CHAPITRE IX
Description d'Abd-el'Konri. — Départ pour la baie de Hhafoon. — ArriTée
^bns cette baie.
Le 20, au matin, le brick fut afifourché; dans notre nouvelle position nous relevions la poiqte est de la baie au sud 47° est, et la pointe ouest au nord 77" ouest. On s'occupa, dès lors, des dispositions nécessaires pour les travaux que je me propesais d'exécuter. Notre séjour fut employé à faire la triangulation générale de l'île, à lever le plan détaillé de la baie où se trouvait le Ducouedic et à sonder pour reconnaître le meilleur mouillage de la côte nord. Je n'entrerai pas dans le détail de ces opérations qui ont été l'objet d'un travail spécial remis au dépôt des cartes et plans de la marine (1); je me bornerai à consigner ici le résumé de nos observations générales sur cette localité.
L'île d'Abd-el-Kouri ou Abd-el-Qftri a, dans sa plus grande longueur, environ vingt milles, suivant une direction est I sud-est et ouest | nord-ouest, du monde ; elle a un peu
(1) Voyez Renseignements nautiques sur ta côte orientale d'Afrique, etc., Annales hydrographiques publiées par le iépU général de la marine, tome V. — Le plan général de Ttle et le plan particulier de la baie on était mouillé le DueouSdic sont reproduits h l'Album, planche 15.
plus de trois milles en largeur. Ses côtes élevées en rendent l'atterrage commode, et, sauf le récif qui se projette à environ un mille et demi de.la pointe ouest, on n'y a découvert aucun danger. Le rivage nord suit une ligne presque droite qui ne présente ni anses ni criques; celui du sud offre quelques sinuosités, dont la plus profonde, celle où nous étions mouillés, et qu'à défaut de nom indigène nous avons appelée baie du Ducouédic , est située à peu près sur le méridien moyen de l'île. La ligne de gisement de celle-ci croisant celle de la direction générale des deux moussons sous un angle de plusieurs quarts, on trouve toujours, sur l'une ou l'autre côte, un abri contre la mer du vent régnant. Sur la côte méridionale, le point où l'on est le mieux abrité pendant la mousson de nord-est est évidemment la baie du sud. Les bateaux arabes, qui mouillent sur celle du nord, le font ordinairement à sa partie est ; cet ancrage et la baie du sud ont donc été les plus soigneusement étudiés par nous. Pour aider à l'intelligence du plan , voici quelques détails relativement à ces mouillages :
Baie du sud. — Cette baie offre un excellent ancrage à toute espèce de navires pendant la mousson de nord-est, c'est-à-dire d'octobre en avril. L'accès en est facile, et les deux côtés de la baie sont très-accores ; on peut , en y entrant, les ranger à deux cents mètres. Le point indiqué au plan par une ancre est celui où était amarré le brick. Ce serait l'endroit convenable pour les grands navires; les petits se tiendraient, sans inconvénient, à mi-distance entre ce point et le fond de liTBiïe.
Les courants ont été observés dans celle-ci et le long de la côte sud. Oo a eu, dans la baie, des courants allant
1 mille par heore, et portant au nord-nord -oaésl srec le flot, au saû*svtà-esi atec le jusant.
En dehors, les courants ont toujours porté dans l'ouest, eu égard» sans doute, à la mousson régnante ; ntofs Ils inclinaient au nord ou au snd de cette direction géoérate , sekm qa'il y afait flot ou jusant; leur ritesse n'a jamais dépassé 1 mille.
Nous avons péché, le long du bord, une grande qoaniîté d'excellents poissons. Sous ce rapport, une relèche de quelques jours à Âbd-el-Kouri sera très-salutaire pour un équipage fatigué par une longue traversée et le manque de vivres frais.
Mouillage du nord. — On peut mouiller sur la côte nord depuis la pointe est de l'île jusqu'au riMrne-ùux-chhres do plan ; mais l'ancrage ordinaire des bateaux est à peu près au milieu de cet espace par 15 ou 18 mètres fond de roche et gravier, à un demi-mille de terre. Toute cette côte est bordée de roches et de pâtés de corail , sur lesquels la mer r^^rrséy et qui, dans la mousson de nord-est, doivent rendre souvent le débarquement très-difBcile.
k ce mouillage on est abrité des vents de l'est à r ouest \ nord-ouest par le sud. Or les coups de vent de la mousf'on de sud-ouest soufflent du sud au sud-ouest; quand le vent baie vers l'ouest, il mollit et devient modéré : il semble donc qu'avec tous les temps de cette mousson on pourrait y demeurer à l'ancre, puisqu'on serait abrité de la mer tant que le vent dépendrait du sjud, et qu'on appareillerait aisément , le vent vînt-il à souffler de l'enest au nord-ouest. Les habitants prétendent cependmt que la violence du vent est telle dans le fort de la mouston, qu'il est
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impossible de tenir au mouillage; mais cela n'a sans doute jamais été tenté/si ce n'est par de pauvres bateaux n'ayant que de mauvaises amarres et des ancres de bois : il est probable qu'avec de bonnes ancres et des câbles-chaînes y le fond étant d'ailleurs modéré, un navire y tiendrait même dans un coup de vent. D'après nos observations, la poidl^ nord-est de l'île serait par 12" li' 44" de latitude nord et 50» 7' 20" de longitude est.
D'Àbd-el-Kouri on aperçoit , au large , les îlots désignés sur nos cartes par le nom de Roches de Sait : les Arabes leur donnent le nom d^ Qtieraqtieur'Fèrâounf les habitaots d'Abd-el-Kouri celui de Silet, et les gens de Socotra les appellent Soubouhiet. Vus de cet endroit, les deux îlots paraissent en former quatre, dont les intermédiaires seraient les plus élevés. Des angles pris de divers points de l'ile les placeraient à treize milles au nord 19° est vrai , de sa pointe ouest. Ils sont, m'a-t-on dit, couverts de guano, auquel ils doivent probablement l'éclatante hiancheur qu'ils reflètent. Des bateaux arabes s'y rendent pour prendre ce guano, qu'ils transportent à la côte sud d'Arabie et dans la mer Rouge.
Abd-el-Kouri est une île montagneuse ; le sol en est pierreux, aride, et ne semble pas susceptible de culture. Une chaîne de plateaux assez élevés en forme la côte sud depuis la baie du Ducouëdic jusqu'à la pointe est : en regard de la mer, cette chaîne se présente comme un rempart à la base duquel ne se trouve aucun endroit où l'on puisse débarquer; son côté nord n'a guère plus de déclivité et est partout d'un difficile accès; sa hauteur est de 500 mètres, celle de la iable, point culminant, est de ô25 mètres. A l'ouest
de la baie, la côte est aussi fort accidentée; mais les mornes qui la composent ont beaucoup moins de hauteur et vont, en diminuant, jusqu'à l'extrémité ouest, que termine une pointe assez basse. La cAte nord , relativement peu élevée, est bordée de plages étendues , entrecoupées par quelques mornes ou mamelons isolés/ sauf vers la partie centrale de l'île, où ils forment un groupe qui se rattache, selon une ligne à peu près nord et sud , aux contre-forts que la table projette dans le nord. A l'est de cette ligne, une longue plaine s'étend entre les mamelons du nord et la haute chaîne du sud, jusqu'au mouillage du nord-est; cette plaine établit une communication presque directe de ce mouillage à la baie.
Le sol est de sable mêlé de terre végétale très-légère et de petites pierres ; il n'y pousse que des bruyères et de chétifs arbustes qui n'offrent qu'une bien maigre pâture aux jueîquâ chèvres à demi sauvages qui existent dans l'île. Abd-el-Kouri est entièrement dépourvue d'arbres. On n'y rencontre pas le moindre filet d'eau courante, et celle des puits est plus ou moins saumâtre, selon qu'ils sont plus ou moins près du rivage. Le niveau du sol subit un léger abaissement en allant du sud ail nord. Dans la plaine, on ne remarque d'autres accidents que les lits desséchés de ruisseaux, alimentés, à certaines époques de l'année, par les eaux pluviales. Ces eaux, réunies a leur chute des ravins de la chaîne du nord, suivent naturellement la pente générale du terrain et se frayent une issue à la mer en contournant les mornes et mamelons de la côte nord. ' i
Pendant notre séjour à Abd-ei-Kouri , le baromètre 8'es|^
flMinteou à 0",7^, Us oèsenrajUow tbermoiwétri^iies ont 4»»fié les r^uitats 9«i¥9J9U :
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A bord , la chalear était donc 8upj>ortal»I«; mais sur l'ile, dans les partiiïs abritées des weaU de mer, elle était assez iatense.
Les reats ont été généralement eu sod'^t au nord-est pendant k jour» et dii nord, la nuit. La brise du jour commençait vers neuf ou dix heures du matin, et soufOeit moidéiésaeMt jusqu'à quatre ou cinq heures du soir. Le calme s'établissait alors et durait qaek]uefois jusqu'au lendemaio. La brise de nuit ne venait jamais avant dix on onze heures du soir, et elle était ordinairemei^ très-faiUe.
Le tem{)5 a été constamnent beau avec quelques nuages, excepté le 19 janvier où, toute la matinée, il a fait beaucoup de pluie.
ISous avons, du reste, visité Abd-el-£jOuri dans la belle saison ; quant à l'autre , correspondant à la mousson de sud-ouest, elle serait, d'i^rès les habitants, aussi orageuse dans ces parages que sur la côte de Malabar. L'eau salée tfouvée sur la plus haute montagne de Vile, les sables projetés par les vents jusqu'au sommet des mornes semblent téHH>igner que, durant cette mousson , les vents sont, en effet, très-violents et tempétueux.
Au dire des indigènes, les pluies, périodiques ont lieu aui
cbtttgeBMBts ée moussûo» parCkiilièrettiieDt à la fin de eeUe de Dord-est, de février en avrâ. Il est rare qa'il tombe des ondées en dehors de ees dem époques, q«it mdt aussi celles des calmes et des brises allernatives de tetire et de mer. Pendant la mousson de sud-ouest» il y a d'assec fortes rosées, et les changements de mousson amènent des orages dans lesquels la foudre éclate fréquemment
Toute la population d'Àbd-el-Koufi se compose d'environ vingt-cinq hommes, d'autant de femmes et d'une vingtaine d'enfonts. Ces individus sont d'origine arabe et nés dans l'île ; leurs ancêtres y vinrent, les uns de la côte d'Arabie, les autres de l'ile de Socotra. Le nombre des habitants était plus grand , il y a peu d'années ; mais la misère et la (aroioe en ont fait périr une partie , et, depuis, quelques familles ont émigré. La mortalité est considérable parmi les petits enfants, sans doute par suite des privations de tout genre dont ils ont à souffrir dès leur naissance, car l'île ne présente aucune cause apparente d'insalubrité. On n'y trouve, en effet, ni eaux stagnantes ai palétuviers, et il semble que les insolations soient les seuls accidents à craindre et à éviter. Il se pourrait, néanmoins, que l'eau saumâtre et mauvaise des puits y occasionnât des maladies intestinales; or c'est la seule boisson des habitants pendant la sécheresse.
La pèche est l'unique occupation de ces insulaires, et les côtes de l'île étant très-poissonneuses, ils tirent de cette industrie leur principal moyen d'alimentation ; mais le manque de bateaux et d'instruments de pèche ne leur permet pas de la faire en grand et de s'approvisionner de poisson salé pour la saison des coups de vent : aussi la famine f ient-elle par-
isi^'Ç'Ssws
fois mettre le comble k lears maux. U y a sar rtleqndqaes cabris qui, dès qae les pluies oot cessé, qaittent la plaine pour errer dans les montagnes, où ils s'abreuTent aux petites flaqoes d'eaux amassées dans les cavités des rochers. Nous eûmes de la peine, malgré la bonne Tolonté des indigènes, à nous procurer une demi-douzaine de ces animaux. Il existe à la partie nord-est de l'Ile un banc d'huîtres à perles, qui serait pour les habitants une source de richesse s'ils savaient en traiter convenablement les produits ; mais, comme ils pèchent les huîtres surtout pour s'en nourrir et qu'ils les font cuire dans le feu, dles n'en sortent qu'avec leurs parties nacrées entièrement ternies et fendillées. Ils recueillent cependant les perles, qui , bien que fort gâtées, sont achetées par les patrons des bateaux relâchant dans la baie; les acheteurs donnent en échange quelques sacs de dattes ou de riz, mets les plus délicats que connaissent les pauvres insulaires d'Âbd-el-Kouri. A voir leurs membres grêles et leur aspect famélique , il n'est que trop évident qu'ils font habituellement maigre chère. Ce sont des hommes doux et inoffensifs , mais tellement abâtardis par une eiistence oisive et monotone, qu'ils paraissent végéter plutôt que vivre; groupés sur trois ou quatre points de l'île, dépourvus, d'ailleurs, de tout moyen de défense, ils sont excessivement craintifs; et, comme les équipages des bateaux qui y ont abordé se sont quelquefois livrés à des actes de brigandage, le premier mouvement des indigènes à l'apparition d'étrangers est de se cacher en attendant qu'ils aient pu juger des intentions de leurs visiteurs. Quant aux femmes et aux enfants , on les tient hors de la vue de ces derniers, car durant tout notre séjour nous n'en avons pas aperçu.
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Le groupe le plus Dombreax d'habitants réside à peu de distance du fond de Ja baiie, dans une dizaine de mauvaises huttes présentant un bizarre niélange de pierres, de terre, de branchages, de racines, d'os de poisson, de carapaces de tortues, de plantes marines desséchées et de débris de casiers, c'est-ànlite de tous les matérianx qu'ils ont à leur disposition (1). v^^<Ji ' .^^n^'^m :
Le sultan de Reehea est maître d'Àbd-el-Kouri. Malgré l'état misérable de ses prétendu! sujets, il troure encore le moyen de leur extorquer quelques cabris , à défaut d'autre impôt. Il envoie, cliaque année, dans l'île, quand il ne s'y rend pas lui-même, un agent chargé de se faire remettre une partie des perles qui ont été pèchées ; mais les détenteurs en cachent naturellement le plus grand nombre et surtout les moins gâtées : aussi , quand ils en vendent aux étrangers, leur recommandent-ils le secret, de crainte que leur Sultan n'en soit averti. « i*. .
D'après le tableau que je viens de tracer, on comprendra aisément combien le séjour d'Abdrel-Kouri est peu attrayant; aussi nous hâtâmes-nous d'accomplir les travaux qui étaient l'objet de cette relâche.
Le 50 janvier, le brick appareilla, sous petite voilure, à quatre heures après midi , puis longea de près et lentement la côte à l'ouest de la baie; nous avions à prendre connaissance de la configuration de cette côte et à fixer, par des angles, la position de plusieurs de ses points non déterminés par la triangulation faite à terre. On sondait toutes les deux minutes; et, à distance d'un mille à un mille et demi
(1) Une Toe de ces cases , prise «a daguerréotype , est reproduite à rÂlbnm, planche 16.