DU SULTAN DE MAKDACHAOU
'( Ainsi que nous l'avons dit, le sultan de Makdachaou n'est « appelé par ses sujets que du titre de cheïkh. Il a nom Abou- « Becr, fils du cheïkh Omar, et est d'origine berbérienne. « Il parle l'idiome raakdachain, mais il connaît la langue « arabe. C'est la coutume, quand arrive un vaisseau, que le « sonboûk du sultan se rende à son bord , pour demander « d'où vient ce navire, quel est son propriétaire et son roub- « ban (*), c'est-à-dire son pilote ou capitaine, quelle est sa
[') Si ce n'était Texplication qu'Ibn-Bathoutha doDue lui-même de ce mot, et probablement après information prise sur les lieuï, nous penserions que c'est Hebban qu'il a voulu dire. Uebbaa désigne, à Moguedchou, l'individu qui prend charge d'un étranger et de la direction de ses affaires. Dans le passage ci-dessus, il aurait le sens de notre mol consignalaire.
— téâ —
a cargaison et quels marchands ou autres individus se trou-
« vent à bord. Lorsque l'équipage du sonboûk a pris con-
« naissance de tout cela» l'on en donne avis au sultan, qui
« loge près de lui les personnes dignes d'un pareil honneur. « Quand je fus arrivé au palais du sultan, avec le kÂdhi
« susmentionné, qui s'appelait Ibn-Borhân-Eddîn et était
a originaire d'Egypte, un eunuque en sortit et salua le juge,
<i qui lui dit : « Remets le dépôt qui t'est conGé, et apprends
tt à notre maître le cheikh que cet homme-ci est arrivé du
«: Hidjâz. » L'eunuque s'acquitta de son message et revint ,
« portant un plat dans lequel se trouvaient des feuilles de
« bétel et des noix d'arec (faoufel). Il me donna dii feuilles
a du premier, avec un peu de faoufel, et en donna la même
« quantité au kâdhi ; ensuite il partagea entre mes cama-
a rades et les disciples du kâdhi ce qui restait dans le plat.
« Puis il apporta une cruche d'eau de roses de Damas, et en
« versa sur moi et sur le kâdhi, en disant : « Notre maître
« ordonne que cet étranger soit logé dans la maison des thâ-
« libs. » C'était une maison destinée à traiter ceux ci. Le kè-
(( dhi m'ayant pris par la main, nous allâmes à cette mai-
« son , qui est située dans le voisinage de celle du cheikh,
« décorée de tapis et pourvue de tous les objets nécessaires.
« Plus tard, ledit eunuque apporta de la maison du cheikh
« un repas ; il était accompagné d'un des vizirs, chargé de
« prendre soin des hôtes, et qui nous dit : « Notre maître
« vous salue et vous fait dire que vous êtes les bienvenus; »
« après quoi , il servit le repas et nous mangeâmes. La nour-
« riture de ce peuple consiste en riz cuit avec du beurre,
« qu'ils servent dans un grand plat de bois, et par-dessus
« lequel ils placent des écuelles de coûchân, qui est un ra-
«. goût coraposé de poulets, de viande, de poisson et de lé- « games. Ils font cuire les bananes, afant leur natarité, (( dans du lait frais, et ils les versent dans une écuelle. Ils « versent le lait caillé dans nne autre écuelle, et mettent a. par-dessus des limons et des grappes de poivre confits dans « le vinaigre et la saumure du gingembre vert et des raan- « gués, qui ressemblent à des pommes, sauf qu'elles ont un (( noyau. Lorsque la m9^;jue est parvenue k sa maturité, (( elle est extrêmement douce et se mange comme un fruit; « mais, avant cela, elle est acide comme le limon, et on la (( conût dans du vinaigre. Quand les habitants de Makda- (( chaou ont mangé une bouchée de riz, ils avalent de ces u salaisons et de ces conserves au vinaigre. Un seul de ces « individus mange autant que plusieurs de nous; c'est là « leur habitude ; ils sont d'une extrême corpulence et d'un « excessif embonpoint.
a Lorsque nous eûmes mangé, le kâdhi s'en retourna. (( Nous demeurâmes en cet endroit pendant trois jours, et (( on nous apportait à manger trois fois dans la journée, car (( telle est leur coutume. Le quatrième jour, qui était un (( vendredi , le kâdhi , les étudiants et un des vizirs du cheikh « vinrent me trouver, et me présentèrent un vêtemeni. Leur « habillement consi$>te en un pagne de filoselle, que les hom- « mes s'attachent au milieu du corps, en place de caleçon, « qu'ils ne connaissent pas; en une tunique de toile de lin « d'Egypte, avec une bordure; en une fardjUfeh (robe flot- (( tante) de kodsy (étoffe de Jérusalem) doublée, et un tur- « ban d'étoffé d'Egypte, avec une bordure. On apporta pour (( mes compagnons des habits convenables.
<f. Nous nous rendîmes à la mosquée principale, et nous
« y priâmes derrière ia tribune grillée. Lorsque le cheikh « sortit de cet endroit, je le saluai avec le kâdhi; il répon- « dit par des vœux en notre faveur, et conversa avec le kâ- (( dhi dans l'idiome de la contrée; puis il me dit en arabe : « Tu es le bienvenu , tu as honoré notre pays et tu nous as « réjouis. » Il sortit dans la cour de la mosquée, et s'arrêta « près du tombeau de son père, qui se trouve en cet en- « droit ; il y fit une lecture dans le Coran et une prière ; « après quoi , les vizirs, les émirs et les chefs des troupes ar- « rivèrent et saluèrent le sultan. On suit, dans cette céré- « monie, la même coutume que les habitants du Yaman. Ceci lui qui salue place son jndex sur la terre, puis il le pose <( sur sa tête, en disant : « Que Dieu perpétue ta gloire 1 » « Après cela , le cheïkh franchit la porte de la mosquée, « revêtit ses sandales, et ordonna au kâdhi et à moi d'en « faire autant. Il se dirigea à pied vers sa demeure, qui était « située dans le voisinage du temple, et tous les assistants « marchaient nu-pieds. On portait au-dessus de la tête du « cheïkh quatre dais de soie de couleur, dont chacun était (( surmonté d'une figure d'oiseau en or. Son vêtement con- « sistait, ce jour-là, en une robe flottante de kodsy vert, « qui recouvrait de beaifx et amples habits de fabrique égyp- (( tienne. Il était ceint d'un pagne de soie et coifie d'un tur- (( ban volumineux. On frappa devant lui les timbales et l'on « sonna les trompettes et les clairons. Les chefs des troupes a le précédaient et le suivraient; le kâdhi, les jurisconsultes « et les chérîfs l'accompagnaient. Ce fut dans^cet appareil « qu'il entra dans sa salle d'audience. Les vizirs, les émirs « et les chefs des troupes s'assirent sur une estrade située « en cet endroit. On étendit pour le kâdhi un tapis sur le-
« quel personne autre que lui ne prit place. Les fakhîs et (( les chértfs accompagnaient ce magistrat. Ils restèrent ainsi « jusqu'à la prière de trois à quatre heures de l'après-midi. « Lorsqu'ils eurent célébré celte prière en société du cheïkh, « tous les soldats se présentèrent et se placèrent sur plu- « sieurs files, conformément à leurs grades respectifs ; après « quoi l'on fit résonner les timbales, les clairons, les trom- « pettes et les flûtes. Pendant qu'on joue de ces instruments, « personne ne bouge et ne remue de sa place, et quiconque « se trouve alors en mouvement s'arrête, sans avancer ni a reculer. Lorsqu'on eut fini de jouer de la musique mili- « taire, les assistants saluèrent avec leurs doigts , ainsi que « nous l'avons dit, et s'en retournèrent. Telle est leur cou- « tume chaque vendrecji.
« Lorsque arrive le samedi, les habitants se présentent à « la porte du cheikh et s'asseyent sur des estrades, en de- « hors de la maison. Le kâdhi, les fakhîs, les chérîfs, les « gens pieux, les personnes respectables et les pèlerins, en- « trent dans la seconde salle et s'asseyent sur des estrades « en bois, destinées à cet usage. Le kâdhi se lient sur une « estrade séparée, et chaque classe a son estrade particu- « lière, que personne autre ne partage avec elle. Le cheïkh « s'assied ensuite dans son salon, et envoie chercher le kâ- « dhi , qui prend place à sa gauche; après quoi , les légistes « entrent , et leurs chefs s'asseyent devant le sultan ; les « autres saluent et s'en retournent. Les chérîfs entrent alors, « et les principaux d'entre eux s'asseyent devant lui; les « autres saluent et s'en retournent. Mais, s'ils sont les hôtes « du cheïkh, ils s'asseyent à sa droite. Le même cérémonial (( est observé par les personnes respectables et les pèlerins.
— 28« — « puis par les vizirs , puis par les émirs, et euân, par les a chefs des troupes, chacune de ces classes succédant è une « autre. On apporte des aliments; le kâdhi, les chérifs, et « ceux qui sont assis dans le salon , mangent en présence « du cheïkh , qui partage ce festin avec eux. Lorsqu'il veut « honorer un de ses principaux émirs, il l'envoie chercher « et le fait manger en leur compagnie; les autres individus « prennent leur repas dans le réfectoire. Ils observent, en « cela, le même ordre qu'ils ont suivi lors de leur admission a près du cheïkh.
« Celui-ci rentre ensuite dans sa demeure; le kâdhi, les « vizirs, le secrétaire intime, et quatre d'entre les principe paux émirs, s'asseyent, afin de juger les procès et les « plaintes. Ce qui a rapport aux prescriptions de la loi est « décidé par le kâdhi ; les autres causes sont jugées par les « membres du conseil , c'est-à-dire les vizirs et les émirs. « Lorsqu'une aflaire exige que l'on consulte le sultan, on (( lui écrit à ce sujet, et il envoie sur-le-champ sa réponse, a tracée sur le dos du billet , conformément à ce que décide «( sa prudence. Telle est la coutume que ces peuples observe vent continuellement..... »
Quoique plusieurs des particularités racontées par Ibn- Bathoutha ne se représentent plus aujourd'hui au voyageur qui aborde à Moguedchou, nous n'en croyons pas moins, et on en pourra juger, d'ailleurs, par notre propre relation (1), que l'écrivain arabe a tracé un tableau fidèle de ce qui se passait à l'époque où il visita cette ville. Les changements qui, depuis, se sont successivement opérés dans,
(1) Voir II* pvtie, ch. xn.
l'état politique et les relations commerciales de Moguedchou comme des antres villes de la côte ont dû amener des modifications correspondantes dans les roceurs, les usages et la richesse de ses habitants. Nous exposerons, dans les deux livres suivants, les causes de ces changements à partir du commeDcement du xn' siècle ; quant à la période aDtérieure, nous allons faire connaitre les traditions que nous avons recueillies sur les lieux mêmes, et qui confirmeront, nous le croyons, les récits d'Ibn-Bathoutha.
D'après ces traditions, qui s'accordent avec la chronique de Kiloua , pour les circonstances de la fondation de Moguedchou, des maisons en pierre, dans le style arabe, furent peu à peu substituées aux cases en bois et en paille recouvertes de peaux que les premiers émigrés musulmans, les Ëmozéides, y avaient d'abord élevées. Le gouvernement se constilua, et se transmit héréditairement dans la famille du chef qui avait conduit la nouvelle immigration, et cette dynastie fut désignée sous le nom d'El-Mklofieur, du nom ou surnom de son fondateur.
Le territoire compris entre le cours inférieur du Djoub et le pays nommé aujourd'hui Chebellèh était alors, dit -on, très-peuplé. Une partie de ce territoire, et notamment celle qui environnait la cité arabe, était occupée par les Odjourane, une des grande» tribus haouiia, à laquelle s'étaient déjà mêlés quelques Ëmozéides. Des relations amicales existaient entre les ûdjourane et les cheikhs ou sultans M'doffeur, qui probablement exerçaient sur ces indigènes l'influence que donne une supériorité morale incontestable. D'ailleurs , les Odjourane tiraient avantage des relations de commerce qui se développaient k Moguedchou : le marché
(le cette ville leur était ouvert et leur offrait un échange facile des produits qu'ils se procuraient dans l'intérieur, entre lequel et le marché arabe ils étaient des intermédiaires naturels. Les chameaux, qui abondent dans le pays, leur rendaient les transports et les communications faciles. Toutefois, ces bonnes relation^ n'excluaient pas certaines précautions de la part des chefs de Moguedchou à l'égard des Odjourane, et tous les jours , après la prière de l'Eûcha (une heure environ après le coucher du soleil ) , des crieurs parcouraient la ville, disant à haute voii : « Que ceux du « dehors sortent et que les habitants restent jihez eux. » Puis ils fermaient les portes de la ville en pierre, ville dont les chérifs (c'est-à-dire les individus d'origine arabe) restaient seuls possesseurs pendant la nuit.
Sous la dynastie M'doffeurienne, Moguedchou acquit un haut degré de prospérité ; elle était devenue comme la capitale de tout le pays environnant, et le chef-lieu des divers établissements arabes , fondés wicessivement snr d'autres points de la côte par des famillessOtlies de sa population : ainsi s'élevèrent les villes de Braoua, Meurka, Djellip, Gondeur-Cheikh, Djezira et Ouarcheikh. A certaines époques de l'année, on se transportait de tous ces points à Moguedchou , dont la grande mosquée était pour les fidèles un lieu de pèlerinage, et où toute la population de la ville assistait à la prière du vendredi. Tel est, en substance, ce que la tradition orale nous a appris sur l'importance de cette cité pendant la période dont nous esquissons l'histoire. Ainsi s'explique pour nous l'existence de ce royaume de Magadaxo mentionné, d'après les récits des premiers navigateurs portugais , par les géographes des xvi* et xvii* siècles. Le
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peu que les géographes arabes nous ont dit de Moguedchou n'infirme aucunement l'ensemble des données de la tradition. Plusieurs des particularités recueillies sur cette cité , et publiées par Yacout plus d'un siècle avant le voyage d'Ibn-Bathoutha, s'accordent avec quelques-uns des détails donnés par le voyageur : ce que le premier dit de la nudité des habitants s'applique évidemment à la partie indigène de la population, qui devait, alors surtout, l'emporter de beaucoup en nombre sur la population des chérifs. Ibn-al-Madjd, de Mossoul, dans le Mozyl-Alirtyab, fait remarquer que Moguedchou est une grande ville; Ibn-Sayd en constate aussi l'importance, quand il dit que le nom de cette ville revient souvent dans la bouche de ceux qui ont voyagé à la côte orientale d'Afrique. On verra, dans le livre suivant, ce qu'elle était à l'arrivée des Portugais sur cette côte; mais disons ici que maintenant même, par conséquent plus de cinq siècles après le passage d'Ibn-Bathoutha, ce qui reste de l'ancienne cité arabe témoigne encore de sa splendeur passée. Outre plusieurs mosquées abandonnées depuis bien longtemps, et dont les minarets ont seuls résisté aux efforts du temps et à l'envahissement des sables , il en est une encore affectée au culte et en assez bon état, grâce aux restaurations successives dont elle a, sans doute, été l'objet. Il s'y trouve une inscription (1) qui indique pour date de sa fondation l'année 637 de l'hégire (1239 de J. C), c'est-à-dire près d'un siècle avant le passage d'Ibn-Bathoutha , et quelques années seulement après l'époque à laquelle Yacout en représentait les habitants comme vivant dans un état voisin de la sauvagerie : ceci prouve clairement, ainsi que nous
(11 Voir à l'appendice, pièce n* 1.
l'aroDS précédemment avancé, que les renseignements produits par Yaoout se rapportaient à des temps bien antérieurs à cdui où il écrirait.
La décadence de Moguedchou commença, d'après la tradition, avec le reoyersement de l'autorité des M'doffeur, événement qui eut lieu à la suite d'une invasion de la cité par la puissante tribu des Abgal , comprise, comme les Odjourane, dans la grande famille des Soumal-Haouiia. Le cheikh ou sultan M'doffeur qui gouvernait alors était nommé Fekear-Eddin ; il fut le dernier membre de cette dynastie, à laquelle l'État de Moguedchou devait tout à la fois son origine, son développement et le degré de prospérité auquel il était arrivé. L'autorité des Abgal s'établit dès lors sur la ville en la personne de leur chef Omar-Djeloulé , dont le pouvoir s'est , depuis lors , transmis héréditairement dans sa descendance. Nous ne pouvons dire, avec quelque garantie d'exactitude, quelle fut l'époque de la prise de la ville par les Abgal. Au premier abord, les indications données par Ibn-Bathoulha sur le sultan qu'il y trouva régnant, et entre autres sur son origine beurberienne et son titre de fils d'Omar, nous avaient semblé offrir la possibilité d'un rapprochement entre ce sultan et le fils de cet Omar-Djeloulé , qui nous a été signalé comme ayant substitué dans Moguedchou l'autorité des Abgal à celle des M'doffeur ; mais, outre que les données de la tradition sont insuffisantes pour établir ce synchronisme , d'autres raisons nous empêchent d'en admettre la possibilité. La première, c'est que nous nous trouverions par là conduit à fixer l'époque de l'invasion des Abgal à la fin du xiii" siècle, et, cet événement important étant de date assez récente encore au passage d'Ibn-
^-•^îiî^iTgiwi'S?^--- .^'*i'^»' î.-:-<;c -'.-.-
Bathoutha dans la ville, le voyageur n'eût probablement pa8 manqué d'en faire mention. La seconde, c'est qu'il s'ensuivrait que Moguedchou, à l'arrivée des Portugais , en 1507, aurait été aux mains des Abgal depuis plus de deux siècles. Or, en 1507, et même longtemps après, cette ville était encore puissante et prospère ; et nous ne saurions comprendre qu'elle eût pu se conserver telle, plus de deux siècles après la substitution du gouvernement ignorant et barbare des Àbgal, à l'administration créatrice ei civilisatrice des M'doffeur. Enfin, d'après ce qui nous a été dit sur let» lieux, neuf cheikhs ou sultans abgat seulement, auraient exercé le pouvoir depuis Omar-Djeloulé jusqu'au sultan ac-^ tuel , et, tout en faisant, bien entendu, nos réserves quant à la complète exactitude de ce renseignement, nous croyoo«^ devoir ne pas le négliger entièrement. Or, l'intervalle de plus de cinq siècles qui nous sépare de l'époque du voyage d'Ibn-Bathoutha est évidemment trop long pour ne comprendre que huit règnes. Nous concluons donc dos considéra tions.qui précèdent, qu'à l'époque du passage d'Ibn-Bathoutha , la ville était encore gouvernée par des sultans M'dolfeur; dès lors les détails fournis par ce voyageur sur les usages du pays, les cérémonies dont il a été témoin, et I appareil somptueux dont le sultan était entouré, nous semblent ne pouvoir être révoquiés en doute.
Reprenons maintenant la relation, et suivons Ibn-Bathoutha dans sa relâche à Mombase.
a Je m'embarquai sur la mer dans la ville de Makdachaou, « me dirigeant vers le pays des Saoï^hil {*] ( les rivages) el
(*) Le Souahhel.
« vers la ville de Couloua (Kiioua), dans le pays des Zendjs. « Nous arrivâmes à Manbaça (*), grande île, à une distance c( de deux journées de navigation de la terre des Saouâhil. c( Cette île ne possède aucune dépendance sur le continent, « et ses arbres sont des bananiers, des limoniers et des ci- <c tronniers. Ses habitants recueillent aussi un fruit qu'ils « appellent djammoûn [djamhou, Eugenia Jatnbu)^ et qui « ressemble à l'olive; il a un noyau pareil à celui de l'olive, « mais le goût de ce fruit est d'une extrême douceur. Ils ne « se livrent pas à la culture , et on leur apporte des grains (( du Saouâhil. La majeure partie de leur nourriture con- <( siste en bananes et en poisson. Ils professent la doctrine « de Châfi'y, sont pieux, chastes et vertueux; leurs mos- « quées sont construites très-solidement en bois. Près de « chaque porte de ces mosquées se trouvent un ou deux « puits, de la profondeur d'une ou deux coudées; on y <( puise l'eau avec une écueile de bois, à laquelle est fixé « un bâton mince, de la longueur d'une coudée. La terre, a à l'entour de la mosquée et du puits, est tout unie. Qui- « conque veut entrer dans la mosquée, commence par se la- « ver les pieds. Il y a près de la porte un morceau de natte « très-grossier, avec lequel il les essuie ; celui qui désire « faire les lotions tient la coupe entre ses cuisses, verse c( l'eau sur ses mains et fait son ablution. Tout le monde « marche nu-pieds. »
Ces détails sont peu nombreux et presque insignifiants sous le rapport de l'ethnographie ; mais Ibn-Bathoutha n'a passé qu'une nuit à Mombase, et le temps lui a manqué pour examiner cette localité : aussi a-t-il un peu exagéré
«,') Mombase.
l'étendue de l'île. Ce qu'il dit de la distance qui la sépare de la terre du Souahhel , donnerait à penser qu'alors le littoral ainsi désigné comprenait seulement la partie de c6tes basses qui s'étend depuis la pointe Pouna jusqu'aux environs du cap Delgado ; aujourd'hui , le pays des Souahhéli ou le Souahhel est considéré comme commençant à partir du Djoub.
Quant aux autres indications, elles nous paraissent devoir être suffisamment exactes pour l'époque où le voyageur visita IVlombase. En effet , au commencement du xiv* siècle, cette localité n'avait pas encore rimportance qu'elle acquit plus tard. Ce ne fut que dans le cours du xvi* siècle que l'un de ses cheiks, chef d'un groupe de Schiraziens qui s'étaient établis depuis quelques années dans l'île, l'ayant soustraite à l'autorité du cheikh ou sultan de Zanzibar, en fit une cité indépendante, dont les possessions augmentèrent peu à peu aux dépens des petits État^ voisins, et particulièrement de celui de Melinde. D'autre part, la superficie restreinte de Mombase s'oppose à ce qu'elle produise beaucoup de céréales, et, de tout temps, ses habitants ont tiré une grande partie de leur subsistance soit de Pemba, soit de la côte en regard de cette île. Cette circonstance vient encore justifier l'assertion d'Ibn-Bathoutha relative à l'importation de grains du Souahhel à Mombase. Tl a pu dire aussi , aver vérité, qu'elle ne possédait pas de dépendances sur le continent, car, lors de son passage, les terres qui enserrent la baie de Mombase n'étaient point occupées par les Ouanika et les Ouadigo, qui y sont maintenant établis. L'émigration de ces populations de l'intérieur vers le littoral a été, d'après les traditions locales, à peu près contemporaine de l'éta-
.^.imt-i'v^tM'!mimK,m>'AMI'''™W't!^tmUl»^.'k
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— 294 •— hlissement des Portugais dans l'île; elle doit dater du commencement du XVII* siècle. Jusqu'alors, la partie du continent en arrière de l'ile Mombase était sans doute abandonnée aux incursions des tribus pillardes et nomades, que, sous le nom de Zimbos, les historiens portugais nous montrent envahissant et dévastant, en l'an 1588, l'île de Kiloua, puis, en l'an 1589, celle de Mombase, et combinant leur invasion de cette dernière île avec l'attaque que la flotte portugaise, commandée par Thomé de Souza Coutinho, dirigeait contre la ville du côté de la mer. Bref, tous les faits que nous connaissons comme ayant contribué à constituer l'État de Mombase et à donner quelque importance à la cité de ce nom, sont d' une date bien postérieure à celle du voyage d'Ibn-Bathoutha , et ce qu'il dit de cette localité dans sa relation nous semble donner une idée assez exacte de ce qu'elle pouvait être quand il y relâcha. Accompagnons-le maintenant à kiloua :
« Nous passâmes, dit-il, une nuit dans cette île (l'île c( .Mombase) ; après quoi nous reprîmes la mer pour nous c( rendre à Couloua, grande ville située sur le littoral, et « dont les habitants sont pour la plupart des Zendjs, d'un {( teint extrêmement noir. Ils ont à la figure des incisions, H semblables à celles qu'ont les Limiîn de Djenâdah. Un « marchand m'a dit que la ville de Sofâlah est située à la u distance d' un demi-mois de marche de Couloua, et qu'entre u Sofâlah et Yoûfi (Noufi), dans le pays des Limiîn, il y a « un mois de marche. De Yoijfi, on apporte à Sofâlah de la « poudre d'or. Couloua est au nombre des villes les plus u belles et les mieux construites; elle est entièrement bâtie (( en bois; la toiture de ses maisons est en dis (sorte de
« jonc ampelo-desmos ienax), et les pluies y sont abonda ni es. a Ses habitants sont adonnés au djikàd (la guerre sainte) ; « car ils occupent un pays contigu à celui des Zendjs infi- (( dèies. Leurs qualités dominantes sont la piété et la déc( votion, et ils professent la doctrine de ChAfi'y.
« DU SCLTAN DB CODLOUA.
(( Lorsque j'entrai dans cette ville, elle avait pour sultan (( Àbou'l mozhaffer Haçan, surnommé également ^6ou 7- (( mewâhib, à cause de la multitude de ses dons (mewâhib) K et de ses actes de générosité. Il faisait de fréquentes inc( cnrsions dans le pays des Zendjs, les attaquait et leur en- (( levait du butin, dont il prélevait la cinquième partie, « qu'il dépensait^ de la manière fixée dans le Coran. Il détt posait la part des proches du Prophète dans une caisse « séparée, et lorsque des chérîfs venaient le trouver, il la « leur remettait. Ceux-ci se rendaient près de lui de l'Irék, (( de l'Hidjâz et d'autres contrées. J'en ai trouvé à sa cour (( plusieurs du Hidjâz, parmi lesquels Mohammed , fils de « Djammâz, Mansoûr, fils de Lébîdah, fils d'Abou-Neray, et (( Mohammed, fils de Chomaïlah, fils d'Âbou-Nemy. J'ai vn u à Makdachaou Tabl , fils de Cobaich, fils de Djammâz, qui « voulait se rendre près de lui. Ce sultan est extrêmement « humble; il s'assied et mange avec les fakirs, et vénère les u hommes pieux et nobles.
« RÉCIT d'une de ses ACTIONS GÉNÉREUSES.
c( Je me trouvais près de lui un vendredi , au moment « où il venait de sortir de la prière, pour retourner à sa « maison. Un fakir du laman se présenta devant lui et lui u dit : 0 Abou'Imewâhib ! — Me voici, répliqua-t-il ; ô fa « kir ! quel est ton besoin? — Donne-moi ces vêtements qui
JLàk
« te couvrent. — Très-bien; je te les doDoerai. — Syr « l'heure. — Oui certes, à l'instant. Il retourna à la mos- « quée, entra dans la maison du prédicateur, ôta ses vête- « ments, en prit d'autres, et dit au fakir : Entre et prends- ({ les. Le fakir entra, les prit, les lia dans une serviette, « les plaça sur sa tête, et s'en retourna. Les assistants comc( blèrent le sultan d'actions de grâces, à cause de l'humi- <( lité et de la générosité qu'il avait montrées. Son fils et « successeur désigné reprit cet habit au fakir, et lui donna « en échange dix esclaves. Le sultan, ayant appris combien « ses sujets louaient son action, ordonna de remettre au t( fakir dix autres esclaves et deux charges d'ivoire; car la « majeure partie des présents, dans ce pays, consiste en « ivoire, et l'on donne rarement de l'or.
« Lorsque ce sultan vertueux et libéral fut mort, son a frère Dâoûd devint roi et tint une conduite tout opposée. (( Quand un pauvre venait le trouver, il lui disait : Celui qui « donnait est mort, et n'a rien laissé à donner. Les visi- « leurs séjournaient à sa cour un grand nombre de mois, (( et seulement alors il leur donnait très-peu de chose; si (( bien qu'aucun individu ne vint plus le trouver.
« Nous nous embarquâmes, à Couloua, pour la ville de « Zhafâr al houmoûd (Zhafâr, aux plantes salines et amères); « elle est située à l'extrémité du Yaman, sur le littoral de a la mer des Indes. »
Les principales ç^sertions de notre voyageur, en ce qui concerne Kiloua, s'accordent parfaitement avec certains détails de la chronique des sultans de Kiloua, que nous avons reproduite au commencement de ce livre. D'après cette chronique, le sultan régnant en l'an 754 de l'hégire était bien,
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comme le dit ibn«Bathoutha, un snltan Hhacen, auquel suc-
céda son frère Dâoud , environ douze ans après le passage du voyageur à Kiloua, particularité dont celui-ci eut, à ce qu'il parait, connaissance dans la suite de ses pérégrinations. Elle nous apprend aussi que ce Hhacen, à l'époque de la mort de son père, faisait le pèlerinage de la Mekke, et que le pouvoir, exercé, en son absence, par son frère cadet Dâoud, lui fut remis à son retour. Ce pèlerinage, qui , si nous en jugeons par l'ignorance des lettrés de l'Arabie au sujet d,es villes de la côte d'Afrique, était rarement accompli par les^chefs musulmans de cette côte, confirme encore ce que le voyageur raconte des sentiments religieux et des bonnes œuvres du sultan qu'il trouva régnant à Kiloua. Enfin, cette concordance entre deux documents de nature et d'origine toutesdififérentes nous sembletémoignerà la fois et de l'exactitude de la relation et de celle de la chronique.
Ajoutons, en dernier lieu, que le rite suivi par les habitants de Kiloua, comme par ceux de Mombase et de tout le Souahhel, est bien le rite chaféite.
Pour ce qui est du pays de Limiîn, dont faisait partie la ville de Yoûfi, située, d'après les informations données à Ibn-Bathoutha, à un mois de marche de Kiloua, nous ne pouvons, sur cette simple indication, nous faire une idée de sa position ni de celle du pays auquel elle appartenait.
Il est à regretter qu'Ibn-Bathoutha ne se soit pas étendu plus qu'il ne l'a fait sur les relations politiques et commerciales de l'État de KiM>ua, qui était alors la partie de la côte des Zendj où la colonisation musulmane était le plus développée et le plus solidement constituée : mieux que tous les géographes ses compatriotes, il aurait pu donner sur ce
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pays des détails ethnographiques intéressants. Mais il nous dit à peine quelques mots même de la ville, où il a pourtant séjourné, et, si nous en croyons la chronique déjà citée, le peu qu'il en dit manquerait de précision. D'après ce document, en effet, à l'époque dont il s'agit, Kiloua ne devait plus être, comme l'indique Ibn-Bathoutha, entièrement bâtie en bois, puisque 130 ans auparavant une forteresse et quelques édifices en pierre y avaient été élevés par un sultan du nom de Séliman-Hbaçen ; or, notre voyageur ne fait mention ni de cette forteresse ni de ces édifices. Il se tait également sur la position insulaire de la ville, particularité qui n'a pu, cependant, lui échapper, et qu'il n'a pas omise, d'ailleurs, en parlant de Morabase.
Malgré tout ce que laisse à désirer la relation d'Ibn-Bathoutha sur les points de la côte qu'il a visités, on attache un très-grand prix aux quelques renseignements précis qu'elle contient, quand on a, comme nous l'avons fait, compulsé presque sans résultat les volumineux traités des géographes arabes. En comparait ce que ces derniers nous ont appris au sujet de Moguedchou, de Mombase et de Kiloua, à ce qu'étaient réellement ces villes au temps où ils écrivaient , on ne trouvera, sans doute, pas trop sévère le jugement que nous avons porté sur leurs travaux.
Nous terminerons la série des renseignements que nous leur avons empruntés par quelques mots concernant les villes de Lâmou et de Moguedchou, extraits du Manhal-el- Safi, d'Aboul-Mahassen. I/auteur nommant, d'après Makrisi, un certain individu né en l'an 780 de l'hégire (i383deJ.C.), et désigné comme ayant été « cadi de la ville de Lâmou, ville du pays des Zendj, sur la mer de Beurbera , à environ
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20 ra'arhâla de Moguedchou, » l'auteur, disons-nous, signale celle ville comme élant actuellement ensevelie sous les sables (1), à une profondeur de plusieurs hauteurs d'homme ; puis il ajoute : « Or voici ce que dit Makrisi au sujet de ce cadi : Il vint à la Mekke pendant que j'y étais, à la ftii de 859 de l'hégire (1441 de J. C.) ; je reconnus que cet homme était fort instruit dans la jurisprudence, d'après le rite de l'Iman-Chafey. Ce cadi nous dit que les singes s'étaient rendus maîtres de Magdachou depuis environ l'an née 800 (4402 de J. C), au point qu'ils gênent les habitants dans leurs demeures et dans leurs marchés. Ils viennent prendre les aliments jusque dans les plats, attaquent les hommes dans leurs maisçns, et enlèvent ce qu'ils trouvent. Le maître de la maisèn poursuit le singe voleur, et ne cesse de lui faire <les flatteries jusqu'à ce que la bêle, ayant mangé l'aliment, lui ait rendu le plat ou le vase. Quand les singes entrent dans une maison et qu'ils y trouvent une femme, ils ont commerce avec elle. « L'usage est que le roi'dé Magdachou convoque à une certaine heure les officiers de l'empire dans son palais. Lorsque ceux-ci sont tous rassemblés, il ouvre la fenêtre au-dessous de laquelle ils se trouvent. Aussitôt les officiers se prosternent, et, quand ils se relèvent, ils voient le roi qui , de la place qu'il occupe au-dessus de leur tête,
1,1) Ou ne sait trop, d'après la contexture de la phrase, si c'est de Làmou ou de Moguedchou qu'il s'agit; mais nous penchons pour celte dernière. Aujourd'hui même toute la partie orientale de Moguedchou est envahie par les sables, qui, iocessammeut balayés de la plage par les vents du large, viennent s'amonceler contre les murailles des maisons ou des tombeaux situés à la partie est de la ville. Nous n'avons ni vu ni appris rien d'analogue au sujet de Lâmou.
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« leur donne ses ordres et règle les affaires de l'Etat. Un « jour que, suivant l'usage, cette cérémonie s'était accom- « plie, les officiers, au inoment où ils se relevèrent et diri- « gèrent leurs regards vers la fenêtre ouverte, aperçurent « un singe à la place du roi.
« Les singes sont divisés en bandés, et chacune a son « chef particulier, derrière lequel ils marchent en bon or- (( dre. Les habitants ont beaucoup à en souffrir.
« La mer jette de l'ambre sur la côte de Lâmou : c'est « toujours le roi qui s'en empare. Une fois, on en trouva « un morceau qui pesait i ,200 rotols. Les bananiers y vien- « nent très-grands. Il |y en a de différentes espèces, et ence tre autres une dont le fruit atteint la longueur d'une « coudée. On en fait un miel qui dure plus d'un an, et di- « verses friandises. Voilà ce que dit Makrisi , qui parle de (.(. cela plus au long. »
La seule conséquence de quelque intérêt ressortant de ces passages de Makrisi et d'Aboul-Mahasseu, c'est que nonseulement la ville de Lâmou existait en 4583, mais encore que sa fondation remontait à une époque assez éloignée pour qu'à la date citée il s'y trouvât une population musulmane ayant un cadi savant dans la jurisprudence.
Ici nous terminons notre tâche; car de nouvelles recherches n'apporteraient pas une pierre de plus à notre édifice : combien, pourtant, il est informe et incomplet!
Point de^*;cience, peu de vérités, beaucoup d'erreurs et de fables , voilà ce que nous offre la lecture des documents laissés par les Arabes reL'ivement Wa côte orientale d'Afrique. Et cependant, leurs marchands et leurs navigateurs de l'Arabie sillonnaient ses mers et fréquentaient ses rivages
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depuis un temps immémorial! Et cependant, des établissements intéressants sous le double rapport politique et religieux y avaient été fondés, et leur commerce était assez important pour y attirer de nombreux marchands de la mer Rouge, du golfe Persique et de l'Inde! De tout ce bruit de vie, les écrivains arabes semblent n'avoir entendu que quelques échos lointains et trompeurs.
En effet , que nous ont-ils appris ? Les noms d'un petit nombre de villes, et, pour quelques faits insignifiants, le plus souvent mal exposés, une foule de particularités extravagantes ou puériles. Heureusement, il s'est trouvé sur ce vaste rivage de 800 à 900 lieues un point où il y a eu tout juste assez de civilisation pour que les traits principaux de son histoire aient été conservés dans une chronique que les Portugais nous ont transmise. C'est à cette circonstance seule que nous devons de connaître l'origine de l'établissement politique des Arabes musulmans à la côte d'Afrique, l'émigration des Emozéides, leur fusion avec les indigènes, par suite d'immigrations subséquentes; la fondation de Moguedchou et de Braoua ; enfin, celle de Kiloua et l'extension de la prépondérance de celte ville sur les pays qui l'avoisinaient, notamn^ent sur les îles Zanzibar et Mafiia et sur Sofala. Ainsi, pour découvrir les éléments de l'histoire de ces populations, il a fallu nous porter de sept siècles en avant, et fouiller dans les annales d'un peuple qu'une 4istance de 2,500 lieues séparait d'elles. Certes, il est un fait incontestable, et l'on en verra de nouvelles preuves dans les pages suivantes : c'est la prééminence de l'État de Kiloua, au moins dans les quatre ou cinq derniers siècles qui précédèrent l'arrivée des Portugais sur la côte; et pourtant il n'en
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est pas fait la moindre mention dans les récits des géogra> phes orieotaui qui, tous, sauf Yacout, semblent n'en avoir pas même connu le nom. £n revanche, celui de Sofala, d'abord comme pays, puis comme ville, revient sans cesse dans leurs écrits, grâce, sans doute, à la célébrité que lui donnait l'or de ses mines inépuisables; mais comment ce nom ne rappelait-il pas celui de Kiloua, qui possédait le monopole du trafic de cet or, et qui y avait placé, en qualité de gouverneur, ce ûâoud, qui fut un de ses rois, deux cents ans avant le voyage d'Ibn-Bathoutha, et même avant l'époque où écrivait Edrisi?
Le nom de Moguedchou, ville que le voyageur arabe a dite être si importante, ne commence, malgré l'antiquité de son origine, à tigurer dans leurs descriptions qu'au vu' siècle de l'hégire. Lâmou, moins heureuse encore, n'obtient une mention que postérieurement à Ibn-fiathoutha. Enfin, les noms de Braoua, de Melinde et de Mombase, ajoutés aux trois précédents , complètent la nomenclature aride des villes dont l'existence a été signalée par les écrivains arabes sur ce vaste littoral , où les Portugais trouvèrent, à moins d'un demi-siècle au delà de l'époque à laqudie nous nous sommes arrêté, tant de cités populeuses et florissantes.
Et, même pour les villes dont ces écrivains parlent, le nom de chacune, souvent défiguré, est à peu près tout ce qu'ils nous en apprennent : ils ne disent rien ou presque rien de leur origine, de leur puissance, de leur population, des -conditions de leur gouvernement, de leur industrie ni de leur commerce particulier ; rien, enfin, de leurs relations avec les indigènes ou avec celte race de métis descendus des Ëmozéides, qui habitaient la zone continentale la plus voisine du littoral.
C'est, il nous faut bien le redire, que les historiens et les géographes étaient mal renseignés : les propos de quelques rares pèlerins venus aux lieux saints, ou quelques commerçants préoccupés, avant tout, du soin de leur négoce, les rapports de quelques patrons de barques ignorants et crédules, telles étaient les sources où ils puisaient. C'est , aussi, que toutes ces villes de la côte orientale d'Afrique étaient des colonies de marchands plus ou moins enrichis, ne s' occupant que d'exploiter, d'un côté, les naturels, de l'autre, les consommateurs de l'extérieur qui s'adressaient à leur monopole; des marchands s' isolant dans leurs îles, qui les mettaient, il est vrai , à l'abri des attaques des oaturels,^ais où ils se trouvaient, par cela même, hors d'état d'exercer une influence civilisatrice sur les populations de l'intérieur. Peu soucieux, en outre, d'étude et de science, il y avait parmi eux tout juste assez d'érudition pour qu'il se soit tfouvé à Kiloua quelques lettrés transmettant à ses futurs habitants la tradition de ses premiers jours et la liste de ses rois; à Lâraou, quelque cadi conteur allant amuser les badauds de la Mekke du récit des exploits accomplis par les singes dans la cité de Moguedchou.
Sans aucun doute, les relations des écrivains musulmans eussent été plus fécondes pour la science , la présence des établissements arabes aurait plus contribué à la civilisation de cette région, si , au lieu d'être isolés et indépendants l'un de l'autre, tous les petits États, entre lesquels cette côte était partagée, avaient été reliés à quelqu'un des grands centres politiques et religieux que créa la conquête musulmane. Mais l'islamisme portait alors toute son énergie et tous ses efforts vers les régions envahies par les civilisations
antérieures , laissant derrière lui ses marchands occupés à lai assurer le monopole du riche commerce de l'Orient, et ne prévoyant pas que l'Europe chrétienne viendrait un jour l'attaquer à l'improviste dans ces mers, que ses géographes et ses savants croyaient inaccessibles par le sud de l'Afrique. Ce jour, cependant, n'était pas éloigné, et, au moment même où Aboul-Mahassen écrivait les derniers récits que nous transcrivions tout à l'heure, les flottes portugaises s'avançaient hardiment, le long de la rive occidentale du continent africain, vers ce Cap des Tempêtes, que, dans ses glorieuses et persévérantes aspirations, le roi Jean II baptisa, dès sa découverte, du nom de Cap de Bonne- Espérance.
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