MÉMOIRE DE JACQUES DURIVET
Mémoire de la befongne de ferrurie que Moi, Jacques du riuet', ay fliict et fourny pour la commédye , pour la troupe de Meffieurs les françois, au palais- Royal.
Premièrement pour auoir faict dix huict double couples ^ et trente fix clous riuée pour ferré les trois double porte et auoir faict Vefpreuue
24' »' pour ce 36'
Plus, pour auoir faict dou^e boulons à patte de quatre poulce de long, pris faict a cinq fol^ 2 :) pièce, ce baillée à sou fui', pour ce 3
Plus, pour auoir ferré la cbaife^, auoir fourny quatre gonds à patte et quatre panture, et huict clous riuée, quatre crochets et quatre pitons, 5 )) deux couples pour le fiège, pour le tout . . . 7
Plus , pour auoir faict vn lien et vu tourillon I 10 pour le gros treiU , cy 2
PhiSy pour auoir faict quatre cmhrajj'ure pour 3 ' » " les tringle^ qui porte, la tapijjerye, pour cecy . 4' 10'
Plus, pour auoir faict trois boulons à vijfe defix poulce de long, auec des efcrous à deux bran-
0 5 che, pour rarbeT,àvingt fols pièce, cy . ... 3 » 38' 15^
Plus, pour auoir faict neuf boulons à patte de cinq à fix poulce pour l'arbe, à cinq fol:^ pièce,
2 5 pour ce 2 5
Plus, pour auoir faict huict demy Cercle pour le
1 5 mouuement de l'arbre, à cinq fol:^ pièce, cy . 2 »
Plus, pour auoir faict quatre pitons tournans monté fur platine, auec deux platines de trois
I 10 poulce en carré pour l'arbe, cy 2 »
Plus, pour auoir faict deux Chiffre et deux geumelle auec vng boulon et vng Coupelet de trois poulce de large, pour le mouuement de l'arbre,
I 5 cy I 10
Plus, pour auoir faict vn lien et vng anneau de fx poidce de long pour le pied de l'arbre
l )) en dessous, cy i 10
Plus, pour avoir faict trois liens pour les coffres
A )) de r arbre, cy 7 «
Plus, pour au oi-r faict trois Crochets, pour tenir les cordes de l'arbre auec deux pitojis à viffe, )) j r pour ce » 20
Plus, pour auoir faict vn piton à patte pour vn
des Coffres de l'arbre » 6
Plus, pour auoir faict deux boulons, de quin:;c
poulce de long chacun, pour les coffres, ce . . i 5
Plus, pour auoir faict quatre boulons de fix
poulce de long , pour ralonger l'arbre, anec I 5^ des contre riiiet a dix fol::^ pièce, cy .... 2' »^
Plus, pour auoir faici deux boulons à patte, de dix poulce de long, pour les poulie de l'arbre,
1 )) pour Ce cy i »
Plus, pour auoir faict quatre roulette auec quatre
10 )) boy te ^ pour la chaife à M" de Molière, pour ce. 14 »
Plus, pour auoir ferré le grand Chajfis de la
Verdure^, auoir fotirny fix couples, dou^e
Clous riue'e et deux crochets, et deux pitons,
^ » pour ce Cy 5 »
Plus, pour auoir faict deux tringle, de fix pieds de long chacun, auec quatre pitons pourl'alco- ■> )) fue, pour ce 5 »
Plus, pour auoir faict fix pitons a patte et fix
2 » autre pitons pour l'alcof ne, pour ce 2 10
Plus, pour auoir faict quatre barre , de neuf pieds et deinye de long chacun, auec huict 22 » crampojis à patte et fei~e clous riuée, pour ce. 25 «
Plus, pour auoir faict huict Crochet, quatre d'vn pied et demye de long, et quatre de huict poulce, auec huict pitons et huict laffcts (?) pour la
4 )) uerdure du fonddu téaftre, pour ce 5 »
Plus, pour auoir faict vne grille pour la loge à M^" Prcuos, en taillé moitié par moitié '°,
5 » pour ce y »
Receu de Meffieurs les Comédiens du Palais-Royal la fomme de Cent deux liurcs cinq folz pour les ouurages contenus au mémoire cy deflus, foit ce douziefme mars 1673.
(Signé :) Jacques du Riué.
NOTES
(i) Du Rivet, pour un serrurier, est un de ces noms parlants (comme on dit zxvn.ts parlantes) que la comédie de second ordre a trouvés assez longtemps ingénieux et dont elle n'oserait plus se servir aujourd'hui pour amuser le public, la mode d'en rire étant passée. Voici pourtant le serrurier de Molière qui se nomme, de son vrai nom, du Rivet ou Durivet. Que dire à cela ? Ce qu'a dit Despréaux :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Le vrai, d'ailleurs, c'est que, pour avoir un nom de famille, il faut avoir une famille, et qu'à défiut d'un nom dont on hérite, on se trouve toujours, plus tôt ou plus tard, doté d'un sobriquet qui finit par rester nom de souche. Il y a aussi le nom de baptême qui fait souvent double office; mais que Durivet fût un sobriquet personnel, ou qu'il fût devenu un nom patronymique, le serrurier du Palais-Royal devait être plus connu sous le nom de Jacques que sous l'autre. Sa signature en est la preuve. Il écrit trèslisiblement Jacques, comme le seul mot dont sa main ait l'habitude. « Du Riué » serait indéchiffrable si une autre main ne
l'avait transcrit, en tête du mémoire. Il l'est même encore, malgré cette première transcription.
Avec la facture de Durivet, nous avons comme un Jour ouvert sur le travail de construction des machines du Malade. La vision n'est pas encore bien nette, je l'avoue; aussi le jour n'est-il pas grand. Sans chercher ni éviter le calerabourg, nous ne regardons que par la serrure.
Et d'abord les machines, les décors, si l'on aime mieux, du Malade imaginaire, étaient suffisamment compliqués.
Il y avait, à l'ouverture, le décor de « l'Églogue en musique et en danse » qui figurait « un lieu champêtre fort agréable » avec un grand arbre praticable dressé dans le fond du théâtre.
A cet agréable paysage de plaine, aussi largement développé que le demandait le jeu des groupes chorégraphiques, succédait la chambre d'Argan, une vraie chambre de malade, chaudement revêtue d'une tapisserie de verdure, et avec l'alcôve indispensable.
Au coup de sifilet du machiniste, verdure et alcôve disparaissaient, remplacés par un carrefour en pleine nuit, le carrefour où l'usurier Pofichinelle fait avec les archers son fameux marché de dupe, et, pour avoir refusé, par avarice, de racheter, soit trente croquignoles, soit douze coups de bâton, au prix de six pistoles, se ravise, exténué, après avoir reçu moitié croquignoles, moitié coups de bâton, et rachète six coups de bâton qu'il ne doit plus, toujours au prix de six pistoles.
Le reste était plus simple. La chambre d'Argan remise en place pour le second acte, le troisième intermède s'y passait à la suite ; rien n'indique le contraire. Béralde y amenait les Égyptiennes chantantes, les Égyptiens dansants avec leur singes, dont les cabrioles valaient bien une prise de casse, à son dire. Il y ame-
nait même la Faculté « de ses amies , qui venait faire Argan médecin en récit, chant et danse ». A ce moment, les tapissiers du ballet s'emparaient de la scène, « préparaient la salle », ce qui comprend, à ce qu'il semble, la pose de nouveaux lustres, la pose de nouvelles tentures, et se retiraient après avoir placé les bancs en cadence.
(2) Couples ou couplets, je l'ai dit, ce sont les ailes d'une charnière. Dix-huit doubles couples, autant de charnières, et trente-six clous, rivés ou non rivés, ne donnent que deux clous pour chaque aile.
Maintenant, qu'est-ce que Jacques Durivet entend par trois doubles portes? Trois paires de portes, à mon avis, les trois portes de la chambre, avec les doubles portes, en toile, en drap ou en velours, qui retombent sur les premières pour opposer un second obstacle au froid, et que nous nommons aussi portes battantes.
Argan devait avoir partout chez lui doubles fenêtres et doubles portes ; Molière ne l'avait pas oublié.
De croire que les portes en question fussent pour un autre usage que celui du décor, des portes pleines, par exemple, cela me semble difficile avec d'aussi faibles charnières que des charnières à deux clous. Je me figure plus volontiers la chambre d' Argan avec les trois doubles portes que je suppose l'une en face du spectateur et auprès de l'alcôve, les deux autres de côté, à droite et à gauche de la scène. On verra tout à l'heure qu'il y avait une tapisserie tendue avec des crochets au fond du théâtre; la tapisserie ne faisait-elle pas aussi le fond de l'alcôve ?
(3) Dans le mémoire n° III, qui est le compte des journées
d'ouvriers, il v a sur la pièce originale, au-dessous du détail d'une somme de 163' 2^ remboursée à La Grange, un nom effacé d'un trait de plume et que nous avons par conséquent supprimé « à M. Soussain ». Cette orthographe-là me paraît plus vraisemblable que celle de Sousin; mais je ne trouve pas d'autre renseignement sur cet ouvrier ou ce petit employé du théâtre, auquel ont été remis les douze boulons à patte.
(4) Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise,
dit Martine des Femmes savantes. A Paris, pour le public lettré, la distinction entre chaise et chaire était déjà faite; elle ne l'était pas encore quelques degrés au-dessous. Elle ne l'est pas même aujourd'hui parmi les gens de la campagne, qui restent étrangers aux variations du langage. Durivet en était probablement resté à la confusion des deux mots. S'il a écrit en effet chaise au lieu de chaire, nous pourrions bien avoir ici la chaire du Prases, dont il n'est fait mention ni dans le livre du ballet, ni dans l'édition de Molière de 1675, ni dans celle de 1682, qui ont l'autorité de textes authentiques.
Je déchne, bien entendu, toute compétence en matière de serrurerie et de menuiserie; toutefois, je ne crois pas trop m'avancer en disant que je ne puis reconnaître dans ce détail de chaise ferrée avec ses quatre gonds et le reste, rien qui ressemble à la chaise haute de la petite Louison, siège -perchoir sur lequel Thomas Diafoirus est contraint de se jucher en £iisant la voltige.
Nous verrons tout à l'heure le fauteuil d'Argan formellement désigné sous le nom de « la chaife à M. de Molière ».
Or, si cette chaise ferrée par Durivet n'est ni le perchoir de
Thomas, ni h fauteuil de Molière, il fliut bien qu'elle soit la chaire du Pneses.
Cette chaire, telle qu'on peut la recomposer ici, serait une sorte de caisse, sans fond ni dessus, dont les quatre faces mobiles s'engonceraient d'un côté sur leurs pentures et se fixeraient de l'autre avec les crochets passés dans les pitons.
Le carre formé, le siège, qui tenait à l'intérieur, s'abaissait sur ses charnières.
La plus simple des chaires, posée sur le parquet sans aucune espèce de marche. Les tapissiers devaient l'apporter en quatre ou cinq morceaux et l'ajuster comme les bancs, en cadence.
Plus tard, on éleva la chaire, on en dressa même une seconde, celle du Bachelieriis, placée en avant de l'autre ; mais l'indication de cette mise en scène ne se trouve pas, que je sache, dans les éditions antérieures à 1734; du moins, est-ce dans celle-ci que j'ai rencontré pour la première fois l'ancienne indication remplacée par une nouvelle.
Rappelons d'abord la première, celle du livre de ballet :
« Plufieurs tapiffiers viennent préparer la falle et placer les bancs en cadence. Ensuite de quoy toute l'affemblée, compofée de huit Porte-feringues, fix Apotiquaires, vingt-deux Docteurs, celuy qui fe fait recevoir Médecin, huit Chirurgiens dançans et deux chantans, entre et prend fes places félon les rangs, a
Voici maintenant la seconde, revue et augmentée, conformément sans doute à une nouvelle mise en scène :
« Des tapiffiers viennent en danfant préparer la falle et placer les bancs en cadence.
« 2^ Entrée.
« Marche de la Faculté de Médecine au Ton desinflrumens.
(c Les Porte-feringues, repréfentant les mafliers , entrent les premiers. Après eux viennent deux à deux les apothicaires avec des mortiers, les chirurgiens et les docteurs, qui vont fe placer des deux côtés du théâtre. Le Préfident monte fur une chaife qui eft au milieu, et Argan, qui doit être reçu docteur, fe place dans une cliaile plus petite qui eft au-devant de celle du Préfident. » (On ne dit plus le Pneses, on imprime « le Préfident » jusque dans la distribution des rôles de la Cérémonie. Tout a rajeuni de plus d'un demi-siècle.)
A la suite de la belle édition in-4° de 1734, toutes ou presque toutes les éditions du xviii= siècle ont reproduit l'indication nouvelle, jusqu'à la renaissance littéraire qui commence avec les premières années du xix^.
L'indication primitive, celle de MoHère, reparaît en 1812, dans l'édition de Petitot, et en 1822 — je ne cite que les éditions que j'ai sous les yeux — dans celle de la Bibliothèque française.
Auger, après lequel on n'a guère fait que lui emprunter beaucoup, en le décriant, et que recommencer son précieux travail, en y ajoutant moins de nouveau que de superflu, Auger aussi a rétabli le texte primitif, par respect pour la vérité historique, et tous les éditeurs, depuis 1825, ont suivi son exemple. Il serait bon cependant de rechercher à quel moment précis a été remplacée la première rédaction du programme. En remontant jusque-là, on aurait chance de rencontrer quelque brillante reprise du Malade imaginaire, celle, par exemple, où, pour accompagner
la inarcbe solennelle de la Faculté de médecine , on introduisit dans la partition de Charpentier le célèbre morceau d'orchestre de Lulli, sur lequel entre encore maintenant la Comédie-Française en robes rouges.
(5) Au théâtre, comme ailleurs, un treuil est « un tour, un gros cylindre, dit le Dictionnaire de Trévoux, qui entre dans la composition des machines qui élèvent des fardeaux, autour duquel la corde est tortillée et qui se meut par le moyen d'une roue et avec une manivelle. » Complétant, et rédigeant à nouveau sa description assez mal venue : « C'est, ajoute-t-il, c'est dans les mécaniques un gros rouleau de bois à têtes carrées, qui, posé horizontalement, se tourne par manivelle, bras ou roue échelée ou à tambour, et dévide un câble qui enlève quelque fardeau. »
Les deux extrémités du treuil sont armées d'un tourillon, c'està-dire d'un pivot de fer sur lequel tourne le rouleau de bois, et qui pose lui-même sur une pièce de fer taraudée nommée coussinet. Le lien, qui serait ici un morceau de fer méplat (plus épais que large), peut avoir servi à faire ou à refliire un coussinet.
(6) Je ne vois pas bien ce que veut dire le mot embrassure. Le Dictionnaire de l'Académie (1740) ne lui accorde pas le droit de cité et l'omet probablement comme trop technique. L'exphcation qu'en donne Furetière, répétée ensuite par le Dictionnaire de Trévoux, n'a aucun rapport avec ce qu'on pourrait entendre ici; mais, qu'il s'agisse de fixer l'extrémité ou de maintenir l'écart des deux tringles, ou de réunir les plis de la tapisserie, ce qui est surtout à remarquer , c'est que les tringles sont de véritables tringles, que la tapisserie est une véritable tapisserie. Sans être
« naturaliste « comme on l'est de nos jours, Molière cherchait^ la nature dans le décor aussi bien que dans l'homme.
Le lit d'Argan, c'est plus qu'un lit, c'est le nid de l'oiseau. Il y habite. Il y reste tard le matin et s'y couche le soir de bonne heure; il s'y recouche souvent dans la journée. On peut croire qu'il y fait sa sieste, lorsqu'il est pris d'un léger somme après le repas. Il s'y plaît parce qu'il s'y plaint. Quand il y est, il se sent à sa place et dans son droit. Il est malade.
Il n'a plus d'habillement que sa camisole de chambre , de coiffure que son bonnet de nuit, de chaussure que ses mules fourrées, de siège que son f:mteuil. De son fauteuil il passe à son lit, et de son lit à son fauteuil, tour à tour. Il est malade.
On ne se le figure pas plus sans son lit que sans son fauteuil et sa veste de chambre; aussi Molière n'a-t-il voulu lui faire tort de rien de ce qui lui est propre. Il a mis son alcôve à deux pas de lui, et, soit tradition confuse, soit logique instinctive du crayon, dans les éditions où la pièce du Malade imaginaire est accompagnée d'un dessin, presque jamais, jusqu'à nos jours encore, la gravure n'a manqué à reproduire le lit caractéristique.
(7) « La décoration repréfente un lieu champêtre fort agréable. )) C'est toute l'indication que donne Molière pour Vonvertiire de son prologue. Pour son premier acte, il écrit plus sommairement encore: « Le théâtre change et repréiente une chambre. »
Il y a pourtant une alcôve dans cette chambre, nous venons devoir l'alcôve, et plus tard, dans cette même chambre, on bâtira une chaire pour la Cérémonie. Pas un mot de l'une ni de l'autre. Il y a aussi un arbre, et un arbre important dans le prologue ; MoHère nédigerait également d'en avertir le lecteur , si le mot ne
se rencontrait pas plus loin sous sa plume, à l'occasion d'un jeu de scène.
C'est au moment où Tircis et Dorilas s'apprêtent à chanter tour à tour les louanges du Roi dans le concours de poésie.
« Les violons jouent un air pour animer les deux bergers au combat, tandis que Flore, comme juge, va fe placer au pied de Varbre avec deux zéphyrs, et que le refte, comme fpectateurs, va occuper les deux coins du théâtre. »
L'arbre. Quel arbre? Molière n'a pas pensé qu'on pût ne pas le savoir, et le public, qui voyait le décor, n'avait pas besoin qu'on lui en dit davantage.
Je n'ai pas sous la main le second livret in-4°, celui de 1674, pour m'assurer si l'éditeur Guill. Adam avait déjà modifié le texte; mais l'édition des œuvres de Molière de 1680, et celle de 1698, comme le livret de 1673, donnent simplement « au pied de l'arbre ».
Celle de 1734 particularise : « un arbre qui eft au miheu du théâtre. » On se rappelle que l'édition de 1734 donne la nouvelle mise en scène de la Cén'iiionie. Les éditions suivantes reproduisent « un arbre qui eft au milieu du théâtre », et Auger, pour mieux marquer le trait, ajoute « un grand arbre ».
C'était un grand arbre en effet, aussi grand du moins qu'il pouvait être, dans un temps où, suivant M. J. Moynet {L'Envers du- Théâtre, p. 22, 23), arbres ni monuments sur le théâtre, ne passaient la hauteur de la scène , peints tout entiers comme ils l'étaient sur leurs châssis. C'était surtout un arbre robuste. Tout le détail de l'ouvrage de serrurerie le prouve. Des praticiens expérimentés ont reconnu que les branches devaient s'insérer vigoureusement dans le tronc. Peut-être étaient-elles foites pour porter
des zéphyrs ou quelques petites nymphes champêtres. Dans cet ordre d'idées, on se rappelle la curieuse machine de Pan et de Diane qui fit partie des divertissements de Vile enchantée, Molière figurant le dieu des troupeaux, Madeleine Béjard figurant la déesse de la chasse, tous deux assis au sommet de deux arbres entrelacés que portait une montagne roulante. (Voir la 5^' planche d'Israël Silvestre.)
Où n'irait-on pas, une fois qu'on quitte le sol et que l'imagination s'échappe dans le Ubre espace ouvert aux conjectures ? On en viendrait à se demander si le fameux arbre n'était pas une partie de l'ancienne machine, retrouvée, remise à neuf et ralongée pour la circonstance? Mais arrêtons-nous prudemment. Ce qui n'est pas douteux, c'est que l'arbre de Flore était très-solidement ferré et boulonné, qu'il était soutenu sur trois mâts, comme l'indiquent les trois coffres inscrits au mémoire, c'est-à-dire les trois mortaises par lesquelles autant de mâts ont dû venir s'implanter dans le chariot, à travers les costières.
Pour plus de clarté, on appelle chariot un appareil monté sur quatre roues et fonctionnant sous le théâtre, lequel chariot promène mâts et décors d'un bout à l'autre de la scène, sur toute la longueur des rainures ouvertes dans le plancher, qui sont les costières.
Un des principaux agréments du grand arbre, de l'arbre, comme dit notre maitre serrurier, était le mouvement, le mouvement, tout court aussi, le mouvement par excellence.
Remarquez comme chaque fois que Durivet répète l'arbre et le mouvement de l'arbre, il semble qu'on lui entende prononcer les deux mots avec le sentiment de leur dignité. L'arbre et son mouvement ont dû faire enthousiasme. Mais quel était ce mou-
vement? L'arbre s'inclinait-il respectueusement devant la déesse? Tournait-il sur lui-même pour se présenter sous un second aspect ou simplement pour disparaître et aider au changement à vue ? Décider sur ce point, c'est affaire à MiM. les machinistes de théâtres. En tout cas, les huit demi-cercles, forgés par Durivet, au prix modeste de cinq sols, semblent limiter le mouvement à leur mesure, la mesure du demi-cercle.
(8) Les anciennes roulettes de fliuteuils ne se fixaient pas directement dans les pieds du meuble par des tiges. Elles tenaient elles-mêmes à une espèce de douille, à une partie creuse dans laquelle s'emboîtaient les pieds du fauteuil et qui étaient les boîtes.
A la date du 13 mars 1673, c'était La Thoriilière qui rempHssait le rôle d'Argan, l'ayant repris le 3 du même mois ; mais le fauteuil, dans lequel Molière avait été frappé mortellement, s'appelait encore et devait toujours s'appeler le fauteuil de MoHère.
(9) Outre les rideaux en tapisserie formant l'alcôve du Malade imaginaire, il y avait donc, au fond du théâtre, un châssis de tapisserie qui fiisait la tenture de la chambre et qui représentait un paysage ou, suivant l'expression usitée, une verdure.
Ce châssis de tapisserie rappelle la tenture ainsi mentionnée dans l'inventaire du mobilier de Molière, fait après sa mort :
« Item, une tenture de tapisserie de verdure de Flandre en six pièces contenant dix-neuf aunes de cours sur deux aunes deux tiers de haut, prisée huit cents livres. » Ou bien encore : « Item, une tenture de tapisserie d'Auvergne, fort vieille, en six pièces, contenant treize à quatorze aunes de cours, à verdure de feuillage, prisée soixante hvres. « (Eudore Soulié, Recherches sur Molière ci sur sa famille.^
DU MALADE nfAGINAIRE. I35
(10) La loge de M"^ Provost était son bureau.
Le mot loge, dont les acceptions ont été nombreuses, signifiait généralement un petit réduit, une boutique étroite. On dit toujours la loge d'un comédien, pour le petit salon dans lequel le comédien s'habille au théâtre. Je ne sais pas si l'on se permet encore de dire une loge de concierge, mais un marchand avait une loge à la foire Saint-Germain ou à la foire Saint-Laurent. Le théâtre même qu'ouvraient les acteurs forains s'appelait une loge; le nom s'est conservé parmi les troupes nomades qui courent les fêtes de la banheue. « La loge contient trois cents personnes », peut-on lire sur telle affiche de la Foire-au-pain-d'épices ou de la Fête de Saint-Cloud. Le comptoir du limonadier au théâtre Guénégaud, et sans doute au théâtre de Molière, s'appelait la loge à la hmonade, et la loge de M""^ Provost était le comptoir du contrôle.
Comme tous les comptables qui ont besoin de mettre leur caisse et de se mettre eux-mêmes à l'abri d'un coup de main, M""^ Provost avait ou finit par avoir un grillage à sa loge.