PREMIÈRE LETTRE
Plan des Lettres sur le Choléra. — Rapport du conseil de santé d’ Angleterre. • — Extrait du Rapport du docteur Keir sur le Choléra épidémique à Moscou. — Extrait du Rapport des docteurs Russel et Ban 6 sur l’épidémie de Choléra de Pétersbourg. — Extrait du rapport du conseil médical de Madras sur le Choléra. — Description de la maladie par le docteur Annesley et autres praticiens de l’Inde. — Appréciation des phénomènes du Choléra , et discussion sur la nature de cette maladie et sur les Rapports du Choléra indien avec celui de nos climats.
Vous désirez, mon cher confrère, connaître mon opinion sur le choléra-morbus épidémique qui a pris naissance dans l lnde il y a quatorze ans, et qui effraie aujourd’hui l’Europe , où il est venu porter ses ravages. Pour répondre à toutes les questions que vous m’adressez, il faudrait vous tracer une monographie complète sur cette maladie; et vous savez qu’il serait encore impossible de réunir pour cela assez de documents dignes de foi. Vous ne seriez pas homme à vous contenter de renseignements recueillis au hasard, et jetés dans des articles de journaux. Vous savez trop bien quel fonds il faut faire sur ces productions éphémères, trop souvent enfantées par le désir de faire parler de soi, ou par l’im-
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patience d’intervenir dans une controverse qui préoccupe vivement tous les esprits. Je me contenterai tle vous entretenir de tout ce que l’on a recueilli de plus positif sur la nature, la propagation et le traitement de cette maladie épidémique , qui répand une si grande terreur. Si elle doit nous arriver, nous aurons tant de choses à observer qu’il ne nous restera plus le loisir de nous livrer à des recherches sur tout ce quelle aura présenté d’important avant de nous atteindre. Nous nous trouverions ainsi hors d’état de tirer des règles de conduite des observations déjà faites , qui sont toujours en médecine les guides les plus sûrs pour se diriger.
Je vous adresserai plusieurs lettres sur le choléramorbus épidémique. La liberté du style épistolaire me laissera la facilité de me livrer à des digressions nécessaires pour vous mettre à même de bien juger les documents que je ferai successivement passer sous vos yeux soit en vous les adressant textuellement, soit en vous en donnant des analyses étendues.
Je vous parle de documents sur le choléra-morbus , c’est vous faire pressentir que je ne veux entrer avec vous dans aucune discussion scientifique sur la nature ou le traitement de cette maladie, d’après les idées et les doctrines que je puis avoir adoptées; je veux me borner à vous présenter les pièces principales jusqu’à présent recueillies sur ce fléau que l’Asie a transmis à l’Europe, et à vous communiquer avec franchise toutes les remarques que me suggéré la leçture de ces pièces.
11 ne sera point question entre nous de toutes ces brochures sur cette maladie, que chaque jour voit éclore. Nous nous occuperons moins encore de ces articles qui remplissent les colonnes des journaux quotidiens , et qui n’ont d’autre objet que de distribuer des adresses, et de préconiser des remèdes imaginés pour
spéculer sur la crédulité publique, et d’autre résultat que de jeter l’alarme parmi les citoyens , et de répandre une terreur qui deviendrait si funeste si l’épidémie nous arrivait.
Aucun document digne de confiance n’a encore été publié en France sur le choléra-morbus. L’Académie royale de Médecine a été consultée par le gouvernement, et a adopté dans une de ses dernières séances un rapport fort long, fait avec beaucoup de talent, par M. Double. Ce rapport a été adopté après une discussion qui n’a offert presque aucun intérêt; on devait s’y attendre : les documents nombreux qui existent déjà sur le choléra épidémique ont été publiés presque tous à l’étranger, et sont très peu connus. Je remets à une prochaine lettre à vous parler de ce rapport, qui sera probablement imprimé. Sur une matière aussi grave, je ne veux pas m’exposer à vous donner une analyse inexacte et tronquée, comme l’ont fait quelques journaux; je pense d’ailleurs que l’ordre des idées exige que je vous fasse connaître d’abord des documents recueillis à l’étranger, et qui vous mettent dans le cas de vous former une opinion bien précise sur la maladie.
Le document qui fait le sujet principal de cette lettre 1 vient d’être publié à Londres, par le conseil de santé et par les ordres du conseil privé. Il a toute l’autorité d’un document authentique, rédigé par un conseil auquel le gouvernement a remis le soin de veiller sur la santé publique, et de prendre les mesures pour préserver le royaume du fléau indien. 11
Paper s relative to t/ie disease called choiera spasmodica in India , «cmv prevailing in the north of Europa , printed hy authority of the lords of his majesty s most honourahle privy council. Loudon,fltt£7«É 17, i83i .
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reçoit d ailleurs des hommes, presque tous médecins et illustres dans la science qui forment ce conseil, une autorité que n’auront jamais les œuvres de notre conseil supérieur de santé en France, tant quil ne comptera dans son sein que quelques médecins, et qu’il fera rédiger ses rapports par un officier de cavalerie. Tout le monde en Fiance se mêle de prononcer en médecine. Ce travers si commun dans le monde, et que peint si bien ce distique :
Fingit se medicum quisquis idiotn prof anus ,
Judœus , monachus , hislrio , rasor , anus ,
a exercé, chez nous, son influence jusque sur l’administration. Il n’y a pas un conseil chargé d’affaires sur la santé des hommes dans lequel la majorité qui décide ne soit composée d’hommes étrangers à la science indispensable pour se former une opinion sur les objets à discuter. On vient de former des conseils d’arrondissement et de quartier à Paris, pour les mesures à prendre contre le choléra, et pour améliorer l’état sanitaire de la ville; on n’a pas manqué de suivre les mêmes errements : les médecins n’y sont appelés qu’en très faible minorité. Si tout cela encore n était que ridicule; mais que de mesures absurdes et désastreuses prises par des conseils ainsi formés! Que feraientils au milieu d’une épidémie, qui les glacerait de terreur!.... En Angleterre, on a compris qu'il fallait être médecin pour traiter des affaires médicales; aussi n’at-on placé dans le conseil de santé, de membres étrangers à la médecine, que des hommes occupant d’éminents emplois, qui sont, par la nature même de ces emplois, des hommes indispensables pour diriger les grandes mesures de salubrité publique: ce conseil se compose du docteur H. Halford, président, des docteurs
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Ma ton , Turner, Warren , Macmichael , Holland , et de MM. T.Byam Martin, contrôleur de la marine , Edward Steward , député , président du bureau des douanes, James Macgrégor, directeur général de l’armée, William Burnett, commissaire de la médecine navale, William Pym , surintendant général des quarantaines , et enfin du docteur Seymour, secrétaire. Voici la traduction textuelle du rapport de cette commission sur le choléra présenté au conseil privé du royaume, le 1 2 août dernier.
Rapport présenté au conseil privé d Angleterre par
LE CONSEIL DE SANTÉ SUR LA MALADIE APPELÉE CHO- LÉRA SPASMODIQUE de l’Inde, qui règne maintenant
DANS LE NORD DE l’EuROPE.
Le conseil de santé, conformément aux instructions qu’il a .reçues du très honorable conseil privé de Sa Majesté, a entendu, sur la maladie appelée dans l’Inde choléra spasmodique , les personnes employées dans l’Inde dans les différents services médicaux dont les noms suivent, les docteurs Daun, Alexander, Ashburner , Bircii; MM. Wybrow, Boyle et Meicle. D’après ce qu’il a appris par leur déclaration , et d’après le grand nombre de renseignements contenus dans les rapports imprimés, dressés par ordre des différents gouvernements du Bengale , de Madras et de Bombay , le conseil a rédigé une description de la maladie, et a tracé un Précis de la pratique adoptée dans l’Inde pour la combattre. 11 a annexé à ce document rédigé par lui une description de la maladie, telle qu elle s’est présentée à Moscou, fournie par le docteur Keir, médecin anglais, résidant depuis long-temps dans cette capitale, et un exilait du rapport des docteurs llussel et Barry, en-
6 RAPPORT DU CONSF.IL DF. SANTÉ d’aNGLETERRE voyés par le gouvernement de Sa Majesté pour faire des recherches sur cette terrible maladie, qui ravage maintenant Saint-Pétersbourg.
Le conseil renvoie les praticiens aux rapports qu’il vient d’indiquer, mais ces documents n’ayant pas tous été publiés, il appelle plus spécialement l’attention des médecins sur le Mémoire de M. Gilbert Blane, inséré dans le onzième volume des Transact. de la Société médico-chirurg. de Londres ; l’exactitude des faits qu’il contient a été reconnue au collège des médecins par le docteur Russell, qui se trouvait à Calcutta pendant le règne de la dernière épidémie ; aux ou vrages de M. Annesley sur les maladies qui régnent dans l’Inde ; à l’Essai sur le choléra de M. George Hamilton Bel! , et à d’autres ouvrages récemment publiés par les médecins qui ont pratiqué dans le pays, et enfin à l’histoire de l’épidémie de choléra spasmodique de Russie, par le docteur Bisset Hawkins.
Description de la maladie.
L’invasion dans les cas les plus graves est si rapide que les individus dans un état apparent de bonne santé, ou n’éprouvant qu’à peine une sensation de malaise , perdent instantanément leurs forces comme s’ils étaient subitement foudroyés ou soumis à 1 action immédiate d’un violent poison. Ils prennent immédiatement l’aspect d’agonisants, leur peau devient froide, et donne à la main du médecin , comme 1 ont signalé plusieurs observateurs, la sensation de froid humide que 1 on ressent quand on touche une grenouille. Quelques praticiens expriment la sensation qu’on perçoit par le toucher dans ces cas à celle que fait éprouver la peau d’un cadavre. Le pouls est faible, intermittent, onduleux ou meme insensible. Un cercle livide se remarque autour des pau-