‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de la partie occidentale de MadagascarChapitre 23 sur 49 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Chemin de Kiakombi à Kiombikiboa. — Entrevue avec Tankandre. -~ Singuliers procédés de ce chef et de ses gens à mon égard.

£n quittant le plateau sablonneux sur lequel est assis le village de Kiakombi , nous suivîmes d'abord un chemin frayé sur un terrain uni, à travers des halliers et des buissons qui arrêtaient à chaque instant la vue, et au-dessus desquels s'élevaient seuls quelques lataniers. Noos entrâmes ensuite dans un petit bois où le chemin n'était plus qu'un étroit sentier très-sinueux , à l'issue duquel il fallut traverser une mare; nous retrouvâmes alors un terrain uni , parsemé de quelques rares bouquets d'ar-» bres et de buis{K>ns. Après trois heutes et dettiie de marche, nous arrivâmes au village d'Ânsouronghala, consistant eu ciaq ou six

cases et un parc à bœufs. De ce village nous dominions une vailée assez étendue, dont les bords, se relevant en pentes douces, étaient couverts d*une riante végétation ; mais les joncs, les bambous et les autres plantes aquatiques qui en recouvraient le fond y indiquaient un vaste marais. J'en eus bientôt la certitude , car la voie que nous suivions le traversait ; on m'avait encore une fois trompé : ce n'était pas là le chemin par lequel on m'avait promis de me conduire.

Ce marais, formé par les débordements du petit ruisseau Cagembi, dont l'une des ramifications vient se perdre en cet endroit, est un bourbier infect, large d'environ lôo mètres. L'eau y paraissait stagnante, et l'on voyait miroiter à sa surface cette couche grasse et irisée qui couvre ordinairement les eaux croupies. Nos guides y enfoncèrent bientôt jusqu'à la ceinture, et leur marche délayant la fange qui y était en dépôt occasionnait un dégagement de gaz hydrogène sulfuré qui gênait fortement la respiration. Nous le passâmes, mon compagnon de voyage et moi, portés dans les cadres dont nous nous étions fait suivre à tout événement; et nous en fumes quittes ainsi pour un peu de suffocation et la lésion momentanée de notre odorat.

Après avoir côtoyé, pendant quelques minutes, la lisière du bois qui couvre le versant opposé , le sentier prend une direction ascendante qui nous mena sur un nouveau plateau encore sablonneux et presque dénué de végétation. Sur ce terrain sec et uni, la marche devint plus facile , et nous la précipitâmes un peu, car le soleil était déjà très-ardent. Heureux de pouvoir ainsi prendre l'essor, je commençais à me réconcilier avec mes conducteurs, lorsque nous fûmes arrêtés tout à coup par un autre marais.

Celui-ci, moins large mais plus profond que le précédent , était semé de jonchères et de quelques ravenals; on le disait peuplé de caïmans : c'était là certes, entre autres désagréments, une circonstance fort peu engageante, mais on ne pouvait reculer devant ce marais sans avoir à repasser l'autre. Je me laissai donc emporter sur mon cadre installé en brancard, que sept ou huit hommes élevaient à bout de bras, me voyant à chaque instant sur le point d'aller patauger avec eux, car, par suite de l'inégalité du fond, les hommes de l'avant avaient parfois de l'eau jusqu'aux aisselles , tandis que ceux de l'arrière n'en avaient que jusqu'à la ceinture : si bien que, les yeux fermés, j'aurais

pu , sans trop d efforts d'imagination , me croire à bord de la Dordogne, soumis aux mouvements de tangage et de roulis, n'eussent été les cris ou plutôt les hurlements que poussaient mes porteurs, pour se stimuler et effrayer les animaux dont ils craignaient rapproche. Malgré la mauvaise humeur que me causait la triste perspective de faire d'un moment à l'autre le plongeon, je ne pouvais m'empêcher d'admirer l'adresse et la force déployées par ces hommes pour m'épargner ce désagrément. Zéna s'était Tune des premières mise à l'eau : conductrice fidèle et dévouée , elle marchait ou nageait à côté du groupe qui me tenait élevé au dessus de l'abîme , ayant elle-même une main sur le brancard, tant qu'elle pouvait y atteindre, et excitant ses gens de la voix et du geste, quand elle était obligée de l'abandonner. Ceux-ci répondaient à leur tour par des cris dans lesquels se peignaient alternativement l'ardeur, la crainte et la joie du triomphe; puis ils redoublaient d'efforls et de contorsions. J'étais au bout du compte peu rassuré sur l'issue de l'aventure, et je me voyais à regret m'éloigner du bord que nous venions de quitter, me demandant, à mesure que la profondeur et la distance augmentaient, s'il ne serait pas plus prudent de m'arrêter. Cependant au milieu de ces perplexités, la moitié du trajet se trouvant effectuée, mon irrésolution cessa naturellement, et, regardant alors avec une tout autre disposition d'esprit la scène bizarre que j'avais sous les yeux, je fus pris d'un fou rire jusqu'au moment où l'on me déposa sur l'autre bord. M. Guillermau, à qui l'on avait fait aussi les honneurs du brancard, arriva comme moi à bon port; mais il fallait voir, après le passage, dans quel état se trouvaient tous les autres individus de notre caravane! Aussi le premier soin de chacun fut-il ('e se débarbouiller et de laver ses vêtements à un petit courant d'eau voisin , laissant au soleil le soin de les sécher sur son corps.

Au débouché d'un épais fourré qui entoure ce dernier marais, nous retrouvâmes les mêmes accidents de terrain que précédemment : de petites collines dont les flancs étaient couverts d'une assez riche végétation , et les plateaux dépouillés et sablonneux.

A dix heures et demie, nous fîmes halte à Ampombilava. C'était le second village que nous trouvions depuis le départ : il était, comme le premier, composé de cinq ou six mauvaises cases. Sur toute la route , je n'avais pas aperçu un pied de maïs ou de manioc, pas la moindre rizière, pas le plus petit carré

défriclié; c'était comme un pays désert: on avait cependant préféré suivre ce chemin , parce qu'on de^'ait, disait-on, y ren* conti er plus de monde que sur Tautre.

Apns avoir déjeuné et pris un peu de repos, nous nous remîmes en route : il était alors une heure et demie après midi. Nous montâmes presque aussitôt sur un plateau couvert de bois ; le sol y était purement glaiseux , et les arbres et arbustes qui s en élevaient, ché tifs et étiolés, semblaient n'y pouvoir trotfver les sucs fécondants nécessaires à ieur développement. Bientôt les collines en se succédant devinrent moins espacées, et les vallées, plus profondes et très-irrégulières, tantôt se brisant en petits vallons, et ailleurs s'évasant en larges bassins oùs'amas^ sent et séjournent les eaux pluviales. On trouvait là une végé^ tation assez active, mais ailleurs ce n'était qu'une terre ai^leuse garnie de bois peu touffus, à travers lesquels le sentier serpentait en décrivant de nombreuses et décevantes sinuosités. Il est plus que probable qu'en suivant cette voie tortueuse, nous rétrogradions souvent au lieu d'avanc«r: on ne saurait en effet s'expliquer d'une autre manière comment, pour nous rendre de Kiaicombi à Kiombikou, distants l'un de lautre d'à peu près douze milles, nous avions marché pendant dix heures et demie, faisant certainement plus d'une lieue à l'heure.

11 était nuit dose, quand nous arrivâmes , harassés et affamés au village de Kiombikibou. M. Maizan, quoique parti depuis la vaille au matin , n'y était que depuis environ deux heures, et n'avait point encore vu Tafikandre. On me conduisit à l'endroit où cet oflicier était déjà installé. C'était la demeure d'une des femmes du petit chef Bello, qui vint lui-même me voir quelques instants après, mais sans m'adresser le moindre mot d'accueil de la part de son maître. Je priai alors Zéna d aller annoncer mon arrivée à Tafikandre, et lui présenter mes compliments : elle revint bientôt me dire qu'il était malade , et ne pouvait me recevoir le soir même; il avait, ajoutât-elle, chargé Bello de fournir à tous nos besoins.

fleureusement nous portions avec nous les provisions les plus nécessaires, car sans cela, malgré la prétendue sollicitude de notre hôte, nous eussions été condamnés à jeûner jusqu'au lendemain; on ne pouvait, pour le moment, nous donner quoi que ce fût, pas même de l'eau ; mais on promit beaucoup pour le jour suivant.

Od n avait pas fait pour notre coucher plus de frais ni de préparatifs que pour notre nourriture : les cases dans lesquelles on nous avait logés contenaient , il est vrai , leur ameublement ordinaire ; mais sans être trop sybarite on peut bien ne pas se trouver fort à sou aise sur une espèce de claie en bambous , recouverte d'une simple natte, surtout quand la case, dans laquelle on est si mollement couché, donne passage de toutes parts à un air humide et malsain, comme celui des nuits de Madagascar. C'est cependant à cela que nous eussions été réduits, si nos propres ressources n avaient pu suffire aux commodités de notre sommeil , comme elles avaient déjà pourvu aux nécessités de nos estomacs. Les cadres qui nous avaient été d'un si grand secours pour le passage des marais, furent bientôt suspendus aux poteaux intérieurs des cases. Je tapissai la pièce où je couchais d un pagne épais , pour la fermer autant que possible à Tair extérieur; avec un autre pagne, je couvris et entourai mon cadre qui se trouvait ainsi garni comme d'un ciel de lit et de rideaux : ce fut sans doute grâce à toutes ces précautions , que je ne négligeais jamais quand je couchais à terre, que je dus d'avoir pu le faire encore ici sans être pris de la fièvre , car mes deux compagnons en eurent des accès quelques jours après cette excursion.

Le lendemain matin , je n'étais point encore sorti de ma case lorsqu'on vint me dire que Tafikandre me demandait pour le kabar. J'observai que, n'ayant eu encore aucune communication avec lui, je n'étais pas prêt pour cette cérémonie, et que d'ailleurs il convenait avant tout que l'on s'entendit avec moi sur l'heure à laquelle elle aurait lieu. Mais, comme on ajouta qu'il n'était question que d'aller causer avec Tafikandre dans sa maison , je consentis à m'y readre immédiatement. Arrivé devant la porte de l'enceinte qui renfermait l'habitation du chef, on me dit qu'on allait le prévenir, et l'on me montra, à une petite distance, un superbe tamarinier au pied duquel étaient assis en\in)n deux cents Sakalaves : tel était l'entretien particulier qu'on nie réservait. Aux représentations que je fis à ce sujet , il me fut répondu qu'on désirait seulement que je donnasse la nxain au chef en cet endroit, après quoi nous entrerions chez lui. Pendant que cette explication avait lieu , Tafikandre était sorli et avait été se placer à Tun des points du groupe circulaire que formait l'assemblée. M'en étant alors approché moi-

même, j aperçus , assis sur une chaise, et un peu moins ûu que ies autres, un homme d*environ cinquante ans , à Tair profondément stupide; ses yeux injectés, son regard fixe, sa physionomie renfrognée, me présageaient en lui un hôte peu gracieux. Était-ce donc là ce chef contre Ténergie duquel était venue échouer la puissance des Hôvas, le chef dont le courage avait jusqu^alors maintenu, sur une partie du royaume deBouéni, le drapeau de TindépendanceP Depuis mon arrivée dans le pays, j'avais marché de déception en déception, et celle que j'éprouvai à la vue de Tafikandre ne fut pas la moindre.

Cependant je m avançai vers lui et lui offris la main ; mais ii parut ne pas comprendre ce mouvement, et, sans quitter son siège, leva sur moi un regard hébété. Mon intention lui ayant été expliquée par quelqu'un de ses gens, il répondit enfin à cette prévenance ; mais il se hâta de retirer sa main aussitôt qu'elle eût touché la mienne , comme s'il eut craint que je ne la lui serrasse trop fort : puis il retomba dans son état de stupeur et de farouche immobilité.

Parmi les hommes qui l'entouraient, je reconnus Tamaî, dont l'air triomphant témoignait assez qu'il se croyait à l'abri de mon ressentiment. Prévoyant que je ne manquerais pas de me plaindre de sa conduite à Tafikandre, il avait oherché dès son arrivée à se justifier près de celui-ci, et à le prévenir contre moi par toutes sortes d'allégations mensongères sur mes exigences. Je jugeai donc convenable de déjouer ses projets en provoquant de suite une explication , et après avoir fait exprimer à Tafikandre mon mécontentement des mauvais procédés de l'homme qu'il m'avait donné pour guide , je demandai qu'il fût sur-le-champ renvoyé de l'assemblée. Tamaî sourit d'un air assuré, en entendant ma demande, puis, après quelques mots échangés entre les individus groupés autour de lui, l'un d'eux me répondit que ce que je voulais n'était pas possible. Je pris aussitôt le parti de me retirer en disant à Tafikandre que, s'il ne pouvait punir Tamaï pour m'avoir manqué, je croyais , moi , ne devoir autoriser la présence de cet homme dans aucune réunion où je me trouverais.

J'étais à peine rentré dans ma case que des individus me furent envoyés : on désirait entrer en composition. En persistant dans ma demande au- sujet de Tamaï, j'exigeai de plus qu'un siège fût placé pour moi à côté de Tafikandre; et, ceci

ayant été convenu , je me présentai de nouveau au kabar avec rintention cette fois de parier à rassemblée.

J'exposai l'intérêt que le gouverneur de Bourbon portait aux Sakalaves, signalant comme une nouvelle preuve de cet intérêt la mission que j'avais reçue de visiter leur chef, et de m'entendre avec lui afin d'établir entre leur pays et Nossi-Bé des relations de commerce et de bon voisinage.

Alors le fahatélou Fiankingn'ha prit la parole. Après un pompeux exorde en l'honneur des rois sakalaves, il exalta la puissance et le courage de sa nation, et termina par une péroraison où la vanité s'enflait jusqu'au ridicule. Puis , sans même attendre ma réponse , on leva fort cavalièrement la séance, et on fit rentrer Tafikandre, en disant qu'il était malade et ne pouvait rester plus longtemps dehors.

Au nombre des objets que j'avais apportés , avec l'intention de les distribuer, selon l'usage, en cadeaux à mes hôtes, il se trouvait un peu d'arack, liqueur pour laquelle tous les Malgaches ont un goût très-prononcé. Bello vint me trouver, envoyé, disaitil, par Tafikandre, et m'invita à lui livrer de suite l'arack que j'avais à offrir, afin que le chef en distribuât à son monde avant de le congédier. Je trouvai cette demande passablement impertinente, après ce qui venait de se passer; mais, comme en expédiant l'arack, de Kiakombi à Kiombikibou, j'avais dit qu'il était destiné à Tafikandre, et que, par opposition à l'incessante mauvaise foi des indigènes, je prenais à tâche de tenir à l'exécution ponctuelle de tout ce que je disais , je crus devoir agir eo conséquence pour le liquide si impatiemment attendu, qui, aussitôt donné, fut mis en consommation. Des groupes se formèrent à l'ombre des grands arbres voisins, et, les calebasses d'arack circulant à la ronde, chefs et autres eurent bientôt oublié ceux à qui ils devaient cette bonne aubaine.

Quant à nous, on ne se préoccupait guère de nous procurer cette abondance que nous apportions aux autres: malgré nos instances, toujours faites cependant l'argent à la main , on resta toute la matinée dans la même insouciance que la veille par rapport à nos besoins. Ce fut à grand' peine que nous obtînmes un peu de lait; le pain, les bananes et le vin qui étaient dans nos provisions complétèrent notre déjeuner. Mais, avec la fatigue et la chaleur excessive que nous avions endurées , un pareil genre d'alimentation était singulièrement débilitant. Enfin Doc. SUR Madag. 17

Bello se décida à nous aller chercher un de ses cabris; tonttfioîs» il eut bien soin de ne pas s^en dire le propriétaire» afin de ponvoû* plus librement en demander un prix exagéré. Il y joignit plus tard trois sarcelles et quelques bananes vertes» et le font fat sur-le-champ livré au cuisinier, ce qui nous permit, du moina pour le soir, de compter sur un repas plus snbstantid.

Ce fut en vain quejeparcourus les divers groupes de buveurs, espérant exciter leur curiosité et satis&ire aussi la mienne en causant avec eux : Tarack avait pour eux beaucoup plus d^altrait que ce que je pouvais leur dire. Ils savaient pourtant que je venais de Majunga, et, diaprés les nouvelles que j*en avais apportée*» ils devaient s'attendre d*un jour à Fautre à être attaqués. Des gens tant soit peu inteUigents m'auraient donc accablé de questions s«r la force de la ville hôva, sur celle du corps d*armée marchant vers Cagembi , sur les moyens de résistance qu'ils devaient employer; puis sur Nossi-Bé, sur vingt autres choses encore qui les auraient sans doute vivement intéressés. Mais non, pas une de, œs pauvres brutes n'y soi^ea : on eût dit qu'ils étaient sArs d'euxmêmes, et n'avaient rien à apprendre en quoi que ce fût. Et ils n'agissaient pas ainsi, qu'on se le persuade bien, par un sentiment d'éioignement ou de défiance, mais tout simplement piff vanité et insouciance naturelle. Leur conduite en cette circoaatance donnera la mesure exacte de leur portée intellectndie, comme aussi on pourra juger, par la manière dont ils me r^ curent, à quel degré de sociabilité ils sont arrivés.

D'après tout ce qu'on m'avait dit à Nossi^Bé au sujet des Sakalaves de Tafikandre, j'avais cru trouver en eux des boaunet énergiques et intelligents, imbus avant tout de ces deux sentiments, l'amour de l'indépendance et la haine des Hôvas. Je m'étais représenté Tafikandre comme un homme d'an caractère hardi et entreprenant : le chef qui n'avait jamais voulu reconnaître la souveraineté des Hôvas, qui, après quinze années de lutte contre eux, et livré à ses seules ressources, se maintenait encore dans le pays, me paraissait devoir être un chef respecté et écouté par ses subalternes et par la population qui s'était ralliée autour de lui. Il me semblait aussi qu'ayant dans leur voisinage plusieurs postes hôvas, les Sakalaves avaient dû prendre, d'après ceux-ci , l'idée d'un système de défense pour protéger leurs villages les plus importants contre les attaques de l'ennemi; que Kiombikibou devait être en conséquence un point fortifié rendu

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inexpugnable pour des adverstîres tels que les leurs. Dans ma pensée eqfin , diefs et population « devaient, à rapproche des H6vus^ être absorbés par une seule et même occupation, les.préparfrtifs d'une vigoureuse résistance. Hélas ! j'avais compté sans mes bMes; et toutes ces illusions enfantées par mon imagination ou basées sur de faux récits, s^évanouirent successivement devant la plus triste réalité.

Ces hommes ne s'occupèrent pas plus de ma présence que si je n'eusse pas été là : j'avais trouvé dans mon arack un con* c^rreBt plus heureux que moi. Ils ne songeaient pas davantage # ise préparer des moyens de résistance : en cas de surprise, les bois et les marécages sont pour eux des refuges toujours prêts; et quand l'ennemi, après avoir brûlé et saccagé les villages, v^ bien se retirer, chacun rebâtit sa case, et tout est dit. Je ne vis plus en Tafikandre que ce qu'il était réeli^ment, un véritable automate : il a bien pu , dans certaines drconstances alicomme par un mouvement galvanique, se ruer sur l'ennemi, im^ sagaie à la main; mais il n'a jamais eu, je crois, aucune des qualités nécessaires à un chef. Il en était à peu près de même de tous les autres chefs qui Tentouraient : pas un ne me «embla avoir conscience d'une existence plus stable et moins inquiétée, ni comprendre la possibilité pour eux d'une indépendance réelle et positivement reconnue. D'ailleurs, ils n'étaient pas mieux obéis parleurs gens qu'ils n'obéissaient eux-mêmes à Tafikandre. Pour les uns et les autres, Tautorité n^était qu'un mot; la hiérarchie n'avait là qu'une base mouvante : le caprice d'une population de sauvages.

n ne me restait donc plus de mes oppinions antérieures à l'égard des Sakalaves de Tafikandre que la foi en leur caractère belliqueux; mais c'était encore UQe illusion qui devait s^envoler comme les autres , une dernière déception qu'il me restait à subir, ainsi qu'on le verra dans les pages suivantes.

. Malgré tout cela, je m'imaginai un instant que parmi ces jEous abrutis il y avait au moins un homme sage. Dans l'aprèsmidi, Zéna m'amena un chef qui, disait-elle, confus de voir qu'on s'occupât si peu de nous , venait pour causer avec moi et me tenir compagnie. Mais je ne fus pas longtemps à m apercevoir que mon sage était ivre, et que, non content de la dose de spiritueux qu'il avait prise, il n'avait d'aut,re intention en venant à moi que d'obtenir un supplément d'arack. En effet,

après avoir répondu aux premières questions que je lui adressai il présenta sa requête en me disant que, quand on voulait ainsi causer avec les gens, il était d'usage de leur donner à boire. Je l'envoyai aussitôt cuver ce qu'il avait déjà bu de trop, et à cette visite tout intéressée se bornèrent les attentions dont je fbs l'objet à Kiombikibou.

Le soir, nous fîmes nos dispositions de départ. Je reconnus généreusement le service que m'avait rendu la fenune de Bèllo en m'abandonnant sa case, ce qui n'empêcha pas celui-ci, lorsque je l'appelai pour lui payer les provisions qu'il m'avait fournies, d'en fixer le prix au moins au triple de leur valeur; Zéna paraissait indignée de tant d'avarice et de cupidité.

Enfin tout devint calme dans le village, et chacun y fut bientôt livré au sommeil ou au repos, ce que, de notre côté, nous imitâmes du mieux qu'il nous fut possible; car, si la journée de la veille avait été fatigante par suite d'une marche forcée, de la chaleur et d'un jeûne trop long, celle qui venait de finir n'avait pas été moins pénible, par les déceptions et l'ennui qu'elle nous avait apportés.

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