ADRESSÉ AU CONSEIL DE SANTÉ D ANGLETERRE
Saint-Pétersbourg, juillet i83i.
Monsieur ,
Quoique. I on ne puisse douter que la maladie qui règne ici ne soit rigoureusement identique, dans tous les points essentiels, avec l’épidémie de choléra de l’Inde, et bien qu’il ait déjà été publié des descriptions de cette maladie beaucoup mieux faites, et dressées avec
beaucoup plus tic soin qu’aucune de celles que nous pourrions tracer, nous pensons néanmoins qu’un récit succinct des symptômes que nous avons nous-mêmes observés et notés au lit des malades dans quelques centaines de cas, depuis notre arrivée ici, peut être de quelque utilité. D’abord, parce que nous ne savons pas qu’il ait encore été adressé au gouvernement britannique de description tracée par des témoins oculaires du choléra en Europe, et en second lieu, parce que la maladie telle qu’elle règne dans cette capitale, lorsqu’on la compare rigoureusement au choléra indien, semble avoir subi quelques modifications; troisièmement enfin , parce que ayant étudié la maladie à toutes ses périodes, notre description, quoique incomplète, pourra au moins servir à établir un point de comparaison avec les observations qu’on pourra recueillir sur cette épidémie en d’autres lieux en Europe. Elle peut d’ailleurs servir à éclairer le diagnostic pour ceux qui n’ont pas eu occasion de voir la maladie.
Le choléra-morbus du nord de l’Europe, auquel on a donné vulgairement en Russie , le nom de Cliornnia Colezn ou mal noir, présente, comme presque toutes les autres maladies, des symptômes précurseurs, des symptômes qui caractérisent la maladie à sa première période , période de froid ou de collapsus, et enfin des symptômes qui caractérisent la seconde période, période de réaction de chaleur et de fièvre.
i°. Symptômes précurseurs. — Nous n’avoris eu que peu d’occasions de constater la présence de tous les prodromes, dont quelques uns précèdent l’invasion de si peu de temps que la plus active diligence est à peine suffisante pour que le médecin arrive auprès du malade lorsqu’ils existent, avant que l’invasion de la maladie
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soit tout-a-fait caractérisée. La diarrhée, de matière d’abord féculente, avec de légères crampes dans les jambes, des nausées, de la douleur ou de la chaleur au creux de l’estomac et du malaise, est le prodrome qui persiste le plus long-temps. C’est ainsi que les évacuations alvines ou une diarrhée ordinaire, se manifestent fréquemment et continuent pendant un, deux jours, ou même pendant un temps plus long, saris aucun autre symptôme remarquable, jusqu a ce que le malade devienne subitement bleu et presque mourant. Ces symptômes précurseurs sont souvent arrêtés par un traitement judicieux : la maladie est alors complètement détournée. Lorsque de violents vertiges , des douleurs d’estomac, l’agitation nerveuse, le pouls intermittent, lent ou faible, des crampes qui commencent aux extrémités des doigts et des orteils, et qui s’étendent rapidement au tronc, constituent les premiers prodromes du mai, il y a à peine un intervalle entre eux et l’invasion. Les vomissements ou les évacuations alvines, ou à la fois ces deux évacuations d'un liquide ressemblant à l’eau de riz ou à du petit-lait, ou à de l’eau d’orge, se manifestent; les traits du visage s’effilent et se contractent, les yeux s’enfoncent dans leurs orbites, le regard est e'gnré et exprime la terreur; on dirait que les malades ont la conscience de la mort qui les menace; les lèvres, la face, le cou, les mains, les pieds, et bientôt les jambes , les bras et toute la surface du corps prend une couleur plombée, bleue, pourprée, noire ou brun foncé, suivant la constitution des malades, qui varie en degré selon l’intensité de l’attaque; les doigts et les orteils sont diminués d’au moins un tiers de leur volume ; la peau et les parties molles qu’elle recouvre sont ridées, rétractées et plissées- les ongles prennent la teinte bleuâtre du blanc
de perle; le trajet des grosses veines superficielles est marqué par des lignes déprimées d’un noir plus foncé; le pouls est, ou petit et filiforme, ou l’on perçoit à peine ses vibrations, ou même on ne peut pas les percevoir du tout. La peau est froide comme sur un cadavre et souvent humide; la langue est toujours humide , souvent blanche et saburrhale, mais molle et froide comme serait un morceau de chair morte. La voix est presque éteinte ; la respiration est lente, irrégulière et imparfaite. Les inspirations semblent ne se faire que par un très grand effort du thorax, tandis que les ailes du nez, dans les cas les plus désespérés, et vers leur terminaison, au lieu de se dilater, s’affaissent, et empêchent l'entrée de l’air. L’expiration est lente et convulsive. Les malades demandent de l’eau, leur voix n’a qu’un faible son plaintif (voix cholérique')-, elle est entre-coupée, au point que les malades ne peuvent prononcer que des mots isolés; ils ne retiennent pas assez d air dans leurs poumons pour articuler des phrases. Ils se tournent continuellement d’un côté sur l’autre, ils se plaignent d’un poids et d’une anxiété au cœur, et ils ne respirent qu’avec efforts. Ils portent continuellement la- main à l’estomac et sur la poitrine pour indiquer le siège de leur agonie. Les téguments de l’abdomen présentent quelquefois des rides considérables et irrégulières, tandis que l’abdomen lui-mêmè est violemment ramené vers le diaphragme en haut, et profondément vers la poitrine. Quelquefois il y a des spasmes tétaniques des jambes, des doigts et des lombes, mais nous n avons jamais vu de tétanos général, ni même de irisnaus. Il y a parfois de légers cris de souffrance; la sécrétion de l’urine est toujours complètement suspendue : nous n avons pas observé que les malades répandent de larmes dans ces circonstances. Les vomissements et les
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évacuations alvines, que l’on considère comme les symptômes les plus importants et les plus dangereux , et qui dans un grand nombre de cas de cette épidémie n’ont pas été très considérables, cessent généralement ou sont arrêtés aisément à leur début par les moyens de l’art. Les frictions font cesser pour un moment la couleur livide de la partie quelles rubéfient; mais sur certaines parties du corps, et particulièrement à la face, la lividité devient d’instant en instant plus intense et plus générale. Dans l’expiration , les lèvres et les joues sont quelquefois gonflées, et le malade souffle l’air expiré avec une écume blanche comme dans l’apoplexie; si l’on tire du sang aux malades dans cet état, ce fluide est noir et épais, coule par gouttes, et semble au tact moins chaud que dans l’état naturel; la maladie approchealors de la terminaison fatale; la respiration devient très lente; il se manifeste des tremblements dans les tendons des poignets, les facultés intellectuelles conservent leur intégrité; le malade perd d’abord la faculté d’avaler, il devient bientôt insensible, et meurt tranquillement après un ou deux longs sanglots convulsifs; il ne se manifeste aucun stertor.
Nous venons de décrire les cas les plus graves , ceux dans lesquels la mort arrive de la sixième à la vingtquairième heure après l’invasion des symptômes graves. Nous avons observé plusieurs exemples de cette forme de la maladie sur des sujets apportés à l'hôpital ; chez le plusgrand nombre, les vomissements avaient cessé; chez quelques uns ils continuaient encore, et ils ‘donnaient constamment issue à un fluide séreux. Plusieurs malades disaient qu’ils avaient eu la diarrhée pendant un jour ou deux ; d’autres déclaraient qu’ils avaient été subitement frappés en général de bonne heure dans la matinée.
On voit bien peu de malades se rétablir de l’état
"rave que nous venons de décrire, surtout s’il a duré pendant quatre heures avant qu on ait eu recours au ti ai- . te ment. On peut cependant esperet le rétablissement lorsque le pouls quoique filiforme est encore senti au poignet. Ce qui est très remarquable, c’est que le hoquet, se manifestant au moment où la mort est déjà imminente avec un commencement de reaction, est un signe favorable qui annonce en général le retour de la circulation.
Dans les cas moins graves le pouls n’est pas complètement éteint, bien que très affaibli; la respiration est moins embarrassée; l’oppression et les angoisses vers la poitrine ne sont pas portées à un aussi haut degré, quoique les vomissements, les évacuations alvines et les crampes puissent être plus intenses. Le froid et le changement de couleur de la surface du corps; l’altération spéciale de la voix , l’abaissement plus ou moins marqué delà température de la langue, les caractères des liquides évacués ont été constamment observés dans tous les cas et à tous les degrés d’intensité de la maladie que nous avons été jusqu’à présent à même d’observer dans cette épidémie. Nous n’avons jamais à aucune période observé de frisson; nos recherches nous ont à peine fait connaître un exemple de la manifestation de ce symptôme fébrile.
Période de fièvre ou de chaleur. — Après que la période de frçid s’est prolongée de vingt à vingt-quatre heures, rarement jusqu’à vingt-huit heures, le pouls et la chaleur à la peau commencent à se rétablir graduellement; il se manifeste de la céphalalgie avec des bourdonnements dans les oreilles; la langue devient plus sa. burrbale , plus rouge à son extrémité et à ses bords et aussi plus sèche ; l’urine, très foncée en couleur, est ex-
crêtée en petite quantité et avec douleur, les pupilles sont souvent dilatées; la pression développe de la douleur à la région du foie, de l’estomac et sur le reste de l’abdomen. Les saignées générales et locales sont indiquées. L’application de la glace sur la tête produit un grand soulagement. En un mot le malade est affecté d’une fièvi’e continue qui ne se distingue plus des fièvres ordinaires. Une sueur critique profuse peut se manifester du deuxième au troisième jour et laisser le malade convalescent , mais le plus souvent la fréquence du pouls et la chaleur de la peau continuent, la langue devient brune et desséchée. Les yeux sont injectés et présentent le caractère de l’abattement, l’extérieur porte l’empreinte d’une profonde stupeur et d’un abattement stupide comme cela s’observe dans le typhus; les dents et les lèvres sont encroûtées de fuliginosités. Quelquefois le malade est pâle , sa peau est d'apparence sale, et le pouls et la chaleur sont au-dessous de leur type naturel; mais la stupeur typhoïde existe toujours, le délire se manifeste , et la mort arrive du quatrième au huitième jour, ou même plus tôt chez les mêmes sujets que l’on a si péniblement sauvés de la mort dans la première période ou période de froid. On concevra toute l’importance et le danger de la fièvre des cholériques par ce fait que nous communique le docteur lleimer, de l’hôpital des Marchands : sur vingt malades, traités sous ses yeux et qui succombèrent à la maladie, sept périrent dans la période de froid, et treize par la fièvre consécutive.
La maladie singulière qui nous occupe ne peut être reconnue avec certitude que dans la période de lividité ou de froid. Dès que la réaction est opérée, elle ne peut plus se distinguer d’une fièvre continue ordinaire, excepté cependant par la rapidité de sa marche et par sa
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terminaison ordinairement funeste. Les évacuations verdâtres ou noirâtres, ou fortement bilieuses, obtenues dans la période de chaleur par le calomélas ne sont pas des signes suffisants; il est remarquable que les personnes employées à donner des soins à ces malades affectés de fièvre typhoïde, lorsqu’elles sont prises de maladie ne sont jamais prises de fièvre ordinaire, mais sont atteintes du froid naturel à l’invasion du choléra , en un mot du choléra à sa première période. Il n’y a rien de plus certain que des malades pourraient descendre sur les côtes d’Angleterre, n’étant en apparence malades que d’une fièvre ordinaire, qui ne serait en réalité que le choléra à sa deuxième période.
Les différences entre l’épidémie qui règne ici et le choléra de l’Inde nous paraissent être les suivantes: i°. Les évacuations par le haut et par le bas semblent beaucoup plus profuses et plus difficiles à arrêter dans le choléra de l’Inde que dans celui-ci , bien que les caractères de ces évacuations soient précisément les mêmes.
2°. Le rétablissement après la période de froid sans passer par une fièvre consécutive d’aucune espèce est bien plus fréquent dans l’Inde qu’ici , et cette fièvre consécutive ne prend point les caractères typhoïdes.
3°. La proportion des morts dans la période de froid comparée à celle des morts dans la période de chaleur est beaucoup plus grande dans l’Inde qu’ici, d’après l’expérience du docteur Russel.
4°- Le nombre des médecins et des employés d’hôpital attaqués du choléra, dans cette épidémie , comparativement au nombre total des employés d’hôpital et des auties classes de la société, a été hors de toute proportion avec ce qu on a observé dans l’Inde en pareilles circonstances, \ingt-cinq médecins ont déjà été frappés, et neuf sont morts sur deux cent soixante-quatre. Quatre
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autres sont morts a Cronstadt , sur un petit nombre qui habitent cette forteresse depuis que la maladie règne ici. Six infirmiers sont tombés malades dans le petit hôpital temporaire établi derrière Aboucoff depuis notre dernière lettre. Il est cependant certain que très peu d infirmiers sont tombes malades dans quelques hôpitaux destinés au choléra , et établis avec les conditions de salubrité les plus favorables : la ventilation et la grandeur des salles.
Il est probable que nous recevrons sur tous ces faits des états précis en réponse aux questions écrites que nous avons adressées aux autorités médicales du gouvernement.
La convalescence du choléra est rapide et parfaite, comme le démontre le fait suivant : le ministre de l’intérieur a donné des ordres pour réunir tous les convalescents civils et militaires dans l’hôpital général, où ils seront retenus quatorze jours ; nous avons visité ces jours derniers environ deux cents, de ces détenus avec M. James Wylie, et nous les avons trouvés en bonne santé sans aucune trace de la maladie.
Les rechutes sont rares dans cette épidémie; elles n’ont pas été souvent suivies de terminaison funeste : les infirmiers des hôpitaux y semblent plus exposés. Un médecin a eu trois fois la maladie, la seconde a été intense; il a retiré un grand avantage du magistère de bismu th.
Dans notre prochaine lettre, nous vous' adresserons un résumé de l’histoire de la maladie.
Nous sommes, etc.
Signé, William Russel, M. D.
D. Barry, M. D.