MEMOIRE DE CROSNIER
Mémoire pour les danfeur' du palais Royal.
Preniièrenf , du hindy 19^ décembre iG'ji , du^ depuis 8 heure du matin Jufquà deux heure'' a près mydi, du feu pour la ref pétition. Plus du mardy 2Q^ la viefme choje
Du mercredy 21^ la mefme chofe
Du Jeudy 22^ la m ef me chofe
Du vetidredy 2^^ la mefme chofe
Du famedy 2^^ la mefme chofe
Plus du lund y "^ 26^ la mefme chofe
Plus du mardy 2"]^ la mefme chofe.
Plus du mccredy 28'' la mefme choJe
Plus du Jeudy 29^ la mefme chofe
Plus du vendredy 30^ la mefme chofe
l6o ESTAT DE I.A RECETTE ET DESPENCE
Plvs dti faviedy ^i^ la mefme chofe
Plus du dimanche, premier de januier 1673, ia mcfmc
chofe.
Plus du Iiindy 2^ la me/me chofe
Plus du mardy t," la me/me Chofe
Plus du mecredy â^'^ la luef me chofe
Plus du vend^-edy 6" la mefme chofe
Plus du famedy 7^ la mefme chofe
Plus du dimanche huitiefme la mefme chofe
Plus du Lundy neuiefme la mefme chofe
Plus du Mardy dixiefme la mefme chofe
Plus du Mercredy on:(iefme la mefme chofe
Plus du feudy dou::^iefme la mefme chofe
Plus du vendredy trei:fefiuc la mefme chofe
Plus du famedv quator:fefme la mcfine chofe
Plus du dimanche quin:fefme la mefme chofe
Plus du Lundy fei::fef me la mefme chofe
Plus au mardy dix feptiefme la mefme chofe
Plus du mecrcdy dix huitiefme la mefme chofe ....
Plus du feudy dix neuiefme la mefme chofe
Plus du vendredy vingtiefme la mefme chofe .....
Plus du famedy vinnuniefne la mefme chofe
Plus du dimanche vingdeuxiefne la mcjme chofe . . .
Plus du Lundy vingtroifefme la mefme chofe .... y'b'tit'ons
Plus du mardy vingquatriefme la mefme chofe ....
Plus du mecredy vingt 5'' la mefme chofe
Plus du feudy 2G^ la mefme chofe
Plus du famedy 2^^ la mefme chofe
Plus du dimanche 2^'' la mefme chofe
DU yîALADE IMAGINAIRE. l6l
Plus du Ltmdy '^0'' la nicfine chofe
Plus dit Mardy ■^i^ la inefnie chofc
Plus du Mercredy V feburier la iiicfme chofe
Plus ditjcudy 2^ jour de la noftre daine, après dinc . .
Plus du vcndrcdy 3'-' la nie fine cbofe
Plus du fainedy ^'^ la uiefiiie chofe
Plus du dimanche 5*^ la nicfine chofe
Plus du Lundy 6^ la me/me cbofe
Plus du niardy 7^= la me/me cbofe
Plus du mecredy 8^ la mefme cbofe
Plus du Jendy 9"-' la uiefme chofe
Plus du famed\'^ 11*^ la mefine cbof'
Plus du dimanche 12" la uiefnie cbofe
Plus du lundy ly la inef ne chofe .
Quatre brajfe de bois par deux hommes, pour porter cbe:^^ de'' feu Monf de Molière, donné 6^ Plus pour dou::^e fagots 24^ ^ . . . .
Plus pour un muids de colle pour Mejficurs les peintres dont fay le (sic) fourny le bois
Payé a Crofnier^ fuiuant le mémoire cy deflus, par nuis de ia Compagnie, foixante liures.
l62 ESTAT DE LA RECETTE ET DESPENCE
NOTES
(i) Les répétitions des danseurs commencent trois jours avant le 22, c'est-à-dire avant toutes les autres préparations du Malade imaginaire.
Il y eut cinquante-trois répétitions pour le ballet, dix-huit seulement pour la comédie; mais les comédiens de la Troupe du Palais-Royal étaient bien autrement stylés et façonnés que les danseurs de M. de Beauchamps.
Ils ne perdaient pas de temps d'abord. A mesure que Molière avait écrit une scène, le secrétaire-souffleur la copiait et l'envoyait aux comédiens qui l'étudiaient sans retard. De cette manière, pièce achevée, pièce sue. C'est ainsi que les trois premiers actes de Tartufe purent être joués aux Fêtes de Versailles , et il en eût sans doute été de même des deux autres , si le Roi les avait vouki voir. C'est ainsi que le Roi commandait un divertissement à composer en quelques jours et qu'il était servi à son heure; mais, si vite que fussent remplis les ordres du souverain, Mohère n'en mettait pas moins un soin merveilleux à diriger l'exécution de ses ouvrages.
« Il n'était pas seulement inimitable, dit La Grange (Préface de l'édition de 1682) par la manière dont il soutenait, comme
auteur, tous les caractères de ses comédies; mais il leur donnait encore un agrément tout particulier par la justesse qui accompagnait le jeu des acteurs : un coup d'œil, un pas, un geste, tout y était observé avec une exactitude qui avait été inconnue jusquelà sur les théâtres de Paris. »
C'est par là, par l'élégance aussi des costumes et la bonne grâce des comédiennes, que Molière avait bien vite mis sa Troupe de campagne hors de pair avec toutes celles du même genre; par là qu'il avait donné aux Lyonnais, dont la ville était son centre d'action, un théâtre déjà cité comme l'heureux rival de l'Hôtel de Bourgogne. Ce fut par là enfin, que, dès son début à Paris, il s'établit dans la faveur du Roi, et que Louis XIV, ravi, attacha d'autorité aux divertissements de sa Cour ces comédiens nouveaux venus dans lesquels il avait reconnu tout de suite le jeune théâtre de son jeune règne.
Si nos théâtres parisiens présentent aujourd'hui une supériorité d'exécution qu'ils doivent sans doute au mérite particuher des comédiens d'élite, mais qu'ils ne doivent pas moins à l'ensemble harmonieux de la composition générale, au concert des mouvements réglés sur les mouvements, des inflexions mesurées sur les inflexions, des jeux de physionomie ajustés sur les jeux de physionomie, l'origine de ce concert délicat, de cette discipHne charmante, de cette mise en scène qui est l'ordre et la vie, remonte encore à Molière.
(2) Supprimer du. L'écrivain, public ou non, qui a calligraphié, en s'appliquant, le mémoire de Crosnier, était sujet à laisser tomber de sa plume des particules parasites; ici pourtant la particule était usitée. On disait du depuis pour depuis et on le dit encore dans les campagnes.
lé4 ESTAT DE LA RECETTE ET DESPENCE
(3) Six heures de répétition, c'est beaucoup ; mais il 3- avait là dedans les leçons particulières. On peut d'ailleurs retrancher par surcroit le temps de la réfection et compter que le feu' était allumé une heure d'avance.
On voit aussi que, en dépit de l'affiche, qui annonçait toujours le commencement du spectacle pour deux heures, il était difficile de ne pas la faire mentir, puisque les répétitions de la danse se prolongaient jusqu'à deux heures.
(4) Pas de répétition le dimanche 25, c'était le jour de Noël. Autrement, il y avait répétition pour la danse tous les jours de la semaine.
(5) Avec les libertés que se donnait, au grand siècle, l'orthographe des bonnes gens, il est difficile de décider où est ici la faute. Est-ce l'adjectif qui devrait s'accorder et qui ne s'accorde pas avec le substantif? Est-ce le substantif qui a eu le tort de se donner le luxe du pluriel? Il est probable cependant que le tort est du côté de l'adjectif, et que les grandes répétitions ont dû commencer le 23. C'est même pour cela que Molière aura interrompu, le 22, les représentations de Psyché. Répéter généralement le Malade jusqu'à deux heures, et jouer Psyché à quatre ou à cinq, c'était double fatigue pour les danseurs. Les Maris infidèles vinrent le 24, pour laisser reposer le corps de ballet après les répétitions.
Il n'y eut pas répétition le 27; je ne vois pas pour quelle cause.
(6) Pas de répétition le vendredi, c'était le jour de la première représentation du Malade. Répétition le 11, le 12 et le 13 , cela se conçoit. Lulh ayant engagé pour l'Opéra ce que le Palais-
Royal avait eu de meilleur dans le personnel des intermèdes du Bourgeois Gentilhomme et de Psyché, il avait fallu se résigner à prendre ce que l'on avait rencontré sur la place. Molière ne désespérait pas de refaire de bons élèves. Il ouvrait de son côté une académie de chant et de danse. Les répétitions du Malade avaient tenu lieu d'école. La pièce donnée au public, la classe continuait sous la direction de Beauchamps.
(7) Encore un de échappé par distraction, peut-être le de de M. de Molière, tombé trop tôt de la plume; à moins pourtant que la plume n'ait cru écrire défunt ; mais il est plus naturel de lire « feu M. de Molière »,
Feu, hélas! oui, feu M. de Molière ! Il avait été, il n'était plus, et depuis si peu de temps qu'on n'avait pas perdu l'habitude de l'appeler Monsieur. Il était toujours Monsieur de Molière, toujours le maitre, le maître respecté, avec ce degré de plus que le deuil ajoute au respect et qui en fait une vénération. Sa loge au Théâtre, si le mémoire de Crosnier fut remis à La Grange avant la clôture du Palais-Royal, sa loge était restée vide. Les quatre brassées de bois que les deux hommes y avaient portées le 1 3 , n'étaient pas consumées. La plus grande partie des fagots étaient là. « Il y a fagots et fagots », avait-il dit lui-même. Ceux de Sagnarelle ne coûtaient que cent dix sous le cent; ceux du mémoire Crosnier étaient comptés vingt-quatre sous la douzaine. Mauvais fagots, payés trop cher, qui avaient laissé trembler de froid le pauvre grand homme après le spectacle du 17, et l'avaient obligé à se réfugier dans la loge de Baron ! Que de choses rappelle à l'esprit, que de choses y rend présentes tout d'un coup ce simple détail : « Quatre brassées de bois par deux hommes, pour porter chez
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M. de Molière. Donné six sous! » Trois sous à chacun des deux hommes. On ne donnait pas trois sous néghgemment à un porteur, et sans bonne raison, dans un temps où on donnait quatre sous à un crocheteur pour un voyage de planches. Quatre brassées devaient faire une charge assez honnête. Molière s'approvisionnait de bois au début de la pièce nouvelle. En supposant que le froid fût encore rigoureux, passé la mi-février, l'hiver marche vers son déclin. C'était cinq semaines à traverser pas davantage. Le 21 mars amenait la clôture, et le Théâtre, après Pâques, se rouvrait au printemps. Tout était sauvé alors ; oui, sans la cruelle surprise du 17 février, sans ce terrible imprévu qui déjoue toutes nos prévisions, sans ces brusqueries de la destinée qui emportent l'homme d'un seul coup et ne lui laissent pas le temps de se détacher de la vie. Entre Molière et son œuvre de chaque jour rien ne s'était dénoué lentement. Toutes les affaires du Théâtre tenaient encore à lui. Il tenait par toute son activité à l'activité du Théâtre. Expirant à dix heures du soir, il avait encore commandé le lever du rideau à quatre heures. A huit heures, son costume était resté dans sa loge et l'attendait pour le surlendemain. En ce moment où l'annonce du prochain spectacle a déjà été faite, et où elle a déjà promis au public le Malade pour le dimanche, la vie et la mort de Molière se mêlent si étroitement qu'on ne saurait toucher à l'une sans toucher à l'autre. Les « quatre brasssées de bois » ne sont pas encore brûlées ni payées que Crosnier fait écrire sur son mémoire « à porter chez feu M. de Molière »
(8) Dans le premier tableau des a Frais ordinaires.» que La Grange donne sur son registre, et qui est celui des frais ordinaires
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de la Troupe au Petit-Bourbon (Pâques ié6o), nous trouvons: Deux portiers, Germain et Saint-Michel; Brouart, ouvreur de loges; M''^ Lestang avec M'"'^ Gobert pour la recette et le contrôle; laGenty, ouvreuse de loges, Brillart et sa femme au même emploi; Mathieu, décorateur; « la servante de M. Toreli (Torelli) comme concierge, et Charles, valet commun » (habilleur ou garçon de théâtre, si ce n'est l'un et l'autre ensemble).
En 1662, Molière est au Palais-Royal; les frais ordinaires ont augmenté avec la fortune de la Compagnie et le personnel s'est modifié dans le même sens. Les portiers ont un valet. Saint- Michel n'est plus portier; Gillot le remplace. Saint-Germain est resté en fonctions, et, depuis qu'il a été blessé, sans doute, c'est son frère qu'on leur a donné, à Saint-Germain et à lui, Gillot, pour valet.
Il y a, suivant le besoin, un sergent et douze soldats aux gardes pour mettre le Théâtre à l'abri de tous les coups de main.
M"' de Lestang est receveuse en chef. M"^ Provost, la fille des Brillart, est entrée à la place de M""" Gobert. Un concierge, le sieur Chrestien, succède à l'ancienne servante de Torelli qui, ayant vieilli au Petit-Bourbon, n'aura pas voulu passer au nouveau théâtre. Il y a quatre ouvreurs de loges, sans compter les ouvreurs du théâtre et de l'amphithéâtre, deux valets communs, et autant de décorateurs, puisque, à la place de Mathieu, qui recevait deux livres dix sous, on trouve ce pluriel bizarre : « Décorateurs Crosniers, 4 livres 10 sous. ))
Deux décorateurs; c'était d'ailleurs le nombre ordinaire, au dire de Chappuzeau. On pourrait même s'étonner qu'ils ne fussent que deux, quand on songe à tout ce qu'ils avaient dans leurs attributions.
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Outre qu'ils étaient décorateurs proprement dits et chargés d'exécuter les décors pour les pièces nouvelles, ils étaient garçons de théâtre, aides-machinistes, surveillants des couHsses, voire moucheurs de chandelles, obligés au moins de fournir des moucheurs. A ce titre, du reste, s'ils étaient tenus d'avoir l'œil ouvert sur les dangers d'incendie et de tenir les tonneaux toujours pleins, ils recueillaient en compensation les restes du luminaire.
On peut supposer que les Crosnier étaient deux frères ; mais il y avait d'abord le couple Crosnier, un de ces ménages d'employés subalternes, laborieux, nécessaires, ayant un peu la main dans tout et si étroitement unis qu'on ne nomme jamais l'un sans l'autre les Crosnier.
Dans le Prologue du Grondeur, intitulé les Sifflets, on trouve le nom de la Crosnier comme celui d'une maîtresse ouvreuse. Licidas et Damon , l'auteur de la pièce nouvelle et un de ses amis, contestent sur cette question délicate : Quels sont les spectateurs les plus importuns pour une première représentation, les femmes avec leur babil ou les petits-maitres avec leur mouvement continuel ? — De tout temps, dit Licidas, les femmes ont parlé;
C'est un point sur lequel ou doit leur faire grâce Mais on les voit au moins qui demeurent en place.
Damon.
Grâces à la Crosnier qui les enferme à clé.
Les habitués de l'ancien Opéra, celui de la rue Le Peletier, ont gardé le souvenir de M"'^ Crosnier, la concierge du Théâtre, qui avait sa loge dans le a passage noir ». Cette loge était comme un petit foyer du chant et de la danse. Au milieu des ténors et des premières chanteuses, des comparses et des machinistes, des
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auteurs et des diplomates, des abonnés et du corps de ballet, de tout ce monde de l'Académie royale de musique dont elle avait les clés et les secrets, elle était une protection et une puissance adulée. Son fils, entre 1832 et 1863, devint tour à tour, d'abord littérateur et vaudevilliste, directeur de la Porte-Saint-Martin, de rOpéra-Comique, de l'Opéra, commandeur de la légion d'honneur, député au Corps législatif, et ne se permit pas d'imposer à sa mère une autre existence, que celle-ci aurait fièrement refusée.
Y avait-il quelque relation de parenté entre M""*^ Crosnier chez qui Meyerbeer n'aurait pas manqué de s'arrêter avec un mot aimable et la Crosnier de la Comédie-Française au faubourg Saint- Germain, ou les Crosnier décorateurs et portiers delà Troupe de Molière?
Molière mort, la dynastie des Crosnier ne se divisa-t-elle pas en deux branches, la branche des Crosnier de Guénégaud et celle des Crosnier de l'Opéra au Palais-Royal ?
Il faut dire cependant que des deux côtés, le nom disparait pendant le xviii^ siècle, et que les almanachs de théâtres n'en gardent pas la trace.
A quel moment la trace semble- t-elle se retrouver ?
En 1683, parut, imprimée à La Haye, une petite comédie en vers libres, mêlée de musique et de danse, ayant pour titre : l'Ombre de son rival. L'auteur, qui la dédie « A Monsieur de Buseroy, seigneur de Haersheneigen et de Petten, député de la part de Messeigneurs les États de Zélande dans l'Amirauté de Rotterdam » , signe : « Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Cronier. » C'est sa première comédie, écrit-il, et l'on ne connait de lui que celle-là, comme on ne sait de sa biographie que son nom.
lyO ESTAT DE LA RECETTE ET DESPENCE DU MALADE.
Cronier d'ailleurs, ou Crosnier, ne manquait pas d'esprit; il tournait aisément le vers comique. L'invention de sa pièce ne lui a pas coûté beaucoup. Il l'a faite avec une ou deux scènes d'Amphitryon, ainsi qu'Autreau fit plus tard sa Magie de l'Amour avec Psyché. Crispin arrive de sa province pour épouser Julie, qui aime Acaste. Pour renvoyer chez lui ce ridicule prétendu, Turlin, valet d' Acaste, jouant avec lui le rôle de Mercure avec Sosie, l'attend au débotté et le bâtonne, après lui avoir volé sa ressemblance.
Serait-il bien étonnant que, les Crosnier ayant eu un fils, le fils, décorateur et apprenti-comédien au Palais-Royal, fût entré par suite dans la troupe française de La Haye, où il aurait écrit pour l'étranger son amusante adaptation de Molière .''