MÉMOIRE DE BARBIER
Mémoire de ce que j'ay faict et fourny pour la troupe.
Tre:;e aulne de tapijferie fine^ d'une aulne de large pour couury les hancs"^ a quarant finq fou:^ Vanne . f. 27' 5'
Pour la broquette et fajjon 6 »
Trente une aulne de toille indiene ^ fonc rouge à vînt finq fou:{^ l'aulne /. 38 15
Plus vint aulne de toille de trois cart et demy de large,
poîir doubler les gran rideaux, à iS fouil'atdne. . 18 «
Pour les anneaux, fille et Q') ruban de faffon . ... 5 »
Somme de 95* '^'
Receu de Meffieurs les Comédiens du Palais-Royal La fomme de Quatre Vingtz quinze liurcs pour les fournitures contenues au mémoire cy deffus, fait ce douzième mars 1673.
(Signé) BARBIER.
NOTES
(i) On lit dans Lci Grange, le 17 mars 1675, sur la liste des frais ordinaires de Psyché : « Au S'' Barbier et fon homme 2*10^», et sur le registre de la Comédie, le 19 mars 1682, parmi les dépenses dont M™" Maincar, remplaçante ou auxiliaire de M"^ Provost, rend compte à la Compagnie : a Pour refte des ouvrages faits par M. Barbier, pour les loges et amphithécâtre... IIo'IO^ »
M. Barbier, tapissier de profession, semblerait avoir été particulièrement attaché à la Troupe ; c'est ce qu'indique du moins la liste des frais ordinaires de Circé (17 mars 1675), sur laquelle il est porté, ainsi que Baraillon, le maître tailleur, comme ayant part sur la recette.
(2) « Tapisserie, dit Furetière, pièce d'étofîe ou d'ouvrage qui sert à parer une chambre, à en cacher les murailles. On fait des tapisseries de haute et basse lice, au métier, avec de la laine et de la soie, et on les rehausse d'or et d'argent... On f:iit aussi des tapisseries de cuir doré, de brocard de Venise, de satin de Bruges, de brocatelle. Les tapisseries des pauvres sont de Rouen, de Bergame, faites de fil de laine et de coton, et elles se travaillent comme de la toile. »
Mais ces tapisseries-là sont, à proprement parler, de la tenture.
« Tapisserie se dit aussi des ouvrages faits à l'aiguille sur du canevas, dont on garnit des meubles. Des lits et des chaises de tapisserie, de point de Hongrie, de point d'Angleterre, au petit point. »
Laquelle des deux tapisseries ? En tout cas, ce ne peut pas être de la tapisserie des pauvres, puisque c'était de la tapisserie fine.
Une expression pittoresque, relevée dans le même article de Furetière, et qui n'est plus guère en usage : « On dit proverbialement au jeu, quand on a bien des têtes dans son jeu, qu'on a une belle tapisserie. »
(3) Les bancs que les tapissiers dansants apportaient pour la Cérémonie.
(4) Encore la toile indienne : ici c'est une indienne à iond rouge qui aura servi à faire les grands rideaux, ces mêmes rideaux qui ont été doublés en toile.
Mais pour quel usage ces grands rideaux ? Pour l'alcôve d'Argan, ou pour le décor de sa chambre transformée en salle de gala ? Pour la salle de gala, je présume. L'indienne avait beau être à la mode, elle est froide. On se figure l'alcôve d'Argan plus chaude. On l'y voit, on l'y sent presque, enfermé soigneusement dans cette tiède et fitde odeur des tisanes (sans parler du reste) dont s'imprègne à fond la tapisserie. On voit bien aussi les tapissiers du ballet clouant aux portes la belle indienne écarlate sur laquelle ressortira gaiment la verdure des festons et des guirlandes.
xMÉMOIRE D'ANTHONINE SALMON
(nattière).
Mémoire des nattes' que j'aj faitte et fournyes à la ûille des Comédies ' au palais-Royal par le commandement de monfieur hebert.
Premièrement :
J'aj natté le parterre de la falle de la comédie, où il y a vingt cinq toi/es de natte neuf ne.
Pins avoir fonrny nne toi/es à la porte du d^ partère on Von donne les billets, à raifon de
trente cinq fol:^ la toifc, de prix Jaict ordinaire'^, font le nombre des toijes vingt fix toifes, font Lafommede 45' 10'.
Receu le contenu au mémoire cy deffus des mains de M' Hubert, qui monte à quarante cinq Hures. Fait ce 4'' mars 1673.
Signé : Anthonine Salmon (avec paraplie).
NOTES
(i) « Nattes, dit le Dictionnaire de Trévoux, tissu plat, fiiit de bons brins de paille, battus et tortillés ensemble : Matta, storea teges. Il s'en fliit aussi de jonc et de genêt. Il n'y a pas longtemps que toutes les murailles des maisons n'étaient tapissées que de nattes. Maintenant la natte ne sert plus que pour couvrir des planchers, pour mettre au-devant des fenêtres et dans les jeux de paume. »
« Natter, tapisser, couvrir une muraille de nattes. Il n'y a plus que quelques religieux qui fassent natter leurs chambres. »
Ailleurs, à l'article Paillasson :
«... Paillasson se dit aussi des nattes qu'on met au-devant des fenêtres pendant l'été. Storea teges telâ circnmvestita. C'est une natte piquée entre deux toiles ou deux coutils, qu'on met au-devant des fenêtres pour garantir une chambre du soleil ou du bruit. En Italie, on hausse et on baisse les paillassons avec des cordes, autant qu'on veut. En France, on se sert ordinairement de jalousies ou de stores. »
En 1771, à la date du Dictionnaire de Trévoux, il n'y avait pas longtemps que la natte avait cessé d'être la seule tapisserie dont on revêtit les murailles; en 1673, elle n'avait donc encore rien
perdu de son privilège. Il ne s'agit pourtant ici ni de la natte qui servait de tenture aux appartements, ni du paillasson piqué entre deux toiles qui Elisait office de store. Il s'agit de la natte à couvrir les planchers. Elle était le tapis des parterres de théâtres, comme elle est encore aujourd'hui le tapis des églises. On la déposait au printemps, lors de la fermeture du théâtre; on la reposait à l'arrière-saison. C'était le moment où l'on remplaçait par de la natte neuve les parties fatiguées.
Nous n'avons ici que la date du reçu; celle de la livraison nous manque. Elle nous aurait indiqué à quel moment le nattier révisait la toilette du théâtre; mais le moment ne devait pas être rigoureusement fixé. Outre la saison, il y avait encore l'occasion qui déterminait. Si Molière n'avait pas fait reposer les nattes pendant le relâche de la Toussaint, il put attendre jusqu'au 13 novembre pour la grande reprise de Psyché, qui précéda de deux jours l'ouverture de l'Académie ro3-ale de musique à la salle de Bel- Air.
Il n'est pas probable qu'il ait attendu jusqu'au 13 février, pour la i''^ représentation du Malade.
(2) La salle des comédies au Palais-Royal, jolie façon de dire, qui est en même temps la vraie. Elle rappelle bien la construction de la salle, la représentation de Mirante pour laquelle Richeheu l'avait fait construire en 1639 et l'hospitaUté donnée par Louis XIV à Molière dans le Palais-Cardinal devenu Palais-Royal.
Les salles de spectacles, à peu près issues des salles de jeux de paume, s'ouvraient comme celles-ci de plain-pied avec le dehors. Nous allons voir une toise de natte fournie « à la porte du parterre où l'on donne des billets » . Faut-il entendre où le public
donne ses billets ? Non : les mots y résistent. Si les choses se passaient au Palais-Royal comme elles se sont passées plus tard à la salle du faubourg Saint-Germain, et cela devait être, nous savons, par la répartition du luminaire, qu'il y avait deux bureaux : l'un, celui de la porto, qui usait sa livre de chandelles par représentation ; l'autre, celui du parterre, qui en usait un peu moins, cinq sous au lieu de sept. Celui-ci était aussi un véritable bureau de recette devant lequel on ne passait pas seulement; on s'y arrêtait pour payer sa place. La porte du parterre, où l'on donnait des billets, était l'endroit du théâtre où la natte, plus piétinée, avait aussi besoin d'être plus souvent remplacée.
Comme les mots sont les ombres et les revenants des choses qui ne sont plus, quoique la disposition des théâtres ait été tout à fait modifiée et que la porte soit bien distincte aujourd'hui des bureaux où se fliit la recette du soir, on n'en dit pas moins, pour ne pas confondre celle-ci avec la recette des locations du jour, la recette de la porte.
(3) Je trouve dans le registre de 1681 (30 décembre) un mémoire du nattier, pour une petite fourniture de huit livres, où la natte est comptée 50 sous la toise.
A huit ans de distance, le prix de la natte avait donc bien augmenté. Il est vrai que des deux nattes, la natte à 35 sous et la natte à 50 sous, la qualité pouvait n'être pas la même.
« Les paillalTons de nattes, écrivait du Pradel, — c'était en 1691, ne l'oubHons pas — les paillalTons de nattes fervant à boucher les croifées en hiver, le payent à raifon de trente fols la toife carrée.
« Les paillalTons d'été, à quatre livres dix fols, étant garnis de
toile d'un feul côté, et à fix livres étant doublez deffus et deffous.
a La natte ordinaire, à deux livres cinq fols. »
Sans aller plus au fond des choses, on voit qu'en 1673, le Palais-Royal payait la natte 35 sous, Guénégaud 50 en 1681.
Dix ans plus tard, du Pradel donne deux prix, trente et quarante-cinq sous, inférieurs de cinq sous, l'un et l'autre, aux prix convenus pour la Comédie. Nous savions déjà que la Comédie- Française, on peut bien l'appeler ainsi dès son origine, a toujours mis généreusement le bon prix aux bonnes fournitures.