CHAPITRE IV
Arrivée A U iMie de Mouroun'sang. — Visite au gouverneur. — Abords de la ville. — Communications onicielles. — Défiance dont nous sommes i*objet. — Relations avec le gouverneur.
En faisant route d'Âmba tou-Milaï pour la baie de Mouroun'sang et gouvernant du S. S. O. 7 S. au S. 7 S. O. , à peu près sur la pointe ouest de Vile Karakadzouro , le navire passa au-dessus de plusieurs pâtés de corail où il n'y avait que six et cinq brasses d'eau. En outre de la vigie des l)arres, nous étions précédés d'un canot sondeur, et en embardant par instants, selon leurs indications, nous évitâmes d'autres bancs où il paraissait y avoir moinsde fond encore: c'était au moment de la basse mer, la veille d*une quadrature. Par suite des précautions obligées dans ces circonstances, nous n'arrivâmes que vers huit heures du soir devant la baie. Je fisjeter l'ancre en dedans de Karakadzouro pour passer la nuit , et le lendemain , avec la brise du large , nous allâmes prendre le mouillage de la ville (baie Rafala d'Owen ].
renvoyai aussitôt un officier présenter mes compliments au gouverneur Rabémila , lui annoncer ma visite pour le jour suivant, et lui demander l'heure à laquelle il lui plairait de me recevoir. Cet officier était aussi porteur d'une lettre rédigée dans le sens de ses instructions, pour le cas où on ne lui permettrait pas de monter au fort ; mais on ne le mit pas dans la néœssité de s'en servir. Le gouverneur me fit remercier, et proposa onie heures du matin pour l'instant de la visite annoncée.
Mon intention n'était pas de saluer la terre: un salut aurait été, ce me semblait, une reconnaissance officielle du droit des Hôvas à l'occupation de Mouroun'sang , et partant un acte impolitique. D'autre part , je pouvais craindre que l'autorité locale,
choquée de cette protestation tacite , n'entravât mes communia cations avec la terre, et ne rendit ainsi ma relâche inutile : j'avais donc recommandé à mon envoyé d'éluder toute réponse qui pourrait être provoquée de sa part à ce si^get. Il m'apprit, à son retour à bord > que le premier mouvement des Hôvas avait été de lui présenter un papier où il était question du salut, mais que n'en comprenant pas bien le contenu, rédigé en aurais, il avait répondu qu'on eût à me le montrer quand j'irais à terre.
Je descendis à l'heure convenue, accompagné d'une partie de mon état- major. En débarquant, nous trouvâmes à la douane plusieurs officiers hôvas qui m'attendaient avec un piquet d'escorte , et, après avoir échangé les salutations d'usage, nous primes avec eux le chemin de la ville.
Nous traversâmes d'abord une plaine d'environ trois quarts de mille, où s'élèvent çà et là quelques groupes d'arbres et arbustes, et que coupe parallèlement à la plage un fossé naturel, lit des eaux pluviales, envahi aussi par celles de la mer dans les grandes marées : on le passe sur un pont, grossièrement façonné, dont le plancher est volant. Ce fossé, profond de deux mètres environ et large de trente-cinq à quarante mètres, pourrait facilement être utilisé dans un système de défense de la ville.
Après avoir passé le pont, on arrive bientôt à un peUt ruisseau coulant au pied de la montagne sur laquelle est située Mou* roun'sang. Là se trouve, à deux cents pas sur la droite, un poste palissade où stationne pendant la nuit, m'a-t-on dit, une garde de quarante hommes. Le ruisseau franchi, on entre dans un chemin pratiqué le long d'une des arêtes de la montagne, dont les anfractuosités le rendent parfois très-roide. Au tiers de la côte, cette arête, s'aplatissant un peu, sert d'assise à un petit village nommé Tananlava (village long) : j'y ai compté cinquante et une cases, réparties en deux files parallèles, entre lesquelles se continue le chemin. Tanan-lava a une palissade, et pourrait, si Ton y plaçait une ou deux pièces d'artillerie, servir de poste avancé pour repousser une attaque contre la ville. Il est ordinaire* ment habité par un mélange d'Antankares, de Bétsim'saraks et d'Antandrounahs, qui doivent concourir avec la garnison hôva à fa défense de Mouroun'sang. Une garde de quarante hommes y stationne comme au poste précédent.
A la sortie de Tanan-lava, le chemin, plus uni pendant une centaine de pas, redevient ensuite très-rude jusqu'à la première
enceinte de la ville. Cette enceinte est formée par un parapet en terre prise dans le flanc même de la montagne, où Ton voit encore les excavations pratiquées à cet eflet; le revêtement est en pierres juxtaposées sans autre liaison que la terre du parapet, dans laquelle on les a légèrement enfoncées : ces pierres sont d^ailleurs petites et très-irréguiières. Le parapet est surmonté d'un petit mur couvrant un chemin de ronde, et dans ce mur, composé de pierres semblables à celles du revêtement et disposées avec encore moins de solidité, on a ménagé des trous pour servir de meurtrières.
La seconde enceinte consiste en deux palissades, séparées par un intervalle d'un peu plus d'un mètre, dans lequel on a creusé de petites fosses: la palissade extérieure est faite de pieux hauts d'environ trois mètres, plus forts et mieux unis entre eux que ceux de la seconde , qui même ne se continue pas tout autour de l'enceinte.
Auprès de la porte par laquelle on entre de ce côté dans la ville, s'élève un massif d'environ quatre mètres de hauteur, revêtu d'une maçonnerie; il sert de plate-forme à une pièce de canon de quatre. Cette porte est très-petite, «t la voie sur laquelle elle s'ouvre est une ruelle étroite et raboteuse, dont la pente est tellement rapide qu'on y a pratiqué une espèce d'escalier.
A peine étions-nous entrés que nous nous aperçûmes des dispositions prises pour notre réception. Des factionnaires, placés par couples de distance en distance , sagaies et fusils croisés, gardaient la ruelle que nous suivions, et ne livraient passage qu'en recevant le mot d'ordre, après quoi ils nous rendaient les honneurs militaires. Nous avançâmes ainsi jusqu'au logement du gouverneur, situé au sommet de la montagne, et entouré d'une nouvelle palissade. Une centaine d'hommes, plus proprement vêtus que les autres, mais pourtant avec le costume indigène, lesalaka et le long et blanc lamha^, formaient la haie en dedans de l'enceinte, depuis la porte de celle-ci jusqu'à celle de la case où m'attendaient le gouverneur et ses principaux otliciers. Au
' Le ialaka et le lamba sont les deux parties principales et génëralemcni les seules au vêtement desHôvas. Le premier est une piiVe dVtoffe en soie, en colon ou eu fil de rafia, dont ils s'enveloppent la partie inférieure du corps; aprbs avoir fait plusieurs tours au-dessus des reins, son eitrémilé libre est arrêtée h la ceinture. Le lamba est une espèce de manteau dont ils se drapent et dont IVtoffc et la richci'sc varienl scion le ran;; de celui f[\x\ le porte.
moment où nous franchîmes la porte exiérieure, la garde présenta les armes, le tambour battit aux champs, et le gouverneur, s^avançant à ma rencontre, me tendit très<^rdialemeot la main et m'introduisit aussitôt dans la salle de réception : c'était une pièce carrée de cinq mètres de côté, dont les cloisons, en planches grossièrement taillées, étaient dépourvues d'ornements ; six chaises de Chine, en bois peint, en composaient tout Tameublement.
Après les premiers compliments adressés de part et d'autre, le papier qui avait été montré à l'oiBcier descendu la veille me Tut présenté: je vis, à ma grande satisfaction, qu'il contenait seulement l'expression d'un regret du gouverneur de ne pouvoir, d'après les ordres de la reine, rendre plus de neuf coups de canon aux saints des étrangers; prière y était faite à ceux-ci de ne pas s'en offenser et de ne pas mettre en doute pour cela ses dispo* sitions amicales à leur égard.
En rendant ce papier, je dis au gouverneur que je comprenais sa position et ses devoirs de militaire; que par suite de pareils devoirs, je m'abstenais de saluer, parce que nos règlements m'obligeaient en toute circonstance à exiger la reddition du salut coup pour coup. Je lui exprimai de mon côté le désir que cela ne nuisit en rien à la cordialité de nos relations.
Je lui demandai ensuite un entretien particulier pour les communications ofBcielles dont j'étais chargé de l'entretenir. Elles avaient trait, d'abord, à une réclamation adressée récemment par Rabémila au commandant de Nossi-Bé, au sujet de déserteurs hôvas qui s'étaient réfugiés en cette ile ; puis aux expéditions qui y avaient été dirigées clandestinement par des gens de Mouroun'sang. Sur le premier sujet, je devais déclarer que nos usages s'opposaient absolument à ce que les hommes réclamés fussent livrés par nous; sur le second, j'avais à faire entendre de sérieuses représentations, et à demander que des mesures fussent prises par l'autorité locale pour empêcher la réitération de semblables désordres.
Tout le monde s'étant retiré , à l'exception du sous-gouverneur et des deux juges qui doivent assister le gouverneur dans tous ses actes oHicicls, j'entrai en matière. Il me fut facile de faire accepter et même approuver nos principes sur l'extradition. Rabémila appréciait parfaitement, me dit-il, cette conduite, et il n'avait réclamé les déserteurs que pour remplir son devoir selon les intentions de la reine.
Venant à la seconde question , j'exposai que, depuis que nous étions installés à Nossi-Bé, on s était efTorcé de prévenir le renouvellement des expéditions que quelques-uns de ses habitants avaient eflectuées précédemment sur la Grande-Terre, et que le commandant de File attendait du gouverneur de Mouroun^sang une conduite conforme à la sienne.
Rabémila me répondit qu'il n'était pour rien dans toutes ces expéditions ; que depuis longtemps elles avaient lieu entre les gens de la Grande-Terre et les Sakalaves de Nossi-Bé qui , peu de temps avant mon arrivée , étaient encore venus dans la nuit brûler un village au bas de la ville. Je réclamai des preuves que les auteurs de cet acte fussent bien des habitants de Nossi- Bé» et quelques indications aussi sur les chefs qui les dirigeaient ; à défautdequoi,disais-je, je me croirais en droit de nier, d'après la connaissance que j'avais des mesures prises à Nossi-Bé pour empêcher de pareilles agressions. J'ajoutai que, quant à moi, je pouvais préciser les actes dont je me plaignais et en nommer les auteurs : je racontai alors ce que je savais des deux expéditions parties de Mouroun'sang sous la conduite d'un certain Hamissi.
Les chefs hôvas avouèrent qu'ils connaissaient cet homme et qu'ils n'ignoraient pas les faits que je lui imputais; mais ils m'(^posèrent les griefs qu ils avaient eux-mêmes contre les Sakalaves de Nossi-Bé, citant, en outre de l'incendie déjà mentionné, plusieurs autres expéditions accomplies par eux, s'attachant enfin à me prouver que les gens de Mouroun'sang avaient seulement usé de représailles. D'après les détails qu'ils me donnaient , et qui me furent ensuite confirmés par des gens d'Androunah, les Sakalaves de Nossi-Bé avaient réellement, en diverses circonstances, exercé des brigandages sur plusieurs points des environs.
Je Gs cependant observer qu'on ne pouvait pas rendre le commandant de l'ile responsable de ces méfaits, ni attribuer aveucément à ses habitants tous les crimes qui avaient été commis ou qui pourraient encore l'être ; que ce fonctionnaire prenait des mesures pour empêcher ses administrés de se livrer aux désordres dont on se plaignait, et qu'il avait en conséquence le droit de s'attendre à des dispositions semblables de la part du gouverneur de Mouroun'sang, afin que des relations plus convenables s'établissent entre les deux points, etc.
Pressé par mes arguments, le gouverneur m'avoua que de-
puis la retraite des Sakalaves sur Nossi-Bé, Nossi-Fàli et antres lies voisines , c est-à-dire bien avant que nous eussions pris pos* session de la première, Ranavalou avait fait publier sur tous les points de la côte nord Tordre d'organiser des expéditions contre ces îles, aGn d'y enlever les Sakalaves et de les ramener dans leur pays, 011 les bras manquaient : que d après cela il ne pourrait empêcher ces expéditions sans se rendre coupable de désobéissance envers la reine.
A cela je répliquai que nous n'avions pas à juger le passé ; mais que, tous les habitants de Nossi-Bé étant devenus Fniiiçais> une seniblable conduite ne pouvait être continuée à leur égard sans que le gouvernement hôva se mit par cela même en hos* tilité contre nous. Rappelant à Rabémila qu'il venait d'admettre avec moi le principe de non-extradition pour un hôva réfugié à Nossi-Bé, j'en conclus qu'il devait encore bien moins se croire le droit d'y enlever des habitants qui n'avaient jamais été sujets des Hôvas ; j'ajoutai enfin qu'il trouverait sans doute injuste que nous vinssions enlever quelqu'un à Mourounsang, etc. Là-dessus il m'assura qu'il allait écrire à la reine pour lui demander de nouveaux ordres, et qu'en attendant qu'il les eût reçus il rassemblerait les gens des environs de Mouroun*sang, et leur commaoderait provisoirement de s'abstenir de toute expédition de ce genre.
Pendant que notre entretien se poursuivait ainsi dans la maison du gouverneur, on était fort intrigué au dehors de. ce qui en faisait le sujet. Pour des gens qui , par suite de leurs mœurs politiques, voient chez eux le peuple entier initié à tous les actes du gouvernement et même appelé , dans les kabars, à en discuter la convenance ou l'opportunité, cette manière de traiter les affaires était aussi étrange que nouvelle; et l'apparence de mystère donnée par ma demande d'un entretien particulier, aux communications que j'apportais , leur inspirait encore plus vivement le désir d'en connaître la nature. Aussi, nous étions restés seuls depuis à peine quelques instants, que les plus curieux ou les plus en faveur d'entre les officiers s'étaient peu à peu montrés à la porte : ceci toléré, ils s'y étaient assis un à un, puis d'autres, enhardis par le succès des premiers, les ayant imités, on s'était poliment empressé de leur faire place, ce qui avait autorisé les plus avancés à franchir le seuil et à gagner insensiblement du tciTain. Bref, avant que la conférence ne fût terminée, sept ou huit d'entre eux avaient pris place autour de nous, et , pour peu
qu^elle se fut encore prolongée , ils auraient, sans plus de façon probablement, pris tour à tour ta parole: or celait précisément ces palabres sans fin que j^avais voulu éviter, car ce que j'avais à dire pouvait être entendu de tous. Peu s'en fallut que, malgré mes précautions, je n'eusse encor à subir le kabar national : à Madagascar, aussi bien qu'en certains pays civilisés, il est, comme on voit, fort difficile d'échapper à la loquacité des faiseurs de discours.
Les sujets sérieux épuisés, le ton de la conversation devint plus gai, et celle-ci plus générale et fort bruyante, car la salle s'était de nouveau remplie. Le gouverneur fit apporter des rafraîcbissements, consistant en vin et en eau, et s'excusa de n'avoir rien de mieux à m'oftrir ; mais l'ascension de la liiontagne sous une température de 28 à 3o®, et la conversation qui avait suivi, m'avaient disposé à apprécier la délicate prévenance dont j'étais l'objet: tels qu'ils étaient, les rafraîchissements furent donc acceptés avec reconnaissance , et nous bûmes à nos santés respectives, en nous adressant les souhaits les plus obligeants.
Ce n'était pas tout : lorsque je me levai pour prendre congé, le gouverneur m'annonça l'envoi qui allait m'étre fait d'un bœuf, comme cadeau de la reine, et me pria d'accepter de sa part, à hïi, quelques provisions fraîches qui y seraient ajoutées. Il me reconduisit ensuite jusqu'à la porte de l'enclos, au milieu du même appareil de cérémonie avec lequel nous avions été reçus.
Rabémila pouvait être âgé d'environ cinquante ans ; son visage, quoique ne manquant pas d'une certaine expression de finesse, respirait surtout la bonhomie et le bon sens, qui me parurent être en effet les traits les plus saillants de son caractère. II était vêtu d'une redingote militaire et d'un pantalon de drap bleu à bandes d'or; des épaulettes anglaises, du grade de capitaine de vaisseau, et un chapeau à cornes bordé d'un galon d'or étaient les seuls insignes qu'il portât. Avant d'être envoyé à Mouroun'sang, il avait été gouverneur à Majunga; mais il y avait encouru la disgrâce de la reine, pour avoir, sans son consentement, conclu un marché d'une assez grande importance avec un navire étranger. Par suite de cette disgrâce , il avait été réduit de deux grades , et lorsque je le vis il avait le rang de 9* honneur, qui correspond à notre grade de colonel.
Quand nous eûmes pris congé du bon gouverneur, nous sortîmes de la ville et descendîmes la côte pour regagner nos em-
barcations. Les officiers qui nous avaient servi d'escorte ne nous quittèrent qu*à la plage, et il nous fut facile de voir que nous avions en eux des surveillants actifs bien plus que des guides complaisants et disposés à satisfaire notre curiosité. Au moindre écart que nous faisions, à droite ou à gauche du chemin, ils nous, rappelaient avec un empressement qui trahissait le rôle dont ils étaient chargés et la crainte quils éprouvaient de nous voir examiner les lieux. Force nous fut den prendre gaiement notre parti; et nous remimes aux jours suivants nos courses d'exploration , espérant qu'il nous serait permis dé les eflfectuer avec plus de liberté.
Le lendemain , une embarcation envoyée à terre pour le service des vivres m'apporta les présents du gouverneur : ils consistaient en dix volailles, un dindon, trois canards et quelques couffins de riz. Je reconnus plus tard cette politesse en le priant d'accepter un tierçon de vin et quelques autres provisions dont il manquait.
Dans la même journée, je reçus la visite des aides de camp de Rabémila, au nombre desquels était un de ses fils. On s'empressa pour leur montrer toutes les parties du bâtiment, et, par opposition à la conduite tenue envers nous, on prit à tâche de leur témoigner la plus grande confiance. Mais ils ne se pi* quèrent pas au jeu, et, malgré tous nos frais d'abandon, ils ne se montrèrent pas moins soupçonneux ensuite qu'ils ne l'avaient été d'abord. Leur surveillance nous poursuivait partout; quand nous descendions à terre , nous devions accoster devant la douane, sur un espace de cent cinquante pas, indiqué par des bornes posées tout exprès depuis notre arrivée; et à peine y étions-nous débarqués , que cinq on six individus se mettaient à nous suivre sans même sauver les apparences. Cette manière d'agir qui, de la part de gens civilisés eût été considérée à bon droit comme une brutale indiscrétion, était un peu autorisée, il est vrai, par les habitudes malgaches; mais, dans cette circonstance, la défiance se joignait évidemment à la curiosité naturelle des indigènes. On comprendra donc toute la circonspection que je devais apporter dans mes investigations, et par suite combien celles-ci ont dû être incomplètes.
Lorsque je m'étais séparé du gouverneur hôva , à l'issue de ma visite officielle, il m'avait, avec beaucoup de cordialité, engagé à relourner au fort et à considérer sa maison comme la mienne ; nous étions en même temps convenus que toute céré*
mooie serait écartée dans ces nouvelles entrevues, et que je me présenterais chez lui en ami. En conséquence, lorsque, deux jours après, je m'y rendis de nouveau, je ne Tavais pas prévenu de cette visite , et j'étais précédé , seulement de quelques instants , par un soldat hôva qui avait pris le devant pour mannoncer. Malheureusement je venais surprendre ainsi Rabémila le lendemain du jour où je lui avais envoyé les provisions dont il a été question , et il avait bu , à ce qu'il me parut, plus que de raison, de Teau -de-vie et du vin qui s'y trouvaient compris. C'était une preuve incontestable qu'il avait été sensible à mon présent; et, à bien prendre la chose, son état aviné pouvait même passer pour une politesse : il m'était, au reste, impossible de ne pas voir l'avxînture par son côté plaisant, surtout à l'aspect du costume moitié européen et moitié malgache sous lequel Rabémila se montrait à moi. Son accoutrement se ressentait visiblement de l'état de somnolente ivresse auquel il s'était arraché pour me recevoir : il avait, du costume européen, le pantalon , les bottes et le colcravatte; mais la capote et les épaulettes étaient remplacées par une magnifique casena ou lamha de soie qui , par la richesse de ses couleurs et son ampleur élégante, contrastait singulièrement avec la couleur sombre et la coupe roide et prosaïque des autres parties du vêlement. Au-dessus des plis de cette espèce de man* teau» majestueusement drapé sur les épaules, le cou, grâce au col qui l'entourait, paraissait comme emprisonné dans un collier de force. On ne pouvait imaginer rien de plus grotesque que cet accouplement des formes vagues et ondoyantes du vêtement indigène avec la forme étriquée des parties empruntées au costume européen.
Il est certain degré d'ivresse qui, chez la plupart de ceux qui l'ont atteint , ne fait que surexciter leur passion dominante sans anéantir complètement leur raison : telle était, au moment où je le visitai, l'état de Rabémila, et, à en juger par le débordement de tendresse qui se manifestait en lui à ce moment, on devait le juger naturellement doué d'une grande dose de bienveillance, n fut avec moi de l'humeur la plus caressante, et, s'il n'en avait été empêché par les remontrances de quelques personnes qui se tenaient auprès de lui, il aurait certainement, dans l'entraînement de sa demi-ivresse, commis de nombreuse indiscrétions. Le major Rakéli, son lieutenant, était, de toutes ces personnes, celle qui paraissait la plus inquiète de la conduite
du gouverneur ; il surveillait avec soin tous les mouvements de celui-ci , et , quand il le jugeait nécessaire , Tarrétait d*an mot ou d*un regard désapprobateur. Il ne put cependant intervenir assez à temps pour s*opposer avec convenance à un acte qoi parut vivement le contrarier, et lui sembla sans doute être une grande imprudence de la part de son chef : ce dernier avait voulu cette fois me reconduire jusqu'à la porte du fort» et comme nous étions arrivés au pied du massif surmonté d*un caoon qui défend cette porte, se laissant aller à un mouvement que je ne compris pas d abord, il m*invita à monter avec lui sur la plateforme d'où Ton dominait toute la fortification , et d*où je pus ainsi en examiner la disposition générale et les détails. Je me demandai un moment si dans Tacte de Rabémila il n'y avait pas un défi jeté à ma curiosité ou plutôt aux intentions hostiles que, d'après la défiance qu'on nous avait prét:édemment témoignée, on semblait nous supposer; mais son air satisfait en me montant ces ouvrages extérieurs, qu'il regardait comme un chefd'œuvre de fortification , et le sentiment d'orgueil qu'il laissait percer dans son attitude en contemplant le rempartdont il se vantait d'avoir donné le plan et dirigé l'exécution , m'aidèrent à deviner le véritable motif de sa conduite : emporté par un mouvement de vanité, que n'avait pu réfréner sa raison absente, Rabémila avait tout simplement cédé au besoin qu'il éprouvait d'être loué eC admiré dans son œuvre. Il y aurait eu de ma part une' véritable cruauté à tromper sou attente , en lui disant que deux pièces de campagne, établies sur l'une des collines voisines, auraient bientôt raison de tout cela; que chaque boulet, arrivant daas ces monceaux de pierre, les briserait en mille éclats qui iraient blesser les hommes placés derrière les retranchements; enfin que» l'enceinte fût-elle été mieux établie et- plus résistante, cela n'empêcherait pas qu'un obus, éclatant au milieu des cases de la ville, construites en bois et en feuillage, aurait bientôt mis celle-ci en cendres. Aussi, malgré toutes les raisons qui s'opposaient à ce que je partageasse lenthousiasme de l'excellent gouverneur, je fus poliment de son avis en tout ce qu'il voulut dire, et nous nous quittâmes encore meilleurs amis qu'auparavant. Néanmoins, de tout le reste de mon séjour dans cette localisé, je n^eua plus l'occasion de m'entrelenir avec lui : il fit une telle consommation journalière de cognac et de vin de Bordeaux , qu'il n'était que très-rarement abordable, et je fus moi-même bientôt dans*
riiupossibilité de lui rendre d'autres visites, par suite d'une entorse qui me contraignit de rester à bord jusqu'à mon départ.