XIII
claves , réalisée depuis , n'avait , d'ailleurs , pas de port; Madagascar était encore une proie trop dijficile à étreindre , et toi^te notre action, de ce côté , s*était bornée à occuper, en sus de notre petit établissement fiévreux de Sainte-Marie , l'îlot de Nossi-bé , d'où, il faut bien le dire , nous surveillons la grande île à peu près comme Jersey surveille la France. Maïotte, seule, par sa belle position maritime au double point de vue politique et commercial, ayant, au reste, des proportions plus en rapport que Madagascar avec nos moyens et nos tendances, Maïotte, disons-nous, pouvait nous dédommager un peu de nos colonies perdues et de la triste condition où se trouvaient celles qui nous restaient. \
Pénétré de ces idées, le ministère de la marine avait porté toute son attention sur notre nouvel établissement, et il n'aurait pas tenu ^ lui, j'en suis convaincu, que Maïotte n'acquît bientôt tout le développement commercial dont elle est susceptible, si la révolution de 18-48 n'était venue soulever, dans les régions politiques, des problèmes bien autrement graves. Les diverses mesures qui furent prises tout d'abord par ce département prouvèifent et son iutelligence de la situatio*iv et ses louables desseins.
En premier lieu , il fallait établir dants quelle sphère d'activité Maïotte aurait à se mouvoir. Or ne pro(Juisant encore rien ou presque rien par ellemême, elle devait nécessairement, pour un temps
. sans doute assez long, se borner au rôle d'entrepôt ,
^ que lui rendait facile son gisement sur la route par-
(^ courue par les bateaux qui, de l'Inde, des golfes Per-
sique eî^abique, viennent trafiquer à la côte orientale d'Afrique, et vke ver$â. Dans cette voie, elle n'avait pas à craindre la concurrence des établissements portugais du Mozambique , qui n'existent pour ainsi dire que nominalement , et auxquels la mère patrie ne saurait rendre la vie qu'elle n'a plus elle-même. Quant à Madagascar, pajs sans unité politique, privé de la paix intérieure qui enrichit et civilise, entravé dans sa marche par l'esprit anti-progressif naturel aux peuplades sauvages, la concurrence de ses ports n'était pas plus menaçante.
Mais si , pour établir sa prééminence commerciale, Maïotte n'avait rien à redouter du côté de l'île mèdgache et ^u Mozambique , elle avait , au nord de celui-ci, un rival plus sérieux contre lequel il lui faudrait lutter avec autant de prudence que d'énergie : c'était l'imam ou sultan de Magcate, qui travaillait depuis plusieurs années à faire de Zanzibar, centre politique de ses possessions sur la côte orientale d'Afrique, l'entrepôt du commerce établi entre cette côte et les contrées baignées par l'océan Indien. Convaincu que la première condition du succès , dans cette lutte pacifique, était la connaissance exacte des pays avec desquels Maïotte aurait à nouer des relations et de la vie morale, politique et industrielle
de leurs populations, — connaissance indispensable pour éviter les lenteurs, la timidité, l'hésitation qu'on ,
met toujours à s'avancer dans une route riouvelle,
le département de la marine prit , à la fin de 1845, la résolution de faire explorer toute la côte orientale d'Afrique, et il désigna pour cette intéressante mission le brick le Dmouëdic , au commandement duquel j'eus l'honneur d'être nommé. L'exploration fut exécutée, sauf les modifications dont il sera parlé ultérieurement, dans le cours des années 1846, 1847 et 1848.
Au petour du brick en France, en 1849, mon premier soin dut être de rédiger le travail relatif à l'objet principal du voyage :m1 fut remis au ministère de la marine au commencement de 1850, et autographié , dans le courant de la même année , par les soins du ministère du commerce, qui avait concouru aux frais de la mission et s'y était fait représenter par un agent spécial. Ce mémoire présentait un exposé général du commerce de l'Afrique orientale, ayant Zanzibar pour entrepôt ; il tendait à démontrer aux commerçants français qu'ils participeraient avantafgeusement à ce mouvement d'échanges, en prenant Maïotte pour base de leurs opérations, comme lieu de dépôt et de ravitaillement. J'avais satisfait ainsi au besoin le plus immédiat de nos négociants pour les premières spéculations qu'ils voudraient tenter dans celle voie.
Toutefois je ne m'étais pas borné à étudier le commerce des pays explorés. La géographie , l'hydrographie et l'ethnologie de l'Afrique orientale, contrée qui est si peu connue encore, n'avaient pas été oubliées par le personnel de l'expédition : d'ailleurs, un Hen plus ou moins direct, plus ou moins intime, rattache chacune des branches de la science au commerce, surtout quand celui-ci est appelé à s'engager dans un chemin non encore frayé , et peut lui fournir d'utiles enseignements ou des indices assez sûrs pour les spéculations à entreprendre. Bref, les documents recueilhs durant l'exploration sur ces divers sujets étant assei- nombreux pour former la matière d'un second travail beaucoup plus étendu que le premier, et le département de la marine ayant pensé que la publication en serait intéressante, je fus chargé de les coordonner et d'en présenter l'ensemble sous forme de relation de voyage. ,
Mais une fois à l'rtuvre, quand je voulus me rendre compte des faits que j'avais observés, je fus souvent obligé de me reporter en arrière et de demander aux livres des historiens , des voyageurs et des géographes l'origine de certaines coutumes, l'étymologie de certains noms ou mots , la raison d'être de telle ou telle situation poUtique , et je pus juger, par la diffîcui|é que je trouvai à me satisfaire, combien les écrivains de toutes les époques avaient négligé l'histoire deYAfrique orientale. Donc, en écri-
vant purement et simplement le récit du voyage du Duœuèdic, j'aurais, sans^dout^, donîié une idée de l'état actuel des points principaux du littoral ; mais un pareil récit n'eût permis ni de connaître le passé du pays ni d'apprécier l'importance qu'il est suscep- )tible d'acquérir dans l'avenir. La vie des peuples est comme celle des individus : tout s'y enchaîne, effet et cause à la fois. On ne peut juger de la virtualité de ceux-là par la situation où ils sont à un moment précis de leur histoire , pas plus qu'on ne peut juger de la valeur d'un homme par un fait pris isolément dans son existence. Or aucun travail d'ensemble n'avait été présenté sur le passé de l'Afrique orientale ; c'est cette lacune que j'ai essayé de combler à l'aide de l'introduction historique qui précède ma relation. Les difficultés de ma tâche en ont été considérablement accrues , outre que l'accomplissement de celle-ci , nécessitant des recherches laborieuses et trop souvent inutiles , a exigé plus de temps et retardé ainsi la publication de mon livre. Mais, outre (jue ce retard a peu d'inconvénients lorsqu'il s'agit d'une contrée où les transformations de toute nature se produisent très-lentement, il m'a paru devoir être suffisamment compensé par ce que mon travail devait offrir de plus complet, puisqu'il réunirait l'histoire de l'origine et du développement des États maritimes de la côte orientale d'Afrique à un aperçu de ce qu'ils sont aujourd'hui. ^