CHAPITRE X
Départ de Majuoga. — lie Makambi. — Baie Bouéoi. — Rivière Maodzaraî. —
Relâche à Cagembi.
Quoique j'eusse déjà recueilli un bon nombre de renseignements et d'observations sur Majunga et ses environs, un plus long séjour sur ce point m'eût été fort utile pour m'assurer de leur exactitude, en rassembler davantage encore, et corroborer mes opinions sur la localité; mais des événements indépendants de ma volonté me forcèrent de précipiter mon départ. J'avais appris, en arrivant dans ce port, qu'une attaque sérieuse était préméditée contre les Sakalaves d'Ambongou et qu'un corps de quatre mille Hôvas, commandé par Andriantsimiséti, neveu ou parent de la reine Ranavalou , était déjà parti d'Imerne à cet eflet. Le 18 septembre, je sus en outre, par un Antalaots' venant de Bécéva, que les troupes de l'expédition y étaient attendues d'un jour à l'autre, et devaient marcher de là sur le pays de Miari, occupé par les Sakalaves de Tafikandre.
Or, ce chef était un de ceux que je devais visiter; il m'avait été signalé comme l'un des plus vaillants défenseurs de i'indé-
|)endance sakalave, et à ce titre il niHnspirait cet intérêt qu'on éprouve ordinairement pour qui lutte contre l'oppression avec énergie et persévérance. Je n'ignorais pas d'ailleurs les sanglants excès auxquels se livrent les Hôvas dans ces expéditions contre les peuplades qui se sont refusées à subir leur joug : je consklérai donc comme un devoir d'humanité de me rendre en toute hâte auprès du chef sakalave pour lui annoncer l'approche de ses ennemis, et l'aider ainsi à conjurer le danger qui le menaçait. Confiant dans la vérité des récits qui m'avaient été faits sur la valeur et l'héroïque résistance opposée dans ces circonstances par les hommes de Tafikandre, je ne doutais pas que, prévenus à temps, ils ne réussissent cette fois encore à repousser leurs agresseurs, et je me félicitais de l'occasion qui allait m^étre donnée déjuger de tout cela par moi-même. En conséquence, j'ordonnai toutes les dispositions de départ pour le jour suivant.
Mais je ne voulais pas quitter Majunga sans reconnaître les services qui m'avaient été rendus : je distribuai donc, à chacun des individus qui m'avaient obligé,un cadeau consistanten toile, parasols, miroirs et menus objets de verroterie et de quincaillerie. Dans le dénûment où ils étaient de tous ces objets, c'était pour ceux à qui je les donnais une véritable richesse, et ils s'en montrèrent tous fort reconnaissants.
Mes comptes ainsi réglés, j'appareillai le 20 septembre au point du jour, et je dirigeai la Dordogne vers la baie de Cagembi, d'où je comptais me rendre à Kiombikibou , résidence de Tafikandre.
Favorisée par une belle brise de terre , la corvette s'étftk promptemeiit trouvée en dehors de la baie qu'elle quittait, et voguait aussi rapidement qu'il lui était possible vers sa nouvelle destination. Dans sa route, elle dut passer devant un point dont j'ai déjà mentionné l'importance historique, et sur lequel j'ai à présenter aussi quelques détails géographiques et nautiques : c'est le port de Bouéni. Comme la distance qui sépare son entrée de celle de la baie de Bombétok n'est que de quelques lieues, nous eûmes bientôt atteint la petite ile Makambi, située en face de ce port.
Cette île est presque jointe à la grande terre par des bancs de sable qui rendent impraticable pour les navires le passage entre elle et la côte. D'une hauteur considérable relativement à WMi étendue, elle n'est, à bien dire, qu'un roc aride et escarpé
(Ion l les flancs déchirés présentent de nombreuses cavernes : celles^ ci servent de retraite à d*énormes chauves-souris qui sont aujourd'hui , avec quelques oiseaux de mer, les seuls hôtes de ce rocher stérile et désolé.
Dans la description qu il en donne, le capitaine Boteler mentionne ^ que sur son sommet on trouve les ruines de deux petits édifices, d'un genre de construction tel, dit l'auteur, qu'ils n'avaieùt certainement pas été élevés par des Malgaches; il considère même comme très-douteux qu'ils aient pu être bâtis par des Arabes : mais il ignorait sans doute que i'ile avait été temporairement occupée par les colons de cette nation, qui se fixèrent ensuite dans la baie de Bouéni. Suivant ce que raconte la tradition antalaots\ il est très-probable que les ruines dont il s'agit sont des vestiges de celte occupation.
D'après un vieux manuscrit que j'ai lu, il existerait une aiguade à la partie Est de cette ile; mais je n'ai pas eu l'occasion de vérifier le fait.
La baie de Bouéni (rivière Makumha d'Chven) est droit au Sud de i'ile Makambi. Son entrée est, en grande partie, obstruée par des bancs et des récifs qui se prolongent aussi à l'intérieur, et ne laissent entre eux qu^un chenal d'une laideur moyenne d'un mille. Ce chenal , qui forme , à proprement parler, le port , conserve sur tout son développement en dedans des terres (développement qui n'est pas moindre de dou^e ou treize milles) , une profondeur d'eau suffisante pour les plus grands navires. Le port de Bouéni doit être compté au nombre des excellents havres qui se trouvent à la côte N. O. de Madagascar. Lorsque les Européens commencèrent à le fréquenter, il fut connu par eux sous le nom de Nouveau-Masselage : tel est , du moins , celui sous lequel il est désigné dans les cartes et les manuscrits de cette époque. On l'appela aussi Boéna, Massaly et petit Massailly.
Je n'ai aucune donnée positive sur la signification du mot Masselage; mais l'épi thète de nouveau, qui l'accompagne , indique que le point ainsi désigné n'a reçu ce nom qu'après qu'un autre l'eût déjà porté, et provoque, en outre, l'idée d'une assimilation entre ces deux points. Je pense que ce rapport de ressemblance consiste en ce que tous les deux furent le siège de colonies arabes. En effet , les descriptions données , dans le manuscrit plusieurs fois
* Narrative oj a voyage ofdiscovery (o t^ ihores ofAfrica.
cité ^ des baies dites Vieux ei NouveauMasselage^ établissent d^une manière positive Fidentité de lieu entre le preno^ier et la baie de Matzamba et entre le second et la baie de Bouéni. Or les baies de Matzamba et de Bouéni ont été, on le sait, le siège des deux premiers établissements arabes à la côte N. 0., établissements qui furent pendant plusieurs années les seuls sur cette cote.
Le nom de Masselage une fois donné à l'établissement arabe de Matzamba, on comprendrait que les Européens eussent ensuite désigné la baie de Bouéni sous le nom de Nouveau-Masselage, soit à cause de Tanalogie existant entre les deux lieux sous le rapport de leurs habitants , soit par suite de Fémigration des Arabes de Langani à Bouéni : dès lors aussi la baie de Matzaml)a devait recevoir, par opposition , celui de Vieux-Masselage.
Il m*a été suggéré que le nom de Massaly ou Massailly pourrait bien être une corruption du mot arabe Moussallày ou Massléy, dont le sens est : Liea de la prière, oratoire^. Sans vouloir en induire rien d*absoIu quant à Torigine du nom de Massaly, on ne peut s'empêcher de remarquer l'analogie existant en^ la signification du mot Mossallày (lieu de la prière) et les faits qui se passaient dans les deux colonies arabes de Matzamba et de Bouéni (c'est-à-dire le Vieux et le Nouveau -Massaly ou le grand et le petit Massailly) , les seuls lieux de la côte ouest ou l'on se livrât ostensiblement et en commun à cet acte religieux , et où des édifices publics étaient consacrés.
L'identité de la baie de Bouéni avec le Nouveau-Masselage est rendue évidente par le passage suivant, extrait du manuscrit nautique mentionné ci-dessus :
• Le Nouveau-Masselage, qui esjt parla latitude de i5* 55', contient aussi une grande et belle baye , dont la terre circonvoisine est habitée de quantité de noirs avec lesquels les Arabes des isles d'Anjouan , Maïotte, Angazidj et Mohéli viennent traiter des esclaves. Mais, par malheur, il n'y a que deux brasses d'eau, à
^ Etat des ports et baies de Vile Daupkine»
* Mossallày ou Masslèy se rapporte à la forme Massaly ou MasaiUy donnée par les cartes et les manuscrits anciens. Quant à la forme Masselaye, peut-être elle aurait son corrélatif arabe dans le mot Mozellcdj, qui a le sens du latin
intermixtus, ou bien qui se mêle aux axitres, quoique étranger à eux; et cette étymologie conviendrait à merveille à la forme les Mazclages ou Nouveaux-Mé^, nages, qui nous est aussi fournie par d'anciens manuscrits.
marée basse , sur un banc qui est à lembouchure de la dite baye. »
A la suite de ce passage , on trouve dans le même manuscrit une description de la baie , dont les détails se rapportent entièrement à la baie de Bouéni.
Sur un plan de 1678 ^ qui porte pour titre : Baye des Mazelages ou Nouveaux-Ménages, on voit, dans le fond de la baie qu'il représente , une île sur laquelle sont dessinés des groupés de maisons, entremêlés de bouquets de cocotiers; et, dans le village ainsi figuré , s'élèvent trois édifices à coupoles, en forme de mosquées, qui indiquent évidemment la présence d'une population musulmane. Une autre petite île, dite Jangomée, est figurée à l'ouverture ouest de la baie, ainsi qu'il en existe une à Bouéni ; puis, en dehors, devant l'entrée, est tracée une troisième île avec le nom de Macambe, qui est évidemment File Makambi. Ce plan est une preuve nouvelle, et plus que suffisante, de l'identité dé là baie de Bouéni avec la baie des Mazelages , ou le Nouveau- Masselage, et il justifie de plus certaines parties des traditions antalaots' qui ont été exposées dans la partie historique^.
Quanta l'identité de Bouéni avec Boéna ou le Petit-Massailly, elle est établie par ces passages de l'un des manuscrits déjà cités :
« On a été à un village sur le bord de la mer (dans la baie de Bombétok). Le chef du village nous a dit... que le petit port de Massailly se nommait Boéna, lequel était de l'autre côté de la pointe de l'Ouest. »
Et plus loin :
« Les habitants de Boéna sont Arabes et y bâtissent des barques depuis dix tonneaux jusqu'à cinquante; ils font le commerce des autres parties de l'île, vont â la Mecque, Suratte, Anzouan; ils portent pavillon rouge dans leurs bateaux, etc.'. •
Enfin, sur le plan d'une baie, dressé en 1782* par un sieur d'Hermitte, capitaine des vaisseaux de la compagnie des Indes, on voit daiis la partie sud de la baie (qui d'ailleurs, quoique désignée par l'auteur sous le nom de Massaly, est évidemment,
^ Voir, au dépôt des cartes et plans de la marine, le carton de Madagascar. ' Voir la 1" partie, note G de TAppcndice.
^ Voir au dépôt des cartes et plans de la marine le manuscrit intitulé . Extraits des journaux des voyatjcs faits à Vile de Madagascar. ^ Voir au même dépôt le carton de Madagascar.
d'après tous les détails, la même baie que celle de Bouéni) un grand village marqué du nom de Boyny.
Quelque longue que soit cette digression sur un simple point de terminologie, j'ai pensé quelle était nécessaire poar bien mettre d'accord les récits des différents voyageurs.
La baie de Bouéni fut pendant longtemps le centre des relations commerciales qui s'opéraient dans cette partie de Madagascar. J'ai dit ailleurs ^ à quelles circonstances elle avait d4 cet avantage, et comment elle le perdit par l'émigration obligée des Ântalaots' à la baie de Bombétok. Elle continua cependant d'être habitée jusqu'en 182Ô; mais, son voisinage de Majunga ne permettant pas aux Sakalaves d'y vivre avec sécurité, dans l'indépendance des Hôvas, elle fut dès lors complètement abandonnée.
Après avoir doublé Tile Makambi , la Dordogne, continuant sa route, se dirigea vers le cap Tan'zou (False-cape d'Owen). C'est entre ce cap et la baie de Bouéni, k neufou dix lieues à TO.-^ S. O. de l'entrée de celle de Bombétok, que débouche la rivière Mandzaraï, et non pas, comme l'a dit M. Noël, à huit lieues environ au Nord de ce dernier point ^. Drury qui , durant son séjour à Manan'hara, entendit parler de la rivière Mandzaraï, s^imagina que c'était un second nom donné au fleuve à l'embouchure duquel il se trouvait, et qui déjà ne portait plus le nom de Manan'hara , mais bien celui de Manambouka. Son erreur est rendue sensible par les indications dont il l'a fait suivre sur la rivière à laquelle il attribuait faussement le nom de Manzaraî. «Mananbouka, dit-il (page 454), est une rivière appelée aussi, dans leur langage, Manzaraî, dans laquelle il y a quatorze ou quinze brasses d'eau. On remonte la rivière à six ouseptlieues, jusqu'à la place où se fait le conunerce. • Ces indications s^appliquent parfaitement au Manambouka ou Manan'hara, mais non àlaMandzanî, dans laquelle il ne peut entrer que des bateaux de trente à quarante tonneaux , et seulement encore dans la saison où les eaux de cette rivière sont grossies par les pluies , c'est-à-dire de novembre à avril. La Mandzaraï est le cours d'eau désigné sur quelques anciennes cartes sous le nom de Marapoay.
De Tembouchure de la Mandzaraï à la baie de Cagembi, il
^ Voir la V* partie , page 25 et la nota G de Tappendice. * Voyei Recherches sur les Sahkûlava, page 10.
n'y a qu'une vingtaine de milles: aussi la Dordogne était-elle mouillée devant cette baie dans l'après-midi du jour même de son départ de Majunga.