MÉMOIRE DE LA FOREST
Mémoire de ce que l'on a fourny pour Les De MoifTelles.
Payé à La Forefi: 35^ I0^
Le 22^ décembre 1672 :
Pour huit Bif quiet de i' 4' w*^
Pour du vin » î2 »
Pour fix pain » 6 »
Pour vue Liure de Chandelle » 7 »
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Pour Trois Chopine de vin » 1 2 »
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NOTES
La voilà cette bonne et sympathique La Forêt, si connue et si inconnue à la fois, si chère à tous les admirateurs de Molière, que Grimarest a rendue inséparable de sa légende, à qui la peinrure a prêté tout ce qu'elle prête, la figure et le geste, que la gravure a popularisée et dont l'auteur de la Métromanie a frappé la médaille dans un vers resté proverbe :
Molière avec raison consultait sa servante.
Sortons de la légende et tâchons de recueillir Çcà et là quelques traces de la vérité historique.
A la date du vendredi 19 décembre 1664 — on jouait la Princesse d'Élide, — le registre de la Comédie, tenu par la Thorillière, porte cette mention : « A La Forest, 3 livres. »
Pas un mot de La Forêt dans le registre de La Grange.
Le mémoire que nous avons ici et qui s'arrête au 2 février 1673, ïious montre La Forêt chargée de fournir aux « demoiselles » des intermèdes le pain et le vin des répétitions, les biscuits et la chandelle.
Un mois plus tard, lorsque les notaires dressent l'inventaire,
lyb ESTAT DE LA RECETTE ET DESPENCE
après décès, de tout ce qui. avait appartenu à l'illustre comédien, deux femmes leur présentent les meubles de l'appartement de Paris et de la maison des champs ; une des deux femmes est La Forêt, l'autre Catherine Le Mo3'ne, la fille de chambre de M"" Molière.
Dans ces données, rien de plus simple; mais voici où les choses se compliquent : La Forêt n'est pas un nom de famille ; c'est un nom de guerre ou, pour mieux dire, de domesticité, qui passait d'une servante à une autre dans le ménage de Molière. Il n'y a pas qu'une La Forêt, il y en a eu au moins deux, celle de 1664 et celle de 1673, qu'on ne saurait confondre, par la raison péremptoire que la première était morte en 1668.
« Le lundi 9 juillet 1668, a transcrit M. Jal, d'après les registres de la paroisse Saint - Germain - l'i^uxerrois , fut inhumée Louife Lefébure, veuve de Edme Jorand, chyrurgien, fervante de cuifme de M. de Molière, demeurant rue Saint-Thomas du Louvre. (Signé :) Villaubrun, Dominique Poinfot. »
Une raison encore, surabondante après celle-là, pour que les deux La Forêt ne fussent pas une même personne, c'est qu'elles avaient chacune leur nom de famille et très-distinct. La première, on vient de le voir, s'appelait Louise Le Fébure, femme Jorand; la seconde (voir l'inventaire dressé après décès) se nommait Renée Vannier.
Voilà donc deux La Forêt prouvées par actes authentiques. Dévouées toutes deux? Toutes deux simples, judicieuses et de bon sens ? Pourquoi non ? Il dut cependant y en avoir une qui fut presque plus La Forêt que l'autre; mais laquelle ? J'inclinerais pour la première en date. Il me semble que c'est elle qui a commencé la gloire du nom. Aussi bien, si les anecdotes qui se ré-
DU M. 41 AT) F. nfACrI>IAIRE. IJ'j
pètent partout ont quelque fondement (l'accident comique de Sancho, dans le Don Ouixote de Guérin du Bouscal, Molière luttant derrière le théâtre avec son âne, et appelant La Forêt à son secours pour empêcher le rétif animal de taire trop tôt son entrée; Molière hsant à La Forêt, comme une scène de lui, une scène d'une comédie de Brécourt), ces anecdotes ont bien l'air de remonter au-dessus de 1668.
Pour la première, M. Jal a pertinemment établi, le livre de La Grange à la main, que, depuis le 30 novembre 1665, Molière n'avait pas eu l'occasion de jouer le rôle de Sancho, d'où il résulte que Grimarest, qui raconte l'aventure, avait eu tort de la placer vers 1670, c'est-à-dire vers la rentrée de Baron, dont il en tenait le récit sans doute; mais non pas comme d'un témoin oculaire {a).
(a) L'auteur si exact et si scrupuleux du Dictionnaire critique a pourtant confondu dans sa notice sur « la Servante de Molière » deux comédies de Guérin du Bouscal, aisées à confondre, il est vrai : Don ÛKixote de la Manche et le Gouvernement de Sanche Panse.
« La Grange» — je cite M. Jal — «La Grange dit que Sancho Panse (sic), pièce raccommodée par M"« Béjar (sic) », fut jouée pour la première fois « le ler juin 1659 "• L'ouvrage eut quelques représentations en 1660, 1661, 1662, 1665 , et fut représenté pour la dernière fois « le vendredv 20= novembre 1665, devant une recette de 131 livres ».
La Grange n'a pas écrit Sancho, il a écrit Sanche; mais passons et accordons ici à M. Jal le bénéfice d'une faute d'impression. La Grange n'a pas dit non plus que la pièce eût été jouée « pour la première fois» le samedi 5 juin 1659, ^^i qu'elle eût été « raccommodée par M"'= Béjart ».
Il a enregistré le spectacle du 5 juin 1659, 'V^^ ^^'■^^^ Sanche Panse en effet; mais sans aucune observation particulière, ce qui porte à croire que Sanche Panse pouvait avoir été déjà représenté, du 3 novembre 1658 au 28 avril 1659, pendant les cinq ou six mois qui précédèrent son engagement au Petit- Bourbon et son registre tenu jour par jour.
La comédie raccommodée par Madeleine Béjart n'est pas le Don Ouixote
MAL. IMAC. 12
lyS ESTAT DE LA RECETTE ET DESPENSE
Pour l'autre historiette, de quelque pièce de Brécourt qu'il s'aoisse et ce ne peut être que du Grand Benêt de fils (a) ou delà Noce de village, les deux comédies sont encore antérieures à 1668, celle-ci de deux ans, celle-là de quatre; par conséquent l'honneur du conte reviendrait toujours à la veuve du chirurgien Jorand, k première La Forêt.
La Noce de village, jouée en 1666 à l'Hôtel de Bourgogne, était une grosse paysannerie écrite dans le jargon des halles, une de ces farces grossières dont s'éprend tout d'un coup le public parisien quand son esprit se met en débauche. La Cour, aussi bien que la ville, s'encanaillait d'enthousiasme à h Noce de village.
Ce n'est pas dans un pareil succès, et avec une farce si connue.
de la Manche, devenu Sanche Panse sur les affiches de Molière, mais le Gottvernement de Sanche Panse, dont Madeleine fit son Dom Guichot, ou les Enchantements de Merlin, et que l'apostille « raccommodée etc. » présente assez bien comme un spectacle nouveau.
D. Guichot n'eut que trois représentations : le 30 janvier 1659, le mardi 3 février, le lundi 9, qui était le lundi gras, et, ce qui donne la mesure d'un maigre succès, c'est que le titre ne reparut plus sur l'affiche.
Sanche Panse, au contraire, reparaissait dès le 9 mars et se maintint au répertoire, comme dit justement M. Jal, jusqu'au 30 novembre 1665.
C'est bien dans Sanche Panse que le fidèle ècuyer de Don Quichotte vient prendre possession de son gouvernement sous la protection de son maître, et qu'escortés de la suite du Duc, les deux coureurs de royautés font une entrée héroï-comique, si l'on en juge par l'exclamation de Quiterie à leur approche :
Les voici ! Quel sujet pour une Comédie !
(a) Le Grand Benêt de fils fut joué, pour la première fois, le 17 janvier 1664, en visite chez M. Le Tellier, et le lendemain sur le Théâtre du Palais-Royal, avec la Bradamanlc ridicule du duc de Saint-Aignan. La Grange en donne le titre entier : h Grand Benêt de fils aussi sot que son père.
On reconnaît un vers des Fâcheux, tiré du récit de Dorante :
que Molière eût essayé d'en lire une scène à La Forêt, comme une scène de lui, pour voir si La Forêt prendrait le change.
Le Grand Benêt de fils, à la bonne heure. C'était une pièce du Palais-Royal. Attribuée jusqu'ici à Molière, elle est bien de Brécourt, et La Grange le dit. Brécourt faisait alors partie de la Troupe de Monsieur.
On sait que, lorsque Molière lisait ses pièces aux comédiens, il voulait avoir tout le petit personnel de son théâtre, les femmes, les enfants même, à la lecture. C'était pour lui un premier public sur lequel il essayait l'effet de son ouvrage. Supposons donc Molière lisant lui-même aux acteurs le Grand Benêt de fils ou étudiant chez lui le manuscrit de Brécourt ; les choses vont
Lorsqu'un franc camp.-ignard, avec longue rapière, Montant superbement sa jument poulinière, Qu'il honorait du nom de sa bonne jument, S'en est venu nous faire un mauvais compliment. Nous présentant aussi, pour surcroit de colère, Un grand benêt de fils aussi sot que son père.
Voilà le flandrin dessiné d'un seul trait de plume. C'était croquis de maître et le personnage vivait. Le public le connaissait comme s'il l'eût vu ; d'où vint que Brécourt le mit en scène avec l'unique état civil dont Molière l'eût doté en le produisant :
Le Grand Benêt de fils aussi sot que son père.
Pour juger la farce de Brécourt, il faudrait pouvoir la lire, et elle n'a pas été imprimée, ce qui ne suppose pas d'ailleurs un succès digne de se soutenir à la lecture. Jorand-La Forêt ne s'y était donc pas trompée : la pièce n'était pas de Molière.
Ajoutons que, si elle eût été de Molière, Molière eût cru manquer de modestie à lui faire un titre avec son propre vers. En mettant le même vers sur son affiche, Brécourt au contraire se montrait galant homme. II avait emprunté à Molière, et confessait sa dette. Partant quitte. Au temps jadis, Molière lui en sut gré. Aujourd'hui, l'auteur des Fâcheux réclamerait quelque chose sur les droits d'auteur de Brécourt.
l80 I:STAT DE LA RECETTE ET DESPENSE
naturellement; Molière interpelle La Forêt et lui demande, pour la mettre en défont, ce qu'elle pense de sa comédie. — A d'autres! répond-elle; cette comédie-là n'est pas de vous.
En relevant sur le précieux registre de La Thorillière trois livres données à La Forêt, le 19 décembre 1664, M. Jal conjecture que, ce jour-là, Molière avait dû prendre soit un carrosse, soit une chaise, pour le compte de la Compagnie; que La Forêt avait avancé les trois livres et que la Compagnie les lui remboursait. Je le veux bien. La chose est vraisemblable. Il n'est pas impossible non plus que La Forêt eût reçu ses trois livres, comme nous avons vu François recevoir le même salaire « pour trois jours de jeu ».
L'historiette admise des difEcultés de Mohère avec l'âne de Sancho, l'aînée des La Forêt pouvait figurer dans le cortège du nouveau gouverneur ou dans le populaire.
Enfin, ce qui n'est pas douteux, c'est que Molière eut au moins deux La Forêt , deux servantes auxquelles il donna le même nom, en homme d'habitude qu'il était et qui poussait jusqu'à la minutie l'ordre régulier do son intérieur.
Pour expliquer comment d'un nom de guerre, qui était naturellement sobriquet de soldat, puis de valet par suite, Molière fit le commun pseudonyme des femmes de sa maison, M. Jal suppose qu'il avait eu d'abord un petit La Forêt à son service et que, lorsqu'il le remplaça par une servante, il ne se soucia pas de changer un nom auquel il était accoutumé.
C'est aller un peu plus loin qu'il ne faut. Tenons-nous-en à ceci qui me semble assez bien démontré : deux La Forêt; l'une, Louise Lefebvre, veuve d'Edme Jorand, chirurgien (les chirurgiens d'alors étaient d'assez petits frater, cousins germains des
DU MALADE IMAGINAIRE. l8l
barbiers), morte en 1668 ; l'autre Renée Vannier, qui succède, plus ou moins immédiatement, à l'emploi et au nom de la défunte, qui la continue jusqu'à ne fliire qu'un avec elle, qui hérite de son identité et que nous retrouvons en 1673, comme en 1664, attachée au Théâtre, en compte avec la Compagnie, produisant son mémoire, le « mémoire de ce que l'on a fourni pour les demoifelles ».
Quelles étaient ces demoiselles ? Les demoiselles du chant; les sujets de la danse étant plus nombreux et d'un autre sexe. Douze danseurs, dit La Grange : qu'auraient fait douze danseurs de six biscuits, voire de huit biscuits à trois sous chaque, de quatre pams d'un sou, de six au maximum et de trois chopines de vin? Ce sont donc bien les demoiselles du chant, les musiciennes, comme les appelle La Grange. Nous avons déjà fait le compte de ces musiciennes. Il v en avait trois dans le Prologue. Les mêmes reparaissaient dans l'intermède des Égyptiennes chantantes. Donc trois en tout. AL Poussin en femme complétait le nombre des quatre Égyptiennes. (Quelle était donc la voix de M. Poussin?)
Le nombre des biscuits, celui des pains et le poids de la chandelle varient. A partir du 24 janvier, la Uvre de chandelle devient une demi-livre. C'était un peu l'effet des jours croissants; peutêtre aussi s'était-on aperçu de quelques abus dans l'éclairage. Comme les restes de la chandelle étaient le profit des décorateurs, ceux-ci étaient assez sujets à exagérer le luminaire.
Le pain suivait les caprices de l'appétit. Quant aux biscuits, le plus ou le moins ne vont pas au hasard, comme il pourrait sembler d'abord. Si l'on veut bien y prendre garde, pendant le mois de décembre, La Forêt porte toujours en compte huit biscuits, en janvier toujours six; les huit reparaissent en février.
l82 ESTAT DE LA RECETTE ET DESPENSE DU MALADE.
AU moment où s'arrête le mémoire. De cette régularité qui exclut l'idée d'inexactitude aux répétitions, on peut conclure que le mois de décembre avait été employé aux études du second intermède, et en même temps à celles de l'Églogue; janvier à l'Églogue seulement, que février devait l'être aux répétitions générales de l'Eglogue et du second intermède. Tantôt le trio, tantôt le quatuor; toujours deux biscuits par demoiselle, compris M. Poussin.
Nous n'avons pas le mémoire du pain et du vin des répétitions distribués aux musiciens.
Celui-ci n'est pas de la main de La Forêt, bien entendu. L'inventaire fliit après le décès de Molière nous a dit pourquoi : « Lefdites La Foreft et Lemoyne Ça) ont déclaré ne lavoir ligner. »
Le mémoire n'est pas signé non plus.
On se demande pourquoi le scribe à la plume appliquée et à l'orthographe incertaine, qui a souvent varié sur la forme de son « bifquict », lui donnant et lui ôtant le c tour à tour, n'a pas eu, une seule fois, par hasard, l'idée de l'écrire avec un s et d'y essayer un pluriel, dans le doute.''
(a) « Fut et a été fait inventaire et defcription de tous les biens, meubles, uftenfiles d'hôtel, or et argent monnayé, lettres, papiers et enfeignemens délaillcs après le décès dudit défunt, arrive le dix-fcpt février dernier, trouvés et étant es lieux que lefdits fieur et damoifelle occupoient en ladite rue de Richelieu, montrés et enfeignés auxdits notaires par ladite damoifelle veuve et par Renée Vannier, dite La Forefl , et Catherine Lemoyne , fervant de fille de chambre, demeurant avec ladite damoifelle comme ils (sic) faifoient avant le décès dudit défunt, après ferment par elles fait d'iceux montrer et mettre en évidence fans aucuns cacher ni latlter...
« Lefdites La Foreft et Lemoyne ont déclaré ne f;ivoir figner. »
(Eudore Soulié, Recherches sur Molière, p. 263.)
MEMOIRE DE M^ BOYVIN