CHAPITRE II
Nosn-Bé est une dépendance d*Ankara. — Rdigîon et superstition des Sakalaves. — Leurs lois pénales. — Lear système militaire.-^ finies de Passandava et d*Âmbavatoubé.
Cestà tort que, dans ces dernières années, Nossi-Bé a été considérée par nous comme une dépendance du territoire sakalave. Lorsque Tsiouméîk la fit comprendre dans les pays dont elle
* Voir le numéro des Annales maritimes de mars 1843 (2* partie, Sciences Htuis).
Doc. son Madag. 11
concédait la souveraineté à la France , Tsimiare en revendiqua » avec raison, je crois, la propriété. Mais comme il ne disputait à Tsiouméïk le droit de nous céder cette île que pour nous la donner lui-même, on ne prit pas la peine de trancher la question en tre les deux contendants. Nossi-Bé fut mentionnée dans le traité passé avec Tsimiare, comme elle Tavait été dans celui fait précédenunent avec la reine sakalave , et nous la reçûmes ainsi de tous les deux à la fois. Au point de vue politique, peu importe donc maintenant de quel côté était le droit réel; cette question ne peut plus être agitée que dans un intérêt historique, et c^est seulement dans ce sens que je me suis préoccupé de sa solution. Eh bien ! malgré les apparences et Tétat de choses existant quand, en iSSg , M. Passot arriva dans cette ile, Nossi-Bé m*a paru devoir être comprise dans le territoire d'Ankara. Géographiquement parlant, le moindre doute ne saurait exister à cet égard, puisque Tile ^t sur la côte de ce pays et en dehors du prolongement de la limite qui le sépare du royaume de Bouéni ; mais il parait que, politiquement aussi, elle formait une dépendance d'Ankara, car Bényowski qui, comme on sait, était établi dans le pays des Sambarives , limitrophe de celui des Antankares , dit dans ses mémoires qu'il envoya à Lambouine» roi du Nord, les sieurs Mayeur et Corbi pour acheter de ce chef, Tile dite Nossi-Bé ; ce que ceux-ci avaient fait après avoir conclu avec lui un traité d'alliance. La chute de l'établissement de Bényowski empêcha sans doute de doniier suite à cette négociation ; Nossi-Bé continua donc d'appartenir aux Antankares, qui composaient prèsqueseuls la faible population qui s'y trouvait alors. Quand Radama entreprit de soumettre la partie nord de Madagascar à son autorité, Nossi-Bé devint un lieu de refuge pour tous les chefs de cette partie, qui, forcés de céder à leur puissant adversaire, préférèrent quitter leur pays plutôt que de se soumettre; et sa population se trouva par suite composée d*Antaivongoas, de groupes de diverses tribus des Sambarives , d' Antankares et surtout de Sakalaves de Bouéni. Enfin , lorsque plus tard Tsiouméïk et les débris de son peuple, contraints d'abandonner la Grande Terre, se réfugièrent sur Nossi-Bé, les Sakalaves s'y trouvant de beaucoup plus nombreux que tous les autres groupes de population qui y étaient établis, leurs chefs exercèrent tout d'abord, par droit du plus fort, une influence qui se transforma 'bientôt en une autorité réelle. C'est ainsi qu'on a été conduit à voir en Tsiou-
niéïk la souveraine de Tite, et à considérer celle-ci comme ^ys sakalave.
Aujourd'hui , malgré les nombreuses émigrations qui ont eu lien des provinces du Nord à Nossi-Bé, la population sakalave y est encore de beaucoup la plus nombreuse, et ce sont les mœurs et coutumes de cet^ peuplade qui y dominent, c'est-à-dire celles de presque toutes les populations dont j'aurai à parler dans le cours de ma relation : pour la faire connaître sous ce rapport , il me suffirait donc de raconter, une fois pour toutes, les mœurs et coutumes des habitants de Nossi-Bé. Mais cette tâche a été déjà presque complètement remplie par M. Noël, dont j'ai souvent mentionné le travail ^, dans ma première partie : si j'ai cru devoir le critiquer sur plusieurs points d'histoire et de géographie, j'ai signalé avec le même esprit d'impartialité d'autres parties de son livre comme contenant des détails auàsi exacts qu'intéressants, et il en est ainsi de toutes celles qui ont trait aux mœurs publiques et privées des Sakalaves. En parler ici, ce ne serait que répéter eo d'autres termes, et sans pouvoir dire mieux que lui, ce qu'il a déjà publié : je me bornerai donc à ce qui me parait utile pour compléter son œuvre.
Religion et saperstitions.^-^hes Malgaches ont-ils ou non une religion? Telle est la question que plusieurs voyageurs se sont posée: les uns ont répondu affirmativement, les autres ont émis une opinion contraire. Si l'on doit entendre par religion le lien d'amour et de charité qui unit les hommes entre eux au nom de Dieu , je serai de l'avis des derniers; mais si l'on donne à ce mot un sens moins élevé; si l'on veut exprimer, en l'employant, un culte rendu en commun à une ou plusieurs divinités, un respect plus ou moins superstitieux pour les objets de ce culte, une croyance aveugle à certains mystères, je dirai, avec les premiers, que les Malgaches ont certainement une religion. Il est incontestable, en effet, qu'ils admettent tous l'existence des deux principes dont le dogme est généralement répandu dans l'Orient : ils croient, en outre, à d'autres êtres invisibles auxquels ils attribuent le pouvoir de les protéger ou de leur nuire , et pour se les rendre favorables ils leur offrent des sacrifices. Sans avoir des idées bien définies sur l'âme, comme principe immatériel survivant à l'enveloppe charnelle de l'être humain, ils admettent
' Rceherches sur les Sakkaiava.
cependant pour celui-ci une autre existence : ils parlent soavcnf d'une longue corde d'argent au moyen de laquelle les esprits descendent sur la terre, et par laquelle aussi ceux des morts remontent dans Tair auprès du Dieu de la vie, où ils attendent qu'il les renvoie dans d'autres corps. Leur croyance à une vie extra-mondaine se manifeste encore par l'habitude qu'ils ont d'invoquer les âmes de leurs ancêtres, les suppliant d'intercéder pour eux et de les inspirer.
Plusieurs personnes qui ont écrit sur Madagascar ont avancé que l'on retrouvait cbea les habitants de cette ile beaucoup de coutumes judaïques ; mais cette assertion est loin d*étre justifiée par les faits. Eu certaines provinces, où des colons arabes sont venus jadis s'établir, et où il existe encore de leurs descendants, ceux-ci, dont l'aspect physique diflere souvent très-peu de celui des indigènes , observent bien quelques pratiques défigurées de la religion de Mahomet, comme, par exemple, la circoncision , l'abstinence du porc, et l'usage de ne manger que des animaux tués par des individus de leur caste ; mais les indigènes ne se conforment pas à ces deux dernières règles, et, quant à la circoncision, qui est, il est vrai, pratiquée dans toute l'ile, ils ne la rattachent, du moins maintenant» à aucune tradition religieuse ou historique. Les habitants de Sainte-Marie et de la côte voisine , qui ont été regardés par quelques voyageurs comme issus de Juifs , n'ont, à part cette dernière coutume , aucun usage particulier qui puisse donner quelque crédit à une telle conjecture; on ne trouve chez ces habitants, quoiqu'on l'ait prétendu , ni tes traditions de Noé , d'Abraham et de Moïse , ni la solennisation du sabbat : il n'y a pour eux , de même que pour tous les Malgaches, entre les jours, aucune autre distinction que celle des jours heureux ou malheureux, dont la répartition est aussi variable dans le temps que leur influence peut Fétre sur les divers ordres de faits.
Le peu d'accord qui existe entre les voyageurs sur la croyance religieuse des Malgaches provient sans doute de ce qu'il est assez difficile de la démêler, toujours enveloppée qu'elle est de superstitions et de pratiques plus ou moins extravagantes. Mais il résulte positivement des prières qu'ils prononcent dans certaines cérémonies , et des sentiments ou des intentions manifestées par celles-ci, qu'ils reconnaissent deux principes présidant au gouvernement du monde , en outre d'autres génies y ayant vtne part
spéciale; qu'à tous ces êtres supérieurs ils rendent un culte; qu'ils révèrent leurs ancêtres et professent la plus grande vénération pour les tombeaux ; enfin qu'ils croient à la métempsycose , et ne sont même pas étrangers au dogme des peines et des récompenses; car ils disent que les âmes des justes reviennent en d'autres corps humains, tandis que celles des méchants prennent la forme d'animaux immondes, tels que caïmans , serpents, etc.
Chez quelques peuplades, Tidée que se font les indigènes des êtres auxquels ils adressent leur culte n'est représentée par aucune image ni par un signe quelconque ; chez d'autres, il existe des idoles dont la composition est des plus Inzarres , fétiches informes où l'on chercherait vainement à découvrir un symbole. Je ne sache pas que les Sakalaves aient d'idoles nationales.
Ainsi que chez tous les peuples sauvages, les coutumes superstitieuses sont très- nombreuses à Madagascar; mais il est impossible à un Européen de les connaître tontes, parce qu<^les Malgaches se cachent ordinairement de lui pourles accomplir. Dans toutes les provinces, on trouve des individus qui, outre le métier de médedn , exercent aussi celui de devin : les Sakalaves les nounneni Ampisikidi, Ces fourbes ont la plus grande influence sur Tesprit des autres indigènes, et en obtiennent tout par la crainte qu'inspire leur pouvoir supposé. Il n'est guère d'affaires qu*on entreprenne sans les consulter. S'agit-il, par exemple, de livrer une bataille, de conclure un traité , de faire un voyage , ou d'accomplir tout autre acte, même peu important, soit général, soit individuel, ce sont eux qui décident de l'opportunité et de la convenance de la chose projetée, en indiquant si tel jour est heureux ou malheureux, c'est-à-dire favorable ou non pour l'exécuter. Us prédisent l'avenir, jettent des sorts et vendent des talismans auxquels ils attribuent des effets surnaturels.
Les Sakalaves, qui ne le cèdent en crédulité ni en craintes superstitieuses aux autres insulaires, font un grand usage de ces amulettes ou talismans, et les nonounent /an/badi. Ils leur croient toutes sortes de vertus, même celle de faire connidtre ce qui doit arriver : car, là aussi , l'homme a la ridicule manie de vouloir soulever le voile épais qui lui cache l'avesir! Ces talismans sont portés au cou au moyen de colliers ou de cordons, et quelquefois suspendus à d'autres parties du corps. Ils n'ont au* cune valeur intrinsèque : ce sont des morceaux de jeunes bam-
bons ou de petits sachets de peau renfermant divers objets , comme graisses , petites pierres , papiers couverts de signes cabalistiques , etc. : les uns préservent de la foudre ou bien de telle maladie; d'autres garantissent des maléfices des sorciers, que les indigènes craignent beaucoup ; il en est aussi pour se faire aimer des fenmies, pour voyager sans accident, etc. Les amulettes, de guerre , nonunées sampé, sont des bouts de cornes de bœuf, quelquefois artistement travaillées et garnies en argent, suivant les moyens ou le rang du propriétaire : ces bouts de cornes contiennent des drogues auxquelles les Sakaiavet croient la propriété de rendre invulnérables ceux qui 8*en servent. Od rencontre à ce sujet chez tous les indigènes les idées les plus burlesques : le voyageur Domaine raconte qu'il a vu un Malgache prendre de la râpure du bec d'une poule couveuse pour mieux aj,u8ter un coup de fusil. Quand les Sakalaves ne portent pas leurs talismans sur eux» ils les placent soigneusement dans une petite boite, et les graissent de temps en temps avec une huile aromatique.
Tout innocentes que sont en apparence ces coutumes superstitie«ses, dUes donnent lieu très^ouvent aux actes les plus ré- *voltants» et peuvent coûter la vie ou la liberté à bien des uaIheureux qui n'ont eu d autre tort que de partager eux-mêmes une absurde confiande. Un homme absent est-il inquiet de ce qui se passe chez lui , il met un fanfoudi sous sa tète pendant son repos , convaincu qu'il en apprendra ce qu il désire savok*. Son imagination , frappée de cette idée , travaille dans la nuit ; les soupçons jaloux ou les craintes qui étaient en lui sont le sujet de ses rêves, et il s'éveille le matin , persuadé de la vertu de son talisman et de la réalité de toutes les visions qu'il a eues pendant son scHnmeil. Si malheureusement ses songes lui ont montré sa femme infidèle ou telle personne voulant lui causer quelqu'autre dommage, il ne manquera pas, à son retour, d'accuser celui qu'il croit coupable, et, pour peu qu'il ait d'in^ fluence, il^ parviendra probablement à lui faire prendre le tan* guin : on a vu souvent des personnes victimes d'accusations aussi peu fondées.
%. Lorsqu'un talisman n'a pas produit les résidtats que le por-
teur en attendait, le devin qui Fa livré se met à l'abri des reproches par un argument assez semblable à celui qu'emploient nos médecins quand le remède prescrit par eux n'a pas eu l'effet
désiré : TAmpisikidi dont ia science s'est trouvée ainsi en défaut prétend que le possesseur du talisman a commis quelque action qui a détruit le charme. Les fabricateurs de fanfoudi ont, d'ailleurs , de grandes chances pour avoir toujours raison aux yeux de leurs crédules clients, puisque, dans la plupart des cas, leur magique pouvoir est employé à prévenir des maux ou des dan* gers imaginaires.
Au nombre <les pratiques superstitieuses des Sakalaves, il faut mettre Thabitude qu'ils ont de se barbouiller avec une pâte blanche faite d'une terre crayeuse très-commune à Madagascar, et à laquelle on attribue dans toute Yile une propriété médicale. Uss'en servent, eux aussi, commed'un topique; mais l'usage qu'ils en font a, le phis souvent, une autre cause : craignant singulièrement l'esprit-mauvais, ils cherchent , par tous les moyens qu'ils peuveAt imaginer, à se mettre à couvert de sa malice ; et quand ils se persuadent qu'ils doivent le trouver sur leur passage, ils tracent sur leur visage trois lignes de cette pâte blanche : une au milieu du front, et une autre de chaque côté, entre la joue et l'oreille.
La croyance aux jours heureux et malheureux, répandue chez tous les Malgaches , porte les Sakalaves à s'abstenir de toute affaire pendant certains jours qu'ils nomment fdli ; ils n'oseraient alors sortir de leur case ni entreprendre la moindre chose ; et si un étranger se présente à l'entrée d'un village pendant l'un des jours que le chef de l'endroit regarde comme /d{i, on le prie de rester en dehors et à quelque distance jusqu'au lendemain.
Lois pénales et jugements, — Les actes considérés conmie crimes ou délits, ainsi que les lois qui président à leur répression, sont à peu près les mêmes pour toutes les peuplades de file, et se conservent par tradition orale. Chez les Sakalaves, les individus particulièrement chaînés de ce soin sont nonmiés Ampiassi-firazanga, et les lois ou coutumes elles-mêmes, fitera.
Les principaux faits que la loi sakalave reconnaît comme crimes ou délits sont : la sorcellerie , la profanation des tombeaux, le meurtre sous toutes ses formes , le vol , les voies de fait envers un homme libre, la calomnie, l'adultère et l'insolvabilité.
Les peines applicables aux délinquants sont : la mort, l'esclavage et l'amende.
Les causes^ soit civiles, soit criminelles, sont jugées en kabar
{Mur un jury de notables pris dans la classe même de Taccusé. L'information 8*établit ordinairement par t^oignage et par serment. Le témoignage est une déclaration pure et simple, relative aux faits du proc^. Le serment est une imprécation portée condi-« tionnellement contre une personne qu*oa dte » et par laquelle on rend en quelque sorte cette personne req>onsable de la vérité de ce qu'on avance. La formule usitée est celle- â : € Si ce que je dis est faux» que tel individu soit écrasé par la foudre! » ou bien : « qu'il soit changé en tel animal 1 • Ce serment a d'au* tant plus d'influence sur les juges, que la personne sur laquelle porte l'imprécation est plus puissante» car il doit alors attirer bien plus de dangers sur son auteur. S'il est reconnu que celui"» ci a fait un faux serment, il devient l'esclave de la personne par laquelle il a juré.
Les parties sont tour à tour entendues devant le jury, et cher^ chent à démontrer, soit par des faits soit par des raisonnements, rune,la vérité de son accusation, l'autre, soninnocenoe. Toutes les fois que l'une d'elles affirme une chose par serment, l'autre, si elle nie , doit aussi jurer pour appuyer sa dénégation. A chaque preuve évidente fournie par l'accusateur, les juges mettent dans un vase un petit morceau de bois ; à chaque témoignage en fiiveur de l'accusé, ils déposent un objet semblaUe dans un autre vase : puis, les débats étant clos, on compte le nombre de preuves pour et contre, représenté par celui des morceaux de bois eon* tenus dans chaque vase , et le jugement est rendu à l'avantage de la partie pour laquelle ce nombre est le plus grand.
Si l'information, établie par témoignage et par serment, n'a pas suffi pour édifier complètement la conviction des juges, et que l'accusé nie absolument le délit qu'on lui impute, on en vient aloi^ aux épreuves judiciaires. Assez analogues, quant au but, i celles employées au moyen âge en Europe, sous le nom de jugement de Dieu, ces épreuves sont fai^ chez les Malgaches par l'eau , par le feu ou par le poison. L'épreuve par le poison» qui, je crois, est la seule en usage chez les Sakalaves, s'(^re au moyen d'un suc vénéneux que contient le noyau d'un fruit appelé tanguin, du nom de l'arbre qui le produit Quoique ce suc soit un poison assez violent pour donner promptement la mort, il peut, administré à la dose convenable, être rejeté ou digéré, et ne causer qu'une souffrance plus ou moins grande.
Quand Taccusé est soumis à l'épreuve du tanguin, l'accusa-
tear, s'il n*est d'une classe supérieure à la sienne, doit aussi subir cette épreuve, et, dans ce cas, le jugement est i^ndu en faveur de celui des deux qui a le moins souflert du poison. Dans le cas contraire, Topinion des juges se forme d*après la manière dont le patient supporte l'épreuve, appréciation qui est sans doute influencée par les préventions existantdéjà pour ou conti^e lai dans leur esprit, à la suite de l'information.
Si rinuocence de Taccusé demeure prouvée par le témoignage et le serment seub, Taccusateur doit lui payer une forte indemnité; mais lorsque c'est par l'épreuve judiciaire, et que l'accusateur est d'une classe inférieure Sl celle de l'accusé, il devient l'esclave de ce dernier; s'ils sont tous les deux de la môme classe , l'accusateur est condamné à la peine qui aurait atteint l'accusé au cas où celui-ci eût été reconnu coupable.
Si la culpabilité de l'accusé est reconnue, le jury lui applique la peine assignée par la loi au crime ou délit qu'il a commis.
La sorcellerie et la profanation des tombeaux entraînent toujours la peine de mort.
L'individu coupable de meurtre ou d'empoisonnement est ordinairement livré aux parents de la victime, qui peuvent ou le tuer, ou le réduire à l'esclavage, ou le forcer à payer une forte amende en argent et en bœufs, selon qu'il est d'une classe inférieure, égale ou supérieure à la leur.
Le vol est puni par Tesclavage, s'il est de quelque importance, et par une amende du double de la valeur de l'objet volé, si cet objet est de peu de prix.
Un Sakalave surpris avec la femme d'un autre devient l'esclave du mari ou lui paie une forte amende; le délit est considéré comme bien plus grave si la conversation criminelle a eu lieu sous le toit conjugal , et alors aussi le mari a le droit de tuer l'olTenseur s'il le prend en flagrant délit. Si l'adultère a été commis avec la femme d'un chef, le coupable est punissable d'une très-forte amende en esclaves ou de la perte de la vie.
Le débiteur qui ne s'acquitte pas au terme convenu est condamné à payer le double de sa dette, et l'on fixe un nouveau terme pour l'acquittement total ; s'il ne peut ou ne veut alorsi payer son créancier, celui-ci s'empare de lui ou de l'un de ses proches parents, ou d'un certain nombre de ses esclaves, qu'il garde jusqu'à ce que l'auti^e se soil libéré de ses obligations envers lui.
Quiconque a manqué au respect dû aux ancêtres d*ua autre, est condamné à lui payer une amende proportionnée à Tinsulte.
Si un esclave a commis quelque crime ou délit qui le mette sous laction de la justice, et qu'il prenne la fuite, son maître est tenu de le représenter au procès et d'en subir toutes les conséquences, à moins.qu il ne se désiste de son droit de propriété sur ledit esclave, en faveur de la partie civile.
Tout fait qui peut causer un dommage matériel ou moral à un individu de condition libre, emporte, pour celui qui en est Tauteur, et au profit de celui qui Ta éprouvé, une amende fixée parole jury, proportionnellement au dommage.
Epreuve da tanguin. — Le tanguin, ou tanghé, est un grand et bel arbre très-commun à Madagascar; il porte un fruit de forme oblongue , qui , arrivé a sa maturité , est de la grosseur d'une pèche et d'une couleur rougeâtre. Le suc de ce noyau , pris à une dose connue , a la propriété de coaguler le sang plus ou moins vite, en occasionnant d'affreuses convulsions et d'atroces souffrances.
Il est évident que le seul effet à espérer de son emploi dans les épreuves judiciaires devrait être, tout au plus , d'arracher un aveu'au patient vraiment coupable, par les tortures que le poison lui fait éprouver; mais le superstitieux Malgache y attache une idée bien autrement absurde : il est persuadé que le tanguin, administré à quelque dose que ce soit, tuera in£ailliblement l'accusé s'il est coupable, et n'aura sur lui aucun mauvais effet s'il est innocent. Aussi , quoique les résultats de cette épreuve soient toujours funestes à ceux qui la subissent , voit-on les naturels s'y soumettre de bonne volonlé, et souvent la demander eux-mêmes dans les plus légers différends, afin dé prouver leur bon droit. II faut dire, toutefois, que les individus chargés de préparer le tanguin, appelés par les Sakalaves Ampi tanguin, ne jugent pas aussi aveuglément de ses effets, et qu'ils en raisonnent beaucoup mieux l'emploi ; ils en connaissent les propriétés réelles, et savent bien, par exemple, que son action sera plus destructive si le suc a été pris dans tel fruit plutôt que dans tel autre, et dans chacun, au bout le plus près du germe plutôt qu a l'autre extrémité : ils peuvent donc, pour les épreuves judiciaires, proportionner la dose qu'ils emploient à l'importance de l'affaire en litige ou à la gravité de la prévention. On
comprend d*après cela , qae les biens, la liberté et ndéme la vie de tout individu condamné à prendre le tanguin sont entre les mains de TAmpi-tanguin ; car le résultat d'une épreuve dépend bien pIUs de la conscience et de l'impartialité de celui-ci que du tempérament du patient ou de Ténergie que peut lui donner le sentiment de son innocence. Voici d'ailleurs conmient on pro^ cède à cette lugubre cérémonie.
Lorsque le tanguin doit être administré à un individu, ses parents et ceux de l'accusateur vont trouver l'Ampi-tanguin, qui seul a le droit de conserver le fruit de ce nom, et doit lui-même avoir subi l'épreuve; ils iixentd'un commun accord le jour où aura lieu celle dont il s'agit. L'Ampi-sikidi est aussi consulté au sujet de l'endroit où l'accusé devra la subir. Cdui-ci» quarante-huit heures avant de boire le fatal breuvage, se met en jeune, et ne mange plus que du riz très-dair; puis, au jour convenu, le malheureux -est conduit de grand matin à l'endroit désigné, accompagné seulement des parents des deux parties. Il se dépouille de ses vêtements et jure qu'il n'a employé aucun subterfuge pour neutraliser l'eiTet du breuvage qu'on va lui présenter. L'Ampitanguin prend un noyau de tanguin et en rappelle les divines propriétés 2 « Ceci , dit-il , est donné par Dieu aux hommes pour témoigner de leurs actions ; il est infaillible et juste dans ses effets : l'innocent n'en a rien à craindre, mais il est mortel pour le coupable. • Il adresse aussi une prière à Zanahar, le souverain juge des actions des hommes, et lui demande que l'épreuve à laquelle il va présider ait ses effets ordinaires. Il frotte alors le noyau sur une pierre raboteuse, ou bien en râpe, par un moyen quelconque, une très-petite quantité qu'il dissout dans de l'eau ; pm's il demande à l'accusé s'il veut avouer le crime qu'on lui impute. Si la peur fait celui-ci y consentir, on le relâche , et il est de nouveau traduit devant le jury, qui prononce la peine réservée au crime ou délit avoué par lui. S'il persiste à se dire innocent, l'Ampi-tanguin lui fait avaler la dissolution qu'il a préparée. Après un temps dont la longueur varie selon le tempérament du sujet et la dose de poison que contenait le breuvage, des convulsions affreuses s'emparent du malheureux, ses traits se décomposent, sesmusdés se contractent, et il expire souvent dans des tourments horribles. S'il ne succombe pas avant le terme voulu , et qu'à l'effet produit sur lui on juge qu'il est innocent, il est reconduit à sa propre maison
au milieu des danses ol aux cris d'ail^resse de ses parents et amis ; mais il s'en ressent ordinairement pour tout le reste de ses jours, et traîne une existence misérable, en proie aux coii'» vulsions et au vertige, sinon à Timbécillité.
Cette manière d'administrer le tanguin est ordinairement employée pour Tépreuve judiciaire; mais il est des cas où on remploie plutôt à titre de supplice que d'épreuve : par exemple, lorsqu'il s'agit d'empoisonnement ou de sortilège, et qu'à tort ou à raison de fortes préventions s'élèvent contre l'individu qui en est accusé. Alors , le prévenu est enfermé dans une case et gardé à vue ; il y a défense expresse de lui donner aucun aiiment et de lui laisser voir qui que ce sent, pas même ses plus proches parents. Au bout de deux ou trois jours, on le tire de sa prison pour le conduire au lieu où il doit boire le tanguin : c'est toujours quelque endroit écarté au milieu d'un bois solitaire. Le breuvage préparé pour lui est si fortement dosé en poison qu'il est presque impossible qu'il n'y succombe pas ; d'ailleurs, s'il arrivait qu'au bout de quelques heures le poison n'eût pas produit reflet attendu sur le patient, les assistants se jeteraient sur lui et l'assommeraient. Son corps, privé de sépulture, est abandonné aux chiens et aux oiseaux de proie.
Le plus grand mal inhérent à cette absurde coutume est dans les abus qu'elle peut engendrer. Il arrive, en eOet, très-souvent que par des motifs indépendants de toute culpabilité on s'en sert à l'égard de quelqu'un , comme un sûr moyen de lui ôter la vie : que le souverain du pays, ou seulement le chef d'un village, auquel revient de droit une grande part des biens de toute personne morte dans l'épreuve du tanguin; que l'un ou l'autre, dis-je, veuille, soit par cupidité, soit par quelque raison politique, se défaire de tel ou tel individu, il le fera accuser d'un crime quelconque, et condamner à subir l'épreuve judiciaire; l'Ampi-tanguin, toujours à la dévotion du chef, et ayant luimême part aux dépouilles des victimes de son ministère, augmentera la dose du poison , et l'épreuve deviendra ainsi pour le patient un horrible supplice, dont la mort doit être la fin inévitable.
Quelquefois l'épreuve du tanguin s'opère d'une manière qui, pour être plus innocente dans ses résultats, n'en est ni moins inhumaine ni moins absurde : au lieu de l'administrer aux personnes eu cause , on fait boire le breuvage > préparé comme de
coutuiiie , à des ( liieiisou à des poulets; et, selon i eflet absolu ou comparatif produit sur eux par le poison, les personnes que ces animaux représentent sont déclarées innocentes ou coupables.
Système militaire. L'art de la guerre est encore dans lenfance à Madagascar, même chez les Hôvas, que des hommes exagérés ou de mauvaise foi ont représentés comme capables de lutter contre des troupes européennes. Les Sakalaves n*ont du la supériorité militaire quils ont eue longtemps sur les autres peuplades de nie, qu'à leur intrépidité etau grand nombre d armes à feu qu'ils possédaient. L'usage de fortifier les villages n'existait pas chez eux; trop puissants pour qu'on vînt les attaquer sur leur territoire,ils négligeaient cette mesure de sûreté, nécessaire surtout pour la guerre défensive. Aujourd'hui encore, leurs villages, généralement très-irréguliers et composés de mauvaises cases en feuilles de ravenal et bambous dans le Bouéni, en feuilles de latanier et bambous dons le Ménabé, ne sont entourés ni de fossés ni de palissades.
Les Sakalaves marchent toujours armés : les armes dont ils se servent sont la sagaie et le fusil. Un fusil eçt pour eux un objet des plus précieux; ils aiment à en faire parade et en ont un soin tfès-grand; cesoin s'exerce principalement sur les parties en fer, qa'ib tiennent toujours brillantes et parfaitement polies. Leur équipement se compose d'une poudrière, portée en bandoulière, et d'un ceinturon en cuir; la poudrière est faite d'une corne de bœuf, souvent ornée de plaques d'argent; au ceinturon est attachée une espèce de giberne dans laquelle ils mettent des bourres et quelques chiffons pour l'entretien de l'arme; des balles percées à leur diamètre, et enfilées une à une ou plusieurs à la fois, sont symétriquement suspendues à ce ceinturon. Ils mettent toujours plusieurs balles dans leur fusil, avec une quantité de poudre en proportion , de telle sorte que la charge n'occupe pas moins de cinq à six pouces du canon.
Lorsque la guerre est résolue, ce qui a lieu d'après la décision d'un kabar, tout homme, libre ou esclave, devient soldat, s'il n'en est empoché par son âge ou par des infirmités. Il prend , en outre de ses armes, quelques munitions et un peu de riz, et se rend au lieu du rassemblement. Une fois en campagne, les Sakalaves n'observent aucun ordre de marche. Le peu de provisions qu'ils avaient emportées étant épuisées, ils vivent de rapine tant qu'ils sont sur leur territoire; arrivés sur celui de l'en-
nenii , c est aux dépens de ses plantations : les villages qu'ils rencontrent sont alors pillés et incendiés. Le moindre obstacle arrête souvent leur marche pendant plusieurs jours : s'ils ont une rivière à traverser, ce qui arrive fréquemment à Madagascar, ils tâchent de se procurer des pirogues ou fabriquent des espèces de radeaux sur lesquels ils passent successivement; mais ils préfèrent encore rechercher les endroits guéables. Quand ils sont arrivés près de Tennemi, ils se placent autant que possible sur une éminence, ou se couvrent d'un bois, ou enfm se retranchent derrière une rivière ou un marais pour éviter une surprise.
C est à TAmpi-sikidi ou devin qu'il appartient de fixer le jour d'une bataille; c'est lui qui désigne les jours heureux et malheureux , et Ton ne décide rien sans le consulter. On a recours aussi à diverses pratiques superstitieuses pour effrayer l'ennemi et le rendre lâche au combat.
Quand le jour de l'action est arrivé , les Sakalaves s'avancent confusément vers leurs adversaires, en s'étendantle plus possible; si ceux-ci ne croient pas devoir en venir aux mains, et ne sortent pas de leur^ retranchements, la journée se passe alors en vaincs provocations et en propos insultants de l'autre part. Si l'ennemi accepte le combat, les deux partis, après avoir échangé quelques coups de fusil , s'attaquent tumultueusement en poussant de grands cris : celui des deux qui tient bon quelques instants et tue quelques hommes à l'autre est presque certain de la victoire. Les Sakalaves n'ont aucune idée d'une retraite régulière, et s'ils sont contraints de céder le terrain» la fuite la plus précipitée est leur seule ressource pour échapper à un ennemi victorieux.
Après un combat où ils ont eu l'avantage, rien n'est compa* rable à leur arrogance : il n'y a pas eu quelquefois plus de quatre ou cinq hommes tués dans l'affaire, mais les armes de chaqae combattant n'en sont pas moins teintes de sang, en témoignage de sa bravoure.
S'ils ont été porter la gucr.e au dehors, et qu'ils aient eu du succès, ils rentrent chez eux au bruit des chants et des danses de leurs familles, étalant avec oi^ueil leur butin , et suivis des captifs qu'ils ont faits. S'ils sont attaqués chez eux par des forces supérieures aux leurs, ou que, surpris par les agresseurs, ils n'aient pu se rassembler en assez grand nombre pour opposer de la résistance, ils se réfugient dans les bois et y restent, vivant de ra-
cilles, jusqua ce que le canton ait été évacué par Tennemi. Chacun revient alors au lieu qu'il habitait, mais il cherche souvent en vain , au milieu des cendres et des ruines , les débris de sa case, heureux encore si une partie de sa famille n'a pas été emmenée en esclavage.
Kabars. — Les Malgaches nomment kabar une assemblée générale présidée par les chefs ou les anciens du pays, Cest là que tout se décide : la guerre ou la paix , les travaux relatifs à Tagriculture, les procès, en un mot tous les actes qui intéressent la communauté. La manière de procéder dans ces kabars est à peu près la même chez toutes les peuplades, sauf les modifications qni résultent de la forme difTérenle de leur gouvernement. Ces réunions ont ordinairement lieu en plein air, au pied de quelque tamarinier voisin du village ou sous un hangar consacré à cet usage. Toute la population a le droit d'y assister : en certaines circonstances cependant, quand Tentrepiise qu'on veut y discuter doit rester secrète, l'assemblée se lient de nuit dans quelque endroit écarté, et on en éloigne avec soin tous ceux qui ne doivent pas y être admis. Pour les détails concernant les kabars chez les Sakalaves, de même que pour tous ceux relatifs à la vie publique et aux usages particuliers de cette peuplade, je ne crois pouvoir mieux faire que de renvoyer au travail de M. Noël, dans lequel ils sont exposés aussi complètement que possible. Je terminerai ce chapitre par quelques mots sur Nossi-Bé et les points de la Grande-Terre qui l'environnent.
Dans un travail spécial déjà publié ^ j'ai traité longuement des productions et du commerce de notre établissement; je rappellerai seulement ici que les premières consistent en riz, maïs, manioc, patate, et quelques légumes : harirx)ts, pois et lentilles. Le riz est seul récolté en assez grande quantité pour fournir à l'exportation, qui, en 1842, se montait à environ i,ôoo tonneaux (elle doit être maintenant du double au moins). Quelques essais ont déjà prouvé que les cultures les plus riches pourraient y être entreprises; mais, si l'on veut utiliser Nossi- Bé dans le sens que réclament. nos intérêts politiques à Madagascar, il faut surtout, ce me semble, y diriger l'agriculture de façon qu'elle alimente sur les lieux le plus de population possible. Nossi-Bé commande l'entrée de la grande baie de Passan-
^ Voir la Rovue coloniale d^octobre 1843.
dava, désignée sur les anciennes cartes sous le nom de Mangaéli ou Massaéli, Les bords de cette baie sont aujourd'hui «déserta, mais autrefois il n*en était pas ainsi , et il parait même qu'ellea été le siège d'un établissement arabe nommé Djada ouTsada. Dans sa partie S. O. git un petit groupe d*iles que les indigènes nomment Nossi-Mamouko ou NossiTélou (les trois iles) : entre elles et la Grande-Terre il y a un excellent mouillage , et sur le côté occidental du plus grand des îlots se trouve une anse dont les bords forment un quai naturel assez accore pour que des navirespuissent s y amarrer et rester à flot de basse mer. 11 serait , on le comprend, très-facile d'y établir à peu de frais un quai de carénage. Sur le même ilôt on trouve des vestiges d'habitations qui se rattachent probablement à Toccupation étrangère dont j^ai parlé. A la vue de ces ruines, d'une maçonnerie solide , il est fiicile déjuger que les constructions auxquelles elles appartenaient) et dont les formes n étaient pas dépourvues d*un certain art, ne furent pas élevées par les indigènes. Quelques détails d'architecture, restés intacts dans les pans de murs qui ont résisté aux injures du temps, donneraient à penser en effet qu'elles sont dues à des Arabes , ou à quelques groupes de ces Maures qui cx:cupaient les côtes du Mozambique et du Zanguebar quand les Portugais s'y établirent. La tradition semble venir à Tappui de cette opinion ; voici ce qu'elle raconte : « Pendant les guerres des Arabes d'Oman avec les Portugais, sous le règne deTiman Séif-ben-Suitan-ben-Malek, qui chassa ces derniers de plusieurs points de la côte d'Afrique, des colons arabes abordèrent dans le fond de la baie de Passandava, où ils fondèrent le village de Tsada, et s'établirent aussi sur les Iles Mamouko. Séif, toujours vainqueur, avait poursuivi les Portugais jusque sous les murs de Mozambique, leur principal boulevard; mais, son armée ayant été anéantie par l'explosion d'une mine que firent habilement jouer les assiégés, la terreur se répandit dans les colonies arabes éparses sur les côtes voisines, et Tsada fut abandonné. »
La baiede Passandava est comprise dans le royaume deBouéni, qui s'étend de la rivière Sambéraùou à la rivière Bâli. J'ai visité plusieurs points du Bouéni dont je donnerai la description dans le cours de mon récit; mais, avantde commencer cet itinéraire, je dirai quelques mots de la baie de Bavatoubé , qui n'y figurera pas, et que, eu égard à ses avantages nautiques et militaires, je ne puis pourtant passer sous silence.
Bavatoubé ou Ambavatoubé est située à la pointe extrême N. O. de rile, à quinze milles dans le S. O. de Nossi-Bé. Cette baie oflfre un excellent mouillage pour les navires de tout rang, et« quoiqu'elle soit bien fermée, les mouvements d'entrée et de sortie y sont chaque jour rendus faciles par la régularité des brises de terre et de mer à certaines heures. Dans l'état actuel des choses à Bavatoubé , une flottille, ou même un bâtiment qui y relâcherait dans la saison sèche , n'y ferait que très-difficilement sa provision d'eau ; mais il parait que là , comme en beaucoup d'endroits, Fart pourrait venir en aide à la nature, et qu'avec quelques travaux faciles on obvierait à cet inconvénient. Voici du moins ce qu'en dit dans un mémoire M. le commandant d'artillerie Gouhot, qui a exploré minutieusement cette baie et ses environs.
• Ceux qui ont exploré cette baie n'en ont pas fait assez ressortir l'importance. Us ont mentionné dans leurs rapports qu'il n'y avait pas d'eau douce; alors, sans de plus longues réflexions, et tout en l'admirant sous plusieurs rapports, on a contesté son utilité. Ces officiers auraient dû remarquer que plusieurs gros ruisseaux, qui ont leur embouchure hors de la bâîie, passent si près d'elle qu'il ne faudrait que des canaux de peu d'étendue pour jeter abondamment l'eau dans le port. On peut du reste s'en procuk^r aussi au moyen de sources et de puits creusés à un mètre ou deux dans le sol, sur tous les points de la rade peu élevés au-dessus de la mer. D'ailleurs, dans un pays où il pleut quatre ou cinq mois de l'année, on ne manquera jamais d'eau si l'on établit de grandes citernes. •
Pour terminer, ajoutons à ce qui précède cet autre passage du mémoire du commandant Gouhot:
« La construction de forts , de batteries et de bâtiments y serait d'une exécution facile, car on trouve sur les lieux du sable, du corail, des moellons et des bois de toute dimension. »
D y avait huit mois que nous étions à Nossi-Bé , et il n'en fallait certes pas tant pour épuiser tous les éléments d'activité et de distraction que ce séjour pouvait nous offirir. Or l'oisiveté est la pire chose du monde pour le marin ; il en souffre plus que des dangers ou des fatigues : heureux encore lorsqu'en s'abandonnant à ses rêves ou à ses souvenirs il peut trouver, dans le pasSé, des consolations, et, dans l'avenir, des espérances, qui le dédommagent du bonheur que le présent lui refuse. Telles Doc SDR Madag. 12
étaient alors, à bord, les ressources éphémères qui nous res* tàient. Ce fut donc pour nous tous une grande joie, quand nous Times arriver sur rade la corvette la Fortune, qui venait nous relever de la station. Les dispositions pour le départ furent bientôt faites , et trois jours après nous disions adieu à Nosai-Bé , mettant en oubli les heures d^ennui que nous y avions passées, pour ne nous rappeler que les choses qui nous avaient procuré des sensations agréables : merveilleuse faculté de notre nature, et que, dans sa sagesse, la Providence semble avoir donnée à tous les marins comme une grâce d'état I