PLACET DE M. CRESPIN
Payé à Mons' Crefpin pour ce qu'il a monftré à Madcmoifelle Marion, Vnze liures.
Monfieur de la grmigc Et Mc.fficurs de La troupe font très humhlemcnt fiippliés d'auoir La bonté de donner leurs ordres pour faire payer leur Seruiteur Crefpin des peines qu'il a prifes pour la Troupe En la perfonne de Madanioifelle Marion Et de Confidérer les ajfiduités qu'il a Eu à luy Enfeigner durant deux mois Son Rolle, Ce qu'il n'a fait que par l'ordre de Monfieur du Croyfj. C'efl toute la grâce qu'il demande à la Troupe, promettant de la Seruir auec affection En tout ce quelle aura de hefoin de Celuy quj fera toufwurs gloire d'eflre leur feruiteur . Crespin'. (Paraphé.)
M^Le Duc.
NOTES
(i) « Ce qui me plaît dans M. Fleurant, dit le malade imaginaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles. » Qu'aurait-il dit de la note de M. Crespin? M. Crespin, pour la civilité, est autant au-dessus de M. Fleurant, que devait y être un virtuose habitué dans la compagnie des « demoiselles « par rapport à un humble apothicaire, sans commerce régulier avec des visages.
La note, appelons-la plus justement la supplique de M. Crespin, est un véritable chef-d'œuvre. Après l'avoir lue, on a besoin delà relire, pour l'admirer par le menu, comme le madrigal et le sonnet de M. Trissotin :
Ah ! mettons-nous ici pour écouter d l'aise
Ces vers que, mot à mot, il est besoin qu'on pèse.
(ç Monsieur de La Granité et Messieurs de la Troupe... »
Belle entrée en discours, qui semble toute naturelle; mais dont la sonorité fait prendre tout de suite au lecteur Vos rotondum, la bouche des périodes arrondies.
« Sont trcs-buiiiblement suppliés... »
On ne parle pas autrement à la Majesté royale ou à la magistrature assise sur les lys.
« D'avoir la bonté
DU MALADE UIAGIKAIRE. 20I
« De donner leurs ordres
« Pour faire payer leur serviteur Crespin. . . »
Leur serviteur Crespin ! Est-ce assez respectueux?
« Des peines qu'il a prises. . . »
Devinez pour qui? — Pour M""" Marion ? - Peut-être; à ne juger les choses que par le dehors; mais qu'est-ce que M"'^ Marion, au regard subtil de M. Crespin? Une aimable apparence. C'est à la Comédie seule qu'il a prodigué ses peines.
« Pour la Troupe, en la personne de M^''= Marion. ;>
A la bonne heure ! L'enveloppe est jolie, comme disait Bélise; la personne de M"^ Marion n'est pas le but, elle n'est que le moyen. Ce qui semble le direct n'est que l'indirect. La véritable écolière de M. Crespin, c'est la Comédie, puisque c'est de la Comédie qu'il attend ses honoraires.
M. Crespin supplie donc très-humblement la Troupe
« De considérer les assiduités qu'il a eues... »
Des assiduités ! Auprès de qui? de la Comédie ou de M"*" Marion? — Auprès de M"*^ Marion, s'il vous plait. Avec quelque autre que M. Crespin le mot serait compromettant ; mais la délicatesse de ses procédés nous rassure, et en effet la suite explique tout, à sa complète justification.
« Les assiduités qu'il a eues à lui enseigner, durant deux mois, son rôle. »
Peut-être cependant a-t-il offert ses soins à M"'^ Marion par une gracieuse prévenance ? Peut-être s'est-il empressé d'obhger la Comédie, sans en être prié? Point du tout. M. Crespin ne se jette pas à la tête des gens. S'il est venu, c'est qu'on est allé à lui; on l'a prié, on l'a mis en demeure, o\\ l'a sommé d'enseigner son rôle à M''® Marion.
(c Ce qu'il n'a fait que par l'ordre de M. Du Croisy
« Et par nu acte de profonde obéissance. »
Parmi les assiduités du civil M. Crespin, comme il en a de plusieurs sortes, il a certainement aussi celle d'un bon paroissien aux prônes de son curé ; il sait comment conclut l'éloquence de la chaire et lui emprunte l'onction de sa formule finale :
« C'est toute la grâce que je vous souhaite... »
Pardon !
« C'est toute la grâce qu'il demande à la Troupe, promettant... »
On peut croire à sa promesse.
« De la servir avec affection. . . »
Avec passion eût été excessif et banal, il y a peut-être pensé toutefois ; mais « avec affection » est plus mesuré et plus sincère, et puis M. Crespin n'en garde que mieux sa dignité vis-à-vis des comédiens.
(.( En tout ce qu'elle aura de besoin... »
Vieux style, d'autant mieux marqué au coin de la loyauté antique.
« De celui qui se fera toujours gloire d'être leur serviteur. — Crespin. »
« Souffrez donc, Mademoiselle, que j'appende à l'autel de vos charmes l'offrande de ce cœur qui ne respire et n'ambitionne d'autre gloire que d'être toute sa vie. Mademoiselle, votre trèshumble, très-obéissant et très-fidèle serviteur et mari. — Thomas
DiAFOIRUS. »
Ainsi dit à AngéHque son docte prétendu ; mais Thomas est jeune et sort frais émoulu du collège. Il a la réthorique à redoublements et donne dans l'hyperbole. M. Crespin a plus vécu. Il est sérieux et mûr, ménager de ses paroles, délicat sur les nuances,
hardi toutefois dans les allusions, rapprochant, sans qu'il y paraisse, les comédiens du Souverain d'abord, ensuite de Dieu même.
L'effet de cette homérique harangue ?
Le garçon tailleur de M. Jourdain n'était allé que de « Mon Gentilhomme « à « Votre Grandeur » et M. Jourdain avait payé chaque titre ascendant d'un prix proportionnel. Si même l'enjôleur eût été Jusqu'à l'Altesse, on sait qu'il aurait eu toute la bourse ; mais La Grange n'était pas M. Jourdain. Cléonte à la scène, hors de la scène, il était le gérant de sa Compagnie, et accoutumé, comme tel, à l'inflexible rigueur du chiffre, il écrivit froidement de sa plume administrative ou de la plume d'un secrétaire : Payé à Mons'' Crespin pour ce qu'il a monflré à Mademoifelle Marion, vnze liures.
Rien que onze livres! Qu'est-ce donc que M. Crespin avait montré, durant deux mois, à M"" Marion?
Des sept musiciens, ou musiciennes, engagés pour les intermèdes du Malade, nous n'en trouvons que deux de nommés dans ces mémoires. M"'' Marion et M. Poussin, les deux coryphées naturellement. Si M""" Marion avait le premier rôle dans le Prologue, elle y jouait par conséquent le personnage de Flore, portant la garniture de rubans de satin bleu, et distinguée par là des deux bergères aux rubans de satin cerise.
Elle était aussi une des quatre Égyptiennes chantantes, puisque La Grange compte « une autre garniture pour M"*" Marion, à caufe de fon habit de Morefque », et probablement elle était encore la première.
L'écriture de M. Crespin est régulière, bien formée et agrémentée d'élégantes bouclettes; cependant sa main, toujours
savante, a un peu perdu de son assurance. Elle tremble çà et là ; M. Crespin ne doit plus être un jeune homme; mais il a de l'honnête homme, en toute chose. Son orthographe lui fait honneur dans un temps où la cacographie indisciplinée ne déshonore personne. Avant de donner des leçons de chant, peut-être a-t-il donné des leçons d'écriture et de grammaire? Il doit en donner encore.
Mais je crois bien qu'il n'a pas toujours eu l'espoir de toucher ses honoraires. Sa civiUté pressante trahit une certaine inquiétude. A la £içon dont il rappelle l'ordre auquel il a obéi , on sent l'homme qui s'est adressé d'abord à son écolière pour être payé de ses soins, que celle-ci a invité lestement à porter ses réclamations du côté du Théâtre, et qui s'en va, renvoyé de M"^ Marion- Caïphe à Du Croisy-Pilate, non sans crainte d'être ballotté de Pilate à Caïphe; mais Du Croisy-Pilate reconnut loyalement la dette.
Au-dessous de la précieuse rédaction de M. Crespin, on lit :
M. Le Duc,
et, par parenthèse, le papier, plié jadis sur l'encre fraiche, a reproduit le nom en contre-épreuve au delà du pH. Est-ce une apostille en forme de signature ? Et quel serait ce M. le Duc par les mains duquel M. Crespin aurait pu faire passer son placct à La Grange ? Je n'en sais rien, je l'avoue. Il me suffit des périodes en attitudes de M. Crespin et de ce style à prudentes génuflexions, qui chez lui est l'homme même.
MÉMOIRE DE BARAILLON.
Parties pour les mejfieurs du Palais-Royal pour vn hnhit du malade imaginaire.
Premièrement :
En velours amarante pour la chemifette 14^ »'
Plus une panne pour les chauffes 13 »
En ratine grife pour doubler la dite chemij'ctte .... 6 » Plus pour le foureur qui a fourny les bandes de petit gris
pour la chemifette et le bonnet 20 »
La foye et le galon 115
La doubleur e des chauffes et le padou 210
PIi{S en paremens i »
Plus pour auoir fait l'habit deux fois . . . ^ 12 »
Pins j'ay fourny en boutons dor pour le long des chauffes . i 4
Payé à Mons' Baraillon foixante fîx liures.
Somme toute.
NOTES
Dans l'inventaire fait après le décès de Molière, les 13 et 20 mars 1673, à l'article : « En fuivent les habits de théâtre», article qui contient la prisée et par conséquent le curieux détail des costumes de dix-huit comédies, on cherche le costume d'Argan que l'on ne trouve pas. Cela s'exphque. Après la malheureuse représentation du 17 février, Molière rentra se déshabiller dans sa loge. Il y laissa son costume, et ce costume n'avait pas encore été reporté chez lui, — s'il y fut jamais reporté ! — au moment où se fit l'inventaire.
Pour suppléer à la description de l'acte notarié, on a l'indication que donne l'édition subreptice du Malade imaginaire, fabriquée en 1674 pour Daniel Elzevir, indication reproduite par Georges de Backer en 1694, et, de nos jours, par tous les commentateurs de Molière.
Cette description est-elle plus exacte que n'est le texte semiapocryphe de la pièce? M. Magnin le croit. C'est une autorité. Il pense de la contrefaçon hollandaise qu'elle « peut être consultée avec fruit pour la tradition de quelques jeux de scène et pour les costumes. Le maladroit faussaire, ajoute-t-il, avait été mieux servi par ses yeux que par ses oreilles. »
DU MALADE IMAGINAIRE. lOJ
Une observation seulement :
Lorsque Neufvillenaine s'avisa de recueillir dans sa mémoire tout le Cocu imaginaire, il en avait déjà retenu le meilleur et sans intention. La pièce était courte, elle ne faisait qu'un acte, un acte en vers, et elle avait son cours régulier; toutes circonstances propices à ce qui devint son entreprise. Le Malade, au contraire, s'arrêta des le quatrième Jour, juste au moment où la piraterie littéraire aurait pu commencer à en vouloir prendre la prose à ses gluaux, — supposé que la prose se laisse jamais prendre à cette sorte de pipée.
Qui s'attendait d'ailleurs à la mort de l'illustre comédien ? Qui eût imaginé de tabler là-dessus pour s'emparer de la comédie nouvelle, comme d'un bien sans maitre? Personne. Il n'y a donc pas à croire que le faussaire, comme on dit, ait fait son butin pendant les quatre représentations de février. Les choses se seront passées plus naturellement. Quoi de plus simple que ceci par exemple? Pendant que les anciens camarades de Molière sont sans théâtre, quelque troupe de campagne s'abouche soit avec le souffleur, soit avec quelqu'un des acteurs qui sont entrés à l'Hôtel, se procure la communication d'un premier manuscrit, ou seulement de plusieurs rôles véritables qu'elle complète à sa manière, et elle vend aussitôt sa comédie à un libraire marron. Car c'est là le fin du fin, l'ingénieuse et subtile industrie. Il suffit légalement que la pièce soit imprimée pour qu'elle tombe dans le domaine commun. Une fois imprimée, elle n'appartient plus à l'auteur, il l'a donnée littéralement au public, et en voici la représentation autorisée sur tous les théâtres de la province.
« Le maladroit fiuissaire » n'a donc pas eu besoin de se servir de ses oreilles. Quant à ses yeux, il aura vu, je ne dis pas qu'il
n'a pas aussi un peu modifié le costume; mais le détail qu'il en fait n'est pas loin de s'accorder avec les parties de Bataillon : « Argan, malade imaginaire. Il est vêtu en malade. De gros bas, des mules, un haut-de-chausses étroit, une camisole rouge avec quelque galon ou dentelle, un mouchoir de cou à vieux passements, négligemment attaché; un vieux bonnet de nuit avec la coiffe en dentelle. »
Dans le mémoire de Bataillon, nous retrouvons la camisole qui s'appelle la chemisette, et la couleur de la camisole rouge dans celle du velours amarante. Ce qui diffère, c'est l'ornement. D'un côté, galon ou dentelle au bord de la camisole, coiffe de dentelle au bonnet de nuit. De l'autre, bandes de petit gris au bonnet et à la chemisette ; mais la différence est moins dans le détail que dans la physionomie générale des deux costumes : l'un plus pauvre, l'autre plus riche; l'un plus coquet, l'autre plus négligé. « Vêtu en malade, un haut-de-chausses étroit, de gros bas, quelque galon, un mouchoir à vieux passements. » Nous verrons tout à l'heure, par le mémoire du bonnetier Desgroux, que les bas fournis pour La ThoriUière étaient des bas de soie rouge extra-fins ; et, tandis que la description donnée par l'édition de 1674 rétrécit le haut-de-chausses d'Argan amaigri, Baraillon égaie le même haut-de-chausses avec des boutons d'or le long des coutures.
Songeons toujours que l'édition frauduleuse était faite pour la clientèle des troupes de campagne, que celles-ci n'étaient généralement pas en état de se payer le luxe des beaux costumes, et qu'elles n'avaient pas les mêmes raisons que le Palais-Royal, après la sinistre impression de la mort de Mohère, pour donner un air propre et galant au bonhomme hypocondre.
Serait-il Juste d'en conclure que les troupes de campagne se tenaient ainsi plus près de la tradition originale ? Je ne crois pas. La tradition de Molière c'est toujours la comédie riante et, delà, son malade pour rire. Molière d'ailleurs savait bien par lui-même qu'un malade amoureux, marié à une jeune femme, n'a garde de se négliger, de peur de lui inspirer du dégoût, et se pique d'une soigneuse propreté, — le mot propreté entendu dans le sens du xvii^ siècle.
Le nouveau costume d'Argan donna de la tablature à Baraillon, qui semble ne l'avoir réussi qu'au second coup. Peut-être après lui avoir demandé un habit qui ne rappelât en rien celui de l'illustre mort, finit-on par se raviser et vouloir en revenir plus ou moins au premier modèle. Baraillon, comme le tailleur de M. Jourdain, fit aussi son chef-d'œuvre, un habit de cacochyme qui fût en même temps un habit d'honnête homme. La Compagnie reconnut que son railleur n'était pas responsable de ces tâtonnements, et lui paya les deux façons. Douze livres.