LE LOUIS D'OR DE M'" MOLIÈRE
J'ay rcccu vn Louis d'or ' de Mde molicre.
Le dimanche 14'= may une chaifc pour aller a ceanx^. . 5^ »''
Le Lendemain pour Lame/me chojje 5 »
Le 16" pour alkr à S^ clous dire adieu à monjieur'^ . . 3 15
Le 2^" may vue chaijfe poîir ceaux^ 4 4
Pour une cliaijje de ville i 10
Pour trois niejje^ 2 5
Somme 21' 14'
MAL IMAÛ.
NOTES
(i) Le louis d'or donné par NP Molière, à le compter pour ii ou 12 livres, couvre tout au plus la moitié de la somme à laquelle se monte le petit mémoire ; mais il y a bien lieu de croire que ces menues dépenses ont été faites par la veuve ou pour la veuve de Molière, laquelle en a remboursé au moins une partie.
L'écriture mince, inégale, mal apprise et mal assurée, comme l'orthographe, parait être celle de Du Croisy. Une autre main, que l'on retrouve souvent dans cette suite de mémoires et qui a l'air de tenir la plume du contrôle, a mis le total au-dessous. De plus, elle a pris la peine de rectifier le mot iiiénie dans « lamefme cholîe ». Sans cette rectification, on hrait déjà « pour la messe ».
(2) Chez Colbert. Il y avait trois ans que le ministre avait acquis d'Henry Potier, duc de Trèmes, la terre de Sceaux avec l'ancien château, construit en 1597 par Louis Potier, duc de Gesvres.
Aussitôt acheté, l'ancien château fut jeté bas. Le ministre de Louis XIV voulut une demeure digne de la prospérité du grand règne. Perrault construisit les bâtiments. Le Nôtre dessina le parc et y enferma six cents arpents de terrain. Puget et Girardon peu-
plèrcnt les allées, les gazons, les bosquets, les bassins, de statues. Pour amener l'eau dans cet autre Versailles, pour l'y avoir jaillissante ou étalée en lac ou tombant en cascades, on la tira de l'étang du Plessis, des sources d'Aunay et des Vaux -Robert. Colbert, enchanté du séjour qu'il s'était fait, ne déroba plus au travail un instant de loisir qui ne fût pour ses merveilles de Sceaux.
Le 14 mai, le Roi était à Lille. Il arrivait le 15 à Courtray. Cependant les premières fleurs s'épanouissaient dans les parterres. Les premières feuilles, ailes ouvertes, semblaient voltiger autour des branches et s'y poser à peine. Colbert ne pouvait pas manquer d'être à son palais des champs. C'est là que M"'' Molière l'alla trouver. Colbert s'y fliisait quelquefois celer pour les afîliires, rarement pour les hommes de lettres et les artistes. Il dut recevoir W"" Molière, sinon le 14 et le 15, le 14 étant un dimanche, du moins le second jour, et sans l'avoir laissée se morfondre à l'antichambre.
On louait alors les chaises un écu la demi-journée pour Paris, cinq livres pour la campagne. Les six heures de la demi-journée ne représentent guère que le temps d'aller à Sceaux et d'en revenir, audience donnée.
Le 14 et le 15 mai, la veuve de Molière ainsi que ses camarades commençaient à se sentir maitres de la situation. Ils avaient déjà engagé deux des acteurs du Marais : c'était la troupe de La Roque entamée. Le bail de Guénégaud allait se signer dans la huitaine; le répertoire de Molière avait retrouvé un théâtre.
(3) On lit dans la Gar^elk, rubrique de Paris, 20 mai 1673 : «Le 18, Monsieur partit de Saint-Cloud, à cinq heures du
matin, pour aller trouver le Roi, aprèsavoir reçu les compliments d'un grand nombre de personnes de qualité. »
La veuve de Molière vint donc aussi complimenter Monsieur, l'avant-veille de son départ. Au nom de la nouvelle Troupe constituée ou près de l'être? Sans doute elle la représentait naturellement. Elle représentait encore plus l'illustre comédien dont elle portait le nom, auprès du prince qui en avait été deux fois le protecteur, par lui-même et par la plus gracieuse des protectrices, M"'^ Henriette d'Angleterre.
(4) Le contrat pour l'acquisition de Guénégaud avait été signé depuis six jours, a sous le bon plaisir et avec permission du Roi ». La visite du 29 était donc une visite de remerciement. Ces visites-là se reçoivent tout de suite ; on ne les fait pas attendre : elles s'en vont légères comme elles sont entrées. Tout n'était pas fini cependant. L'ordonnance du lieutenant de police « pour l'établissement de la troupe du Roi, rue Mazarine » et pour la suppression de la troupe du Marais, ne fut rendue qu'un mois après la signature du bail, le 23 juin, le jour de la reddition de Maëstricht. Signification le 10 juillet, pendant que la Reine revenait à Paris, au milieu des fêtes et des feux de joie.
(5) Les voici les trois messes; elles peuvent être du 30 mai. La journée de la veille avait été bonne. L'ancienne Troupe du Palais- Royal venait d'échapper à un étrange naufrage. Dans un tel sujet de reconnaissance et de dévotion, il est bien naturel que la veuve de Molière ait chargé Du Croisy ou toute autre personne, de foire dire trois messes en son nom. La première devait être une messe d'actions de grâces. Mais partout où s'était présentée la veuve du
grand comédien, elle s'était sentie prévenue par une recommandation douce et puissante, la gloire de Molière étendue sur les siens.
Entre Armande et son mari, il n'y avait eu de trop, c'est toujours mon avis, que les contacts irritants de la vie commune, le froissement continuel des natures, des habitudes, des susceptibilités contraires. La mort ayant rompu le lien blessant, l'affection était revenue, exaltée par l'estime et l'admiration profondes.
Si la seconde des deux messes était pour Molière, j'aime à me figurer que la troisième était pour Madeleine. Le pardon qu' Armande demandait secrètement à l'un, elle l'accordait à l'autre. Le malheur de son ménage remontait à cette pauvre grande Béjard. Madeleine l'avait vu et en était morte désespérée; on l'a dit. Armande avait le droit de pardonner à tout le monde : c'était elle qui, cruellement diffamée par la médisance facile, par les rivalités jalouses, par les ennemis de Molière, en attendant ses commentateurs passionnés, devait payer pour toutes les fiutes.
Voir dans le Dictionnaire critique de Jal, p. 872, cette dépense relevée sur le registre d'Hubert, à la date du 28 février 1673 :
« Pour deux meffes i' 10'»
Voir aussi sur les derniers moments de Molière et sur l'odieux interdit dont M?^ de Harlay frappa le cercueil du juste, l'important travail de l'abbé V. Davin, publié par le Correspondant, le I" septembre 1877 : la Mort de Molière. L'article du Correspondant a été tiré à part en brochure.