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CHAPITRE III

INVASIONS DES HÔTAS DANS LE MÉNABÉ.

Événements survenus en Ménabë à la fin du règne de Miakâla. — Pre' nièreinvatioDdece pays parles Hôvas. — Ramitrah* successeur de Miakala- — Prétentions de Radama à Tégard de Ramitrah'. — Deuxième invasion du Méaabé par les Hôvas. — Insuccès de cette expédition. — Radama envabit lui-même le Ménabé. — Précautions prises par Tannée Iiôva et cérémonies exécutées dans la capitale pour la réussite de rexpéditiom — Désastres éprouvés par les Hôvas. — Dii^sitions faites par Radama pour eootiaBer la guerre avec le Ménabé. — Quatrième invasion de ce paya par les troupes de Radama. — Traité de paix MM||Aamitrah' et Radasia.

Par suite de la réuniowlci ^«Perses provinces hovâs en un royaume, sous le règne d'jJ ÉJrfi iBimpouine , et de la conquête plus récente du pays de SianaB, le territoire qui formait les possessions de Radama confinait alors du côté de l'Ouest à celui des Sakalaves : c'était donc contre cette puissante et belliqueuse peujdadequ'il allait avoir à combattre dorénavant, pour donner suiteà son projet dedomination souverainesur Madagascar. Toutefois, il était à croire que de ce côté le roi hovâ trouverait une vigoureuse résistance, et il est en effet probable que, si les Sakalaves du Bouéni et ceux du Ménabé avaient su se prêter une mutuelle assistance pour défendre leur indépendance contre l'enneiiii corn*

iittin, tous les efTorts de celui-ci n'auraient pas suffi pour les dompter, ou seulement entamer leur territoire. Mais Tinsouciance etrinaction des Sakalavesdn Bouéni, pendant que ceux du Ménabé étaient attaqués, et réciproquement, facilitèrent alternativement les opérations de l'agresseur dans l'un et l'autre pays : ce fat sur le Ménabé qu'il dirigea d'abord ses attaques.

Déjà , vers la fin du règne de Miakala, dont la mort suivit de près celle de Ravahini, des difficultés survenues entre ce prince et l'une de ses femmes, Raboudou, nièce d' Andrianampouine , avaient donné lieu à une invasion du Ménabé par les troupes dd chef d'Ankôva : Raboudou , prétendant avoir à se plaindre de soni époux, voulait le quitter et retourner en Imerne, et, comme Miakala se refusait à la laisser partir, Andrianampouine, appelé par sa nièce à intervenir dans le débat, avait fait entrer des troupes en Ménabé. Selon les renseignements qui nous ont été donnés au sujet de cette première expédition, elle aurait eu lieu en l'année 18 1 1 ou 1812. Les Hôvas, ayant à leur tête Mavoulahé, un des filsd'Andrianampouine, étaient entrés en Ménabé par la province de Manamboule; mais, Miakala étant mort quelques jours avant leur arrivée, ils trouvèrent le pays en deuil, et, après s'être entendus avec Raboudou, qui leur fit un cadeau de 100 bœufs, ils se retirèrent.

Le fils aine de Miakala , que celui-ci avait appelé à partager atec loi le pouvoir, étant mort avant son père , un autre de ses fils , Ramitrah', qu'il avait eu de Raboudou, fut désigné pour lui succéder. Le jeune roi eut à lutter d'abord avec deux de ses frères con sanguins , Oulilatsi et Quelsambaïe, qui lui disputaient le trôné; mais ceux-ci furent battus en plusieurs rencontres et contraints à prendre la fuite. Le premier se retira en Imerne , près de Radama, qui y régnait alors, ef^.^NM^^ îl chercha à se faire un appui pour recommencer la lotHl? contre Ramitrah'; l'autre , qui avait reçu plusieurs blessures graves , se réfugia en Mavouhazou.

Depuis fort longtemps certaines provinces hôvas étaient tributaires du roi de Ménabé , et l'entreprenant et courageux Andrianampouine lui-même , sous l'autorité duquel ces provinces avaient passé, n*avait pas cru pouvoir se soustraire à cette obligation ; mais la fierté de Radama , et le sentiment qu'il commençait à avoir de sa puissance , ne lui permettait pas de subir plus longtemps une pareille humiliation , et c'était Ramitrah' que sa vanilt^ blessée lui désignait déjà comme le premier chef

contre lequel il devait tourner ses armes, quand Tarrivéed^Oulilatsi vint précipiter l'explosion de ses ressentiment^. Les suggestions de ce prince , irrité contre son frère , et la coopération qu'il lui promettait, le décidèrent peut-être à agir plus tôt qu'il ne l'aurait fait.

Tout se borna d'abord à des échanges de sommations et à des défis qu'on s'adressait de part et d'autre. Dès l'année 1818, des envoyés du roi hôva étaient allés enjoindre à Ramitrah* de reconnaître sa suprématie, c'est^i-dire , dans la phraséologie malgache, de $e déclarer son enfant. «Ma main gauche, avait répondu celui-ci dans le langage figuré habituel à ces peuples, ma main gauche est pourana mère, ma main droite est à mon père , mon seul maître : le père de Radama obéissait à mon père; comment pourrais-je, moi, me soumettre à Radama?»

Enfin , après plusieurs ambassades , qui ne parent accorder les prétentions réciproques des deux che&, une expédition partit dlmeme , en février 1 8 a o , sou^ le commandement des généraux Raîmamba et Andrianikidza. Elle entra en Ménabé par les districts de Valoumanda et de Sakengn'ha , d'où elle arriva à Tchomboucombia, résidence de Ramitrah'. Celui-ci , apprenant l'arrivée des Hôvas, avait marché à leur rencontre; mais, mal informé de la voie qu'ils suivaient, il s'était avancé dans une fausse direction , laissant ainsi le point qu'il croyait couvrir, aux mains de l'ennemi, qui n'y trouva guère que des femmes. Dès qu'il s'aperçut de sa méprise, le roi sakalave revint sur ses pas, et les deux armées se trouvèrent en présence. On se battit durant six heures, sans avantage décidé d'un côté ou de l'autre; mais la nuit suivante les Hôvas firent retraite, et bientôt, efirayés résistance qu'ils rencontraient, ils se débandèrent et , dans leur panique , s'enfuirent jusqu'eQ'JËMme. ^

Nous avons dit que , lors de json arrivée à Tananarivou , en 1816, le capitaine Lesage était escorté d'une trentaine de soldats de la garnison de Maurice, adjoints à sa suite dans le but de donner au roi hôva une idée de la discipline et des manœuvres des troupes européennes. A la demande de ce prince, deux d'entre eux avaient été laissés près de lui pour instruire ses propres soldats, et les façonner à cette tactiques! nouvelle pour lui. Avec le coup d'œil rapide de l'homme politique et de l'ambitieux, Radama avait saisi aussitôt toute la portée de cette mesure, et compris de quelle utilité elle lui serait, en établissant

la supériorité de ses guerriers sur ceux de ses voisins « pour Taider à assurer sa suprématie sur tous les chefs de File; aussi avait-il bit dès lors préparer cette transformatioii. Toutefois il n'avait encore recueilli aucun fruit des efforts tentés par lui dans cette voie, et, jusqu'à Fépoque à laquelle nous sommes arrivé, il n'avait apporté sur les champs de bataille d'autres causes de succès que sa supériorité personnelle et la valeur déjà éprouvée de ses soldats.

L'expédition dont nous venons de parler, entreprise dans les mêmes conditions militaires, fut loin d'avoir une aussi heureuse issue que les précédentes , et, au lieu du résultat qu'en attendait Radama, d'après quelques avantages obtenus sur les Sakalaves au début de la campagne , l'arrivée des fuyards à Tananarivou vint lui apprendre la honteuse déroute de son armée. Certes , l'insuccès de cette prenûère tentative était bien fait pour tempérer son ardeur belliqueuse, et cependant ni lui ni ses officiers ne parurent renoncer à l'idée de soumettre le Ménabé. Nous aurons bientôt des exemples encore plus frappants de cette énergique opiniâtreté : pour le moment, disons seulement qu'au lieu de se laisser décourager, Radama ne fit que sentir mieux encore combien il lui importait de développer l'instruction et la discipline dans son armée, et le sergent anglais Brady, qui était chargé de cette oeuvre difficile , mais pleine d'avenir, dut continuer ses efforts avec une infatigable persévérance.

Le succès les couronna , à ce qu'il parait, car, à la fin de la même année, Radama fut tellement ravi des progrès de ses troupes , qu'il songea à poursuivre la guerre conunencée contre le Ménabé. Dans cette vue , il convoqua un grand kabar à Ando • holo, et il y fut résolu qu'on reprendrait les hostilités, et que chaque honmie en état de porter les armes irait à la guerre ou paierait un impôt de lo piastres. Les préparatifs furent faits pendant la saison pluvieuse, et auconmiencementdu printemps suivant tout était disposé pour entreprendre cette seconde expédition.

Pendant ce temps-là, de nouveaux pourpariers avaient lieu entre Radama et Ramitrah' ; mais ils n'amenèrent aucun arrangement, et le roi hôva fit dire à son adversaire qu'il eût à bien se tenir sur ses gardes, car, cette fois, ce serait lui-même qui irait le combattre* Le roi de Ménabé envoya alors vers son frère Owelsamhaïe, (engageant à oublier leurs différends particuliers ,

et à se joindre à lui pour Tâider à repousser riuvasion dont leur pays était de nouveau menacé. Cette démarche amena la réconciliation des deux frères; puis Ramitrah", ayant appris la prochaine arrivée des Hôvas , se porta en avant à Andranouménâ, au Sud de la Sizoubounghi, où il attendit Tennemi.

Le personnel avec lequel Radama allait entrer en campagne s'élevait à 70,000 ou 80,000 âmes, y compris un millier d'hommes de troupes disciplinées , les esclaves et les domestiques. Le récit qui va suivre donnera une idée de Tenthousiasme qui transportait cette armée ^ Le 23 juin, veille du jour fixé povtt le départ, près de 5oo chefs de district, armés de leurs sagaies et de leurs boucliers, s'étaient assemblés dans Tenceinte de lliabitation royale pour y jurer fidélité à leur souverain dané la giterre prochaine. Là, ils s'exaltaient les uns les autres, se poftaatdé mutuels défis , et faisant entre eux des paris de 5 à 1,000 piastre à qui serait le plus brave. Pendant ce temps , le Roi, qui siégeait à la porte de son palais, portant aussi à la main le bouclier et ia sagaïe , excitait par ses paroles et ses gestes l'ardeur de ses chefs, encourageait les paris , promettait de son côté de conféter léaf plus grands honneurs atix plus braves, et taxait à la soixfnie dé g piastres chaque tête d^ennemi qui lui serait apportée ; eftfid S flattait leur cupidité et leur penchant au pillage , en leur peignant le pays des Sakaldves comme riche en bétail , et pouvant lenr offrir un butin considérable.

Le 24, afu pdnt du jour, une salve d'artillerie domia le sigiial du départ. Le roi, qui exerçait en mémei temps ïes fonctions sacerdotales et militaires, commença par sacrifier un coq et une génisse en récitant une prière sur la tombe d'Ândriamasina, le picis renoDMné de ses ancêtres ; puis , montant sur une espèce de braincard couvert en drap de velours décoré d*ornemeirfs, il sortit de sa capitale , accompagné par l'agent anglais Hastie et un immense concours de peuple. Après le départ, la vîHe et les environs pârurent déserts ; il n'y restait guère , avec les femmes et les enfants , que les hommes âgés ou infirmes.

Les idoles nationales marchaient en tête de l'armée , et , comme si l'on eût douté de leur puissance à lui assurer seules la victoire, chaque tribu et chaque groupe portaient aussi les Feufs;

' Ce récil est emprunté à Touvrage des missionnaires anglais; nou» D avons faitciuc le traduire. Voyez Ulstor^' of Madagascar, elc, ; hy ihf Ret\ HlUiam Ellif, london, 1838, 2 volumes in-8\

toot sddat était, eu outre, muai de ses talismana présenrateare ou ody. Les devins on sïkidj étaient aussi consentes avec wAsk sur le chemin à prendre , sur les aiguades près desquelles on pourrait s'arrêter, sur les lieux favorables aux campements , sur ceux où Ton devrait traverser ou passer à gné les rivières ; enfin SOT la mesure du succès que Ton pouvait espérer. On cherchait même des augures favorables ou funestes touchant les résultats de l'expédition dans le vol des oiseaux qui traversaient la route ou planaient sur la tète des soldats.

Dans cette immense multitude, les individus d^une même li> gnée marchaient ensemble, formant ainsi un groupe qui avait son chef particulier, et où chacun devait se fournir lui'^méme ses armes, soit fusil, soit sagaïe et bouclier.

Le frère de Ramitrah', Oulilatsi, connu chez les Hôvas sous le nom de Raholatra , servait de guide à l'expédition ; mak la conduite de ce traître paraissait si peu naturelle aux Hôvas, qu'ils n'acceptaient ses avis qu'avec méfiance ; et, dans la pensée qu'il pourrait les trahir eux-mêmes, on le faisait suivre par une centaine dliommes chargés de surveiller tous ses mouvements.

Radaona s'avança d'abord à petites journées, à la tête de cette Ibuie en désordre; mais on prit ensuite des mesures pour marcher en division séparées , qui toutes devraient plus tard se réunir sur un point convenu.

Le 8 juillet , jour pendant lequel on présumait que le roi entrerait sur le territoire sakalave, toutes les femmes de la capitale et des environs sortirent, à l'aube, de leurs cases, s'assemblèrent en groupes , et commencèrent à entonner, en forme de prière et de bénédictions pour l'armée et son chef, le mirare ou chant de guerre. Les paroles de ce chant consistaient principalement en louanges à l'honneur du souverain : «Notre Dieu est allé à

l'Ouest!.... — Qu'il soit vainqueur en tout lieu 1 • Puis, c'était

des exhortations adressées mentalement aux soldats : « Manie bravement la sagaïe ! » disaient-elles ; et à tout cela se mêlaient

des imprécations contre l'ennemi. En même temps, tournées vers l'Ouest, c'est-à-dire dans la direction du pays sakalave, elles tenaient toutes dans la main une petite baguette qu'elles brandissaient comme une sagaïe, et s'excitaient par toutes sortes de mouvements guerriers jusqu'à l'enthousiasme le plus sauvage. Cette cérémonie fut dès lors pratiquée tous les matins et tous les soirs, et quelquefois même unp grande partie de la journée.

Cependant, les Hôvas étaient entrés dans le Ménabé par Manamboule, et passant au Sud du lac Ima , près la rive droite de la Sizoubounghi ou Manih, ils traversèrent cette rivière, et descendirent vers Andranouména , dans TEst d*Ampatipatiki. Là, ils se trouvèrent en présence des Sakalaves, et il y eut un engagement sérieux à la suite duquel ces derniers se dispersèrent Mais à cela se bornèrent les succès des Hôvas : Bamitrah' devait cette fois encore échapper aux présomptueuses menaces de Radama.

Après cette premièrte affaire, toute la campagne, qui dura jusqu'à la fin d'octobre, ne fut plus qu'une suite de petites luttes partielles et peu décisives. L'armée d'Imeme parcourut vainement le pays, poursuivant sans pouvoir les atteindre les Sakalaves et leur chef; jusqu'à ce qu enfin, décimée par les maladies , bien plus que par le fer, elle fut forcée de rentrer dans ses foyers, sans autre résultat qu'un butin considérable, dont chefs et subalternes semblaient avoir fait l'unique objet de cette campagne.

C'est que la conduite des Hôvas y fut en effet bien plus cdle de brigands que de soldats. S'agissait-il de saisir du bétail ou de surprendre quelques individus sans défense , ils se précipitaient avec furie ; mais qu'une action s'engageât, personne ne songeait à soutenir son voisin ou à se maintenir à son poste; chacan, en un mot , ne s'occupait que de soi , prompt au pillage , mais prompt surtout à fuir devant le danger. On oublia même le respect des tombeaux : ceux des anciens rois du Ménabé, situés à Nossi-Salou, dans le district d'Ankombie, furent violés, et les profanateurs les dépouillèrent des fusils, de l'aient et des autres objets ordinairement déposés dans les sépultures royales.

Au milieu de tous ces désordres, la fièvre et la disette se chargèrent de venger les Sakalaves , et causèrent de terribles ravages parmi leurs ennemis. Comme on le reconnut par la suite, l'armée hôva perdit de 25 à 3o,ooo hommes par l'effet de ces deux fléaux, et le plus grand nombre par la faim. Radama luimême et l'agent anglais n'eurent pendant huit jours d'autre nourriture qu'une poignée de riz et quelques oiseaux tués de leurs mains. Les hommes jonchaient les chemins de leurs cadavres , incapables qu'ils étaient de supporter l'affreuse complication de la chaleur du climat, de la maladie et de la famine. Aussi ce ne fut plus qu'un cri en Imerne : « Les Ambaniandrous ^

* Ambaniandrous, les sujets, la |>opulation, lc|>cuplo.

sont conipléteinent anéantis! de leur armée il ne reste plus

de traces !...., » Chaque village, chaque famille eut sa part de la douleur générale ; chacun avait à regretter la mort d'un parent ou d*un ami, et pepdant plusieurs mois ensuite il ne se passa pas de jour sans qu'une décharge de mousqueterie fût entendue, dans quelque partie de la capitale, indiquant l'arrivée du corps on des ossements d'un de ceux qui avaient sucombé dans cette guerre.

Ainsi finit misérablement cette seconde campagne, entreprise avec tant d'enthousiasme et d'orgueilleuses espérances. Mais, si elle fut féconde en revers, elle le fut aussi en enseignements, et Radama, comme nous allons le voir bientôt, y puisa plus de leçons utiles que de sujets de désespoir.

Les désastres de l'expédition que nous venons de raconter avaient été dus principalement à cette foule de non-combattants qui en faisaient partie, et qui épuisèrent en peu de temps les provisions de campagne : pillards sans courage, entraînant par leur exeqiple les soldats à l'indiscipline et au désordre, et affamant Tannée sans lui rendre aucun service. Radama l'a vu , et il ne veut pas qu'une expérience si chèrement achetée reste sans fruit pour l'avenir. A peine de retour à Tananarivou , dès le mois de décembre suivant, un kabar général est assemblé: il y déclare que dorénavant le peuple n'ira plus à la guerre ; que les soldats seuls serontemployés à combattre l'ennemi, apaiser les troubles, soumettre nie à son autorité, prot^er l'innocent et maintenir la paix et la tranquillité dans son empire. « Et pour toutes ces raisons, dit-il, il faut que l'armée soit augmentée ! Je vous laisse à délibérer sur la force qu'elle doit avoir , sur le nombre d'hommes que chaque district devra fournir. Mais n'oubliez pas que tout Hôva doit contribuer de sa personne ou de sa bourse, et qu'il faut que tous ceux qui ne seront pas choisis comme soldats payent une taxe pour l'entretien de ceux destinés à la guerre. »

Cette allocution , chaleureusement accueillie , fait éclater de bruyants applaudissements. Alors le roi ordonne que ceux des honmies présents qui veulent s'engager pour le service sortent de la foule, et se réunissent à part; et soudain un grand nombre se lèvent en s'écriant: « Nous sommes à votre disposition et soumis à votre bon plaisir I Nous considérons comme un honneur de servir dans l'armée ! »

En effet, peu de jours après, i3,ooo hommes s'étaient enga-

gés comme volonUires , et Ton s'occupait aussitôt de leur instruction militaii^e.

C est ainsi que Radama répondit aux coups de sa mauvaîte fortune : avec une semblable énergie, on ne pouvait manquer d'aller au but , quelque loin qu il fût placé.

Dans le courant de mars, les hommes de la nouvelle armée avaient déjà fait des progrès notables dans l'exécution de leurs exercices. Le 25 «de ce mois, un grand kabar fut encore assemblé à Âmbohimanga , à environ i3 milles de la capitale. Le roi s'y rendit accompagné de ses gardes du corps et de ses chanteuses, et suivi d'une foule immense. Jamais le peuple n'avait assisté à un aussi magnifique et aussi imposant spectacle. Le lieu du rendez-vous était une vaste plaine, très-cpnvenaMe pour lacirconstan:^e ; les troupes, qui y étaient déjà rassemblées, formaient trois cotés d'un carré dont le quatrième fut bientôt occupé par les deux bataillons qui accomps^naient le Roi. Après avoir passé cette armée en revue, Radama quitta l'uniforme niilitaire qu'il portait, pour revêtir son costume ordinaire de kabar, qui tenait tout à la fois des costumes indigène, arabe et européen , et monta sur une espèce de trône qui lui avait été préparé. Les troupes exécutèrent ensuite devant lui les diverses évdlations militaires et des feux de mousqueterie ; puis elles furent massées en rangs serrés autour du trône, afin qu'elles pussent entendre l'allocution du roi. Alors celui-ci leur commanda d'ôter la baïonnette de leurs fusils pendant qu'il allait offrir une prière, et saisissant l'idole il la remercia des faveurs qu'elle, lui avait déjà accordées, et la supplia de bénir l'armée et le peuple. Après cette invocation, les baïonnettes furent remises au bout du ctnon, et toute cette multitude silencieuse, qui ne s'élevait pas à à moins de 60 ou 70,000 individus, prêta une oreille attentive aux paroles qui tombèrent de la bouche de Radama.

Il fit d'abord le récit de sa descendance de Ralambo et d'Andria-Masina-Valouna; nomma les rois puissants, ses prédécesseurs, signala leurs actions héroïques, décrivit les armes dont ils s'étaient servis; puis il vanta les vertus et le caractère de son père, et porta aux nues la bravoure des Hôvas, leurs ancêtres à tous, sans oublier de rendre un juste hommage à celle de beaucoup de guerriers alors présents, dont les cicatrices visibles té» moignaient de leur fidélité et de leur courage; ensuite, faisant intervenir le nom de sa mère et le sien , il parla de son droit au

trôae, où lavaient conduit sa naissance aussi bien que le choix et la volonté de son père; enfin, il prodigua à ses troupes les éloges les plus flatteurs, proclama leur valeur et leur loyauté, et leur peignit avec chaleur la satisfaction que lui avait fait éprouver la manière admirable dont elles venaient de manœuvrer sous ses yeux.

« Oui > s écria-t-il en terminant , par Tinstruction qui vous a été donnée, vous êtes devenus supérieurs à vos pères! Il n'est pas maintenant une peuplade que vous ne puissiez vaincre, un pouvoir qui puisse vous résister, un village dont vous ne puissiez vous rendre maîtres. L'essentiel pour Tavenir, c est la concentration de vos forces , une inaltérable union et la coopération de tous à rouvre conmiune. Rappelez-vous les paroles de mon père : «Radama, me disait-il, vous le voyez, tout le pays est à vous • du Nord au Sud et de TEst à TOuest Notre peuple est le plus « riche et le plus heureux de tous ceux de Tiie ; c'est pour vous n un honneur d'être son chef et pour lui un bonheur de vous être « $ouaiis : ne prenez donc pas de repos que vous n'ayez conquis f rUe entière à votre autorité. > Pour atteindre à ce noble but, continua-t-il , j'ai fait jusqu'à présent tout ce qui m'a été possible. Convaincu de la supériorité des troupes disciplinées, j'ai introduit parmi vous la discipline; i3,ooo d'entre vous se sont volontairement engagés dans l'armée ; enfin , par mon alliance 4Vec Tune des nations les plus éclairées , je serai à même de vous fournir d'uniformes , d'armes et de munitions : ainsi , que chaque officier et chaque soldat fasse son devoir, et il n'y a plus désormais d^obstacles invincibles à prévoir ni de dangers à craindre. Mais un dernier soin nous restait encore, et maintenant je vous l'abandonne, c'est d'examiner et de déterminer quel sera le chàtîment infligé aux déserteurs et aux lâches. »

Ce long discours, empreint d'une éloquence naturelle, fut fréquemment interrompu par les applaudissements de l'immense assemblée. Quand Radama eut cessé de parler, les généraux des Yporoumahéri et des Tsiroundahé se levèrent successivement , et, au nom de l'armée, ils exprimèrent, avec toute l'abondance et l'effusion natives, leur dévouement au Roi, auquel ils firent les plus solennelles protestations de fidélité , ce que les troupes appuyèrent par un hééée (oui) unanime et prolongé.... «En ce qui concerne, ajoutèrent-ils, les hommes négligents à remplir leurs devoirs , ceux qui se conduiraient avec lâcheté , ceux qui

fuiraient devant Tennenii , que le roi en dispose comme bon hii semblera : qu'il les condamne à prendre le tanguin; qu*il les fasse fusiller ou sagaîer; qu'ils soient décapités ou étouffés, et leurs corps donnés en pâture aux chiens, ou bien , enfin , qu'ils soient brûlés vifs , et que les vents emportent leurs cendres aux extrémités de la terre! »

Ils dirent, et, malgré quelques observations de Radama (prétendent les missionnaires, qui semblent vouloir lui épargner toute complicité dans l'adoption de cette mesure si barbare et si odieuse), officiers et soldats décidèrent, d'une conmiune voix, que le supplice du bûcher serait le châtiment infligé aux lâches et aux déserteurs.

Peu de temps après l'époque à laquelle eut lieu cette mémorable cérémonie , Radama faisait ses dispositions pour reprendre la guerre contre le Ménabé. Si les résultats désastreux de ses deux premières expéditions n'avaient pas abattu son courage, elles lui avaient fait du moins subir des humiliations dont son amour-propre était profondément blessé : aussi attendait-il impatiemment le moment de prendre une éclatante revanche. De leur coté, les chefs sakalaves, dont la vanité avait encore été exaltée par les désastres de sa dernière campagne, repoussaient plus que jamais ses exigences et le provoquaient même à une nouvelle agression. Mais cette fois Radama se présentait sur le théâtre de la guerre avec i3,ooo hommes de troupes disciplinées, accompagnés seulement de 7,000 homnâes porteurs des bagages et des approvisionnements. La première cause du désordre et des maux qui avaient signalé l'expédition de l'année précédente n'existait donc plus dans celle-ci, et, en outre, la qualité de ses soldats devait lui donner dans l'action une supériorité contre laquelle viendraient probablement échouer toute l'énergie et le courage des Sakalaves de Ramitrah'.

Radama entra sur le territoire ennemi par le pays des Bétsiléos, et se trouva tout aussitôt devant le village de Moudongbi, situé sur les confins de ce pays et du Ménabé. Il envoya sommer les habitants de se rendre et de reconnaître sa souveraineté, promettant de leur accorder les mêmes privilèges qu'à ses propres sujets. A ce message les Sakalaves répondirent : « Si Radama a de la poudre, nous en avons; s'il a des fusils, nous en avons aussi : qu'il fasse donc tous ses préparatifs et vienne prendre notre village, s'il le peut. >

L*assaut fut donné et soutenu avec le plus grand courage. Obligés de gravir une colline escarpée, sur le sommet de laquelle était situé le village , les Hôva$« d'abord fort maltraités par les quartiers de roches que roulaient sur eux les assiégés, furent ensuite accueillis par une grêle de balles et de sagaies qui leur tua beaucoup de monde; mais la forte position de Moudonghi et la \igourcuse défense de ses habitants ne purent Tempécher de tomber entre les mains de Radama. Un grand nombre de ses défenseurs y furent mis à mort; quelques-uns, voyant la fuite impossible , se la donnèrent eux-mêmes , pour ne pas tomber vivants entre les mains de Tennemi ; d'autres enfin furent emmenés prisonniers et vendus ensuite comme esclaves.

Maître de ce point, Radama y fit élever un poste, y laissa un gouverneur, et se remit en marche avec son armée, à la poursuite de Ramitrair. Ses troupes, divisées en plusieurs corps, prirent dans ce but diverses directions; mais tout fut inutile. Ramitrah*, voulant éviter un engagement décisif, se dérobait sans cesse à leurs recherches, et les Sakalaves, marchant en bandes nombreuses, harcelaient incessamment Tennemi sans s'exposer k entrer avec lui en lutte sérieuse. Là connaissance du terrain leur donnait un immense avantage: se tenant sur la lisière des bois , ils suivaient tous les mouvements des Hôvas sans en être aperçus, se ruant inopinément sur leurs divisions dès que le moment paraissait favorable, puis rentrant bientôt dans le bois, où ik trouvaient une impénétrable retraite dans les immenses cavernes que cachent les forêts du Ménabé.

Ce système d'agressions occultes et de résistance inerte, de la part des Sakalaves, fatiguait beaucoup leur ennemi, sans lui laisser d'autre avantage que de ravager des plantations de manioc et de maïs, ou de brûler quelques villages de feuilles et de paille, qui, quinze jours après, seraient rétablis. Ce n'était pas par des lésultats aussi insignifiants que Ramitrah' pouvait être amené à composition.

Cependant, Radama voyait arriver le moment où , ne trouvant plus dans le pays les vivres nécessaires à la subsistance de son armée , il serait forcé de l'évacuer avec des pertes plus ou moins considérables , sans autre compensation qu'une destruction inutile et quelque butin en priscTiniers et en bétail. La politique vint à son aide pour le tirer de cette fausse position et lui obtenir les avantages qu'il aurait, pour cette fois encore, vainement at- Doc. sun Mada£. ^

attendus de la force de ses armes. Ramitrah' avait une fille, du nom de Rasalimo, douée, dit-on , d'une beauté remarquable. On représenta à Kadama qu'un mariage contracté avec cette princesse lui offrirait un moyen pacifique d'amener le roi de Ménabé à reconnaître sa suprématie. L'avis ayant été goûté, des négociations s'ouvrirent à ce sujet : elles mirent fin aux hostilités, et peu après, la paix fut cimentée par la conclusion de ce mariage , qui semblait devoir être pour l'avenir le gage d'une alliance permanente entre les deux peuples. En souvenir de cet important événement, un village fut élevé sur le lieu même où le mariage avait été célébré, et Radama retourna en Imerne, emmenant avec lui sa nouvelle épouse, accompagnée d'une nombreuse escorte d'honneur.

Au dire des missionnaires anglais, le traité fait à cette occasion portait la reconnaissance de la souveraineté de Radama par li* roi de Ménabé; mais, comme il règne dans tout leur ouvrage une partialité évidente en faveur du roi hôva, il y a lieu de se méfier quelque peu de leurs assertions. Les Sakalaves prétendent de leur côté que la paix fut faite sans autre concession, de la pail de Ramitrah' , que la faculté laissée aux Hôvas de commercer librement dans le Ménabé , et de s'y établir dans ce but, en retour de quoi Radama renonçait à tout projet de conquêtes sur ce pays: or, tout en tenant compte de la \ anité des Sakalaves, il faut I^en reconnaître que la conduite ultérieure de Ramitrah' et de ses sujets donne beaucoup plus de vraisemblance à leur version qu'à celle des missionnaires. On est du moins autorisé à penser que si le roi de Ménabé consentit à reconnaître la souveraineté de Radama , il le fit sans bien comprendre les conséquences de la position qu'il acceptait; et ce dernier dut alors se montrer d'autant moins exigeant qu'il pouvait espérer atteindre son but dans un avenir peu éloigpné, par la seule influence qu'allait lui donner sur Ramitrah' le lien de famille contracté avec ce chef.

Quoi qu'il en soit, ce traité n'en rétablit pas moins pour quelque temps la bonne intelligence entre les deux peuples, et chaque parti sembla s'applaudir de l'issue d'une guerre qui avait duré si longtemps et fait un si grand nombre de victimes. Les chefs sakalaves qui avaient dû accompagner la nouvelle reine à Tananarivou furent traités avec la plus grande considération pendant tout le séjour qu'ils y firent. On s'empressa pour leur montrer tout ce qui s'y trouvait de nouveau ou de curieux , et spéciale-

ment les choses d'importalion européenne , telles que le métier à tisser et la forge. La charpente d*une chapelle qu on faisait alors bâtir pour les missionnaires leur parut un ouvrage merveilleux, et de beaucoup le plus vaste édifice qu'ils eussent jamais vu. Quand ils partirent , on leur donna pour leur souverain de nombrevx présents, parmi lesquels se trouvaient deux chevaux, des étoffes diverses de manufacture indigène et étrangère, quelques pièces d'or, une petite caisse de piastres et une de ces chaînes d^argent, travail remarquable des orfèvres hôvas. Radama leur adjoignit aussi plusieurs charpentiers et forgerons, munis de leurs outils, et destinés à diriger la construction d'une habitation plus confortable pour Ramitrah'; enfin, on leur distribua une provision de graines et de plants, dont l'introduction et la cnkare dans leur pays devaient augmenter ses richesses et leurs jouissances; mais on sut plus tard (et ceci peut donner une idée de l'état intellectuel des Sakalaves à cette époque, et de leur infériorité relativement aux Hôvas), on sut que, dans leur ignorante insouciance, ils les avaient dédaigneusement jetés à travers la route, en se disant : «De quelle utilité peuvent nous être ces graines et ces plants? Nous en avons à souhait dans notre pays. •

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