CHAPITRE XX
Arrivc^c de Tsifalagni. — Relations avec ce chef. — Cérémonie religieuse. — Réconciliation entre les Antiménas cl les Antsansas. — Départ.
Plusieurs courriers successifs avaient annoncé à Kivin'za rapproche de Tsifalagni, et il arriva enfin le /;, dans laprès-midi. Notre entrevue eut inimédialement lieu. Il paraissait d'abord lrès-emba;Tassé de l'espèce de cérémonial qu'on lui avait sans doute conseillé comme un moyen de m'en imposer davantage; mais le ton amical que je pris avec lui le rappelèrent bientôt à SSL bonhomie naturelle. Tsifalagni pouvait avoir alors environ cinquante ans. Il était d'une très-haute taille et d'une grosseur proportionnée. 11 me parut être d'un caractère doux et faible; mais on le disait très-courageux. Je le jugeai, du moins pour l'intelligence , inférieur à tous ceux de ses chefs qui l'accompagnaient: il me sembla manquer surtout de la fermeté et de l'esprit d'autorité qui seraient si nécessaires aujourd'hui aux princes sakalaves et que possède seul , parmi les princes malgaches que j'ai con> nus, Tsimiare, roi des Ântankares. Dans cette première entrevue, Tsifalagni était orgueilleusement paré de vêtements enlevés a»x Hôvas, et qui lui composaient un assez bizarre accoutrement: la pièce principale du costume était un habit d'uniforme angkis, de rojal marine, dont je plaisantai si bien mon hôte, qa'il ne se montra plus à moi qu'avec l'habillement indigène.
Il fallut recommencer pour lui l'exposé, fait dans chacune des stations précédentes, des motifs de ma venue et des dispositions de M. le gouverneur de BourI on à l'égard des Malgaches de la côte ouest : j'en laissai tout le soin à mon interprète, qui savait ce sujet par cœur. On y répondit en des termes de satisfaction et avec force promesses d'amitié et de dévouement, etc., mais on ne s'attendait pas, je crois, à être aussitôt obligé de m'en donner une preuve. Le soir même, d'acoord avec Tsifalagni, qui ne voyait sans doute dans cette dé-
marche de ma part qu^tin fait insignifiant, j*expédiai nn de mes Malgaches au camp des Antiménas , pour convoquer à Kivin'za les chefs avec lesquels j'étais déjà entré en pourparlers.
Le jour suivant, après une seconde entrevue avec Tsifalagnî , je lui fis cérémonieusement porter les cadeaux que je lui avais destinés : un sabre, des coupons de toile bleue et blanche, des mouchoirs, deux miroirs, de la vaisselle, un pot à eau et sa cuvette en porcelaine, et quelques objets de quincaillerie. Tsimahounatsi, son frère, qui lavait accompagné à Kivin*za, reçut aussi quelques présents. Tsimahounatsi était beaucoup plus jeune que Tsifalagni : sa physionomie était un peu plus expressive et semblait annoncer en lu| plus d'énergie, mais je crois quen réalité le caractère de lun était aussi nul et aussi faible que celui de lautre.
Les chefs antiménas étant arrivés dans laprès-midi devant le village, je passai à l'autre bord avec ma chaloupe, accompagné de trois chefs antsansas que Tsifalagni avait désignés; un même nombre de ceux de Taragne vinrent se joindre à nous, et il fut convenu qu ayant entendu contradictoirement les deux parties sur ce qui avait provoqué leur différend, je déciderais des moyens propres à les réconcilier, en prononçant sur les droits et les obligations de chacune d'elles.
Les débats me firent reconnaître pour certains les torts attribués à Quidada : sa fuite de chez Taragne et son arrivée à Mavouhazou avec un certain nombre d'hommes et de femmes emportant les objets que j'ai déjà mentionnés, moins toutefois un des deux quadruples. Lorsque j eus apprécié les faits, exposé les principes établis en pareille matière , et préparé ainsi mon auditoire au jugement que j'allais porter, je déclarai, en forme d'arrêt , que , pour ce qui était des personnes , elles ne pouvaient être renvoyées à Taragne ; que , cependant , chacun devant, dans l'intérêt du pays, rester dorénavant au lieu où il se trouvait, Tsifalagni aurait à proclamer, dans un grand kabar, qu*à l'avenir il renverrait tout Anliména arrivant sur son territoire sans y avoir été autorisé par Taragne. Quant aux objets, je décidai qu'ils seraient tous restitués , imposant à Tsifalagni l'obligation de les représenter, parce qu'en accueillant chez lui des voleurs, il était devenu responsable des objets dérobés par eux.
Les conmiissaires s'en retournèrent alors chacun de son côté : les uns, pour prendres les ordres de leur chef; les autres , pour
se consulter avec leurs collègues. On devait , ie lendemain , conclure un arrangement déûnitif.
Dans la soirée, je descendis à Kivin*za, où un kabar était assemblé au sujet du jugement que j avais rendu. On ne faisait pas d'objections à ce que j'avais décidé , mais on paraissait assez disposé à laisser traîner laffaire en longueur. Or1ëe n'était pas ainsi que je l'entendais; et, maîtrisant Tsifalagni par l'idée qu'il perdrait pour toujours notre bienveillance s'il ne se prêtait pas à ce que je voulais, je finis par obtenir qu'il donnât publiquement son adhésion à l'arrangement proposé,
A cet effet , dans une assemblée convoquée ie jour suivant , toutes les conditions, formulées de nouveau par moi, furent répétées l'une après l'autre, et sous forme de promesse par Tsifalagni . Alors, tout en lui témoignant ma satisfaction, j'énumérai une fois encore les avantages qui résulteraient pour lui et pour son pays de son entière soumission à nos conseils, ce qui produisit une grande impression sur l'auditoire. Dès ce moment, l'arrivée des Français à Kivin'za fut considérée paries Antsansas comme un événement si heureux, qu'ils voulurent en remercier Andrianzanahar' , et aussitôt on s'occupa de préparer un sacrifice.
Des individus désignés allèrent abattre un jeune arbre qui, ébranché et soigneusement dépouillé de son écorce , servit à faire un mât auquel on attacha un morceau delà toile que j'avais donnée. D'autres choisirent un bœuf blanc que l'on conduisit processionnellement au pied de ce mât, planté à l'Ouest du village, c'est-à-dire du côté de la mer. Le bœuf y fut attaché, et, après lui avoir lié les pieds, on ie coucha sur le flanc, la tête aussi tournée du côté de la mer. Ces dispositions terminées, les assistants, groupés en demi-cercle autour du mât, se mirent à genoux ou s'accroupirent, chacun avançant ses mains réunies et formant le creux, comme s'il s'était attendu à y recevoir quelque chose; puis Tsifalagni, appelé par son rang à remplir les fonctions de grand-prêtre, s'avança vers la victime. Après un instant de recueillement, il prit d'une main la queue du bœuf, et , s'armant, de l'autre, du sabre dont je lui avais fait cadeau, il se mit à en frapper le flanc de l'animal à petits coups cadencés selon la mesure des phrases qu'il débitait, et dont tel était à peu près ie sens :
^ Cest ie mot par lequel les SakaUves désignent ie bon esprit
« Écoute nos remerciments et nos vœnz, ô Andrianzanahar! Et vous, Ândriamandazouala , Andrianihanin'gba , Andriamissara , glorieux ancêtres desSakalaves; vous, Andriamagnéti-Arivou, Andrianisoa-n'Arivou , Andriaaiahatanti*Ariyou , les jJqs paissants rois du Ménabé, veillez »ur vos enfants» inspirez-nou» de votre sagesse!^
«Nous étions malheureux, nous étions depuis longtemps abandonnés des blancs! >
«Mais, voilà que les Français viennent à nous, en amis: Voiià que Tampandzaka-bé de Bourbon envoie son commandant* M. Guillain, pour nous donner de bons conseils! Grâces leur soient rendues, car en faisant du commerce avec eux, nous pourrous nous procurer ce dont nous manquions, et redevenir heureux et puissants !
« Envoie-les souvent chez nous, ô Andrianzanhar ! envoie leurs bâtiments sur nos côtes! que les vents enflent leurs voiles d'un souffle toujours propice! que la mer les berce mollement sur ses flots! Fais, surtout, que la Dordogue évite les écueils et les dangers de la navigation, et donne-lui un heureux voyage, pour que tous les vaisseaux des Français viennent nous visiter!
«Et, maintenant, accepte cette victime que nous ToArons : quelle te soit agréable et nous mérite tes grâces! »
Ayant terminé cette invocation , Tsifalagni donna un plus fort et dernier coup au bœuf, et le livra, ainsi que le sabre, au sacrificateur; celui-ci, après avoir fait avec cette arme le simulacre de couper la gorge à l'animal , Tégorgea réellement avec un instrument plus commode et nueux aflilé. On trempa ensuite le sabre dans le sang de la victime; on recueillit aussi de ce sang dans Tune des assiettes données par moi, et Raïmiri, le chef des Vésous-antsansas fut député avec quelques autres individus pour en faire oflrande à la mer et aux vents. Ils s agenouillèrent sur le rivage, marmottèrent qnelques paroles sacramentelles, puis, étant entrés dans Teau jusqua mi-jambes, ils y répandirent le sang qu'ils portaient. Au même instant, à un coup de fusil tiré par Tsifalagni, et que j'avais indiqué comme signal au patron de la chaloupe, celle-ci fit avec ses pierriers une salve qui ajouta encore au prestige et à la pompe de la cérémonie.
Dans les fêtes de ce genre, les assistants jugent, d'après la résignation ou la résistance de l'animal , s'il y a adhésion ou réprobation de la part de la divinité quant à l'événement qui a provo-
que le sacrifice. Comme, heureusement ici , le malheureux bœuf subit toutes les taquineries de Tsifalagni dans la plus complète immobilité, et se laissa égoi-ger comme un mouton, les oracles de l'endroit en conclurent que Tépreuve était des plus satisfaisantes, et qu'il fallait décidément avoir confiance en moi.
Profitant de ces bonnes dispositions , je poursuivis Taccomplissemenl de la réconciliation entamée. Les mêmes individus se réunirent encore à bord de la chaloupe, et les chefs antiménas n'ayant présenté aucune objection à la convention proposée la veille, elle fut définitivement acceptée par les deux parties. De mon côté, je déclarai parjure et ennemi des Français celui des deux chefs qui n'en exécuterait pas toutes les clauses; puis, m adressant aux Antiménas : « Maintenant, leur dis-je, vous n'avez plus à craindre de résistance de la part de Tsifalagni; il vous suffit de laisser près de lui quelques personnes pour recevoir les objets qu'il doit restituer; vous allez donc, demain matin, partir avec tout votre monde pour rejoindre Taragne. Je vais moi-même quitter Kivin'za pour me rapprocher de lui, et, si vous n'exécutez pas fidèlement les conditions du traité, vous aurez bientôt à en rendre compte. »0n arrêta que la restitution aurait lieu dans un délai de huit jours au plus, pendant lesquels Tsifalagni fournirait des vivres aux Antiménas désignés pour attendre qu'elle fût opérée : je fixai le nombre de ceux-ci à cinquante individus.
Les Antsansas furent très-reconnaissants de la preuve de sollicitude que je leur donnai en imposant aux Antiménas l'obligation d'effectuer aussitôt leur retraite du territoire de Mavouhazou ; car ni Tsifalagni ni aucun de ses commissaires n'avait songé à introduire cette condition dans le traité.
C'est ainsi que se termina cet incident, pour lequel je fus heureux que mon intervention eût amené une solution pacifique.
En résumé, toutes mes relations avec les chefs et la population de Mavouhazou furent des plus cordiales. Un bon nombre de personnes allèrent à bord de la Dordogne : chaque jour deux ou trois pirogues s'y rendaient , et je me prêtai d'autant plus volontiers à satisfaire cette curiosité, que j'avais dans les allers et retours des visiteurs des moyens de communication avec le bâtiment.
Ne possédant pas de plan des iles Stériles ^ et de la côte adjacente, et ne pouvant, dans mon ignorance des localités que je n*avais pas le temps d^étudier, placer la Dordogne sons les yeux de Tsifalagni et de ses Ântsansas, je tâchai du moins de leur donner la plus haute idée possible de notre supériorité , en employant tous les petits moyens ijue j'avais à ma disposition dans la chaloupe. Plusieurs exercices' de tir au fusil et au pîerrier furent exécutés devant eux et leur firent le plus grand plaisir. Chaque coup de pierrier qui portait leur arrachait un cri d*admiration ; or tous les coups étaient habilement dirigés, car cette fois j*avais précisément emmené mon mattre canonnier pour commander le mbarcation, et c'était naturellement à lui que le pointage était confié.
Pendant mon séjour à Kivin'za , j'eus l'occasion de voir Andrissah , la nièce de Tsifalagni , qui s'était déddée à y suivre son oncle. Elle est fille d'Andrianmiféfi-Arivou, tué, comme il a été dit, lors de la dernière attaque des Hôvas sur Mavouhazou. Ce frère de Tsifalagni a laissé encore deux autres enfants; une fille, nommée Hiérignéri, et un garçon du nom de Tsiambani. Andrissah étant l'ainée des trois, a succédé à son père. Je fis quelques cadeaux à cette jeune femme.
Le 7 novembre, après avoir pris congé du chef antsansa et de sa famille, je quittai Kivin'za, accompagné par Raîmiri, qui venait, suivi de quatre pirogues, prendre à bord quelques objets que Tsifalagni m'avait demandés, savoir : un chat, un peu d'arack, des aiguilles , des ciseaux et du savon. Si j'avais eu à ma disposition une chaise et un coupon de drap écarlate, tous les vœux de Tsifalagni eussent, je crois, été comblés; mais comme je ne pouvais lui livrer ces objets, il me chargea de prier M. le gouverneur de Bourbon de vouloir bien les lui envoyer.
La part du maître faite, je satisfis aussi, autant que cela me fut possible, les fantaisies de Raîmiri, et il quitta le navire, non moins convaincu de la puissance des Français que de leur bienveillance pour les Sakalaves. Voici , au reste , un petit incident qui avait beaucoup contribué, je crois, à exciter en lui un redoublement d'estime pour moi. Lorsque nous étions entrés dans ma
^ Quand plus tard j'ai eu ce plan sous les yeux, j'ai vu, en y rapportant la position de Kivia'za, selon la latitude que j'avais trouvée pour ce point, qu on pourrait mouiller beaucoup plus près de ce village et h l'abri de la mer, en se mettant entre le banc du Nord et la c^te. Mouillé à cet endroit, oo serait de même à portée de Namila.
chambre en arrivant à bord, mes effets se trouvaient à Tair dans la galerie, et la vue de ma grande tenue, dont les broderies lui parurent merveilleuses, lui donnèrent à penser que j'étais un bien plus grand personnage qu'il ne Tavait cru d'abord.