CHAPITRE XIX
Si^jour à Kivin'za. — Collision entre les Antimënas et les Antsansas. —
La Ranoumaînti.
Le surlendemain de mon arrivée , Raïmiri revint à Kivin'za. Il se trouvait à Namila lorsqu'on l'informa de ma venue, et il était parti le matin même de ce village, situé à sept ou huit milles plus au Nord. U m'invita à me rendre à Kanatsi, sous le prétexte qu'à l'approche des Antiménas, Tsifalagni, ayant ordonné à la population du Sud de la province de se retirer vers Kanatsi, il ne viendrait probablement pas lui-même à Kivin'za, qu'il devait supposer déjà abandonné. Raïmiri n'avait du reste pas vu Tsifalagni ; il avait été poussé à cette démarche près de moi par Andrissah, nièce de ce dernier, qui résidait momentanément à Namila et allait se rendre à Kanasti , dans la crainte d'une rixe entre les Antiménas et les Antsansas. Pensant bien que notre entrevue n'aurait pas lieu sans que je lui offrisse quelques cadeaux, elle désirait me voir, mds se souciait peu
de se transporter à Kivin za , par la raison que je viens de dire.
De mon côté, je n^étais pas disposé à aller plus loin : déjà trop éloigné de Marouantali pour entretenir des communications régulières avec le navire par le moyen de la chaloupe, je voulais du moins, pour le cas où quelquNin de mes hommes vint à être sérieusement malade, me réserver la possibilité de Texpédier à bord en pirogue, et ne pas être moi-même obligé de quitter les lieux, si ma présence y était encore nécessaire. Je me refusai donc à eHectuer le déplacement qu on me proposait, et me montrai bien décidé à attendre, où j*étais, la réponse de Tsi£ilagni. Voyant que ma volonté était fermement arrêtée dans ce sens, Ramaîri dépécha un exprès à Andrissah, afin de lui faire connaître ma réponse, et Fengager à diflérer son départ pour Kanatsi jusqu'à la décision de son oncle. De nouveaux envoyés allèrent en même temps trouver celui-ci pour l'engager à ne conserver aucun doute sur mon intention de l'attendre à Kivin*za, et pour le prier de se hâter le plus possible, en raison du peu de temps que je devais y séjourner.
Dans la même journée, on vit avancer sur la rive opposée des groupes nombreux d'hommes armés qui vinrent stationner en face du village : c'étaient les chefs antiménas que j'avais appelés, suivis d'environ deux cents hommes. Les habitants de Kivin'za furent d'abord un peu effrayés de cette apparition; mais je les rassurai en leur promettant que les Antiménas ne passeraient pas la rivière. Je me dirigeai aussitôt vers l'autre bord, à petite distance duquel je mouillai la chaloupe; puis j^envoyai Aoudi à terre dans une pirogue pour décider les trois principaux chefs à se transporter dans mon embarcation t où nous pourrions causer plus à l'aise.
A ma grande surprise, ils se prêtèrent à mes désirs sans aucune hésitation, et cette confiance, que je n'avais pas encore rencontrée dans la population d'aucune des localités où je m'étais présenté, me donna tout d'abord une bonne opinion de leur caractère. Ces trois individus étaient Raihinavi, qui avait la di* rection générale de l'expédition; Rakouti, taisant les fonctions de fahatélou, et Tsimivohits', le chef des Vésous^ du Ménabé.
Après les avoir suffisamment entretenus des motifs qui mV
^ Les Vésous sont tous les habitants du bord de la mer; ches les Sakalaves de Bonéni, on les nommait Antavèles.
menaient à Kivin'za et des dispositions bienveillantes de M. le gouverneur de Bourbon pour tous les chefs sakalaves, particulièrement pour Taragne, je leur fis entendre qu^il ne pouvait s'en assurer la continuation qu*en suivant nos conseils. « Je m*estime heureux, ajoutai -je, d'être arrivé à temps pour prévenir une lutte entre Taragne et Tsifalagni; c'est aussi pour vous une occasion de me prouver, en acceptant ma médiation, que vous êtes dignes de l'intérêt qu'on vous témoigne, et j'espère que vous me donnerez celte preuve. Ainsi, quels que soient les ordres que vous ayez reçus en partant pour Mavouhazou, je vous exhorte à n'y commettre aucune hostilité avant que j'aie essayé de terminer pacifiquement cette affaire. Vous causeriez le plus grand tort à Taragne en vous conduisant autrement , et cela retomberait ensuite sur vous-mêmes, carîl vous punirait certainement de ne m'avoir pas écouté et d'avoir agi sans tenir compte de la nouvelle situation où mon arrivée vous avait placés. J'attends d'un jour à l'autre Tsifalagni ; je lui parlerai dans le même sens, et je vous ferai connaître alors ses dispositions et celles que vous devrez prendre. »
Les chefs antiménas m'affirmèrent que Taragne n'avait aucune intention hostile à l'égard de Tsifalagni, et que, d'après ses ordres, si leurs réclamations restaient sans succès, ils devaient se retirer, et retourner à Manamboule, où il les attendait.
Quoi qu'ils pussent dire, je regardais toujours comme un singulier moyen de présenter pacifiquement une requête, que de l'appuyer par l'envoi d'une armée de deux mille hommes; d'ailleurs des Antsansas m'avaient assuré que cette requête avait été formulée en des termes n'annonçant pas que le réclamant dût se résigner à un refus. Aussi, tout en paraissant accepter comme vrai ce qu'ils me disaient des intentions de Taragne, je n'en blâmai pas moins ce déploiement de forces, qui était inutile si l'on ne voulait pas engager une lutte, et qui avait eu le fâcheux effet de jeter le désordre et l'épouvante dans la population antsansa.
Après s'être attachés à présenter comme toute naturelle la conduite de leur chef, ils me firent l'énumération des griefs qui l'avaient provoquée, et parurent tenir bien moins à l'extradition des réfugiés qu'au recouvrement des objets détournés; ces objets consistaient en un couteau d'ai^ent, quatre fusils, deux quadruples, une corne d'amorce montée en argent et une petite malle.
Si Taragne avait dû se contenter de la restitution de ces objets, nul doute que Tsifalagni ne se fût empressé de le satisfaire; si même il ne s'était agi que de Textradition deQuidada et de sa suite, Tsifalagni se serait peut-être encore décidé à les renvoyer, quoique cela fût contraire aux usages du pays; mais il y avait dans lafTaire en litige plus qu'un simple cas de vol et de désertion. Comme on Ta vu plus haut, une partie de la population antsansa était composée de familles du Ménabé, qui, par différents motifs, avaient quitté leur pays. Or, ces émigrations tendant à amener un déplacement de puissance et à changer la position relative des deux chefs à l'égard l'un de l'autre, elles ne pouvaient être approuvées par Taragne, qui, comme chef suprême du pays et suzerain de Tsifalagni, avait tout à y perdre et voulait s'y opposer. C'était donc entre eux une question de droit, question dont la solution menaçait la sécurité, sinon la vie, d'une partie de la population de Mavouhazou, car la protestation de Taragne jetait de l'incertitude sur le sort de tous ceux qui avaient précédemment émigré.
A mes yeux le droit était évidemment du côté de ce dernier. Tsifalagni, quoiqu'il en dût coûter à sa vanité, ne pouvait se considérer que comme un grand vassal du roi de Ménabé. Il avait déjà commis une faute en donnant asile aux Antiménas qui émigraient pour se dérober à l'autorité de leur chef: vouloir persister dans cette voie malgré les réclamations de Taragne, eût été une prétention d'autant plus ridicule de la part de Tsifalagni , qu'il ne possédait aucun moyen de soutenir cette velléité d'indépendance. Il y allait du reste de l'intérêt du pays : toutes ces désertions d'un chef à un autre ont l'influence la plus nuisible sur sa force et ses moyens de résistance. Par la fluctuation continuelle qu'elles occasionnent dans la population, elles rendent la défense incertaine et donnent lieu tôt ou tard à des guerres intestines ; elles auraient en outre pour résultat définitif de réunir la grande majorité de la population sous le patronage du chef le plus nul : les Sakalaves tendant toujours, par suite de leurs habitudes d'insouciance et d'indépendance, à rallier celui qui les contrarie le moins, cesl-à-dire le plus faible et le plus incapable de les gouverner.
J'avais trop bien apprécié les fâcheux effets de l'absence de tout lien hiérarchique dans cette population , pour ne pas condamner les principes ou les actes qui pouvaient produire des
efTets semblables ; aussi , dans la circonstance qui s'oflrait , mon opinion devait-elle être favorable au représentant du pouvoir et de Tordre. Mais proclamer sans restrictions le droit de Taragne, c'eût été livrer à sa vengeance nn grand nombre de victimes. Il fallait donc, en posant le principe pour Tavenir, faire accepter les déplacements accomplis. Telle me parut être la solution la plus convenable à donner à la question ; il me restait à y disposer les parties contendantes.
Je causai pendant quelques heures encore avec les chefs antiménas, afin de les décider à accepter ma médiation dans le débat engagé, après quoi je les congédiai.
J'étais depuis cinq jours à Kivin'za, lorsque revinrent les hommes envoyés vers Tsifalagni; ils étaient chargés par lui de mapprendre que l'arrivée des Antiménas l'avait d'abord retenu à M avouhazou , mais qu'après avoir donné les premiers soins à cette aflain% il était convenu avec les chefs de l'expédition d'en remettre les débats à plus tard, et qu'il allait partir pour venir me voir. J'avais donc encore deux jours à attendre.
Tous ces retards me contrariaient on ne peut plus. Après les trois ou quatre premiers jours de station dans une localité, j'avais ordinairement tiré de chacun tous les renseignements qu'il pouvait me donner, et le temps que j'y passais de plus était à peu près du temps perdu. Si du moins, en attendant l'arrivée du chef, j'avais pu me transporter sur quelque autre point! Mais non, je n'étais pas libre de mes mouvements, et à l'instant où j'aurais quitté Kivin'za, un exprès eût été indubitablement envoyé à Tsifalagni pour lui dire que j'étais parti et le faire rebrousser chemin.
La rivière Ranoumaînti, où j'étais ainsi retenu, n'offre aucun intérêt à l'exploration ; dans la saison sèche, elle n'est à proprement parler qu'un bras de mer de cinq à six milles d'étendue, au fond duquel vient se perdre une petite branche de la Douko; dans la saison pluvieuse, ce bras de mer est grossi par les eaux de la rivière, qui s'y déchargent à deux endroits avant d'arriver à son embouchure, située à trois milles nu Sud de Kivin'za. A l'époque où je me trouvais dans la Ranoumaînti, c'est-àdire pendant la sécheresse, la chaloupe y échoua, au moment de la pleine mer, à quatre milles et demi du village; mais, devant ce dernier, il restait de trois et demi à quatre brasses , à mer basse, dans les marées de syzigies. Avec un beau temps Doc. SUR Madag. 90
-et à la fin du flot, les grands boutres passent la barre, et de petits navires même pourraient la franciiir.
Le village de Kivinz'a est assis sur un plateau sablonneux et découvert, où les brises du large entretiennent un air pur pendant le jour. Mais, dans la nuit et une partie de la matinée, la brise de terre y apporte un air qui doit être fortement vicié; car il se sature des émanations que dégagent d'immenses mares, formées par les débordements de la rivière, et dans lesquelles le mélange d'eau douce et d'eau saline développe une luxuriante végétation de palétuviers. Toutefois, après y avoir passé onze nuits, je n'avais eu que deux hommes atteints de fièvre.
Quatre ou cinq jours après mon entretien avec les chefs antiménas, Tun d'eux, Tsimivohîts' , se présenta à Kîvin'za, et demanda à me parler : il était envoyé vers Taragne par ses collègues, qui l'avaient chargé de m'en prévenir en passant et d'entendre mon kabar pour ce prince.
Je savais que la saison éfait Irop avancée pour que je pusse sans danger faire stationner la Dordognc devant la rivière Sizoubounghi, sur les bords de laquelle réside ordinairement Taragne. Or, celui-ci étant déjà à Manamboule où il attendait, m'avait-on dit, la réponse de Tsifalagni, pouvait bien s'avancer un peu au Nord et gagner Pandoukouara, village en face de file Marouantali à i'abri de laquelle j'avais laissé la Dordogne : il s'y serait trouvé encore en Ménabé; ainsi ce mouvement, d'ailleurs justifié par mon appel, n'aurait pas porté ombrage à Tsifalagni. De cette manière, j'aurais, me disais-je, non-seulement la facilité de le voir, mais en outre celle de le mener k bord, ce qui serait bien plus fructueux quant à l'impression produite sur le jeune roi; je ne désespérais même pas de décider Tsifalagni à s'y rencontrer avec lui. Depuis que j'étais informé de la présence de Taragne à Manamboule , j'avais conçu ce projet, et si je ne Tavais pas dès lors communiqué aux chefs antiménas, c'était dans la crainte que, le bruit venant à s'en répandre, on ne le représentât à Tsifalagni comme un complot tramé contre luit ce qui l'eût certainement empêché de se rendre à Rivin'za. Mais la démarche qui venait d'être faite près de moi au nom de ces chefs m'obligeait de me prononcer immédiatement , car on allait m'annoncer à Taragne , qui sans doute, retournerait aussitôt à Sizoubounghi, dans la pensée que je pourrais m'y transporten j'exposai donc mon projet à Tsimivohits', le lui présentant conoime
le seul moyen que j^eusse de me rencontrer avec son maître. Il parut comprendre mes raisons, et promit d'employer tout son crédit pour décider Taragne à ce que je désirais. Nous calculâmes qu'il pourrait m apporter une réponse à bord, six jours après, pour le 8 novembre, et je lui donnai ma parole de ne pas partir de Marouantali avant cette date.