CHAPITRE X
DescriptioD de la presqu'île, des deax baies et da Tillage de Hhafoaa.
La presqu'île de Hhafoun présente la forme d'an trapèze irrégulier, dont l'étendue, dans la direction nord et sud, est de huit milles et demi , et, dans la direction est et ouest, de neuf milles et demi ; sa plus grande dimension a dix-neuf milles de longueur du sud-est au nord-ouest; sa superGcié totale est d'environ 67 milles carrés.
L'isthme qui la réunit à la terre ferme est un terrain sablonneux, uniformément élevé de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer, et d'une largeur de six à sept cents mètres jusqu'à sept milles de la presqu'île; au delà, il va s'élargissant, pour se rattacher au continent. Sa direction étant perpendiculaire ou à peu près à celle de la terre ferme et à la ligne de développement de la presqu'île, il est résulté de cette disposition la formation de deux baies, l'une au sud, l'autrç au nord; on pourrait appeler la première baie de Hhafoun et la seconde baie de Hordiia, du nom d'un village ûiué à la partie nord-ouest de cette baie.
Baie du sud. — La baie du sud ou ^de Hhafoun offre un excellent mouillage pendant la mousson de nord-est. Son côté nord est bordé d'un banc de roche, et il n'en faut pas approcher, avec un navire, à plus de seize cents mètres.
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Le reste de la baie est sain ; le fond y est égal et de bonne tcDue. Le débarquement s'opère assez facilement à la plage; cependant le meilleur point pour accoster est la petite crique figurant sur le plan entre le village et le lieu des observations. Cette baie est impraticable pendant la mousson de sud-ouest; la mer y doit être excessivement grosse ; il serait même impossible d'y abriter des barques , à moins de les haler à terre; mais, dans la mousson de nord-est, elle est fréquentée par une grande quantité de bateaux pécheurs appelés bedeur et un bon nombre de dâo, qui se rendent des côtes de l'Arabie et de l'Inde à Zanzibar et à divers ports de la côte orientale d'Afrique. La pèche se fait à l'ouvert de la baie : on trouve sur les bords de celle-ci toutes les commodités pour saler on sécher le poisson. Les autres bateaux viennent y chercher un abri lorsque , ayant déjà dépassé Abd-el-Kouri et Socotra, ils sont assaillis par les fortes brises de la mousson. Pendant les dix-huit jours que bous avons passés à Hhafoun, nous avons vu vingt et quelques dâo arabes relâcher dans cette baie.
Baie du nord. — La baie du nord ou de Hordiia est formée par un retour de la côte du continent vers la partie nord-ouest de la presqu'île , dont elle n'est séparée , à cet endroit, que par un espace de trois milles et demi environ. Sur presque toute son étendue, cette baie n'est qu'une vaste lagune asséchant dans les grandes marées et recouverte, en-général, à haute mer, de 1 mètre d'eau. Dans la partie toujours submergée, qui n'en représente guère que le septième, le brassiage ne va pas au-dessus de 5 mètresà basse mer. Un banc de sable, qui part de la pointe nord-ouest de la presqu'île et va joindre la terre ferme, selon une direc-
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tioD à peu près nord-nord-ouest, barre l'ouverture de la baie. Il y a dans ce banc deux coupures forroaut passes; elles ont, l'une de cent vingt à cent vingt-cinq mètres, l'autre environ quatre cents mètres de largeur; on y a 2 mètres d'eau dans la plus basse mer d'équinoxe, et environ 4 mètres a haute mer. Dans les grandes marées, la barre assèche sur presque toute sa longueur à basse mer; il reste dessus de 7 à 8 centimètres d'eau dans les mortes-eaux. La mer y brise violemment pendant la mousson de nord-est et, avec un vent ^ prendre un ris aux huniers, les passes sont impraticables. Peu de jours avant notre arrivée, un bateau de pèche avait chaviré en cherchant à franchir la grande passe, et une partie de son équipage avait péri.
Telle qu'elle est aujourd'hui, la baie du nord ne donne entrée qu'à des bateaux de 30 à 35 tonneaux au plus. Dans la mousson de nord-est, elle est fréquentée par des beden, qui sont généralement occupés à la pèche du requin, nommé par les Arabes lebah, et d'un autre poisson nommé kanada (le tazar de nos marins); ce dernier est fort abondant sur cette côte et , de même que le requin, très-recherché dans tout le Souahhel. Pendant la mousson de sud-ouest, deux ou trois bateaux du pays y stationnent pour charger au fur et à mesure le peu de gomme et d'encens récoltés aux environs. C'est dans le cours de la même mousson que des navires pourraient mouiller le long de la côte nord de la presqu'île. On y trouve généralement 15 mètres d'eau, à distance d'un demi-mille à un mille de terre, fond de sable et roche molle; mais elle çst inabordable à peu près partout, et le moyeu le plus facile, sinon le seul, pour communiquer alors avec Hhafoun, serait d'envoyer ses canots dans la
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baie du nord par la grande passe, où la mer est fort belle avec tous les vents du sud-est à l'oaest.
La majeure partie dg la presqu'île est dominée par un plateau assez élevé, dont la base est baignée par la mer au nord, à l'est et au sud ; dans l'ouest, le contour de ce plateau se creuse, et laisse entre lui et le rivage une plaine parsemée elle-même de mornes sablonneux. La hauteur du point culminant du plateau, dans le sud, est de 202 mètres; dans Test, son élévation peut atteindre 250 mètres. Du côté de l'est et du nord, il CvSt inaccessible; du côté du sud, on n'y arrive que par un ou deux sentiers pratiqués dans des ravins très-escarpés. Sa surface, sillonnée aussi par plusieurs ravins, est d'environ 48 milles carrés; le sol y est de sable rougeàtre mêlé de bancs de roche entçe lesquels se montrent çà et là, à fleur de terre, des rognons ferrugineux. Dans certains endroits, où il est recouvert d'un peu de terre végétale très-légère, croissent des herbes chétives et des arbustes épineux. Ces herbes servent à la nourriture d'un petit nombre de chameaux et d'ânes, qu'on y voit errer en liberté. Il y a aussi une grande quantité de gazelles, des lièvres et beaucoup de chacals; parfois même un lion ou un léopard, en chasse ou poussé par la faim, passe dans la presqu'île et répand la terreur parmi la population.
La plaine dont il a été fait mention s'étend, du nord au sud, entre le plateau et la mer; c'est vers son milieu que se rattache l'isthme qui la relie au continent; la superficie de cette plaine est d'environ 42 milles carrés : le sol y est recouvert d'une couche épaisse de sable apporté de la plage par les vents de sud-ouest. Dans la partie cor-
respondante à la baie du sud , le terrain est pierreui et la végétation presque nulle. Dans l'autre ^ et particulièrement sur les boi^ de la baie du nord , on trou?e des herbes vigoureuses et des fourrés de palétuviers. ^ -
II n'y a dans la presqu'île ni source ni ruisseau ; la seule eau que l'on boive s'obtient en creusant dans le sable à deux mètres de profondeur; celle qu'on se procure ainsi dans la plaine est potable, quoique saumâtre.
Pendant notre séjour à la baie de Hhafoun, le baromètre s'est maintenu généralement à 0",766; le 15 février, il marquait 0",765; les 17, 48, 19" et 20, il était à (y,767, avec une forte brise de nord-est. '
^ Les observations du thermomètre centigrade ont donné les résultats suivants :
Sar le pool, h Fombre de U tente
Dus là chambre du]
commandeot. . . .]
6 b. aMtiB.
Maximain.f 25* ,0
Mmimam.j Haiimmn.j Minimam . I
Cli.Mir.
Les vents ont varié entre le nord et le nord-est ; ordinairement frais dans la journée , ils mollissaient vers huit heures du soir et vers minuit , le calme se faisait quelquefois jusqu'au matin. Sur -vingt jours, nous en avons eu cinq de beau temps; durant les quinze autres, le ciel était nuageux, souvent couvert , et il a plu fréquemment la nuit.
II n'y a sur la presqu'île qu'un village situé au fond de la baie du sud : il consiste principalement en un groupe d'une quinzaine de cases; d'autres sont répandues çà et là, à petite distance, dans la plaine. Le nombre total de leurs habitants peut s'élever à deux cents. Pendant la mousson
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de sud-ouest, cette population émigré partie au village de Hordiia et dans ses- environs , partie à une vingtaine de lieues au sud dans la baie ouverte que forme le cap désigné sous le nom de Ras^Mâabeur, et où des bateaux vont relâcher durant cette mousson. Dans l'ouest du village de Hordiia, éous avons, en outre, vu stationner un groupe d'environ trente hommes , qui semblaient réunis là pour garder des troupeaux de chameaux errant dans les grandes plaines en arrière du village. Un jour que nous suivions la c6te, nous dirigeant vers le fond de la baie, ces hommes nous barrèrent le passage, et, comme nous insistions pour avancer, ils nous menacèrent de leurs couteaux et de leurs pagaies ; nous rétrogradâmes, voulant éviter une collision inutile. Cette conduite n'avait, sans doute, d'autre but que de fermer leur pays à des inconnus , dont ils suspectent toujours les intentions; plusieurs faits, d'ailleurs, m'ont démontré combien les Soumal sont jaloux de leur indépendance, et disposés à prêter des idées d'envahissement aux étrangers. Je vais citer un de ces faits, qui montre jusqu'à quel point peut aller leur défiance.
Il existe, aux environs du village, un puits fournissant une eau potable , mais qu'on n'obtenait que trouble et mèn>e boueuse, parce que, dans la saison sèche, le niveau de l'eau étant trop rapproché du fond du réservoir, il fallait, pour la prendre, descendre dans le bassin. Je fis proposer au chef du village d'arranger le puits et de le creuser pour qu'on y puisât sans piétiner dans le bassin; ma proposition, au lieu d'être accueillie, comme je m'y attendais, avec satisfaction et reconnaissance, fut tout d'abord repoussée, et, après avoir cherché à déguiser sa répugnance sous différents
prétextes, Djioaled finit par iii'a?oiier le féritable motif de son hésitation : il craignait qu'ayant arrangé le puits je ne voulusse le considérer comme ma chose, et nous en faire ensuite un titre de propriété dans la presqu'île. Cependant, à force d'explications et de raisonnements, j'arrivai à lui persuader que ses craintes étaient sans fondement, et l'on travailla au puits. Pour lui témoigner, d'une manière plus complète, qu'il n'entrait nulle idée d'accaparement dans noire proposition, j'arrêtai que nous n'enverrions du bord, chercher de l'eau, que pendant la nuit, laissant ainsi, toute la journée, le libre usage du puits aux naturels : nous trouvions nous-mêmes , à cet arrangement , l'avantage d'avoir de l'eau plus claire et plus propre. '
La baie de Hhafoun, bien que fréquentée, durant la mousson de nord-est, par beaucoup de bateaux , n'est le centre d'aucun commerce entre le pays dont elle fait partie et l'extérieur; la relâche de ces bateaux donne lieu seulement aux échanges ayant pour objet l'approvisionnement nécessaire à leurs équipages, et qui consiste en moutons, cabris et en poisson salé. Les Arabes y prennent aussi un peu de gomme, d'encens et de myrrhe, et une grande quantité de iiattes communes, dont le tissage est le travail de prédilection des femmes de Hhafoun; ils donnent, en retour de ces divers objets, du tabac en feuilles, des dattes, du riz, quelques étoÉTes pour vêtements, des verroteries et un peu de fer en barre.
Le petit nombre de familles qui stationnent dans la baie habitent des huttes de même forme que celles d'Âbd-e!- Kouri, mais construites avec des matériaux différents et surtout plus homogènes. Elles sont parfaitement appropriées,
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d'ailleurs , par la promptitude de leur construction et^ facilité avec laquelle on les déplace , aux habituctes nomades de ceux, qui en font leurs demeures : un paquet de bouts de branches flexibles et de ligne faite de fibres d'écorce, puis quelques rouleatjx de peaux de bœufs et de nattes suffisent pour les établir; ce sont des tentes que l'on dresse et que l'on ploie à volonté plutôt que des habitations fixes. Voici de quelle manière les naturels les construisent :
Les branches on perches flexibles, étant assemblées par deux ou par trois, pour obtenir la longueur voulue, on en fixe en terre les extrémités de façon à former, sur un espace de trois à quatre mètres de long, une série d'arcs parallèles dont la flèche et la corde vont en diminuant un peu dans les derniers; ces arcs sont reliés entre eux par d'autres perches qui les enceignent horizontalement en laissant libre l'ouverture du premier, où l'on ménage l'entrée de la hutte. Quand cette espèce de cage est ainsi dressée, on la recouvre de peaux de bœufs et on la tapisse de nattes; une cloison transversale de même nature^ divise l'intérieur en deux pièces : celle du fond est destinée à servir de magasin. Chacune de ces huttes a ordinairement une dépendance en plein air, formée, sur le devant, par le prolongement, plus ou moins étendu, des deux faces latérales. C'est là qu'on se tient le matin et lorsque la grande ardeur du soleil est passée ; c'est encore l'endroit où l'on allume le feu pour la cuisson des aliments et enfin celui où l'on passe la veillée.
La nourriture des habitants se compose de poisson frais, de poisson salé et d'un peu de gros millet; le riz et les dattes sont pour eux des mets de luxe , qu'ils ne peuvent se
donner que rarement et lors du passage des daô arabes dans la baie. Leur seule industrie est la confection de nattes grossières, qui, comme je l'ai dit, font partie essentielle du mobilier de la hutte. Au village elles serrent, en quelque sorte, de monnaie de compte pour les menues transactions entre les indigènes. Ces nattes se fabriquent avec la feuille d'une espèce de latanier. ^ ,;•,.!: .
Les détails que j'ai recueillis sur les caractères physiques, les mœurs et le costume de la population seront compris dans les renseignements généraux donnés plus loin sur le pays dont cette presqu'île fait partie.
Le jour même, ou le lendemain de celui qu'on m'arait indiqué pour le retour de mon messager, il arriva, en effet , avec une réponse écrite; mais les termes de celle-ci me causèrent une déception complète. Le Sultan me mandait qu'ayant, pour le moment, à pacifier une tribu révoltée, il était empêché de se rapprocher de moi; et, quant à l'offre que je lui avais faite de me rendre moi-même près de lui , il l'éludait en disant : « Nous sommes des Bédouins ; nous « changeons tous les jours de résidence. » Par cette réponse évasive, il m'était toute velléité d'entreprendre le voyage, eussé-je eu, d'ailleurs, des moyens de transport et des guides à qui je pusse me fier. Il me vint bien l'idée que celte lettre avait été fabriquée sans que la mienne fût parvenue à sa destination ; mais, eu égard à l'excessive et générale ignorance des Soumal , je dus croire qu'il eût été encore plus diflBcile à mon messager de trouver un faussaire que de joindre le Sultan. £n conséquence, je voulus tenter une nouvelle démarche auprès de ce dernier, et rédigeai une seconde missive dans laquelle je m'appliquaisàexciter sa eu-
riosité sur les communications que j'avais à lui faire, et sa cupidité par TannoDce de cadeaux que je ne devais, disais-je, remettre qu'à lui-même. Mais quand il s'agit d'ex^ pédier cette lettre, soit qu'en réalité le Sultan se fût trans> porté plus loin depuis mon message, soit qu'on crût pouvoir se montrer plus exigeant qu'oi\^ne l'avait été la première fois , on me demanda un salaire dont le taux était exorbitant et un délai qui , en prolongeant beaucoup ma relâche à Hhafoun, eût, par suite, dérangé le plan de mon itinéraire; encore courais-je le risque de perdre sans compensation un temps précieux, puisque le succès de ma tentative n'était rien moins que certain. J'y renonçai donc, et continuai, pendant le reste de mon séjour, à recueillir auprès des gens de la baie tous les renseignements qu'ils étaient à même de me fournir. Les sources auxquelles je puisais étaient variées et nombreuses ; car, à cette époque que les Soumal savent être cdle du passage des daô , il y arrivait, chaque jour, des individus du haut pays, apportant, pour en trafiquer, du bétail et autres articles d'échange. Il n'y a pas de peuple ayant, plus que le peuple soumali, besoin de locomotion , et parmi nos visiteurs au village il s'en trouvait plusieurs qui avaient voyagé dansi les parties les plus reculées du pays : aussi ai-je tout lieu de considérer comme assez exacts les renseignements qu'ils m'en ont donnés et que j'ai, d'ailleurs, soigneusement contrôlés quand l'occasion m'en a été offerte; je vais tâcher de les exposer méthodiquement.
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