CHAPITRE PREMIER
But du voyage. — Départ de la Dordogne pour Noftsi-Bë. — Pays d'Ankara et tribus qui composent sa population. — Chefs souverains de ce pays ; Tsialao et Tsimiare. — - Mœurs et coutumes des Anlankarcs. — Productions. •— Disposition générale du sol. — Baies et cours d*eaa. — Iles voisines.
Au mois de novembre 18^1, la corvette la Dordogne, que je commandais, fut désignée par M. le gouverneur de Bourbon pour aller stationner à Nossi-Bé, dont le Gouvernement avait fait prendre possession quelques mois auparavant. Loccupation de cette lie avait été la conséquence de la cession de territoire faite, en i84o, au Roi desFrani^ais par les chefs sakalaves^ Entre autres avantages qui pouvaient résulter de notre établissement à Nossi-Bé, cette possession allait procurer à nos navires ce que, depuis la perte de Tiie de France , nous n^avions nulle part dans les mers à TEst du Cap, un mouillage sûr où ils pussent trouver des moyens de réparation. Elle devait nous donner aussi la facilité d*entrelenir chez les populations de la côte N. O. les dispositions qu elles avaient manifestées à notre égard ; en même temps que nous couvririons de notre protection le point où une partie d'entre elles s'étaient réfugiées.
De plus, en l'absence de tout autre établissement maritime dans le canal de Mozambique, Nossi-Bé, nécessairement adoptée comme lieu de relâche et de ravitaillement par tous les navires qui traversent le canal , et voisine à la fois des côtes d'Afrique et de Madagascar, pouvait devenir par la suite un entrepôt commercial d'une certaine importance. Dans cette prévision il convenait, après nous y être établis, d'assurer de nos dispositions ami cales les populations de l'Ouest de la Grande-Terre, restées jusqu'alors presque complètement en dehors de l'action de la France, de reconnaître leur situation politique , et enfin d'étudier les ressources que leur pays pouvait offrir au commerce : toutes choses au sujet desquelles on était encore, il faut bien le dire, dans l'ignorance la plus complète. C'est dans ce but qu'avait été
* Voir la première partie, page 143.
conçue la mission qu'il nie fut prescrit d'exécuter, aussitôt que la Dordogne aurait été remplacée devant rétablissement par un autre navire de la station.
La corvette partit de Saint-Denis le i*' décembre iSAi» et, quelques jours après , elle était mouillée dans les eaux de Nossi- Bé. C'était le second séjour que nous allions y faire depuis la prise de possession , et ce ne fut pas sans une émotion pénible que nous nous retrouvâmes en face de cette montagne Loukoubé, au pied de laquelle nous avions, quelques mois auparavant, enseveli quatre-vingts des nôtres. Mais la vie du marin est si pleine d'événements que le présent y laisse ordinairement peu de place aux souvenirs, et d'ailleurs l'habitude de vivre au milieu des dangers émousseen lui jusqu'au sentiment impérieux de la conservation . Les hommes de la Dordogne étaient des marins comme tous les autres; la première impression passée, ils eurent donc bientôt oublié le cimetière de Loukoubé. Et puis, les occupations de tout genre ne leur manquèrent pas pendant cette nouvelle station. Il y avait bien longtemps qu'un peu de loisir nous était nécessaire pour rendre à notre Dordogne l'allure et les apparences d'une corvette de guerre. Le ser\'îce ti^ès-actif auquel elle avait été constamment assujettie, et les circonstances dans lesquelles nous nous étions trouvés, pendant de longs jours, nous avaient rendu impossibles tous ces soins minutieux et ce luxe de propreté qui sont à l'extérieur les seuls indices de la bonne tenue d'un bâtiment. Or, en raison de son ancienneté, notre navire avait, plus qu'un autre, besoin de tous ces soins : il lui fallait, comme aux vieilles coquettes, beaucoup de fard et de toilette pour cacher les ravages que le temps et les fatigues avaient causés dans ses formes. En un mot, c'était à bord une restauration complète à opérer, et chacun y fut employé selon son ^rt et ses movens.
Quant à moi , j'avais à me préparer à l'exploration que je devais plus tard entreprendre, et recueillir à cet effet tous les renseignements propres à m'éclairer sur les pays de f Ouest. Je m'occupai surtout d'acquérir quelque connaissance de celui d'Ankara , dont je n'avais encore visité d'autre point que Nossi-Mitsiou, et dont je devais m'éloigner en quittant Nossi-Bé. Il se trouvait , dans la population réunie sur cette dernière tle, un certain nombre d'Antalaots', qui avaient pendant plusieurs années vécu à Ankara et en avaient parcouru le territoire; on y comp-
tait aussi quelques centaines d*Ântakares et plusieurs chefs de la même peuplade : c'est en questionnant les uns et les autres, et par les relations que j eus en même temps avec Tsimiare, l'héritier dépossédé des rois d'Ankara ou de Vohémare , que je me suis procuré une partie des détails que je vais donner ^
Le pays d'Ankara forme lextrémité septentrionale de Madagascar. U s'étend, à la côte est, du cap d'Ambre jusque par les 1 4^25 de latitude sud, et à la côte ouest, du même cap à la rivière Sambéranou. Il est borné au S. E. par le pays des Sambarives; au Sud, par celui des Antaîvongous et le royaume de Bouéni. Le territoire ainsi limité représente la partie nord de l'ancien royaume d'Androunah , qui comprenait les trois provinces d'An* drounah , d'Ambongoulé et d'Ankara. Parmi les diverses tribus dont se composait la population de ce royaume , celle des An* tandrounahs, qui en occupait la partie sud, et qui avait soumis toutes les autres, était la caste noble; cest d^elle que sont issus tous les chefs souverains d'Ankara. Les autres tribus principales étaient les Antan'zouns, habitant la partie du S. O., les Antankarans ou Antankares, et enfin celle des Hénézouastes, qui, selon quelques indigènes , n'était qu'une subdivision de la précédente. La tribu des Antankares se subdivisait, en effet, en plusieurs sous-tribus distinctes : l'une d'elles, occupant un terrain de quatre à cinq lieues carrées d'étendue, au milieu des montagnes , avait su conserver une sorte d'indépendance, en employant avec courage et bonheur, contre ses voisins, l'arc et les flèches, armes qui lui étaient particulières, et que l'on ne retrouve maintenant, je crois, chez aucune peuplade de l'ile; une autre sous-tribu , dite des Antzatci , vivait dans le N. E. du pays, aux environs de Rondou. Quant aux Hénézouastes, qu'on dit être originaires de la côte de Mozambique, ils habitaient le littoral de Vohémare à Andravine (baie d'Andrava de nos cartes), ils pratiquaient la divination et passaient pour trèshabiles dans cet art , ce qui leur avait fait donner le nom qu'ils portaient, et qui signifie véridiqaes. Leurs descendants occupent encore la même partie du pays d'Ankara.
Il n*est pas probable que le peuple d'Androunah ait jamais
' J*aî fait aassi de nombreux emprunts à un rapport fort intéressant de M. Bemier, ex-chirurgien de la marine, qui , en i834 « fut chargé par l*admiillstration de Bourbon d'oxplorcr toute la partie orientale du pays d*Ankara.
aileint un certain degré de puissance; j ai dit ailleurs' avec quelle facilité il fut soumis par les Sakalaves. Le gouvernement du pays^ temporairement exercé par un prince de la famille royale de Bouéni, Ândrianéheven , fut ensuite rendu à ses chefs naturels; mais les Antankares n'en continuèrent pas moins d'^re tribu« taires des Sakalaves , et ils ne cessèrent de Tétre que pour devenir sujets de Radama : leur soumission au roi hôva eut lieu
en ]824-
Les seuls souverains d^Ânkara dont la tradition ait conservé les noms sont , dans leur ordre de succession , Andriamihimpiègne, Ândriantsiroutsou , Lambouine, Temboula, Rabounah et Tsialan. Lambouine est le premier d'entre eux qui ait été connu des Européens; il était contemporain de Bényowski, qui lui donne, dans ses mémoires, le titre de roi du Nord. Il mou* rut vers Tannée 1802, laissant un très-gi'and nombre d'enfants.
Lors de l'invasion de leur pays par les Hôvas, les Antankares reconnaissaient pour chef suprême le petit-fils de ce Lambouine, Tsialan, qui avait, depuis quelques années, enlevé le pouvoir à son oncle Rabounah. Tsialan, brave et intelligent « lutta avec énergie contre les agresseurs; mais, faiblement soutenu par les chefs ses tributaires, il futforcé de se soumettre. Cependant il fit à plusieurs reprises des tentatives pour secouer le joug : en 1826, attaquant à l'improviste les troupes laissées par Radama àVohénuare, il en avait exterminé une partie et bloqué le reste dans le fort qu'elles avaient établi sur ce point ; il était même parvenu à S^emparer d'un poste hôva situé plus au Sud; mais le caractère pusillanime de ses sujets l'empêcha de profiter de ses avantages, et bientôt il fut de nouveau obligé de céder à la puissance de Radama. Tous les essais quil renouvela par la suitç, à diverses époques, soit avec ses seules forces, soit en agissant de concert avec les Sakalaves de Mouroun'sang, n'eurent pas plus de succès. Abandonné des siens au moindre revers , et mal secondé par ses alliés, il fut toujours contraint de rentrer dans l'obéissance: heureux de trouver ses ennemis, qui craignaient de l'exaspérer, sans cesse disposés à se rendre à chaque nouvelle démarche qu'il faisait pour obtenir la paix. Il est vrai que les garnisons hôvas établies dans le pays étaient trop peu nombreuses pour le maintenir sous le joug, et elles n'auraient même pu sans doute con-
^ Voyei la première partie , page ) 9.
iinuer de Toccuper, si les moyens d'action de Tsialan n'avaient pas été au même moment affaiblis par ses luttes fréquentes avec son oncle, qui voulait ressaisir 1 autorité dont il avait été dé* pouilié. Rabounah mourut en 182g ou i85o; Tsialan, en i832. Ses sujets ont prétendu que ce dernier avait été empoisonné par les Hôvas; mais, d'après le témoignage, probablement plus impartial, de traitants qui vivaient alors à Vohémare, il parait qu'il fut emporté par la variole.
A la mort de Tsialan , Tsimiare , l'ainé de ses fils , fut reconnu conune son successeur par les Antankares. Il habitait auprès de Vohémare, et il y vécut quelque temps en paix, et même en bonne intelligence apparente, avec les Hôvas; mais Andrianavalouna, l'officier hôva qui gouvernait le pays pour la reine, ayant, par des exactions et des injustices de tout genre, rendu son autorité intolérable aux Antankares, Tsimiare, qui lui-même supportait impatiemment le joug, se mit à la tête des mécontents et ouvrit les hostilités. Cette fois encore, conmie ton* jours, le manque d'accord entre les chefs insurgés les empêcha de réussir à chasser leurs oppresseurs. Arabou , frère cadet de Tsimiare, et plusieurs autres chefs, allèrent se joindre aux Sakalaves d'Ouantitsi, i Mouroun'sang; Andrianzala, neveu de Rabounah, qui disposait à lui seul de 1,000 à i,5oo hommes, se tint à l'écart. Néanmoins, malgré ce défaut d'ensemble, le jeune prince parrint à replacer la plus grande partie du pays sous son autorité ; mais des renforts arrivèrent ensuite à la garnison de Vohémare, et des corps de troupes envoyés, à diverses reprises, contre Tsimiare l'obligèrent à se retirer dans son fort naturel d'Ambatouzah'.
Cette singulière retraite se trouve, ainsi que plusieurs autres du même genre , dans une chaîne de montagnes gisant à environ neuf milles de la côte, en face de laquelle est Nossi-Mitsiou. Cette chaîne, qui s'étend sur un espace de près de quinze à dix-huit milles, dans une direction nord et sud, est composée de parties entièrement détachées l'une dé l'autre par de larges vallées; le fond de celles-ci est de niveau avec le sol environnant , de telle sorte que chacune de ces parties est, à bien dire, une masse à part : leur forme extérieure est à peu près celle d'un parallélipipède tronqué. Qu'on suppose une masse rocheuse de cette apparence , dont le milieu se serait affaissé dans presque toute la hauteur du parallélipipède, laissant à l'intérieur un espace vide de forme
cylindrique , et Ton aura une idée de ce qu'est Ainbatouzah\ ou , comme rappellent les Français qui ont fréquenté ces parages , le troa de Tsimiare. Cette espèce de muraille gigantesque montre partout le roc à nu , et elle ne pourrait être que difficilement gravie , à cause de la disposition verticale des blocs énormes qui la composent et des anfractuosités qu'elle présente. L'espace circonscrit par elle est une plaine d'environ deux milles d'étendue, où l'on voit l'eau sourdre en plusieurs endroits , et dont le sol est très-fertile. Des deux voies qui conduisent du dehors à la plaine intérieure, l'une, très -difficile, exige l'escalade d'une partie de la muraille , et consiste en un sentier étroit et périlleux , frayé à travers les aspérités de son sommet; l'autre, sur le côté sud de l'enceinte, est un souterrain naturel, tantôt lai^ et élevé, tantôt abaissé et resserré, complètement obscur, et au milieu des détours duquel on ne peut se diriger qu'à la lueur des torches. Après avoir ainsi marché pendant vingt-cinq ou trente minutes dans ce passage, on aperçoit enfin , au-dessus de sa tète, la lumière du soleil; une échelle, grossièrement façonnée, conduit alors à l'issue intérieure du souterrain , d'où l'on descend dans la plaine. Autrefois , la première de ces deux voies n'était connue que du chef et de quelques individus, sur la fidélité desquels on croyait pouvoir compter. L'ouverture extérieure de l'autre était masquée par un village , défendu luimême par le cours de la petite rivière Ankara; dans la plaine intérieure, on entretenait des habitations et des cultures ^ et l'on s'y retirait quand un danger quelconque forçait à abandonner les villages voisins : les familles et les troupeaux des Antankares belligérants étaient ainsi en sûreté pendant qu'ils se livraient à des agressions contre leur ennemi.
Ce fut là que Tsimiare chercha un asile contre les forces supérieures des Hôvas, et il s'y croyait à l'abri de toutes leurs tentatives. Mais un jour la trahison vint en aide aux assiégeants : pendant qu'une partie des leurs occupaient Tsimiare et set guerriers à l'entrée du Sud, d'autres , conduits par un transfuge , gravissaient l'enceinte , et, arrivés dans la plaine, gardaient l'issue intérieure du souterrain dans lequel se trouvaient engagés les défenseurs d'Ambatouzah'. Il ne restait donc plus à ceux-ci d'autre espoir de salut que dans une sortie désespérée; et se ruant aussitôt sur les assaillants restés devant le fort, Tsimiare, suivi de quelques hommes déterminés, au nombre desquels
étaient deux de ses frères, parvint à faire une trouée à travers leurs rangs. II se dirigea alors vers le rivage , en face de Nossi-Mitsiou , et passa sur cette iie, où il fut ensuite rejoint par un certain nombre de ses partisans. Privé qu'il était de tous moyens d'action , il ne put depuis faire aucune tentative sérieuse pour délivrer son pays de loppression ; mais il n'en conserva pas moins contre les Hôvas une haine profonde et un vif désir de vengeance.
En 1 84o, époque de la retraite de Tsimiare sur Nossi-Mitsiou , la jeune reine Tsiouméîk, réfugiée avec ses Sakalaves à Nossi- Bé, s'était déjà placée sous la protection de la France, et nous avait cédé tous ses droits de souveraineté sur le Bouéni. Le prince antanlare crut pouvoir par une conduite analogue obtenir du gouvernement français, sinon une intervention directe en sa faveur, au moins des armes et des munitions de guerre ; et dans cet espoir, sans doute, il s'empressa de conclure avec le capitaine Passot, représentant le gouverneur de Bourbon, un traité par lequel il déclarait céder au Roi des Français tous ses droits ^ur Ankara et iles dépendantes : il demandait aussi que lui et son peuple fussent traités comme sujets français, et portassent désormais ce titre. Depuis ce moment, il réclame vainement notre assistance pour retourner à la Grande-Terre attaquer les points occxipés par les Hôvas sur le territoire d'Ankara , et y éta* blir son autorité : ne comprenant pas que nous puissions rester sourds à ses sollicitations, il se désespère de l'inaction de notre Gouvernement , de qui il attendait évidemment une coopération active, an lien de la neutralité armée que nous voulons garder dans ses démêlés avec les Hôvas.
A Tépoque où je me trouvais près de Tsimiare, il paraissait avoir de 33 à 35 ans; par les traits et la couleur, il tient évidenmient de la race africaine, comme tous les Antankares: mais sa physionomie est très-expressive et révèle à la fois beaucoup d'intelligence , d'énergie et de bravoure.
Ses sujets sont, ainsi que tous les autres Malgaches, armés de sagaïes; ils ont peu de fusils. La sagaie est, comme on sait, une espèce de lance, dont la longueur varie suivant qu'elle doit servir xl'arme de trait ou être employée à combattre corps à corps; elle est plus ou moins ornée selon le rang de l'individu qui la porte. Dès leur enfance , les indigènes js'exercent au maniement de cette arme, et ils y deviennent assez adroits pour
alteindre, à toute la portée du trait, des objets d'un assez petit volume.
Les mœurs et les coutumes des Anlaokares sont à peu près les mêmes que celles des autres peuplades de File. Leur religion est un mélange de polythéisme et de fétichisme, dans lequel domine la croyance aux deux principes, quHls nomment Zanahar eiAngatch : c est surtout à ce dernier, dont Tessence est de nuire, qu^ils adressent leurs prières et leurs sacrifices. Us invoquent encore d'autres êtres supérieurs, esprits ou génies qui, disentils, président à la guerre, à la pêche, aul cultures, à la garde des troupeaux. Enfin ils ont, de même que tous les Malgaches» un très-grand respect pour les mort^, et croient à la métempsycose : ib s'imaginent, par exemple, qu'après la mort les âmes de leurs chefs prennent la forme de crocodiles, et que celles des sujets vont animer des corps de makis ou de chauve-souris.
La manière dont ils pratiquent ia cérémonie des funérailles diffère peu de celle qui est en usage dans les autres provinces ; seulement , avant de déposer le corps du décédé dans la bière , ik le soumettent à une espèce de momification dont voici le procédé : le cadavre, placé sur un clayonnage en bambous, élevé de quelques pieds, sous un hangar disposé à cet effet, est couvert d'aromates et de sable chaud qu'on renouvelle fré« quemment; lorsqu'il est entièrement desséché, on l'enveloppe de bandelettes de toile, et on le porte ensuite au lieu àes sépultures, qui est ordinairement situé sur un ilôt ou sur quelque montagne escarpée et caverneuse. L*opération prélénjdnairc du dessèchement donne lieu à la. plus dégoûtante coutume : d'abord tous les parents et amis du défunt se tiennent pendant ce temps-là autour du corps, pleurant, chantant et dansant , ou &e livrant aux festins qui accompagnent toujours les funérailles malgaches; puis, au bout de quelques jours, la décomposition des chairs amène l'écoulement d*un liquide putréfié qui est reçu dans des vases placés sous le clayonnage où. repose le cadavre ; alors chacun des assistants y va plonger sa main pour prendre une portion de l'horrible liquide, dont il se frotte tout le corps.
A Ankara, comme dans tout Madagascar, la polygamie est la loi qui régit les rapports entre les sexes. Le moindre chef de village possède au moins trois femmes : la première, par le rang et l'autorité qu'elle exerce, est nommée Vadi-Bé ; elle est
chargée de la direclion de la maison et ne suit son mari ni en voyage ni dans les promenades. La Vadi-Massé est une femme libre et ordinairement jolie; cest comme une maîtresse, et il est d^usage de la répudier aussitôt que sa beauté commence à se flétrir. Enfin la troisième, dite Vadi-Sindrangnou, est une esclave à qui Ton donne la liberté dès qu'elle est devenue mère.
Chez les Antankares, les occupations des hommes se bornent à construire les cases et les pirogues, aller à la pèche et à la guerre. Quant aux travaux d'agriculture, ce sont les femmes qui, en outre de ceux du ménage, y prennent la plus grande part. Dans leurs moments de loisir , elles tressent quelques nattes grossières avec la feuille du latanier; elles tissent aussi, avec le fil du rafia , des pagnes qui servent pour vêtements et pour voiles de pirogues ; enfin elles fabriquent des plats creux et des gargoulettes avec une argile très- commune dans le pays.
Le bétail est très-abondant à Anlara , et il était autrefois pour les habitants une source de richesse : le chef du plus petit village possédait des milliers de bœufs, et Ton estimait à 3o,ooo têtes l'exportation qui en était faile, soit en bœufs vivants, soit en salaisons, pour les colonies de Bourbon et de Maurice. Mais, depuis que les Hàvas ont établi des postes de traite sur le litto* rai, ils se sont attribués le monopole de tout le commerce avec les étrangers ; leur intervention exclusive et les entraves fiscales qui l'ont suivie ont réagi sur le prix du bétail, et ont presque anéanti cette branche importante d'échange, sur tous les points soumis à leur autorité. Aujourd'hui , un beau bœuf ne se paie pas moins de dix piastres à Vohémare, au lieu de deux ou trois qu'il coûtait quand le pays était indépendant.
Les Antankares cultivent le riz, le manioc, le maïs, lespatates ; mais de tout cela, en quantité trop petite pour fournir à Texportation. Ils plantent aussi des cannes à sucre, avec le jus desquelles ils composent, en le mêlant a une infusion de certaines écorces amères, une boisson fermentée assez agréable, qu'ils nomment bessa-hess*. Chez eux, le latanier est très-commun, et sa feuille remplace celle du ravenal dans la construction des cases, c'est-à-dire pour la toiture et les côtés. Le dattier, qui y abonde aussi, fournit un chou tout aussi bon que celui du pal* miste.
Avant que le pays eut été soumis à lautorité de Radama , sa ' population était déjà peu considérable : des luttes intestines, et celles que Tsialan soutint pendant plusieurs années contre les troupes du conquérant, la diminuèrent encore- Dès lors il n*y avait guère, dans tout le jiord du pays, dé parties habitées que le littoral et le bord des rivières , et c'était seulement en approchant de Vohémare , que les villages étaient nombreux et se con* tinuaient à une certaine distance dans Tintérieur. Depuis que nous avons pris possession de Nossi^Bé « des émigrations par^ tielles ont eu lieu fréquemment d'Ankara vers ce point, et, à la fin de Tannée i842, les populations des villages situés autour du poste hôva de Vohémare ont elles-mêmes abandonné leur pays, et se sont transportées en cette ilc pour y demeurer sous la protection française. Il résulte de tout cela que le royaume d'Ankara est actuellement presque dépeuplé.
Le territoire de ce pays offre partout un sol élevé, formé de monticules et de plateaux en amphithéâtre, et sillonné par des ravins profonds. La chaîne de montagnes qui parait s'étendre d'une extrémité de Tile à l'autre le traverse à peu près à égale distance des deux côtes, et vient se terminer un peu au Sud d'Antomboul (baie de DiegoSoarez) par la haute montagne d'Ambouitch, que les navigateurs désignent sous le nom de montagne d'Ambre. Les flancs de cette chaîne principale et les rameaux qui s'en détachent sont couverts de belles forêts. On y trouve plusieurs espèces de bois propres aux constructions navales : le takamaka , Tazigne, le nate , le faux gaïac, le saccoa, le copalier, et un autre grand arbre, de la famille des térébinthacées, que les indigènes noamient rami et qui fournit la gomme-résine élémi.
Des deux versants de la chaîne médiane partent de nombreux cours d'eau , qui se rendent, par une pente presque toujours ra pide, au fond des baies dont les deux côtes sont découpées. Leur volume s'accroit avec l'étendue de terrain qu'ils parcourent, et on les trouve par conséquent plus considérables à mesure qu'on avance davantage vers le Sud. A la côte ouest, débouchent les petites rivières Ankara, Mahavavi et Sambéranou. La première prend sa source à l'Est et dans le voisinage d'Ambatouzah', entre dans la vallée qui sépare cette montagne de celle de Bécan'za , passe tout près et au-devant de l'entrée souterraine du iroa de Tsimiare , et va se jeter à la mer à la hauteur de Nossi-Mitsiou. La seconde débouche à dix on onze milles plus au Sud; et la dernière,
dans la baie de Passandava. Les bords de la baie d'Ancouala ou d*Ambatou {haie Chimpékie d'Oyfen) sont en outre sillonnés par un grand nombre de petits cours d'eau qui rendent très-marécageux le terrain environnant cette baie.
Sur tout le développement de cotes que donne au pays d'Ankara sa situation extrême, il existe des baies vastes, bien abritées, et pouvant pour la plupart recevoir les plus grands navires : ce sont, du côté deTEst, à partir de la limite sud du territoire, Vo* hémare , Audravine , Manguerévi ( port Leven d'Owen) , Loukez , LingvatOQ (baie de Rigny) et Antombouk; puis, après avoir doublé le cap d'Ambre, du côté de TOuest : Ampanhassi (baie Jenkinson ) , Ambavani - Bé ( port Liverpool ) , Ansatzé , Ampongue-ara (port Chancellor) , et un grand nombre d'anses et de criques.
Du même côté, et à peu de distance du rivage, gisent plusieurs groupes d'ilôts et petites îles , au milieu desquels se distinguent par leur importance relative les lies dites Nossi-Ara, Nossi-Lava, Nossi-Mitsiou , Nossi-Fàli, Nossi-Comba et Nossi-Bé. Le groupe désigné sous le premier nom n'a d'autre intérêt que celui de la pêche lucrative qu'y font les naturels : la tortue à écaille abonde au milieu des îlots qui le composent, et c'est de là que lui vient son nom [Nossi Ara signifie île de rÉcaiile}. Toutes les autres iles citées ensuite ont été explorées par M. le capitaine de corvette Jehenne, qui en a donné une description à ûqueile je ne pourrais rien ajouter ^ : Nossi-Bé est xTailleurs la seule qui ait quelque importance.