FÉVRIER, AVRIL, MAI ET JUIN
Pour cinq chaifes^ qui ont mené la compagnie à Saint- Germain, à raifon de dix huict Hures chacune . ... 90' »'
Donné à vn cocher à S^-germain iio
A vn laquais de M. de Viuonne pour auoir porté le flambeau^ IIO
A Monfieur De La Grange, pour vn disner fait à S^-ger-
main, le famedy 11^ féburier'^ pour la compagnie . . 12 5
A Monf" Hugot qui a payé la def pence faite par la Compagnie à S^- Germain le dimanche et lundy, i^)"^ et 20^ feburier. Trente trois Hures, cy 33 »
NOTES
(i) Cet article et les quatre qui le suivent, appartenant au même ordre de dépenses, étaient sans doute portés sur une même note particulière. Ils appartiendraient donc aussi tous au même temps, et le premier inscrit serait antérieur, ou du moins ne serait pas postérieur au 1 1 février.
On n'a pas retrouvé la note particulière.
Les cinq chaises qui ont mené la Compagnie à Saint-Germain l'y menaient-elles pour donner le spectacle? Non. Lorsque les Comédiens faisaient par ordre un voyage à la Cour, le Roi leur envoyait les carrosses pour la Compagnie, les charrettes pour les bagages. Ici, point de charrette, et les carrosses sont à la charge des Comédiens.
D'un autre côté, si la Compagnie était allée en effet représenter à Saint-Germain, La Grange aurait-il laissé passer la représentation sans la porter sur son registre? Son registre n'en parle pas. Mais, il flîut bien le dire, et nous avons déjà eu lieu de nous en apercevoir, La Grange ne prend pas toujours le soin de noter les visites à la ville, ni même les spectacles à la Cour, qui ne font pas faire d'interruption à Paris. C'est ainsi que les Femmes savantes
furent jouées le 17 septembre 1672, un samedi, à Versailles, et son registre nous le laisserait ignorer, sans le correspondant du journal de Renaudot qui supplée à son silence (a).
Mais à quel moment la Troupe de Molière aurait - elle pu jouer à Saint-Germain? On ne l'entrevoit pas davantage. Le Roi n'y arriva que le 10 octobre, la veille du jour, pour le dire en passant, où Molière perdit son dernier fils, qui venait de naitre. Le Théâtre fut fermé le 1 1 à Paris ; mais ce n'est pas là ce qui aurait fait modifier le programme de la Cour si le séjour de Saint- Germain n'eût été inquiété, presque au début, par la maladie, et bientôt attristé par le décès d'un autre enfant : Louis-François, duc d'Anjou, troisième fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse.
Dès qu'on prévit ce funeste dénoûment, le Roi et la Reine quittèrent Saint-Germain. Aussitôt que la mort fut au château, le Dauphin partit pour Versailles, où Leurs Majestés le rejoignirent le lendemain. Il y eut ensuite des allées et venues, un voyage à la frontière et des pointes sur Paris. Le véritable retour à Saint-Germain n'eut heu que vers la mi-janvier. L'Hôtel de Bourgogne eut alors l'honneur de représenter pour le Roi le Cléodat de Corneille le jeune, et le Marais la Piilchérie du grand Corneille. La Troupe du Roi fut-elle appelée à son tour, sans que la Galette l'ait su par un écho de Saint-Germain ? Ce serait là qu'on pourrait placer le voyage des acteurs du Palais-Royal dans les cinq chaises ; mais n'oublions pas où en était Louis XIV entre son poëte et son musicien, — évitant d'avoir MoHère pour
(a) « Versailles, 23 septembre. La Cour continue à prendre ici les divertissements de la saison, entre lesquels celui de la Comédie a ses jours. Le 17, la Troupe du Roi y en a représenté une des plus agréables, intitulée : les Femmes savantes, et qui a été admirée d'un chacun. »
ne pas donner sujet de se plaindre à Lulli, et ne pouvant pas plus avoir Molière sans le Malade qu'avec le Malade.
L'idée d'une représentation écartée, on peut supposer quelque démarche en corps des Comédiens du Roi, précisément pour réclamer le privilège de divertir Sa Majesté avec la magnifique bouffonnerie qui était prête et dont ils regrettaient de ne pas lui faire hommage ainsi qu'il appartenait à leur titre.
Leur démarche aura été inutile.
(2) On lit sur le grand registre de la Comédie : « 28 octobre 1681 : Payé pour fix flambeaux qui fervirent à MM. d'Auvilliers et de La Grange, pour un voyage de Fontainebleau : 9 livres. »
a Le 9 mai 1685, frais de voyage de Marly :
«4 cochers, fix livres; quatre porte-flambeaux, 3'. »
Mais porter les flambeaux n'est pas porter le flambeau. On partait le soir en carrosse avec une escorte de flambeaux pour écarter les attaques et même les apparitions nocturnes. Avoir un laquais portant le flambeau devant soi, c'était affaire d'étiquette. Le seul fait du flambeau indique une démarche dans les règles. On avait dû demander une audience au Roi qui l'avait accordée, mais non pas aussitôt qu'on l'espérait. On se trouvait surpris par l'heure tardive et sans le porte-flambeau de cérémonie. Heureusement il se rencontrait à la Cour un très-galant homme, un grand seigneur homme d'esprit, frère de M™^ de Montespan, ami de Boileau et de Molière, le duc de Vivonne en un mot : le duc de Vivonne tirait les Comédiens d'embarras en leur prêtant son laquais pour porter le flambeau. Grâce à son obligeance, la dignité de la Troupe était sauvée, et la Comédie donnait trente
SOUS au laquais de M. de Vivonne. Je suppose que M. de Vivonne ne lui avaitpas permis d'être plus généreuse.
(3) Il est curieux de voir La Grange se rendre à Saint-Germain, le lendemain de la représentation du Malade. La pièce avait été écartée du programme de la Cour, on sait pourquoi ; mais aux raisons que j'ai données on pourrait en ajouter une autre, la fameuse « Cérémonie burlesque d'un homme qu'on tait médecin ». Que diraient les Filerin et les Desfonandrès, si le Roi donnait l'exemple de rire, devant cette audacieuse parodie des Grands jours de la Faculté ? Ne valait-il pas mieux laisser le scandale se produire à Paris, en cas que le spectacle dût amener un scandale ? Il se peut que La Grange eût reçu l'ordre de venir à Saint-Germain rendre compte de la représentation. Il se peut aussi, comme Racine et l'Hôtel de Bourgogne étaient à la Cour pour Mithridaîe, que Molière y eût envoyé La Grange, de luimême, ne voulant pas laisser à ses ennemis le soin trop obligeant d'y annoncer son succès.
Le II février, La Grange descendait à Saint-Germain, messager d'une bonne nouvelle, et, orateur d'une Compagnie en prospérité, se faisait servir un dîner de 12^ 5^ pour le compte de la Compagnie.
Un diner de 12 livres, en 1673, était un dmer de prince. Jugeons-en par les chiffres que donne da Pradel, chapitre a Des diverses commodités concernant la nourriture ».
« On trouve des auberges réglées, dans presque tous les quartiers de Paris, où l'on mange plus ou moins somptueuse ment selon la dépense qu'on y fait. Dans quelques-unes, on ne paie que six sous par repas; mais il y en a d'autres à quinze, à vingt, à trente et même à quarante sous. ^1
A quarante sous, c'était par exemple chez le sieur de la Motte, à l'hôtel de Mantoue, rue Montmartre.
Il y avait aussi diner à cinq sous pour qui n'avait pas mieux dans sa poche.
« Les personnes qui ne peuvent faire qu'une très-médiocre dépense, trouvent d'ailleurs, dans tous les quartiers de Paris, de petites auberges où on a de la soupe, de la viande, du pain et de la bière à suffisance pour cinq sous. »
Il faut toujours se rappeler que, entre le Malade imaginaire et les Adresses de Paris, il y a dix-huit ans de distance, dix-huit ans pendant lesquels le prix de toute chose n'avait fait qu'augmenter. Avec un dîner de douze livres cinq sous, en 1673, La Grange avait pu traiter quelque commis important. '
(4) A huit jours de là, pas davantage ! la Compagnie était en deuil. Elle revenait le 19 à Saint-Germain, sollicitant du Roi ce qu'elle devait solliciter, le lendemain encore, avec une douloureuse insistance : pour le grand comédien, la sépulture chrétienne ; pour elle-même, la permission de rouvrir le Théâtre et de le rouvrir en son propre nom. Ce n'était plus le temps de se faire fête. On était douze (a), si la Troupe était au complet, — au complet sans Molière ! — On ne dépensa que seize livres douze sous par jour, compris le coucher pour une nuit, quatre fivres dix sous seulement de plus que n'avait coûté le dîner de La Grange. Et on voit bien que les Comédiens se trouvaient en face d'une dépense
(fl) Douze comédiens : La Grange, La Thorillière, Hubert, Du Croisy, De Brie, Baron, Beauval, MM'i" Molière, De Brie, Hervé, Beauval et de La Grange. Les douze ne représentaient que onze parts, dont une était formée des deux demi-parts de Beauval et de M^'^ La Grange.
sur laquelle ils n'avaient pas compté, puisqu'il y eut quelqu'un qui se chargea de la payer pour eux.
Le deuil et la mort, la mort encore présente et sur le lit funéraire, ont un si plein droit au respect que la veuve et les compagnons de Molière avaient cru trouver toutes les portes ouvertes devant eux, fût-ce un dimanche, et le premier dimanche de carême. C'était une erreur. L'étiquette, ou quelque autre raison, les tint fermées malgré l'urgence. Il fallut rester à Fontainebleau pour y attendre le lendemain. Le lendemain, le Roi n'avait pas encore pris de parti au sujet de sa Troupe. Les Comédiens revinrent à la ville, toujours sous la menace de la jonction; mais avec la promesse de l'intervention de Sa Majesté, auprès de l'archevêque de Paris. Le même jour, en effet, une ordonnance de Ms' de Harlay, permit au curé de Saint-Eustache « de donner la sépulture ecclésiastique au corps de défunt MoHère dans le cimetière de sa paroisse » .
Quant à M. Hugot, qui paya la dépense de la Compagnie, l'intéressante pubUcation des Documents inédits sur J.-B. Poquelin Molière, découverts et puWiés en 1871 par M. Emile Campardon, nous l'avait déjà fait connaitre avec ce détail de son état civil :
« Jacques Hugot, ingénieur ordinaire des armées du Roi, demeurant à Paris, rue de la Sourdière, paroisse Saint-Roch, âgé de 37 ans ou environ. »
Il y figure comme témoin dans deux informations judiciaires :
1° « Information à la requête de M. h Procureur du Roi, au sujet d'une insulte arrivée a la Comédie du Palais-Royal par des gens de livrée (le dimanche 9 octobre 1672). »
2° « Plainte et information pour noble homme fean- Baptiste
Poquelin de Molière contre le nommé Coiffier, ci-devant huissier au grand Conseil. »
La première affliire était une scène de tumulte et de violence qui eut lieu pendant une représentation de la Comtesse d'Escarhagnas et de V Amour médecin. Le désordre commença par un culot de pipe jeté sur le théâtre, Molière étant en scène, et finit, après un spectateur blessé d'un coup de bâton, par la mise en déroute du Procureur du Roi, et le parterre resté au pouvoir des pages du maréchal de Grammont.
Jacques Hugot, qui était entré à la Comédie vers la fin du spectacle, dépose contre la livrée du maréchal.
Dans la seconde affaire, il s'agit de la succession de Madeleine Béjard qui, instituant Armande sa légatrice universelle, lui a légué une somme de sept mille livres et plus à recouvrer sur des créanciers de province. Molière et sa femme ont chargé du recouvrement un ci-devant huissier, lequel a disparu et s'en est allé à Rouen négocier les titres pour son compte.
Jacques Hugot dépose contre Coiffier.
« Par une singuUère coïncidence, ajoute en note M. Campardon, ce Hugot se trouve aussi figurer parmi les témoins dans la pièce précédente. Est-ce un simple effet du hasard ou vivait-il dans la familiarité de Molière? C'est ce que nous ne saurions dire. »
On voit qu'il vivait dans la familiarité du Théâtre; car il a bien l'air d'avoir été du voyage des Comédiens.
« Dans le défordre où la Troupe fe trouva aprez cette perte irréparable (la perte de Molière, on ne peut pas s'y tromper) le Roy euft deflein de joindre les acteurs qui la compofoient aux
Comédiens de l'Hoftel de Bourgogne. » La jonction dont nous parlions tout à l'heure. « Cependant aprez auoir efté le dimanche 1 9 et mardy 21 fans jouer, en attendant les ordres du Roy, on recommença le vendredy 24"^= feurier par le M//an/ro^^. M. Baron joua le roosle. Receu 618' — Part 36. »
L'ordre vint-il aux Comédiens de rouvrir leur Théâtre, ou se crurent-ils autorisés à le rouvrir, pour n'avoir pas reçu d'ordre contraire ? Le texte de La Grange n'est pas très-explicite à cet endroit ; mais passons : le Théâtre du Palais-Royal recommença donc ses spectacles le 24 février par le Misanthrope. Baron jouait le rôle d'Alceste, Baron pleura et fit pleurer, en disant avec toute son âme la reprise du couplet :
Si le Roi ■ffi"av£tit donné Paris sa grand' ville
Honorable chambrée, enthousiasme dont le souvenir ne s'est pas perdu, tradition établie pour le plus lointain avenir ! Le Palais- Royal n'était pas mort. Le lendemain, la Compagnie se rendit à Saint-Germain pour rendre grâces au Roi de ses bontés.