CHAPITRE III
Dé|>art de Nossi-Bé. — Havre de Baramabamaî. — lies Ambttoa-Milaî
et Randza,
Le 23 août 1842, dès le matin, la corvette la Dordogne quitta Nossi-Bé, se dirigean t vers la pointe et les iles désignées sous le nom de Barauiahamaï : je pensais que le havre de ce nom, qui n^esf indiqué sur aucune cartel et que j^avais à vbiter, n'en devait pas être éloigné. Il nous fallut louvoyer toute la journée pour sortir du golfe : le navire était fort mauvais voilier, et le soir 9 courait encore lourdement ses bordées en dedans des pointes, alors que la corvette V Héroïne, partie en même temps que nous de la rade d'Hellville, disparaissait dans leN. O. defife de Sakatia. Bientôt la brise du large tomba comme à l'ordinaire; le calme lui succéda, et nous restâmes tonte la nuit, sans gouverner, devant Feutrée d'Ambavatoubé. Ce fut seulement vers quatre heures du matin qu une faible brise, ridant à peine la surface de leau, se leva de TEst et nous permit de faire route. Nous rangeâmes alors lentement TMe de la Passe, que les naturels appellent Kakazou-Béravi, puis successivement les rochers Kyvounza et Ansouva; un peu plus tard nous aperçâmes du pont les parties les plus élevées des deux Hots Ambatou-
* Lc9 recherches que j*ai faite» depuis, au dépôt de» cartes etplan^de Ia nilrine, m'ont conduit h reconnaître que ce ha^^re n*est antre qme le port Moringambo des cartes et des manuscrits anciens.
Milaî et Randza^ en dedans desquels je voulais mouiller le navire; enfin vers midi, après avoir encore subi le temps de calme qui précède le retour de la brise du large, nous laissâmes tomber Tancre dans le chenal que forment ces ilôts avec la Grande-Terre.
Le navire amarré, j^envoyai les petites embarcations sonder dans toutes les directions , afin de reconnaître les passes praticables pour prendre le large en cas de mauvais temps, événe* ment d'ailleurs très-peu probable en toute saison dans ces parages : aussi mon intention était-elle de laisser laDordogne mouillée en cet endroit, et d'aller avec la chaloupe reconnaître le havre que je voulais explorer. Cette embarcation fut donc aussitôt mise à la mer et disposée pour la course que je projetais.
En prévision de semblables expéditions, je Tavais, pendant notre séjour à Nossi^Bé , fait installer de façon à recevoir» au moment où il en serait besoin , un pont volant et un enmiéna* gement approprié au nouveau service auquel je la destinais. Ainsi transformée, elle devenait un bateau ponté, ayant roufle derrière, cambuse, logement d'équipage, cuisine et gaillard dV vant ; quatre espingoles brillaient sur son plat-bord et lui for* maient une batterie barbette assez imposante ; enfin les quinze honmies qui la montaient alors pouvaient y vivre pendant plusieurs jours à labri des intempéries du climat, et de plus avec des garanties suffisantes pour leur sûreté, lorsqu'ils se trouveraient hors de portée des secours et de la protection de la corvette.
Le lendemain de notre arrivée, je partis au point du jour avec ma chaloupe, et fis route au Sud, longeant la côte jusqu'à l'entrée du havre. Nous trouvâmes cette entrée située à sept milles du lieu où était mouillée la Dordogne, et nous y donnâmes aussitôt. Une autre embarcation vint nous y joindre plus tard avec un officier, M. Bonachristave , que j'avais chargé de déterminer la position du port etde lever le plan de son entrée , pendant que j^en examinerais l'intérieur et les environs. Nous y passâmes deux jours ainsi occupés , et rejoignîmes le navire dans la nuit du 26 au 27.
Je n'ai que peu de choses à dire de cette localité , qui m'a paru sous tous les rapports , être dénuée d'intérêt. Le havre de Ban> mahamaî est un bras de mer fort étroit, dont les rives presque
' Ce sont les SloU désignés sous le nom d*iles Baramahomey sur la carte d*Owen.
droites n'oflrent, à proprement parler, ni anses ni criques. Sa direction étant perpendiculaire à celle de la côte, on n'aperçoit son ouverture que lorsqu'on est arrivé vis4i-vis d'elle; encore faut-il ne pas être éloigné, car alors la coupure qu'elle forme dans les terres du premier plan disparait lorsque celles-ci se projettent sur les terres plus hautes du fond du havre. En y entrant avec un navire, il faudrait ranger de prélérence la rrre gauche, qui aie plus d'eau; mais, une fois la première pointe doublée, on devrait revenir au milieu du canal.
Après avoir fait ainsi un peu moins d'un demi-mille, on trouve les plus grands fonds sur la rive droite dont les saillies sont alors accores; d'ailleurs les bancs qui s'avancent de queh ques points de la rive gauche sont suffisamment indiqués par la couleur de Teau.
A environ un mille et quart de l'entrée, le fond diminue jus* qu'à trois et quatre brasses, et un banc de sable découvert à basse mer (c'était deux jours avant une quadrature) enconibrc le havre à sa partie la plus large, n'y laissant alors qu'un chenal d'une demie à un quart d'encablure de largeur, et d*une profondeur moyenne de trois brasses et demie.
A trois encablures de l'accore ouest de ce banc, et à la pointe N. O. du havre, le cours d'eau, qui jusque-là conserve une direction moyenne E. S. E. 1 E. , prend subitement celle du N. E. \ E. , sur une étendue d'environ trois quarts de mille et avec profondeur de une brasse et demie à deux brasses dans te che* nal ; il tire en suite au N. ~ N. E. , sur une étendue à peu près égale à la précédente, et à moitié de laquelle la chaloupe resta échouée à basse mer. La largeur d'un bord à l'autre est en cet endroit de trois quarts d'encablure.
Le lendemain je profitai de la fin de la haute mer pour me porter à environ un mille et demi plus haut; dans ce nouveau trajet, je trouvai le cours d'eau plus sinueux et se rétrécissant graduellement. Le mouvement de flot y était toujours très-sensible, et l'eau encore très-salée, ce qui n'indiquait pas que des ruisseaux quelque peu importants dussent y affluer. Ne voyant aucun intérêt à aller au delà, je regagnai l'entrée du havre, où la coopé^ ration de la chaloupe était nécessaire pour les sondes.
L'aspect général du pays n'a rien d'attrayant : tout le fond do havre et son côté nord sont bordés d'une lisière profonde de palétuviers, à l'issue de laquelle on se trouve au pied de collines à
pente rapide, et dont le sol est extrêmement pauvre ou même dénué complètement de terre végétale. Pas un sentier ne sillonne ce terrain, constamment accidenté: il est très-boisé, mais d'arbres si chétifs et si rabougris, que dans tous ceux que j'ai vus on n'aurait pu se procurer un mât pour la chaloupe. Quelques coteaux voisins m'ont paru avoir été cultivés; les bois y avaient été brûlés, et la v^tation y était différente de celle des autres points; il est probable qu ils furent défrichés par quelques familles fugitives lors des deux premières invasions de Mouroun'sabg par les Hôvas, en 1826 et i83i; mais ils étaient évidenmient abandonnés depuis longues années. Au reste, à part ces indices de la présence momentanée de quelques individus, toute cette partie du pays semble n'avoir jamais été habitée.
Du côté du Sud, le havre est bordé de petites plages au delà desquelles le terrain est aussi très-escarpé. Devant deux de ces plages, en des endroits où les collines s'écartent un peu plus de la rive et y laissent un espace plat, on trouve, d'une part, des débris de cases, et, de l'autre, quelques restes, encore debout, d'une palissade en pieux très-élevés, assez forts et régulièrement façonnés. Cette palissade entourait la demeure de l'exroi du Bouéni, Andriansouli, ({ui se réfugia en ce lieu lors de la seconde invasion de Mouroun'sang, et en lit l'une de ses résidences après sa déchéance. Parmi les ruines d« premier groupe, plus voisin de l'entrée, nous trouvâmes un fétiche grossièrement modelé en terre glaise, et représentant un homme ayant près de lui une vache ou un boeuf; un bloc informe lui servait de piédestal, et le tout était protégé par une enceinte de bambous dans laquelle on avait ménagé un passage.
Ces traces d'habitation ne me laissèrent aucun doute sur l'existence d'une aiguade dans les environs, mais nous ne pûmes la découvrir; seulement, au bas de l'une des ravines, le sol, très -humide, suintait, à la pression, et il était facile de voir qu'en y creusant un puits, on aurait certainement eu de l'eau \
Quoi qu'il en «oit, le havre de Baramahamaï ne répond en rien à ce que promettaient les renseignements qui m'avaient été donnés. Je ne sais si, comme on l'a dit, il existe des cascades
' Tài appris depuis qu il existe une petite source dans la montagne qui doj&itte ce point.
au-dessus de Tendroit où je me suis arrêté ; je pense qne la haute montagne boisée Ândranoumisséra qui s^éiève à une lieue de distance dans TEst doit donner naissance à quelque ruisaeait ; mais, quand cela serait, je n*en verrais pas Futilité, puisqu\>n ne pourrait y aller prendre de Teau qu'avec la plus grande dâBculté. D'autre part, les bois des environs sont impropres à tout usage; et ceux qu'on songerait à exploiter sur les montagnes plus éloignées, eussent*ils quelque valeur, la nature du terrain en ren* drait le transport au rivage extrêmement difficile.
On trouve , sur le côté nord du havre , dea points où il y a assez d'eau , à la rive même, pour qu'on puisse y faire des quais d'aba-^ tage ; mais on ne fonde pas un port de carénage en un lieu par oek seul qu'on y trouve une profondeur d'eau convenable ; et» quand toutes les facilités pour le créer se trouveraient à Baramahamiû, on devrait encore s^abstenir d'une pareille entreprise, eu égard aux inconvénients de cette localité, qui doit être fort malsaine, qui n^ pas de rade, pas d'aiguade, et qui, environnée de véritables ports à moins de six lieues au Nord comme au Sud , ne saurait en aucune circonstance attirer le moindre bateau.
Aux abords de l'entrée du havre, sur la ligne est et ouest, la route est saine ; mais dans le N. O. et le S. E. il y a quelques hauts -fonds : dans la première de ces directions, l'accore du banc, qui est à environ huit milles de l'entrée, m'a para don-» teuse : on ne devra donc pas la couper avec un grand navire sans avoir une bonne vigie.
Nous arrivâmes à bord dans la nuit du 26 au 27. Pendant mon absence, les îles Ambatou-Milaï et Randza avaient été visitées parles officiers du bord. Elles sont basses, incultes et très-pe» tites. On n'y rencontra personne ; mais les feux éteints dont on trouva çà et là les débris charbonnés et les cendres, sur Ambatou-Milaï, indiquaient qu elle était fréquentée par les indigènes. 11 en est sans doute pour ces deux ilôts comme pour ceux qui se tronventsur plusieurs points delà côte ouest : les habitants du littoral s'y transportent à certaines époques de l'année et y séjournent pour faire la pêche, occupation àlaquelle la plupart d'en tre eux se livrent avec passion. Randza n'est qu'un long banc de sable, à peine élevé au-dessus du niveau des plus hautes eaux, et recouvert demangliers. Ces deux ilcs gisent sur un même plateau de corail dont elles sont comme les points culminants , et ce plateau forme luimême l'extrémité nord d'un banc de même nature qui s'étend
dans le S. S. O. , à des profondeurs très -inégales, jusque vers rentrée de la baie de Mouroun'sang.
Cétaitsur cette baie que je devais me diriger après avoir reconnu le havre de Baramahaniaï. Le 27 au matin, j ordonnai les dernières dispositions d'appareillage, et, à la faveur d'une petite brise d'Est qui se (it sentir dans la matinée, la Dordogne quitta son mouillage et prit le large, eu passant au Nord des Ues dont j'ai parlé en dernier lieu.