SOUMISSION DU ROYAUME DE BOUENI À RADAMA , ROI DES HÔYAS
Aodrîaosouli , succeftseur de Tsimaloume en Bouéni. — Fautes commises p«r ce prince «t par son prédécesseur. — Démarches faîtes par Andriansouli Tia^yis de Radama, à rinstijration d'*ageD(s anglais. — Prétentions manl fettées par Radama à l'égard du roi de Bouéni. — Situation comparative des HÔYaset des Sakalaves de Bouéni à cette époque. — Invasion du Bouéni par lUdama. — Événements qui en sont la suite. — Soumission du Bouéni et de . aon cbef à Vautorité du roi kôva. — Gouvernement établi dans le pays par le conquérant. — Retour de Radama en Imeme, à travers le pays d'Aniboûgou.
Quelques mois avant que s^effectuât entre Radama et le roi de Ménabé le rapprochement dont il est question à la fin du précédent chapitre, Tsimaloume, chef de Bouéni, mourait sans héritier, laissant pour successeur son frère Tsoulouvoula. Ce prince fut publiquement reconnu roi, en juillet 1822 (moisdeFongouamounsi, année Djumani du calendrier antalaots'), à Mahitsapanzava, où il avait fixé sa résidence : il était alors âgé d*environ 2 3 ans
Cédant aux suggestions des chefs antalaots' qui exploitaient habilement tous les moyens d'augmenter leur autorité, influence
pculùlre aussi par Texeniple (VOuza , son père , il se fil inalioiiié* tan dès son arrivée au pouvoir, et fut depuis lors appelé du nom d'Andriansouli [souli, le converti). Cet acte et la préférence qu'il témoignait pour ses coreligionnaires, dont il s'entoura chaque jour davantage , mécontentèrent les chefs sakalaves et lui aliénèrent Taflection de ses sujets : ceux-ci disaient de lui qu'il était plutôt le roi des Ântalaots' que le roi des Sakalaves.
La conduite d'Andriansouli , qui en tout temps eût été impolitique, devenait une faute énorme dans les circonstances présentes* c'est-à-dire au moment où l'ambition de Radama menaçait l'existence politique et l'autorité de tous les chefs indépendants de l'île. Déjà une faute bien plus grave encore avait été commise par son prédécesseur : c'était d'avoir souffert que le roi des Hôvas envahit le Ménabé, et engageât avec Ramitrah' une lutte qui dura troisannées, sans intervenir en faveur de ce dernier. Ândriansouli lui-même, imitant l'inaction imprévoyante de son frère, venait de laisser accomplir la dernière invasion , qui avait amené entre les deux adversaires ce traité dont les termes vagues et ambigus se prêtaient à toutes les exigences de Radama, et qui avait donné lieu à une alliance également fatale au Bouéni et au Ménabé.
Quand on réfléchit à l'insouciance des chefs de Bouéni et de leurs sujets, qui les fit rester paisibles spectateurs d'une agression contre leurs frères du Ménabé — agression qui était pour eux une menace si évidente et qu'ils auraient pu faire échouer en opérant en temps opportun une diversion sur les provinces hôvas — on a peine à comprendre un aveuglement aussi stupide, et l'on se prend à penser qu ils étaient frappés de cet esprit de vertige que la fatalité envoie aux peuples destinés à une ruine prochaine. Certes c*en était fait de la puissance et des glorieuses destinées de Radama , si , pendant l'invasion de 1 8 2 1 , alors que presque tous les hommes valides dlmerne avaient suivi leur chef, laissant , pour ainsi dire, le pays à la garde des vieillards et des femmes,Tsimaloume,àla tête de 10 à 13,000 hommes, y avait fait une irruption soudaine. Et que serait-il resté des bandes désorganisées de l'armée hôva , si, en se repliant sur leurs foyers, décimées par la famine et les fièvres, elles s'étaient trouvées entre les Sakalaves de Bouéni , les attaquant de front avec toute l'audace confiante qu'inspire le rôle d'agresseurs, et les Sakalaves du Ménabé, alors ranimés à la lutte par l'espoir de la vengeance 1 Puisque Ramitrah', laissé à ses seules ressources , put résister dans trois campagnes copsé-
culives aux armées de Radama , n'est-il pas certain que tous les efforts de ce prince et ses projets de conquêtes seraient venus échouer contre les forces réunies, ou du moins contre les mouvements habilement combinés des deux nations saka^aves ? M ais rinsanie des uns fait la fortune des autres !
Admettrons-nous comme excuse de Tinaction d*Ândriânsouli que son élection au pouvoir ne fut consommée que lorsque Radama était déjà en Ménabé; quaux fêtes, qui chez les Sakalaves étaient laccompagnement obligé de Tavénement du souv^ raio , succédèrent bientôt les cérémonies funèbres et le temps de deuil auxquels donna lieu lafmort d'Ânhitsaka * ; enfin qu*il dut être détourné de toute agression contre Radama par une démarche faite auprès de lui par les Aurais, démarche qui tendait k Tabuser complètement sur les dispositions du roi hôva à son éfflrd , et qui montre avec quelle sollicitude le gouvernement de Maurice prévoyait tout ce qui pouvait assurer le succès des entreprises de son protégé!.... Ce sont là des choses qui expliquent une faute , mais qui ne la justifient pas. Faisons cependant une exception en faveur de la dernière circonstance, au sujet de laquelle nous allons de suite entrer dans quelques détails.
On n'a point oublié peut-être que sous le règne de Tsimaloume des relations avaient été nouées entre le roi de Bouéni et le gouvernement de Maurice. L'Arabe Radourdi, accrédité auprès de ce gouvernement, Tavait trouvé disposé à former une alliance avec le roi sakalave, et il était revenu à Moudzangaîe porteur d'une lettre pour Tsimaloume, dans laquelle le gouverneur an» ^ais manifestait cette disposition. Les choses, toutefois, ne furent pas alors poussées plus loin : le prince malgache se souciait peu de cette alliance , et la démarche faite par lui n'avait été , sans doute, provoquée que par celle du gouvei neur Farquhar, visà-vis de lui et des autres chefs du nord de Tile , après la malheureuse issue de l'expédition au port Louquez. De son côté , le gouverneur anglais ayant , peu de temps après , adopté à l'égard de Madagascar une politique qui ne lui permettait plus d'y reconnaître d'autre souverain que Radama, il ne pouvait désormais traiter à ce titre avec le roi des Sakalaves du Nord. Mais, tout in-
' Âohitiaka, fille d'Ouza et soeur consanguine d'Ândriansouli , succomba, dit-on, au chagrin d^avoir perdu son frère Tsimaloume, né de la même mère qu'elle, et pri^lerë |>ar elle h ce titre à ses autres f^^res et sœurs : elle laissa trois enfants deux filles, Miha et Taossi, et un garçon dont nous ignorons le nom.
complet qu'eût été ce rapprochement entre les deux parties, chacune d'elles pouvait dès lors attendre de Fautre des procédés bienveillants , et apporter, dans les relations qui s*étaî)Uraie&t entre elles ultéiîeurement, un certain degré de confiance : telle était encore, à Tépoque du fait dont nous allons retracer les cir* constances, la disposition d'esprit d'Andriansouli à Tégard du gouvernement de Maurice.
Vers la fin de 1 82 2 , dans le même temps que Radama opérait sa troisième inviasion en Méoabé, deux navires de guerre anglais, sous les ordres du commodore Nourse s'étaient prâentésàMoudzangaïe. Après s'être mis en rapport avec Ândriansouli* le commodore lui fit connaître que la volonté expresse du gouverneur de Maurice était qull restât en paix avec Radama. Le roi de Bouém, ayant manifesté son adhésion à cette paix* qui lui était pour ainsi dire imposée, fut invité à arborer au lieu de sa résidence un pavillon qu*on lui présenta, et qui, disait-on, avait été choisi par le gouverneur anglais pour être le signe de l'union entre les cheb maigaches. Andnansouli l'accepta donc conmie une garantie contre toute hostilité de la part de Radama , et en ténK)ignage de l'obligation à laquelle il se soumettait en retour à l'égard de ce dernier» il en fit établir un sur sa maison et un autre sur celle de son manan'tani Mari-ben-Roussi ^. Ces deux pavillons furent arborés à Mahitsapanzava en grande pompe, au l»iiit de salves d'artillerie et en présence de quelques oifiders des bâtiments.
Cédant encore aux suggestions du comuKxlore Nonrae, Andriansouli envoya peu après à Tananarivou des ambassadeurs chargés de complimenter Radama en son nom et de s'entencke avec lui au sujet de l'alliance projetée. L'ambassade, composée d'une trentaine de personnes, et conduite par les diefs Mangatsa et Toumani-ben-Mari, partit en décembre 1822 (mois de Fongouasita, année Djumatanodu calendrier antalaots^); les envoyés étaient porteurs d'une lettre du conmiodore à Radama , et devaient s'expliquer avec ce prince au sujet des communications faites à Andriansouli par l'officier anglais.
Ils arrivèrent en Imerne à peu près à l'époque où Radama rentrait dans sa capitale après son mariage avec la fille de Ramitrah'. Les représentants d'Andriansouli se trouvèrent donc à Tananarivou
* Mari fils de Roussi. Cesl le même individu (pie Bouana-Mari : le mot Bouana est une appellation générale qui, dans Ir dialectf anlalaots', correspond au mot français, Monsieur.
coniuie pour assister à la réception triomphale qui fut faite au roi bôya et à sa nouvelle épouse, Rasalimo; et leur présence au milieu d'un grand nombre de chefs reconnaissant la souveraineté de Radama put faire croire à une intention semblable de la part du roi de Bouéni : il semblait que tout avait été calculé pour enga** ger ce prince sans qu'il s'en doutât.
Lorsque l'ambassade fut présentée à Radama, le langage des chels Mangatsa et Toumani protesta contre l'interprétation qui avait pu être donnée à la démarche de leur maître. Aussi furentils bien étonnés quand ils entendirent le roi h6va dire, en parlant du pavillon présenté par le commodore Nourse , • mon pavillon , » et leur expliquer que la lettre de ce dernier n'avait d'autre objet que de lui annoncer quel jour ce pavillon avait été délivré et arboré. 11 leur déclara ensuite que si leur chef était dans des dispositions amicales à son égard , il eût à envoyer à Tananarivou quelqu'un de sa famîHepour s'entendre avec lui sur leurs rapports à venir, et régler leur situation respective ; ou bien que siÂndriansouli l'aimait mieux, il n'avait qu'àse rendre avec son monde arméà Ânghalavouri , où lui-même , Radama, le joindrait avec ses troupes , et que là ils décideraient, soit pacifiquement , soit par la voie des armes , à qui appartiendrait la suprématie.
Ces paroles signifiaient clairement : • Si Andrîansouli veut la paix, qu'il me reconnaisse comme son suzerain, ou, sinon , qu'il se prépare à la guerre. » Ce fut avec cette sorte d'ultimatum que les députés sakalaves retournèrent vers leur souverain. Ils arrivèrent en Bouéni en février 1823, au cœur de la saison pluvieuse, et la difficulté des communications à cette époque de l'année fit que les pourparlers ne purent être alors continués.
Au retour de la belle saison , Radama fiit momentanément distrait de ses projets sur le Bouéni par des événements qui réclamèrent sa présence à la côte Est et dans la partie Nord de nie. Quant à Andriansouli, qui, depuis le retour de l'ambassade envoyée à Tananarivou, avait une idée un peu plus exacte de la puissance de son adversaire , il sentait qu'il fallait gagner du temps pour pi^éparer ses moyens de résistance.
Mais, avec leurs seules ressources, les Sakalaves de Bouéni n'étaient déjà plus en état de se mesurer contre les Hôvas, et il fallait loute la vanité d'Andriausouli , toute la présomptueuse ignorance de ses ronscillrrs, pour se faire illusion à cet égard. Eta-
Missoiis, en peu de mots, quelle était alors la situation respective des deux peuplades.
Le principe de Faulorité absolue du souverain est la base fondamentale de Tordre et de ta puissance dans les sociétés barbares, et les premiers Voulamènes, en imprimant ce caractère à leur pouvoir royal» avaient préparé par ce fait seul la supériorité des SaLalaves sur leurs voisins. Mais la constitution monarchique, pierre angulaire de Tédifice de leur grandeur, avait été plus tard ébranlée par les rivalités survenues entre les membres de la famille royale; et elle fut ensuite profondément modifiée par l'admission des femmes au trône , atteinte bien funeste à fct loi première, avec des chefs aussi turbulents que les cheis sakalaves. Les dissensions occasionnées sous le règne précédent par les prétentions de Maka avaient encore affaibli le prestige de rautorité monarchique. Enfin le mécontentement qu'excitaient les préférences marquées du nouveau roi pour les Antalaots*, favorisés le plus souvent au détriment de ses sujets indigènes , rendait alors cette autorité presque illusoire entre les mains de ce prince. Radama,'au contraire, doué de cette force d*assimi* lation qui avait fait la gloire des premiers rois de la dynastie sakalave , avait , par des mesures sages et profitables à son peuple , concentré et Aiïètmi de plus en plus en sa personne le pouvoir que lui avait légué Ândrianampouine : il était roi absolu dans toute la force du terme, et l'exercice d*une telle autorité lui était toujours rendu facile par le respect et TaiTecâon qu'il avait sa inspirer à ses sujets.
Considérés individuellenKnt, les Sakalaves étaient encore animés de cet esprit belliqueux qui avait soumis à leurs ancêtres une grande partie de Tile ; toujours jaloux de leur indépendance» ils pouvaient encore, pour la défendre, s'avancer en bandel nombreuses contre l'ennemi, et égaler en impétuosité et en courage les valeureuses hordes d'Ândriamandissou-Arivou. Mais, au lieu des populations timides et armées de sagaies, qui fuyaient autrefois devant les fils d'Ândriaùdahéfoutsi, ils trouveraient désormais devant eux des troupes munies d'armes meilleures que les leurs, mieux disciplinées, exercées à la tactique européenne , et qui même, à défaut d'une bravoure égale, puisaient le courage du désespoir dans la crainte de l'horrible châtiment réservé parmi elles aux fuyards.
Dans toutes les choses du domaine de rintelligence, lesSaka-
layes n'avaient pas fait un pas. Habitant un pays fertile et abondamment pourvu de toutes les choses nécessaires à la vie, ils n*avaient jamais été, comme les Hôvas, stimulés à l'industrie par le besoin. La guerre, la chasse, la pêche et la culture de quelques champs de riz et de mais, avaient jusque-là occupé leur activité ; et leur intelligence native s'abâtardissait de bonne heure sous Tinfluence de leurs croyances superstitieuses aux esprits, aux charmes et à la divination. Chez eux, enfin, l'ignorance du souverain et des chefs égalait, et surpassait même souvent celle des sujets, et ce fait déplorable maintenait irrévocablement la population dans les plus épaisses ténèbres de la barbarie. Chez les Hôvas, au contraire, le despotisme du monarque était, depuis Tavénement deRadama, tout au service de la civilisation. Par la vplonté ferme et intelligente de ce roi , ils avaient été initiés à une sociabilité plus avancée et aux bienfaits d'une éducation morale et industrielle dont ils commençaient .déjà à goûter le fruit. Radama avait le sentiment des grandes choses et toutes les facultés nécessaires pour les accomplir; son esprit était naturellement ouvert à toutes les idées d'amélioration , à toutes les mesures qui pouvaient accroître la puissance et la prospérité de son pays. Tantôt avec une sage et prudente lenteur, tantôt avec une résolution hardie jusqu'à la témérité, mais toujours avec cette inébranlable persévérance que nous avons déjà vue à l'œuvre, il luttait contre les préjugés et les coutumes barbares de son peuple, et, sous son gouvernement éclairé, chaque année voyait s'accomplir quelque nouveau progrès. Ainsi les Hôvas étaient tout à la fois plus riches, plus intelligents, plus nombreux et mieux gouvernés que les Sakalaves; et, comme si ce n'eut pas été assez de tous ces avantages , dus en partie aux philanthropiques efforts des missionnaires, aux suggestions habiles de l'agent Hastie et à la libéralité du gouvernement anglais, des commandants de la marine royale anglaise ne dédaignaient pas de travailler par leurs intrigues ou leurs complaisances à leur
aplanir les obstacles Dans cet état de choses, les chances
de la lutte imminente entre Ândriansouli et Radama n'étaient* elles pas toutes en faveur de ce dernier ?
Vers la fin de 1823, pendant qu'il était encore occupé dan» le Nord à soumettre les Antankares, Radama avait renouvelé ses sommations au roi de Bouéni , et fait déclarer aux chefs des diverses provinces de ce pays qu'il leur accordait» pour prendre
une décision, un délai de six mois, au delà duquel, s'ils ne reconnaissaient f>as volontairement son autorité, il envahirait leur territoire et les soumettrait par la force. Avant Texpiration do délai fixé, le général Ratéfi avait même, pendant une expédition conduite par lui dans le Nord de Sianaka , attaqué quelques villages sur la frontière sakalave; et, quoique Radama, en apprenant ce fait, eût désavoué son agent et ordonné la remise immédiate de tout le butin saisi dans cette circonstance , il n'en était pas moins probable que, les six mois éconlés^, il mettrait ses menaces à exécution.
En effet, au printemps de 182a, Radama, n'ayant obtenu aucune réponse favoraUe , fit faire les préparatifs nécessaires pour une expédition en Bouéni; et, comme s'il se fût attendu à une résistance sérieuse et à des difficultés extraordinaires dans cette campagne, il surveilla lui-même avec le plus grand soin toutes les dispositions à prendre. Le 28 mai , après avoir prié sur la tombe de ses ancêtres, conmie pour leur demander une assistauce surnaturelle, le roi quitta sa capitale, accompagné de M. Hastie» et se dirigea, à la tète de son armée, à travers le pay»de Sianaka, vers la frontière sakalave.
A la nouvelle de ce qui se passait en Imerne, Andriansouli avait voulu essayer de détourner l'orage en reprenant les n^;ociations, et il avait député vers Radama les deux chefi Malandi et Tchirouni » avec mission d'assurer ce prince des intentions pacifiques de leur maître et de son désir de s'entendre amiablement avec lui. Mais les envoyés n'étaient partie qu'à la fin de mai, c'est-à-dire quelques jours seulement avant que l'armée bôva ne se mit en marche ; et comme ils arrivaient près de Tananarivou, ils apprirent que Radama campait déjà avec ses troupes à Anghalavouri, où, selon les exigences précédemment manifestées par lui, les députés de Bouéni devaient aller te joindre, portant en signe de soumission le pavillon qu'Andrîansouli avait reçu des mains du commodore Nourse. Ils revinrent donc sur leurs pas pour se rendre au camp hôva ; mais ce fut en vain qu'ils tentèrent de ramener le roi à des sentiments plus équitables, et celui-ci les renvoya, en leur disant, quil était le père d'Andriansottli et qu'il allait bientôt le lui prouver.
Le délai accorde aux chefs sakalavrs pour faire leur soumission étant expiré, Radama entra immédiatement sur le territoire de fiouéni et arriva bientôt à Bélengo. Là, cédant aux instances
de l*agent anglais , il ordonna de faire une nouvelle halte. M. Has- Ue, qui, dans un louable sentiment d*humanité, faisait tous ses efforts pour que le rot pût arriver à son but par des moyens pacifiques, tenta encore ici d'amener les choses à un arrangement, en prévenant les hostilités de la part des habitants do pays. Il insista donc auprès de Radama pour qu'il lui permit de prendre les devants avec un simple détachement, afin d'aller rassurer la population en lui expliquant les intentions de ce prince. Celui-ci voulut bien y consentir.
A l'approche des Hôvas , les villages les plus voisins de la frontière, et ceux par lesquels l'armée ennemie était supposée devoir passer, avaient été presque complètement abandonnés : leurs habitants effrayés s'étaient hâtés de chercher un refuge dans les bois environnants, ou chaque famille avait transporté son bagage et caché le bétail qui lui appartenait. Cependant, en y arrivant, avec sa faible escorte d'une demî-compagnîe et avec toute l'apparence d'intentions amicales, M. Hastie parvint à rallier quelques individus attardés, ou qui, moins timides que lesautres.étaient restés cachés sur les lieux mêmes pour surveiller les mouvements de l'ennemi. 11 sut les rassurer, en leur faisant connaître les dispositions bienveillantes de Radama pour ceux qui se soumettraient volontairement ; et ceux-ci , sentant l'inutilité de la résistance, et jugeant que, pour le moment, ils n'avaient rien de mieux à faire que de sauver leur vie et leurs propriétés, lui affirmèrent que le peuple de Bouéni n'était rien moins que disposé à la guerre, et qu'il se placerait volontiers sous la protection de Radama.
Quelques-uns de ces hommes consentirent à accompagner M. Hastie au camp hôva, pour témoigner de la vérité de ce qu'ils avaient avancé. Ils y furent bien reçxis par Radama, et, complètement rassurés par la douceur de ses procédés envers eux, ils retournèrent vers leurs compatriotes , à qui ils firent partager leur confiance. Aussi , lorsque M. Hastie s'avança de nouveau à travers le pays qu'il avait déjà parcouru, il trouva partout les habitants regagnant leurs villages ou y ramenant leurs troupeaux; et à la porte de chaque case on voyait plantées des perches, au haut desquelles flottaient des pièces de fil de rafia en signe de soumission aux Hôvas.
L'absence de tous préparatifs de défense . alors que depuis plus d'un an le pays était menacé d'une invasion, annonce une
inconcevable incurie de la part d'Andnansouli et de ses conseillers ; L'on ne pourrait même s^expliquer une aussi complète inaction, si Ton ne se rappelait ce que nous avons dit tout à Theure de.la décadence du pouvoir royal , de Tanarchie engendrée par les luttes intestines du règne précédent et du mécontentement inspiré auxSakalaves parla conduite du roi actuel. Pris ainsi au dépourvu, ces derniers acceptaient machinalement, sans trop savoir à quoi cela les obligerait et avec Tinsouciante légèreté de leur caractère , une domination dépouillée jusqu'à présent de toute apparence de violence, sauf pour eux à s'insurger contre cette domination au moment où elle deviendrait oppressive : par suite de cette disposition d'esprit de la population, les Hôvas purent traverser la plus grande partie du pays sans obstacle, et Ton pourrait presque dire avec l'assentiment de ceux qui auraient dû les traiter en ennemis.
Quant à Andriansouli, il ne se faisait pas une idée bien exacte des projets de Ràdama. Aveuglé par les flatteries de ceux qui l'entouraient, il s'exagérait à lui-même ses ressources et son pouvoir. D'ailleurs, d'après la manière dont les Malgaches faisaient ordinairement la guerre, il n'imaginait pas que les Hôvas pussent longtemps occuper le pays, même partiellement. Il pensa donc qu'il lui suHisait pour le moment de mettre à couvert sa vie et sa liberté en se dérobant aux poursuites qu'il supposait devoir être dirigées contre lui par son adversaire. En effet, aussitôt qu'il eut connaissance de l'approche de l'armée ennemie, il quitta Mahitsapanzava ^ et se retira au milieu des palétuviers qui couvrent Nossi-Kiboundrou ; puis, ne se croyant pas encore assez en sûreté dans cette retraite, il passa, sur l'autre rive du fleuve, à Ankabouki , village habité par ses vassaux immédiats et ses esclaves, et dans les environs duquel étaient situées ses magnifiques rizières et ses autres plantations comestibles.
Lors donc que M. Hastie, qui avait continué de précéder l'armée, arriva à Mahilsapanzava, portant un pavillon de parlementaire, il trouva ce village abandonné et apprit d'un Lascar, le seul individu qui y fût resté, qu Andriansouli l'avait quitté la
^ Dans Touvrage déjà mentionné du Rév. William Elli!», la capitaledu Bouéui est nommée Douana; mais le mot Douanrou Andouane est le nom général |tar lequel les Sakalaves désignent le lieu, quel que soil d'ailleurs son nom particulier, où réside le souverain : |iour l'époque dont nous nous occu|K>ris, Ândouiinje, c'esi-à-dirc la résidence royale, était la ville ou le village de Mahitsapanzava.
veille. Il put en eiîet remarquer dans riiabîtation déserte du roi sakalave un ordre et une régularité qui témoignaient d\i ne toute récente occupation. Des bois de lit proprement dressés et les cloisons couvertes de tapisserie indiquaient que les habitants de cette demeure n'étaient pas étrangers à certaines commodités de ;«la vie : dans Tune des pièces, on voyait une bommode indienne id*un travail fmi, quelques jolies chaises et des glaces. Dans la plus grande chambre, longue de 36 pieds sur 20 de largeur, étaient placées les preuves irrécusables de la royauté du chef, les restes de ses ancêtres, précieusement conser\'és dans une espèce de sarcophage entouré de tentures de coton blanc.
Le pavillon donné par le commodore Nourse, amené et foulé aux pieds lorsqu^on avait appris que cétait celui de Radama, flottait en ce moment sur la résidence d'Andriansouli : il y avait sarts doute été rétabli, après le départ de celui-ci , dans Tespoir que ce signe de soumission préviendrait la destruction du village, qui pouvait être alors composé d'environ jào cases.
De Mahitsapanzava, M. Hastiepartitàla recherche d'ÀndriansouU ; mais la désertion de ses guides jeta beaucoup d'embarras dans sa marche et lui fit perdre du temps. Arrivé aux environs de Moudzangaîe, il écrivit au gouverneur de cette ville, qui était alors Houssein-ben-Abdallah , pour lui demander une entrevue.
Houssein reçutM. Hasiie, le joursuivant, à Ambondrou , sa résidence particulière; il était entouré d'environ 4oo hommes dont un certain nombre , esclaves africains , armés d'arcs et de flèches , dansaient autour du lieu de rendez-vous au bruit de Vazoulahé et d'une espèce de cymbales. L'agent anglais s'efibrça d'expliquer au chef antalaots' les intentions pacifiques de Radama ; mais ses ouvertures furent très-mal accueillies par le gouverneur, qui ne craignit pas même de défier le pouvoir du roi hôva, et de parler de ce prince avec le plus grand mépris.
M. Hastie ne se découragea pas : il sollicita une seconde entrevue pour tâcher de convaincre l'entêté vieillard de Ilnutilité de sa résistance ; mais les manières et le ton de celui-ci ne furent pas moins arrogants, et, pour frapper l'imagination de l'agent anglais du spectacle de sa puissance, il le reçut environné d'un attirail guerrier qu'il croyait imposant et qui n'était que burlesque. Assis sur une sorte de haut escabeau , il avait à sa droite un baril de poudre , et autour de lui plusieurs larges cornes également remplies de poudre ; ça et là étaient étalés des paniers pleins de
poudrières et de pierres à fusils, et tous les hommes réunis près de sa personne étaient armé de mousquets, de sagaies ou d*arcs et de flèches acérées. 11 assura alors son interlocuteur qu^il était fort mal informé sur la nature de ses ressources, le nombre de ses partisans et Tétat de ses approvisionnements en armes et en munitions; puis, ffôur porter à son comble la terreur qu^il se flattait d'avoir inspirée à M. Hasiie, il fit, à un moment donné, mettre le feu à un canon.
Cependant Houssein avait demandé un délai de cinq jours pour prendre les ordres d'Andriansouli son souverain ; mais M. Hastie lui ayant répondu que cela ne pouvait lui être aocordé et que Badama approchait d*Ambondrou: « Eh bien I 8*écria-t-il, Radama me trouvera ici !» et en même temps, sur son ordre, ses gens se mirent à danser autour de M. Hastie en simulant un combat, proférant des cris menaçants et tendant leurs arcs à les rompre. Enfin quand, sur un signal du chef cette puérile démonstration eut cessé : > Oui J reprit-il d'un ton emphaticpe , Radama me trouvera ici sous ce tamarin, qu'il vous serait aussi facile d'arracher qu'à lui de me faire quitter la place ! »
Cette ridicule comédie devait avoir un dénoùment funeste pour l'opiniâtre et courageux vieillard. Les Hôvas approchaient d'Ambondrou, et, malgré les nouvelles remontrances de M. Hastie sur l'absurdité de la résistance, rien n'ébranlait l'obstination du malheureux Houssein. U ne cessait de répéter qu'il était pi^t k se défendre et qu'il ne se soumettrait pas ; et , quand les troupes de Radama parurent , l'agent anglais eut beau intervenir encore pour le sauver du sort qui le menaçait il le trouva inflexible. M. Hastie le laissa enfin, prévoyant ce qui allait arriver, car les soldats hôvas entraient déjà dans le village. On proposa une dernière fois à Houssein de reconnaître Radama pour son souverain, et, sur son refus impérieux, il fut mis à mort sur la place. Ceci se passait le soir du 1 7* jour du mois Fougouamounsi de Tannée Alkhainissi (2 juillet 1824).
Après cet événement, l'armée continua de s'avancer sur Moudzangaïe, et vint camper dans la plaine située à l'Est de la ville, tout près et dans le S.-E. du cimetière des Antalaots'. Radama avait député les généraux Ramanétaka et Raméno, accompagi^és de M. Hastie, vers les habitants, pour les tranquilliser et justifier la conduite tenue à l'égard de leur chef. En remplissant cette mission, les parlementaires exposèrent les intentions de leur
souverain, déclarant qu'il élait tout disposée favoriser les intérêts de ceux d'entre eux qui se trouvaient engagés dans un commerce licite ou qui s'occupaient d'industrie, choses auxquelles il accordait la plus haute considération ; mais que, se sentant par cela même en droit d'exiger une entière obéissance à ses lois, le roi désirait que toute personne étrangère au pays , et qui ne serait pas disposée à s'y conformer, profitât de la plus prochaine occasion pour s'éloigner.
Les habitants de Moudzangaïe accueillirent ces paroles par de vives acclamations, et se déclarèrent sujets de Radama, Quelques Àntalaots' seuls, qui étaient réellement attachés à Andriansouli, se tinrent à l'écart; mais le plus grand nombre, gens prudents et intéressés, beaucoup plus préoccupés de la réussite de leur négoce que dévoués à la cause du roi sakalave, devaient naturellement se ranger du côté le plus fort. U faut convenir d'ailleurs que les intentions manifestées par Radama étaient bien plus libérales que ne l'avaient été à leur égard les actes d'Ândriansouli et de ceux de leurs propres chefs qui les avaient jusqu'alors gouvernés. Quant aux Arabes et aux Indiens établis à Moudzangaïe, ou y résidant temporairement pour y faire le commerce, ils étaient tout à fait désintéressés dans la question de personne, et ne demandaient que la paix et la tranquillité nécessaires à leurs opérations: il n'y eut de mécontents que quelques marchands d'esclaves, auxquels il fut nettement déclaré que leur trafic était contraire aux lois de Radama, et qu'il ne serait plus toléré ; tous les autres, natifs conmie étrangers, s'empressèrent de prêter serment de fidélité au prince hôva.
Ainsi Radama était arrivé sans coup férir au cœur du Bouéni et tenait en son pouvoir le point le plus important de ce pays, la ville à la possession de laquelle les rois sakalaves avait dû leur puissance et leurs richesses ; partout sur son passage il avait trouvé, comme en dernier lieu à Moudzangaïe, les populations disposées à accepter son autorité. Sa conduite avec les vaincus avait grandement servi à amener ce résultat: dès son entrée dans le pays qu'il envahissait, il avait senti la nécessité de maintenir dans son armée la discipline la plus sévère; la peine de mort avait été décrétée d'avance contre tout homme qui commettrait le moindre vol ou exercerait la plus légère violence envers les indigènes inoffensifs, et deux exécutions capitales avaient déjà prouvé que la loi serait rigoureusement appliquée à tous les coupables.
Ce respect de la propriété, imposé aux Hôvas par leur chef, l'esprit de justice qui signalait tous ses actes, avaient pro'mptement rétabli la confiance dans les populations; et les Sakalaves, rentrés dans leurs villages, semblaient désormais décidés à rester paisibles sous son autorité bienveillante et protectrice. *
Mais, malgré ces succès, il ne pouvait se dissimuler que les actes de soumission n'avaient eu lieu que sur le passage de son armée, qu'ils avaient été imposés par l'impossibilité de résister, et que, tant qu'Andriansouli et les principaux chefs n'auraient pas fait leur soumission, une réaction sérieuse pourrait être organisée par eux dans les provinces situées des deux côtés de la ligne qu'il avait parcourue, et placer ainsi son armée dans une position difficile : Radama devait donc se bâter de prévenir un mouvement de ce genre en faisant reconnaître son pouvoir sur toute l'étendue du territoire. Â cet effet, deux divisions assez considérâmes furent expédiées simultanément, l'une au nord, l'autre au sud du Bétsibouka.
La première s'avança vers la province de Marfoutoutsi, où commandait, pour Ândriansouli , le chef Tsoara. Dans le trajet « elle rencontra ce dernier, qui,^ suivi d'une centaine de ses hommes, se rendait à Mahitsapanzava , pour savoir des nouvelles aa sujet' de l'ennemi et prendre les ordres du prince. Comme on avait fait pour Houssein , il fut sommé de reconnaître la souveraineté de Radama ; mais , de même aussi que le brave chef de Moudzangaîe » Tsoara voulut rester fidèle à son légitime souverain , et après une inutile résistance des hommes qui l'accompagnaient, les Hôvas s'emparèrent de lui et le mirent à mort.
La division destinée à opérer dans le Sud était placée sous le commandement du Français Robin ^ . Tous les bou très qui se trouvaient alors dans le port furent mis en réquisition pour transporter les troupes de l'autre côté de la baie; elles débarquèrent à Catchépi, et se dirigèrent vers la province de Maéva-mahama!, où elles arrivèrent sans rencontrer d'obstacles sérienx. Là, se trouvait réuni.
1 Robin, simple sous-odicier dans un régiment colonial, s^était enfui de Bourbon à Madagascar, et était allé demander du servire à Radama. Il sut gagner les bonnes grâces de ce prince , auquel il apprit à parler et écrire le français, et arriva bientôt au grade de maréchal dans Tannée HAva. Nous rroyons, sans pouvoir ralTirmer , que c*était lui qui, sous le nom d*Andrianikidia, et de concert avec le général Raîmamba, dirigeait U première expédition faite en Ménabé par les H/^vas.
un parti assez considérable de Sakalaves, de Bézaons et de Magnendis. Un combat s^engagea entre eux et les Hôvas, qui éprouvèrent d'abord une vigoureuse résistance ; mais, TifinMraza, le chef qui dirigeait les indigènes, ayant été tué, le décourageaient s^empara deceux-ci , et ils furent mis en déroute. Ils se retirèrent en Âmbongou , avec ce qu ils purent emmener de femmes et d*enfants : Moussa, fils deTifin draza et tout jeune encore, était au nombre dos fuyards. Les Hôvas firent un butin considérable et un grand nombre de prisonniers , parmi lesquels se trouvaient les cbefs magnendis Ândriandahé-Manga , ÀndrianAmadi et Ândrianpirabah , les anciens ennemis du père de Radama. Robin revint ensuite vers le Nord , jusqu'à la rive gauche du Bétsibouka, qu'il traversa devant le village d'Âmbatou ; puis , ses troupes ayant campé aux environs de ce point , il fit diriger les blessés sur Marouvouaî, où il rejoignit lui-même Radama, pour lui rendre compte des résultats de son expédition.
C'était effectivement à Marouvouaî que ce prince s'était établi avec le reste de son armée, après avoir ordonné les mouvements qui viennent d'être mentionnés, et installé Ramanétaka comme gouverneur de Moudzangaïe. Il sembla d'abord vouloir y attendre TelTet des poursuites dirigées par lui contre Andriansouli; mais, après quelques recherches infructueuses pour découvrir la retraite de ce prince , il se décida à mettre sa tête à prix. Radama savait bien que si les Sakaiaves s^empressaient de se soumettre à sa domination , il ne pouvait en être de même des chefs, à qui elle venait enlever tous leurs privilèges ; et, n'osant pas compter sur leur franche adhésion à un état de choses si nuisible à leurs intérêts, il n'était, sans doute, pas (aché que leur résistance l'autorisât en quelque sorte à user de tous les moyens de se défaire d'eux : la décision qu'il venait de prendre au sujet d' Andriansouli était la conséquence de cette politique.
M. Hastie, ayant été instruit de la mesure cruelle adoptée par Radama , employa toute son influence sur le jeune monarque pour l'y faire renoncer. Il lui représenta qu'il ne pouvait agir ainsi sans compromettre sa dignité et son caractère ; que menacer la vie du roi sakalave, quand déjà une grande partie de la population reconnaissait son autorité, serait une barbarie inutilequi irait retentir dans les contrées les plus éloignées, et ferait attacher à son nom le titre de bourreau. Radama , dont le principal mobile était la vanité, et qui était extrêmement sensible à tout ce qui touchait Doc. 51' R Madag. û
sa réputation , consentit à retirer les ordres donnés et fit publier» au contraire, qu^Ândriansouli pouvait, en toute sécurité pour sa vie , venir faire sa soumission.
En même temps , l'agent anglais faisait des démarches pour arriver à savoir ce qu'était devenu le prince fugitif. Dans Tespcm* d*y parvenir , il s'aboucha avec Fun des principaux marchands de Moudzangaîe, nommé Âbdallah-Badouro, quoii lui avait désigné comme Thomme d'affaires d'Àndriansouli et le confident de sa retraite. Il réussit à convaincre cet homme de l'inutilité de la résistance du roi sakalave , et Abdallah promit enfin de consulter quelques amis de celui-ci et de les amener, s'il était posôble » à une entrevue avec l'agent anglais.
Cette entrevue eut lieu, en effet, dans la maison d'Abdallah. Celui-ci entra en matière par le récit de. ce qui s'était passé entre lui et M. Hastie ; mais conmie il y ajoutait des choses qu'il n'était nullement autorisé à dire, ce dernier l'interrompit aussitôt; et, prenant sur lui toute la responsabilité de l'affaire, il exposa aux individus présents au kabar les terribles conséquences que pourrait avoir la résistance prolongée de leur chef. L'un desanoûsd'Andriansouli lui ayant demandé quelles étaient les propositions Caites à ce prince , M. Hastie répondit que ces propositions étaient simplement qu'il prêtât le serment d'allégeance àRadàma et obéit à son autorité , à défaut de quoi il serait mis hors la loi. L'assemblée parut alors fort désappointée, et on demanda si c'était là tout : à quoi M. Hastie répondit que le reste devait être laissé à la discrétion de Radama , qui n'oublierait sans doute pas le rang élevé qu'occupait le vaincu, Après avoir longuement discuté sur ce sujet, il fut décidé qu' Abdallah-Badouro se rendrait auprès d'Andriansouli, pour lui faire part de la situation, et reviendrait dans trois jours avec la réponse du prince.
A l'expiration du temps fixé , Abdallah revint accompagné de deux ministres du roi sakalave, qui, amvés au camp, prêtèrent , au nom de leur souverain , le serment d'obéissance, à Radama , en présence des troupes sous les armes. Mais le roi hôva , craignant qu'Andriansouli n'eût pas une idée bien exacte des oUigations que lui imposait le serment ainsi prêté, désira que M. Hastie se rendit près de lui avec ses ministres , afin de bien lui expliquer à quoi cet acte l'engageait. L'agent anglais était en outre chargé de disposer Andriansouli à une entrevue avec Radama.
Cène fut qu'après bien des pourparlers et avec beaucoup de
difficultés que M. Hastie parvint à être conduit près d^Andfiansouli; le malheureux prince était, depuis quelques jours, revenu à Nossi-Kiboundrou , et cefutlàqu'il le trouva entouré de quelques centaines d^homnies armés, paraissant avoir encore une haute idée dé Timportance de ses ressources et de la puissance de ses armes. Dans une pareille situation d*esprit , Ândriansouli était peu disposé à goAter la franchise avec laquelle M. Hastie se fit pn devoir de lui peindre sa situation réelle ; et conmie celui-ci lui expliquait qu'yen conséquence du serment prêté en son nom, il devait nonsealement se rendre lui-même à un grand kabar annoncé parRadamapour le 3 du mois suivant, mais encore y appeler tous ses sujcfts , il répliqua que ses États étaient si vastes qu'il ne lui faudrait pas moins d*une année pour convoquer tout son peuple.
Cependant, cédant àTavis de ses conseillers et aux raisonnements de Tagent anglais, il consentit enfin à demander une entrevue au roi hova : les ministres furent, à cet effet , renvoyés au camp, et M. Hastie fit alors toutes diligences pour conduire Afidriansouli au lieu où il devait être présenté à Radama.
A cette époque , Tesprit et les manières du roi sakala ve n'appro* cbaientenriende cequi constitue Taflabilité européenne ni même des façons aisées de Radama. Lorsque M. Hastielui dit que celui-ci , étant un homme poli , devait être traité par lui avec autant de politesse, et que si lui, M. Hastie, ne tenait pas à ce que ses salutations lui fussent rendues, le roi hova avait droit de s'attendre à être salué lorsqu'ils se rencontreraient tous deux, Andriansouli demanda, avec une parfaite simplicité, ce que cela signifiait : il n'avait pas encore remarqué que l'agent anglais s'inclinait devant lui , et n'avait eu garde , en conséquence , de n^Kindre par le moindre mouvement à ce témoignage de déférence« Nonobstant il déclina, du moins pour l'avenir, toute intention d'être impoli , et pria très-naïvement qu'on l'instruisit dans cette manière de se conduire , à laquelle il était tout à fait étranger.
H écoutait d'ailleurs avec la plus grande indifférence tout ceque M. Hastie lui disait de la grandeur de Radama. Son attention ne s^éveilla que sur un seul point : il montra quelque curiosité de voir les chevaux dont on lui avait dit que le roi hôva était possesseur. Il demanda ce que c'était que ces animaux, et s'ils étaient comme des chameaux. Il connaissait ceux-ci, et raconta que trois individus de cette espèce lui avaient été donnés; mais l'un était mort, un autre s'était échappé, et, quant au troisième, il l'avait
fait tuer pour en goûter la chair, qu'on lui avait dit être bonne à manger.
Après beaucoup de retards occasionnés par les prières et les ablutions que, selon la loi musulmane, Âdriansouli faisait pendant la route, à de réguliers intervalles, on arriva au camp, le 19 juillet. Là, le roi sakalave affecta une sorte d'insouciance boudeuse qui ne suffisait pourtant pas à cacher sa frayeur réelle , et son émotion augmenta visiblement quand il fut conduit au kabar, à travers les rangs de troupes disciplinées.
A la suite de la cérémonie d'introduction , à laquelle Andriansouli prit part d'une manière assez gauche , Tun des généraux hôvas fit un long et éloquent discours en rhonneur de son souverain; et, au moment où il semblait en appeler à Tarmée pour soutenir celui-ci dans ses justes et libérales mesures, les troupes manifestèrent leur assentiment par des acclamations qui s'élevèrent de toutes parts.
Un repas pour lequel , avec sa politesse accoutumée , Badama avait chargé Abdallah de faire préparer quelques mets à la manière mahométane , avait été ordonné dans l'espoir qu'Andriansouli ne refuserait pas de s'asseoir à la table du vainqueijur; mais, quand l'heure arriva , le prince sakalave se plaignit de manquer d'appétit et se retira bientôt, sous le prétexte de faire sa prière : sa défiance naturelle s'était encore accrue chez lui en raison des circonstances, et il s'abstint de toucher aux mets qui lui étaient offerts , dans la crainte que Radama ne voulût l'empoisonner.
Dès son arrivée au camp, Andriansouli y avait été installé, et il dut ne plus le quitter jusqu'à ce qu'il eût été statué sur sa position future. Il y était entouré de soins et d'égards, mais ganlé à vue ; et il comprit alors que, par sa démarche vis-à-vis du roi hôva, il avait lui-même consommé sa propre déchéance.
Depuis le 1 5 juillet, les corvettes anglaises Barracqata et Alhatross étaient en relâche dans la baie de Bombétok, et^ quelques jours plus tard, la frégate Andromache et la corvette Ariadne y entrèrent aussi. La frégate portait le guidon du commodore Nourse , qui se présentait cette fois à Moudzangaïe pour avoir avec Radama une entrevue projetée depuis quelque temps. Aussitôt que celui-ci fut instruit de l'arrivée de la frégate, il quitta Marouvouaï et se rendit en toute hâte au port. Il y reçut la visite du commodore dans la maison de Ramanétaka , et le lendemain ,
accompagné du gouverneur et de plusieurs de ses généraux , il alla diner à bord de la frégate, où on lui rendit tous les honneurs de la royauté. Là il eut, avec le comniodore et M. Hastie, au sujet de ses opérations futures,. un long entretien qui exalta encore son ambition : ces deux personnages lui donnèrent des conseils sur les mesures à prendre pour encourager dans ses Etats le commerce et Tindustrie, sur les droits à établir dans ses ports, sur la conduite à tenir envers les peuplades soumises; ils Fédifièrent enfin sur tout ce qui était propre à développer sa puissance et à affermir son autorité souveraine à Madagascar.
Le jour suivant, Radama f^tourna au camp, où devaient le rejoindre bientôt le commodore et une nombreuse suite d'officiers invités à assister au grand kabar annoncé pour le 3 août.
Andriansouli, resté à Marouvouaï, était toujours fort inquiet du sort qu'on lui réservait : il eut désiré surtout savoir quel lieu serait désigné pour sa résidence future, et il chargea M. Hastie de prier le roi de ne pas Féloigner des bords de la rivière , parce qu'il était, disait-il, très-friand de poisson. Radama qui, par politique, prenait à tâche de complaire, autant que la prudence le permettait, aux moindres désirs du prince déchu, lui laissa choisir l'endroit où on devait lui construire une habitation. Andriansouli désigna alors le sommet d'une petite colline située un peu au nord de Marouvouaï , sur la lisière d'un bois , et où jamais demeure d'homme n'avait existé. Comme cette situation ne se recommandait par d'autre avantage que celui d'offrir à la vue une immense étendue de marais et de rizières, les Hôvas s'étonnèrent d'un pareil choix, et s'amusèrent probablement beaucoup des raisons frivoles par lesquelles Andriansouli prétendait le justifier.
Mais ce n'était pas, comme le disait le prince sakalave, pour avoir toujours sous les yeux les plus belles risières et les plus riches pâturages de son royaume ; ni pour n'être pas incommodé par le débordement des eaux aux époques des grandes pluietf ; ni même , quoique ce fut assez dans le sens des idées vaniteuses et des habitudes despotiques d'un roi de Bouéni, pour avoir toujours ses pieds au-dessus des têtes de ses sujets, qu'il avait préféré cette situation singulière : elle avait à ses yeux de tout autres avantages! L'escarpement des flancs de la colline en rendait le sommet très-diffîcile à atteindre, et, par suite, facile à défendre pour ceux qui en soraiont nMÎtres; puis le bois voisin pouvait
oflrir au besoîa uq Heu de retraite oo faciliter une évasion; enfin le voisinage des marais ne permettait pas d'établir tout près d'elle un poste bôva considérable : telles étaient, à ce qu il parait, les véritables raisons qui déterminèrent le choix d*Aiidriansouli.
Quoi qu'il en soit, Radama accéda à son désir, et donna onke qu'on travaiffàt aussitôt à bâtir cette habitation. A la demande du chef sakalave, on y employa quelques jambages tçaaat à sa demeure de Mahitsapanzava, et auxquels lui et sa famille attachaient un grand prix, comme provenant de cases qu'avaient habitées leurs glorieux ancêtres.
Cependanl , au jour fixé , le graad kabar eut lieu à Marouvoiiaï. On y fit connaître à la population assemblée les volontés de Radama et les^ mesures prises par lui pour le futur gouremement du pays : Andriansooli conservait son titre d'Ampandzaka-bé et les privilèges attachés à ce titre, en tant qu'ils n'étaient pas en opposition avec les lois établies par Badajna; mais on ne lui laissait sur ses sujets qu'une autorité nominale » ou tout au plus celle jugée utile poUr faciliter l'exécution des volontés du suzerain. Le prince sakalave était d'ailleurs , en tout et pour tout^ placé sous la tutelle de Ramanétaka , qui devait exertet le gouvernement de fait sur le territoire limité par le Bétsibouka au Sud, la rivière Kamouro à l'Est et la Matzamba au Nord. Les antres parties du royaume de Bouéni devaient former deux autres gouvernements particuliers : le général Raméno commanderait le pays situé au Nord de la rivière Matzamba , et le général Ramarousikina celui au Sud du Bétsibouka,. et borné à l'Est par 11koupa. Dans ce kabar, on annonça aussi aux Sakalaves que Radama exigeait, comme preuve de leur soumission» la remise aux autorités hôvas de tous les fusils qu'ils possédaient; pois» après de nombreux discours dans lesquels furent célébrées à l'envi la grandeur et la puissance du conquérant» l'assemblée se sépara.
Les jours suivants, qu procéda au désarmement de la population des villages voisins du cam|>. L'ordre de désarmer les Antalaots' avait aussi été envoyé à Ramanétaka, mais ceux-ci reçurent en dédommagement» pour chaque fusil livré, une valeur de trois piastres en argent monnayé» chaînes ou autres objets du même métal. Toutefois, cette mesure prise par Radama pour assurer la tranquillité du pays, ne put être que fort incomplètement réalisée; car, tout en paraissant se soumettre à la décision du sou-
verain , chacun cherchait à en éluder Texécution , soit en quittant ton village, soit en cachant son arme. Les mauvais fusils furent presque seuls livrés , par les Antalaots' surtout, à qui ils étaient payés. Quelques-uns même firent de cet acte de soumission apparente une spéculation avantageuse , en achetant les mauvais fusils des Sakalaves à un prix bien au-dessous de la somme qu*ils devaient recevoir eux-mêmes en les livrant au gouverneur h6va. En définitive , toute cette opération s'accomplit en pure perte pour Radama , car la plus grande partie des armes ainsi obtenues forent anéanties, quelques jours après, par Tincendie de la case Qu'elles avaient été déposées , à Mahitsapanzava.
Dès que l'habitation destinée à Andriansouli fut terminée, on Ty installa avec sa famille et les personnes qui lui étaient particulièrement attachées. En même temps, un poste hôva de 3o hommes, commandés par Tofiicier supérieur Manzakatompo, y fut établi, en apparence pour servir de garde d'honneur au prince sakalave, mais en réalité pour surveiller tous ses mouvements.
L'endroit où Tarmée était campée, et où avait eu lieu la première entrevue de Radama et d*Andriansouli< avait été nommé par les Sakalaves Anfiaoanah, mot dont le sens rappelait la réoonciliatioD qui s'y était opérée entre ces deux chefs : le même nom désigna ensuite l'habitation de ce dernier prince, située tout près de là, et le poste hôva qui y fut établi.
Dès qu'il eut achevé toutes les dispositions jugées propres à laaintenir dans l'obéissance le pays qu'il venait de conquérir, Raëama donna l'cnrdre de lever le camp. Mais ce n'était pas impunément que les Hôvas avaient, pendant quelque temps,. séjourné dans les plaines fiévreuses de Bouéni : si la faible résistance des Sakalaves leur avait fait essuyer peu de pertes » il s'en fallait qu'ils eussent été autant épargnés par le climat; et, au moment oà 9a quittèrent le pays, près de 6,000 d'entre eux, atteints par les malaidies, se trouvaient hors d'état de faire le service. Ces malheureux, dont un grand nombre étaient incapables de se soutenir, furent conduits sous escorte dans les plaines plus salubres situées eutre Bouéni et Sianaka, où ils purent recevoir des secours d'Ankova. Une autre fraction de l'armée effectua directement son retour en Imeme, en suivant la rive droite de t'Ikoupa; et Radama, qui devait s'y rendre par une voie pins longue, à travers les provinces de rOuest. no g.irda avec lui que
les soldats les plus valides et les mieux aguerris. 11 prit son point de départ à Ambatou, où les troupes désignées pour le suivre passèrent le Bétsibouka , en partie au moyen de radeaux et de pirogues, et en partie à gué; puis il s*avança vers le Sud pour visiter le pays compris entre le cours de Flkoupa et la mer.
Cette région était occupée par plusieurs tribus indépendantes les unes des autres, mais dont chacune, comme on sait, était sous la suzeraineté du roi de Bouéni ou sous celle du roi de Ménabé. Les événements accomplis dans ces deux royaumes devaient amener ces tribus elles-mêmes à reconnaître la souveraineté du Roi hôva ; et , comme aucun de leurs chefs n'avait encore fait acte de vassalité , Radama voulait effectuer son retour, à travers leurs territoires, pour y établir son autorité et recevoir la soumission des populations : il désirait particulièrement faire une incursion dans la partie habitée par les Magnendis, auxquels il avait déjà vainement ordonné d'envoyer unedéputation àTananarivou. On se rappelle que, sous le règne d'Andrianampouine, plusieurs chefs, qu'il avait dépossédés, étaient venus, avec un certain nombre de leurs sujets» chercher un refuge en Bouéni, et s'étaient établis dans le Sud de Maévamahamaî, où ils avaient rallié autour d'eux une population assez considérable, composée principalement de Magnendis ; que de là, donnant un libre cours à leur haine contre le chef hôva, ils s'étaient souvent rués sur les villages qui lui étaient soumis, pour y exercer toutes sortes de déprédations» et qu'enfin ils lui avaient causé d'assez sérieux ennuis pour le pousser à user de représailles sur le territoire sakalave. Cette animosité des chefs magnendis contre lesHôvas, loin d'être éteinte , venait» tout récenunent encore , de les pousser à joindre leurs forces à celles de Tifin'draza, pour lutter contre la division envoyée, sous la conduite de Robin , dans la province de Maévamahamaî. Radama se crut donc autorisé à être sans merci à l'égard de ceux d'entre* eux qui avaient été faits prisonniers dans cette dernière circonstance, et Andrian-Amadi et Andrianpirabah furent exécutés. A cela ne se borna pas sa vengeance; car, quoique, en entrant dans le pays des Magnendis, il ne trouvât aucune résistance, il n'en continua pas moins de sévir contre ceux des chefs qui tombèrent entre ses mains.
Enfin, après avoir parcouru ce territoire, il s'avança, à petites journées , à travers la contrée inhabitée qui forme la partie Est de l'Ambongou. En même temps, des messagers, envoyés d^ns
rOuest de cette province , annonçaient partout sur leur route qu'au déclin de la prochaine lune un grand kabar serait tenu par le roi hôva, à Âmbohitsoussi, invitant les populations à s'y rendre. Biais, de tous leurs chefs, celui de Marah, Mounita, fut le seul qui , effrayé de Fapproche des Hôvas, se rendit à cette sommation : les autres se tinrent à l'écart, et se contentèrent d'envoyer à Ambohitsoussi quelques-uns de leurs subalternes, feignant de condescendre, par cette insignifiante démonstration , à la volonté du souverain hôva. Cette apparente et illusoire soumission fut, en réalité, pour Radama, le seul résultat de son passage en Ambongou.