‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de la partie occidentale de MadagascarChapitre 32 sur 49 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Bésum^ (le mes observations sur les pays saLalaves et sur la situation de leurs

populations à Tégard des Hôvas.

Je terminerai le récit de ma dernière station dans le pays des Sakalaves par une appréciation générale de l'état moral et politique des populations de l'Ouest vis-à-vis des Hôvas.

La partie occidentale de Madagascar, comprise entre la rivière Sambéranou et la rivière Mangouki , est encore partiellement occupée par des groupes plus ou moins considérables de Sakalaves qui n'ont point accepté le joug des Hôvas; mais on peut dire qu'ils s'y dérobent bien plus qu'ils ne le repoussent • leur résistance est toute d'inertie. Des obstacles divers s'opposent à ce que cette résistance soit plus active; ce sont : l'anarchie dans laquelle vivent depuis longtemps oes populations et qui rend aujourd'hui impossible à leurs chefs l'exercice régulier de toute espèce d'autorité ; Fincapacité personnelle de quelquesuns de ces chefs ; l'inhabileté politique de tous ; le caractère turbulent des Sakalaves ; leurs querelles intestinee ; rinsuflisance de leur matériel en armes et munitions; enfin leur ignorance complète de la stratégie et même des plus simples notions de l'art militaire.

La plus grande partie du royaume de Bouéni, de Mandzaral à Sambéranou, est actuellement presque inhabitée : de toute la population qui occupait, il y a vingt ans, ce territoire, il y reste seulement quelques groupes épars, qui ont accepté la domination des Hôvas, ou des bandes de Djérikis dont l'action hostile s'exerce D^. SUR Madag. 21

tout aussi bien contre les villages de leurs conipalriotes que contre les postes occupés par lennemi. Presque tous les Sakalavet des districts du Nord ont, depuis cette époque et en diverses circonstances, émigré au pays d'Androunah, dont ces districts dépendirent jadis. Quelques-uns ont suivi ou rejoint Andriansouli à Maîotte; d autres en6n se sont réunis sur certains points du territoire et sur les iles voisines, où ils ont formé des masses assez considérables : telles sont les populations de Nossi-Bé, de Nossi-Fàli et celle que commande TaGkandre. J*ai dit que cette dernière pouvait être de 25,ooo âmes. Il doit s'en trouver de 1 5,000 à 16,000 sur les deux iles.

Le pays d'Anibongou, contrairement au précédent, est plus peuplé maintenant qu'il ne Tétait avant l'invasion du Bouéni et du Ménabé par les Hôvas : son territoire, entrecoupé de bois et de marécages, en fait un refuge assuré lors des incursions de Tennemi, qui d'ailleurs ne peut séjourner dans cette province, à cause de son excessive insalubrité. Toutefois, la population d'Ambongou ne me parait pas devoir dépasser le nombre de 35,000 âmes.

Les provinces sous l'autorité de Tsifalagni n'ont qu'une population très-minime relativement à leur étendue : elle peut s'élever à 1 5,000 ou 16,000 âmes.

La partie indépendante du Ménabé ne doit pas compter plus de 70,000 âmes de population.

Quoi qu'il en soit, si les groupes dispersés çà et là sur ces grandes divisions du territoire sakalave se réunissaient pour agir de concert contre l'ennemi commun, ils formeraient en chacune d'elles une force armée capable d'écraser les garnisons faibles et isolées que le gouvernement bôvay entretient; la même force serait aussi incomparablement supérieure aux corps d'expédition qu'il y envoie annuellement.

La partie Sud du Bouéni, aujourd'hui sous l'autorité de Tafikandre, possède au moins d,ooo guerriers;

Le partie d'Ambongou dépendante du Bouéni , où commandent maintenant Lavasikin'dah', Tsambou , Rabouki et Andrianah, en compte 6,700;

La partie d'Ambongou, dépendante du Ménabé, et les provinces de Tsifalagni mettraient sur pied 3,ooo hommes.

Le Ménabé proprement dit , dont Taragne est roi ; pourrait disposer de i4»ooo hommes.

Eh bien ! il résulte de la dissémination de ces forces et des diverses causes mentionnées ci-dessus :

Que 1,100 à 1,200 Ho vas peuvent, quoique répartis entre plusieurs postes, se maintenir dans le royaume de Bouéni, et exercer paisiblement leur souveraineté sur le territoire qui environne ces postes ;

Que 1,800 Hôvas tiennent sous leur dépendance une moitié du royaume de Ménabé ;

Enfin que des corps de 2,000 à 3, 000 hommes peuvent impunément parcourir et dévaster le pays d'Ambongou, où ils n'ont pas un seul poste . aussi bien que les autres parties encore insoumises du Bouéni et du Ménabé.

Il n'y a pas, rigoureusement parlant, dïnimitié ni de rivalités permanentes entre les diverses tribus sakalaves , mais les moindres causes suffisent souvent pour ameneir des différends entre leurs chefs, dont les rapports sont généralement empreints de susceptibilité plutôt que de bienveillance.

Les Sakalaves sont turbulents, vaniteux, menteurs, insouciants de l'avenir, défiants par ignorance, et souvent cruels par superstition. Mais ils ont beaucoup d'amour-propre, une imagination vive, une intelligence assez facile ; ils sont sobres, vigoureux , agiles, durs à la fatigue , capables d'enthousiasme et peu vindicatifs; instruits et bien commandés, ils feraient de très-bons soldats. Leurs chefs partagent ces défauts comme ces bonnes qualités; ils ne sont, sous aucun rapport, personnellement supérieurs à leurs sujets : aussi leur influence sur ces derniers est-elle à peu près nulle. Il en est de même de leur autorité; toutefois il faut remarquer que l'absence de celle-ci tient moins encore à la faiblesse de leur caractère qu'à l'impossibilité où ils sont de se faire obéir. Cette impossibilité durera tant que les chefs sakalaves (chefs suprêmes ou rois) n'auront pas une force armée permanente, soldée par eux, et qui leur soit entièrement dévouée. Radama n'a dû qu'à cette institution de pouvoir dompter les habitudes non moins anarchiques et oligarchiques des Hôvas, et leur imposer les réformes intelligentes dont il avait compris la nécessité pour agrandir sa puissance et civiliser son

pays.

Dans les provinces sakalaves, la culture est aujourd'hui strictement bornée à ce que réclame la consommation des indigènes; l'exploitation des richesses naturelles du sol est entièrement

négligée : le commerce n'y trouve donc plus cralimenf. Cet élaf de choses est le résultai forcé de Tinvasion et de Toppression auxquelles sont en proie, depuis vingt ans « ces malheureuses contrées.

Le bétail y est actuellement, outre un peu de riz, le seul article d'exportation pour des navires européens. L'eau est généralement mauvaise sur toute la côte; ce ne serait qu'avec beaucoup de temps et de peines que des navires de guerre en feraient provision.

Les voies de communication jadis établies entre les pays sakalaves et les provinces centrales sont depuis long-temps abandonnées. Les expéditions dirigées quelquefois de TAmbongou vers l'intérieur ne se composent que de bandes de pillards qui , arrivés à l'improviste sur les frontières de Sianaka et de Vonizongo, se ruent sur les villages qu'ils rencontrent, et y enlèvent des femmes, des enfants et du bétail. Ces bandes prennent, à dessein, des sentiers détournés, qui, étant longs et difficiles, ne sauraient convenir que pour des opérations du même genre. Il n'y a, à proprement parler, de route pour aller de la côte au centre de l'île, que celle de Majunga à Tananarivou, à travers Anghalavouri. Par cette voie, qu'on assure être facile et praticable pour des charrettes, des courriers à pied se rendent en huit jours de l'un à l'autre point. Si l'ancienne route par Andriba ^ était rendue à la circulation , les rivières Bétsibouka et Ikoupa pourraient être utilisées au trajet de Majunga à Mangfaaniki ; le chemin restant alors à faire pour atteindre Tananarivou n'exigerait plus que huit jours de marche. On trouverait dans les Antalaots' restés à Majunga, aussi bien qu'en beaucoup d'autres qui habitent Nossi-Bé ou Maïotte, des guides intelligents pour la navigation de ces rivières et pour toute la route qui mène •A Tananarivou.

Les postes hôvas de Majunga et de Mouroun'sang, qui sont les plus importants de la côte ouest, n'ont chacun qu'une garnison de trois à quatre cents hommes. Le système de fortification , au moyen duquel ces postes sont défendus , suffit à les rendre inexpugnables pour les Sakalaves, et les garantit même d'une attaque de leur part ; mais ils ne tiendraient pas devant la moindre artillerie dirigée par des Européens, et leur

• CcHfi route a hé. indiquée précédemment, page 230.

gai'uison serait d autaut plus facilement délogée que, tous les ba^ tiaients dont ils se composent étant faits de bois et de feuillage, il sulSrait d'y envoyer quelques obus pour les incendier en un instant. Celui de Majunga, entre autres, est dans des conditions particulièrement favorables à une attaque par mer : les plus grands navires peuvent mouiller devant, à portée convenable. Ces postes n'ont ni puits ni citernes et ne sont pas ordinairement approvisionnés de vivres : leur isolement et leur' éioignement dlmerne les mettraient, en cas de siège, dans Timpossibité d'en recevoir promptement de l'intérieur ; il serait d'ailleurs très-facile de les bloquer.

La lulte engagée entre les Sakalaves et les Hôvas doit inévitablement se terminer au désavantage des premiers, s'ils sont abandonnés à leurs seules ressources. Pour s'en convaincre, il sulUra de comparer entre elles leurs situations respectives :

Il y a une nation et un gouvernement hôvas. — Il n'y a que des groupes plus ou moins considérables de Sakalaves : groupes sans cohérence, sans hiérarchie, sans gouvernement, sans direction commune.

Il y a une politique hôva : créée par Ramada, elle eut d'abord pour but la constitution de l'unité malgache sous sa domination. Ranavalou, qui lui a succédé, a des vues moins élevées, il est vrai ; cette reine et les hommes cupides qui dirigent son gouvernement se sont faits marchands : leur seule préoccupation est d'amasser de l'or. Mais leurs propres ressources étant de plus en plus absorbées par les habitudes vicieuses et les besoins désordonnés qu'ils ont contractés, et qui sont les résultats ordinaires d'une civilisation avortée, ils prétendent exploiter à leur profit tout le commerce de file : ils veulent donc aussi la souveraineté et l'occupation, sinon comme but d'ambition politique et de grandeur nationale, au moins comme moyen de s'enrichir. Si, depuis quelques années, le gouvernement de la reine poursuit son œuvre avec moins d'activité, il faut l'attribuer à l'épuisement de la population qu'il dirige et à rinsuiHsance absolue de celle-ci pour une occupation plus réelle des provinces conquises, bien plus qu'à la résistance que lui opposent les populations attaquées. Non-seulement, en eifet, les Sakalaves ne cherchent pas à repousser les expéditions hôvas ou à s'emparer des postes hôvas maintenus dans leur pays, mais ils paraissent n'avoir pas même la volonté de défendre le

Uniloire qu ils conservent encore. Us vivent au jour ie jour, en groupes séparés, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, souvent errants dans les bois, et ne songeant qu'à fuir à l'approche de lennemi. Ainsi, devant cette immuable politique des Hôvas, qui poursuit la conquête de Trie par l'invasion et l'occupation partielle, il n'y a, chez les Sakalaves, qu*insoucianoe et imprévoyance.

Le gouvernement d'Imerne trouve, dans le commerce extérieur qu'il entretient, la possibilité de pourvoir à son approvisionnement en armes et en munitions de guerre, et de cou* vrir ainsi ses pertes et ses consommations en ce genre. — Les Sakalaves, déjà moins bien pourvus que leurs adversaires sou» ce double rapport , usent et consomment sans pouvoir remplacer ou réparer.

Chez les Hôvas, les chefs sont, pour la plupart, initiés aux idées et aux connaissances pratiques nécessaires à leurs relations avec des étrangers; un certain nombre de jeunes honmies ont reçu une éducation dans ce sens , et il en est même qui ont montré dans des circonstances délicates une intelligence supérieure et un tact politique remarquable. — U n'est pas un chef sakalave qui sache lire; et la transmission de la pensée au moyen de caractères est encore une chose si merveilleuse pour eux et leurs siqets, que les uns et les autres la considèrent cooune œuvre de sorcellerie.

L'épuisement de la population hôva, l'aversion inspirée contre les dominateurs par la cruelle oppression que le gouvernement de la reine fait peser sur les populations déjà soumises, prolongeront peut-être la résistance des Sakalaves, mais ne rétabliront pas les chances en leur faveur : manquant de ressources pour prendre l'offensive au moment convenable, ils ne pourront profiter des embarras temporaires des Hôvas, et ceux-ci reprendront fructueusement les hostilités à mesure que renaîtront leurs moyens d'action.

Ainsi donc, et sans aucun doute, l'anéantissement de la na* tiftaalité sakalave au profit de la domination hôva n'est plus qu'une affaire de temps, dont le terme ne saurait être éloigné.

Le 19 novembre, après avoir congédié mes hôtes antiménas, je mis sous voiles. Nous louvoyâmes toute la journée et une partie de la nuit pour sortir des îles et des bancs, mais nous n'étions pas encore en dehors de ces derniers quand le calme nous

pril. J allais èlre forcé de mouiller, car le courant portait au milieu d'eux, et le bruit des brisants, grossissant d*une manière sensible, indiquait que nous en approchions rapidement; une petite brise de terre qui se leva vers une heure du matin, nous permit de prendre le large.

En m'éloignant des iles, j'avais donné la route pour atterrir vers le point de la côte où je supposais que devait être Tembouchure de la Sizoubounghi : je voulais en passant reconnaître sa position. Le surlendemain au matin, nous étions en vue de ce point, et Tentrée de la rivière fut estimée par 19** bi de latitude. Nous continuâmes alors d'avancer vers le Sud , louvoyant sur un espace de huit à dix lieues , et sans nous éloigner guère plus de la côte, afin de profiter des variations que la brise subit assez régulièrement à certaines heures , dans le voisinage de la terre. Nous poussions souvent nos bordées jusque près de celle-ci ou des petites iles et bancs qui , en plusieurs endroits s'étendent parallèlement à elle : nous pûmes donc prendre une idée générale de l'aspect qu'elle présente. Sur toute l'étendue du littoral compris entre les iles Stériles et le cap Saint-Vincent, elle est, à part quelques rares endroits, très-basse \ se terminant au bord de la mer, tantôt en plages de sables, tantôt en petites falaises sablonneuses garnies de quelques broussailles ou de maigres arbustes ; puis» sur les points très-nombreux où vient déboucher quelque cours d'eau , ce sont de larges espaces de terrain d'alluvion, recouverts de palétuviers , qu'envahissent les eaux de la mer dans les grandes marées. Les haut-fonds de sable ou de corail y sont nombreux : toutefois , comme ils forment groupe et se rattachent à quelque banc découvert ou à quelque ilôt, qui commande la surveillance, ils sont par cela même moins dangereux. Outre le groupe des iles Stériles, il existe sur cette côte du Ménabé deux autres groupes^ qui, bien que moins étendus que le premier, offrent néanmoins, en dedans du canal qu'ils forment avec la terre, des mouillages

' A peu près par le travers de rextrémité sud du groupe des iles Stériles, entre les rivières Sobaoi et Manamboule, se trouve une très-haute terre nomr mée Kimbi ; puis vis-à-vis les iles Andiangouri et Andiamitarouki (iles Barlow et Crab de nos cartes) , il existe plusieurs monticules de terre rooge opk paraissent complètement dénués de végéiation.

' Ils sont désignés par Owen sous les noms de Barlow et Crab IsUa^s, et de Murder et Grave l$lanas.

sârs en toute saison. Il est vrai qu'une retâche au milieu de ce» )les serait à peu près sans objet ; car on y trouverait à peine ud peu de bois à brûler , on y chercherait en vain de Teau , au moins dans la saison sèche ^ et quant aux parties de la Grande-Terre qu'avoisinent ces mouillages elles sont maintenant sans intérêt, si ce n'est pour des explorateurs. A ce titre, j'aurais pu , laissant la Dordogne à labri des îles, visiter encore avec ma chaloupe quelques autres points de la côte. Mais le temps me manquait; il ne restait plus à bord que la quantité de vivres nécessaire pour mener à Gn ce que mes instructions me prescrivaient spé^ cialement d'accomplir. Nous nous dirigeâmes donc aussi promptement que les vents nous le permettaient vers la côte de Féérègne où j'avais à faire au moins une station.

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