ARCHIVES
« Ce carton « contient le i" registre ' de cette collection trouvé « dans les papiers de Molière au moment de sa mort « arrivée le 17 février 1673. » (Par addition) « Cette note est de M. Bontemps, archiviste depuis 1809 jusqu'en 18 14. »
« L. » (avec paraphe).
1. « Ce registre n'est plus le i'='", depuis que j'ai retrouvé dans les « papiers mis au rebut par MM. Després et Bontems, et (c qui pourrissaient dans un coin du ceintre, deux registres « antérieurs — 1° de 1663 à 1664 ; 2° de 1664 à 1665.
« L. » (avec paraphe).
A première vue, il y a là de quoi causer l'émotion d'une prodigieuse découverte. Un carton ou un registre, les deux se confondent, trouvé dans les papiers de Molière (les papiers de Molière!) au moment de sa mort, qui avait jamais parlé de cela? Comment avait-
on laissé oublier cette admirable relique ? A la seconde lecture, toutefois, l'émotion se calme. Le carton et le registre sont deux choses distinctes. Le carton, nous venons de le voir. Le registre est le dernier de la Troupe du Palais-Royal sous la direction de Molière. Le jour où l'archiviste de la Comédie rencontra ce précieux registre, il le mit soigneusement dans un carton neuf sur lequel il écrivit ce que nous avons lu. Son imagination attendrie (quoi de plus naturel?) lui faisait voir en ce moment la maison de la rue Richelieu, le cabinet de travail de Molière, une mise en scène, le bureau, des papiers, le registre de la Troupe au miUcu du bureau. Illusion que cela. Molière eût-il tenu le registre de la Troupe, le registre n'aurait pas été chez lui, il aurait été au Théâtre du Palais-Royal. Mais ce n'était pas Molière qui le tenait. Chacun des comédiens, lui seul excepté, remplissait les fonctions de secrétaire à son tour et était chargé des écritures. Hubert était secrétaire pour l'année théâtrale 1672- 1673. Ce fut lui qui eut à constater, sur le registre de la Compagnie, l'irréparable malheur de la nuit du 1 7 février. Ce fut lui qui enregistra la reprise des représentations, sept jours plus tard, à la date du 24. Du 24 février au 21 mars, c'est-à-dire à la clôture des
jours saints, les camarades de Molière n'avaient plus même un mois à s'appeler la Troupe du Palais-Ro3^al, et, après une interruption de quatre mois, ils allaient devenir la Troupe du Roi à l'hôtel Guénégaud. La Troupe de Guénégaud fut-elle plus soigneuse de ses archives que de celles du Palais-Royal, ou devait-il y avoir sur celles-ci la même fatalité qui devait faire disparaître tous les papiers de Molière? Toujours est-il que les registres de Guénégaud se sont conservés de 1674 à 1680, par conséquent jusqu'à la constitution définitive de la Comédie -Française par la fusion de l'ancien Hôtel de Bourgogne dans la Troupe de M"' Molière, et ce sont ces registres de Guénégaud qui forment la collection citée par l'ancien secrétaire de la Comédie. Ainsi, le registre même d'Hubert comptait plutôt comme le premier des livres de Guénégaud que comme le dernier des livres de la période de Molière, lorsque Lemazurier, successeur de Bontemps, retrouva dans les cintres , comme il dit, au-dessus du plafond de la salle et parmi des papiers mis au rebut (mis au rebut fait peur, on sent venir à côté « détruits ») les deux registres antérieurs a 1672, c'est-à-dire les registres de 1663 à 1664, de 1664 à 1665, connus sous le nom de registres de La Thorilliére.
Lemazurier réunit alors les trois registres du Palais- Royal, dont le dernier fut tiré de son carton, et, dans ce carton vide, qui avait eu l'honneur de contenir le livre d'Hubert, consacré par la page du 17 février, l'affinité naturelle des choses fit recueillir ce qui pouvait rester de pièces comptables, pièces vénérables aujourd'hui, relatives à la dépense ainsi qu'aux préparations du Malade imaginaire.
On voit où devait aboutir l'histoire du carton dans lequel M. Bontemps enferma d'abord le registre d'Hubert, et sur lequel Lemazurier a accasé Desprès et Bontemps de négligence.
Ce n'est pas le carton lui-même, c'en est le contenu dont je signale l'intérêt nouveau à tous ceux qui se sont flùt un lien commun, une religion de la mémoire de Molière, une piété de leur étude sur tout ce qui le touche. Il y a là trente et une pièces qui sont pleines de lui; factures, acquittées après sa mort, hélas! notes de fournitures et de travaux par lui commandés dans les derniers mois de sa vie.
Presque tout cela part du mardi 22 novembre 1672, du même jour où La Grange écrivait sur son livre : « On a icy commencé la préparation du Malade ima-
ginaire. »
C'est d'abord un état général de la dépense faite par les mains de La Grange, et un semblable état de la dépense faite par les mains d'Hubert pour la comédie du Malade;
La feuille des journées de travaux à payer aux menuisiers et aux charpentiers, du 5 décembre 1672 au 14 février 1673, plus un autre état de dépenses pour chaussures, rubans et garnitures ;
Le mémoire du bois à ouvrer livré pour la construction des machines, et le détail des voyages pour le port du même bois ;
Le mémoire pour « besogne » de serrurerie;
Le mémoire du marchand de fer pour le clou et autre quincaillerie ;
Celui de la cordiére ;
Celui de la chandelle fournie pour les peintres et les menuisiers, plus celui de la chandelle fournie pour les répétitions;
Le mémoire du feu allumé tous les jours pour les études des danseurs, avec ce supplément au mémoire:. « Quatre brassées de bois, pour deux hommes, pour porter chez défunt Mons"" de Molière » ;
Le mémoire payé à La Forêt (La Forêt ! le nom même du bon sens et de la tendresse des simples si
douce au génie!) k pour ce qu'on a fourni — vin, pain, bifcuits et luminaire — aux demoifelles )) du chant et de la danse ;
Le compte de Boyvin (pain et vin des répétitions) arrêté par Beauval ;
Le trés-respectueux placet du très-civil M. Crespin , à l'effet d'être payé de deux mois de leçons données à M"' Marion sur son rôle ;
Les parties de Baraillon pour un costume du Malade qu'il a dû refaire, avec un billet du même Baraillon, priant Hubert de donner pour lui six louis d'or à M. Arouet. (Quel Arouet ? Le grand-pére ou le grandoncle de Voltaire ?)
Celles du bonnetier Desgroux pour des bas de soie;
Celles de Crevon, pour du ruban et des jarretières à dentelles ;
Celles de François Guiller pour parasols et écrans en plumes ;
Celles de Lalouette, pour des branches, des plaques de chandelles et des colliers en cuivre;
Le mémoire détaillé des ustensiles (lisez des accessoires) fournis par Angélique Bourdon;
Celui d'André Boudet, le tapissier, beau-frére de Molière ;
Un autre de Barbier, relatif aux banquettes et aux tentures de la pièce;
Celui du nattier qui a mis des tapis de paille au parterre ;
Celui de Germaine Boisse : Cent aunes de toile dont dix aunes que « M. de Molière a fait prendre pour fa loge » ;
Celui du papetier pour les cartons de la porte et pour les contremarques.
Après quoi, il n'est plus question du Malade imaginaire. Molière est mort. Sa troupe décapitée se trouve bientôt presque sans comédiens et en réalité sans théâtre. Le triomphe de l'opéra sur la comédie est complet. Lulli la chasse du Palais -Royal pour s'y établir. Elle sort de la salle que s'était construite Richelieu, exilée et cherchant un asile. Il faut qu'elle en trouve un, sous peine de ne plus être. Il faut que la veuve de Molière, et La Grange, et ce qui reste de la Troupe du Roi, frappent ou grattent à toutes les portes : à la porte du Roi pour obtenir de ne pas être incorporés parmi leurs ennemis de l'Hôtel de Bourgogne ; à la porte du duc d'Orléans pour réclamer sa protection en invoquant leur ancien titre de Comédiens de Monsieur ; à celle de Colbert pour conjurer le ministre
de ne pas les abandonner aux lenteurs des bureaux; à celle du Théâtre du Marais pour préparer une fusion des deux Compagnies; à celle du marquis de Sourdéac, à celle du sieur de Champeron pour ne pas laisser échapper le bail de l'Hôtel Guénégaud que leur disputait La Roque.
Démarches sur démarches, courses sur courses, visites en chaise, voyages en carrosse et le reste, c'est là le fond de quatre petites notes dont les articles s'échelonnent du 7 avril au lo juin. La Troupe du Roi au Palais-Royal, je l'ai déjà dit, avait terminé ses représentations le 21 mars; la Troupe du Roi à Guénégaud les reprit le 9 juillet. Les quatre petites notes remplissent plus ou moins l'intervalle. Elles laissent entrevoir le dur et opiniâtre travail de deux mois qui sauva l'œuvre de Molière.
Une de ces notes de frais de voyages, dont les dates vont jusqu'au 29 mai, finit par trois mots bien courts, qui n'en donnent pas moins à penser :
« Pour trois melTe (sic). . . . 2*5'. » Elle porte en tête, écrit de la main de du Croisy : « J'ay reçeu un louis d'or de md^ Molière. » C'est le détail de la dépense faite sur ce louis d'or et pour M"^ Molière sans doute.
Le 29 mai, elle avait pris une chaise pour rendre une visite à Colbert, et au retour elle avait encore pris une chaise de ville.
Suivent les trois messes, à 15 sous l'une.
Or, le 29 mai , tout était sauvé ; la Troupe était refaite depuis le 3 du mois, le contrat passé le 23 avec Sourdéac et Champeron pour le loyer de la salle Guénégaud. Sur ces trois messes, c'était raison qu'il y en eût deux d'actions de grâces; mais la troisième ne devait-elle pas être pour Molière ?
Voilà les documents nouveaux qu'il était permis d'annoncer. Tous ne sont pas d'un égal intérêt. Il est plusieurs détails de ports de bois, par exemple, ou de menue quincaillerie, qu'on trouvera insignifiants et inutiles. Fallait-il cependant ou supprimer ou écourter les mémoires de cette nature. A quoi bon ? Il est toujours si aisé au lecteur de le faire lui-même, en passant par- dessus ce qui lui est indiffèrent ! Je regrette bien plutôt de n'avoir pas retrouvé toutes les factures cotées sur les deux états dressés par La Grange et par Hubert. Il n'en est pas où quelqu'un, suivant la diversité de ses recherches, n'eût rencontré quelque utile renseignement sur le dix-septième siècle et sur le théâtre au temps de Molière. J'ai étudié, pour ma part,
ce que j'avais entre les mains. J'en ai tiré ce que j'ai pu de faits et d'inductions. J'ai essayé un travail de restauration assez minutieux et je m'y suis plus appliqué que je n'y ai réussi. J'ai posé plus de questions que je n'en ai résolu. J'ai multiplié les annotations. J'en ai trop fait, sans les faire toutes, et je les ai faites trop longues sans les faire assez exactes. Je les offre pourtant telles qu'elles sont. Un travail exécuté, de quelque façon qu'il le soit, peut toujours servir à quelque chose. S'il vaut la peine d'être amélioré, quelqu'un l'achève. S'il ne la vaut pas, il fournit au moins un sujet à la critique, et la critique reconstruit en le détruisant.
Ici les matériaux sont bons, j'entends ceux qui appartiennent aux archives de la Comédie-Française. Pour ne plus parler des gloses que je me suis permis d'ajouter aux mémoires partiels, je devais sans doute disposer ces mémoires eux-mêmes dans l'ordre qu'ils ont sur les listes de La Grange et d'Hubert; mais d'abord, n'étant pas au complet, ils ne suivraient pas cet ordre sans lacunes, et d'ailleurs l'ordre lui-même n'étant pas autrement régulier, j'ai cru pouvoir adopter un autre plan. Ce plan est bien simple, je viens de l'indiquer tout à l'heure. Il s'ajuste à peu prés sur la
MAL. .'l'.AG. 4
suite des préparations d'une pièce à mettre sur pied. Il réunit par groupes successifs les dépenses qui ont rapport à la construction des décors : menuiserie, serrurerie et peinture; — celles qui concernent les répétitions et l'étude des rôles; — les notes du tailleur, du bonnetier, du gantier, du marchand de dentelles, de tous les marchands dont l'industrie concourt à l'ornement du costume; — celles des tapissiers, des ouvriers qui fabriquent les accessoires; puis enfin les menus frais, les déboursés accidentels d'un groupe de comédiens qui n'en a plus d'autres, n'ayant pas de théâtre, et qui se disperse sur tous les chemins, demandant un asile pour ce qui fut la famille de Molière et pour sa comédie.
Il V a dans cet ensemble une histoire par Fourni et Reçu qui m'a paru vivante, instructive et touchante. Je l'ai transcrite pour tous ceux qui aiment Mohére et qui s'unissent en lui d'un zèle studieux. La voici. Les frappera-t-elle comme elle m'a frappé, au moment où j'ai eu la bonne fortune d'ouvrir le carton de M. Bontemps ? Je l'espère. L'impression de surprise et d'attendrissement que j'ai ressentie a été vive, et je suis resté sous le charme. Il est vrai que le hasard avait bien fait les choses. J'ai eu tort de vouloir rien changer à son
SI
heureux désordre. Il était si curieux de trouver dans cet humble reste des papiers de la succession de Molière : sur le premier, le nom d'un Arouet, quel qu'il fût ; sur le dernier, les trois messes d'Armande !