PETIT PAIN DES RÉPÉTITIONS POUR LES DANSEURS
J'av foubfigné comfefle avoir receu de Monfieur Huber la fomme de 22' pour le pin que j'ay fourny pour la répétion de la commede. Faict à Paris ce 22'' auril 1673 '.
A. BoURY.
NOTES
Le 22 avril 1673, Pâques étant le 2 avril, cette année-là, les vacances des théâtres étaient terminées. L'Hôtel de Bourgogne et le Marais avaient rouvert depuis quinze jours ou trois semaines ; l'ancienne Troupe de Molière n'avait pas encore de théâtre et n'était pas même assurée de se reconstituer dans un avenir quelconque; mais elle continuait de payer ses dettes : c'était déjà mériter de vivre. Quelles étaient cependant les répétitions dont il s'agit dans ce second mémoire de pain ; car on ne saurait supposer que le petit groupe de comédiens resté fidèle au nom de Molière s'amusât à répéter n'importe quoi, soit chez M"* Molière, soit chez La Grange, pour essayer de croire à son existence ?
Il s'agit donc de répétitions antérieures à la clôture du 21 mars, peut-être môme à la première représentation du Malade imaginaire.
Le reçu d'Edme Boyvin porte bien que son compte va jusqu'au jour où on a commencé (?), ce n'est pas là une date bien précise, et, d'un autre côté, le mémoire présenté par La Foret s'arrête au 2 février. Le reçu d'A. Boury serait-il un supplément à l'une ou à l'autre de ces deux notes ?
Mais non ; ni les fournitures ni les fournisseurs ne sont les mêmes. Quel besoin d'ailleurs de remonter jusque-là? Rappelons-
nous d'abord le raccord du 1 1 février, au lendemain de la victoire. Rappelons-nous aussi la remise du Misanthrope avec Baron dans le rôle d'Alceste, la reprise du Malade avec la Thorillière dans le rôle d'Argan. Voilà des répétitions , celles du Malade au moins, qui comptaient un certain nombre de bouches. C'est égal : 186 livres (argent) d'une part, 22 livres de l'autre, et nous n'avons peut-être pas tout ici; on suspecte aisément quelque désordre. Que sera-ce lorsque la grande jonction de 1680 n'aura plus fait des trois anciennes Troupes qu'une seule Troupe sans rivale et fondé la royale institution de la Comédie- Française ? Aussi, le 10 février 1684, ^^ Compagnie, inquiète des dépenses qui vont toujours croissant — et remarquez qu'elles n'ont jamais cessé de croître ; c'est le propre de toutes les dépenses , — la Compagnie, dis-je, tient une assemblée générale, dans laquelle on se propose de modérer les frais ordinaires. Le registre de la Société, à la page du jour, porte cette mémorable délibération :
«Les buvettes des répétitions et des repréfentations (les représentations en étaient aussi) ont été entièrement fupprimées. Les particuliers qui en voudront fliire, les payeront fur leurs parts. »
Et, soit que l'assemblée, craignant d'être taxée de lésine, voulût protester en même temps par une généreuse dépense, soit au contraire qu'elle voulût célébrer dignement cette victoire d'une juste épargne sur la profusion et le désordre; soit encore que les comédiens eussent à cœur de se voir une dernière fois le verre à la main, pour s'assurer que leur amitié ne souffrirait pas de la suppression des rafraîchissements, le registre ajoute :
a On a réfolu defouper tous enfemble, aux dépens de la Compagnie, mercredi au foir, 12 juillet, à l'Alliance, et de dépcnfer trente écus. » 29 comédiens, un écu par tête, un pour le service.
Ce qui n'empêche pas que le 24 septembre 1687, oi"^ "^ rencontre encore: « Pour la buvette de la répétition, i' 5' », et le 29 du même mois : « Pour un déjeuner de l'afTemblée, 3' i^\ »
En janvier 1690, si ce n'est pas le vin des répétitions qui reparait, c'est le café qui s'introduit à sa place, probablement sous le prétexte du grand froid : « 18 janvier, pour du café des répétitions et autres frais..., 5' I0^ » Le lendemain, pour café, dix sous six deniers. Il faut avouer que le régal était modeste.
Plus tard, le 8 octobre 1 691, on voit du thé (encore une importation de la Compagnie des Indes). Ce jour-là, Dancourt Hsait le Bon Soldat à ses camarades. C'était un acte tiré des Fous divertissants de Raymond Poisson et dont il avait fait une comédie complète : « Pour du thé à la lecture du Bon Soldat, i'. »
Quatre mois plus tard, La Grange mort subitement, Dancourt lui succède comme orateur de la Troupe. Le petit extra fliit en son honneur n'était pas sans dire quelque chose. La succession était déjà indiquée.
Le précédent devait bientôt avoir son écho naturel et mieux encore. Le 12 décembre de la même année, le grand registre porte : « Un déjeuné à la lecture de M. de Vifé, 13. » Oui ! mais treize quoi ? car il y a ici cette question, le signe étant tout à fliit douteux. Treize livres ou treize sous? Si c'est treize livres, je trouve la Compagnie généreuse de festoyer un auteur, fût-ce un auteur à succès, avant la lecture d'une pièce qui peut n'être pas reçue, et celle de de Visé semble bien avoir été dans ce cas. Si c'est treize sous, supposons qu'on ait fait apporter tout de suite une façon d'en cas pour un comédien à jeun dont il fallait s'assurer la présence; mais généralement MM. les sociétaires ne laissaient pas de se bien traiter. Quand les actLurs avaient lieu de manger sur la
scène, ils ne se contentaient pas de mâcher à vide, ni de rencontrer un peu de biscuit dans une imitation de pâté ou dans une volaille en carton, o- 22 octobre 1687. Frais extraordinaires et marrons, 11' 5^ » Ce sont les marrons glacés, « les confitures» — lisez confiseries — que Cidilise, dans la Coquette et la Fausse Prude de Baron, donne au petit Chevalier, son frère, pour l'engager à faire un conte à sa tante. « 15 octobre 1689 (la Noce de Village de Brécourt) : Pour le fefiin de la noce et menus frais, 3'. » — « 15 octobre 1690 : « Pavé à M'^'^ Cavrot (ou Cavercau, qui avait succédé à M""^ Provost dans ses fonctions de receveuse ou qui lui servait d'auxiliaire) pour du forbet glacé des dernières répétitions (ou représentations) d'Ej'ope (VEsope à la ville de Boursault), 19 fous. »
Dès la province, Molière et les Béjard avaient mis leur troupe sur ce pied-là, et elle s'y était maintenue. Au Palais-Royal, comme ailleurs, plus encore, on sentait toujours le même esprit qui avait groupé les Enfants de famille, le même goût d'élégance qui s'était donné en quelque sorte pour devise le titre de l'Illustre théâtre. Les costumes y étaient de vrais habits d'honnêtes gens, les accessoires des objets réels, et s'il paraissait quelquefois des animaux sur le théâtre, c'étaient bien des animaux vivants. Molière, jouant le rôle de Sancho-Pansa, faisait, nous le savons, son entrée sur un âne véritable. Après la jonction des théâtres, quand on représentait les Plaideurs, il en coûtait quarante sous à la Compagnie pour la location des petits chiens. Certainement on ne les eût pas loués à ce prix, on ne les eût même pas loués du tout, on en eût fait l'emplette, si les petits, trop émus, du chien Citron n'eussent été que des jouets d'enfants ou de petites bêtes naturaHsées.
Mettons qu'il y ait un doute là-dessus, puisqu'enfin le registre
de l;i Comédie, qui ne prévoyait pas les curiosités de l'avenir, a négligé d'éclairer ce point important pour l'histoire du naturalisme au théâtre ; mais il y a eu aussi le Pégase de la reprise d'Â7idromèdc, qui était bien un cheval véritable, celui-là. On en peut jurer, sans que le registre des comédiens ait pris la peine de le dire en termes exprès. L'immortel coursier d'Apollon s'est trouvé indisposé un jour, ce qui peut être considéré comme une preuve certaine. L'indisposition est môme flicile à caractériser; on en voit la cause tout de suite. La princesse Andromède, par un excès de reconnaissance, aura trop généreusement nourri de sucre le cheval de son libérateur. Conséquence, le 22 août 1682 :
« Trois lavements à Pégafe »
qui font avec « trois fers » une dépense de 3' 6^
Le canard de Vaucanson se donnait les airs de digérer ; mais il n'eut jamais l'honneur de passer par les mains de quelque petitneveu de M. Fleurant, sur l'ordonnance d'un petit- fils de M. Purgon.
La note de M™^ Boury porte simplement « le pain ■> ; c'est l'État n° I qui spécifie « le petit pain », et nous apprend qu'il était pour les danseurs. Ne donnait-on pas également à ces messieurs le biscuit et le vin comme aux demoiselles qui chantaient } Ils y avaient presque double droit, représentant les grâces des deux sexes.