‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de la partie occidentale de MadagascarChapitre 26 sur 49 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Eovoi d*uo meaaage à d'autres chefi d'Ambongoa. — - ReUtions a? ec les Jbahttaots de Bail. — Étendue du territoire toos rautorité de RiboukL — Sa population. — Baie de BAli. — Commerce. — Traite d'esclaves. — Reoseî* gnements sur les chefs des Tsitampikis et des Magnéas. — Extrême confiance des indigènes à l'égard des réfugiés hôvas. — Départ.

• Le jour que j'avais indiqué, aux chefs tsitampikis, oomme devant être celui de mon arrivée à Bâli s*élait passé sans que j'eusse eu de leurs nouvelles : je priai donc Rabouki de leur envoyer un exprès pour les inviter k se hâter, s'ils désiraient me voir, car je n'avais pas l'intention de m'arréter longtemps sur ce point. Après les mécomptes et les désagréments du voyage à Kiombikibou, j'étais peu porté à tenter une excursion à Namourouka, et «icore moins à en faire courir les chances à quelqu^un de mes officiers, dont deux étaient déjà fort malades. Lavisikin'dah', Tsambou et leurs djérikis nous connaissaient beaucoup moins encore que les chefs de Cagembi , et ils auraî^it été fort intrigués de l'apparition subite de blancs au milieii d'eux. La coïncidence de l'arrivée de ces blancs avec une attaque des Hôvas eût encore plus vivement excité leur déBanoe : on verra plus loin, d'après la réception &ite aux individus envoyés sur ma demande par Rabouki, qu'une présentation k Lavasikin'dah' et Tsambou, sous les auspices du chef de Ràli, ne pouvait av<nr que des résultats peu agréables pour les personnes présentées.

Cependant je mettais à profit mon séjour à Rili : j'avais des communications journalières avec Rabouki et les habitants do village de Magoulou , où se tient ce chef lorsque l'arrivée de quelque navire l'attire dans la baie; chacune de mes conversations avec eux leur donnait en moi plus de confiance. Le sujet que je prenais ordinairement pour thèse était le commerce et les avantages cpi'il pourrait leur procurer. J'insistai particulièrement sur la conduite qu'ils devaient tenir envers les marchands qui viendraient trafiquer dans l'Ambongou ; car je savais qu^ils ne s'étaient fait jusqu'alors aucun scrupule d'arrêter ou de voler

ceux qui y abordaient : aussi les boutres arabes ne se hasardent-ils plus que rarement à se présenter sur cette côte.

Le pays que commande Rabouki ne s'étend pas au delà de deux ou trois lieues du bord de la mer. La population en est peu nombreuse: elle s'élèverait, au dire de ce chef, à environ cinq mille âmes; mais il exagère évidemment de beaucoup. Selon d'autres, elle ne serait pas de plus de quinze cents à deux mille individus. Un Ântalaots', qui a eu des relations fréquentes avec Rabouki, ma alBrmé que la population sous les ordres de ce chef n'était , il y a deux ou trois ans, que de quatre à cinq cents âmes. D'après ce que j'ai vu de monde autour de lui, je pense qu'en évaluant cette population à sept ou huit cents , on serait très-près de la vérité. Ses forces militaires consisteraient, selon ce qu'il me dit d'abord, en sept cents hommes, dont une centaine armés de fusils et les autres armés de sagaies. Je crois ces deux chiffres trop élevés , mais le second l'est certainement; car, comme je le questionnais dans un autre moment sur le nombre de fusils qu'il lui faudrait pour armer tous ses hommes, il répondit, sans prendre garde à sa première assertion, que quatre-vingt suOiraient avec ce qu'il en avait déjà :d'où l'on pourrait conclure qu'il n'a pas plus de cent quatre-vingts guerriers. Rabouki n'est donc pas un chef important quant aux forces dont il dispose; il n'est intéressant que par sa position à Bâli, l'une des grandes baies de la côte ouest, et la seule de la province d'Ambongou. C'est la baie désignée sur les plans anglais sous le nom de Bayanna ' .

Quoique ne pouvant être comparée, ni pour l'étendue ni pour tous les autres avantages, aux magnifiques baies situées plus au Nord, la baie de Bâli offre dans sa moitié septentrionale un mouillage sur pour des navires de toute grandeur. Dans sa partie sud, la profondeur de l'eau n'est que de deux ou trois brasses à

^ Ce mot de Boyanna me parait n^étre qu'une corruption de Bou^na ou Bouéni, que, probablement par suite d'une confusion dans les noms indiqués par les indigènes aux premiers explorateurs anglais, le capitaine Inverarity et, après lui, les officiers de Texpédition d'Owen auront donné à la baie dont il s'agit. Toujours est-ii du moins qu'elle n'est connue des indigènes que sous celui de Bâli ; et sur les plus anciennes cartes oà il en est fait mention , c*est de même sous les noms de Baley ou do rivière Balej qu'on Ta désignée : ce qui m'a fait croire à l'identité de Boyanna avec Bouéna ou Bonéni , c'est que l'un des anciens plans de Bouéni ou Massaly, que j'ai eu entre les mains, est intitulé : Baie de Boianna,

mer basse. Cependant un navire ayant besoin d'entrer plas avant dans la baie pourrait le faire à la fin du flot, sauf à y rester échoué à d'autres moments : ce serait pour lui sans incoDvénient, car le fond y est de vase molle. Un brick aurais qui se trouvait à Bâli en même temps que la Dordogne était dans cette situation , et n'en souffrait aucunement. L'écartement des bords de la baie dai^ toute sa partie navigable ne permettrait pas d'en défendre l'entrée, et, comme ces mêmes bords sont en outre peu accores , un navire ne pourrait être efficacement protégé par les batteries qui y seraient établies, qu'en s'écfaouant en dedans de la portée de leurs feux. C'est à la partie S. E. de la baie que débouche la rivière qui lui a donné son nom.

Les opérations commerciales qui se font aujourd'hui à Bàli sont presque insignifiantes; l'état de subversion du pays en est la cause, de même que dans les précédentes localités. Les productions de cette province consistent actuellement en riz, mais, manioc et patates. Les bœufs vivants, le bœuf boucané, le suif, les peaux , le sandal et le riz constituent les exportations, au transport desquelles sufGsent annuellement cinq à six boutres venus des côtes de Mozambique, de Zanguebar et parfob des Comorres. Ces boutres portent à Bâli des étoffes, de la poudre et quelques fusils. Ceux de Mozambique y prennent principalement des bœufs vivants; et les autres, du bœuf boucané. Le riz y est assez rare : j'ai payé une piastre le sac de riz en paille, d'environ quarante kilogrammes. Le prix d'un bœuf est de quatre à cinq piastres.

On m'avait dit que Rabouki et les autres chefs d'Âmbongou vendaient des esclaves; le premier s'en est défendu , mais il m'a avoué que Tsambou et Lavasikin'dah' s'étaient livrés à ce trafic, et que l'embarquement des noirs avait eu lieu à Bàli.

Rabouki est un homme rusé et doué, relativement à ses collègues, de beaucoup d'intelligence. Il a un grand nombre d'enfants, dont Tun est élevé à Zanzibar. L'ainé, nommé Tzaîni, vint àMagoulou pendant que je m'y trouvais : c'était un vigoureux garçon , alors âgé de vingt-cinq à trente ans, et d'une physionomie assez prévenante quoique moins fine que celle de son père. Une femme et deux enfants ont été enlevés à Rabouki par les Hôvas, en i836, lors de l'expédition qui amena la prise des deux boutres de Séïd-Saïd.

Je connaissais et j'ai déjà mentionné les relations peu ami-

cales qui existaient entre Rabouki et ses voisins. Le résultat de son message aux chefs tsitampikis conGrma pleinement, comme jeTai insinué, Topinion que j'avais conçue à ce sujet : s'il ne m'a pas trompé, les deux faoïpmes quil avait envoyés vers eux furent arrêtés par des gens de Lavasikin'dah', qui se refusèrent à les laisser aller plus loin, disant que le samhou (le navire) arrivé à Bàli y était envoyé par les Hôvas, et que Rabouki, gagné par ceux-ci, voulait tromper ses collègues, et prêter les mains à leur enlèvement.

N'ayant pas vu Lavasikin'dah' ni Tsambou , j'ai peu de renseignements à donner sur ces deux chefs , et je dois même prévenir, en les donnant, que je n'ai eu à ma disposition aucun moyen d'en vérifier l'exactitude.

Lavasikin'dah', fils d'Andrianoun'zoun'-Arivou , réside à Na* mourouka , et commande les Magnéas. Le territoire de Namourouka est entouré par les montagnes Bémarah, qui lui forment une vaste enceinte et le mettent à l'abri des invasions des Hôvas : l'espace circonscrit par elles aurait de neuf à dix milles d'étendue. Le pays occupé par les Magnéas comprend , en outre de Namourouka, plusieurs districts situés dans l'Est et le S. E. de ce dernier, et dont l'un des plus importants, appelé Voulamahamaï, est gouverné, au nom de Lavasikin'dah', par un certain Ridda.

Les Magnéas forment, dit-on, une population de dix à douze mille âmes ; ils possèdent environ huit cents fusils. Lavasikin'dah' envoie de fréquentes expéditions contre les pays soumis aux Hôvas : elles sont dirigées, par le territoire d'Andriba, surSianaka ou sur la frontière de la province hôva de Vonizongo » et ont pour but d'y enlever du monde et du bétail. Tous les chefs d'Âmbongou fournissent des hommes pour ces expéditions , qui sont ordinairement commandées par un chef de Lavasikin'dah', nommé Tsimisampé.

Tsambou , fils d'Andrianassin'-Arivou et parent du chef des Magnéas^, commande les Tsitampikis et l'étendue de pays comprise entre Marouléo à l'Ouest, Namourouka et Mandévi au Sud et au S. E. Il réside au village de Bélembouki, sur la rive gauche de la Bâli. On lui donne une centaine d'hommes armés de fusils, et environ cent cinquante armés de sagaies. Il a trois frères dont il est l'ainé , et qui marchent sous ses ordres : le premier, âgé de trente à trente-cinq ans , est ce Réentengh que j'ai

vu àKiakombi; il demeure à BébakouU, près et sur la rive droite de la Bâli; on évalue le nombre de ses gens à soixantedix hommes armés de fusils , et à cent-vingt, armés de sagaies. Le second, Ralvatou, habite au village de Maroiiravi, tout près du précédent; il dispose d'environ soixante hommes, dont une vingtaine sont armés de fusils. Le plus jeune, Condroussi , réside à Béravi, près de Marouravi; sa suite se compose d'une trentaine d'hommes. Ainsi, toutes réunies, les forces aiilitaires des Tsitampikis consisteraient en six cents hommes, dont environ deux cents armés de fusils.

J'avais entendu dire, pendant mon séjour à Majunga, qu'un officier hôva, nommé Salou, avait déserté chex les Sakalaves d'Ambongou , et qu'il yavaitété suivi par deux cents hommes. En questionnant les gens de Babouki sur ce fait, je sus qu'il n'était pas sans fondement : des hommes des environs de Bâli, allant chasser les bœufs à Magnérinéri, avaient eu connaissance de la présence de ce Salou non loin de là; et un autre officier hôva, récemment réfugié parmi les Tsitampikis, avait aussitôt envoyé quelqu'un à l'endroit indiqué, pour se mettre en communication avec son compatriote.

J'interrogeai Babouki sur la manière dont lui et ses collègues agissaient envers les Hôvas qui se réfugient chez eux. U me paraissait assez extraordinaire que, soupçonneux comme le sont les Sakalaves, ils laissassent vivre au milieu d'eux des gens qui, d'un jour à l'autre, pouvaient les trahir. Je ne fus pas moins étonné d'apprendre qu'ils se contentaient d'empéclier ces réfugiés d'avoir des armes pendant un certain temps , au delà du* quel toute mesure de précaution cessait à leur égard. Cette seule garantie serait considérée comme bien insuffisante, chea des peuples beaucoup moins défiants que les Malgaches ne le sont, en certaines circonstances, à l'égard des blancs : toutefois, leur inconséquence peut jusqu'à un certain point s'expliquer. La crédulité, qui est très-développée chez eux comme chez tous les sauvages, les prédispose à subir toutes les impressions bonnes ou mauvaises qu'on peut chercher à leur inspirer; mais ils seront d'autant plus impressionnés de ce qu'on leur dira, que l'in* dividu dont il sera question prêtera davantage au merveilleux. Ainsi, un conte qui leur sera fait au sujet d'un blanc produira sur eux beaucoup plus d'effet que s'il avait traita un Malgache; ceci tient surtout à l'idée qu'ils ont de la puissance de chacun

des deux pour faire le mal. Ils pourront donc, s'ils y sont poussés, concevoir au sujet du premier, surtout s'ils ne le connaissent pas déjà, les craintes les plus chimériques, les plus burlesques même, et montrer à sou égard la plus ridicule défiance, alors qu'ils n'auront pas l'idée de suspecter le second, fût-ce même un Hôva se présentant pour vivre au milieu d'eux.

Après sept jours passés à Bâi , j'avais à peu près obtenu , en fait de renseignements , tout ce que je pouvais attendre d'une relâche en cette baie; je songeai donc à prendre congé de Rabouki. En outre du sabre que je lui avais donné quand il était venu à bord , je lui fis encore quelques petits cadeaux pour sa femme et ses filles , ce qu'il reconnut en me donnant l'assurance d'un bon accueil pour tous les bateaux français qui se présenteraient à Bâli dans le but d'y commercer.

Le lo au matin, la Dordogne sortit de la baie de Bàli et se dirigea vers le cap Saint-André : c'est au Sud de ce cap cpie débouche la rivière Sambaho, sur le bord de laquelle réside Andrianah , le chef des Mivavis.

Page 1