LES SAKALAVES
Je ne saurais dire à quelle souche appartient ce peuple ; il est généralement plus fort et d'une couleur plus foncée que les Betsimitsaracks. Pour ce qui est de son genre de vie, il faudrait un volume entier pour pouvoir le dépeindre. Aussi ne m'occuperai -je que de ses moyens d'existence seulement. Les Sakalaves eux-mêmes se subdivisent en plusieurs races dont deux sont aujourd'hui prédominantes; ce sont les Antankares zafi ny vola fotsy et les Sakalaves zafi ny vola mena. C'est dans cette race que sont compris les Ânzates,race de chefs qui ont su s'acquérir un prestige de puissance occulte, qui aujourd'hui encore impose non-seulement aux autres Sakalaves et aux Betsimitsaracks, mais même aux Hovas qui ont dans leurs oracles la plus grande confiance.
La vie du Sakalave se passe dans l'exercice continuel de pratiques superstitieuses dans lesquelles il a une foi inébranlable. A peine est-il né, que son cou, sa poitrine et ses mains sont chargés de petits morceaux de bois enfilés par leur travers, entremêlés de perles, de morceaux d'os, d'étain, d'argent, de graines, etc., le tout en vue de combattre les mauvaises influences des malins esprits ou des sorciers qu'ils croient toujours acharnés après eux.
En cas de maladie, l'ombiasse (devin) ne quitte plus d'à côté du malade ; c'est lui qui décide des aodis (tisanes) que celui-ci doit prendre à tout instant du jour; il fait le sikidy (consulte le sort) pour s'assurer du Succès dé son traitement et combittre instantané-
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ment led inaléficeà du mauvais esprit; enfin toujours, dsffis toutes tes circonstances de la vie, le sikidy est consulté. ; De tous les peuples de Madagascar^ je crois que les Sakâlaves se^ ront les plus difficiles à amener à nos idées; leur ^ture à la fois craintive, vagabonde, paresseuse, turbulente et apathique les fera résister longtemps à la civilisation.
Ils aiment l'argent avec passion, mais ils ne veulent se le procurer que par letirs moyens propres, c'est-à-dire que, s'il faut travailler pour l'obtenir, ils veulent un travail qui leur convienne et dans lequel ils soient toujours libres d'agir comme bon leur semble et sans aucun contrôle; aussi est-il très-rare de les voir s'astreindre à un travail de longue durée.
Ils sont presque tous pasteurs ou pêcheurs de tortue. Ils plantent généralement peu, et comptent beaucoup sur les ressources naturelles du pays qu'ils habitent pour satisfaire à leurs besoins.
Ces deux genres d'industrie ont besoin pour être bien compris, d'être étudiés, afin qu'on puisse voiries ressources qu'ils procurent à c eux qui les exercent.
Les pêcheurs de tortue se divisent en deux classes : 1" les Ampiambidjia (guetteurs de sable) ; ^ les A.rapivéhé Ranou (rôdeurs sur l'eau).
PÊCHE »E LA TORTIJÇ.
L^a recherche de l'écaillé est depuis un temps iffîmémorial une des industries les plus en honneur chez les Sakalav^s; ooBioie les ressources qu'elle leur procure sont assez importantes, il en résulte que tous se sont livrés avec ardeur à la recherche des carets qui, en outre des bénéfices qu'<elle leur procure, leur permet de vivre de cette existence nomade et indépendante qui leur plaît tant.
Aujourd'hui que,^ par suite de Toccupalion du nord par les Hovas, l«s Sakâlaves, ex-propriétaires du sol, se sont expatriés et réfugiés ^it avec Tsimiare, à Nos^^Mitsiou et à Nossi-fali, soit ailleurs, il n'en est pas moins vrai qu'ils exploitent encore à leur façon le littoral de leur ancien pays.
Par suite d'une convention passée entre les chefs sakâlaves soumis aux Hovas et ceux qui habitent principaleoient à Nossi-Mitsiou, H résulte quç toutes les plages de sable comprises entre le eap
d'Autre au nord et Manambaton au sud, ont été partagées et laissées aux Sakalaves du dehors qui en ont la jouissance, c*est*àKlire qu'ils ont le droit de s'emparer de toutes les tortues qui viennent pour y déposer leurs œufs, sans avoir à partager i'écaiile avec les chefs sakalaves soumis aux Hovas.
Cette convention a été tacitement consentie par les Hovas qui ne chagrinent en aucune façon les guetteurs sur les plages.
Il faut être sauvage et sakalave pour faire le métier de guetteur de tortues comme ils le pratiquent.
Vers le mois de juin ou de juillet environ, les Sakalaves de Nossi Mitsiou, qui doivent faire le métier de guetteurs, quittent leur lie pour se rendre à l'endroit oii ils doivent établir leur toubi (campement).
Chacun d'eux emporte ordinairement une hache, une zagaie, un antsi (espèce [de serpe), des hameçons, un couteau à gaine, deux marmites en terre, un briquet fermé hermétiquement dans une corne de bœuf portée en ceinture, des pierres à feu et une espèce d'amadou qui, certes, ne le cède pas au nôtre.
Le lieu oii chacun doit s'établir est connu et parfaitement limité ; nul autre n'a le droit de s'y fixer et d'y prendre des tortues, sans s'exposer à être dépouillé de tout ce qu*il possède.
Tant qu'il habite le canton qu'il a choisi, le guetteur a le droit exclusif sur toutes les tortues se présentant sur la plage qu'il surveille. A son arrivée, il commence par se construire une hutte de 6 à 7 pieds de long sur 4 à 5 de large et autant de hauteur, et il s'y installe; il n'a donc pour tout travail que de veiller l'ascension des tortues et se procurer les vivres qui lui sont nécessaires pour son existence.
Les tortues ne montent le plus souvent sur le sable que la nuit ; en conséquence, le guetteur passe plusieurs fois chaque nuit, et surtout chaque matin, sur les plages qu'il surveille. Il arrive souvent que les tortues montent sur le sable pendant qu'il est d'un autre côté; puis, dans sa tournée du matin, le guetteur en reconnaît les traces; alors il remarque l'endroit et attache à sa ceinture une petite corde à laquelle il fait un nceud. Chaque fois qu'il voit une nouvelle marque sur le sable, il attache une nouvelle corde avec laquelle il agit de la même façon; lorsqu'il arrive à cornpter li nœuds, qui
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correspondent à 14 jours, il s'établit près de rendroit où il a remarqué les traces 14 jours auparavant et redouble de surveillance ; car presque toujours la tortue revient au même endroit au bout de i5 à 16 jours au plus ; alors il s'en efnpare et la dépouille de sa carapace. Si malgré sa surveillance, il ne la voit pas paraître il en conclut ou qu'elle a été prise, ou qu'elle a changé de place ; dans ce cas il retrouve sa trace dans un autre endroit et agit encore à son égard ainsi qu'il Tavait déjà fait.
J'ai dit que les Sakalaves partant de Nossi-Mitsiou emportaient diflférenls objets, mais je n'ai pas parlé de vivres ; ii faut toutes les connaissances qu'ont ces gens-là pour pouvoir exister dans les localités qu'ils choisissent.
Les guetteurs de tortues restent absents de chez eux quelquefois sept à huit mois ; pendant tout ce temps c'est la Providence qui leur donne à manger. Le moment oh ils quittent leur île pour venir se fixer dans leurs toubis correspond avec la maturité de deux espèces de racines dont je parlerai plus tard ; l'une est l'igname ou cambure des sables qu'ils appellent ovin'djia, très-bonne à manger ; l'autre est une espèce de tubercule croissant en abondance dans les sables boisés et humides, qui, poison lorsqu'il sort de terre, devient un aliment très-sain lorsqu'il est préparé; enfin, ils ont du sel dans les creux des rochers, et pour mets les poissons qu'ils prennent à la ligne ou avec leur zagaie, puis, suivant les saisons, du miel et des fruits.
On cite des guetteurs de sable qui, dans leur temps de veille, se sont emparés de quinze à vingt tortues carets; on en cite d'autres qui, dans le même laps de temps, n'ont pu en prendre qu'une ou deux. Ils vendent l'écaillé à raison de 8 à 10 francs la livre. C'est donc sur le hasard et sur leur vigilance que sont basées les recettes des guetteurs.
DES AMPIVÉHÉ OU PÊCHEURS E?ï PIROGUES.
C'est dans cette condition que le Sakalave est réellement heureux. Cette profession est celle des hommes hardis, adroits à lancer le h arpon, et surtout ayant une connaissance parfaite des localités où ils veulent faire la pêche.
Les lakampiares (pirogues) qui leur servent à exercer cette pro-
fession^ sont construites le plus souvent avec un seul morceau de bois d'une essence particulière, ayant environ 5 mètres à S mètres 50 de long sur 0,40 de large; l'avant et Tarrière sont très-eifilés, et Tembarcation prête à prendre la mer est tellement légère que deux hommes suffisent amplement pour la mettre à l'eau ou pour la laisser sur le sable en dehors de l'atteinte des lames.
L'armement de la pirogue se compose de deux hommes qui sont presque toujours copropriétaires ou associés, possédant deux harpons à tortues, deux zagaies, des lignes de pèche, des marmites, une calebasse pour mettre de l'eau, et une ou deux voiles qui servent de tente à l'occasion. En outre, chaque homme porte toujours siht tai son couteau à gaine, son briquet et une hache.
La mer appartient à tout le monde, mais surtout à ceux qui naviguent. Aussi, dès qu'ils voient une tortue, ils courent dessus et la hai*ponnent s'ils peuvent la joindre.
Les pécheurs en pirogue n*ont pas de canton et prennent toute» les tortues qu'ils peuvent atteindre à la mer ; et tant qu*elles sont dans , l'eau, fût-ce à 5 mètres du rivage devant un guetteur, celui-' ci n'a rien à dire si elle est prise par l'ampivéhé. •
Dans la saison de la pèche, tous les Sakalaves qui ont des pirogues courent sus aux tortues; lorsque le soir arrive, ou lorsque le temps devient mauvais, ils sont tellement familiarisés avec les endroits et les côtes qu'ils parcourent, qu'ils trouvent passage pour leur fragile embarcation là oh personne n'en aurait soupçonné. Dès qu'ils sont à terre, s'il n'y a pas de hutte à proximité, ils se font une tente avec la voile et les perches de leur pirogue. Ils vont chercher des ignames ou d'autres racines ; puis il est très*rare que, dans leur» courses h la mer, ils n'aient pas pu harponner au moins un poisson; ils ont donc presque toujours un copieux repas.
On a souvent parlé de l'Arabe et de son cheval ; je crois que ce qu'on dit de ce dernier peut parfaitement s'appliquer à la pirogue du Sakalave : elle a ses aodis particuliers (gresgris); elle est l'objet d'attentions très-déUcates de la part de son maître ; il la soigne, lui parle et l'entretient comme si elle devait le comprendre. Lorsqu'il a le bonheur de surprendre une tortue, la pirogue est complimentée ; tout l'avant est arrosé du sang de l'anhual capturé, et, lorsqu'elle est à terre» on a grand soin de couvrir son ayant afin que
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le soleil et la pluie n'effacent pas les traces de ses glorieux exploits.
La pirogue du Sakalave fait partie de lui-même; si^ malgré les courses qu'elle fait, on ne peut approcher les tortues, dès qu'on e^ à terre on s'empresse de faire le sikidy, afin de savoir quelle est l'influence maligne qui pèse sur elle; le sikidy ordonne de faire quelques aodis (tisanes); alors, une fois la tisane préparée, un de ceux qui c^jmposent son équipage en boit une partie, et, avec Tautre, on arrose toutes les parties externes de l'embarcation, en lui parlant comme on le ierait à un ami ou au moins à un serviteur dévoué. Puis le lendemain avec une foi nouvelle on repart courir les hasards de la pèche.
La pêche en pirogue est plus sûre et plus avantageuse que l'autre ; on ne cite pas un seul propriétaire de pirogue qui n'ait pris au moins dix tortues dans sa saison.
Ces courses continuelles à la mer ne sont pas toujours sans dangers, et souvent les pêcheurs sont fort heureux d'avoir une connaissance aussi parfaite du pays. Une des notions dont se fait surtout honneur un Sakalave, est celle des puits et des sources situés sur le bord ou à proximité des lieux oii ils débarquent. Dans ces terrains plats et sableux, souvent au milieu des herbes et des broussailles impénétrables, il serait presque impossible à un étranger de découvrir les endroits oii on peut se procurer de l'eau douce. Eux ne sont jamais embarrassés, et quelle que soit l'épaisseur du fourré ou la distance à parcourir, ils savent découvrir l'eau et trouver ce qui leur est nécessaire. En un mot^ ce sont, comme guides sur terre et sur mer, des gens excessivement {Mrécieux. Quant à la manière dont il faudra s'y prendre pour les amener petit à petit à se civiliser, c'est l'œuvre du temps et du milieu dans lequel ils vivront.