‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de la partie occidentale de MadagascarChapitre 22 sur 49 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

Commerce de la baie Cagembi et productions des pays euviroonants. —

Rencontre du brick la Marie- Annette.

J'ai déjà dit qu'il y avait à Kiakombi plusieurs Antalaots' avec leurs familles ; ils sont les négociants du pays, et c'est par leur intermédiaire que s'opèrent ordinairement les échanges auxquels donne lieu le passage de quelques boutres qui fréquentent la baie. Ces boutres viennent de Mozambique , de Zanzibar, des Comores et, depuis un an, de Nossi-Bé. Chacun d'eux y porte : étoffes , verroterie , miroirs , grosse vaisselle , poudre , balles , pierres, à feu et fusils. Leurs exportations consistent en bœu& vivants, bœuf boucané, peaux, suif et riz en paille ; de ce dernier article, à peu près soixante tonneaux par an.

Le riz n'est guère cultivé au delà des besoins de la consommation locale. L'espèce à la culture de laquelle se prêterait le mieux

— 2fu —

hi nalure du sol, le ih zébi, ne mûrit que dans la saison sèche, c'est-à-dire celle pendant laquelle les Hôvas font leur incursion annuelle dans la province; il en résullc qu'une partie de cette moisson peut être ravagée par Pennenïi , et la crainte qu'il en soit ainsi , porte les indigènes à limiter leurs semences. Le riz antéti-kalaî serait récolté a\ant Tépoque de Tinvasion, mais on ne peut en planter beaucoup, parce que le sol des hauteurs, généralement sablonneux , n est pas convenable pour des rizières.

Le pays occupé maintenant par les Sakalaves de Tafikandre pouixait, s'il était sagement exploité, fournir à l'exportation, en quantité suiHsante, des bœufs, des peaux, des salaisons, du riz, de la cire, de l'écaillé, des bois d'ébènc et de sandal. Il m'avait été dit qu'il s'y trouvait aussi du charbon de terre ; mais diaprés toutes les réponses faites aux questions que j'adressais à ce sujet aux Sakalaves et aux Antalaots' de Kiakombi , en leur montrant des morceaux de ce combustible, j'ai dû penser que cette assertion était sans fondement : ni les uns ni les autres n^avaient connaissance qu'il en existât quelque part dans le pays.

En 1 8/u, un navire de Maurice vint préparer des salaisons à Cagembî : après en avoir complété un chargement, le capitaine laissa à Kiakombi, pour continuer l'opération, deux mulâtres portugais avec quelques marchandises d'échange; mais, soit que la spéculation ne lui ait point paru avantageuse à poursuivre, soit qu'il ait pensé que ses deux agents n'avaient pas réussi, il n'y est point revenu, et ceux-ci sont restés depuis à KiakomIJ.

En résumé, le commerce de cette baie est très-peu étendu, l'état politique du pays y mettant obstacle; cependant il est en voie ascendante , par suite des nouvelles relations auxquelles Nossi-Bé a donné lieu. 11 n'y a pas de droits établis d'une manière absolue et régulièrement perçus à Kiakombi : chaque boutre y est imposé plutôt arbitrairement qu'en proportion des marchandises qu'il apporte ; le droit peut s'éleverdedixà trente piastres. Les bon- 1res venant de Nossi-Bé sont exempts de cette taxe, ils doivent seulement faire quelques cadeaux. Il ne faudrait pas voir dans cette exemption un acte de condescendance à notre égard ; elle est motivée, dans l'esprit des chefs de Cagembi, par la raison que le pays de Tsiouraéïk et celui de TaGkandre ne sont, disent-ils , qu'un même pays.

Sauf les spéculations provoquées par l'administration de Nossi- Bé pour l'approvisionnement de cette colonie en bestiaux, les boutres arabes qui vont à Kiakombi n'eu exportent pas ordinai-

rement des bœufs vivants, mais seulement du bœuf I)oucané oa préparé selon toute autre méthode par leurs équipages euxmêmes ; toutefois, comme on se Timagine bien, ils ne se sont pas encore approprié le procédé d'Âppert , et le résultat qù'ik obtiennent n'a pas grand rapportaveclesexcellentes conservesde Tin* génieux préparateur français. Cependant les leurs sont sans doute fort goûtées par ceux qui les consomment, et, quelque partialité que je sois en droit d'avoir contre ces préparations gastroDomiques, je dois convenir que le procédé employé pour les confectionner est assez ingénieux aussi ; on en jugera par les détails suivants : Aussitôt que le boucher et les écorcheurs ont accompli leur office et que la béte a été dépecée, la viande, détachée avec soin des os , est coupée en filets longs et étroits. Ces filets, suspendus en plein air, sur des cordes tendues entre deux pieux ou sur des claies en bambous disposées dans (in emplacement voisin de labattoir, sont laissés ainsi nuit et jour jusqu'à ce qu'ils soient devenus durs et parfaitement secs. Ils sont ensuite soumis à uii bouillon dans leur propre graisse, après quoi le tout est déposé dans la peau de l'animal , préparée à l'avance pour cet objet. A cet eifet, elle a été, encore chaude et molle, placée sur un trou pratiqué dans un terrain sablonneux et sec, les bords fixés autour de cette cavité par des piquets en bois; alors le centre chargé de sable s'est affaissé petit à petit, et elle a fini par prendre à peu près la forme de l'espace vide ménagé au-dessous d'elle.Quand la viande, déposée, comme il a été dit, dans cette espèce de sac , avec la graisse encore chaude , s'est suffisamment refroidie, les bords de la peau sont rapprochés et transfilés avec des lanières de peau verte. Dans cet état , la viande , si l'on en croit les préparateurs, peut se conserver de dix-huif mois à deux ans; mais je crois qu'il serait bon de s'expliquer avec eux sur le degré de conservation obtenue ; car ils mi'ont paru sur ce point aussi peu exigeants que certains amateurs de fromage, qui le trouvent délicieux quand il a été envahi par les vers de manière à recevoir de leur présence une sorte de faculté de locomotion. Toujours est-il que le moindre morceau de cette viande si délicatement préparée , placé dans un bateau , s^y décèle à l'odorat le moins susceptible par un insupportable odeur de matière en putréfaction et dé suif brûlé, mais il parait qu'avec les Anlalaots' et les Sakalaves il faudrait ajouter un troisième terme au proverbe : On ne doit disputer ni des goûts ni des couleurs. Je laisse à deviner l'eifel que produirait ud

pareil mets sur le palais et Testomac d*uii homme civilisé.

Les opérations que je viens de décrire s*exécutent dans le village même : aussi lair y est-il imprégné, pendant toute leur durée, non seulement des émanations dégoûtantes qu*elles produisent, mais encore de celles non moins sufTocan les et plus pernicieuses qui s*exhalent des restes des animaux tués , amoncelés çà et là dans tous les coins du village» En outre, les habitants profilent de cette boucherie en permanence, pour se régaler et faire leur provision de viande; chacun d*eux s'empare de quelques-uns des morceaux rejetés: ici la langue, là le foie, ailleurs le poumon ou quelque autre partie; puis il va exposer sa part de Timmense curée sur le toit de sa case ou sur la palissade qui Tentoure. Bref, le village est alors comme pavoisé de lambeaux de chairs plus on moins putréfiés.

On comprendra aisément qu'après avoir vécu quatre jours dans une atmosphère aussi largement infectée, j'éprouvasse le besoin de respirer un peu Fair pur et frais de la mer : en conséquence, et voyant que Tamaï n'arrivait pas, je pris le parti d'aller l'attendre à bord de la Dordogne,

Au moment où je sortais de la baie, un brick français était en vue, manœuvrant pour rallier l'endroit où la corvette était à l'ancre. Bientôt, en effet, il mouilla lui-même près d'elle , et j'étais à peine arrivé à mon bord que je reçus la yisile de son capitaine. Ce brick était la Marie- Annetle, de Bourbon , expédié à la côte ouest de Madagascar pour faire un chargement de salaisons, et muni, à cet effet, du matériel et des moyens d'apprêt nécessaires. L'individu auquel était confiée la conduite de l'opération avait autrefois visité Bombétok en qualité de traitant, et, croyant y trouver encore les mêmes facilités qu'alors pour se procurer des bœufs, il avait fait diriger le navire vers ce point. Depuis trois ou quatre jours, la Marie- Anneite, arrivée en vue de terre, cherchait l'entrée de la baie, qu'elle avait déjà dépassée, et, apercevant un navire de guerre français mouillé sur la côte, elle avait approché pour reconnaître sa position.

Les renseignements que je fournis an capitaine sur la rareté et le prix des bœufs à Majunga, ainsi que sur les droits auxquels le commerce étranger y était assujetti , lui démontrèrent l'impossibilité de réaliser en ce lieu l'opération qu'il avait projetée. Comme, d'un autre côté, les conditions lui parurent toutes favorables pour l'entreprendre à Cageml)i, il se décida à

s'y arrêter, et, ayant pris un pilote, il donna le lendemain dans la baie, où il mouilla devant Kiakombi.

Deux jours après ma rentrée à bord de la Dordogne, Tamaî, de retour de la résidence de Tafikandre, vint m*y trouver. 11 m'invita de la part de son maître à me rendre à Kiombikibou, se disant chargé par lui de me servir de conducteur. Nous convînmes donc que iious partirions le jour suivant de très-bonne heure, afin d'arriver avant la nuit; Tamaï promit de fournir des hommes pour porter les bagages et retourna à terre pour donner les ordres nécessaires. •

Je me rendis luoi-méme, le soir, à Kiakombi, pour y coucher; mais je trouvai cette fois, à bord de la Marie- Annette, un gite un peu plus confortable que le boutre infect à bord duquel je m étais précédemment installé. Dans la pensée que Topération du brick de Bourbon , si elle était engagée sous mes auspices , aurait plus de chance de réussite, j'invitai M. Guillermaa, le subrécargue , à m'accompagner chez Tafikandre : j'emmenais aussi avec moi un de mes officiers , et l'Antalaots' Aondi ^.

A six heures du matin, nos bagages étaient à terre; mais aucune disposition ne paraissait avoir été prise pour le départ Quand, peu après, je rencontrai Tamaï, il vaquait àsesaOairea particulières, et n'avait pas l'air de songer à notre voyage. Sur quelques observations que je lui adressai, il feignit d'aller en hâter les préparatifs, mais il n'en fit pas davantage, et, à huit heures, je le revis à moitié ivre , disant qu'il ralliait du monde. On me prévint que tous ces retards étaient calculés pour me forcer à coucher en route, quoique Tamaï m'eût affirmé que nous serions à Kiombikibou le soir même. A neuf heures, il n'avait encore réuni que cinq hommes : nous devions, disait-il, en trouver d'autres sur la route. Mais, après tous ces manques de parole et dans l'état d'ivresse de cet homme, qui finit par m'avouer que nous ne devions arriver que le lendemain au soir; avec d'aussi faibles moyens, qui pouvaient même complètement m'échap^ per et me laisser livré à ses caprices, je crus devoir refuser de me meltre en route de cette manière.

Afin de ne pas perdre de temps en nouveaux pourparlers, et pour que Tafikandre fut exactement informé de mes motifs, je dépéchai aussitôt vers lui M. Maizan , lofficier qui avait dû m'ac-

' J'avab embarqué cet homme à Nossi-Bé pour qu^l me servit de guide dans mes courses à terre et aGn de faciliter mes rapports avec les chefs sakalaves, qui tous le coDDaissaîent depuis longtemps.

conipagner, lo chargeant de dire au chef que, s'il tenait à ce que j allasse près de lui , il m'envoyât une escorte convenable et un autre conducteur. M. Maizan partit avec des guides donnés par Zéna, et Tainaï le suivit.

Quelques heures après, cette femme vint me dire quen lui renvoyant un exprès, expédié trois jours auparavant par elle à Kiombikibou pour savoir ce qui y retenait si longtemps Tamaï, Tafikandre lui enjoignait de me conduire elle-même près de lui , et que ce soin la regardant désormais tout irait selon mes désirs; elle allait assembler le monde nécessaire pour nous accompagner; nous prendrions le meilleur chemin, par lequel Tamaï avait refusé de me conduire; enGn nous partirions, si je le voulais, avant le jour, et nous serions le soir même arrivés à Kiombikibou.

Je demeurai bien convaincu que ce prétendu message de Ta- (ikandre n*était qu un stratagème inventé par Zéna pour me décider à partir. Avec cette sagacité et ce tact naturel aux femmes en matière de convenances , elle avait senti , mieux que ienàS ceux qui Tentouraient, ce qu'il y avait eu de choquant dans k conduite de Tamaï à mon égard, et elle s'ingéniait à me la faire oublier. Or, malgré la petite ruse dont elle s*était servie, cette démarche de sa part témoignait de sa bonne volonté à me satisfaire ; j acceptai donc son offre, et le lendemain, nous partîmes à cinq heures du matin pournous rendre au village de Tafikandre.

Page 1