CHAPITRE XV
Et]fmologie du mot Ambongou. ^~ Ancienne population de la proTÎnce de ee nom. — Changements survenos à diverses époqaes dans Tétat politique du pays. — Rabouki, chef de Bâli. •— Serment du sang, demandé par lui. — Formes de celte cérémonie. — Obligs^ns qui en rémitent. — Kaboakî viaite U Dordogne,
Le pays que les Sakalaves ont appelé Ambongou est compris entre les rivières Bâli et Ounara. Amhongoa signi&e littéralement là, montagne, ou là, montagnes. Dans la langue malgache, qui n'a d'ailleurs jamais été écrite par les indigènes, la distinction du nombre dans le nom s'établît ordinairement par l'adjonction de quelque mot qui l'indique ; or il ne s'en trouve pas dans
^ Tsambou et ses frères, jaloux de rétablissement du chef Rabouki k fiftU , envoyaient près de Tafikandre pour savoir s*il interviendrait en laveur de Ra* boalu dans le cas4>À ils engageraient «ase lulte avec celui-ci.
AnAongou : on peut donc le traduire aussi bien par là, une montagne, que par là, des montagnes. Si ce nom est une alla> sîon à la disposition du sol de ce pays, le mot montagne doit être certainement pris au singulier. Il s*y trouve en effet une haute montagne de forme conique» dont les flancs escarpés ne sont que difficilement accessibles, et qui de là sans doute fut nommée Bohitsoussi ou Bohibengui [Bohits, montagne; Bengui ou soussi, cabri ou chèvre). L'ancien nom du ipsiy s ^ Ambohihengui, n*est autre que celui donné encore aujourd'hui à cette montagne, et le nouveau, Amhongou, pourrait aussiavoir pour but de la rappeler; car elle est remarquable par son isolement comme par son élévation , qui parait d*autant plus considéraUe» qu'elle est située au milieu d'un pays plat où il n'existe pas, à bien dire, d'autres montagnes. Ceci n'a pas empêché certain auteur d'écrire que la province d'Âmbongou devait son nom aux nombreuses montagnes qu'elle renferme; n'ayant pas vu les lieux » il a fait de la géographie à l'aide d'une étymologie mal comprise.
Quelques Antalaots' m'ont donné du mot Ambongou une interprétation toute particulière, et qui lui prêterait le sens d'une dlusion ironique à i'état moral et politique des habitants de cette province. Ce pays, disaient-ils, ayant toujours été un lieu de refuge pour ceux qui voulaient se soustraire à toute espèce d'autorité , sa population s'est trouvée formée de gens d'un esprit indépendant, si bien que parmi eux chacun est chef, cha* cun est élevé, chacun est nne montagne; et c'est de là, selon ces Antalaots', que le nom d'Ambongou aurait été donné au pays. Je n'ai gai^e d'assumer sur moi , et on le comprendra aisément, la responsabilité de cette singulière explication.
En voici, du reste, une autre, que j'ai trouvée dans un travail de M. le commandant Gouhot, sur Madagascar; je la reproduis textuellement :
« Les descendants des Vazimba étaient et sont encore distingués en deux classes : les Manisouthres et les Manindés. Les premiers habitaient Vakinissoa^ et étaient parvenus, par leur influence et par les services qu'As avaient rendus au chef de cette province, à jouir des mêmes privilèges que les gens libres. Lorsque Andrianampouine chercha à recomposer le royaume
^ Je crois qu'il faut dire Magnendi et Vakinisisaouna.
bôva, ces Manisouthres lui opposèrent une résistance des plus opiniâtres. Il eu fut si indigné, que, loin de consentir à reconnaître leurs droits, il leur signifia qu'ils devaient se résigner à redevenir esclaves. Après s'être battus quelque temps comme des désespérés, ils se réunirent à la caste des Manindés, qui cherchaient également à secouer les chaînes de Tesdavage, et allèrent ensemble former une république entre le territoire du Ménabé et celui du roi de Bouïna auquel ils payèrent un tribut annud pour rester indépendants. Là ils se firent djérika ^ c'est-à-dire brigands, ne s'occupant qu'à assassiner les voyageurs hôvas, les étrangers que le hasard amenait sur leur territoire , et même les indigènes de la province, quand ils ne prenaient aucune précaution. Lorsqu'on demandait à ces djérika ce qu'étaient devenus les individus qui, ayant été de leur côté, n'avaient jamais reparu , ils répondaient qu'ils étaient partis vers les montagnes. • Ambongoa! (aux montagnes!) » disaient- ils vaguement en malgache; et ils firent tant et tant cette réponse, qu'on finit par appeler ironiquement cette province Ambongoa, bien qu'elle ne renferme presque que des plaines. »
Lorsque Andriamandissou-^vou envahit le territoire d'Ambongou , la population qui l'habitait n'était pas homogène comme elle l'est maintenant, mais elle se composait, au contraire, de tribus d'origines différentes : la peuplade des Tsiahondikis en formait la partie principale, et occupait le pays à l'Est du méridien central ; entre celui-ci et le littoral restait une portion de territoire livrée à des bandes de nomades qu'on nommait Djéribohitsis; enfin, près de la mer et sur le bord des grandes rivières, étaient établis des groupes assez considérables de Vazim'bahs.
Quand , plus tard , les bâtards d'Andrianambouni - Arivou furent forcés de quitter le pays de Bouéni, trois d'entre eux s'établirent avec leurs hommes dans la partie occidentale de l'Ambongou. Il s'y forma dès lors une nouvelle population, qui absorba ou refoula sur d'autres points les Vazim'bahs et les Djéribohitsis, et qui se divisa en trois tribus ou peuplades distinctes» sous les noms de Tsitampikis, Mivavis et Aniimarahs. Toutes les trois reconnurent d'abord la suzeraineté du roi de Bouéni ; mais ensuite les Antimarahs passèrent sous la dépendance du roi de Ménabé; et, depuis, la grande rivière Sambaho fut con-
* Je crois qu'il faut dire djérikis.
sidérée comme limite commune des dépendances de ce royaume et de celles du Bouéni.
En 1835, époque à laquelle Tafikandre se réfugia dans TAmbongou, cette province comprenait quatre divisions indépendantes les unes des autres : Bàli , pays des Tsitampikis,s'étendant de la rivière de ce nom à celle de Manombo, était commandé, comme aujourd'hui , par Tsambou ; Milan'za , pays des Mivavis, compris entre la Manombo et la petite rivière Maroutondro , était gouverné par Andriandafaé, père d'Ândrianah le chef actuel; Namourouka, pays des Magnéas , situé dans le S. E. des deux précédents, entre la rivière Bâli et la forêt Magnérinéri , élait commandé par Lavasikindah' ; enfin Marah, pays des Antimarahs , compris entre la Maroutondro et la grande rivière Ounara, était soumis à Tautorité de Mounita.
Depuis, la baie de Bàli et le littoral s*étendant de cette baie à la petite rivière Béara ont formé une cinquième division ayant pour chef un certain Rabouki, oncle d'Andrianah. Je ne sais sur quoi il fonde ses droits à ce territoire ; on dit que Tsambou en considère l'occupation par les gens de Rabouki comme un empiétement de la part de ce chef, qu'il voit d'un assez mauvais œil et ne souffre près de lui que contre son gré. Quoi qu'il en soit , Rabouki est de fait le chef de la baie de Bâli : ce fut donc de lui que j'eus d'abord à m'occuper en y arrivant.
Rabouki est fils d'Andriamagnétak'-Arivou , grand-père d'Andrianab et tient ainsi à la famille des chefs mivavis ; il est oncle de Tsambou, et par conséquent allié à celle des chefs t^tampikis; enfin il se dit parent de Tafikandre, parce que les deux familles précédentes et celle de ce dernier ont une souche commune dans Andrianambouni-Arivou , deuxième roi de Bouéni.
Jusqu'en iSsô, Rabouki était resté à Béara, vivant en bonne intelligence avec Andriandahé, son frère, qui commandait le pays des Mivavis. Lorsque l'insurrection éclata en Bouéni , et que les Sakalaves attaquèrent le poste hôvadeMajunga, Rabouki rallia les insurgés ; mais, après leur dispersion, il revint à Béara. L'une de ses femmes était ampandzaka de Bétsina, petit district situé entre Cagembi et le lac Kinkouni , et elle y résidait avec un fils qu'elle avait eu de Rabouki. Par suite de cette circonstance, ce dernier avait déjà une partie de son monde établi audit lieu , pour y cultiver du riz. En 1836, Andriandahé mourut. Sur Doc. SUR Madag. 1 8
quelques propos, vrais ou faux, attribués àRabouki, on pré* tendit qu'il avait empoisonné son frère, et Aodrianak, fils et successeur d'Andriandahé, se crut obligé de poursuivre le meurtrier de son père. Rabouki se sauva à Bétsina et s'y fixa. Ses gens élevèrent plusieurs villages sur le territoire au Sud et au S.O. de ce point, qui n'était pas occupé par les Tsitampikis. Ce fut à partir de ce moment qu'il entretint un poste à Bâli et se considéra comme chef de cette baie. Il continua cependant de résider à Bétsina , à peu de distance de Kiakombi , où il se rendait chaque fois qu'un bon tre arrivait, pour recevoir les cadeaux d'usage. Biélsina étant situé dans le pays dont Tafilandre jfut élu grand chef, Rabouki devint ainsi son vassal , au moins quant à cette partie de ses possessions, et dut lui faire une part dans les cadeaux qu'il y recevait ; mais, comme il se réservait toujours la plus grosse, Tafikandre plaça Tamaï à Kiakombi à titre de percepteur, ce qui jeta quelques nuages sur les relations des deux chefs.
Récemment il s'était élevé entre eux un di£férend plus sérieux. Rabouki , ayant donné asile à un Antalaots' poursuivi par Tamaî, avait été accusé de braver l'autorité de Tafikandre, et, craignant la colère de ce dernier, il avait fui à Bâli. Mais on avait apaisé Tafikandre en lui rappelant que Rabouki était déjà repoussé par Andrianah et en butte à la jalousie de Tsambou, et en lui montrant l'embarras où son malheureux parent se trouverait s*il perdait encore son appui. Lorsque je passai sur les lieu, Tafikandre avait pardonné; toutefois, il me fut facile de voir que Rabouki conservait de l'irritatfott contre lui et le craignait plus qu'il ne l'aimait.
A mon arrivée à Bâli, je fus accueilli avec beaucoup de défiance : le chef ne s'y trouvait pas ; sa fenune et ses filles se cachèrent; on fit mensonge sur mensonge pour me persuader qu'ils étaient tous très-loin dans le pays, et qu'il me serait impossible de les voir.
Le lendemain , je descendis de très-bonne heure : j'avais Tintention de passer toute la journée à terre afin de rassurer un peu les gens du village, et de les décider à me mettre en rapport avec Rabouki ou quelqu'un de sa famille. Mes efforts ne furent pas sans succès, car, dans l'après-midi, on vint m'annoncer que lui-même allait arriver. Il parait qu'après s'être remises de leur frayeur de la veille , les têtes fortes de l'endroit avaient réfléchi
que mes communications pouvaient être intéressantes pour leur chef, et Tavaient alors envoyé prévenir de ce qui s'était passé. n se présenta bientàt à moi, suivi (f une douzaine d'bonmies ar« mes.
Rabouki était un homme d'une très-haute taille et d'une corpulence proportionnée^ âgé de soixante-cinq à soixante^uit ans, mais paraissant jouir encore de toute la vigueur de Fâge mûr. Sa physionomie était empreinte de finesse et de gaieté. Ses manières avec moi furent tout d'abord aisées et confiantes; nous nous entretînmes des motifs de ma venue, de Nossi-Bé, etc. Je me félicitais déjà d'avoir trouvé un homme d'un commerce aussi facile et qui me paraissait si supérieur à ses collègues; mais j'eus à revenir un peu de mon opinion favorable à son égard. En eCTet, lorsque, après avoir causé quelque temps avec lui, je l'invitai à venir visiter mon navire, il répondit par un refus dont il chercha vainement à dissimuler la raiscMk sous divers prétextes. Un sentiment de défiance, qui contrastait singulièrement avec la franchise et Tabandon qu'il avait d'abord manifestés, le retenait ; probablement il craignait, s'il venait à bord, que je ne l'enlevasse : c'est ce qu'il finit d'ailleurs par m'avouer en voyant ses prétendues raisons réfutées par moi l'une après l'autre. Mais, si tous mes arguments n'avaient pu le faire changer de i*ésolation r si j'avais inutilement joué la dignité blessée , et désespéré de vaincre une résolution qui me paraissait si aveuglément arrêtée, ma cause n'était pas perdue pour cela : Rabouki, en sa qualité de Malgache, croyait au serment du sang, et l'obstacle coatre lequel avait échoué toute ma logic[ue allait être aplani grâce à la cérémonie la plus absurde. J'eus grand* peine à conserver mon sérieux quand Rabouki, ajn^ès être resté sourd à mes raisonnements, à mes caresses et à mes reproches, demanda conmie preuve de la droiture de mes intentions que je fisse avec lui le serment du sang, déclarant qu'ensuite il irait à bord avec toute confiance. Je répondis cependant avec beaucoup de gravité que j'étais prêt à lui donner cette garantie, et Ton s'occupa immédiatement des préparatifs de la cérémonie, qui s'accomplit de la manière suivante :
Un vase contenant de l'eau ayant été apporté, l'officiant y plongea la pointe d'une sagaie dont Rabouki et moi nous tînmes la hampe à pleines mains; puis un autre individu jeta alternativement dans le vase de la monnaie d'argent , de la poudre «
des pierres à fusil, des balles, plusieurs petits morceaux de boîs et quelques pincées de terre prises aux quatre points cardinaux; en même temps celui qui dirigeait la cérémonie , accroupi auprès du vase, frappait à petits coups, avec un couteau , la hampe de ia sagaîe, rappelant le sens attaché à chacun des objets cidessus mentionnés : Targent, emblème de la richesse, signifie que les deux contractants devront partager leurs biens présents et futurs; la poudre, les pierres à fusil et les balles , emblèmes de la guerre , indiquent que les dangers doivent leur être communs; les fragments de bois et la terre ont aussi une signification particulière. Quand tous ces objets eurent été mis dans le vase, le même individu prononça, selon la formule sacramentelle , les plus terribles imprécations contre celui des deux contractants qui enfreindrait les obligations du serment. Alors Rabouki prit le couteau des mains de cet homme, se fit une l^ère incision à Tépigas' .e, et en exprima quelques gouttes de sang qu'il mêla à une cuillerée de Teau consacrée. JTen fis autant die mon côté; après quoi, chacun de nous, échangeant avec Tautre la liqueur ainsi préparée, la but et s'inocula par là le sang de son nouveau frère.
Les liens ainsi formés sont, aux yeux des Malgaches aussi sacrés et souvent plus respectés que ceux de la fraternité matérielle , dont le fattidrah impose d'ailleurs tous les devoirs. Deux frèret de sang doivent partager leur fortune, se soutenir dans le danger, mettre en conunun tous les biens et tous les maux de la vie, enfin se prêter assistance en temps de guerre, quand même ils appartiendraient à des tribus ennemies. Dans ce der> nier cas, ils doivent, non-seulement éviter de se fiiire du mal, mais encore , si Fun des deux tombe entre les mains du parti ennemi, Tautre est obligé de le préserver de la fureur de aes compagnons, qui s^abstiennent ordinairement d'attenter aux jours du prisonnier, dès qu'ils connaissent le lien qui Tumt à son protecteur. Le fattidrah peut lier des individus de sexes différents.
Celte coutume est pratiquée sur tous les points de Madagascar, et elle est souvent proposée aux Européens ou autres étran* gers qui abordent en cette Ile. Ceux qui veulent y voyager ou s'y livrer à quelque opération de conmierce ou d'autre nature, peuvent trouver avantage à l'adopter; dOie facilite beaucoup leurs rapports avec les indigènes , à qui elle inspire tout d'abord
une conGance plus grande. Cependant, si l'étranger doit rester sur les lieux où le serment a été prononcé, il est, se trouvant ordinairement le plus riche, sans cesse importuné par les demandes de ses nouveaux parents, qui , de leur côté, ne lai apportent pas le moindre objet sans en réclamer le paiement. Ces alliances ne deviennent donc réellement profitables qu'au voyageur qui parcourt souvent les mêmes provinces sans trop y séjourner : elles lui donnent la certitude de trouver des gites sur sa route et des facilités pour sou commerce ou toute autre opération qui Ty conduit.
La cérémonie du fattidrah est, quant au fond, à peu près la même dans toute Tile, mais, dans la forme, elle subit quelques modifications, selon la peuplade chez laquelle elle a lieu. J'ai eu plusieurs fois l'occasion , dans mes voyages à Madagascar, de contracter cette alliance avec des chefs de divers points de la côte, et je m'en suis toujours bien trouvé. Ici encore c'était, comme on l'a vu, le seul moyen de parvenir à dissiper les craintes absurdes de Babouki, et j'eus lieu de me féliciter de m'étre prêté à son désir, car, satisfait et complètement rassuré, il promit de venir me visiter à bord le jour suivant.
En effet, le lendemain, deux embarcations envoyées à terre, selon sa demande, me l'amenèrent avec une vingtaine de ses hommes. Pour des gens qui n'avaient jamais vu que des petits navires de commerce , la Dordogne devait être un sujet d'étonnement et d'admiration. Aussi» la vue de chaque objet nouveau pour eux leur arrachait-elle une exclamation de surprise. La batterie surtout leur semblait quelque chose de prodigieux : vingtdeux canons à la fois sous les yeux d'individus qui ne peuvent voir sans frayeur un pierrier d'une livre dans les rangs de leurs ennemis ! Puis le brillant des petites armes, le lustre des gibernes et des fourreaux, l'arrangement des ustensiles, la quantité et la grosseur des boulets; tout ce qu'ils voyaient enfin les transportait de plaisir. Un exercice de canon et quelques feux de mousqueterie portèrent en eux ce sentiment à son plus haut période: ce furent de véritables tr^ignements. Chacun d'eux s'applaudissait alors d'avoir vaincu sa défiance , et tous riaient de leurs absurdes soupçons contre moi. Le don d'ua sabre d'artillerie, que je fis à Kabouki, mil le comble à son enchantement; il ne savait en quels termes me renaercîer. Bref, j'eus bientôt autant de peine à me débarrasser de mes bruyants visiteurs que j'en avais
eu à vaincre leur répugnance et leurs craintes : il était presque nuit quand nos embarcations les remirent à terre.