devenait très-mauvais. Nous « étions tous frappés de terreur, et ceux qui s’y connais- « soient, aussi bien les matelots que les pilotes, disaient « que nous étions près de l’Océan, et criaient à l'homme « qui tenait le gouvernail : « Venez sur In gauche, rentrez « dans le golfe, de crainte que, emportés dans l’Océan par « l’impétuosité des flots, nous ne périssions. » Car l’Océan

« se précipitant dans le golfe, soulevait des vagues im- « menses, et les flots qui sortaient du golfe nous entral- « liaient vers l’Océan. C'était, pour nous, un spectacle des « plus horribles, et nous étions saisis d'un indicible effroi. >i Pendant ce temps-là, une foule de ces oiseaux, que j'ai ap- « pelés suspha, volaient au-dessus de nos têtes et suivaient le « navire, ce qui était un signe du voisinage de l'Océan (1). »

Il est facile de reconnaître, dans cette dernière description, toutes les circonstances qui se présentent, de nos jours, aux navigateurs, lorsque, débouchant du golfe d’Adcn et doublant le cap Ouardafni ou des Aromates, ils se trouvent exposés ou double effort du courant qui sort du golfe et des vagues que pousse la mousson de sud-ouest. Ce tableau est plein de vérité et semble tracé tout exprès pour combattre l'opinion de ceux qui refusent à Cosmos l’honneur d'avoir exécuté ce voyage.

Mais ce détail mis à part, quand on lit l'exposition vague et banale qui le précède , on se demande avec étonnement à quoi ont servi tous les travaux des géographes d’Alexandrie, la découverte d’IIippale, le Périple, les écrits de Ptolémée, etc., si, quatre siècles, au plus, après eux, un homme d'étude, ayant à sa portée toute la masse de documents recueillis pur l’école d'Alexandrie, a pu composer un ouvrage de géographie qui, relativement à une contrée importante comme l'Afrique orientale, ne contenait pas même les quelques vérités qu’ils avaient livrées au monde. Nous croirions vraiment que l’obscurité devait fatalement se faire dans tout esprit embrasé de la foi nouvelle, si nous

ri) Opinion du eh retira Cosmos , l'indiro-pleusse , sur le monde. I.ivrc II.

ne nous rappelions, d'un côté, que l’imprimerie n'existait pas encore pour mettre à portée de tous les lumières acquises, de l'au.tre, que l'empire romain tombait alors eu ruines , et qu'au milieu des débris de sa puissance politique la science elle-même s'en allait en poussière.

Voici maintenant un autre extrait du môme livre qui continue ce que nous venons de dire, et montre à quel point de décadence étaient arrivées, du temps de Cosmas, les sciences géographiques.

u Le pays qui produit l'encens est situé aux confins de « l’Ethiopie : elle est placée au milieu des terres ; mais au « delà est l'Océan. Les habitants de la Barbarie, voisins de « ces régions méditerranéennes, s’y rendent et en expor- « tent l’encens, la casse, la canne et beaucoup d’autres ob- « jets, qu’ils transportent cux-mémes, par mer, à Adulis, « chez les llomérites , dans l'Inde intérieure et dans la a Perse. On trouve même écrit, dans les livres des Rois, « que la reine de Saba, c'est-à-dire du pays des llomérites, « nommée par le Seigneur, dans les évangiles, la reine du « midi , avait offert à Salomon des épices que, par la voie « du commerce, elle obtenait de la Barbarie, séparée de ses a États seulement par un golfe, puis du bois d’ébène, des « singes et de l’or d’Éthiopie, dont son royaume était voi- « sin, le golfe Arabique s'étendant seul entre les deux con- « trées. On voit aussi , dans les paroles du Seigneur, qu’il « appelle lui-même ces lieux les confins de la terre : Im « reine du midi viendra au jugement avec ta génération, « et il prononcera son arrêt sur elle, parce quelle est ve- « nue des confins de la terre pour entendre la sagesse de « Salomon.

« Le pays des Homérites n’est pas, en effet, très-éloigné « de la Barbarie; il n'y a entre eux qu’un trajet de deux « jours par mer. Au delà de la Barbarie est l’Océan, qui « prend là le nom de mer du Zendj. La contrée qu’on ap- « pelle Sasus est aussi près do l’Océan, comme aussi l'O- « céan est près du pays de l’encens ; elle produit beaucoup « d’or (1). »

Ainsi, pour Cosmas, et sans doute pour tous les géographes du vi* siècle, cet immense rivage qui s’étend au sud du cap des Aromates, ces nombreux comptoirs aux appellations grecques n'ont jamais existé! Plus de pilotes grecs sillonnant rapidement ces mers, sous l’impulsion puissante de la mousson, d’Aromata à Rhapta et au Prasum! plus de villes, plus d’ Emporion, plus d’îles aux noms euphoniques! Les grecs d'Alexandre, les Romains de l’empire ne sont plus sur ce théâtre de leur gloire. Les Égyptiens d'Alexandrie écrivent toujours en grec; mais leurs actes, leur courage, leurs sciences, tout a dégénéré comme leur langue. Le génie de la Grèce et de Rome s’est retiré bien loin vers le nord et l'occident; encore y sommeille-t-il profondément, et bien des siècles passeront avant qu’il se réveille.

En attendant, les Arabes ont recouvré, en Orient, l’antique monopole dont ils avaient été les détenteurs exclusifs jusqu’à l’époque de la conquête romaine; seuls, comme autrefois, ils ont la clef du mystère qui se cache dans les profondeurs de l’océan Indien , cette mer dont les orages effrayaient tant le moine voyageur; seuls ils ont encore le privilège de parcourir les rivages de cette Azanie du Périple et de Plolémée, dont le nom même paraît inconnu au

( 1) Topographie chrétienne, i»a$. 139 et suiv.

successeur des géographes d'Alexandrie. Et leur reprise de possession est si complète et si exclusive, qu'ils imposent leur langage au descendant de leurs vainqueurs et de leurs maîtres ! Cosraas nomme Ziiigium la partie de la terre située au delà de la Barbarie et baignée par l’Océan, innavigable pour lui; il ne se doute pas que cette mer du Zendj , qu’il regarde comme l'entrée d’un abime sans fin, bat de scs flots , dociles pour qui sait dompter ou éluder leurs colères, un vaste littoral dont les Ptolémée et les Césars ont exploité les richesses.

C'en est donc fait, le grand mouvement progressif imprimé aux sciences géographiques par l’école d’Alexandrie est arrêté ; seul , le trafiquant de l’Yémen ou de l'Omà n parcourra les mers indo-africaines, et il ne faudra rien moins que l’énorme secousse donnée nu monde par Mahomet , pour qu’au milieu de la nuit qui couvrira l’Orient et l'Occident, nous voyions briller les premières lueurs de la renaissance.

Page 1